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Immigration et nationalisme au Chili 1810-1925

De
319 pages
Au XIXe siècle, le Chili, alors République présidentielle prospère dans un continent instable, doit pourtant faire face à de nombreux blocages. Les déséquilibres économiques, sociaux et territoriaux sont tels qu'on ne peut les ignorer. Sollicitant le concours des pays étrangers dont pour une grande part la France et l'Allemagne, la "Petite Europe des Antipodes" entame alors un processus de modernisation qui devra composer avec la fièvre xénophobe de certains milieux nationalistes.
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IMMIGRATION ET NATIONALISME AU CHILI

Recherches Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Recherches Amériques latines publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s'étend du Mexique et des Caraïbes à l'Argentine et au Chili.

Déjà parus
Marc LENAERTS, Anthropologie des Indiens Ashéninka d'Amazonie, 2004. Pietro LAZZERl, Le conflit armé en Colombie et la communauté internationale, 2004. Mylène PERON, Le Mexique, terre de mission franciscaine (XVI-XIX), 2004. Michel MONER et Christine PÉRÈs (textes réunis et présentés par.), La littérature pour enfants dans les textes hispaniques, 2004. P. LESBRE et M. J. VABRE, Le Mexique préhispanique et
colonial, 2004. Carlos AGUDELO, Enjeux du multiculturalisme, 2004. Federica MORELLI, Territoire ou Nation,' Réforme et dissolution de l'espace impérial en Équateur, 1765-1830,2004. Lionel BAR, Communication et résistance populaire au Nicaragua, 2004. Martine DAUZIER (coord.), Le Mexiqueface aux Etats-Unis, : stratégies et changements dans le cadre de l'ALENA, 2004. DAVID DIAS Mauricio, Dynamique et permanence des exclusions sociales au Brésil, 2004. TETT AMANZI Régis, Les écrivains français et le Brésil, 2004. CRUZOL Jean, Les Antilles - Guyane et la Caraïbe, coopération et globalisation, 2004. SAUTRON-CHOMPRÉ Marie, Le chant lyrique en langue nahuatl des anciens Mexicains: la symbolique de la fleur et de l'oiseau,2004. @ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-7863-1 EAN: 9782747578639

Jean-Pierre BLANCP AIN

IMMIGRATION ET NATIONALISME AU CHILI
1810 - 1925

Un pays à l'écoute de l'Europe

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Halla Via Degli Artisti 1510214 Torino ITALIE

Du même auteur :

- Les Allemands au Chili, 1816-1945, préface de Pierre Chaunu, Lateinamerikanische Forschungen, Rd. 6, Rôh1au Verlag, Cologne-Vienne, 1974, in-8°, XXXII + 1162 p. (prix Strasbourg 1975, Fondation Freiherrv. Stein, Hambourg).
- Los Alemanes en Chile, prologue de Alvaro Jara, Coll. Histo-Hachette, E.P.C. Santiago, 1985, in_8°, 209 p. (2° et 3° éd., 1986,4° éd, 1987). - Francia y los franceses en Chile, prologue de René Charo, Coll. Histo-Hachette, E.P.C. Santiago, 1987, in-8°, 355 p.
- Les Araucans dans l 'histoire du Chili des origines au XJXo siècle. Une épopée américaine, Lateinamerika-Studien, Rd. 26, Universitiit Erlangen-NÜfnburg, V erwurt- Verlag, FrankfurtJMain, 1990, in_8°, 215 p., bibI., glossaire, (Rééd. L'Harmattan, 1996).

- Migrations et mémoire germaniques en Amérique latine à l'époque contemporaine. Contribution à l'étude de l'expansion allemande outre-mer, Coll. Les mondes germaniques, P.UF., Strasbourg, 1994, in_8°, 353 p. - Le Chili et la France, Coll. Recherches Amériques latines, L'Harmattan, Paris, 1999, in_8°, 239p.

Pour Nicole Souyet, ChristineMilhau, Patricia Pineau, Françoise Pronost, Alexandra Kuzmanié Cathy Chevallier, Denise Couyoumcijian, Irène Subelman, Cécile Yessouroum Philippe Gaillard, Jacques Baer, Isaac Scherson, Eddy Kohn Rumen Avramov, Javier Jordana, François-Xavier Lamborot

Les Tarud, les Franco, les Chan} Les Lainé, les Jara, les Guidi

Et tous les autres du Chili

Sans oublier Marie-Jo et Mathieu Agostini

«L'assimilation est un impératif. Le colon doit être sang, chair et os de la nation chilienne. L'étranger au fait de la langue et des usages locaux est, du même coup, chilien: le génie de l'Amérique, c'est la fusion des races. L'enfant né ici est chilien. Tout l'y incite jusqu'à la clarté et à la beauté de la langue nationale si facile à maîtriser. .. »
WilhelmFRICK, El Araucano,12.12.1849

«Le mot étranger, quant à ses effets sur l'homme, est, en soi, immoral. Il doit disparaître du dictionnaire. .. Est frère et chilien qniconque s'est réfugié chez nous. » Vicente PEREZ ROSALES, Memoria sobre emigraci6n, inmigraci6n y colonizaci6n, 1854

«Le Chili, c'est ma patrie réalisée dans tout ce qu'elle peut avoir de grand, de beau, d'idéal... Serais-je sincère si je n'affmnais pas assez que je suis cent pour cent chilien? » Benedicto (Yamil) CHUAQUI, Memorias emigrante, 1957 de un

SOMMAIRE

Introduction: Pays refuge ou terre d'accueil ?

11

Chapitre Premier: Le Chili au XJXe siècle. Chances et déficiences d'une République modèle. Chapitre II : Aux origines de l'immigration. Concours individuels et visionnaires de la colonisation (1810-1848)

21

45

Chapitre III : Le sceau germanique. Nationaux et allogènes dans la colonisation du Sud (1850-1875 et au-delà)

83

Chapitre IV : La leçon européenne et sa réception. De l'anticléricalisme français au laboratoire pédagogique allemand avant 1914

127

Chapitre V : La Prusse des Amériques latines? Du soldat germanisé à l'argumentaire

antimilitariste

167

Chapitre VI : L'immigration multinationale et la réaction nationaliste (1882-1914)

205

Chapitre VII : Fronde parlementaire et détresse populaire. Les« colonies» et la guerre européenne (1891-1920)

241

Conclusion: Après 1925 : un temps nouveau, d'Arturo Alessandri à Salvador Allende

259

SIGLES ET ABREVIATIONS

A. N. Archivo Nacional Ar. Ph. Archivo Philippi Fon. Var. Fondo «varios» M. M. Memorias ministeriales Me. Int. Memoria del Interior Me. Gra. Memoria de Guerra M. 1. Ministerio del Interior RR. EE. Ministerio de Relaciones Exteriores Int. Pub. Ministerio de Instruccion Publica Just. E Inst Pub. Ministerio de Justcia e Instruccion Publica Int. Valdivia Intendencia de Valdivia Int. Chiloé Intendencia de Chiloé Col. Llanq. Colonia de Llanquihue Int. Llanq. Intendencia de Llanquihue Int. Ar. Intendencia de Arauco Ag. G. Col. Agencia General de Colonizacion de Chile en Europa Of Mens. Tic. Oficina de Mensura de Tierras E.M.G. Estado Mayor del Ejército S. d. C. Sesiones del Congreso An. de la U. Anales de la Universidad Bol. Ac. Ch. H. Boletin de la Academia Chilena de Historia Rev. Ch. H. G. Revista chilena de Historia y Geografia Rev. D. Pac. Revista del Pacifico An. Est. Anuario estadistico D. M. f Ch. Deutsche Monatshefte rur Chile D. Z. f Ch. Deutsche Zeitung rur Chile Dt. Arb. In Chile Deutsche Arbeit in Chile D. ev. In Chile Deutsch-evangelisch in Chile G. M. Geschichtliche Monatsbliitter G. J. Geschichtliches Jahrbuch H. A. H. R. Hispanic American Historical Review Jahrb. F. Gesch. Jahrbuch rur Geschichte von Staat, Wirtschaft und Gesellschaft Lateinamerikas Jg. Jahrgang

Introduction

PAYS REFUGE

OU TERRE

D'ACCUEIL?

