IDENTITE ET CULTURES DANS LES MONDES ALPIN ET ITALIEN (XVIIIe - XXe siècle)

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Par-delà le découpage récent des frontières politiques se dessine dans les mondes alpin et italien un emboîtement de réalités perçues où le sentiment d'appartenance à un Etat-Nation le dispute au sentiment d'appartenance à des vallées ou à des provinces historiques. Le dialogue entre historiens, sociologues, ethnologues et linguistes spécialistes de l'Italie et des régions alpines vise à associer aux débats du présent les leçons du passé. Il aide à mieux marquer dans l'Europe en construction les enjeux d'une réalité commune que continuent de traverser des sentiments ambivalents.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296425057
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Identité et cultures dans les mondes

alpin et italien (XVIIIe- XXe siècle)

Collection Logiques historiques
Dirigée par Dominique Poulot

La considération du passé engage à la fois un processus d'assimilation et le constat d'une étrangeté. L'invention de traditions ou la revendication de généalogies s'élaborent dans le façonnement de modèles, l'aveu de sources. Parallèlement, la méconnaissance, mais aussi la recréation et la métamorphose des restes et des traces confortent la certitude du révolu. La mise au jour de temporalités successives ou emboîtées, la reconnaissance de diverses échelles du temps contribuent à l'intelligence de ces archives de la mémoire et de l'oubli. Dans cette perspective, et loin des proclamations de progrès ou de décadence, il s'agit de privilégier des travaux collectifs ou individuels qui témoignent du mouvement présent de recherche sur la conscience de l'événement et la mesure de la durée, telles que I'historiographie, l'élaboration patrimoniale, les cultures politiques, religieuses, nationales, communautaires ont pu les dessiner. Dans le respect des règles érudites et critiques, il s'agit de montrer comment images et textes construisent des logiques historiques, de plus ou moins grande profondeur, mais toutes susceptibles d'exercer une emprise sur le contemporain.

cgL'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9831-0

Sous la direction de Gilles BERTRAND

Identité et cultures dans les mondes alpin et italien

(XVIIIe

-

XXe siècle)

CRHIP A
L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9 L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Remerciements Plusieurs auteurs ont accepté de relire leurs contributions en vue de les transformer en autant de chapitres d'un livre. Nous ne saurions trop les remercier de leur générosité et de leur souplesse. Daniel J. Grange accompagna le projet de la journée d'étude du 26 mars 1998 organisée par le CRHIPA de l'Université Pierre Mendès France dans le cadre du DEA "Histoire des Relations et Interactions culturelles internationales". Dominique Poulot accueillit favorablement l'idée d'une publication chez L'Harmattan. Eric Vial suggéra des noms d'intervenants et a relu certaines pages. Qu'ils trouvent tous les trois l'expression de notre gratitude. Notre reconnaissance va enfin à Catherine Brun et Isabella Tarricone, sans lesquelles le présent ouvrage n'aurait pu acquérir sa forme définitive.

Ce volume a bénéficié du soutien du CRHIP A.

Illustration de couverture: fragment de la carte d'Europe figurant dans L. Dutens, Itinéraire des routes les plus fréquentées, ou journal de plusieurs voyages aux villes principales de l'Europe, Paris, Barrois, 1791 (1ère éd. 1775). Cliché Bibliothèque Municipale de Grenoble, cote 27667.

SOMMAIRE

Introduction LE REGARD DU DEHORS ET CELUI DU DEDANS L'identité italienne au XVIIIe siècle. La perception des étrangers et l'autoreprésentation des intellectuels d'Italie
Marco C ua z. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 13

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Voyage et altérité. L' « émoi italien» des Français en Italie du Nord à la fin du XVIIIe siècle
Gilles Bert rand. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 37

IDENTITÉS PROVINCIALES

ET IDENTITÉ NATIONALE

Entre identité provinciale et identité nationale. Le cas des militaires savoyards et niçois au moment de l'Unité (1848-1871)
Hub e rt Hey ri ès. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
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La question de la langue. Les effets de la construction identitaire italienne sur les dialectes et parlers Pierre Pasquini L'ÉPREUVE DU CONFLIT ET DE LA FASCINATION Exaspération, répression et résurgence possible des représentations réciproques françaises et italiennes, de 1870 à nos jours Maurice Mauvie I Un mythe au service de combats politiques. L'image de Gramsci chez les intellectuels français de gauche de 1945 à 1948
o liv ie r Fori in

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121

... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 165

ENTRE LES ALPES ET L'ITALIE L'auto-définition culturelle des mondes locaux. Le cas des mondes alpins Bernard Poche L'identité. Problèmes théoriques et recherches empiriques comparées. Le cas de l'Italie et de la Vallée d'Aoste Carlos Barbé

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227

LES AUTEURS

Carlos Barbé, sociologue,

Université de Turin.

Gilles Bertrand, historien, Université Pierre Mendès France, Grenoble II (CRHIPA - Centre de Recherche d'Histoire de l'Italie et des Pays Alpins). Marco Cuaz, historien, Université de Turin.
Olivier Forlin, historien, (CRHIPA). Université Pierre Mendès France, Grenoble II

Hubert Heyriès, historien, Université Paul Valéry, Montpellier III (ESID Etat-Société-Idéologie-Défense - UMR 5609 du CNRS).

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Maurice Mauviel, ethnologue, Université Paris V René Descartes (Laboratoire d'ethnologie). Pierre Pasquini, philosophe, historien et linguiste, Université de Provence, Aix-Marseille I (UMR TELEMME - Temps, Espaces, Langages, Europe Méridionale-Méditerranée). Bernard Poche, sociologue, Université Pierre Mendès France, Grenoble II (CNRS-CERAT, Centre de recherche sur le Politique, l'Administration, la Ville et le Territoire).

