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Homère et l'Anatolie

De
253 pages
Les chercheurs réunis ici sont parmi les meilleurs spécialistes du monde homérique et du monde anatolien. Ils mettent en commun leurs connaissances pour tenter de saisir ce qui, dans l'Iliade et l'Odyssée, pourrait relever d'une influence spécifiquement anatolienne. Au-delà se trouve abordée la question des relations entre le monde hittite et le monde mycénien.
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HOMÈRE ET L'ANATOLIE

Reproductions de la couverture: la déesse KUBABA (V. Tchernychev) Archéologie - Bas-relief 14, terre cuite et collage (Jean-Michel Lartigaud)

Directeur de publication: Michel Mazoyer Directeur scientifique: Jorge Pérez Rey

Comité de rédaction Trésorière: Christine Gaulme Colloques: Jesus Martinez Dorronsorro Relations publiques: Annie Tchernychev Directrice du Comité de lecture: Annick Touchard

Comité de lecture Brigitte d'Arx, M.F. BéaI, François-Marie Raillant, Germaine Demaux, Frédérique Fleck, Hugues Lebailly, Eduardo Martinez, Paul Mirault, Anne-Marie Oehlschlager, Alexis Porcher, Nicolas Richer, Francisco de la Rosa Ingénieur informatique Patrick Habersack (Inacpaddy@cheIlo.ft)

Avec la collaboration artistique de Jean-Michel Lartigaud, et de Vladimir Tchernychev

Ce vo lume a été imprimé par (Ç)Association KUBABA, Paris

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05573-5 EAN : 9782296055735

Éditeur, Michel MAZOYER

HOMÈRE ET L' ANATOLIE

Association KUBABA, Université de Paris I, Panthéon - Sorbonne, 12 Place du Panthéon 75231 Paris CEDEX 05

L'Harmattan

Bibliothèque Kubaba (sélection) h~://kubab~univ-par~lJr/

Collection Kubaba Série Antiquité

Le Forum brûle, Dominique Briquel Télipinu, le dieu au marécage, Michel Mazoyer Histoire du Mitanni, Jacques Freu Histoire politique d'Ugarit, Jacques Freu Suppiluliuma et la veuve du pharaon, Jacques Freu L'éloge mazdéen de l'ivresse, Eric Pirart L'Aphrodite iranienne, Eric Pirart George Dumézilface aux héros iraniens, Eric Pirart Guerrier d'Iran, Eric Pirart Des origines à la fin de l'Ancien Royaume Hittite. Les Hittites et leur histoire (vol. 1), Jacques Freu et Michel Mazoyer en collaboration avec Isabelle Klock-Fontanille Les débuts du nouvel empire hittite. Les Hittites et leur histoire (vol. 2), Jacques Freu Michel Mazoyer Thot Hermès l'Egyptien, Sydney Aufrère L'Atlantide et la mythologie grecque, Bernard Sergent Les Mutilations des ennemis chez les Celtes préchrétiens, Claude Sterckx Mélanges en l'honneur du Professeur René Lebrun Antiquus Oriens Studia Anatolica et Varia

Sommaire David Bouvier Glaucos ou l'identité complexe d'un Lycien dans l'Iliade Trevor Bryce An historian's observations on Troy and homeric tradition Catherine Cousin Topographie infernale hittite et homérique
Jacques Freu Homère, les Hittites et le pays d' Abbiyawa Homère, la guerre de Troie et le pays de Wilusa

9

31 47 77 107

Michel Mazoyer A propos des centaures dans la porte des enfers Apollon à Troie Aristée une divinité déchue? La nourriture des dieux hittites Quelques analogies entre le hittite et la langue homérique Sabrina Rahmani galaktar et le parhuena : un parallèle avec la nekyomanteia Le nectar et l'ambroisie d'après la lecture d'Homère La thanatopraxie et les rites funéraires

149 151 161 173 177

187 195 211

Jean-Michel Renaud L'influence de l'Anatolie sur la désignation des constellations d'Orion, du Scorpion et de la Grande Ourse

221

Paul Wathelet Homère et l'Asie mineure: l'impact de la guerre de Troie sur la mythologie grecque et l'enseignement des comparaisons homériques

233

GLAUCOS OU L'IDENTITÉ COMPLEXE D'UN LYCIEN DANS L'ILIADE

1. La double Lycie Enigmatique et mystérieuse Lycie. Double, septentrionale et méridionale, pour Strabon et les Anciens qui tentent de résoudre les données contradictoires de l' lliade sur son emplacement proche ou très loin de Troiel. Dans l'Iliade, il est vrai, Pandare, dont le nom d'origine asianique se trouve peut-être attesté dans des inscriptions indigènes de Lycie, est désigné tantôt comme un Troyen, habitant de Zéleia au pied de l'Ida, et tantôt comme un héros venu de Lycie; or la Lycie est une terre lointaine, l'Iliade le répète quand elle évoque ces deux autres 'Lyciens que sont Glaucos et Sarpédon2. Face à ces deux Lycies, l'une troyenne, l'autre alliée éloignée de Troie, l'historien moderne est sceptique et dénonce la fiction poétique3. Le problème est assurément complexe: les fouilles menées sur le territoire de l'actuelle Lycie révèlent des traces qui remontent au VIle siècle avo J.-C. Menacés par les Perses, colonisés bientôt par les Grecs, les habitants de cette région, les Termiles selon l'appellation indigène, parlaient une langue dérivée du louvite ; tout semble indiquer que l'on peut les considérer comme les descendants des Lukka évoqués dans les textes hittites et qui furent d'importants voisins rivaux, peutêtre alliés des Troyens4, et habitant une région, hélas mal définie, à la périphérie des Hittites5. Mais Homère, que savait-il de cela? Et quels liens les Lyciens de l'lliade ont-ils avec les Lukkas du XIIIe siècle avoJ.-C. ou avec les Termiles ?