Quelque soixante millions d'Européens ont émigré outre-océan de 1820 à 1924, dont plus de 14 en Amérique du rio Bravo à la Terre de Feul, 9 à 10 s'y étant établis à titre définitif en «colonies» surtout agricoles ou à titre individuel. Mal connue, trop souvent ignorée ou sous-estimée par les histoires traditionnelles des pays d'accueil nationalisme oblige -, leur participation au «progrès» du Nouveau Monde ibérique n'a pourtant pas été mince. Pour certains pays - Brésil, Uruguay, Argentine -, leur rôle a même été capital. Ils ont contribué à assurer le peuplement et la maîtrise de territoires immenses jusque-là délaissés et où rien, ou presque rien, n'existait avant leur venue; ils ont fortifié des frontières poreuses, incertaines et disputées - voyez la peau de chagrin bolivienne ou le Brésil méridional en proie aux guerres cisplatines2 ; ils ont surtout stimulé le développement industriel ou la mise en valeur de l'espace par leur esprit d'entreprise, l'apport de capitaux et l'exploitation des ressources minières. Enfin, grâce à leur intervention, les mentalités créoles encore coloniales ont évolué sous l'influence des idées, du savoir-faire et des techniques du Vieux Monde expérimenté et polytechnicien. On estime à 40 % la contribution des Européens à l'édification humaine des Etats-Unis au XIXe siècle3. Les Teutoriograndenses sont déjà plus de 15000 dans le Sud brésilien en 1870; plus de 300 000 immigrants venus d'outre-Rhin se sont installés du Parana au Rio Grande do Sul entre 1818 et 19394. Mais les vagues migratoires les plus
1 Voir F. DEBUYST, La poblacion de America latina, Demografla y evolucion del empleo , F.E.R.E.S., Fribourg-Bogotâ, 1961. Résumé in P. LEON, Economies et Sociétés de l'Amérique latine, Paris, SEDES, f.49-56. Voir Jean ROCHE, La colonisation allemande et le lUo Grande do Sul ,Paris, LH.E.A.L., 1959, p. 15-17. Récit détaillé dans les ouvrages de SENA, LIMA e Sn.. VA, BRASn..lANO. 3 Selon P. CHAUNU, L'Amérique et les Amériques , Paris, A. Colin, 1964, p. 278. 4 K. FOUQUET, Der deutsche Einwanderer und seine Nachkommen in Brasilien, Sîio Paulo, 1975, p.14; H. FROSCHLE (Hrsg.), Die Deutschen in Lateinamerika. Schicksal und Leistung, Tübingen, 1979, p. 221.

significatives reflétant la conjoncture européenne concernent l'afflux

massif d'Italiens et de Portugais au Brésil - plus de 2,5 millions
définitivement établis de 1820 à 1927 -, soit 62,5 % du total des entrées durant la période5. En un siècle d'histoire brésilienne, une poussée démographique globale atteignant 680 %6. Plus étonnant encore, l'accroissement démographique de l'Uruguay grâce à des flux migratoires continus; on passe ici de 30 000 habitants peut-être en 1800 à quelque 1 200000 en 1924, soit, en un peu plus d'un siècle, une augmentation de près de 4000 % !7 En Argentine, la Constitution de 1853, reflet des idées d'Alberdi, avait prévu, avec l'organisation des pouvoirs et la mise en valeur de l'espace, l'arrivée massive et ininterrompue d'immigrants. Le législateur avait souhaité « assurer les bienfaits de la liberté à tous les hommes qui voudraient habiter l'Argentine» 8, une Argentine transfigurée et neuve, promue pays d'immigration «par excellence »9. Mais il faudra attendre un demi-siècle après la chute du tyran xénophobe Rosas pour que les vagues migratoires submergent le pays jusque-là vierge et vide de Facundo - 400 000 âmes peut-être en 1810 pour 3 millions de km2 -, pays démesuré et silencieux, « l'image de la mer sur la terre », dit SarmientolO, pampa sans limites, mais détenue par quelques grands propriétaires invisibles et parsemée de quelques villes, relais, implants et îlots de cultures. En 1914 ou 1925, c'est, à l'inverse, l'image du peuple en fusion qui s'impose, 4 millions d'étrangers, Italiens pour au moins 60 %, et Italiens du Sud, ayant rejoint Buenos Aires de 1875 à 1924, en trois pulsations majeures: 1889, 1905-1913 et 192411. La quasi-totalité de ces arrivants
5

6 Ibid., p. 48. 7 Ibid., p. 47.

P. LEON, Economies..., op. cil., p. 53. Parana, 1856, in V.

81. M. GUTIERREZ, La constitucion de Mayo esplicada par demandas y respuestas

,

MARTIN DE MOUSSY , Description de la Confédération argentine, 1. Il, p. 606. Cité par Victor 1. TAPIE, Histoire de l'Amérique latine au XIXe siècle, Paris, Aubier, 1945, p. 167-168. Par son style élégant mais académique, son propos strictement événementiel et sa réflexion assez superficielle, ce petit livre paraît bien éloigné des synthèses interprétatives ultérieures de P. Chaunu., F. Mauro, T. Halperin, M. Mômer, 1. Lambert et F. Chevalier, parmi d'autres. Il paraît cependant avoir le mérite de l'antériorité, premier essai d'histoire globale d'une Amérique ba1kanisée, au destin sinueux et souvent chaotique au XIXe siècle, suite au temps « glorieux » d'indépendances laborieuses. 9 Primer censo de la Republica argentina, B. Aires, 1869, p. LIV. 10 Le paysage et ['âme argentine, trad. M. BATAILLON, p. 21. Il Selon F. DEBUYST, La poblacion..., op. cil., diagramme p. 24. Voir aussi D. CASTRO, The Development of Argentine Immigration Policy, 1862-1914, Univ. of California, Los Angeles, 1968; C. SOLBERG, Immigration and Nationalism, Argentina and Chile, 1890-1914, Institute of Latin American Studies, Univ. of

12

étaient pauvres, parvenus ou déracinés, «êtres abstraits aspirant à la fortune» pour Ortega y Gasset, « nouveaux venus, hommes de rien, sans tradition et sans culture », au dire de l'historien Mathiez12. Ces Méditerranéens privilégient la ville. Ils restent là où ils ont débarqué ou y reviennent assez vite, déçus par un impossible établissement dans l'intérieur du pays. Un habitant sur trois en Argentine est portefio en 1910, et, en 1924, 2,4 millions d'immigrés, soit 30 % de la population, ne sont pas encore naturalisés. En pourcentage de sa population totale, l'Argentine aurait ainsi abrité plus d'étrangers que les Etats-Unis de 1870 à 195013. Comment les conséquences d'une telle « invasion» n'auraient-elles pas paru regrettables aux nostalgiques de l'Argentine gauchesque et aux estancieros déjà pourvus de machines et de bétail anglais? Rappelant combien l'enrichissement progressif avait, dès avant 1880, nui à la véritable culture, vulgarisé les plaisirs et compromis la stabilité familiale autant que les agréments de la vie en société, Victor L. Tapié déplorait naguère, en termes choisis, les effets de cet ennoyage sur l'héritage ibérique et «les délicates traditions de l'Argentine ancienne». Un pays devenu méconnaissable par une révolution sociale sans précédent: « ... Les étrangers ou les immigrants, au lieu d'accéder à une société vraiment civilisée dans son esprit et dans ses mœurs, semblèrent la submerger sous des manières vulgaires, ostentatoires et prétentieuses que l'Europe stigmatisera du mot de rastaquouère, sans voir que, bien loin d'être un trait de l'argentinité, elles étaient la corruption du génie argentin par les péchés d'Europe »14 Ne voyons pourtant empathique et tardive d'un nativiste. Dès avant 1914, Bunge, Ricardo Rojas ou pas dans ces propos la seule réaction visiteur étranger sensible à l'argumentation nombre d'intellectuels nationaux - Larreta, Léopold Lugones et les collaborateurs de

Nosotros - s'étaient élevés contre une immigration torrentielle jugée par
eux inculte, paresseuse, stupide, malhonnête et donc fatale à la civilisation

Texas Press, Austin, 1970, p. 34-37 (Sources: Censos de la RepUblica Argentina, 1885-1925 et Memorias del Departamento de Inmigraci6n, 1890-1914) 12 «Impressions d'Argentine », Revue d'Amérique latine, t. XXI, 1931. Cité par V. 1. TAPIE, Histoire de l'Amérique latine..., op. cit., p.174. 13Selon G. GERMANI, Politica y sociedad en una época de transici6n, B. Aires, 1971, p. 185. Cité par A. de SAlNT-SAUVEUR-HENN, «Zur Struktur der deutschen Einwanderung in Argentinien, 1870-1945 », lberische Welten, Cologne-Weirnar-Vienne, Bôhlau, 1994, p. 409. 14V.1. TAPIE, Histoire de l'Amérique latine..., op. cit., p. 174.

