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Histoires de femmes et décalages culturels au Laos

De
155 pages
Depuis la seconde guerre mondiale, conflits violents, crises économiques et isolement politique du pays ont souvent modifié en profondeur le destin des femmes laotiennes. Promises par la tradition à une vie de paysanne et de ménagère, elles ont pu ou dû emprunter des voies nouvelles à l'occasion des bouleversements historiques. Dans cet ouvrage, plusieurs femmes de la province de Xaïgnabouly, située au nord-ouest du Laos, présentent leur parcours de vie, leurs relations familiales et les opportunités qui ont conduit certaines d'entre elles à s'installer à Ventiane, la capitale du pays.
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Avant-propos
Cet ouvrage a été élaboré à partir d’entretiens de femmes laotiennes originaires de la ville de Xaïgnabouly (ou Sayabouly), localité située au nord-ouest de la République démocratique et populaire lao (RDPL). Certaines de ces femmes résident encore actuellement dans cette ville ; d’autres se sont installées dans la capitale du pays, Vientiane. Ces entretiens ont tous été réalisés directement et sur place par l’auteur en juillet 2005. Les femmes interrogées appartiennent au même cercle familial, ce qui signifie qu’elles sont liées par une relation de parenté ou de dépendance. Elles résident dans les mêmes maisonnées ou se retrouvent ensemble sur le même lieu de travail. Ces proximités familiales et géographiques permettent de comparer de façon pertinente leurs récits de vie, et de comprendre les raisons de leurs migrations et de leurs choix professionnels. Les chapitres dont le titre est un prénom laotien 1 relatent la vie de ces femmes dans les termes originaux de leur propre narration. J’ai réalisé tous ces entretiens sans intermédiaire ni interprète. La langue laotienne est la seule langue parlée par ces femmes, à l’exception d’un dialecte siamois parlé naguère par leur doyenne.
Ces prénoms ne correspondent pas à ceux des femmes interrogées.
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Ces femmes sont de religion bouddhiste théravada 2 et appartiennent à l’ethnie thaï-lao. Ce groupe ethnique représente un peu plus de la moitié de la population de la RDPL, soit environ deux millions et demi de personnes, mais aussi plus d’un tiers des habitants de la Thaïlande 3, soit environ vingt cinq millions de personnes. Les Thaï-Lao sont pour la plupart établis dans la plaine alluviale du Mékong en RDPL et au nordest de la Thaïlande. J’ai tenté de respecter au mieux le style d’élocution des femmes interrogées, et je n’ai que rarement modifié le fil de leur récit. J’ai conduit ces entretiens de façon à leur faire respecter la chronologie et à les inciter à éclaircir les points obscurs, notamment pour les lecteurs peu au fait des conditions actuelles de vie des femmes laotiennes.
Bouddhisme du courant vibhajyavada (distinctionniste) soutenu par le roi indien Asoka (IIIe siècle av. JC) et devenu religion officielle au Sri Lanka au XIe siècle avec l’aide de moines môn venus de Birmanie. Cette forme est aujourd’hui pratiquée par la majorité de la population du Laos, de la Birmanie, de la Thaïlande, du Cambodge et du Sri-Lanka. 3 La famille ethno-linguistique taï-kadaï est représentée par plusieurs grands groupes principaux dans la péninsule indochinoise : les Siamois, les Thaï-Lao, les Taï, les Yuan (prononcer Gnouane), les Shan. Ils se sont installés dans les régions suivantes depuis plusieurs siècles : les Siamois au centre de la Thaïlande ; les Thaï-Lao au nord-est (Isan) de la Thaïlande et dans les plaines de la vallée du Mékong au Laos ; les Taï dans les hautes vallées de la Chaîne Annamitique, puis dans la plaine du Mékong ; les Yuan au nord de la Thaïlande ; les Shan au nord-est de la Birmanie. Les Siamois et les Shan se nomment eux-mêmes respectivement « Thaï » et « Taï », et les Thaï-Lao « Lao ».
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A la fin de chaque chapitre consacré à un récit de vie figurent des commentaires personnels, qui doivent permettre au lecteur de mieux comprendre le contexte des propos tenus par les femmes laotiennes. Ils sont référencés dans le texte par des lettres entre parenthèses. Ma connaissance, déjà ancienne, de plusieurs membres de ce cercle familial et de la société laotienne m’a permis de vérifier la réalité et la portée de certains événements relatés dans les entretiens. Les autres chapitres sont destinés à faire ressentir au lecteur l’atmosphère particulière du Laos actuel, et l’état d’apesanteur dans lequel un étranger se trouve réduit, quand il tente de s’immiscer, souvent malgré lui, dans les logiques des femmes laotiennes. Ces chapitres intimistes ne cherchent pas à refléter les sensations des femmes interrogées, mais plutôt à souligner les décalages culturels et politiques. Celles-ci y apparaissent de façon incidente, tandis que d’autres femmes, qui n’ont pas été interrogées ou qui ont refusé de l’être, y entrent en scène, parfois de manière fugace. Cette présentation alternée de chapitres descriptifs, qui relatent les impressions ressenties par l’auteur en juillet 2005, et de récits de vie, qui ramènent toujours le lecteur quelques décennies en arrière, tente d’emprunter le raisonnement en spirale des femmes laotiennes. Un événement semble ne pas être enregistré avant d’avoir été répété plusieurs fois par la même personne. Les causes des événements sont toujours multiples et souvent surnaturelles. La répétition des faits
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devant des auditoires différents doit permettre aux protagonistes de réfléchir aux causes cachées de l’événement commenté. La narration de scènes vécues par un observateur extérieur a aussi pour objectif de sensibiliser le lecteur au fossé économique et culturel qui se creuse entre la capitale, de plus en plus ouverte sur l’étranger et ses nouvelles technologies, et les villes de l’arrière-pays 4, qui végètent à l’écart du monde dans un système économique, juridique et politique jugé archaïque par les Occidentaux. Cependant, les liens permanents, entretenus par ces migrants avec la ville de Xaïgnabouly, apparaissent dans cette étude de façon manifeste. En Asie du Sud-Est les attaches des citadins avec l’arrière-pays et le monde rural restent beaucoup plus ancrées que dans les autres régions du monde, en dépit de l’urbanisation accélérée. La catastrophe de la crise monétaire de 1997, dont les effets se font toujours sentir au Laos, a pu être amortie par le va-et-vient des migrants entre les villes industrialisées du sous-continent et leurs milieux d’origine encore ruraux. Les destins familiaux, les migrations, les choix et les aspirations de ces femmes reflètent les bouleversements contemporains de la société laotienne et de l’Asie du Sud-Est. L’ampleur du drame des réfugiés indochinois a focalisé
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De plus en plus soumises à l’influence chinoise dans le nord du pays, à l’exception notable de Louang Phrabang, ville classée par l’UNESCO au Patrimoine mondial, qui a fait l’objet d’une importante réhabilitation, financée par l’Agence française de développement. 12

