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HITLER

De
155 pages
Malgré la monstruosité écoeurante qui le caractérise, le régime hitlérien peut-il faire l'objet d'une analyse sereine ? Oui, répond l'auteur, parce que l'horreur que nous inspirent les actes criminels des nazis ne doit pas nous faire oublier que le IIIe Reich n'est pas sorti tout droit de l'enfer. Le nazisme est né dans un pays vaincu, traumatisé, victime des excès de ses vainqueurs avides de vengeance et d'une crise économique qui y sévissait plus gravement qu'ailleurs. Par ailleurs le caractère froidement méthodique du génocide ne doit pas occulter que la Shoah ne diffère pas fondamentalement d'autres génocides plus récents (ou plus anciens).
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HITLER: COMPRENDRE UNE EXCEPTION HISTORIQUE?

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions Jean-Pierre LEFEBVRE, Quel altermonde ?, 2004. Laurie BOUSSAGUET, La marche blanche: des parents face à l'État belge, 2004. Jean-Marc BAILLEUX, L'engrenage de la violence, 2004. Léon COL Y, Vérité de I 'histoire et destin de la personne humaine, 2004. Marcel BaLLE DE BAL, Sociologie dans la cité, 2004. Manlio GRAZIANO (sous la direction de), L'Italie aujourd 'hui. Situation et perspectives après le séisme des années quatre-vingt-dix, 2004. Gilles MARIE, La disparition du travail manuel, 2004. Stéphane VELUT, L'illusoire perfection du soin, 2004. Hubert GESCHWIND, Dénicher la souffrance, 2004. Gilles ANTONOWICZ, Euthanasie, l'alternative judiciaire, 2004 José COMBLIN, Vatican en panne d'évangile, 2003. Pierre TURPIN, La déstabilisation des Etats modernes, 2003. Philippe A. BOIRY, Des « Public-relations» aux relations publiques: la doctrine européenne de Lucien Matrat, 2003 Patrick BRAIBANT, La raison démocratique aujourd'hui, 2003. David COSANDEY, Lafaillite coupable des retraites, 2003. Maxime FOERSTER, La différence des sexes à l'épreuve de la République,2003. Elysée SARIN, Introduction conceptuelle à la science des organisations,2003. Philippe ARQUÈS, Le harcèlement dans l'enseignement, 2003. Roger BENJAMIN, Humanisme et classes sociales, 2003. Ezzedine MESTIRI, Le nouveau consommateur, 2003.

Paul SIMELON

HITLER.
COMPRENDRE UNE EXCEPTION HISTORIQUE?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur:

- La propriété en Lucanie depuis les Gracques jusqu'à l'avènement des Sévères, Bruxelles, 1993 (Collection Latomus, 220).
- Autopsie d'une chimère. Essai sur le fascisme et la démocratie, Grenoble, 1997 (éditions Alzieu). - Napoléon, César et les autres. Le césarisme des origines à Alexandre Lebed, Grenoble, 2002 (éditions Alzieu).

La patience trop souvent blessée devient rage (Publilius1er s. av. J .-C.)

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-6272-7 EAN : 9782747562720

Le peuple allemand éternellement stigmatisé? Commençons par une anecdote. Cet été, j'ai reçu un coup de fil d'une amie qui me demandait où je comptais passer mes vacances. Je lui ai répondu que mon épouse et moi-même avions l'intention de sillonner la Bavière et de terminer notre petit périple allemand à Berchtesgaden... Après un bref silence, mon interlocutrice laissa tomber sur un ton étrange: "Ah, bon !" Heu, oui! Quelque chose m'aurait-il échappé? Des pluies torrentielles auraient-elles noyé la Bavière, une centrale nucléaire en folie l'aurait-elle rendue radioactive ? Un seriaI killer y sévirait-il? Du tout, du tout. C'est que, me rappela-t-elle, au cas où l'historien que je suis l'aurait oublié (c'est vrai que je suis parfois distrait !), la Bavière, c'est tout de même le berceau du nazisme! Et son tombeau, aurait-elle pu ajouter. A moins bien sûr qu'elle eût ignoré que Nuremberg, la ville où furent jugés, condamnés à mort et exécutés les plus grands dignitaires du régime nazi, se trouvât également en Bavière. Mais c'est une fille instruite et elle ne l'ignorait pas. Simplement, elle n'était pas du tout convaincue que le nazisme fût bien mort. Cette conversation me remit en mémoire les propos que quelques années plus tôt, m'avaient tenus certains collègues enseignants avec lesquels je m'étais rendu à Cologne pour préparer une excursion. Passons sur les inévitables préjugés dont ils accablèrent la nourriture allemande, évidemment immangeable - ah ! la cuisine française! Ces collègues étaient aussi tout à fait convaincus que les Allemands d'aujourd'hui conservent un petit quelque chose de "l'époque d'avant". Ils n'auraient pas pu dire quoi avec précision, mais "ça se sentait" déjà au moment de franchir la frontière (c'était avant la suppression des contrôles douaniers) : regardez donc ces sinistres barbelés, ces douaniers aux "mines patibulaires", ces affiches (choquantes, il est vrai) qui diffusent les portraits des terroristes de la Rote Armee Fraktion les plus recherchés, etc... Ne dramatisons pas, me direz-vous. Après tout, il ne s'agit là que de quelques conversations insignifiantes au cours desquelles on dit un peu n'importe quoi, d'un simple badinage sans conséquence. Soit! Mais en dira-t-on autant des propos tenus, il y a quelque temps déjà, sur France 2 par le ministre de l'Intérieur français, M. J.-P. Chevènement, qui affmnait que "l'Allemagne rêve toujours du Saint-Empire romain germanique. Elle ne s'est pas encore guérie du déraillement qu'a été le nazisme dans son histoire" ? Même maladroits et exploités avec une évidente mauvaise foi par les adversaires politiques du