13

argentine; d'où leurs campagnes de réhabilitation de Martin Fierro et du gaucho, «blasons de la Plata », héros généreux et fiers de l'Argentine disparais sante et catastrophée15. Le mythe de l'âge d'or trouvait ici une éclatante illustration. En regard, les Amériques dites «indiennes» - andine, centrale et insulaire - déjà largement métissées, n'attirent guère l'Européen du XIXe siècle parce qu'il les ignore (malgré Humboldt) et qu'elles ne sauraient faire figure de refuges. Le «relais démographique» de ces Amériques anciennes dominées par l'ensemble «impérial» Mexique-Pérou cède le pas à l'Amérique «blanche» de l'immigration qui va désormais assurer la prépondérance des grands Etats tempérés du« cône sud ». Pierre Léon parle d'avances sans succès dans l'ex-Castille d'or de la Conquête, d'arrivées timides et de retours nombreux16, le croît naturel assurant seul, ou presque seul, l'essor démographique de ces régions. Malgré les offres

théoriques habituelles aux éventuels candidats - transport gratuit,
exemption fiscale, avances d'argent et de matériel, garantie de lots de colonisation souvent imaginaires - ce n'est pas, en effet, d'accueil mal organisé qu'il faut parler ici, mais d'escroquerie, de fanfaronnade, d'irresponsabilité, d'hécatombes enfin, fruits de rivalités ruineuses et d'illusions reconduites; elles s'achèvent, comme au Pérou en 1850-60, en calvaires d'infortunés trop crédules, communautés tragiquement exemplaires de destins17. En retracer le processus, c'est par exemple récapituler les désastres des entreprises de colonisation germaniques en

Centramérique - Surinam, Vénézuela, Honduras, Nicaragua, Costa-Rica - , de l'utopique société berlinoise du baron de Bülow à Mathias de
Galvez jusqu'aux «transports» entre 1843 et 1852. de Piétistes sur la côte de Mosquitos

Il est toutefois à cette défiance ou à ce manque d'intérêt des raisons plus profondes; la pauvreté naturelle de ces régions et le manque d'espace, la violence des caudillos et l'instabilité des gouvernements n'expliquent pas tout, même si ces handicaps n'ont bien fait que conforter la légende noire antihispanique si prégnante sur de nombreux esprits. Contrairement au Brésil unitaire, les Républiques nées de l'Empire espagnol ne résultaient que d'une division préalable en vice-royautés et
15

Cf C. SOLBERG,lmmigration
P. LEON, Economies... , op. cit.,

andnationalism...,
p. 44.

op. cit., p. 153-156.

16

17 Cf J.P. BLANCPAIN, «Un drame de l'immigration: Souabes et Tyroliens au Pérou, 1850-1860 », et mémoire germaniques en L Information historique, 1989, N° 3, Vol. 51, p. 103-119. Idem, Migrations Amérique latine, Strasbourg, P.U.F., Coll.« Les mondes germaniques »,1994, p. 79-94.

14

capitaineries; d'où des Amériques contemporaines ne se déclinant qu'au pluriel. Gouverner les Indes de Castille à partir d'un seul centre était impossible, souligne Tulio Halperin18. Mais il y a plus: pour ces pays désormais propriété exclusive des encomenderos créoles victorieux des Péninsulaires qui jusque-là les administraient, le temps joyeux de l'Indépendance - tranche d'histoire aussi passionnément qu'inutilement concélébrée19 - n'a été qu'un leurre, une représentation fausse et fabriquée du passé à usage nationaliste. Il ne s'était agi, en fait, que d'un accident historique, d'une erreur chronologique, d'un processus bâclé car imposé de l'extérieur par l'intervention brutale des armées napoléoniennes en Espagne. Le schéma stéréotypé et commode d'une Boston Tea Party

rentrée20 une imposture: nulle part - sauf peut-être au Mexique et dans est
la malheureuse République de Haïti21 - il n'y a eu de véritable effort de révolution sociale et d'émancipation des exploités. Le résultat? L'enclenchement d'interminables et ruineuses guerres civiles dénoncées dès les années 1820 par des observateurs étrangers consternés -voyez Chateaubriand22. Les nouveaux Etats sont ceux d'une Amérique fractionnée, dictatoriale et stagnante. En réaction aux vaines tentatives bolivariennes de rassemblement, ils s'épuiseront, un siècle au moins, en querelles de frontières ou en violences internes à rebondissements. Le morcellement définitif va de pair, c'est vrai, avec la longue marche des prises de conscience nationales, mais assortie d'une dépendance croissante à l'égard de l'Europe, puis de la dominance de l'Amérique anglo-saxonne conquérante, la guerre de Sécession surmontée.

Entre ces deux Amériques pourtant issues du même moule mais si dissemblables d'allure et de destin (<< l'indienne» qui vers 1750 groupait encore 80% de la population de l'hémisphère, et l'autre, «blanche» et européanisée, de plus rapide croissance), le Chili fait exception. C'est, à

18 Histoire contemporaine de l'Amérique latine, Paris, Payot, 1972, p. 107. 19 Selon P. CHAUNU, L'Amérique et les Amériques..., op. cit., p. 191. La plupart des manuels scolaires latinoaméricains consacrent en effet une large part de leur contenu à retracer par le menu les péripéties de ces luttes intestines. Mêmes les ouvrages récents et qui se veulent «anti-mythologiques» n'échappent pas à cette fascination. Dans ses Capitulos de la Historia de Chile parus en 1973, RANQUIL (pseudonyme de Manuel FERNANDEZ CANQUE) emploie 35 pages sur 130 à retracer ce processus chaotique, soit autant que pour tout le XIXe siècle, guerre des nitrates et guerre civile de 1891 comprises. 20 P. CHAUNU, ibid., p. 192. Même remarque in Une autre voie, Paris, Stock, 1986, p. 53. 21 Voir la remarquable thèse de Karin SCHÜLLER, Die deutsche Rezeption hal'tianischer Geschichte in der ersten Halfte des 19. Jahrhunderts, Ein Beitrag zum deutschen Bild vom Schwarzen, ,,Lateinamerikanische Forschungen", Bd. 20, Cologne-Weimar-Vienne, Bôhlau-Verlag, 1994. 22 Voyage en Amérique, Paris, Garnier, 1827,1. VII, p. 214-220.

15

tous égards, un pays de transition, un cas d'espèce, un défi à tous les classements et critères d'appartenance23. Ce pays, on le voit - et il se dit - riche d'échanges et d'expériences l'ayant aidé, dès les premiers lustres de l'Indépendance, à épouser son temps par une franche disposition au dialogue avec les intelligences étrangères. De fait, longue est la liste des étrangers recommandables déçus de l'Indépendance et fuyant les pays voisins pour y trouver refuge, devenant même Chiliens illustres et définitifs. Avec eux, nombre d'Européens modestes, soldats, commerçants, enseignants, artisans, humbles tireurs d'aiguille, équivalents des Barcelonnettes mexicanisés dès les années 182024,car dotés de qualifications leur assurant un emploi immédiat ou riches d'un esprit d'entreprise propre à monopoliser certains secteurs d'activité. Mais en sens inverse, et compte tenu de l'imprégnation de France des élites (pour parler encore comme V. L. Tapié), combien sont-ils d'aristocrates nationaux à s'être éloignés sans regret de Santiago « encastillanisé» pour s'étourdir à loisir, dépenser et se dépenser sans compter dans le Paris tourbillonnaire des arts, des plaisirs et des activités futiles? Combien de Chiliens expatriés, volontaires et oisifs, « transplantés» prolongeant leurs séjours en Europe, oublieux de leur pays au point de n'y plus revenir ?25 Passé 1920, ce temps d'un véritable «Ancien Régime» reconduit n'est plus. Rappeler le bon accueil supposé réservé aux migrants européens venus s'établir au Chili pour y prospérer par le travail et y faire souche sans esprit de retour fortune faite peut aujourd'hui servir de référence. C'est un brevet de patriotisme, un titre de gloire à s'attribuer a posteriori sans hésitation; d'où, au-delà de la simple autosatisfaction, le mérite aussi d'une précoce et enrichis sante ouverture au monde: «Mineurs du Nord, paysans des terres vierges de la Frontière, idéologues romantiques à la Bilbao, érudits comme Andrés Bello, maîtres d'école, historiens... Tous ont affirmé notre nationalité hors d'un nationalisme étriqué, accréditant chez nous l'idée que ce qui est national

23

Jugé tel par P. LEaN, P. CHAUNU, T. HALPERIN ou encore François CHEV ALlER parlant « d'un cas à part... tranchant sur ses voisins », L'Amérique latine de 11ndépendance à nos jours, Paris, P.U.F.,« Nouvelle Clio »,1977, p. 71. 24 Cf. 1. MEYER,« Les Français au Mexique au XlXe siècle », Cahiers des Amériques latines, Paris, N°9-10, 1974, p.44-61. 251. P. BLANCPAlN, Le Chili et laFrance, Paris, L'Hannattan, 1999, Chap. III, p. 114-119. 16

peut se parfaire par l'association
étrangères. »26

d'expériences et de cultures

Tenu à l'occasion d' «actes» commémoratifs où les SudAméricains sont passés maîtres, ce type de discours mérite considération. Mais sous bénéfice d'inventaire; car cette quête de la modernité impliquait-elle l'admission sans restrictions de tous les aspirants à une coopérative de bonheur? Le Chili était-il une terre de promission ? Avaitil fait sien le slogan populationniste transandind'Alberdi27? Certainement pas. «Parasites, indésirables, boucs émissaires»: dans son livre sur l'immigration au Chili et en Argentine après 188028,Carl Solberg dresse ainsi le catalogue éloquent des accusations nativistes contre des arrivants tardifs dont les devanciers avaient pourtant été ardemment désirés un demi-siècle plus tôt. Comment donc expliquer l'apparente aporie entre l'exaltation du refuge et cette frénésie boxeriste qui saisit, en fin de siècle, tant d'intellectuels nostalgiques? Car enfin, le Chili n'a jamais encouru, pour sa part, de risque d'aliénation par absorption massive et imprudente d'étrangersinassimilables... «Il n'est de richesse que d'homme»: la maxime de Jean Bodin renvoie à l'inusable postulat colonial touchant l'excellence du «Royaume» et l'insuffisance de son peuplemenr9.Or, le Chili émancipé n'a pas enregistré en un siècle, de 1818 à 1914, plus de 65000 entrées officielles -150000 peut-être en tenant compte, et largement, de l'immigration «libre» difficile à comptabiliser. De 1882 à 1897, période de recrutementofficiel, voulu intensif grâce à l' « Agence de Colonisation du Chili en Europe », moins de 36000 installations définitives ont été dénombrées30- le solde d'une année argentine«creuse» entre 1890 et 1903. Jean Borde s'en étonne, qui note que le Chili, pionnier en matière
26