9

Avant d'aborder ce point, essayons de voir les choses à l'envers. Et demandons-nous quel rapport les Lyciens ont pu avoir dans la suite des siècles avec Homère? Dans un article, plus que pertinent pour notre propos, sur Les lieux de mémoire en Lycie, C. Le Roy évoque la découverte à Xanthos (Lycie) en 2002 d'une inscription en mosaïque implantée dans le sol d'une grande salle relevant d'un bâtiment romain et publiée par J. des Courtils6. L'inscription reprend, en la faisant passer au singulier, une description des Lyciens dans l' fliade. Au chant XII, un héros achéen s'inquiète de l'assaut des ennemis: « Tant en vérité font pression les chefs des Lyciens qui, de tout temps, se montrent agressifs dans la violence des combats» 7. Remarquable description des Lyciens dont le premier vers aurait été adapté au singulier (W8Eyàp E~pLO'EV AVKlWV ayoS, ws TO 1Tapos 1TEp)pour honorer sans doute un dignitaire xanthien. C. Le Roy le remarque, il n'y a rien d'étonnant à découvrir une citation d'Homère dans la Lycie de l'époque impériale. Mais le héros achéen qui prend peur devant l'assaut lycien conduit par Glaucos n'est autre dans l'iliade que Ménestheus, le meneur du contingent athénien à Troie. Le Roy peut alors conclure brillamment: « Il s'agit donc d'un Athénien qui reconnaît la supériorité lycienne sur Athènes. Je croirais volontiers que le choix de cette citation n'est pas innocent, et que le rappel de la supériorité lycienne sur Athènes dans l'[liade fait écho aux revers que les Athéniens ont subis du fait des Lyciens durant la guerre du Péloponnèse, et que commémorait, à quelques deux cents mètres de là, le Pilier inscrit »8. Ce pilier funéraire, faut-il le préciser, glorifiait publiquement les succès lyciens sur les Athéniens « marqueur de mémoire et d'identité », il balise avec l'inscription en mosaïque un espace où « mémoire mythique et mémoire historienne» se complètent: « Même lorsqu'ils y intègrent des traditions grecques, les Lyciens n'oublient donc par leur propre passé» ; et, ajoute C. Le Roy, « il est encore plus remarquable qu'ils aient su, en pleine période hellénisante, conserver des "marqueurs d'identité" renvoyant soit à l'influence achéménide soit aux premières civilisations de l'Anatolie du Sud-Ouest »9. Mais C. Le Roy, dans ce jeu des mémoires acculturées, aurait 10

pu aller plus loin encore. On le verra en reconstruisant l'image de Glaucos, conducteur des Lyciens dans l'Iliade; ce héros fut - il faut le souligner - corinthien avant de devenir lycien. Qu'il suffise alors de rappeler que, dans la guerre du Péloponnèse, le succès des Lyciens sur les Athéniens ne pouvait qu'arranger les Corinthienslo. Lycien et corinthien, Glaucos évoque deux façons de s'opposer aux Athéniens. En Lycie, la mémoire subit au moins une triple influence: achéménide, anatolienne et corinthienne. Etonnante Lycie qui sait construire sa mémoire avec le discours de l'autre. En Lycie, mieux qu'ailleurs, la mémoire serait-elle multiple? Revenons au point de vue grec, celui d'Hérodote cette fois qui évoque la colonisation de la Lycie par les Crétois. Ici encore, la contrée va se révéler double mais autrement que pour Strabon. Faut-il rappeler, après les travaux de François Hartogll, comment Hérodote a travaillé à l'invention du Barbare comme anti-Grec ? Tenons-nous en aux seuls Lyciens. Au livre I de ses Enquêtes, Hérodote explique que « les Lyciens tirent leur origine antique de la Crète ». En effet, explique l'historien d'Halicarnasse, les fils d'Europe, Minos et Sarpédon, se disputèrent le pouvoir et Minos, l'emportant, chassa son frère et ses partisans. Ceux-ci allèrent chercher asile en Asie, dans la région de la Myliade dont les habitants étaient appelés Solymes. Mais, poursuit Hérodote, Sarpédon leur apporta un nouveau nom: Termiles ; ils furent ensuite nommés Lyciens d'après le nom de Lycos, nouvel exilé grec, venu cet fois d'Athènes. Voilà, à une remarque près - qui reste à lire -, ces échanges d'identités évoqués par Hérodote. Les Lyciens sont des Grecs, le nom des Termiles (dont on sait aujourd'hui qu'il est un nom indigène) est d'après Hérodote un nom importé. L'historien moderne se réjouit alors de pouvoir expliquer comment ce récit qui n'a rien d'historique sert, par héros interposés, de justification idéologique à l'expansion grecque qui commença au VIlle siècle avo J.-C. Certes, mais l'on n'oubliera pas la parenthèse ouverte dès le début de ce récit par Hérodote pour remarquer que, « dans les temps anciens, la Crète était peuplée tout entière de Barbares ». Si le mythe des Il

