ILE-PRISON

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Éloigner : telle est l'alternative offerte à l'enfermement pour la punition du crime. Il ne s'agit plus seulement de soustraire au territoire national, il faut aussi retrancher de l'espace continental. Ainsi naît l'idée de transporter des condamnés prioritairement dans les îles. On trouvera de la sorte un prétexte à l'annexion de celles-ci, d'abord, ensuite un moyen pour les coloniser. Pour autant, l'insularité reste une prison : la mer y a des murs et la géographie, qui n'a pas assez d'isoler, punit de surcroît par la distance.
Publié le : mercredi 1 janvier 2003
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EAN13 : 9782296307421
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Eric FOUGERE

ÎLE-PRISON, BAGNE ET DÉPORTATION
LES MURS DE LA MER ÉLOIGNER ET PUNIR

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, .37 10214 Tonna ITALIE

DU M~ME AUTEUR

Les voyages et l'ancrage: L'Harmattan, Fragments 1995

espace insulaire

à l'âge classique

insulaires

Grains de sable, 1995 A bord de l'Incertaine Edition du roman de Jean Mariotti Grains de sable, 1996 lies autres terres Grain de sable, 1997 Solitude et servitude: dans son histoire L'Harmattan,2001 Le grand livre du bagne Orphie, 2002 la peine en littérature et la prison

La Loire a quitté la Pallice, Maintenant tout est bien fini, On s'en va vers le Maroni Où les requins font la police, On est sans nom, on n'est plus rien, La loi nous chasse de la ville, On n'est plus qu'un bateau de chiens Qu'on mène crever dans une île! (Albert LONDRES)

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-3552-5

INTRODUCTION

Le récit de voyage, un moment ralenti par les guerres révolutionnaires et impériales, élargit l'espace en deux directions, coloniale et savante. Les voyageurs, en même temps qu'ils rapportent à leur pays des "possessions", ramènent aussi des modèles. Celui de Botany Bay, colonie britannique en Nouvelle-Galles du Sud, est à l'origine du tournant qui fait se rencontrer la géographie coloniale et l'histoire sociale. Les colonies seront pénitentiaires. La colonisation sera pénale. Le roman d'île déserte attire notre attention sur la complicité d'un espace insulaire et d'une idéologie disciplinaire. Un naufragé, puni pour ses fautes et prisonnier d'une île, redonne un sens à sa vie coupable et solitaire à condition de se repentir et de coloniser. L'île déserte est d'abord appréhendée comme un espace originel où son dénuement fait de l'homme un Adam pécheur et démuni. Elle évolue par la suite en purgatoire où le travail et la pénitence ont pour effet de racheter le fauteur en l'entourant progressivement d'une société disciplinée. A l'île déserte succède ainsi l'île du salut. Une providence rédemptrice a raison de la faute adamique. Au terme de son évolution, l'île est enfin perçue comme un espace heureux, favorable à l'essor utopique. L'utopie met en place une réflexion théorique à partir d'une fiction géographique. Elle est une pensée qui réfléchit un espace. Cet espace est insulaire, soit que le héros voyageur y pénètre accidentellement pour y découvrir une société tout autrement constituée que la sienne et préservée de l'histoire en raison de son isolement naturel, ou que l'insularité représente, au contraire, une espace artificiellement construit sur le rejet d'un modèle existant, dont elle constitue l'envers positif. Coupure,

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Île-prison, bagne et déportation

d'abord, clôture, ensuite, inscrivent une rationalité faite à la fois de savoir et de pouvoir. L'utopie permet de distinguer l'espace propre d'une île (ou si l'on veut son objet géographique) et le propre de son espace (en d'autres termes un signe idéologique). C'est de l'utopie que se dégage un imaginaire insulaire. Désir, idée, mythe en sont les trois composantes. Elles correspondent à trois types idéaux: l'île heureuse, l'île expérimentale, l'île allégorique. Ce bref aperçu de l'imaginaire insulaire a l'intérêt, si c'en est un, de fonder l'analyse à partir d'un objet constitué par sa définition, mais a précisément l'inconvénient de sacrifier le phénomène (en l'occurrence insulaire) à son objet d'étude (exclusivement littéraire). En posant un modèle, où l'île est à la fois sa source et son reflet, nous négligeons de faire une place à ses possibilités de réalisation dans l'histoire, et non plus seulement dans le discours. Sous quelles conditions l'île pensée devient-elle île vécue? La construction d'un modèle et l'accumulation de connaissances à son sujet conduisant, par hypothèse, à leur exploitation réelle, il s'agit moins de retrouver la réalité sous les discours que d'en contrôler la pertinence historique. On est obligé de constater à quel point les représentations de l'île ayant cours à l'âge classique sont décalées par rapport à la réalité coloniale ou sociale. Elles jouent sur une compensation 1, plutôt, ce qui n'est pas pour étonner, que sur une reproduction pure et simple. Les représentations ne sont pas des copies du monde. Elles en sont la réplique. Sur le terrain, l'espace insulaire est militaro-carcéral. C'est l'île forteresse ou prison (château d'If, Sainte-Marguerite, château du Taureau...) qui prédomine à l'intérieur d'un appareil étatique, et non l'île en tant que refuge imaginaire. On peut expliquer ce "transfert" entre imaginaire et réalité par la proximité psychologique entre un modèle intellectuel où l'insularité vaut comme un lieu clos protecteur et une forme historique où la même insularité fonctionne en tant que lieu d'enfermement défensif. Il irait d'une logique où, de solitude en

1 Compensation du cannibalisme océanien, de la violence européenne, des
revers en terres conquises, des "clôtures" ou "coupures" sociales - struc-

tures inquisitoriales ou conventuelles du vieux monde, missions religieuses au Nouveau Monde...