ministre, de tels propos montrent bien que les préjugés anti-allemands ont la vie dure, même chez les plus éclairés des dirigeants politiquesl . En outre, depuis quelques années se multiplient les essais en langue française sur le danger que pourrait représenter l'actuelle Allemagne réunifiée2. Certes, le plus souvent ces auteurs usent d'un prudent conditionnel et n'hésitent pas à ponctuer leurs angoisses d'un point d'interrogation, comme par exemple M. Meyer: "Le démon est-il allemand ?3" Mais enfm, l'idée y est: "L'Allemagne est inquiétante.J", elle constitue de nouveau une menace pour la paix sur le continent européen. Ainsi, d'après Y. Bollmann, "avec ses ambitions politiques avouées ou non à l'échelle de l'Europe et du monde, avec sa perception quasi pathologique des frontières et sa vision ethnique, c'est-à-dire raciale de soi et des autres, l'Allemagne représente une menace qu'il faut oser voir" . Et c'est sans doute vrai jusqu'à un certain point. L'Allemagne forte de ses 80 millions d'habitants est un pays fort étendu qui occupe une place centrale sur le continent. Elle est aussi, comme chacun sait, très puissante économiquement. Il est donc tout naturel qu'elle veuille jouer un rôle hégémonique dans l'Union européenne. Et il n'y a rien d'étonnant non plus à la voir manifester une sollicitude plus ou moins intéressée envers les régions germanophones situées chez plusieurs de ses voisins. Que ceci inquiète à des degrés divers les autres pays est évidemment tout aussi légitime. On ne comprendrait pas, en effet, qu'un chef d'Etat responsable néglige de tenir à l'oeil un aussi imposant voisin. Le souvenir du rôle ambigu - pour le moins! - qu'a joué l'Allemagne dans la destruction de l'Etat yougoslave incite évidemment à la méfiance. Mais une telle vigilance est de rigueur à l'égard de n'importe quelle grande puissance, y compris bien sûr envers la seule superpuissance mondiale qui éprouve régulièrement la tentation d'imposer à l'univers entier l'ordre nouveau américain. Je dirais même que la menace me paraît plus sérieuse de ce côté-là qu'outre-Rhin. En fait, ce qui est agaçant dans cette littérature, ce n'est pas tant qu'elle invite à se méfier des possibles velléités hégémoniques de l'Allemagne, mais qu'elle insinue avec insistance que ce pays serait toujours "la proie de ses vieux démons". Ainsi, selon Y. Bollmann, le nationalisme agressif du XIXème siècle ne demanderait qu'à s'exprimer à nouveau, pire, il s'exprimerait déjà dans la politique étrangère actuelle de la République Fédérale qui ne ferait que reprendre sous une forme évidemment plus subtile le vieux programme pangermaniste et... national-socialiste: "Parfois l'Allemagne semble encore s'identifier au vaste corps qui était le sien sous le IIIème Reich comme un mutilé continue de sentir le membre fantôme6". Ou encore, sous la plume de M. Meyer: "Comment freiner ce char sans tourelle qui pourrait vouloir un jour fondre à nouveau sur tout ce qui bouge? 8