héros grecs exilés permet de penser l'identité grecque des Lyciens, il s'avère en retour que ces héros grecs étaient d'abord des Barbares. En Lycie, le même et l'autre se confondraient mieux qu'ailleurs. Mais ce discours sur une origine barbare des Grecs est un motif récurrent. Hécatée de Milet rappelait que le Péloponnèse et pratiquement toute la Grèce avaient été autrefois habités par les Barbaresl2. Pour devenir Grec fallait-il d'abord avoir été Barbare? Ou faut-il penser, avec N. Loraux, que l'étranger est « ce dont un Grec ne saurait se débarrasser en le classant une fois pour toutes à la rubrique de l'autre» 13.La Lycie serait alors ce lieu double où l'on pourrait être facilement grec et autre à la fois. 2. Les Lyciens d'Homère Il est des guerres qui, par le jeu complexe des alliances, tendent à diviser le monde en deux. Dans la plaine de Troie, l'alliance des Achéens s'oppose à celle des Troyens, sans que tout soit dit sur la façon dont ces alliances se sont constituées. Pour Hérodote qui divise le monde en deux, les choses semblent claires. La guerre de Troie s'inscrit directement dans la chaîne d'une série de conflits entre l'Europe et l'Asie, entre Grecs et Barbares. Pierre Vidal-Naquet s'est pertinemment posé la question: « Et les Troyens? Sont-ils pour le poète de l'Iliade des "Barbares" ? »14 Si le poète de l'fliade trahit son point de vue et sa préférence pour les Achéens, on ne saurait en aucun cas reconnaître chez Homère cette « rhétorique» de l'altérité qu'Hérodote déploie pour construire la figure du Barbare comme figure opposée du Grec. A l'opposé de Hegel, dont la lecture inquiétante découvrait dans l'Iliade l'affirmation inaugurale d'un triomphe de l'Occident sur l'OrientI5, Thucydide a raison d'expliquer, exemple à l'appui, que dans la poésie homérique (ou à l'époque d'Homère) « les Grecs n'étaient pas encore séparés des Barbares sous un nom unique qui s'y opposait »16.Qu'Hérodote déjà ait projeté sa dichotomie du monde sur la guerre décrite dans l'Iliade « est une preuve supplémentaire et a contrario que les Troyens n'étaient pas des Barbares chez Homère »17.Et dans la réalité? Entre influence anatolienne, louvite et mycénienne, à quel point les habitants de 12

Troie ont-ils pu différer des Achéens qui ont pu les attaquer entre les XIIIe et XIe siècles? Homère a-t-il travaillé à accentuer ou à atténuer ces contrastes? Entre le même et l'autre, comment l'lliade a-t-elle pensé l'adversaire destiné à perdre18 ? Si la poésie homérique ne constitue pas l'ennemi en Barbare, symétriquement opposé au même, faut-il pour autant exclure des indices de différences? Ainsi, dans les duels et les combats, les Troyens sont plus souvent tués et vaincus, les Achéens plus souvent vainqueurs; les comparaisons sont plutôt favorables aux Achéens19. Seuls des Troyens sont faits prisonniers ou demandent grâce à l'ennemi20. Entre les uns et les autres, l'écart apparaît si l'on débusque les indices. Pour l'essentiel cependant, le travail sur la conception de l'autre chez Homère reste à faire. A ce dossier, il faudra ajouter l'examen du cas plus précis des Lyciens, alliés éloignés des Troyens. Doubles - Grecs et Barbares - pour Hérodote, qui étaient donc les Lyciens pour Homère, ou quel paradigme offraient-ils pour penser l'autre? Il y a plusieurs décennies déjà que Martin P. Nilsson s'était posé la question de savoir pourquoi les Troyens avaient des alliés. Pour lui, la réponse relevait moins de l'histoire que de la genèse des poèmes homériques. A une épopée originale qui aurait limité le conflit aux seuls Achéens et Troyens, les aèdes auraient bientôt ajouté les nouveaux peuples, voisins de Troie, découverts lors de la colonisation par les Achéens du nord de l'Asie Mineure21. Quant aux Lyciens, si éloignés de Troie, comment expliquer leur présence et le fait qu'ils sont dans le poème les plus importants alliés des Troyens? Nilsson développe la même argumentation en soulignant le rôle important que jouent les héros lyciens dans l'Iliade: Sarpédon, Glaucos et Pandare. La situation géographique n'expliquant guère, à son avis, la participation des Lyciens à la guerre de Troie, Nilsson évoque un conflit plus ancien qui aurait directement opposé Lyciens et Achéens à l'époque mycénienne et qui aurait nourri un cycle de récits héroïques22. Ajoutons ici, plus récente, l'explication de T. Bryce qui lui aussi imagine un Homère s'inspirant d'une tradition parallèle pour assimiler à sa poésie les données sur les Lyciens : « Almost certainly too, Homer took over an existing 13

tradition of Lycian participation in the Trojan War and dit not simply make it up. He was conscious of how far Lycia was from Troy and on the apparent lack of motive for Lycia's involvement in the conflict. But instead of seing this as a problem, he turned it to dramatic advantage in the scene where Sarpedon utters his splendid rallying call to Hector. Sarpedon contrasts the Trojan's lack of spirit in battle with the Lycian's own full blooded commitment to the conflict - a commitment all the more noteworthy because they have come from so far away and have not the least stake in the conflict's outcome »23. Faut-il alors suivre T. Bryce lorsque, reprenant une hypothèse déjà avancée par P. Frei24, il imagine un aède insérant les Lyciens dans la tradition de la guerre de Troie pour flatter un souverain local? On sait par Hérodote que les Ioniens d'Asie comptèrent des rois lyciens descendants de Glaucos, le héros lycien évoqué par l' Iliade25. On sait aussi que les aèdes devaient satisfaire les attentes de leurs auditoires et de souverains puissants. L'hypothèse est donc possible et, sans parler d'Homère en particulier, on peut imaginer une tradition poétique influencée, à un certain stade, par une politique favorable à la Lycie. Mais l'art des aèdes est aussi de conférer une pertinence entière aux éléments intégrés. Si des explications existent pour justifier la présence des Lyciens dans l'Iliade, il reste à comprendre le rôle et la fonction que les aèdes ont voulu lui donner. Ce n'est sans doute pas une coïncidence si les Lyciens sont souvent cités dans les études qui entendent souligner la symétrie des Achéens et des Troyens. Pour démontrer que les adversaires de l' lliade ne constituent pas deux groupes radicalement opposés, A. Erskine choisit l'exemple de la rencontre au chant VI de Diomède et de Glaucos qui découvrent, alors même qu'ils allaient s'affronter, les liens d'hospitalité qui unissent leurs ancêtres et qui sont aussi forts qu'un lien de parenté26. Erskine a raison de citer cette scène comme exemple des liens qui peuvent réunir des héros moins ennemis qu'ils ne le croyaient. Mais la scène est loin d'être si simple: outre le lien d'amitié ancestrale, Diomède va découvrir qu'un ennemi, allié des Troyens, peut être originairement grec. Sans doute faudrait-il évoquer également 14