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servitude, et de clôture en coupure, le même objet n'aurait fait que changer de signe. Un peu comme si l'effraction d'une propriété débouchait sur la sanction d'une infraction. Maître et seigneur de son île, Robinson punit les mutins qui troublent son ordre en les enfermant dans une prison. Mais se contenter de cette explication serait ignorer que l'histoire est, elle aussi, formée de concepts. Elle va les chercher dans une idéologie. L'idéologie sous-jacente à l'île-prison met l'accent sur les notions d'insularité carcérale et d'insularité pénale. On parlera d'insularité carcérale au sens où l'espace est conçu comme pouvant remplir un certain nombre de conditions favorables à l'enfermement d'individus, par la séparation, par la distance, par la clôture, l'échelle de grandeur et la circonférence, indices appelés à faciliter les conditions d'une surveillance optimale: retrancher les condamnés de la société, concentrer la population sur un lieu fIXe, assurer son isolement et son classement dans des limites, empêcher les évasions... On distinguera cette insularité carcérale, obéissant à des techniques éprouvées dans une discipline, épousant un règlement, produisant un régime, et l'insularité pénale, obéissant à des dispositions juridiques et dépendant d'un mode de punition spécifique: exil et colonisation. La colonisation pénale est un secteur un peu délaissé par les historiens contemporains. La majorité des travaux s'y rapportant remontent au tournant du XIXeet du XXesiècles, époque où criminologues et magistrats, juristes ou journalistes et fonctionnaires coloniaux débattent autour de l'avenir du bagne en Guyane. L'histoire de la colonisation pénale a pâti de l'accent mis sur la prison cellulaire. Michel Foucault ne dit rien de l'alternative historique offerte à l'isolement cellulaire par l'éloignement insulaire. Les synthèses existant sur la prison politique ou pénale se focalisent, elles aussi, sur les établissements pénitentiaires en métropole, et n'accordent aux lois sur l'exil qu'une place assez marginale. On dira que tel était justement leur propos. Cependant, même les historiens de la transportation et de la relégation, comme ceux de la déportation, sacrifient l'idée de colonisation pénale au profit de monographies sur la réalité du bagne en tant qu'institution. Sa genèse est évoquée dans quelques études consacrées à l'histoire coloniale, mais sous une forme où l'idée de colonisation prend le pas sur l'idée de punition.

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Île-prison, bagne et déportation

Le présent propos vise à montrer comment se sont combinées l'idéologie pénale et l'histoire coloniale en vue d'une politique où l'insularité devient progressivement l'enjeu d'une représentation puis d'une réalisation carcérales. La mer est d'abord, avec les galères, un espace où la capture engage une économie. Le but est moins d'exercer la loi que de recruter des rameurs. La transformation par sédentarisation des galères en bagnes introduit certes une dimension pénale, elle ne modifie pas la structure acquise. Il importe avant tout de faire servir une main-d'œuvre aux travaux de la Marine. Le repli de celle-ci dans les ports organise un enfermement qui n'est plus la simple captivité de "prises" ou d'esclaves, évoluant vers un système de détention plus élaboré visant dès lors à rentabiliser l'exploitation de condamnés aux travaux forcés. C'est sur fond de réforme pénitentiaire entreprise entre les années 1820 et 1830 que la pénalisation du bagne va se doubler, sous l'effet d'une réflexion sur la prison, d'une volonté de moralisation. Subissant des attaques analogues à celles dîrigées en leur temps contre les galères, considérés comme économiquement peu rentables, socialement dangereux, moralement corrompus, les bagnes portuaires évoluent à leur tour en bagnes coloniaux. Sur le modèle anglais des convicts à Botany Bay, l'intérêt va se déplacer vers l'outre-mer. Une combinaison vient de naître. La rentabilité sera coloniale. La moralité sera pénitentiaire. La recherche de possessions susceptibles d'accueillir les condamnés, d'une part, la concurrence opposée par les projets de prison cellulaire en métropole, d'autre part, vont repousser l'avènement du bagne colonial au milieu du XIXesiècle. Ce que les changements de gouvernement ne réussissent pas à faire, deux pressions, de la délinquance et des révolutions, vont l'opérer. L'augmentation du crime et de la récidive, la révolution de 1848 et ses conséquences intensifient l'exaspération bourgeoise. Aussi la déportation, prévue pour crimes politiques, et la transportation, applicable aux délits de droit commun, sont-elles allées de pair. L'insularité fonctionne déjà comme espace carcéral avant qu'on ne pense à lui donner un débouché pénal. La plupart des fortifications côtières, installées sur des sites insulaires, voient se convertir en prisons leur architecture. On y renferme les victimes