l’attention de la communauté internationale pendant des années, si bien que les mutations récentes, qui ont touché les personnes restées au Laos, sont encore assez méconnues. Les témoignages sincères de ces femmes sont donc une contribution pertinente à la connaissance de l’histoire sociale de la seconde moitié du vingtième siècle au Laos. Ils révèlent aussi l’acharnement de ces femmes d’action pour survivre et changer de condition sociale.

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Chapitre 1. Sengdara
Je suis née en 1939, en Thaïlande, à Ban Khao Khat, qui est un village situé dans la province de Nakhon Sawan, dans l’ampheu 5 de Tao Toko. Ma mère a eu neuf enfants. J’étais la sixième de ses enfants. Ma mère était thaïlandaise, et mon père était un Laotien, originaire du Laos. Avec ma mère, mais aussi avec mon père, je parlais un dialecte thaï 6. Aujourd’hui, je ne comprends pas très bien les Thaïlandais quand je regarde la télévision. Mon nom de famille est celui de mon père, car je n’ai pas pris celui de mon mari. Au Laos, les femmes ne prennent pas le nom de leur mari. C’est un usage qui n’est pas celui des femmes en Thaïlande. Là-bas, elles prennent le nom de leur mari (a). Quand j’étais petite, en Thaïlande, je faisais des travaux agricoles. Mes parents étaient des paysans. Ils cultivaient du riz, du maïs, du manioc, des haricots et de la canne à sucre. Ils élevaient des buffles, des vaches, des cochons et des volailles. Je n’ai pas été à l’école. Il n’y avait d’ailleurs pas d’école dans mon village. A cette époque, c’était la deuxième guerre mondiale, mais je ne me rappelle absolument pas
Division administrative territoriale siamoise. Il s’agit d’un dialecte siamois. La mère de Sengdara n’appartient pas à la communauté thaï-lao de Thaïlande.
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