l'ambiguïté de Diomède, ce héros dont on ne sait au chant V, s'il combat « avec les Troyens ou les Achéens »27.La rencontre de Diomède et Glaucos offre dans l'Iliade le meilleur exemple de la complexité que peut cacher l'illusion d'une confrontation du même et de l'autre. Relisons-là, non pas pour rappeler la naïveté de Glaucos qui, dans l'échange des signes d'hospitalité, offre de l'or contre du bronze, mais pour comprendre comment un héros homérique peut jouer sur une double identité. 3. La rencontre de Diomède et de Glaucos La scène est connue, elle se trouve au chant VI. Sur le champ de bataille, Diomède s'apprête à affronter un héros qu'il n'a encore jamais vu. Reconnaissant le courage de son adversaire, il l'interroge pour savoir s'il n'est pas un immortel venu se battre parmi les hommes: question judicieuse puisque Diomède vient à deux fois, avec la complicité d'Athéna, de s'en prendre à des divinités et qu'il sait le danger encouru dans un tel défi28.Glaucos répond:
Noble cœur, fils de Tydée, pourquoi m'interroger sur mon origine? Comme naissent les feuilles, ainsi naissent les hommes. Les feuilles, les unes, le vent les disperse sur la terre, mais la forêt qui refleurit en fait naître d'autres quand revient la saison du printemps. Ainsi, chez les hommes, une génération naît quand une autre s'éteint. (Il. VI 145-9).

Le contraste est frappant. A Diomède qui s'inquiétait de savoir s'il n'était pas un immortel, Glaucos donne une réponse qui semble refermer les généalogies humaines sur leur propre cycle. Ne pouvait-il pas, pour impressionner son adversaire, faire remonter sa généalogie à quelque dieu? Tant d'autres héros de l'iliade le peuvent et le fonf9. Mais poursuivons. Aussitôt évoqué ce cycle sans fin des générations où toute identité individuelle semble vouée à se dissoudre dans la succession de l'espèce - puisque à chaque fois il est un homme pour succéder à un autre - Glaucos n'en continue pas 15

moins son discours en énumérant les héros dont il est issu. Le passage est connu; c'est l'une des plus longues généalogies de l'Iliade. Evoquant Ephyre, plus connue sous le nom de Corinthe30, Glaucos rappelle:
Là vivait Sisyphe qui était le plus astucieux des hommes, Sisyphe fils d'Eole. Celui-ci eut pour fils Glaucos [le vieux], et Glaucos, à son tour, eut pour fils Bellérophon sans reproche à qui les dieux octroyèrent ensemble la beauté et le channe de la force. (Il. VI 153-7).

Jusqu'ici Glaucos déroule sa généalogie sans citer de dieux et en ne nommant que des hommes31, comme si les femmes pouvaient être oubliées. Par elles, il aurait pu cependant remonter à un dieu, mais gardons ce point pour plus tard32. Nommant Bellérophon, Glaucos ouvre une digression pour raconter l'histoire de cet aïeul courtisé par Anteia (avec Laodamie plus bas seule autre femme nommée dans tout l'épisode), fille d'un souverain lycien et devenue à Argos l'épouse de Prœtos33. Victime des calomnies de cette reine séductrice qu'il a repoussée, Bellérophon est envoyé en Lycie, chez un souverain qui reste sans nom mais qui est désigné comme le beau-père de Prœtos et qui est donc le père d'Anteia34. Le héros est porteur d'une lettre, rédigée par Prœtos, qu'il ne sait lire mais qui ordonne sa mise à mort. A son arrivée, Bellérophon jouit d'abord de l'hospitalité sans défaut du roi lycien, mais le dixième jour Prœtos demande à voir la lettre rédigée par son gendre. Lettre en hittite, chypriote, phénicien ou linéaire B, peu importe! Mais l'intrigue suppose que Prœtos comprend l'écriture restée muette pour Bellérophon35. Pour ne pas tuer son hôte directement, il lui impose une série d'épreuves insurmontables: tuer la Chimère invincible, vaincre les fameux Solymes, massacrer les Amazones. A chaque fois, Bellérophon l'emporte et revient vivant. Le souverain lycien organise une dernière embuscade qui échoue avant de se rendre à l'évidence: en Bellérophon, il 16

reconnaît, souligne Glaucos, « le noble descendant d'un dieu: SEO£) ovov ~vv »36; il lui donne sa seconde fille en mariage et y lui accorde aussi la moitié des honneurs royaux. Sans préciser le nom de cette fille épousée par son grand-père, Glaucos poursuit son récit en ajoutant qu'elle eut trois enfants, deux garçons, Isandre et son propre père Hippoloque, et une fille, Laodamie (seconde femme nommée), séduite par Zeus, une union dont est né Sarpédon, cousin de Glaucos37. Il n'est pas indifférent - et on peut le relever tout de suite - que les deux seules femmes nommées soient des héroïnes séduites par un dieu. Mais à ces exceptions près, cette généalogie qui énumère six générations reste une lignée exclusivement masculine. Dans l'iliade, le héros se pense et se définit par rapport à ses ancêtres masculins: rien de plus logique et de plus significatif lorsqu'on rappelle la recommandation paternelle par laquelle Glaucos conclut sa généalogie: « être, à son tour, toujours le meilleur et surpasser les autres pour ne pas déshonorer la lignée de ses pères (yÉvoS' iTaTÉpwv) »38. Glaucos s'établit définitivement dans le temps humain, il le fait de façon presque excessive, puisqu'il oublie ou omet de situer dans sa généalogie cet ancêtre divin qu'il évoque pourtant lorsqu'il rappelle que le roi de Lycie avait reconnu son ancêtre Bellérophon comme le « descendant d'un dieu ». Pourquoi omettre cet ancêtre divin dans la généalogie déroulée? Glaucos a-t-il quelque chose à cacher? La parfaite continuité de la lignée patrilinéaire cache-t-elle un secret? Autre question: quel rapport Glaucos établit-il entre les cinq ancêtres qu'il vient de nommer et cette roue des générations humaines à laquelle il ad' abord fait allusion et qui semble pouvoir tourner sans fm, à l'image de la forêt qui reverdit à chaque nouveau printemps? Car un héros peut mourir dans un duel, une génération entière être balayée par une guerre, mais la race des hommes continue de se reproduire. Que valent cinq générations de héros glorieux ou une lignée particulière dans ce cycle plus vaste qui garantit la reproduction constante de la race des hommes? La métaphore de Glaucos, qui compare les générations humaines aux feuilles, dissout les limites de l'âge héroïque pour placer tous les hommes sous le 17