H. RAMIREZ N., Panorama de la vida chilena en la época de la fimdacion dei Instituto Nacional,

Santiago,1953,p.43. 27 «Gouverner, c'est peupler ». L'adage en fonne de commandement tant de fois cité figure pour la première fois en 1852 dans les Bases y puntos de partida para la organizacion politica de la Republica argentina, p.219. «L'ennemi de l'Argentine n'est pas Rosas, mais la distance », ajoute-t-il. 28 Immigration and Nationalism..., op. cit. 29Dans son Proyecto de poblaciones de 1755, le Père Villaroel estimait pour un Chili utile de 84000 lieues carrées -soit 40000km2-, l'optimum de peuplement à 12 millions d'âmes. L'Annuaire statistique national de 1863 propose 52 millions, et en 1897, Nicolas VEGA, spécialiste des questions d'immigration, entre 35 et 40 millions, COIToborant ainsi l'estimation d'Agustin Zenteno dans sa Recopilaci6n de leyes: decretos supremos sobre colonizacion de 1896. 30 Cf J.P. BLANCPAlN, Les Allemands au Chili, 1816-1945, Cologne-Vienne, 1974, «Lateinamerikanische Forschungen », Bd. 6, tableau récapitulatif et sources, p. 481. Idem, Le Chili et la France, op. cit., p. 127-140. Chiffres analogues collationnés in C. SOLBERG, Immigration and Nationalism..., op. cit., tableau p. 35.

17

d'appel à l'étranger par la loi d'immigration de 1845, est resté, après 1880 et malgré la mise en place de services officiels, « presque en dehors des grandes vagues migratoires de fin de siècle »31.Pourquoi? L'appel à l'immigration européenne se limitait ici aux besoins spécifiques d'un pays déjà vieux, à la surface utile limitée et au peuplement relativement dense - malgré les « projections» coloniales grâce à l'apport continu de renforts espagnols sur l'ultime frontière de guerre de l' Empire32. C'est dire qu'en matière d'occupation humaine, le Chili a toujours été à la mesure de l'Europe. Ce pays lointain n'était pas un pays neuf. Malgré l'impossible maîtrise de la surprenante méridianité du territoire, le dialogue entre l'homme et l'espace y est ancien, le maillage de la présence humaine serré et l'activité essentielle restreinte à une gouttière géographique d'aspect et de climat européens. Pas d'immensité à vaincre et à peupler, de fortunes rapides à espérer dans « le dernier coin du monde» - le mot est. d'un colon allemand en 1848 - , ni d'ambitions illimitées à nourrir; un pasteur suisse avisé et prudent en prévient ses ouailles en partance pour Valparaiso en 1885. En contrepartie, pas d'entrées massives à redouter, incontrôlables et éventuellement dommageables à la stabilité de la République; rien à craindre qui puisse déséquilibrer la société traditionnelle, mettre en péril ses structures économiques et porter atteinte à une chilenidad forgée dans les combats multiséculaires entre Espagnols et Araucans; aucun danger de remettre en cause l'ordre social existant, l'unité nationale et l'héritage ibérique pourtant vivement critiqué par une bonne part des idéologues et des élites. Parler, au vu d'une législation prolixe, de politique chilienne d'immigration serait sans nul doute abusip3. L'historien Encina affirmait même que la moitié des hommes politiques chiliens au XIXe siècle étaient indifférents à l'immigration, les autres résolument hostiles34, L'appel à l'étranger a toujours été circonstancié, irrationnel et myope, souvent controversé ou décevant, fondé enfin sur des préventions et des

311. BORDE, R. SANTANA-AGUILAR, Le Chili. La terre et les hommes, Bordeaux, C.N.R.S., 1980, p. 23. 32 Voir notre rétrospective Les Araucans et le Chili des origines au XIXe siècle, Paris, L'Hannattan, 1996. 33 Souligné par R. BRIONES, G/osario de colonizaci6n, Santiago, 1902, p. 537; M. POBLETE T., El problemade la producci6n agricolay la po/itica agraria nacional, Santiago, 1919, p. 128; 1. EYZAGUIRRE, Chile durante el gobierno de Ernizuriz Echaurren, Santiago, 1957, p. 170. 34 Historia de Chile, t. X, chap. 51, p. 571. Dans le même ordre d'idées, Julio PEREZ CANTO affirmait en 1888 dans ses Breves noticias sobre la Colonizaci6n y la Immigraci6n en Chile, p. 6, que tous les hommes politiques nationaux craignaient les conséquences néfastes d'une «invasion» démocratique qui eût mis en péril les structures héritées du temps colonial.

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jugements de valeur opiniâtres, empruntés d'ailleurs à l'intelligentsia européenne que les aristocrates nationaux fréquentaient. La question n'est pourtant pas dépourvue d'intérêt. Elle éclaire singulièrement l'histoire des mentalités. Au Congrès et dans les cercles dirigeants, les partis politiques et la presse35,elle a nourri, surtout à partir de 1880-85, la résistance araucane enfin vaincue par les armes, d'interminables et âpres débats touchant la persistance du bandolérisme dans l'ex-Frontière, le sort réservé aux indigènes, la spéculation foncière et surtout les modalités d'une mise en valeur du nouveau domaine, donc sa colonisation par le biais d'associations chiléno-étrangères ou par l'appel direct à l'immigration européenne. Contrairement à l'Amérique du Nord et à l'ensemble platéen, le Chili d'aujourd'hui n'est pas une simple bouture de l'Europe. Fruit d'un métissage hispano-indigène multiséculaire, il a vu, à la fin du XIXe siècle, nombre de ses enfants, chilotes ou araucans dépossédés ou mal préparés aux tâches colonisatrices, franchir la barrière andine pour grossir les villas miserias d'agglomérations argentines en plein essor. En sens inverse, il a été, en quelque sorte, complété et achevé par une immigration européenne et multinationale dont il espérait parfois trop; mais les descendants de ces «nouveaux compatriotes» ont su, sans renier leurs propres origines, s'intégrer à la vie chilienne et honorer leur pays d'accueil par une adhésion sans réserve à son histoire et par un comportement patriotique exemplaire. Le Chili est sans doute le pays le moins exotique des Amériques latines. L'Européen n'y est jamais surpris, égaré ou déçu. Par son climatsauf aux extrémités du territoire- , par ses paysages et par la perfection du brassage des hommes, il se compare plus à l'Europe du Nord-Ouest qu'au monde méditerranéen ou américain36. Recenser les apports étrangers, caractériser les appréciations portées sur leur impact économique et social, passer en revue les échecs comme les réussites des immigrés et rappeler les attitudes divergentes des responsables nationaux quant aux espoirs à mettre dans une « coopération» européenne avant la lettre (cette autre variante des
35

Mais pas dans les milieux populaires tenus alors en marge de la vie politique. Carl Solberg rappelle que ceux-ci ne pouvaient exercer d'influence sur la conduite des affaires, même si l'on note à l'occasion des mouvements spontanés d'hostilité xénophobe. C'est dans la classe moyenne, après 1890, et en particulier dans le milieu enseignant qu'apparaît une certaine résistance au magistère étranger, allemand en tout premier lieu. 36 1. BORDE, R. SANTANA-AGUILAR, Le Chili..., op. cit., p. 5-7. 19

migrations internationales) : tel est donc l'objet de cette étude. Elle nous introduira à la connaissance d'une idiosyncrasie hispanoaméricaine des mieux affirmées et des plus attachantes par la parenté spirituelle qu'elle s'est toujours flattée d'entretenir avec l'Europe expansive. Difficile, dans ces conditions, de se condamner, en historien et comme le désirait Braudel37, à la sécheresse et à l'exclusion du cœur.

37 L'identité

de la France.

Espace et Histoire,

Paris, Arthaud-Flammarion,

1986, p. 9.

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Chapitre premier

LE CHILI AU XIXe SIECLE CHANCES ET DEFICIENCES D'UNE REPUBLIQUE MODELE

Descente aux enfers après la période faste du despotisme éclairé - ici la Ilustracion -, c'est bien un enchaînement de guerres civiles décevantes et ruineuses qui, de la première junte en 1810 au terme heureux de l'anarchie vingt ans après, a marqué la difficile gestation du Chili contemporain. Simple effet des circonstances, mais objet des attentions myopes de l'histoire officielle, cette phase épileptique est saluée comme une aurore; les équipées ont ici valeur d'épopées annonciatrices de temps nouveaux pour l'incorporation de la République à l'histoire universelle. Pour ce faire, un concours paraissait cependant indispensable: celui de l'immigration maîtrisée et bien entendue, seule façon aux yeux de l'élite créole de favoriser «le progrès européen du pays». Sitôt l'émancipation proclamée en 1818, O'Higgins et les Proceres (Pères Fondateurs) assignent donc aux éventuels migrants une double tâche: pionnière en régions excentriques dessaisies, pédagogique pour la promotion économique et l'instruction populaire grâce à la diffusion des «arts mécaniques» et du savoir-faire européen. Juger des chances offertes aux candidats attendus et des hypothèques à lever pour l'amorce d'une réussite ne peut se faire sans inventaire préalable - celui d'un pays enfin stabilisé en 1830 par un multiministre sans panache, mais énergique, efficace et visionnaire; Portales.