Introduction
S'interroger sur le problème de l'identité en considérant que les mondes alpin et italien puissent constituer un objet d'enquête cohérent fut le parti-pris adopté pour une journée d'étude qu'organisa le CRHIPA à l'Université Pierre Mendès France de Grenoble le 26 mars 1998 et dont le présent ouvrage est en partie le résultat, enrichi de nouvelles contributions. Correspondant à l'identité même du Centre de Recherche d'Histoire de l'Italie et des Pays Alpins, la coexistence des deux termes montre qu'il s'agissait de faire porter l'attention tout autant sur l'histoire et la réalité contemporaine de la péninsule que sur celles des Alpes. L'Italie est, on le sait, largement alpine, mais elle n'est pas que cela. Les Alpes quant à elles ne sont qu'en partie italiennes, et rien n'assure que des vallées actuellement soumises à l'autorité de Rome aient plus que d'autres dans les Alpes été inéluctablement destinées à le devenir, ni que les vallées italiennes, françaises, suisses, autrichiennes ou slovènes demeureront toujours telles qu'elles se donnent à lire aujourd'hui dans le cadre des Etats-nations. Nous sommes en présence de territoires qui se croisent, se côtoient ou se superposent sans que l'emboîtement soit forcément à sens unique. La question que l'on a voulu poser est donc celle de l'articulation entre des sentiments d'appartenance où se marquent des liens non seulement avec le monde italien et alpin, mais aussi avec certaines entités voisines de cet espace défini par son arc montagneux et bordé par la Méditerranée, telles que la France. L'observatoire choisi ne pouvait lui-même qu'être multiple. Le point de vue du dedans est celui des Italiens et des habitants de vallées alpines, tel qu'il s'est exprimé au cours des trois derniers siècles dans des textes imprimés, actes administratifs, ouvrages et articles de presse, dans des documents manuscrits, journaux de voyage, correspondance professionnelle, familiale ou amicale, ou encore à travers des questionnaires et des enquêtes orales. Outre les témoins convoqués figurent ceux qui les interroge, à savoir certains des chercheurs qui ont écrit dans ce livre. Ils vivent des deux côtés d'une série de massifs alpins, à Turin ou à Grenoble, et leur propre expérience s'inscrit dans des traditions culturelles et nationales distinctes. Ils sont en même temps confrontés quotidiennement à un espace alpin où se retrouvent des problèmes comparables, ainsi

que le montrent les études que les uns ont menées sur le Val d'Aoste, tel autre sur la vallée de la Haute-Maurienne. Si l'on demandait cependant aux plus alpins de ces témoins récents de définir leur point d'observation, sans doute hésiteraientils à n'en donner qu'un seul dans la mesure où ils appartiennent également à des réalités nationales, française ou italienne. D'autres contributeurs s'inscrivent du reste par leurs travaux ou leur milieu de vie dans des réalités plus ou moins proches des Alpes et de l'Italie, mais qui marquent une distance, qu'elle soit provençale, languedocienne, normande et même argentine, et probablement d'ailleurs encore. Plus largement, et déjà à l'époque des Lumières, un regard de l'extérieur concurrence celui du dedans. Entre autres "étrangers" possibles, les Français ont été privilégiés. La question de l'identité est interrogée au point de rencontre de deux espaces culturels qui depuis la Renaissance se regardent, s'observent, se construisent l'un par rapport à l'autre. Après F. Waquet dans Le Modèle français et l'Italie savante (1660-1750) (Rome, Ecole française de Rome, 1989), plusieurs contributions évoquent le lien entre cette dimension conflictuelle et une prise de conscience identitaire de part et d'autre des Alpes. Au terme de deux siècles et demi de relative absence de la France comme puissance politique en Italie, la conquête napoléonienne couronna une volonté d'hégémonie intellectuelle de la part des Français. M. Cuaz montre toutefois comment un travail d'autodéfinition s'effectua chez les Italiens tout au long du XVIIIe siècle. Le romantisme italien a voulu lui aussi se débarrasser, pour reprendre les mots de P. Hazard que cite M. Mauviel, de l'''excès de l'influence française". Or cet effort a été plus ou moins consciemment relayé et stimulé par de nombreux étrangers, gens de lettres et voyageurs. F. Venturi avait souligné ce paradoxe pour l'âge des Lumières triomphantes dans un texte fameux, paru sous le titre "L'ltalia fuori d'Italia" (Storia d'/talia, vol. 3, Dai primo Settecento all'Unità, Turin, Einaudi, 1973, pp. 985-1481). On en retrouve des échos avec les voyageurs français que nous considérons nous-mêmes pour la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle. On devine en outre, en lisant O. Forlin, qu'un phénomène analogue est à l'oeuvre chez les élites intellectuelles françaises fascinées par Gramsci dans les années immédiatement postérieures à la Seconde Guerre mondiale. L'on ne saurait toutefois se contenter de reconstituer les étapes d'une approche globale sur l'Italie. Loin d'être seulement vécue au niveau des Etats-nations, l'identité fait intervenir d'autres 6

logiques. Elle s'applique à certains groupes comme les érudits, les philosophes ou les intellectuels, dont on pourra suivre les itinéraires depuis Muratori ou Galiani jusqu'à Gramsci et de Mabillon à Gilles Martinet en passant par Mme de Staël. Une autre logique est celle des voyageurs, sorte de dénominateur commun désignant des observateurs aux activités très diverses, du militaire au parlementaire, de l'homme d'Eglise au propriétaire et du marchand à l'homme de science. Mais il y a aussi et surtout la logique des mondes locaux, à laquelle l'on ne pouvait pas ne pas accorder une place de choix dans un volume consacré aux mondes italien et alpin. Aux Napolitains, aux Vénitiens et aux Piémontais dont P. Pasquini étudie le statut linguistique à la veille de l'Unité italienne répond le sort réservé aux habitants de régions cruciales, situées à la périphérie des espaces nationaux, mais en même temps au coeur de l'espace alpin, l'ancien comté de Nice, la Vallée d'Aoste et l'ancien duché de Savoie. Comparables sous l'Ancien Régime en ce qui concerne les aspects institutionnels, lieux d'une production culturelle spécifique ainsi que le souligne M. Cuaz pour le Val d'Aoste (Alle radici di un 'identità. Studi di storia valdostana, Aoste, Le Château Edizioni, 1996, p. 8), ces entités sont quelquefois marquées par des phénomènes transnationaux comme aujourd'hui le populisme alpin (L. Rosenzweig, "Le populisme alpin, phénomène transnational", Le Monde, 12 mars 1999). Manifestant le fait que les Alpes, et tout particulièrement leur arc occidental, sont plus une zone qu'une ligne frontière, elles nous invitent à opposer à une histoire téléologique de l'Etat-nation, qui orienterait vers la définition d'espaces nationaux bien délimités, une histoire plus complexe où les frontières s'enchevêtrent à l'image des multiples passages alpins qu'évoque Lalande au début de son Voyage en Italie (Venise-Paris, Desaint, 1769, t. 1, p. 29). Ici le conflit entre les Etats et les mondes locaux n'est comme le rappelle B. Poche aucunement achevé. Le parcours sur trois siècles donne à la réflexion son sens et permet de mesurer combien les phénomènes d'identité s'inscrivent au sein d'une histoire en mouvement. Il conviendrait bien sûr de remonter au-delà du XVIIIe siècle, mais cette chronologie relativement courte a le mérite d'être ponctuée par une série de temps forts dont nous demeurons les héritiers directs. Si les travaux d'Ho Bédarida sur Parme et la France de 1748 à 1789 (Paris, Champion, 1928) ou de P. Hazard sur La Révolution française et les lettres italiennes, 1789-1815 (Paris, Hachette, 1910) nous ont habitués à interroger les relations intellectuelles 7