règne de la même loi temporelle. Peut-on pour autant songer à une chaîne de générations qui irait du passé au présent, partant des hommes d'autrefois pour descendre jusqu'aux hommes d'aujourd'hui39 ? Entre le temps raconté, interne au récit, et le temps de la performance, dans lequel le récit prend place, la distance épique, si souvent invoquée pour isoler l'âge des héros, n'en serait pas moins une distance franchissable. Il n'est pas sans intérêt de constater qu'il est revenu à Glaucos, héros grec et lycien, de proposer cette image d'une loi du temps unissant et unifiant tous les hommes. On retrouverait ici le thème du héros lycien comme coordinateur entre le même et l'autre. Mais s'il rassemble, Glaucos insinue aussi des différences. La Lycie où est arrivé son ancêtre est une terre qui ne laisse pas d'être inquiétante. A commencer par la divine Anteia, lycienne expatriée à Argos, dont Glaucos rapporte le propos menaçant lorsqu'elle demande à son époux la tête de l'homme qui lui a résisté et qu'elle a calomnié: « Puisses-tu mourir Prœtos, ou bien tue Bellérophon qui a voulu s'unir à moi contre mon gré »40.Le roi cède à son épouse sans que l'on sache s'il la croit sur parole ou s'il redoute plus son pouvoir de malédiction. Mais la Lycie est inquiétante surtout par les êtres fantastiques ou singuliers qui la peuplent: la Chimère, les Solymes et les Amazones. Cette Lycie-là recèle bien l'étrange. Mais reprenons la généalogie de Glaucos. 4. L'autre généalogie de Glaucos Dans une étude attentive à l'emboîtement des différents niveaux discursifs de notre épisode, attentive aussi à la transformation des données traditionnelles en fonction d'un contexte énonciatif (en l'occurrence, interne au poème), C. Calame a posé la question de ce qu'il appelle la dimension pragmatique du récit épique. La façon particulière dont Glaucos relate, avec ses silences et ses distorsions, sa généalogie, obéit pour C. Calame à une fmalité ou une intention directement liée à la situation d'énonciation, celle immédiate de l'épisode et celle plus large de l'intrigue qui traverse tout le poème: « Les réorientations du récit de Bellérophon trouvent ainsi leur justification dans une narration mise au service d'un duel verbal 18

marqué par la morale héroïque et aristocratique de l'Iliade »41. C'est un point de vue complémentaire qui m'intéresse ici. Si le discours de Glaucos et la manière dont il évoque son passé familial sont déterminés par le contexte de son face à face avec Diomède et par l'idéologie aristocratique, l'épisode offre aussi un modèle de construction ou de perception du temps qui renvoie au contexte d'énonciation externe, dès lors que chaque auditeur de l'Iliade appartient à ce cycle des générations humaines évoqué par Glaucos. Dès lors, le héros perpétue ici une idéologie aristocratique autant qu'HIa remet en question: l'oubli de l'ancêtre divin dans une généalogie uniquement humaine et, qui plus est, annoncée par l'image du cycle sans fin des générations mortelles, serait l'indice de cette idéologie remise en cause. On va le vérifier: la lignée ancestrale déroulée par Glaucos sélectionne dans le passé du héros un cheminement généalogique particulier et déterminé par différents facteurs qui relèvent autant du contexte énonciatif interne (Glaucos face à Diomède) que d'une remise en question du temps épique luimême dans son rapport au temps de la performance42. Tout ce qui, dans l'intrigue de l'Iliade, touche aux généalogies ou aux cycles de générations ne peut qu'affecter un public qui s'inscrit, par son écoute, dans une lignée ou succession d'auditeurs. La distance épique a trop souvent été invoquée pour occulter la continuité dont le chant lui-même se fait pourtant le relais. Si les hommes d'aujourd'hui ne sont plus aussi forts que les héros d'hier, leur mémoire n'en est pas moins l'héritière directe d'une histoire qui s'est transmise de pères en fils. Glaucos est dans l'Iliade le héros qui évoque le cycle interrompu de la succession des générations, lui qui par ailleurs manipule sa généalogie personnelle, en ignorant la branche qui pouvait l'attacher à un dieu. Intéressons-nous de plus près à cette manipulation! C'est une chance, on possède pour Glaucos les fragments d'une autre épopée qui évoquait elle aussi sa généalogie mais dans une tradition très différente43. Il s'agit du Catalogue des femmes (ou Ehée ; ci-après indiqué Catalogue) attribué à Hésiode. Peut-être composé pour faire suite à la 19