A - HISTORIOGRAPHIE

ET TRIOMPHALISME

La période «portalienne» (1830-1891) vue par Encinal possède les apparences d'un âge d'or - soixante années durant lesquelles toutes les entreprises auraient été, grâce au« Fondateur», couronnées de succès. De cette manière de voir créatrice de mythologie, est né un sentiment durable de surestimation du passé national dont la mentalité chilienne semble encore imprégnée aujourd'hui2. Les concepts de Loi, de Code, de Constitution auraient acquis dans la République sud-américaine modèle marquée par la Providence «un contenu magique, exploité avec art, plus efficace pour le maintien de l'ordre que l'habituelle tyrannie du sabre »3. Etat austère, géré avec rigueur, heureusement et pour longtemps centralisé, où l'inviolabilité des lois est un dogme et l'attachement aux institutions un culte, le Chili du XIXe fait figure d'oasis de prospérité dans le « cône sud» des Amériques. il est alors le refuge des étrangers proscrits, l'asile contre l'oppression dit justement son chant national de 18474, la terre de prornission des naufragés politiques victimes de dictatures, à commencer par les Argentins antirosistes, Frias, Mitre, Sarmiento, Alberdi, Ocampo, parmi les plus connus. Surprenante réplique ultramarine du Vieux Monde, donc loin de l'Europe et comme injustement reléguë, le Chili est bien la seule communauté ibéro-américaine d'hommes formellement libres, aussi réceptive à la leçon européenne -Espagne exclue - que sensible au rêve jeffersonien de la poursuite du bonheur... Flatteuse réputation, on le voit. Elle doit beaucoup aux voyageurs étrangers, hommes de science toujours bien accueillis, souvent officiellement honorés, prompts, pour la plupart, à vanter « I'honorable exception chilienne» 6 dans le continent de l'instable et de l'éphémère, mais plus encore sans doute aux grands historiens nationaux -en tête le «triumvirat»7 dont l'action autant que

-

I

Dans son Historia de Chile desde la Prehistoria hasta 1891, œuvre monumentale et controversée parue de

1940 à 1952 et dont dix des vingt volumes sont consacrés au XIXe siècle. il qualifie l'intervention de Portales de« miracle sociologique ». 2 La période portalienne serait «le plus grand succès de l'Hispanoamérique du XIXe siècle », selon T. HALPERIN D., Histoire contemporaine de l'Amérique latine, op. cit., p. 126. Sur cette surestimation, voir S. COLLIER, «The Historiography ofPortalian Period », HA.H.R., vol. 57, n04, Duke University, 1970, p.660690. 3 RANQUIL, Cap/tulos ..., op. cit., p. 76. 4 Le premier hynme national, dû à Vera y Pintado, date de 1819. il fut mis en musique en 1828 par l'Espagnol Ramon Camicer, à la demande du ministre chilien à Londres, Mariano Egaf'ia. L'hynme actuel a eu pour auteur le poète Eusebio Lillo en 1847. 5 Selon V. 1. TAPIE, Histoire de l'Amérique latine, op. cit., p. 180. 6 L'expression est d'Alberdi, El Mercurio, n07, 346, Valparaiso, 05.03.1852. 7 Diego BARROS ARANA (1830-1907), Miguel Lnis AMUNATEGUI (1828-1888)..Benjamin VICUNA MACKENNA(1831-l886), grands historiens d'un petit pays et acteurs éminents' -surtout le dernier- des événements cruciaux de leur temps. Le premier est l'auteur d'une Historia general de Chile en seize volumes (1884-1902), arrêtée en 1833, mais complétée par Un Decenio de la Historia de Chile, 1841- 1851, publié en 1913. Libéml mais admimteur de Portales, VicUf'ia est l'auteur d'une biographie du Fondateur, Diego Portales,

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les écrits ont joui d'un prestige sans égal en pays sud-américain. Aucune révision8 n'effacera cette symbolique d'un Chili émancipé et précocement pacifié, ordonné, en progrès constants, et, en toutes circonstances, par le commerce, la culture ou les armes, préférable à ses voisins9; l'histoire « génétique» d'Encina est, certes, celle d'une décadence nationale, mais elle conduit, par contrecoup, à l'apothéose des hommes forts. Dans le Panthéon républicain national, Portales, le Fondateur, et Manuel Montt, le Rénovateur, sont promus au rang des dieuxlO. Chili exemplaire? Excellence durable? A la lumière des recherches récentes en matière d'histoire économique et socialelI ou de mouvements politiques infirmant cette évolution démocratisante12, rien de moins sûr: le

Juicio historico, Valparaiso, 1861, insurpassée jusqu'à ce jour, selon Collier. Voir, sur Vicuiia, R. OONOSO, Don Benjamin Vicuna Mackenna, su vida, sus escritos y su tiempo, Santiago, 1952. Quant à Amunâtegui, la plupart de ses travaux concernent les précurseurs de l'Indépendance et la dictature de O'Higgins. 8 Notamment celle de la période parlementaire, 1891-1920. Sensibles aux difficultés du Chili, aux courants démagogiques et nlliitaristes affectant alors sa vie politique, les historiens de cette époque -Luis Galdarnes, Domingo Amunâtegui, Alberto Edwards (auteur de La Fronda aristocratica) et Francisco A. Encina sont conscients du «déclin national» qui a suivi, en 1891, la chute de Balmaceda. TIs remettent en question la vision« miraculeuse» d'un demi-siècle de Chili républicain. 9 Le grand universitaire André BELLESSORT, pourtant très critique à l'encontre des pays qu'il visite, note dans La jeune Amérique. Chili et Bolivie, p. 8 : «l'histoire du Chili est pleine de beaux dévouements et de figures intégres ». Il en loue« la politique libérale et fenne, le passé de grandeur morale ». Si le Chili est jugé supérieur à ses voisins, c'est souvent pour l'assimiler aux démocraties européennes: « Quant à ses institutions, le Chili peut être comparé aux démocraties occidentales. Ses structures politiques sont proches de celles de la France ou de l'Italie. En ce domaine, il n'a rien à voir, ou pas grand-chose, avec les autres pays d'Amérique latine », dit Dieter NOHLEN, Chile. Das sozialistische Experiment, Hambourg, 1973, p.29. Mais les événements de septembre 1973 ne sont pas un coup de tonnerre dans un ciel serein. Ils invitent à nuancer les jugements flatteurs sur l'évolution du Chili pour s'en remettre aux analyses pertinentes d'historiens et de politologues nationaux comme C. GAZMURI, «Algunos antecedentes acerca de la gesti6n de la crisis chilena de 1970 », Opciones, n09, Santiago, p.53 ou R. KREBS, «Antecedentes y causas de la crisis de la democracia chilena », Chile. Geschichte, Wirtschaft und Kultur der Gegenwart, Lateinamerika-Studien, Bd. 25, FrancfortJMain, 1990, p. 37-53. Pour ces analystes, la problématique majeure réside dans l'inadéquation de la vie politique et des réalités économiques et sociales, celles-ci étant, par manque de temps et par nécessité de « brûler les étapes », très en retard sur celle-là qui s'est très vite «calquée» sur les modèles européens. D'où l'absence de congruence entre une vie politique à l'européenne et les retards d'une économie de dépendance où coexistent tous les âges. La démocratie formelle, atteinte dans le même temps qu'en Europe occidentale, se serait révélée incapable de donner naissance à une société solidaire, équilibrée, exempte d'antagonistes irréductibles entre possédants et prolétaires, bourgeois et indigents, citoyens et marginaux. 10 Cf. S. COLLIER, op. cit., p. 671. L'observation est faite par plusieurs historiens, tels que G. Feliu Cruz, R. Donoso, J.C. Jobet. Voir aussi C. GRlFFI1H, «Francisco Encina and Revisionism in Chilean History », H.A.H.R, n036, 1957, p.1-28. Il Celles de G. MARINER, Estudio de politica comercial chilena; la historia economica nacional, 1955; Ensayo critico dei desarol/o economico-social de Chile, 1973. Dans une optique nationaliste, C. KELLER, La etema crisis chilena, 1931. 12 Beaucoup aujourd'hui insistent sur l'existence et la filiation de mouvements paramilitaires ou de milices autodéfensives, trop souvent ignorées, qui ont pesé sur la vie politique nationale à l'encontre de cette tradition démocratisante. Parmi ces groupes agissant par l'intimidation ou la violence, à l'objectif nationaliste et contrerévolutionnaire avéré, les Ligues patriotiques, les Gardes civiques et la Milice républicaine de Julio Schwarzenberg (1931-36), le Mouvement national-socialiste (1931-43) objet de nombreuses études (G.W. YOUNG, M. POTASHNIK, O. GAUDIG, M. SZNAJDER), enfin l'Action chilienne anticommuniste,

-

l'AChA,

dirigée par Arturo C. MALDONADO

PRIETO et Andrew BARNARD. 23

brevet d'honorable exception allait sans doute au-delà de l'hommage convenu et nécessairement rendu par un hôte pénétré de gratitude, mais le Chili souffrait bien dès 1818 des maux communs à toutes les Amériques latines émancipées: les déphasages et l'inachèvement. S'il voulait rattraper le temps -le temps perdu sur le temps européen -, c'est que son intelligentsia était sans doute plus consciente des retards et des handicaps que les rudes caudillos qui s'affrontaient alors dans les pays andins ruinés. Ce qu'il faut voir de plus près.