Comment s'accommoder d'un peuple de travailleurs et de guerriers impénitents? Muselée depuis 1945, l'Allemagne avait fait du primat de la force économique, en pratiquant certes l'art oblique pour se faire oublier, une manière d'affirmer sa puissance. De quel autre type de primat se satisfera-t-elle à l'avenir ?7" On se souviendra aussi que pendant la guerre du Kosovo, les Serbes ont également agité l'épouvantail du nazisme, mais avec moins de nuances: bien qu'une formidable coalition leur fit la guerre, c'est surtout contre les Allemands qu'ils tournèrent leur rage, ces Allemands auxquels ils reprochaient avec violence d'être venus achever en 1999 ce qu'ils n'avaient pas réussi à faire en 1943. Paradoxalement cette participation allemande aux opérations de l'Otan suscita également un débat passionné en Allemagne même où une partie de l'intelligentsia prétendait, en effet, qu'étant donné son sinistre passé, elle n'avait plus le droit de prendre part à la moindre campagne militaire. Ainsi donc, pour paraphraser les premiers mots du Manifeste du Parti Communiste, il semblerait bien qu'un spectre hante encore et toujours l'Allemagne, celui d'Adolf Hitler! "Dans l'imaginaire des peuples européens, écrit à juste titre M. Meyer, l'Allemagne d'Auschwitz apparaît toujours comme un astre noir maléfiqueS" . Faudrait-il donc que j'éprouve à mon tour quelque honte d'aimer cette langue qui me charme non seulement par son agréable sonorité, mais aussi par son usage délicieux de la majuscule, ce peuple amical dont j'ai pu si souvent apprécier la délicate hospitalité, ces superbes villes au passé chargé d'histoire et aux façades colorées, ces forêts et ces montagnes pour la sauvegarde desquelles les Allemands se battent avec énergie, ces hommes et ces femmes décomplexés que semble animer en permanence une extraordinaire joie de vivre? Devrions-nous donc nourrir davantage de ressentiment envers l'Allemagne que ces Juifs qui avaient fui leur pays pour échapper à la catastrophe qui s'abattait sur eux, mais qui y sont malgré tout revenus, tant était fort chez ces survivants leur attachement à ce qu'ils considéraient encore et toujours comme leur véritable patrie? Il est vrai que ce ne fut pas là l'attitude la plus répandue parmi les rescapés. Nombre de ceux-ci (et ici, hélas, l'expression "nombre" ne signifie vraiment pas grand-chose) ont, en effet, estimé que ceux qui acceptaient de rentrer en Allemagne trahissaient les victimes du génocide. Et qui, à moins d'avoir vécu, lui aussi, pareil drame, oserait leur donner tort? Ce qu'ils avaient subi les amena à considérer avec la plus extrême méfiance, et on le comprend, l'évolution des mentalités dans la toute jeune République Fédérale. Beaucoup d'entre eux - ou leurs enfants - demeurèrent sceptiques sur les efforts consentis par les autorités pour "dénazifier" les esprits et en vinrent à la conclusion que l'Allemagne restait susceptible de sombrer à nouveau dans la folie meurtrière. 9