Théogonie44, le Catalogue évoque une série de généalogies héroïques issues d'amours entre un dieu et une mortelle45. A l'opposé du récit généalogique de Glaucos dans l'Iliade, le Catalogue énumère des généalogies, certes patrilinéaires, mais en donnant au récit la structure paradoxale d'un catalogue de femmes séduites par des dieux et mères de héros fondateurs de lignées46. Si ces généalogies ne descendent pas jusqu'aux générations contemporaines, elles renvoient cependant à des données ethniques en articulant le temps des héros au temps des dieux par l'intermédiaire de figures féminines. C'est en effet l'ensemble du monde grec qui est structuré par ces généalogies qui retrouvent les origines des différents peuples de la Grèce. Pas de premier homme au singulier mais un catalogue de femmes engendrant des premiers hommes, ancêtres éponymes. Retraçant, dans sa première partie, les généalogies des trois fils d'Hellen: Dôros, Xouthos et Eole, et privilégiant en particulier la lignée des Eolides, le Catalogue confmne-t-il la généalogie que Glaucos se reconnaît dans l'Iliade? Dans les années 1940, Pierre Jouguet47 retrouvait et achetait chez un marchand du Caire un long fragment qui a considérablement enrichi la reconstitution du Catalogue et qui contient précisément la mention des quatre premières générations évoquées par le Glaucos de l'Iliade: Eole, Sisyphe, Glaucos l'ancien et Bellérophon. Mais si la série des ancêtres paternels est la même, une surprise de taille nous attend: là où le héros de l'Iliade évoquait une lignée entièrement construite sur une continuité qui donnait à chaque père un fils, sans nommer de femmes, le Catalogue évoque de son côté une lignée paternelle interdite de descendance naturelle et où la continuité est rétablie, à deux reprises, par des unions extérieures. Glaucos l'ancien se retrouve deux fois - et l'on réfléchira à cet effet de dédoublement - père putatif. Une première fois:
[Sisyphe] était le premier des hommes pour son intelligence et ses ruses, mais il ne connaissait pas le dessein de Zeus qui tient l'égide: la race (yÉvos) des Olympiens n'accorderait pas à Glaucos de laisser, issue de

20

Mestra, une descendance (aTTÉp~a) parmi les hommes. Celle-ci Poséidon qui secoue la terre la fit sienne, l'emportant loin de son père, sur la mer vineuse, jusqu'à Cos baignée des eaux, et cela bien qu'elle fût fort habile. (fr. 43 51-57 MW).

De cette union avec le dieu naquit Eurypyle, lui-même père de deux fils qui périront à la guerre malgré leur force. Le poète du Catalogue revient alors à Sisyphe et à Glaucos pour évoquer une deuxième tentative de mariage, elle aussi infructueuse avec une descendante de Pandion, très certainement la fille de Nisus, mais l'état du fragment ne permet pas de lire le nom48:
Sisyphe l'Eolide éprouva sa volonté en apportant des bœufs, mais il ignorait l'intention de Zeus qui tient l'égide. Sur le conseil d'Athéna, apportant des dons, il vint la demander comme femme [pour Glaucos]. Mais Zeus, assembleur de nuées, d'un signe de sa tête immortelle, refusa qu'il y ait à l'avenir une lignée du fils de Sisyphe. Celle-ci, embrassée par Poséidon s'unit à lui et enfanta dans la demeure Bellérophon sans reproche. (fr. 43 7582 MW)49.

Eole, Sisyphe, Glaucos, Bellérophon... Le Catalogue ne contredit pas la généalogie que se donne Glaucos dans l'Iliade mais il nous informe - et l'information n'est pas moindre qu'à deux reprises Zeus aurait refusé une descendance à Glaucos [l'ancien]. Bellérophon ne serait que son fils putatif. Pour s'être intéressée longuement à la figure de Glaucos et de ses homonymes, Marinella Corsano a pu démontrer, en se référant à la tradition corinthienne également, que la « negazione della patemità » est un thème récurrent de la légende attachée à Glaucos l'ancien50. Le verdict est clair: par
deux fois

-

et une aurait suffit -

Zeus refuse que se perpétue

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une lignée qui remonterait à Glaucos l'ancien et à Sisyphe, cette lignée même que le Glaucos de l'Iliade revendique dans un épisode qui semble essentiel pour penser le cycle plus large de la succession des générations. La continuité qui va des pères aux fils serait moins parfaite que le héros de l'Iliade ne le prétend. L'écart entre ces deux versions ne semble pas avoir autrement intéressé les homéristes. Il est pourtant extrêmement suggestif. En fait, Glaucos le jeune aurait pour grand-père naturelle dieu Poséidon et non pas Glaucos l'ancien qui n'est que le père putatif. Voilà retrouvée l'origine divine que le roi de Lycie avait, dans l'épisode iliadique, reconnu à Bellérophon et que Glaucos avait indiquée au passage de façon fort allusive. Mon but n'est pas ici de postuler un lien quelconque entre l' lliade et le Catalogue, mais on sait que le Catalogue utilise des données anciennes et on peut très raisonnablement supposer l'ancienneté de la tradition dont le Catalogue se fait l'écho à propos de la généalogie de Glaucos. La question se pose légitimement de savoir pourquoi le Glaucos de l'lliade se prive de mentionner Poséidon parmi ses ancêtres51, alors même que sa remarque sur l'admiration du roi de Lycie devant l'origine divine de Bellérophon laisse clairement entendre qu'il la connaissait. A l'évidence, il préfère une généalogie uniquement humaine et patrilinéaire à une autre qui révélerait sa rupture, mais qui, passant par une femme, remonterait à un dieu52. Veut-il masquer le fait que Glaucos [l'ancien] puisse n'être qu'un ancêtre putatif et son fils un bâtard divin? Le Catalogue et l'Iliade ont deux manières distinctes de décliner les générations héroïques: deux conceptions du temps héroïques sont ici en cause. Mais relevons une autre distorsion tout aussi intéressante et suggérée par l'analyse du mariage en gendre telle que la conduit Claudine Leduc53. Après les exploits de Bellérophon, le roi de Lycie54le retient chez lui en lui offrant sa fille et la moitié des honneurs royaux, tandis que les Lyciens lui attribuent un lot de terre royal. Dans ce type de mariage, le gendre occupe une place qui fait de lui un frère de son beaupère, tandis que l'enfant né de cette union appartient à la maison de son grand-père paternel dont il perpétue la lignée. C. 22