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de lettres de cachet. La Révolution s'en sert afin de régler le sort de ses opposants. Le Directoire, le Consulat, la Restauration, la monarchie de Juillet les remodèlent en lieux de déportation. Le Second Empire ou la Troisième République, enfin, se les approprie comme dépôts pour les adversaires du coup d'État et les insurgés de la Commune en instance de départ en Algérie, Guyane ou Nouvelle-Calédonie. Lieu de détention pour les prisonniers d'État, lieu de transit pour les condamnés à la déportation, lieu d'exil et destination coloniale, l'île-prison n'a pas cessé de fluctuer. On peut ramener son histoire à deux composantes. Elle est le support d'une stratégie d'éloignement: colonies du Canada, du Brésil, de la Louisiane, Corse, la Désirade, Madagascar, île d'Oléron, Seychelles, SaintDomingue... Elle est l'objet d'une politique d'enfermement : MontSaint-Michel, île Bourbon, Comores, Marquises, île des Pins, îles du Salut... Une question se pose aux législateurs au lendemain de 1848. Faut-il envisager la déportation comme une peine dont la nature dépend du lieu de son exécution, ou bien créer artificiellement le concept qui permettra, dans toutes les circonstances et en tous lieux, de déplacer la même prison plus loin? La France n'est pas sortie de ce faux dilemme en instituant deux lois: loi de 1850 sur la déportation des condamnés politiques astreints à la connexité de la peine et du lieu, loi de 1854 sur la transportation des condamnés aux travaux forcés sans spécification géographique. Non seulement la réalité des régimes appliqués tend dans les deux cas vers la réclusion, mais aussi la loi sur la déportation des Communards en Nouvelle-Calédonie changera de forme en passant à l'île du Diable avec Dreyfus, au point qu'on en arrive à se demander si c'est la loi qui s'adapte à l'espace insulaire ou l'inverse. Le décor est une vallée désolée dans une île isolée. L'histoire a quatre personnages. Un officier tente d'intéresser son visiteur au fonctionnement d'une machine à trois niveaux: lit, herse et dessinatrice. Un condamné, gardé par un soldat, fait de son mieux pour enregistrer les explications de l'officier. La machine est là pour lui, mais il est dans l'ignorance de la peine encourue pour son indiscipline et de la punition qui l'attend. Il ne

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comprend pas la langue parlée par l'officier pour communiquer avec le voyageur. Il attend, spectateur d'un procès qui n'a pas lieu, témoin d'une condamnation dont il ne sait rien. Plus les explications se précisent, et plus le voyageur est offusqué par la barbarie du procédé mécanique. Lit sur lequel on doit coucher le condamné. Herse au moyen de laquelle il s'agit de labourer sa chair. Dessinatrice élaborée pour régler les mouvements d'aiguilles et tracer sur le corps supplicié la sentence attendue. Car la machine a trois fonctions. Comme engin de torture, elle tue dans les douze heures. Comme instrument d'application des peines, elle punit par la révélation d'un jugement, jusque-là tenu secret, qui enseigne au coupable pour quelle faute il est condamné. Comme expression d'une allégorie littéraire, elle écrit, d'une écriture alambiquée, la formule ambiguë ("Sois juste") qui permet au condamné de déchiffrer sa culpabilité dans une extase nauséeuse et mortelle. Au résumé qui précède, on aura reconnu La Colonie pénitentiaire. Sans épuiser toutes ses significations prophétiques, on sent que quelque chose est important dans La Colonie pénitentiaire. Et pourquoi ce titre, ln der Strafkolonie? Faut-il comprendre que l'île imaginaire est une colonie pénitentiaire à la lettre, ou que ce qui se produit dans la fiction donne une appellation de pénitentiaire à cette colonie qui ne l'est pas par vocation? Que penser des dames et de la maison de thé? Que dire de la connivence entre le voyageur et l'officier, le condamné et le soldat? Par quel biais rapprocher La Colonie pénitentiaire et une autre nouvelle comme Un Champion du jeûne? Autant de questions qui ne sont pas sans réponses. Autant de problèmes qui resteront pourtant sans solution. Car on entrevoit vers où Kafka nous entraîne, aux confins de l'histoire et de la littérature. La colonie fantôme est lieu d'une interrogation sur l'écriture. On a pris la liberté de finir avec des considérations sur le roman, non seulement parce que celui-ci détermine, en même temps qu'il hérite, un imaginaire où la peur engage, au delà des institutions pénales, un retour aux représentations criminelles, mais aussi parce que tout discours au sujet du bagne est, de luimême, une légende. On le voit bien lorsqu'il s'agit de dresser le bilan du bagne à l'occasion des lois sur la relégation dans les dernières années du siècle. Tous les lieux communs reviennent avec une force où la charge émotionnelle aussi bien que la forme utopi-

Introduction

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que arrivent à venir à bout des points de vue les plus désabusés. Ni l'histoire ni la mémoire, aucune expérience du temps, n'épuisent une mythologie qui ressuscite à tout instant.

CHAPITRE PREMIER

GALÈRESETBAGNES:LAMER

L'histoire du bagne, issue des galères, est celle d'une géographie née de la mer, aux recommencements qui semblent ne jamais devoir finir. En fixant des murs à l'océan, le bagne prend le parti, et réussit le pari, d'être le lieu d'un milieu réputé sans limites. On peut comparer sa situation, dans l'espace et dans le temps, à celle d'îlots battus par les vagues. Une "écume" de réprouvés découpe un liséré continental aux franges côtières. Le circuit des galères se resserre au fil du temps sur le cercle des bagnes, microcosmes qui doivent leur existence aux ports et dont le développement des ports dépend. Leur source commune qualifie les galères et le bagne comme des institutions maritimes. L'évolution du bagne épouse l'histoire des mers. Si tant est que la mer ait une histoire. Leur fermeture, en France, occasionne un déplacement vers les colonies. Un bagne est une prison de terre entourée par la mer. La déportation ne viendra pas transformer cette définition. L'éloignement de condamnés dans les îles renforcera, plus qu'il ne remplacera, l'enfermement des forçats sur le continent. Le trait d'union marin vaut comme ligne de démarcation pénale.