franco-italiennes à l'époque des Lumières, diverses études ont plus récemment posé des jalons qui aident à élargir le champ temporel non seulement de l'analyse du regard des Français sur l'Italie (F. Brizay sur les récits de voyageurs français au XVIIe siècle, G. Bertrand sur les voyageurs du second XVIIIe et du début du XIXe siècle, I. Renard sur la présence culturelle de la France à Florence dans les vingt premières années du XXe siècle...), mais aussi de celle des regards réciproques entre Français et Italiens (F. Waquet pour la période de 1660 à 1750, P. Milza pour celle allant de 1880 à 1900). L'originalité des contributions qui suivent est cependant de s'arrêter sur des aspects ou sur des moments jusqu'à présent peu explorés: la construction d'une image de l'Italie par les élites italiennes au XVIIIe siècle, le tournant des Lumières comme période où la catastrophe des anciens Etats italiens mêle ses effets à ceux d'une évolution intellectuelle, scientifique et sentimentale que les Français ne sont pas seuls à vivre, les conséquences de l'Unité italienne sur le destin des habitants de certains territoires du monde alpin, amenés à choisir pour des raisons parfois très contingentes l'Etat auquel il leur faudra désormais appartenir, l'âge des nationalismes conquérants entre la Triplice des années 1880 et l'après Seconde Guerre mondiale. Chacune de ces phases est envisagée pour l'éclairage qu'elle apporte à l'élaboration d'identités qui quelquefois entrent en conflit entre elles, d'autres fois se déploient avec bonheur grâce au contact avec les représentants d'une culture voisine. Ces temps forts agissent naturellement aussi au niveau des identités alpines. P. Joutard a rappelé qu'en marge des mutations de la sensibilité propres aux élites européennes les montagnards avaient au cours des deux derniers siècles réaménagé leur système culturel en fonction de valeurs nouvelles ("La haute montagne: des récits des origines à sa mise en littérature", in Ouvre colI., La haute montagne. Vision et représentations, «Le Monde alpin et rhodanien», Grenoble, Centre Alpin et Rhodanien d'Ethnologie, n° 1-2/1988, p. 10). M. Cuaz a de son côté souligné comment les Valdôtains revendiquèrent lors de l'Unité italienne une identité propre basée sur la langue, l'histoire et la montagne, en se bagarrant notamment pour la conservation des écoles de villages. Un nouveau montagnard, "fier et vertueux", se définit alors. Les enquêtes des sociologues B. Poche et C. Barbé, menées de chaque côté de la frontière franco-italienne, contribuent à donner au rapport entre les habitants des vallées alpines et leur passé une signification véritablement historique en nous montrant que le 8

montagnard n'est pas figé dans un archaïsme mythique, mais qu'il est au contraire emporté, tout comme le citoyen de l'Etat-nation, dans le tourbillon des croisements, rencontres, heurts et malentendus qui amènent à élaborer de nouvelles identités, fruits de compromis et de manipulations diverses. Il est possible que cette relativité de l'identité, objet de réaménagements continuels, constitue l'apport le plus intéressant des recherches croisées que propose ce volume. Invités à réfléchir sur un même thème, les historiens des idées, du voyage et de l'armée, le philosophe et le linguiste, l'ethnologue et les sociologues semblent tous se retrouver dans le constat que les identités ne sont jamais fixées une fois pour toutes, qu'elles changent et évoluent. Certains d'entre eux valorisent les continuités : ainsi M. Cuaz a-t-il décelé dans le Val d'Aoste actuel une persistance du vieux conflit de l'Ancien Régime entre l'Etat et les institutions locales. D'autres comme M. Mauviel pensent qu'une véritable histoire des représentations est une histoire de ce que l'on dit et de ce que l'on ne dit pas, une histoire qui se charge de traquer les silences, de déterrer le refoulé dans les discours sur un peuple voisin ou sur soi-même. Mais que l'on cherche ce qui s'est vu puis a été oublié, que l'on poursuive ce qui se voit encore ou au contraire ce qui se cache, le fil conducteur reste à peu près le même. Pour" se libérer du virus des nationalismes", selon le voeu de M. Cuaz mais aussi de B. Poche, sans pour autant nier les processus historiques, la voie à suivre paraît bien être celle qui consiste à considérer le phénomène ide.ntitaire non comme la conséquence de déterminismes inexorables, mais comme "le fruit d'une invention et d'une reproduction permanente" au cours desquelles les points de référence principaux "se trouvent non dans le passé, mais dans le futur" (C. Barbé). Ce sentiment, partagé par A.-M. Thiesse lorsqu'elle évoque le "moment où une poignée d'individus déclare que [la nation] existe et entreprend de le prouver" (La création des identités nationales. Europe XVllle-XXe siècle, Paris, Seuil, 1999, p. Il), s'applique autant aux Etats-nations qu'à ce que les sociologues appellent les mondes locaux. D'abord vécues, les identités doivent se constituer en permanence comme telles. Leurs promoteurs recourent à des moyens multiples, dont le plus efficace est sans doute la langue (P. Pasquini). Ils entrent également en relation avec le regard des autres. Dans tous les cas subsiste la variable des incertitudes de l'histoire, où les violences et rapports de force produisent des situations parfois durables, mais jamais définitives. 9

L'on voudra bien pardonner au coordonnateur le caractère lacunaire du panorama présenté dans huit chapitres ordonnés selon une règle à la fois thématique et chronologique. Sous-jacents à celui des identités, le problème de la mobilité dans les Alpes et celui de la définition des Etats et de leurs frontières ont en leur temps fait l'objet d'autres colloques à Grenoble (La frontière, nécessité ou artifice?, 8-10 oct. 1987, Grenoble, CRHIPA, 1989; Mobilité spatiale etfrontières, 25-27 sept. 1997, revue Histoire des Alpes, Zurich, Chronos Verlag, 1998/3). L'on a aussi traité ailleurs, en Dauphiné ou au Val d'Aoste, de la pratique du voyage en Italie et de la représentation des espaces et des paysages comme éléments de construction d'une identité (lmaginaires de la haute montagne, Documents d'ethnologie régionale, vol. 9, Grenoble, Centre Alpin et Rhodanien d'Ethnologie, 1987; La haute montagne..., déjà cité; Le vie delle Alpi : il reale e l'immaginario/Les chemins du voyage en Italie, du réel à l'imaginaire, colloque d'Aoste, 10-11 oct. 1997, à paraître; Paysage et identité régionale. De pays rhônalpins en paysages, colloque de Valence, 16-18 oct. 1997, Valence, La Passe du Vent, 1999). Cet ouvrage s'offre donc comme une étape destinée à contribuer à une réflexion qui préoccupe depuis longtemps Français, Italiens et Alpins, et dont la portée dépasse de très loin cette simple partie d'Europe.