B - lNACHEVEMENT DU TERRITOIRE

Comme en pays voisins, c'est l'insuffisance la plus criante. A l'époque coloniale, ce sont les hommes qui étaient répartis, les limites administratives restant souvent théoriques. Les ruines laissées par des guerres d'Indépendance à phases multiples et à péripéties catastrophiques ont, vers 1820, balkanisé le continent, isolé les anciennes colonies les unes des autres, maintenu des espaces désertiques ou forestiers - les «blancs» des atlas modernes -, générateurs d'incessants conflits de frontières entre les Etats nés de ce morcellement13 Le Chili ne pouvait échapper à ce processus. Naguère parent pauvre du monde ibérique, il s'était à la fois opposé à la spéculation du Conquérant et prêté à son épopée dans les interminables campagnes d'Araucanie, cette permanente «frontière de guerre}} de l'Empire14. Après Maipo (Savril 1818) qui marque, avec la Patria nueva, la victoire définitive des Patriotes sur les Royalistes, donc des Créoles sur les Péninsulaires, il se réduit à son «noyau central }},canton excentrique et terminal de l'oekoumène. Sa représentation actuelle est une « folle géographie }}15 fait fi de l'essentiel - les hommes et leurs activités qui
On notera toutefois que ces mouvements n'ont rien de spécifiquement chilien, la plupart des pays occidentaux en ont connu d'analogues dans les périodes cruciales dans leur vie politique; d'autre part, ils n'ont que rarement mis en péril le jeu politique national; enfin ils n'interviennent qu'après 1910, voire 1930, et ne concernent en rien le premier siècle de la République. 13 Voir J. EYZAGUlRRE, Breve historia de las fronteras de Chile, Santiago, 1967. Le plus souvent

complaintes des occasions perdues - au Chili, mais aussi en Bolivie, au Pérou, au Paraguay

- , les traités

géopolitiques constituent une part importsnte de la littérature historico-juridique sud-américaine, entre le quart et le tiers des titres. Le différend chi1éno-argentin remonte pour l'essentiel à 1881, une fois les espaces ingrats inventoriés et occupés. il concerne le tracé de la frontière andine - ligne des sommets ou de partage des eaux ? -, la Couronne britannique étant prise pour arbitre en 1903. La question du Canal de Beagle entre la péninsule Mitre et l'île de Navarino n'en est qu'un des aspects. Récemment, un accord a été passé entre les deux pays. 14 Voir notre article «L'Etat républicain chilien et la fm de la Frontière araucane », La Revue historique, N°S3!, 1979, p. 84-90. De même, Les Araucans et le Chili, des origines au XlXe siècle, Paris, L'Harmattan, 1996, en particulier p. 91-134. 15 Dans Chile 0 una loea geografla, succés de librairie, Benjamin SUBERCASEAUX dresse l'inventaire complet de paysages aux contrastes saisissants du fait de la méridianité pluriclirnatique du pays. TI conviendrait de lui opposer la permanence du centralisme administratif ainsi que la remarquable unité du peuplement, de l'Atacama à la Terre de Feu.

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pour privilégier des contrastes physiques et climatiques dont l'immense majorité de ses habitants aujourd'hui encore n'a cure. Certes, les historiens chiliens classiques, tel Jaime Eyzaguirre, n'ont eu de cesse de rappeler les instructions coloniales visant à prouver, par tout un argumentaire juridique et cartographique, l'ancienneté du bon droit chilien16. Malgré le rattachement de la province de Cuyo à la vice-royauté de La Plata en 1776, le Chili dit « moderne» n'en englobait pas moins, affirment-ils, toute la Patagonie actuelle, d'un océan à l'autre, au sud des rios Quino et Diamante. Mais ce qui compte, n'est-ce pas l'uti-possidetis de 1810 ?17 Au vrai, quelque dix ou quinze ans plus tard, un territoire coincé entre les Andes et le Pacifique, de Copiapo, seuil du désert, à Concepcion sur le Bio-Bio, là où s'achève, depuis le grand désastre espagnol de 1598, le véritable Chile antiguo définitivement tenu. Pour les atlas européens du XIXe siècle, la Frontera araucane reste le «Territoire des Araucans libres» échappant à l'emprise de la République18. Le Chili central- 200000 km2, le tiers, au mieux, du Chili actuel- est un sillon, une île agricole entre deux cordillères - la grande et la côtière - dont l'occupation remonte bien au temps de la Conquête. Encore la transition entre le Chili saisi et l'Araucanie insoumise est-elle loin d'être nette; du Maule au BioBio existe encore, en plein XIXe siècle, un foyer d'agitation permanente, de «caudillisme périphérique »19, recueil du vagabondage et du bandolérisme, menace pour l'ordre social hérité de la colonie. Plus au Sud, du Bio-Bio au Toltén, le Chili forestier et pluvieux, presque intact, est bien le domaine des Araucans. Sorte de zone interdite - ou d'insécurité au gré des humeurs et déplacements des tribus -, elle n'a jamais été délimitée de façon précise, variant en fonction des rapports entre « Espagnols» et indigènes2o. «Honteuse barbarie, menace permanente pesant sur le Chili civilisé », selon l'historien Barros Arana21, c'est toutefois vers 1850 une frontière poreuse.. L'Araucan farouche s'y est, depuis les «Parlements» du

16 Dans le prolongement d'une prise de conscience géographique sans cesse rappelée, l'histoire dite « des frontières du pays» a valeur de cours d'instruction civique. Son arsenal argumentaire historico-juridique est, tout autant que l'argentin ou le péruvien qu'il s'applique à réfuter, responsable d'une manière d'intoxication nationaliste et militaire comme dans la pluparl des pays de l'hémisphère. 17 Principe adopté par toutes les Républiques du continent pour prévenir les appétits des Puissances européennes en s'opposant par avance à d'éventuelles interventions - voye:z. l'Espagne et la France entre 1865 et 1870 - dans telle ou telle région mal défendue ou mal saisie au titre de res nullius. 18 « La souveraineté du Directeur O'Higgins reste confinée au nord du Bio-Bio, la vérité obligeant même à dire qu'elle ne va pas aussi loin », souligne le voyageur anglais Alexander CALDCLEUGH, Travels in South America during the Years 1819-1821, Londres, 1825, p. 339. Même observation du géographe allemand Alexander LIPS, Statistik von Amerika, Francfort/Main, 1828, p. 346. 19 Cf. 1. ROSSIGNOL, « Guerre populaire et société dans les mouvements révolutiounaires chiliens au XIXe siècle », Cahiers des Amériques latines, Paris, N° 15, 1977, p. 27-45. 20 Idem, « Chiliens et Araucans au milieu du XIXe siècle », Caravelle, Toulouse, N°2, 1973, p. 69-98. Voir aussi 1. M. ZAVALA, Les Indiens mapuches du Chili. Dynamiques inter-ethniques et stratégies de résistance au XVIllè siècle, Paris, L'Harmattan, 2000. 21 Un Decenio de la Historia de Chile. Historia general, 1. XV, p. 433