Leduc a justement souligné, par ailleurs, que Glaucos le jeune porte un nom qui continue de l'associer à sa maison d'origine55. La difficulté est que, dans notre texte, Glaucos le jeune décline sa généalogie en remontant clairement à ses ancêtres paternels et en ignorant le lien qui le rattache, par le mariage en gendre de Bellérophon, à la maison du roi de Lycie dont il omet de signaler jusqu'au nom. Pourtant, avec son cousin Sarpédon - auquel il est dans l'Iliade fréquemment associé - Glaucos est bien l'un des guides des Lyciens. Entre une lignée idéalement patrilinéaire (qui le rattache à Ephyre/Corinthe) et un père nourricier (le roi lycien qui est son grand-père maternel), Glaucos est-il autorisé à privilégier la lignée des ancêtres paternels quand matériellement il perpétue la maison de Lycie? Du moins, on ne s'étonnera pas que, face au redoutable Diomède qui a dès ses premiers mots mis en doute les qualités héroïques d'un rival encore inconnu sur le champ de bataille, Glaucos ait préféré se souvenir d'une généalogie qui le fait achéen plutôt que lycien et qui lui permet de souligner la valeur d'ancêtres dont il veut se réclamer. Rien là de surprenant si l'on pense qu'il a intérêt à éviter le combat56. Finalement, Glaucos est habile à tenir un double discours. La généalogie qu'il déroule évoque une succession patrilinéaire constitutive du temps des hommes, elle oublie l'interdiction de descendance dont Glaucos l'ancien a été frappé par Zeus, elle oublie le mariage en gendre de Bellérophon qui le rattache à la Lycie, mais elle sait rappeler les exploits de ce dernier et suggérer, au moins, son origine divine. Certes, Glaucos adapte le récit de sa famille à sa situation. Mais en quoi, était-il vraiment contraint de taire la double paternité de son ancêtre Bellérophon? Rappelons que la double paternité, divine et humaine, est l'un des fondements du temps épique qui conjugue temps des hommes et temps des dieux. Pour prouver son origine corinthienne, il suffisait à Glaucos de remonter à Bellérophon et rien alors n'empêchait de rappeler que cet aïeul était fils naturel d'un dieu. Ce n'est peut-être pas une coïncidence si Glaucos, oublieux de son ancêtre divin, est aussi le héros qui a rappelé le cycle continu des générations: Glaucos 23

un héros d'une continuité reconstruite! Un héros propre à suggérer un lien entre le temps des héros et celui des hommes d'aujourd'hui, au détriment d'un ancêtre divin, évoqué au passage, mais soigneusement omis dans la généalogie déroulée. Un héros propre aussi à créer une continuité dans l'espace, jusqu'à retrouver dans la lointaine Lycie des héros qui sont restés grecs malgré leur assimilations7.

David BOUVIER,
Université de Lausanne et Centre Louis Gemet

l

Le dossier est bien établi par Jenniges, W., « Les Lyciens dans

l'Iliade: sur les traces de Pandaros », in L. Isebaert, & R. Lebrun (éd.), Quaestiones Homerieae, Louvain-Namur, 1998, pp.119-147, notamment pp.131-139. Strabon évoque les olTTol AUKlOl, expliquant que l'une est la colonisation de l'autre, en 12.4.6 ; 12.8.4 et 13.1.7. 2 Voir Il. II 824-27 ; IV 86-147 ; V 95-105 et 166-240; pour la Lycie lointaine, II 877 et V 478-80. A ce propos, cf. encore Jenniges, W., art.cil., pp.125-131, avec des indications bibliographiques plus complètes. 3 Voir Jenniges, W., art.eit., p.138. 4 Voir aussi Freu, J., «Troie et le monde hittite », in L. Isebaert & R. Lebrun (éd.), Quaestiones Homerieae, Louvain-Namur, 1998, p.115. 5 Les Lukkas auraient cependant été aux côtés des Hittites dans la bataille de Kadesh (vers 1290-1275) qui les opposait au pharaon Ramsès II ; voir Le Roy, C., « Histoire de la Lycie », Dossiers de l'archéologie, 239, 1998, p.11. Pour cette trop rapide évocation de la question Iycienne, je me suis appuyé essentiellement sur l'article cité de W. Jenniges. 6 Le Roy, C., « Lieux de mémoire en Lycie », Cahiers du Centre Gustave-Glotz, 15, 2004, pp.9-11 et des Courtil s, J., « Xanthos en Lycie», Revue des Etudes Grecques 116,2003, pp.10-11.

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7

Il. XII 346-347 (= 359-60) : « 6>8El'àp Ë~pLcrav AUKlWVàl'Ol, OL
TEAÉeoUcrl KaTà KpaTEpàS' UcrlllVŒS' ».

TO TTapOS' TTEP / (aXPllEîS'

Je suis ici la démonstration de C. Le Roy et reprends donc avec lui la traduction de F. Chamoux qu'il cite en s'appuyant également sur son commentaire (Chamoux, F.,« Une épigramme homérique à Xanthos », Revue des Etudes Grecques 117, 2004, pp.757-8). 8 Le Roy, art. cit., p.1 O. 9 Le Roy, art. cit., p.1 0 et pour le Pilier inscrit, p.9. 10Thucydide, II. 69. 11Hartog, F., Mémoire d'Ulysse, Paris, 1996, pp.87-115 et Le miroir d'Hérodote, Paris, 1980. 12Hécatée, FGrHist. F 119 (= Strabon, VII 7 1) : « Pour ainsi dire, la Grèce tout entière fut autrefois la demeure des Barbares» ; voir aussi Platon, Politique, 262c et le commentaire de Hartog, F., Mémoire d'Ulysse, p.88. 13Loraux, N ., Né de la terre, Paris, 1996, p.101. 14 Vidal-Naquet, P., Le monde d'Homère, Paris, 2000, p.49. Voir aussi Erskine, A., Troy between Greece and Rome: local tradition and imperial power, Oxford, 2001, pp.51-7, notamment p. 57, où il rappelle: « Indeed there are no clearly defined Greeks in the poem; rather it is open to later readers to designate one group as Greek and the other as non-Greek or even barbarian. Rather than a war between peoples the Trojan War of the Iliad is a war between individuals together with their followers». IS Hegel, G. W. F., Esthétique, III (2e partie), Paris, Aubier, 1944, p.114 ; avec les commentaires de Hartog, F., Mémoire d'Ulysse, p.90 et P. Payen, Les îles nomades: conquérir et résister dans 1'''Enquête'' d'Hérodote, Paris, 1997, P.163. 16 Thuc. I 3 3 et Hartog, F., Mémoire d'Ulysse, pp.87-88. Pour une opinion opposée à celle de Thucydide dans l'Antiquité, cf. Isocrate, Panégyrique, 159. Sur l'exemple de Sarpédon, héros lycien, incarnant les valeurs héroïques, cf. Vernant, J.-P., La traversée des frontières, Paris, 2004, pp.75-76. 17 Hartog, F., Mémoire d'Ulysse, p.90. 18Lebrun, R., « L'identité des Troyens », in L. Isebaert & R. Lebrun (éd.), Quaestiones Homericae, Louvain-Namur, 1998, pp.149-161.