Galères: grandeur

et décadence

1561 : une ordonnance de Charles IX institue la "chiourme". 1748: une ordonnance de Louis XV, qui réunit le corps des

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galères à celui des vaisseaux, remplace les galériens par les condamnés du bagne (d'abord "flottant" - vieilles carènes et pontons -, puis portuaire - Toulon, Brest et Rochefort succédant à Marseille). Article Il : les condamnés seront logés "à terre, dans les bagnes, salles de force ou autres lieux qui seront destinés pour les renfermer". Article 25 : ils "seront employés de deux semaines l'une, et à tour de rôle, aux travaux de fatigue des arsenaux suivant les ouvrages auxquels ils pourront être destinés". Le destin du bagnard - "petite" ou "grande fatigue" - est surtout affaire d'histoire navale. Premier "rudiment de l'institution pénale des bagnes", aux dires de Lepelletier 1, les galères constituent le premier maillon d'une chaîne faisant dériver bagne du provençal bagna (navire échoué, prison mouillée, d'après Lauvergne 2), ou de l'italien bagno (par allusion à une prison de Constantinople située dans d'anciens bains), et faisant découler forçat (par l'italien forzato) de forsaire (galérien). 1852: un décret prononce l'abolition du bagne métropolitain. 1854: Napoléon signe une loi relative à l'exécution des travaux forcés qui instaure la transportation dans les bagnes coloniaux (Guyane, d'abord, Nouvelle-Calédonie, par la suite). De 1561 à 1854, pour ne retenir que l'intervalle de ces deux dates, une continuité maritime relie les anciens systèmes d"'évacuation" aux nouveaux. La galère est un navire de combat propulsé par des voiles et des rames. Au bout des rames, il y a des bras. Ces bras sont ceux d'hommes pauvres, mais libres. Pendant des siècles, le recrutement des rameurs est inchangé. Phéniciens, Grecs, Romains de l'Antiquité, Byzantins, Arabes, Turcs, cités de Pise, Gênes, Venise, Barcelone et Marseille, entre les XIIe et xve siècles, sur les mers Noire, Rouge et Méditerranée, recourent à l'enrôlement d'engagés, non de condamnés. Citoyens de basse classe ou soldats de second rang (les thètes), étrangers (métèques), contingents de cités alliées (comme ceux de la Ligue de Délos), voire mercenaires ou fantassins mobilisés (hoplites), les équipages de la Grèce nautique reçoivent, à partir de Périclès, une solde que leurs successeurs continueront généralement de percevoir, malgré des effec1 Almire Lepelletier de la Sarthe, Histoire générale des bagnes, étudiés à la chiourme de Brest, Le Mans, Paris, Monnoyer, Plon, 1853, p. 10. 2 Hubert Lauvergne, Les Forçats, Grenoble, Jérôme Millon, 1991 (1841), p. 252.

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tifs souvent considérables (jusqu'à trente mille hommes à Rome, où les recrues dans leur majorité sont d'extraction paysanne et originaires de provinces maritimes: Grecs, Phéniciens, Egyptiens, Slaves). Commandant, officiers, pilote, arbalétriers, matelots forment avec les rameurs, au bas de l'échelle, une communauté hiérarchisée, mais solidaire. Le XVIesiècle amorce un tournant. Devant la montée des flottes en puissance (vingt-cinq paires d'aviron mues par une chiourme de deux cent cinquante rameurs), le recrutement par contrainte se généralise, et les punitions corporelles se multiplient, tandis que les conditions de vie (soldes, rations, état sanitaire...) empirent. Ces circonstances, causes de pertes et de besoins accrus, font qu'un nouveau système est mis en place à Venise. La mobilisation ne se fait plus par paroisse, comme cela se pratiquait encore un siècle plus tôt, mais sur le prélèvement d'un quota corporatif (artisans et boutiquiers). Les provinces soumises (Dalmatie, Crète) sont aussi mises à contribution. Puis, la conscription ne s'avérant pas suffisante, Venise en appelle, dès 1545, à la prise d'esclaves et à l'exploitation de condamnés. Sur ce modèle, un marché s'établit en Méditerranée, à Malte, Majorque, Alicante, Gênes, Livourne, Candie, au gré des intérêts d'Etat (gênois, espagnols, maltais, ottomans, pontificaux) et des affrontements de course (entre Occident chrétien et Orient musulman, mais aussi du fait de pirates maltais, catalans, sardes, corses, de Monaco, Livourne, Piombino, qui infestent la Méditerranée). Les forçats (forzati), au terme d'une évolution de l'hégémonie navale en sanction pénale, sont enchaînés sur leur banc, le crâne rasé, portant casaques et bonnets rouges ou verts. Les lettres GAL (pour Galères, par décision royale du 24 mars 1724) marquent un double sceau de servitude et d'infamie. En France, le régime des galères se rationalise au XVIIe siècle. Une volonté politique assure et confirme la pénalisation du système. Quand Richelieu prend le pouvoir, il hérite une marine réduite à presque rien. Quand il meurt, il lègue à ses successeurs un testament qui porte l'accent sur la nécessité de remettre à flot une force navale en état de contrebalancer la puissance des autres flottes européennes. Les désordres de la Fronde, entre autres explications, non seulement empêchent Mazarin d'appliquer ce programme, mais font reculer les progrès réalisés: des vingt-deux galères et soixante-trois vaisseaux dont le règne précédent doit