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XVIIIe siècle22, mué en un partenaire plus paisible, mais dont les instincts de rapine et les sursauts de révolte doivent être contenus. Ce sanctuaire, quoi qu'il en soit, ne disparaîtra qu'après 1880 avec la liquidation définitive de l'indépendance araucane par l'armée chilienne à peine revenue du Pérou. Par-delà cette uontière indécise, donc au-delà du fleuve Toltén et précédant le domaine ingrat des « canaux» et des îles, un autre Chili existe, celui des volcans et des lacs, hyperocéanique uoid, peuplé de coureurs de bois Huilliches (branche méridionale des Araucans), pourvu d'une luxuriante forêt primitive faisant l'admiration des rares Européens qui s'y risquenf3. Jusqu'à 184624 la cartographie nationale l'ignore; son incorporation à la continuité territoriale chilienne ne se fera que peu à peu, de 1848 à 1875, par le biais d'une colonisation allemande efficace. Qu'est-ce, pour l'heure, en vérité? Un hinterland « repris par la forêt, creusé de fondrières, effacé des mémoires », dit l'un des premiers intendants républicains25 « exilé» dans ce Sud isolé et qu'on n'atteint encore que par mer de Valparaiso à Valdivia et à l'archipel de Chiloé une « GTande Île» et sa mer Egée des antipodes -, dépendances constamment réhispanisées durant deux siècles et demi, mais misérables et déchues, pour cette raison obstinément loyalistes. Elles ne rejoindront d'ailleurs le Chili républicain qu'avec retard et malgré elles, en 1820 et 1824?6 Plus loin encore, beaucoup plus loin du Chile antiguo de Valparaiso et Santiago, là où rien existe d'espagnol que le souvenir de Sarmiento de Gamboa, les terres australes et magellanes, à plus de mille lieues de Chiloé, ne sont chiliennes que par les « Constitutions» successives de 1820 à 1830 et les déclarations de O'Higgins exilé sur l'ampleur et l'union théorique de la famille nationale27. La prise de possession de Magellan en 184328 constitue bien le premier acte de souveraineté républicaine sur ce bout du monde qui, aujourd'hui encore et avec la délimitation des uontières andines - ligne des sommets ou
22 Sur la« paix année» et ses assemblées tenues depuis le XVlle siècle, voir J. M. ZAVALA,« L'envers de la Frontière du royaume du Chili. Le cas des traités de paix hispano-mapuches au XVille siècle », Frontière, Histoire des sociétés de l'Amérique latine, W7, Paris, 1998, p. 185-208. La dernière assemblée du genre, tenue par le gouverneur Ambrosio O'Higgins, père du Procer Bernardo, a été en 1799 le Parlement de Negrete. On souhaitait « imposer aux indigènes le respect les armes à la main et les assujettir au moyen de la sagacité, de ({ l'habileté et de la prudence ». Le problème, ajoutait O'Higgins, consistait à assimiler la population indigène au moyen d'échanges commerciaux et grâce à un rapprochement arnical. » 23 Ainsi Ie géographe saxon E. POEPPIG, Reise in Chile, Peru und auf dem Amazonenstrom, 1827-1832, vol. L Aussi RIED et MAASS, Reise durch die sadlichen Provinzen der Republik Chile, 1847. 24 Paraît alors la remarquable carte de B. E. PHILIPPI, Karte der Provinz Valdivia, en annexe de ses Nachrichten aber die Provinz Valdivia de 1851. Le grand Atlas de Claude Gay, paru en 1854, est d'une ({ éloquente indigence sur le Sud de la République et le Territoire des Araucans libres» figuré sous forme d'un

espace blanc.
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Rapport de l'intendant Isaac Thomson, Archiva Nacional, Min. deI Int., Int. De Valdivia, vol. ill, 1828-1845, 10 partie. 26 Voir, entre autres, le grand livre de G. GUARDA G., Historia de Valdivia, 1552-1952, Santiago, 1952 et G. SCHWARZENBERG, A. MUTIZABAL, Monografta geografica e historica deI archipiélago de Chiloé, Santiago, 1926. 27Cf. Lettres à Prieto, 24.10.1830 ; à Coghlan, 20.08.1831 ; à J.M. de la Cruz, 5.04.1840, etc... 28Cf. Infra, chap. n, c.

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divortium aquarum - nourrit l'interminable querelle territoriale chilénoargentine. Enclave donc que ce Chili républicain naissant et géographiquement restreint, mais enclave peuplée, province pleine de l'Hispanoamérique : en 1818, quelque six cent mille âmes29 dont le sixième pour les deux villes de Valparaiso et Santiago, contre les deux tiers au mieux pour un espace argentin ouvert, mais incontrôlé ou inexploré. Tel quel, ce Chili central ramassé offte cependant, et contrairement à l'Argentine, une résistance certaine à l'aventure et au caudillisme provincial; hormis les mouvements de 1851 et 1859 partis des provinces périphériques de Coquimbo et Concepci6n3o, l'histoire chilienne du XIXe siècle est exempte de ces luttes intestines qui, de la Colombie à l'Argentine, voient alors l'intérieur soulevé contre la capitale ou des chefs improvisés guerroyer entre eux d'une province à l'autre. Le rôle pionnier d'une éventuelle immigration européenne sélective et mesurée est déjà inscrit dans la dualité Chili «ancien »-Chili «moderne », le premier aristocratique, peuplé, organisé, l'autre virtuel et méatique, perdu après l'Indépendance ou à peine touché par la civilisation au temps colonial finissant grâce aux efforts de «l'illustration », du gouvernement de Manso de Velasco (1736-45) à celui de Toro Zembrano, le «Comte de la Conquête », en 1810. L'étranger aura sa place dans ce Chili républicain appelant le «progrès européen ». TIachèvera l'unité d'un pays encore attardé, englué dans les usages coloniaux et le mépris du travail manuel; mais, tout en assumant les risques imposés par un milieu vierge et vide, il aidera d'abord le jeune Etat à atteindre ses ftontières prétendues, disputées ou à peine reconnues. Secouer «l'indolence créole» - l'expression est de l'historien Vicufia Mackenna - et coloniser les régions dessaisies ou inexplorées: telle est bien la mission première des « bras européens » souhaités. En 1821, le Premier ministre brésilien José Bonifacio de Andrada e Silva assignait aux colons allemands appelés dans le Rio Grande do Sul une tâche multiforme, un rôle polyvalent, à la fois démographique, technique, économique, social, militaire et pédagogique pour l'incorporation définitive de ce pays ftontière à l'unité nationale heureusement préservée3l. Ce qui est attendu des Européens au Chili n'est guère différent, à ceci près que les arrivants croiront trouver ici une «Petite Europe des antipodes» - l'expression est du publiciste Vicente Perez Rosales -, alors que le Chili de 1830 ou de 1840 n'en a que les apparences.

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Cf Archivo Nacional de Chile, Censo de 1813 : à cette date et malgré d'incontestables approximations, quelque 586 000 âmes. Commentaire de ce recensement in l-P. BLANCPAIN, Les Allemands au Chili, op. cit., p. 9-13. Le premier recensement républicain officiel, en 1835, s'établit à 1 010 320 habitants. 30 Interprétation de ces soulèvements in l ROSSIGNOL; « Guerre populaire et société... », op. ciL, p. 41-45. 31Rappelé par B. BREUNIG, Die deutsche Rolandwanderung, Munich, 1983, p.30. 27

C - LIMITES ET INSUFFISANCES

DU FAIT NATIONAL

Inachèvement du teni.toire mal délimité ou mal contrôlé, mais aussi de l'Etat, de l'administration, de l'économie. Déphasages chronologiques, déséquilibres économiques, inégalités sociales oblitèrent gravement l'imagerie rose d'un pays d'exception.

1 - La stabilité politique et ses raisons L'Etat d'abord. La période 1810-1870 correspond, pour le continent, à «l'âge politique », selon V.L. Tapié ou, pour Tulio Halperin, au passage« de la longue attente à la naissance du nouvel ordre colonial ». Que le Chili républicain se soit plus vite stabilisé que ses voisins n'est pas douteux. Le «Grand Siècle », c'est bien pour le Chili et pour cette raison, le XIXe siècle, affirme Mario Gongora. Au terme d'une décennie d'essais malheureux, de péripéties anarchisantes et d'expériences interrompues, l'ordre politique conservateur est définitivement établi par Diego Portales. il s'affirme partisan d'un gouvernement « au-dessus des partis et du prestige personnel, obéi, fort, respecté et respectable» ; sa République autoritaire met fin aux mutineries, neutralise les nostalgiques de la brève « dictature» o'higginienne et s'attache la plupart des vieux réactionnaires à perruques, dits pelucones, dans un souci de faire barrage au retour de la gabegie, du fédéralisme et de l'aventure. Dit, selon la Constitution « spenglerienne» de 1833, Estado en forma, et officiellement vu comme «oligarchique et sénatorial» 32, le nouveau régime se veut unitaire et colonial; il n'est, en fait, que la restauration du vieux régime colonial sous une dénomination républicaine et au seul profit des élites créoles. Plus précisément, l'Etat se dote d'un gouvernement issu de l'interaction de deux pouvoirs: celui du Président de la République, civil ou militaire, et celui d'une oligarchie foncière imbue d'idéologie libérale à l'anglaise, représentée par le Parlement et se voulant héritière des cabildos du temps des Lumières33. Tout le pouvoir est, en principe aux mains du Président élu pour cinq ans et rééligible - une réélection quasi automatique, de la « décennie» de Bulnes en 1841 à l'élection laborieuse de Emizuriz en 1871 ; cette dernière sanctionne, en effet, un certain affaiblissement de l'autorité présidentielle, libéraux et ultraconservateurs s'étant alliés dès la présidence antérieure de Manuel Montt (1851-71) contre les reconductions d'usage et pour la réalisation des vieux
Selon A. EDWARDS, La Fronda aristocratica, p. 15. Toute aristocratie est par nature frondeuse. Sa rébellion contre l'Etat portalien, dont elle était pourtant la base, aboutit en 1891 à ruiner l'édifice de 1833. Par cette « Fronde aristocratique », l'élite devient alors une « oligarchie de gouvernement », tandis que le pays, par l'élargissement du collège électoral, se démocratise. 33 M. GONGORA, « Reflexiones sobre la tradicion y el tradicionalismo en la historia de Chile », C;vi/izacion de masas y esperanza, Santiago, Vivaria, p. 185. 28 32