Gilles Bertrand

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LE REGARD DU DEHORS ET CELUI DU DEDANS
L'image de l'Italie dans la culture européenne du XVIIIe siècle

L'identité italienne au XVIIIe siècle. La perception des étrangers et l'autoreprésentation des intellectuels d'Italie. Marco Cuaz Voyage et altérité. L'« émoi italien» des Français en Italie du Nord à la fin du XVIIIe siècle. Gilles Bertrand

L'identité italienne au XVIIIe siècle. La perception des étrangers et l'autoreprésentation des intellectuels d'Italie
Marco CUAZ

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ue signifiait être italiens au XVIIIe siècle? Peut-on parler d'une "nation" italienne avant la naissance de l'État? Est-ce que ce sont les Italiens qui ont fait l'Italie ou l'Italie qui a fait les Italiens? C'est là une question dont on discute depuis longtemps. Croce niait l'existence d'une histoire de l'Italie avant 18611. Salvatorelli, Volpe et l'historiographie nationaliste, notamment, affirmaient l'existence d'une nation italienne à partir du MoyenAge, sinon de l'antiquité2. Tout récemment le débat a explosé de nouveau après la crise de la première République et le succès des

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B. Croce, Teoria e storia della storiografia, Bari, Laterza, 1917; Id.,

"Programma per una storia d'Italia di Gioacchino Volpe", La Critica, XXI (Bologne, Zanichelli), 1923, p. 47 et suiv.; Id., Conversazioni critiche, serie IV, Bari, Laterza, 1932, pp. 146-158; Id., "Recenti controversie intomo all'unità della storia d'Italia", en appendice à La storia come pensiero e come azione, Bari, Laterza, 1938, pp. 307-320. La présence d'un sentiment national au XVIIIe siècle était déjà refusée par E. Quinet, Les révolutions de l'Italie, Paris, Chamerot, 1848; S. Pivano, A Ibori costituzionali d'Italia, Turin, Bocca, 1913; A. Pingaud, Bonaparte président de la République italienne, Paris, Perrin, 1914; V. Di Tocco, Ideali d'indipendenza d'Italia durante la preponderanza spagnola, Messine, Principato, 1926. Dans l'après-guerre, cette thèse devait devenir dominante ainsi que le démontrent les œuvres de F. Valsecchi, L'Italia nel Settecento, Milan, Mondadori, 1959; F. Venturi, Settecento riformatore, 5 vol., Turin, Einaudi, 19691989; R. Romeo, Italia Mille anni. Dall'età feudale all'età moderna ed europea, Florence, Le Monnier, 1981. 2 Cf. notamment L. Salvatorelli, Pensiero e azione del Risorgimento, Turin, Einaudi, 1943; G. Volpe, Albori della nazione italiana, Rome, "Politica", 1922, rééd. in Momenti di storia italiana, Florence, Vallecchi, 1925, pp. 3-58; A. Solmi, Discorsi sulla storia d'Italia, Florence, Nuova Italia, 1933; E. Rota, Il problema italiano dal1700 al 1815 (L'idea unitaria), Milan, Istituto per gli studi di politica intemazionale, 1938; Id., Le origini del Risorgimento (1700-1800), Milan, Vallardi, 1938; C. Vetter, "Coscienza politica e idea di nazione nell'Italia del Settecento. Rassegna bibliografica", II pensiero politico, 12, III, 1983, pp. 376401.

mouvements séparatistes, tels que la "Lega" d'Umberto Bossi3. Et il ne s'agit pas exclusivement d'une question italienne. Les problèmes de l'ancienneté ou de la modernité des nations, de la fin ou du retour des nationalismes, des séparatismes régionaux et des ethnodémocraties, sont de nouveau à l'ordre du jour dans la politique et dans l'historiographie4. Étudier les Italiens avant la naissance de l'Italie signifie, selon nous, isoler les éléments constitutifs d'une idée de l'Italie avant que l'État unitaire ne devienne un projet politique, c'est-àdire avant 1796, sans toutefois négliger, comme le faisaient les historiens nationalistes, les identités concurrentes, locales et cosmopolites: les villes, les provinces, les anciens États, la "res publica christiana" et la "res publica litteraria". Nous tâcherons de prendre en considération, d'une façon nécessairement synthétique, quatre éléments susceptibles de constituer "l'idée d'Italie" au XVIIIe siècle: 1) L'idée, d'abord, d'un espace géographique unitaire, d'une
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Parmi les contributions les plus significatives de ces dernières années, cf.

notamment U. Levra, dir., Fare gli italiani. Memoria e celebrazione del Risorgimento, Turin, Istituto per la storia deI Risorgimento, 1992; S. Soldani, G. Turi, dir., Fare gli italiani. Scuola e cultura nell'Italia contemporanea, 2 vol., Bologne, Il Mulino, 1993; G. E. Rusconi, Se cessiamo di essere una nazione, Bologne, Il Mulino, 1993; G. Galasso, Italia nazione difficile. Contributo alla storia politica e culturale dell'ltalia unita, Florence, Nuova Italia, 1994; G. Spadolini, dir., Nazione e nazionalità in Italia, Rome-Bari, Laterza, 1994; G. Greco, "Per una storia dell'identità italiana fra '400 e '700", in Il museo del Parlamento al Vittoriano, Rome, 1994, pp. 13-53; S. Soldani, "Nazione e stato nazionale in Italia: crisi di un'endiadi imperfetta", Passato e Presente, XII, sept.déco 1994, pp. 13-31; "A che serve l'Italia? Perché siamo una nazione", Limes, 4, 1994; A. Lepre, Italia addio? Unità e disunità dal 1860 a oggi, Milan, Mondadori, 1994; M. Viroli, Per amore della pa tria. Patriottismo e nazionalismo nella storia, Rome-Bari, Laterza, 1995; S. Salvi, L'Italia non esiste, Florence, Camunia, 1996; S. Lanaro, Patria. Circumnavigazione di un 'idea controversa, Venise, Marsilio, 1996; E. Galli della Loggia, La morte della patria, Rome-Bari, Laterza, 1996; Ouvre coll., Il Risorgimento impeifetto. Perché da Cavour siamo arrivati a Bossi, Rome, Liberal, 1997; E. Rusconi, Patria e Repubblica, Bologne, Il Mulino, 1997; M. Isnenghi, dir., Iluoghi della memoria, 3 vol., Rome-Bari, Laterza, 1997; A. Schiavone, Italiani senza Italia. Storia e identità, Turin, Einaudi, 1998; E. Galli della Loggia, L'identità italiana, Bologne, Il Mulino, 1998. Il convient d'ajouter à ces œuvres la nouvelle édition de G. Bollati, L'italiano. Il carattere nazionale come storia e come invenzione, Turin, Einaudi, 1993 (1ère éd. in Storia d'Italia, Turin, Einaudi, 1973, 2e éd. 1983).
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Cf. M. Cuaz, "L'identitàambigua.L'idea di nazione tra storiografiae politica",