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être crédité, ne subsistent, à la mort de Mazarin, que six galères et huit vaisseaux. La première mesure adoptée dans le sens d'un renouveau prend la forme d'une ordonnance où Louis XIV, de passage en Provence (1660), casse et supprime l'ancien corps des galères à son profit, privant ainsi de leurs bénéfices les propriétaires indemnisés et concentrant sur Colbert (officiellement accrédité en 1662 par la création d'un Secrétariat d'État à la Marine) la tâche (moyennant distribution de brevets) de redonner à la France un lustre naval et des possessions coloniales. Le paradoxe est que les conditions militaires ont évolué. Quand Nicolas Arnoul est nommé Intendant des galères en France, la séparation du corps des vaisseaux de celui des galères illustre bien le fait que les embarcations de bas bord (galères) sont techniquement dépassées par les bâtiments de haut bord (vaisseaux). Moins manœuvrable, moins résistante au gros temps, moins adaptée pour la nouvelle puissance de feu des vaisseaux, la galère survit mal au déplacement géopolitique de la Méditerranée vers l'Océan. Vivonne l'emporte à Palerme avec leur secours (1676), mais la déroute solde leur engagement dans l'expédition de Tourville en Manche (1690) 1. Si bien que la galère devient anachronique au moment même où Louis XIV en renouvelle le corps. Il faut chercher ailleurs que dans leur utilité strictement militaire l'intérêt manifesté par le roi pour une flotte obsolète. Prestige baroque du décor allégorique et d'apparat des sculptures de poupe dédiées à Pallas, équilibre économique d'une ville comme Marseille, où l'architecture et l'urbanisme navals, sous la direction de Puget, dressent des arsenaux pourvoyeurs d'escadres contre les velléités d'agression barbaresque, travaux d'assainissement entrepris pour l'occasion dans la ville, perfectionnement de la technologie navale... On peut avancer bien des explications d'une survivance qui fait coexister les impératifs de politique intérieure et l'expansion, vers l'extérieur, d'un empire colonial à l'effort duquel les galériens participent en construisant des navi1 Jean Marteilhe, auteur d'un des rares témoignages qui nous sont parvenus sur la vie à bord de galères, Mémoires d'un protestant condamné aux galères de France pour cause de religion (Rotterdam, 1757, réédité sous le titre Mémoires d'un galérien du Roi-Soleil au Mercure de France), nous renseigne, pour la période allant de 1701-1713, et parmi d'autres exemples possibles, sur les avantages et les inconvénients nautiques de la galère.

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res et en développant nombre d'installations portuaires. Un cartouche, révélateur d'intentions plus profondes, inscrit en lettres d'or une devise latine sur le linteau de porte du dernier chantier en date: Hanc Magnus Lodovicus lnvictis Classibus Arcem Condidit Hinc Domito Dat Sua Jura Mari (Le Grand Louis, aux flottes invincibles, a bâti cette citadelle, d'où il dicte ses lois à la mer domptée). Du statut défensif à celui de lieu concentrationnaire, la distance est mince, en effet, qui "dicte ses lois" aux portes des mers. La décadence maritime des galères ouvre une ère pénale aux ports. Et ce qui profite à la "vogue", au banc des rameurs, n'est pas perdu pour les quais, quelque huit mois sur douze. La loi régit en grand l'intense industrie des arsenaux. Menuiserie, serrurerie, voilerie, corderie, armureries, parcs d'artillerie, ateliers de rémolats (pour la confection des avirons), de barillats (barils, tonneaux), de forges, de sculpture, halles des mâts, des agrès, dépôt des ancres, salles de fileurs, de cardeurs, de tisserands, cuisines, magasins aux vivres, fours de boulangerie, hôpitaux, cours, hangars, esplanades, canaux d'acheminement de la matière première (bois de construction, chanvre, lin, laine, coton, soie, fer, plomb, cuivre, or), écoles, prévôté, administration. Une bureaucratie de cinq cents officiers de plume préside aux règlements, registres, répertoires et matricules pour le contrôle simultané des stocks de marchandises et des rouages humains d'une population (commis, gardiens, ouvriers, hommes de peine, mais aussi soldats de compagnie d'infanterie, officiers mariniers et d'épée, matelots, aumôniers) que les lois (sur la gabelle en 1680, sur la désertion en 1684) ne manquent pas d'augmenter par l'apport, en surplus, de forçats. Un arsenal de lois procure aux arsenaux navals de quoi réussir un coup double: vider la société d'individus indésirables, remplir les chantiers d'éléments nécessaires. Une lie sociale est appelée dans les ports à curer la fange. Les galères accomplissent une mutation des lieux où l'on travaille en espace où l'on enferme, s'engouffrant dans l'intervalle juridique qui sépare alors la peine capitale et les illégalités punies par le bannissement ou l'internement en maison de force. La main-d'œuvre n'est plus celle que les prises enlèvent à leur pays (Turcs musulmans contre Chrétiens captifs, voire Arabes d'Afrique du Nord, Noirs du Sénégal et Indiens Iroquois des colonies) mais celle ("mendiants, errants et