Ainsi, selon P. Sichrovsky, "croire que les gens de ces deux pays (Allemagne et Autriche) puissent être habités par un sentiment de culpabilité tel qu'il interdise que tout cela se répète, relève d'une forme de naiveté que nous, Juifs, ne pouvons plus nous permettre. Cet éveil au sentiment de la faute n'a pas eu lieu parmi les Allemands après 19459". Le respect m'interdit de contester ce point de vue d'un auteur qui est luimême le fils d'une victime du génocide (ce qui ne l'a pas empêché d'occuper une place importante dans le FPO, le parti "de la liberté" de Haider). Tout au plus ferais-je observer qu'en effet, "tout cela" s'est répété après 1945 et bien souvent, hélas, mais pas en Allemagne, précisément, et cette fois, pas contre les Juifs. Mais penser que l'Allemagne reste aujourd'hui encore infectée par le nazisme et que les partisans de cette idéologie n'attendraient que la première occasion pour s'exprimer de nouveau ouvertement, c'est nier qu'aujourd'hui le régime politique de ce pays appartient aux plus démocratiques du monde. De sorte qu'on peut, en effet, se demander avec A. Grosser s'il est, "un demi-siècle après la fin de la guerre,... vraiment indispensable de regarder l'Allemagne de façon sourcilleuse et soupçonneuse? Aucun pays n'a jamais à ce point assumé son passé et accepté l'idée non d'une culpabilité collective, mais d'une responsabilité civile collective... Nombre d'Allemands, surtout dans les jeunes générations, en ont assez d'être montrés du doigt comme s'ils étaient des coupables susceptibles de rechuter à tout momentO". Force est cependant de constater qu'en France ou en Belgique, trop de gens encore répondent oui sans hésiter à la question de Grosser. C'est que le poids des préjugés est énorme. "Le nazisme demeure, en effet, ce passé qui ne veut pas passerll". Un passé qui n'est pas liquidé12. Faudrait-il donc admettre que Hans Frank, le gouverneur général de la Pologne occupée, avait correctement prophétisé lorsque pris de remords, il s'écria devant ses juges à Nuremberg: "Mille ans passeront sans que soit effacée la responsabilité de l'Allemagne}3,,? Même un esprit supérieur, comme A. Jacquard, admet qu'il éprouve de réelles difficultés à surmonter l'aversion que lui inspire encore l'Allemagne actuelle: "Encore maintenant, je suis marqué par de vieux réflexes: aller en Allemagne n'a pas pour moi la même tonalité qu'aller en Italie, en Espagne, aux Pays-Bas. J'ai beau, raisonnablement, m'en défendre, comprendre que ceux que je rencontre sont des humains parmi d'autres, qu'ils ne sont pas responsables de ce qu'ont fait les générations précédentes, certaines visions resurgissent. Je ne peux n1'empêcher au mot "allemand" d'associer une image, toujours la même, celle du drapeau nazi à croix gammée sur la façade d'un grand hôtel de la rue de RivoliJ.J." Mais ne pourrait-on pas en fmir une fois pour toutes avec Hitler? Car enfm, l'histoire ne s'est pas arrêtée le 8 mai 1945. 10

D'autres drames - Ô combien! - ont éclaté ici et ailleurs, d'autres leaders charismatiques ont tenté de mettre l'un ou l'autre bout de continent à feu et à sang, et l'apparition de nouveaux enjeux a contribué à réconcilier les ennemis d'hier. Que représente encore la question du nazisme, de son chef et même de la place qu'occupe l'Allemagne en Europe face aux problèmes posés par la mondialisation, la paupérisation croissante et les développements spectaculaires des nouvelles technologies aussi bien dans le domaine de l'information que celui de la biologie? N'y a-t-il donc rien de vraiment plus préoccupant en ce début de millénaire que le rapport que l'Allemagne entretient avec son passé? Ne pourrait-on pas, en d'autres termes, considérer l'histoire du IIIème Reich comme un chapitre certes tragique, mais révolu de l'histoire allemande? A mettre sur le même pied que la naissance de la Réforme, l'unification de 1870 ou le Reich de Guillaume II ? Même si par l'ampleur des crimes commis, cette période ne sera jamais tout à fait semblable à une autre. Ce problème, à savoir "l'historicisation" du nazisme, divise encore les historiens et les intellectuels européens, surtout allemands, bien sûr: à partir de "quand le crime appartient-il assez au passé pour être historicisé15?" Considérer l'époque nazie comme une période historique révolue impliquerait de pouvoir l'étudier avec la même sérénité que l'époque de Périclès ou le "grand siècle" de Louis XIV et de ne pas toujours ressasser la crainte d'un retour au pouvoir des nazis en Allemagne. Tout comme celui qui aujourd'hui étudie la période napoléonienne n'éprouve pas la nécessité (sous peine de paraître vraiment ridicule) de rassurer ses lecteurs sur les possibles intentions des Français de vouloir créer un "troisième empire". Une telle démarche aboutirait en somme à dépassionner l'étude du nazisme, à se distancier de lui et à l'objectiver sans plus se laisser submerger par l'indignation que nous inspire évidemment la monstruosité des crimes commis. Une telle attitude (celle de l'historien professionnel, en fait) n'est pourtant pas encore admise par le public, lorsqu'il s'agit d'un sujet aussi sensible que le nazisme. Comme le dit 1. Kershaw, "nous sommes encore loin d'une historicisation du nazisme qui ferait de cette période une page d'histoire comme les autres que l'on pourrait aborder avec la même sérénité... Quiconque s'efforce d'expliquer le nazisme ne peut échapper aux questions historico-philosophiques, politico-idéologiques et surtout morales qu'il soulève16". Et assez normalement, c'est en Allemagne qu'il est le plus difficile de passer outre aux aspects émotionnels liés à la question nazie. Comme le souligne G. Aly dans le Spiegel, "plus d'un demi-siècle plus tard, les douze petites années du IIIème Reich ne peuvent pas encore être mises au compte de l'histoire. Il