Rivista storica italiana, II, 1998, pp. 573-641.

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péninsule entre les montagnes et la mer, caractérisée par une tradition de continuité qui remonte à la Rome antique, mais qui, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, pose encore des problèmes concernant les frontières: les Alpes, les îles, la "terra incognita" du Sud. 2) Le sentiment d'une solide tradition littéraire s'accompagnant de l'idée d'une spécificité et d'une primauté de la culture italienne dans le monde, liée à l'héritage de Rome et de la Renaissance; une primauté contestée à la fin du XVIIe siècle par les protestants et les gallicans et énergiquement défendue par les intellectuels italiens du XVIIIe siècle. 3) Une idée, au contraire, très faible de l'unité des "moeurs" et des "coutumes", de "l'esprit général de la nation"; le prétendu "caractère national", un stéréotype de l'Italien en grande partie négatif, se morcèle en un grand nombre de "caractères régionaux" qui dessinent une géographie de la différence, une "Italie au pluriel" . 4) L'absence presque totale d'une idée politique de l'Italie sinon comme un "système d'États" utile à l'équilibre européen jusqu'en 1796. Ce n'est qu'après la tempête napoléonienne que l'idée de l'Italie sortit de la littérature pour entrer dans la politique: à partir de ce moment s'amorça la construction de la nation italienne, avec le matériel qui était disponible dans l'histoire.
1. Une idée géographique

L'Italie fut tout d'abord une idée géographique. Strabon, Polybe, Pline avaient déjà mis en lumière les caractéristiques de cette péninsule, située entre les Alpes et la mer. Dante, Pétrarque et les humanistes, notamment L'/talia illustrata de Flavio Biondo, avaient fixé dans l'imaginaire collectif le "bel paese che Appennin parte e il mar circonda e l'Alpe"s, et cette perception unitaire a toujours été maintenue d'un commun accord. Toutefois l'Italie réelle n'était pas l'Italie littéraire de Flavio Biondo et de Leandro Alberti, saccagée par tant de guides et de dictionnaires géographiques européens. Les Alpes n'étaient pas une "muraille" mais un réseau de vallées, de cols et de défilés; les mers étaient des voies de communication que l'on pouvait parcourir plus aisément
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"[le] beau pays que l'Apennin partage et que la mer et les Alpes entourent".

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que les routes de l'Apennin; le Midi était une terre inconnue, assimilée souvent à la Magna Grecia. Les frontières de l'Italie présentaient encore au XVIIIe siècle de nombreuses incertitudes. Tout l'arc alpin, de Nice jusqu'à la Dalmatie, posait d'importants problèmes géopolitiques. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle les montagnes furent exclues de l'ensemble des descriptions de l'Italie. Elles constituaient la "muraille" qui entourait et protégeait la péninsule, mais ses habitants étaient des" gallici 0 germanici"6. L'Italie commençait plus bas, dans la plaine, là où la main de l'homme avait su dompter la nature sauvage et hostile7. Les terres alpines étaient une sorte de "zone franche". Les habitants du Trentin, d'après maints voyageurs, avaient en même temps les "qualités des deux nations fort différentes qui les confinent", à tel point qu'il était "assez difficile de marquer bien le génie des Tirolois : ils ne sont ni Italiens, ni Allemands, mais tous les deux ensemble"s. Parfois les États de Savoie ne figuraient même pas dans la description des "délices d'Italie"g et, selon bien des observateurs, à Turin l'on vivait comme en France. En Savoie, d'après le baron de Krüdener, "même le peuple parle français; l'habillement, les courbettes, l'animation de la parole et la saleté sont bien français et on se croirait en France". Mais à Pont-deBeauvoisin, où passait la frontière avec la France, ce dernier observait dans son journal: "nous quittâmes l'Italie après que la Savoie ait joué le rôle de transition et nous ait en même temps
préparés à cette séparation"
10.

La frontière méridionale présentait un problème d'une tout autre nature. Personne ne niait que la Sicile et la Calabre faisaient partie de l'Italie, mais cela seulement d'un point de vue strictement géographique. Sous le profil culturel c'était la "Magna Grecia". Jusqu'aux années soixante-dix du XVIIIe siècle, l'Italie connue s'arrêtait à Naples; le Sud et les îles, les montagnes des Abruzzes et de la Sila, le Midi "infestato dai banditi" restaient une Italie
F. Biondo, Italia illustrata, Vérone, 1482. L. Alberti, Descrittione di tutta Italia, Venise, 1550. S C. Patin, Relations historiques et curieuses de voyage en Allemagne, Angleterre, Hollande, Bohème, Suisse, etc., Amsterdam, 1695, p. 77. 9 Sieur de Rogissart, Les délices de l'Italie, ou description exacte de ce pays, de ses principales villes et de toutes les raretez qu'i! contient, Leyde, 1706, 3 vol., I, p. 21.
7 6

10

Baron de Krüdener, Voyage en Italie en 1786, édité par F. Ley, Paris,

Fischbaker, 1983, p. 248.