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vagabonds") qu'on condamne (à temps ou à perpétuité) dans le sein de son propre pays. La Révocaton de l'édit de Nantes aggrave une législation qui, sous le secrétariat d'Etat de Seignelay, fils de Colbert, répartit la main- d'œuvre aux galères en quatre catégories: droits communs (contrebandiers, voleurs de poireaux et de mouchoirs...), déserteurs, faux-sauniers, RPR (Religion prétendue réformée). Plus d'une analogie justifie la mise en relation des galères et du bagne, à commencer par la construction, dès 1700, dans l'enceinte même des galères, d'un "bagne-manufacture" où les galériens invalides, c'est-à-dire inaptes aux emplois de force à l'arsenal, sont rémunérés en échange de travaux (essentiellement dans les métiers textiles, et pour la confection d'uniformes militaires) dont l'organisation dépend d'adjudicataires. Avant la nouvelle institution du bagne-manufacture, ces "gens de rebut" sont dirigés soit vers un dépôt, soit sur un ponton (comme on désigne une galère hors d'état), soit vers les "Isles d'Amérique", par une habitude prise sous François 1eret sous Colbert (perpétuée sous la Régence et sous Louis XV) d'envoyer les délinquants dans les colonies de peuplement. Installations de "terre ferme" (telles que dortoirs), régime disciplinaire relativement indépendant (et dont les châtiments seraient moins durs), économie en circuit fermé (n'ayant cours que dans le bagne, le papier monnaie s'écoule dans des boutiques aux mains d'entrepreneurs privés qui récupèrent ainsi la mise), encadrement administratif et technique exclusivement pénal constituent les innovations d'un système dans le système. Le nombre des galères est en déclin rapide. En 1702, elles ne sont plus que vingt-quatre. En 1718, on dénombre une quinzaine d'unités (contre vingt-cinq en 1675 et quarante à leur apogée, en 1690). La chute est consommée en 1738, où Marseille ne compte plus que six galères. Dans les années 1720, rappelle André Zysberg, "moins de la moitié des galériens servent effectivement sur les galères, et la majorité de la chiourme demeure en permanence à Marseille" 1. Aussi la sédentarisation des condamnés (quatre à cinq mille hommes, au lieu de douze mille dans la dernière décennie du XVIIe siècle) conditionne-t-elle une relative
1 André Zysberg, "Politiques du bagne 1820-1850", in Michelle Perrot éd., L'Impossible prison, Paris, Seuil, 1980, p. 170.

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"mixité" des populations libre et servile du port de Marseille. Les galériens collaborent aux différents secteurs d'activité urbaine. Soit, pour les moins chanceux, qu'ils triment dans les chantiers de l'arsenal (dévasement des cales, épuisement des bassins, curage des fossés, halage des navires en rade...), soit que des fabricants marseillais les embauchent à leur service, ou qu'une qualification professionnelle leur permette - barbiers, fripiers, cordonniers, serruriers... - d'exercer un métier dans des baraques installées sur les quais. Ils sont déferrés pour la journée par un argousin auquel ils versent un droit, contre un sou, pour être détachés du banc ("droit d'escale"), mais vont par deux, enchaînés, sous la surveillance d'un pertuisanier. Les galériens sont donc amenés à côtoyer des ouvriers, des patrons ou même des clients d'origine libre. Mélange de tolérance et d'arbitraire, les galères essuient une critique organisée sur trois fronts. Le coût, d'abord. Celui-ci répond bien à une préoccupation du département de la Marine, mais les impératifs restreints de défense côtière ne suffisent plus à justifier, aux yeux de certains observateurs et des responsables du budget d'Etat, les dépenses ou somptuaires et de pur prestige ou coutumières et de simple entretien. Le contexte évolue. Les motivations de Louis XIV (surveiller et occuper une petite noblesse provençale au passé tumultueux) ne sont plus de mise. La concurrence, réputée faite aux travailleurs libres, introduit un second sujet de polémique. S'il est difficile de se faire une idée précise des relations nouées entre forçats et ouvriers ou manœuvres, deux faits sont certains: serviles ou libres, ils partagent les mêmes conditions de travail, à cette différence près qu'une grève des uns n'est pas suivie (pour cause) par les autres. Communauté d'état, donc, et non solidarité de fait. Enfin, l'immoralité, rendue plus sensible par la promiscuité des galériens et par la proximité de la ville, est matière à scandale. Le profit l'emporte cependant sur les raisons de protester contre l'institution. Le coût des galères grève les dépenses d'État, mais les entrepreneurs aussi bien que la population, en général, tirent bénéfice de la main-d'œuvre à bon marché. Les ouvriers libres se plaignent de concurrence, mais trouvent une compensation psychologique dans les brimades que leur liberté les autorise à infliger aux captifs. Le scandale publiquement dénoncé de galériens allant et venant dans le cliquetis de leurs chaînes peut lui-même être tourné en spectacle (moyennant redevance au comite) pour la bonne société des amateurs de

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tourisme concentrationnaire. Le transfert des galères marseillaises aux bagnes de Toulon (1748) et de Brest (1749) soulève un tollé dans la frange de la population marseillaise ayant le plus d'intérêt à son maintien.