Et cela, alors que la dictature communiste, qui lui a succédé, appartient déjà presque complètement à I 'histoire]7 ". Et pourtant les intellectuels allemands appellent de leurs voeux cette "historicisation". Elle paraît indispensable à H. A. Winklerl8 parce qu'elle permettrait aux Allemands de ne plus fuir leur passé, de l'aborder sans cet éternel complexe de culpabilité (ou au contraire avec des préjugés révisionnistes) et de comprendre enfm ce qui est réellement arrivé à leur pays pendant ces" douze petites années". A lire la presse allemande, à en juger par le succès rencontré par des séries télévisées comme Heimat ou les traductions du livre si contesté de Goldhagen - Les bourreaux volontaires de Hitler -, on peut, en effet, constater que le peuple allemand s'est toujours fort intéressé à son récent passé. Ce besoin de savoir est tellement fort qu'aujourd'hui encore, à Berchtesgaden, le Kehlstein (le fameux nid d'Aigle) est assiégé par des hordes de touristes parmi lesquels les Allemands sont manifestement les plus nombreux sans être pour autant des "nostalgiques". Toutefois, la prise en compte du nazisme uniquement comme phénomène historique n'est pas facile à accepter. Comment admettre, en effet, qu'on puisse évoquer avec détachement un génocide aussi terrible que celui commis par les nazis? Et ce, alors que de nombreuses victimes sont encore vivantes? Certes, par la force des choses, le nombre de rescapés ne cesse de diminuer. Mais il reste leurs descendants qu'il serait tout à fait indécent de ne pas vouloir compter au nombre des victimes. J'imagine, en effet, ce que cela peut avoir de profondément traumatisant pour un individu d'avoir à se dire: "mes parents, mes grands-parents, je ne les ai jamais connus (ou à peine), ils ont disparu dans les crématoires de Pologne". Et je conçois parfaitement qu'il soit absolument impossible pour les survivants de considérer leur passé avec la sérénité de l'historien. Toute évocation dépassionnée de I'horreur, qu'ils ont subie, ne peut que raviver les souffrances qu'ils ont tenté d'enfouir au plus profond d'eux-mêmes. Le regard que jusqu'à la fm de leur existence terrestre, ils porteront sur ce qu'ils ont vécu, ne pourra jamais être le nôtre. Pour le survivant, en effet, "le sens insensé du génocide se dévoile autrement que pour nous, un gouffre s'ouvre entre lui et l'autre, celui dont I 'histoire familiale n'a pas été brisée et qu'aucun vrai malheur à ses yeux, dès lors, ne saurait frapper]9". Mais il en va de I'histoire comme de la justice. Pas davantage que le juge, l'historien n'a pour vocation de "se mettre à la place de la victime", quelle que soit la sympathie qu'il éprouve pour elle. D'autre part, cette "historicisation" du nazisme, si elle devait un jour se réaliser, rendrait désormais plus difficile l'exploitation systématique de sa dimension génocidaire à des fins politiquement intéressées, comme par exemple la légitimation de l'existence de l'Etat d'Israël. Bien sûr, aujourd'hui, cette légitimité n'est plus sérieusement 12