25

19 Vidal-Naquet, P., Le monde d'Homère, pp.57-59. Voir aussi Erskine, A., op.cit., p.55. 20 Sur cette question et l'idéologie pro achéenne latente, cf. Bouvier, D., « La peur de l'esclavage comme peur refoulée dans l'Iliade », in A. Serghidou, (éd.), Peur de l'esclave - Peur de l'esclavage en Méditerranée ancienne, Besançon, 2007, pp.174-77. 21 Nilsson, M., Homer and Mycenae, Philadelphia, 1972 (19331), p.261: « It is probable that these peoples were introduced only after the Greeks had learned to know them in the beginning of the colonization of north-western Asia Minor, and that their own battles with the Thracians, Paeonians, Paphlagonians and other tribes were incorporated into the myths of the Trojan war». 22Nilsson, op.cit., pp.261-62 : « The reason why the Greeks as early as in the Mycenaean Age told of mythical events taking place in Lycia, is evidently because they waged war in Lycia during Mycenaean Age; we know that they made repeated attacks on southern Asia Minor, and voyaged along its coast. The myths of the Lycian heroes contain the reminiscences of the intercourse of the Greeks with the Lycians, as the Bellerophon myth implies ». Rien n'est pourtant si simple. 23 Bryce, T. R., The Trojans and their neighbours, London - New York, 2006, p.145. 24Bryce, T. R., op.cit., p.146 : « Peter Frei put forward an alternative suggestion: that Homer's knowledge of the Lycians was based on an epic about Lycia composed by a Greek poet for a Lycian prince, perhaps the ruler of Xanthus, some time before the end of the eighth century» ; avec un renvoi à Frei, P., « Die Lykier bei Homer », in Akurgal, E. (éd.), Proceedings of the Xth International Congress of Classical Archeology, Ankara, 1978, pp.819-27. 25Hérodote, I 147. 26Erskine, A., op.cit., p.53. 27 Il. V 84-6, avec le commentaire de Schnapp, A., Lions, héros, masques, Paris, 1981, pp.95-131. 28 Il. VI 129 ; V 330-51 et 792-867 ; pour l'avertissement de ne pas attaquer une divinité, Il. V 405-9 ; 444-3 ; 819-21. 29Par exemple, Il. XX 206-9 et 215 ; XXI 157-60 et 188-91.

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30

D'après Pausanias, II 1.1, Eumèle, le poète épique de Corinthe,

aurait dans ses Korinthiaka reconnu en Ephyre, fille d'Océan, la première habitante de Corinthe. 31 Remarquons que cette généalogie s'accorde avec celle donnée par Pausanias, II 4.2-3, qui toutefois l'enrichit en indiquant plusieurs ftères de Glaucos. 32 Puisque, selon une tradition ancienne et largement répandue (cf. Catalogue des femmes, ft. 43 75-82 MW examiné infra), Bellérophon a pour père Poséidon. Le personnage de Glaucos a fait l'objet d'une étude approfondie de Corsano, M., Glaukos. Miti greci di personnagi omonimi, Pisa : Ateneo, 1992, en particulier pp.53-65 ; voir aussi p.4l où elle envisage la présence de Sisyphe à Ephyre. Remarquons, sans que l'on puisse ici en tirer argument, que Glaucos fait remonter sa généalogie à Eole, connu comme l'ancêtre éponyme des Eoliens. 33 Pour le personnage de Bellérophon, cf. Calame, C., Poétique des mythes dans la Grèce antique, Paris: Hachette, 2000, pp.7l-93 (= chap. II, « Bellérophon et la pragmatique du récit épique») et Assunçao, T. R., «Le mythe iliadique de Bellérophon », Gaia, 1-2, 1997, p. 41-65, notamment p.42 où la question est posée de savoir pourquoi l' I/iade n'évoque pas l'origine divine de Bellérophon; T. R. Assunçao cherche une réponse interne à la logique du mythe de Bellérophon tel qu'il présenté dans l'Iliade: « un Bellérophon fils d'un simple mortel est plus vraisemblable comme objet, sans secours, de la haine des dieux». Cf. aussi infra n. 50. 34 L'Iliade n'explicite pas la nature de la relation entre Prœtos et Bellérophon, cf. Apollodore, II 3.1. Sur une possible présence du nom de Prœtos dans des textes hittites, cf. Freu, art.cit., J., p.l 09. 35 POWELL, B. B., Homer and the origin of the Greek alphabet, Cambridge, 1991, pp.198-200, a rappelé que le mythe de Bellérophon comporte plusieurs motifs d'origine orientale: « Homer has received an Estern story in an Eastern form»; ainsi le thème de la lettre fatale introduit dans le monde des héros l'écriture; mais Powell souligne que le terme cr~JlaTa, employé pour décrire l'écriture de Prœtos, est utilisé ailleurs (Il. VII 181-9), lors de procédures de tirage au sort, pour décrire de simples symboles reconnaissables par leur seul scripteur. C'est peut-être présumer beaucoup du sens de cr~JlaTa dont rien n'interdit qu'il puisse renvoyer à un système de signes 27