Des galères au bagne: une conversion ficile

naturelle

et dif-

Quand l'Empire a le projet d'étendre le réseau de ses lieux de détention, leur transformation en "bagnes de terre" est à l'étude. Le blocus imposé par l'Angleterre entraîne une volonté d'accroissement des ressources intérieures. Les bagnes, à l'exception de Toulon (1748-1873), Nice (1792-1811), La Spezzia (1808-1814), Civitavecchia (1811-1814), sont en majorité tournés vers l'Atlantique: Brest (1749-1858), Rochefort (1767-1852), Lorient (1794-1830), Le Havre (1798-1803), Cherbourg (1803-1814), Anvers (1808-1814). Leur activité va connaître avec la guerre un recul économique et stratégique. Le transfert des bagnards condamnés dans les maisons centrales ou de force est une première fois repoussé vers 1807-1808. "Il fallait faire dépendre tous les prisonniers civils d'un seul ministère, ce que la Marine n'accepta pas" 1. Une deuxième fois, le gouvernement doit se rendre aux conclusions d'un rapport manuscrit de Montalivet sur l'état des prisons en 1812. Quatre obstacles ont motivé le renvoi du projet: coût de l'opération, incompatibilité du travail forcé avec le travail libre, insuffisance des garanties de sécurité, contraste du "spectacle hideux de forçats enchaînés" avec le "pays le plus civilisé" 2. Jusque dans les années 1820, "la politique du bagne (de fait une absence de politique) se borne à gérer, moyennant quelques aménagements, l'héritage des galères. Les peines mutilantes en moins, ce sont les mêmes règlements qui régissent la vie du forçat de 1660 à 1820", note André Zysberg 3. Qu'il s'agisse du bagne révolutionnaire ou du bagne impérial, du Code des délits et des peines ou du Code pénal, qu'une nouvelle législation substitue
1 Jacques-Guy Petit, Ces peines obscures: la prison pénale en France (1780-1875), Paris, Fayard, 1990, p. 170. 2 Archives nationales, F16 102. Cité par J.-G. Petit, Ibid. 3 A. Zysberg, Ibid., p. 174.

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aux lettres GAL les initiales TP (travaux forcés à vie), les "bonnets rouges" ou TT (travaux forcés à temps), les "bonnets verts", les mêmes structures prévalent. La pénalité limite les droits communs passibles de condamnation (fers, en 1791, travaux forcés, en 1810) au vol qualifié, les autres délits relevant, en principe, de la prison ou du dépôt de mendicité. Dans les faits, la "qualification" peut conduire à une interprétation criminelle ayant pour effet d'envoyer un petit voleur aux travaux forcés. Le bagne dépend de la Marine, et non plus du corps des galères, mais, en pratique, le même désordre (trafic, passe-droit, dépravation...) répond, par la même violence, aux mêmes abus (malnutrition, bastonnades, mouchardage organisé 1...), qui sont dénoncés par Benjamin Appert, membre de la Société royale des prisons, lors de visites aux bagnes de Toulon, Brest, Rochefort et Lorient. La même répartition des fonctions de surveillance explique une pérennité du lexique: comite - ou côme - (et sous-comite), argousin (et sous-argousin), pertuisanier. La chiourme elle-même, comme on continue de désigner, après les galériens, l'ensemble des forçats du bagne, demeure indivise. Tout juste la provenance géographique du condamné détermine-t-elle à présent son transport vers le bagne le plus rapproché du lieu de la condamnation. Chacun de ces aspects va faire l'objet d'une réforme entreprise au cours de la décennie 1820-1830, en réponse aux mêmes critiques formulées jadis à l'encontre des galères et qui retrouvent ici leur exacte application. Dès la Révolution, les brochures commencent à pleuvoir sur les bureaux du ministère. 14 octobre 1792 : le Citoyen Rollet en adresse une, Danger et inconvénients des bagnes, qui envisage un "projet de remplacement" par la déportation des condamnés en Guyane. 16 ventôse an X : un autre mémoire, Sur la déportation des hommes condamnés au bagne, et qui ont servi en Irlande, écarte plusieurs destinations possibles (Saint-Domingue, Cayenne, Sénégal, Seychelles, île de France,
1 "Une police secrète est indispensable [u.]. On est obligé d'employer des forçats pour surveiller les autres, connaître et déjouer les projets d'évasion, découvrir les vols, etc. Il en résulte du bien, sans doute, mais aussi il faut être bien en garde contre les fausses dénonciations. Le temps, l'expérience, la connaissance particulière des condamnés peuvent seuls faire tirer un parti avantageux de ce moyen, aussi utile que délicat". M. Millet, Mémoire sur le bagne du port de Rochefort, La Rochelle, Rumeur des Ages, 1988 (1828), p. 16.

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Madagascar) au motif qu'une population blanche "dégradée" serait incompatible avec la nécessaire amitié des peuples. Le couplet de la condamnation pénale perçue comme damnation morale est, pour longtemps, repris en chœur. Il atteint son premier point d'orgue à la suite d'un concours ouvert par la Société d'Agriculture, Sciences et Belles Lettres de Mâcon pour l'année 1827, et dont le sujet de réflexion se formule en deux points: 1. "remplacer les travaux forcés par une peine qui sans cesser de satisfaire aux besoins de la justice laisse moins de dégradation dans l'âme des condamnés", 2. "proposer des mesures à prendre provisoirement pour que les forçats libérés ne soient plus livrés à la misère par l'opinion qui les repousse, et que leur présence ne menace plus la société qui les reçoit". Les Archives d'Outre-Mer d'Aix-en-Provence ont conservé quelques-unes de ces dissertations scolaires, aux titres significatifs: Essai sur l'amélioration physique et morale des condamnés aux travaux forcés (signé, juin 1827, par Jacques-François Grosourdy, docteur en médecine, habitant de Bayeux, Calvados), Considérations sur quelques dispositions pénales (signé M. Legrand, officier au quatrième régiment d'infanterie de la garde royale, qui propose la création des établissements de secours dits "maisons de repentir", pour les forçats libérés ne pouvant subvenir à leurs besoins)... Le lauréat du concours, un certain Quentin, lieutenant-colonel de cavalerie, défend la thèse d'une déportation combinée avec le maintien des travaux forcés (tout en regrettant le bon vieil esclavage: "mais qui proposera de l'établir ?"). Il préconise une division rigoureuse en classes et catégories pour éviter toute "contagion du vice" (l'idéal étant un isolement absolu du forçat). Deux obstacles atténuent la portée immédiate d'une mesure de suppression des bagnes portuaires au profit des bagnes d'outre-mer: le coût élevé d'une entreprise de déportation à grande échelle, les conséquences paralysantes d'une fermeture des bagnes pour la Marine. Dans un autre mémoire, présenté en 1828 au ministère de la Marine et des Colonies, le lieutenant de vaisseau Mortemard avance le choix des îles Malouines, "les condamnés n'offrant plus les mêmes dangers qu'en Europe, où leur voisinage inspire des craintes continuelles [...], source de la dépravation des mœurs et