mise en question. Depuis que le président égyptien Anouar El Sadate a courageusement reconnu l'Etat hébreu et que d'autres chefs d'Etats arabes lui ont emboîté le pas avec plus ou moins d'enthousiasme, Israël est devenu une réalité politique désormais incontestable. A part quelques extrémistes, plus personne ne songe à nier son droit à l'existence. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Certes, il n'y a pas de doute qu'historiquement et culturellement, le peuple juif a touj ours été lié à la Palestine. Depuis la destruction du Temple de Jérusalem en 70 et l'écrasement de leur ultime révolte par les Romains en 135, les Juifs de la diaspora ont toujours conservé un lien culturel et affectif extrêmement fort avec cette terre (dont la plupart ignoraient d'ailleurs tout) et particulièrement avec Jérusalem, leur ville sainte. Mais la morale a-t-elle trouvé son compte dans la proclamation de l'Etat hébreu en 1948 ? On peut en douter. Etait-il, en effet, très juste d'obliger un peuple qui vivait sur cette terre depuis treize siècles, à céder la place à un autre qui n'avait avec cette contrée d'autres rapports que culturels? L'Europe avait-elle le droit, pour apaiser sa mauvaise conscience d'avoir laissé s'accomplir le plus grand génocide du siècle, d'imposer aux Palestiniens l'existence d'un Etat israélien? Les soufftances indicibles du peuple juif justifiaient-elles les souffrances du peuple palestinien désormais expulsé de son pays? Bien sÛT,on a dit, et je l'ai cru aussi à un certain moment, qu'après tout, les Palestiniens avaient cédé leurs terres aux Juifs de leur plein gré et que celles qui avaient été confisquées après la guerre d'Indépendance, avaient été en fait abandonnées par leurs propriétaires. Mais les "nouveaux historiens" israéliens ont récemment démontré que c'est en grande partie un mythe et que les exactions et les expulsions de force ont été très nombreuses. Cette revision déchirante de l'histoire officielle ne passe d'ailleurs pas très bien auprès de l'opinion publique, même si aujourd'hui les nouveaux manuels scolaires d'Israël en tiennent largement compte. Dès la création du nouvel Etat, les dirigeants israéliens ont été conscients de ce déficit de légitimité morale. Certains s'efforcèrent de convaincre l'opinion mondiale de la complicité des Palestiniens dans le génocide hitlérien en mettant en exergue les rapports d'amitié qu'avait entretenus le mufti de Jérusalem avec les dirigeants du Reich, ce qui aurait ainsi justifié le sort des Palestiniens contraints d'accueillir le nouvel Etat juif, mais ils ne rencontrèrent guère de succès20. Seul le rappel du génocide hitlérien semblait pouvoir donner quelque fondement à la prétention juive de vivre en Palestine. Comme le dit l'historien I. Pappe, "le capital politique qui fonde l'Etat juif, est basé sur la supériorité morale dérivant de I 'holocaustrl1". Ben Gourion le savait fort bien, et c'est pour cette raison, comme le rappelle opportunément H. Arendt dans son livre remarquable Eichmann à Jérusalem, que le 13

vieux" lion du Neguev" tenait tellement à la capture d'Eichmann en Argentine et à son procès fortement médiatisé en Israël. Le rappel pathétique des soufftances juives sous le nazisme contribuait à faire taire les réticences qu'avait suscitées la création de l'Etat hébreu. De fait, alors qu'Israël se conduisait comme un pays ordinaire, guidé par des impératifs de sécurité, et s'engageait à son tour dans des politiques douteuses (l'expédition de Suez, notamment), le capital de sympathie dont il jouissait auprès de l'opinion en Occident, commença à s'amenuiser. Simultanément, les Européens se mirent à prêter une oreille plus attentive aux revendications palestiniennes: des critiques de plus en plus vives furent émises à l'encontre de l'Etat hébreu. Or c'est précisément à partir de ce moment-là, au milieu des années 70 (et plus précisément après la Guerre des Six Jours22), qu'ont commencé à se multiplier à travers le monde des films et des séries télévisées (Holocauste, entre autres) qui rappelaient inlassablement au public que les Juifs avaient été les victimes d'un crime sans équivalent dans l'histoire23. Ces oeuvres souvent très émouvantes et de remarquable qualité amenaient inévitablement le spectateur à conclure qu'il fallait se garder de critiquer trop violemment Israël, que la seule solution à la persistance de l'antisémitisme était bien l'existence d'un Etat juif et que derrière tout propos d'apparence antisioniste, se cachait en réalité la haine des Juifs (ce fut d'ailleurs malheureusement assez souvent le cas 24). Comme l'écrit justement N. Finkelstein, "I 'Holocauste s'est vraiment révélé une arme idéologique indispensable. Grâce à la mise en oeuvre de cette industrie de I 'Holocauste, un pays doté d'une puissance militaire parmi les plus redoutables, présentant un dossier désastreux en matière de droits de l 'homme, s'est assigné à lui-même un rôle d'Etat victime... Cette façon spécieuse de se poser en victime... immunise contre toute critique, si justifiée soit-elle25". H. Goldman ne dit pas autre chose: "Depuis toujours l'Etat d'Israël s'est employé à délégitimer toute critique en s'auto-instituant dépositaire exclusif de la mémoire de la Shoah. Le procédé a remarquablement fonctionné tant qu'il s'adressait à une opinion occidentale pétrie de culpabilité26... " Il est vrai que les Accords d'Oslo et l'ouverture de négociations de paix entre l'OLP et Israël ont provisoirement modifié la situation: Israël s'est senti moins menacé dans son droit à l'existence, et la question de sa légitimité ne s'est plus posée avec autant d'acuité. Dès lors, "l'exploitation culturelle" du génocide est devenue moins intense, tandis qu'en Israël même, on osait enfm débattre franchement de "l'exode palestinien" de 1948. Malheureusement, depuis le déclenchement de la deuxième intifada et la multiplication des actes terroristes, de lourdes menaces planent de nouveau sur l'avenir du pays. Il ne serait donc pas surprenant qu'à l'avenir, on assiste à une nouvelle mise en évidence des soufftances du peuple juif sous le IIIème Reich. 14