16

défendue, où l'absence de routes, le danger, véritable ou présumé, des brigands, dissuadaient même le plus courageux des voyageurs. Les guides déconseillaient absolument de poursuivre le voyage: selon Deseine "la curiosité des voyageurs" devait se borner à Naplesll; pour l'abbé Richard le Sud présentait des terres célèbres dans l'antiquité, "mais il n'est connu que par ses propres habitants" 12;Lalande jugeait inutile de présenter à ses lecteurs "le reste du Royaume de Naples"13. Quant à Creuzé de Lesser, il estimait que "l'Europe finit à Naples, et même elle y finit assez mal. La Calabre, la Sicile, tout le reste est de l'Afrique,,14. Les frontières de l'Italie changèrent dans les trente dernières années du XVIIIe siècle, sous le signe de la nouvelle esthétique du "pittoresque" et du "sublime". Les Alpes et le Midi furent englobés dans l'Italie au cours des années soixante-dix et quatre-vingt du XVIIIe siècle grâce à un groupe de voyageurs, porteurs d'une nouvelle sensibilité envers les hommes et le paysage, qui procédèrent à une exploration systématique du territoire. L'invention du Mont-Blanc15 et de la Vallée d'Aostel6 fut contemporaine de celle de la côte amalfitaine17et de la Sicilel8. Les
11

1. Richard, Descriptionhistoriqueet critiquede l'Italie, Dijon-Paris, 1766,IV, p. 502.
13 14

12

F. Deseine, Nouveau voyage d'Italie, Lyon, 1699.

15

J.-1. Lalande, Voyage d'unfrançais en Italie, Paris, 1769, I, p. XLII. A. Creuzé de Lesser, Voyage en Italie et en Sicile, Paris, 1806, p. 23.

Cf. P. Joutard, L'invention du Mont-Blanc, Paris, Gallimard/Julliard, 1986;

Imaginaire de la haute montagne, Grenoble, Centre alpin et rhodanien d'ethnologie/Musée Dauphinois, 1987; La haute montagne. Vision et représentations de l'époque médiévale à 1860, Grenoble, Centre alpin et rhodanien d'ethnologie/Musée Dauphinois, 1988; N. Broc, Les montagnes au siècle des lumières, Paris, Ed. du CTHS, 1991; Alpi Gotiche, Turin, Museo nazionale della montagna, 1998.
16

Cf. P. Malvezzi, Viaggiatori inglesi in Valle d'Aosta (1800-1860), Milan,

Comunità, 1972; E. Kanceff, dir., Les voyageurs étrangers et le Val d'Aoste, Genève-Moncalieri, Slatkine-CIRVI, 1983; M. Cuaz, Valle d'Aosta. Storia di un 'immagine, Rome-Bari, Laterza, 1994.
17

Cf. D. Richter, Viaggiatoristranierinel sud. L'immaginedella costa di Amalfi

nella cultura europea tra mito e realtà, Amalfi, Centro di Cultura e Storia Amalfitana, 1985; D. Richter, dir., Alla ricerca deI Sud. Tre secoli di viaggi ad Amalfi nell'immaginario europeo, Florence, La Nuova Italia, 1989. 18 Cf. H. Tuzet, La Sicile au XVIIIe siècle vue par les voyageurs étrangers, Strasbourg, Heitz, 1955; C. Ciaccio, "La Sicilia del XVIII secolo attraverso la descrizione delle guide e dei viaggiatori", Annali di ricerche e studi di geografia, XIX, 2, 1963, pp. 45-104; G. Falzone, Viaggiatori stranieri in Sicilia tra il '700 e 1'800. L'Europa scopre LaSicilia, Palerme, Denaro, 1965; A. Meier, dir., Un paese

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voyages dans le Midi de Riedesel et de Brydone, de Borch et de Denon, de Roland de la Platière et de Houël, coïncidèrent avec les explorations alpines de Saussure et de Bordier, de Bourrit et d'Albanis de Beaumont. L'hymne à la Sicile de Goethe fut entonné en même temps que celui de Wordsworth aux "cattedrali della terra" . L'Italie romantique connut ainsi des frontières et des symboles autres que l'Italie sacrée du pèlerin, l'Italie-musée des voyageurs du Grand Tour ou l'observatoire politique et social du voyageur-philosophe. Le pays en quelque sorte "se renversa"19; le barycentre du voyage se déplaça de Rome et Florence vers les Alpes et le Midi. Carlantonio Pilati, après avoir traversé le Garignano, écrivit que là commençaient "les délices actuelles de ,,20. D'après Goethe, l'Italie sans la Sicile ne laissait "aucune l'Italie image dans l'âme" : c'était la Sicile la "clef de tout,,21.Paul-Louis Courier, ne pouvant débarquer en 1806 sur la côte de la Sicile, remarqua désolé que "toute l'Italie n'est rien pour moi si je n'y joins
la Sicile ,,22.

2. Une patrie littéraire
Unité géographique ne signifie pas nécessairement unité culturelle (les Balkans aussi sont une péninsule). Plus que la géographie c'est la littérature qui a fait l'Italie. Dante, Pétrarque, Boccace témoignent déjà d'une conscience de la tradition littéraire italienne et de l'Italie en tant qu'espace littéraire autonome. Entre les XVIe et XVIIe siècles, le mythe de la renaissance des arts, la diffusion européenne de la comédie italienne, de l'art baroque et du mélodrame contribuèrent à renforcer la reconnaissance de l'Italie comme espace culturel
indicibilmente bello. Il viaggio in Italia di Goethe e il mito della Sicilia, Palerme, Sellerio, 1987; F. Paloscia, dir., La Sicilia dei grandi viaggiatori, Rome, Abete, 1988; E. Kanceff, dir., Viaggio nel sud. I viaggiatori stranieri in Sicilia, GenèveMoncalieri, Slatkine-CIRVI, 1991; A. Mozzillo, La frontiera del Grand Tour. Viaggi e viaggiatori nel Mezzogiorno borbonico, Naples, Liguori, 1992. 19 C. De Seta, "L'Italia capovolta", in F. Paloscia, dir., L'Italia dei grandi
viaggiatori,
20
21

Rome, Abete, 1986.

C. Pilati, Voyagesen différentspays de l'Europe,La Haye, 1777,II, p. 240.
1. W. Goethe, Viaggio in Italia, Milan, 1983, p. 280.

22

P.-L. Courier, Lettres écrites de France et d'Italie, in Oeuvres complètes, Paris, Gallimard, Pléiade, 1951, p. 702.