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du scandale" 1. Deux questions se posent: "peut-on, sans les repousser du sol, tranquilliser la société sur l'existence des forçats au milieu d'elle, et créer à ceux-ci des ressources pour l'avenir ?" (p.16-17) Si la réponse est négative, "il ne faut pas tarder à éloigner de notre belle France un foyer de corruption toujours fumant et toujours alimenté" (p.17). En imaginant qu'une réforme interne du bagne aboutisse à extirper "le cynisme dégoûtant qui y règne, que l'on parvienne à obtenir la guérison morale d'une partie des coupables, et qu'on arrive à leur faire subir un traitement moins cruel et arbitraire", que fera-t-on pour leur avenir? "quelle perspective leur offrira-t-on qui puisse les maintenir dans la bonne voie et les faire renoncer entièrement à leurs habitudes perverses" (ibid.) ? Pour Mortemard, le simple "exposé" du bagne suffit à convaincre le législateur de l'impossibilité que "d'un lieu où l'on perfectionne le vice, on puisse sortir purifié" (p. 37). D'où l'urgence non seulement d'établir un système de classification (les repentants, les douteux, les incorrigibles), mais aussi d'abolir, avec la déportation, le désastre causé par "l'existence des bagnes au milieu de nos villes" (p.36). Le champion de cette croisade a pour nom Charles Lucas. Encore jeune avocat du barreau de Paris, celui qui deviendra la grande référence du siècle en matière de libéralisme pénal et de science pénitentiaire (mais qui en est encore à écrire, âgé de vingt-cinq ans, l'ouvrage en trois volumes Du système pénitentiaire en Europe et aux Etats-Unis) visite, à l'instar de Benjamin Appert, le bagne de Brest en 1828. Dans une série de trois articles qu'il écrit pour la Gazette des tribunaux les 12, 25 et 29 octobre, ce contempteur de la peine de mort et de l'emprisonnement perpétuel, partisan convaincu de l'amendement moral, est horrifié par ce qu'il voit: "De quel droit va-t-on jeter, au milieu de la population vertueuse d'une île [la ville de Brest] de moins de trente mille habitants l'écume des scélérats d'un pays de trente-deux millions d'hommes, et faire ainsi de notre plus beau port de France, un égout de corruption pour l'immense population ouvrière que les travaux maritimes appellent dans son sein" 2. La même indignation s'en prend à la corruption morale et à la déloyauté sociale du
1 Mémoire sur la déportation des forçats, publié anonymement au Havre,

1840, p. 27-28. 2 Cité par A. Zysberg, Ibid., p. 176.

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bagne, exprimée dans des termes de morbidité similaires par les candidats au concours de l'Académie de Mâcon, et, l'on s'en souvient, dans le réquisitoire dirigé contre les galères.

Vers un bagne colonial
L'alarme est donnée dès 1826, année de publication du Botany-Bay français. Auteur deux ans plus tôt d'un Tableau de l'intérieur des prisons en France, Ginouvier est un des tout premiers à mentionner l'expérience anglaise, dont le parallèle est promis au plus bel avenir polémique sur la question des colonies pénales. Son diagnostic au sujet de l'état du bagne en France est un coup d'envoi: "les bagnes continuent à être les écoles normales de la dépravation publique, et l'on s'obstine à ne point voir que la mauvaise éducation, la misère, une nature ingrate campent au milieu de la nation une foule d'hommes disposés au crime, que ce sont là, comme des germes cachés sous terre, auxquels viennnent servir d'engrais la corruption fermentée que l'on tire des cachots" 1. Attirant l'attention sur la "peste sociale" (p. 10) et sur le sort des forçats libérés, "objets d'ignominie et de misère, pour qui la pitié [...] ne saurait exister impunément" (p. 12), il se tourne vers la colonisation comme vers la solution qui offre le plus de garanties en termes économique (prospérité facile), social (sécurité générale) et pénitentiaire (bienfait moral). Trois objections (où trouver le lieu? où prendre les dépenses? comment refondre les lois ?) sont balayées par la comparaison du précédent russe en Sibérie, d'une part, et du modèle anglais de Botany Bay, d'autre part. Les "esclaves de la loi" (p. 17) seront mis au service de colons citoyens et de planteurs qui retireront de grands avantages. Pour résumer: "semblable à une ville populeuse où s'est manifesté des signes de peste [sic], elle [la société] demande à grands cris un lazaret: mais elle ne le voudrait pas à ses portes, de peur des émanations; elle ne voudrait pas surtout qu'on y fît séjourner les pestiférés, et qu'on les lui renvoyât à la péripétie [sic] du mal. Les atteintes du fléau lui ont donné de la prévoyance; elle réclame la déportation des condamnés à des peines afflictives et infamantes, et la colonisation des forçats libérés dans une terre lointaine, où
1 J. F. T. Ginouvier, Le Botany-Bay français, ou colonisation des condamnés aux peines afflictives et infamantes, et des forçats libérés, Paris, Charles Béchet, 1826.

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