De fait, alors que la guerre menée par le Premier ministre, Ariel Sharon, contre le peuple palestinien suscite dans de nombreux pays des réactions d'indignation tout à fait légitimes, on voit monter au créneau les représentants de différentes organisations juives de ces pays pour rappeler l'abomination dont le peuple juif fut naguère la victime. Et tout qui se risque à qualifier les Israéliens d'occupants, un terme qui évoque bien sûr l'Occupation allemande, se voit aussitôt pris à partie - et dans quels termes! - par la presse israélienne, mais aussi par un très grand nombre de porte-parole de la diaspora27 qui ne reculent devant aucune outrance au point d'évoquer une résurgence du nazisme en Europe. Comme l'écrit Goldman, "l'alternative est dramatiquement limpide: soit on se résout à avaliser la politique israélienne pour ne pas se voir assimilé aux nazis, soit on prend le risque de cette assimilation pour ne pas cautionner le malheur des Palestiniens. Ce choix est insupportable. Mais n'est-il pas la conséquence de cette forme de terrorisme moral qui assure depuis des décennies à Israël une rente d'impunité, et dont cet Etat s'étonne de recevoir aujourd'hui dans l'opinion internationale, le choc en retour ?28" Mais même si le génocide cesse un jour d'être instrumentalisé par les milieux prosionistes, cela ne signifiera pas pour autant qu'on pourra enfm mettre le nazisme au compte de l'histoire. En effet, une telle démarche suscitera inévitablement la crainte qu'elle puisse conduire à la banalisation de cette idéologie, voire à sa réhabilitation, c'est-à-dire, en fait, à la levée de la condamnation morale qui la frappe globalement et défmitivement. Or ces craintes ne me paraissent pas fondées. L'historien décrit des faits et cherche à les comprendre et à les expliquer. Mais il faut être clair: comprendre ne signifie pas excuser, et ramener le nazisme à la dimension d'un phénomène historique ne rend pas pour autant ce phénomène normal et donc moralement acceptable. Quel que soit le point de vue adopté, personne ne pourra jamais occulter le caractère monstrueux d'un régime par essence criminel. Aucune des approches possibles, même la plus anodine, ne pourra faire l'économie d'une réflexion sur le racisme et donc sur le génocide, car l'antisémitisme est au coeur même de l'idéologie nazie et, dès lors, de la quasi-totalité des actes posés par le régime qui s'en réclamait. Par conséquent, jamais quelqu'un de sérieux ne pourra mettre sur le même pied le national-socialisme allemand et un quelconque autre mouvement politique du XXème s. Pas même le fascisme italien avec lequel il présente pourtant de très nombreuses similitudes29. Et encore moins le bolchévisme, quoi qu'on ait pu en dire dans un certain Livre noir du communisme. En effet, même si de nombreux dirigeants "socialistes" se rendirent coupables de crimes atroces (ne citons ici à titre d'exemple que la famine provoquée par Staline en Ukraine en 1932 pour 15