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européen spécifique. Malgré la persistance du plurilinguisme roman et la délimitation géographique et sociale de la diffusion du toscan, malgré le renforcement, après le traité du CateauCambrésis, de structures étatiques autour desquelles naissait une conscience culturelle régionale, l'Italie du XVIIe siècle était identifiée en tant qu'espace particulier grâce à sa langue et à sa littérature, dont la primauté en Europe était indiscutable. Jusqu'à la fin du XVIIe siècle, bien au-delà de la crise politique et économique des espaces italiens, le prestige de la culture italienne dominait de façon incontestée en Europe. "Prima delle nazioni della terra" (première des nations de la terre), "giardino de 10 imperio" (jardin de l'empire) : les humanistes avaient décrit une terre riche et prospère, dotée par la providence et par la nature de toutes les richesses; terre d'élection de l'art, terre privilégiée par l'Église, terre des grands hommes, des saints, des artistes, des condottieri, des génies, astucieux et passionnés23. Cependant, à la fin du XVIIe siècle, certains intellectuels européens découvrirent la "décadence de l'Italie". Dominique Bouhours, suivi par les confrères des Mémoires de Trévoux, définit les hommes de lettres italiens comme des gens d'un goût corrompu, responsables de la diffusion en Europe du "malgusto" (mauvais goût) de la préciosité24. Jean Mabillon fut frappé par la misère de certains pays italiens, notamment des États Pontificaux, par le formalisme juridique, par le retard des Italiens dans les études sur l'antiquité, par l'habitude à vivre "sans s'encommoder et en prenant toutes ses aises"25. Gilbert Burnet, venu en Italie chercher une confirmation des maux provoqués par le catholicisme et par le "malgoverno" (mauvais gouvernement) espagnol, s'aperçut que "the richest country in Europe" était en fait

23Cf. notamment A. Ortelius, Theatrum Orbis Terrarum, Anvers, 1570; G. De Iode, Speculum Orbis Terrarum, Anvers, 1578; P. Duval, Voyage et description de l'Italie, Paris, 1656; R. Lassels, Voyage d'Italie contenant les mœurs des peuples, la description des villes et de tout ce qu'il y a de beau et de curieux, Paris, 1671. 24 D. Bouhours, De la manière de bien penser dans les ouvrages de l'esprit, Paris, 1687. 25 1. Mabillon, Museum italicum, seu collectio veterum scriptorum ex bibliotecis italicis, Paris, 1687 (la citation est extraite de la Correspondance inédite de Mabillon et de Montfaucon avec l'Italie, éditée par M. Valery, Paris, Guilbert, 1847, vol. 1, p. 56).

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"full of beggars", "one of the poorest nations in Europe,,26. Son
livre mettait à jour la "décadence", la "pauvreté", le "dépeuplement" de l'Italie, la manière dont "le gouvernement d'Italie a renversé le dessein de la nature en réduisant ses habitants à un tel degré de misère"27.Joseph Addison, en comparant l'Italie moderne et l'Italie ancienne, constatait "the extreme misery and poverty that are in most of Italian governments", "the universal poverty" de toute la péninsule. L'Italie lui paraissait être un pays immobile dans les siècles, replié sur lui-même, n'ayant plus aucun poids ni religieux ni politique par rapport au reste de l'Europe28. Maximilien Misson, en fuite après la révocation de l'édit de Nantes, vit en elle la terre de la crédulité et de la superstition, de l'absence d'esprit critique et de la recherche des amusements; la terre des représentations théâtrales, des cérémonies fastueuses, du cérémonial compliqué, du goût pour l'hyperbole, du concubinage et de la jalousie29. La sereine conscience d'une supériorité culturelle héritée de la Renaissance fut remplacée par la prise de conscience traumatisante d'un décalage culturel par rapport aux grandes "nations" européennes. La réponse des intellectuels italiens s'orienta dans plusieurs directions: la polémique antifrançaise et les projets de réforme du goût littéraire; la relecture dans un sens unitaire de la tradition littéraire italienne pour en réaffirmer la validité et la primauté européenne; la tentative de mettre sur pied des structures culturelles communes à toute la péninsule. Elle fut un moment fondamental pour la création d'une identité culturelle italienne30. La grande querelle, ouverte par Orsi31 et qui se
26

G. Burnet, Some letters containing an account of what seemed remarkable in
etc. in the years

travelling through Switzerland, Italy, some parts of Germany 1685-1686, Rotterdam, 1687, pp. 90-91.
27
28 29

Bibliothèque universelle et historique, V, 1687, p. 7.
1. Addison, Travels in Italy, Londres, 1705, p. 7. M. Misson, Nouveau voyage d'Italie, La Haye, 1691.

Certains historiens, dans le sillage de Benedetto Croce, y virent les" origini deI Risorgimento" (B. Croce, Storia dell'età barocca, Bari, Laterza, 1929, pp. 51-52) ou à tout le moins la naissance d'un "nazionalismo letterario" (A. Andreoli, Nel mondo di Ludovico Antonio Muratori, Bologne, Il Mulino, 1972, p. 170). D'autres "un sentimento di orgoglio nazionale... su di un piano di appartata cultura letteraria, di libresca polemica fra accademici" (un sentiment d'orgueil nationa1... situé au niveau d'une culture littéraire se tenant à l'écart, d'une polémique livresque entre savants), "un patriottismo alquanto esteriore" (un patriotisme quelque peu extérieur) qui néanmoins constituait "la necessaria anticipazione"

30

20

poursuivit pendant presque tout le XVIIIe siècle, alla bien au-delà de la simple affirmation d'un ressentiment national, d'une demande d'intervention pour défendre l'''eccellenza poetica italiana" et les droits d'une poésie plus libre et fantastique contre la rationalité de la littérature française; ce fut le point de départ d'un vaste travail de révision du patrimoine littéraire italien qui a marqué toute la réflexion culturelle de la péninsule au XVIIIe siècle et a abouti à la création d'une histoire de la littérature italienne. Au cours du XVIIIe siècle, alors qu'en Europe des histoires des littératures anglaise, française et espagnole avaient déjà vu le jour, il n'existait pas encore d'histoire de la littérature italienne. En revanche, les histoires littéraires communales et régionales foisonnaient et presque toutes les villes, les académies, les ordres religieux avaient des bio-bibliographies de leurs écrivains illustres. Dans le monde des lettres cohabitaient sans problème la conscience d'une culture italienne commune et l'idée d'une "nation" vénitienne ou piémontaise, sicilienne ou napolitaine, peu différente des grandes "nations" anglaise, française ou espagnole. Jusque là personne n'avait envisagé la nécessité d'une recherche sur le patrimoine poétique italien avant de pouvoir "vendicare l'italiana poesia dalle sue censure e disprezzi"32. Cette idée fut élaborée au cours du siècle par Gian Maria Crescimbeni33, Giacinto Gimma34, Giusto Fontanini35, Francesco Saverio Quadrio36, Gianmaria Mazzucchelli37, puis acheva de prendre forme dans les années soixante-dix avec un jésuite, Girolamo Tiraboschi, auteur de la première Storia della lette ratura italiana, conçue comme "storia
(l'anticipation nécessaire) du thème nationaliste de l'historiographie romantique (G. Getto, Storia delle storie letterarie, Florence, Sansoni, 1969, pp. 53-54). Venturi considéra Orsi, Muratori, Maffei, Zeno, Manfredi, Gravina, Crescimbeni simplement comme des "intellettuali cosmopoliti che viaggiavano e dialogavano con l'Europa" (intellectuels cosmopolites qui voyageaient et dialoguaient avec l'Europe), protagonistes non pas d'une réaction nationale et xénophobe, mais d'un appel à l'émulation et à la réforme de la culture italienne (F. Venturi, "L'Italia fuori d'Italia", cité, p. 999). 31 G. G. Orsi, Considerazioni sopra l'opera franzese intitolata "La maniera di ben pensare nelle opere dello spirito", Bologne, 1703. 32 "venger la poésie italienne de la censure et du mépris".
33

34
35 36
37

G. M. Crescimbeni,

Istoria della volgar poesia, Rome, 1698.

G. Gimma,Idea della storiadell'Italialetterata,Naples, 1723.
G. Fontanini, Della eloquenza italiana, Rome, 1726. F. S. Quadrio, Della storia e della ragione d'ogni poesia, Bologne, 1739-1752.
G. M. Mazzucchelli, GU scrittori d'Italia, Brescia, 1753-1763.

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dell'origine e de progressi delle scienze tutte in quel tratto di paese che ora dicesi Italia", dans le but principal "di accrescere nuova Iode all'Italia" et de la défendre "contro l'invidia di alcuni tra gli stranieri ,,38. La tentative de donner naissance à une "Repubblica letteraria d'Italia" n'eut pas le même succès. En 1703, dans le cadre de la polémique antifrançaise, Ludovico Antonio Muratori, sous le pseudonyme de Lamindo Pritanio, proposa la création d'une institution officielle, une sorte d'Académie des sciences destinée à accueillir tous les intellectuels italiens, afin d"'unire le loro forze" pour ramener les lettres italiennes" al loro primiero splendore", dans une noble compétition avec les autres nations d'Europe "più fortunate, certo non più ingegnose"39. Ce projet se heurta à des identités concurrentes, cosmopolites ou particularistes. Monseigneur Francesco Bianchini, romain, que Muratori avait proposé pour la direction de l'Académie, répondit que le culte de la science n'avait rien à voir avec des passions nationales; pour ce savant il n'y avait "né oltremontani, né cismontani", car la science vraie était universelle "senza invidia e gelosia e senza nazione contro nazione,,40.Anton Maria Salvini se demandait inversement "ov'è questa Italia?", où n'existait ni "un sol spirito", ni non plus "un sol dominio", et pas davantage de langue commune, puisque "ognun parla il suo proprio dialetto"41. Muratori lui-même dut renier son projet en le qualifiant de "plaisanterie" et en assurant qu'il n'avait jamais pensé qu'il fût possible d'unifier "gli ingegni

italiani, troppo divisi di luogo e differentiidee,,42.
Que restait-il du dessein d'une "Repubblica letteraria d'Italia"? Il restait l' "Arcadia" avec ses colonies. Cette institution était à même de relier des régions comme le Trentin, la Sicile, le
38

"histoire de l'origine et des progrès de toutes les sciences dans cette partie de

pays qui s'appelle maintenant Italie", dans le but principal "d'augmenter les louanges à l'Italie" et de la défendre "contre la jalousie de certains étrangers", G. Tiraboschi, Storia della letteratura italiana, Modène, 1772-1781, I, pp. v-vi. 39 "d'unir leurs forces"... "à leur splendeur première"... "plus heureuses, certes pas plus ingénieuses", L. Pritanio (L. A. Muratori), Primi disegni della Repubblica letteraria d'Italia, Venise, 1703. 40 "sans envie et sans jalousie, et sans que nation s'oppose à nation", cité in
Andreoli, op. cit., p. 155.
41

"où est cette Italie?",.. "un seul esprit"... "un seul pouvoir"... "chacun parle son

Eropre dialecte", cité in ibid., p. 184.
2

"les esprits italiens, trop divisés pour les lieux et trop différents par les idées",

cité in ibid., p. 155.

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Piémont ou les Abruzzes, jusque là restées en marge - sinon tout à fait hors - de la culture littéraire italienne, et surtout, malgré ses scissions et l'empreinte typiquement romaine que lui avait donné Crescimbeni, elle eut une fonction importante dans la restitution d'une image unitaire de la littérature de la péninsule autour du "buon gusto" et de la tradition de Pétrarque. Il restait aussi un journal, le Giornale dei letterati d'Italia, publié à Venise entre 1710 et 1740. Ce périodique revendiquait la volonté de restreindre l'intérêt aux seules choses italiennes, non du fait d'une fermeture vers l'Europe, mais parce que "niuna parte più che in Italia sia necessario cotallavoro, e per la lunghezza del commercio e per la rarità della corrispondenza d'un a parte d'es sa con l'altra"43. Toutefois, pendant tout le XVIIIe siècle, le choix privilégié d'un espace littéraire italien suivant le modèle envisagé par le journal vénitien fut nettement minoritaire par rapport à l'identification d'un domaine européen dont l'Italie, et plus souvent les anciens États, pouvaient constituer une branche intérieure. Le nombre de journaux littéraires qui se référaient à l'Europe était décidément plus important que celui des journaux qui concevaient l'Italie comme un domaine privilégié44. Si une histoire de la littérature italienne vit le jour assez aisément, ce ne fut qu'avec peine que démarra une histoire civile de l'Italie, entravée par la difficulté de dépasser une mémoire divisée par des siècles de luttes intestines, de trouver un centre autour duquel tisser une histoire unitaire susceptible d'aller au-delà de la série d'événements qui s'étaient produits dans un certain espace géographique, de trouver un parrainage pour une historiographie dont l'objet était si éloigné des pouvoirs politiques de cette époque. Dès le XVe siècle, dans tout État, province ou ville, on procéda à l'inventaire du passé, on fixa les mémoires régionales et municipales, on catalogua les hommes célèbres et les œuvres d'art, mais les bibliothèques se remplirent de volumes qui classaient la mémoire à l'intérieur de catégories municipales. La persistance d'un cadre politique axé sur la ville, même dans le contexte des
43

"nulle part plus qu'en Italie ce travail n'est nécessaire, tant en raison de la lenteur du commerce que de la rareté de la correspondance d'une partie avec l'autre", S. Maffei, Prefazione du Giornale dei Letterati d'Italia, I, Venise, 1710, p. 54. 44 M. Cuaz, "Per un inventario dei periodici settecenteschi", in Periodici italiani d'antico regime. MateriaU della Società italiana di studi deI secolo XVIII, Rome, 1986, pp. 101-161.

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