en détruire les velléités d'indépendance), le marxisme dont ils se revendiquaient, était au moins porteur d'un projet social généreux, tandis que les valeurs véhiculées par le nazisme étaient déjà en elles-mêmes criminelles30. Et de toute façon, il existera toujours une différence essentielle entre" un système génocidaire" (Auschwitz) et "un système concentrationnaire (Goulag) qui, s'il extermine par le travail, ne naturalise pas son ennemi au point d'attaquer les filiations, naissances et descendances 31". De telles comparaisons, outre ce qu'elles ont d'excessif: conduisent, elles, à une réelle banalisation du nazisme: puisque, dit-on, "les staliniens ont fait pire" ( ? ), et que personne ne semble vouloir leur demander des comptes, que reprocherait-on encore bien aux Allemands de l'époque nazie? Quant au risque d'une réhabilitation du régime hitlérien, soyons sérieux. Celle-ci a déjà été entreprise de longue date par les "historiens" révisionnistes, mais à part les milieux d'extrême-droite, qui pourrait-elle convaincre? En effet, ce n'est pas une éventuelle "réhabilitation" du nazisme par un pseudo-historien révisionniste qui risque de favoriser l'extension de la "peste brune", mais bien la progression de l'extrémisme de droite dans nos sociétés qui pourrait amener un public de plus en plus nombreux à reconsidérer l'histoire du IIIème Reich avec plus d'indulgence. L'improbable réhabilitation de Hitler serait donc davantage la conséquence de la mauvaise santé d'une société que de "l'historicisation" du phénomène nazi. Or, face à la remontée de l'extrême droite sous des formes diverses un peu partout dans le monde (en Autriche bien sûr, mais aussi en France, aux Pays-Bas, en Inde, aux USA, etc...), ni les imprécations rituelles contre le fascisme historique ni les procès intentés contre les auteurs "révisionnistes" en vertu de la loi Gayssot en France ne constituent des ripostes suffisantes. Au contraire, de tels agissements entretiennent auprès de la partie la moins informée du public le sentiment qu'on veut "lui cacher quelque chose", puisqu'au lieu de répondre par des arguments à une affirmation douteuse, on réplique par des cris d'indignation ou une action en justice. A l'opposé, je suis convaincu que c'est par l'argumentation rationnelle de la recherche historique qu'il faut donner la réplique à ceux qui voudraient malgré tout réhabiliter le nazisme en niant son caractère intrinsèquement criminel. Sans doute sera-t-il impossible de convaincre tout le monde. Mais il est inutile de se leurrer: beaucoup de ceux qui tentent de redorer le blason de Hitler et de ceux qui leur prêtent l'oreille, le considèrent déjà comme un grand homme non pas malgré, mais à cause de ses crimes. Enfm, pour achever peut-être de rassurer ceux que tourmente l'éventualité d'une réhabilitation de Hitler, je ferai observer qu'en dépit de certaines tentatives récentes pour absoudre de leurs crimes des empereurs romains aussi funestes que Caligula ou Néron, personne n'est encore parvenu à modifier radicalement la perception qu'on avait 16

d'eux jusqu'à présent. Si l'historien a pu démontrer que Néron n'a pas fait incendier Rome, il ne le disculpe pas pour autant des meurtres de sa mère, de Sénèque et de centaines de citoyens romains ni de son désir d'infliger à ses victimes les supplices les plus raffmés. De même, si, un jour, quelqu'un arrive à démontrer que Hitler n'a pas donné l'ordre d'incendier le Reichstag, cela n'aura pas plus d'incidence sur notre appréciation actuelle du nazisme que de savoir qu'effectivement, ce sont bien les Soviétiques, comme le prétendait la propagande nazie, et non pas les Allemands, qui ont perpétré le massacre de l'élite polonaise à Katyn. Parfois cependant, à en juger d'après les médias, on peut se demander si le public ne pense pas tout simplement que le nazisme constituerait un phénomène tout à fait exceptionnel, inaccessible à une approche historique. Le caractère apparemment irrationnel de l'horreur qu'il a engendrée, le rendrait fondamentalement et défmitivement incompréhensible: " Devant l'énormité des faits, la pensée trop impatiente déclare forfait32." "Face à la Shoah, il y a une obscénité absolue du projet de comprendre", décrétait C. Lanzmann 33.Hitler serait ainsi l'incarnation du mal absolu, et certains, comme Adorno, ont même été jusqu'à affirmer qu'il n'était plus possible d'écrire la moindre poésie digne de ce nom après Auschwitz. Ainsi nous serions en mesure de comprendre César, Jeanne d'Arc, les Bonaparte ou les Croisades, mais pas Adolf Hitler qui échapperait défmitivement à notre entendement. Est-ce bien sérieux ? N'est-ce pas manquer de confiance dans le pouvoir de notre raison que de penser qu'elle serait impuissante à nous donner une explication un tant soit peu cohérente d'un régime somme toute simplement barbare, alors même que nous sommes les témoins ébahis et incrédules des extraordinaires prouesses dont elle est par ailleurs capable, elle qui a permis de concevoir des outils aussi fascinants que les ordinateurs et qui est en mesure de nous raconter les "trois premières minutes" de l'univers? Qui est capable de mettre au point des robots qui se promènent en toute tranquillité sur la planète Mars? Ou qui parvient à guérir des maladies réputées incurables par des "greffes" de gènes... ? Telle n'est certainement pas l'optique de cet essai: je suis, pour ma part, convaincu que le nazisme, en dépit de son caractère monstrueux, est parfaitement compréhensible. Comme l'écrit justement D. Vidal, "ce qui a été conçu et perpétré par des hommes peut être compris par les hommes3.J".

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