projets libéraux. Mais l'essentiel est là: politiquement irresponsable, le Président nomme et renvoie les ministres. Il dispose d'un droit de veto absolu en matière législative. Mais il ne gouverne plus en caudillo. Son autorité ne se fonde plus sur une garde prétorienne; il ne la tient que de son mandat constitutionnel. Dès sa sortie de charge, il redevient simple citoyen et réintègre la vie civile. Ce sont les vastes pouvoirs dont est doté l'Exécutif qui conditionnent la stabilité politique exceptionnelle dont jouit alors le Chili; une continuité présidentielle qui renforce les institutions et l'ordre constitutionnel. Mais il n'est pas exagéré de dire que cette stabilité politique a été à la fois cause et conséquence de l'immobilisme des structures sociales existantes héritées du temps colonial. La réforme de Portales a fteiné l'évolution, figé les situations acquises, paralysé les initiatives34. Telle a bien été la rançon de cette «politique oligarchique réussie» (T. Halperin) sans comparaison sur le continent. La croissance démographique a été lente au XIXe siècle; on ne passe que d'un million d'habitants en 1835 à moins de trois en fin de siècle. Durant toute la période, le nombre des votants demeure faible: moins de 2% de la population jusqu'à 1874; en 1887, 134 000 participants, à peine 300 000 en 193435. L'article 8 de la Constitution de 1833 réserve pour trois quarts de siècle au moins l'exercice de la souveraineté aux seuls propriétaires d'un bien-fonds ou d'un capital investi dans le négoce ou l'industrie. Il faut disposer d'une rente de 500 pesos pour être député, de 2000 pour prétendre au Sénat. Le maintien de la toute-puissance des oligarques n'a pas d'autres causes. Notons toutefois qu'en 1925 et dans le cadre de la démocratie formelle, un « Tribunal qualificatif des élections» sera institué, seul habilité à l'enregistrement de réclamations éventuelles, la force publique garantissant désormais le bon déroulement des comices. En 1958 enfin, la« cédule unique» fera disparaître le fameux cohecho -louage des voix - après le vote des femmes acquis en 1944 et 1949. C'est en 1970 que les analphabètes rejoindront le corps électoral. Au XIXe siècle, l'immense majorité de la population est encore faite de ruraux (80% en 1830, 57% en 1910), la plupart rotos sans établissement, gafianes « sans résidence ni destinée fixes» selon les recensements, exclus du jeu politique dont ils ne savent rien.

34 Selon, R. KREBS, « Antecedentes y causas... 35 Selon l'Anuario estaditico de Chile jusqu'à electoral de 1925 à 1965 .

», Chile ... , op.cit., p. 38. 1887 et les Padrones ekctorales

de la Direccion

dei registro

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2 - Une « mise en scène» aristocratique Le fait national suppose -Pierre Chaunu l'a rappelé36 - un degré suffisant de communication et de cohésion avec acceptation des structures politiques et économiques, une densité de peuplement permettant une certaine osmose entre catégories sociales, ainsi que la transmission de l'acquis, un minimum d'instruction publique et les relais indispensables entre l'élite dirigeante et l'ensemble du corps social: autant de conditions à peu près remplies dans le Chili du XIXe siècle. Mais dans le même temps existe bien un lot de carences expliquant un «développement frustré », selon Anibal Pinto, malgré une incontestable croissance. Le prouvent la persistance des déphasages chronologiques entre catégories sociales, le maintien des structures de la propriété - la grande souvent détenue par les riches veuves de l'aristocratie37 outre la mauvaise qualité des services subalternes, la regrettable insuffisance de l'investissement sur l'éducation déplorée encore en :finde siècle par les « croisés de l'éducation »38, et l'existence, du moins jusqu'aux réformes de 1915 et de 1924, de pratiques électorales frauduleuses visant à perpétuer cette situation. La politique est alors le domaine exclusif de la classe dirigeante, la gente alta, grands propriétaires fonciers, salitreros, importateurs, affairistes de tous bords, la mine, le commerce et la banque étant, selon la formule de Claudio Veliz, «les trois piliers du banquet national », un banquet réservé à une aristocratie dont A. J. Bauer situe l'âge d'or entre 1860 et 187539.

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P. CHAUNU, De l 'histoire à la prospective, Paris, 1975, p. 204-208.

Le Mercurio (doyen de la presse sud-américaine, fondé en 1827) publie, le 24.04.1882, la liste des 59 familles chiliennes les plus fortunées: 35 doivent leur patrimoine à la mine, au co=erce et à la banque ; les autres sont celles d'hacendados du Chili central, enfundos de dizaines de milliers d'hectares recensés par les «géographies descriptives» de l'époque, =e celle d'ESPINOZA qui, à partir de 1895, connaît plusieurs éditions. La valeur de ces propriétes dépasse souvent le demi-million, voire le million de pesos. En tête en 1903, celles de Juana Ross de Edwards, 500 000 pesos, Teresa Garcia Huidobro, 550 OOO,Emiliana Subercaseaux de Concha, 1 034 000, Vicente Huidobro, 626 000, Luis Larrafn Prieto, 502 000, Federico Errâzuriz, 531 000, Magdalena Vicui'ia de Subercaseaux, Gahriel et Rafael Echeuique, les Miers Cox, Cousifio, Tagle, etc... Le rôle économique de la femme, et de la veuve, remonte au Chili au temps de la Conquête, dans la bonne gestion des encomiendas. C'est à la femme qu'on devait la préservation et la bonne transmission du patrimoine. 38 Souvent ethnocentriques et xénophobes, tels T. PINOCHET, La Conquista de Chile en el Siglo XX, 1909 ; J. DIAZ GARCÉS, Paginas chi/enas, 1908; J. SM VEDRA, La educacion utilitilria en Chile, 1907 , outre les pamphlets de A. VENEGAS (Dr. Valdés Canje), Sinceridad. Chile intimo, 1910; F. SANTIVAN, "El Desalojamiento del Nacional", Pacifico Magazine, Ill, 1914; 1. GALDAMES, Educacion economica e intelectual, 1912 et Temas pedagogicos, 1913. Les deux plus connus sont, sans nul doute, Francisco A. ENCINA, Nuestra inferioridad economica. Sus causay, sus consecuencias, 1911, et La educacion i elliceo, 1909, sans oublier le paladin du boxerisme chilien que fut Nicolas PALACIOS avec sa Raza chilena de 1904 où les vices de l'éducation nationale sont attribués à l'influence pernicieuse des maîtres européens, cf Chap. IV,C. 39 Voir Chilean rural society from the spanish Conquest to 1930, Cambridge, 1975, p. 197. L'âge d'or de l'exportation des blés chiliens est antérieur à 1860 pour S. SEPULVEDA, El frigo chileno en el mercado mundial, Santiago, 1956.

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D'ascendance castillano-basque, l'aristocratie, à l'origine très réduite en nombre dans cette marche de l'Empire espagnol -360 à 370 familles40_, s'est constituée au XVllIe siècle, au temps de l'Illustration, mais renforcée d'apports étrangers, surtout britanniques41, dès avant l'Indépendance. En 1830, elle semble s'être, pour ainsi dire, refermée, et pour longtemps, quitte à confier à d'autres qu'elle n'admet pas dans ses rangs le soin de gérer ses affaires. Bien des témoins étrangers l'ont observé, dont le jugement peut être encore valable aujourd'hui42. Echappant, en quelque sorte, au creuset démographique national, elle se désennuie alors volontiers en Europe dans des voyages et des plaisirs de «transplantés» qui alimentent la chronique mondaine et vont jusqu'à la rendre étrangère à son pays d'origine43. Une «mise en scène» éclatante comme un reniement illustre cet art de vivre particulier grâce à une suite de clients et de parasites sur place ou dans ses résidences de sybarites en Europe44. La littérature nationale porte témoignage sur ce train de vie ostentatoire qui distingue l'aristocratie du vulgaire. Derrière une façade libérale et le respect formel de règles constitutionnelles assurant les libertés essentielles, garantissant une vie politique
40 Voir 1. THAYER OJEDA, Elementos étnicos que han intervenido en lapoblacion de Chile, Santiago, 1919, outre Formacion de la sociedad chilena y censo de la poblacion, 1948. Le patriciat était fait, à l'origine, de {( où quelques soldats ibériques obscurs, les aristocrates étant l'exception dans ce pays de sinistre renonunée l'on mourait nombreux et pour rien », dit un chroniqueur (cf D. AMUNATEGUI SOLAR, La sociedad chilena, 1903 et surtout 1. THAYER OJEDA, Carlos LAR.RAÎN S., Valdivia y sus compafleros, Santiago, 1950) ; 85% des aristocrates locaux sont en fait Castillans ou Basques arrivés ici à partir de 1750 (cf G. VIAL, Historia de Chile, 1891-1973, t. Ill, p. 626). Panni les plus connus, les Vicufia, Larrain, Yrarrazaval, Eyzaguirre, Errazuriz etc... Ne pas oublier la reconnaissance de noblesse universelle par hidalgula généralisée accordée aux Basques en 1562 et 1590 par la grâce de Philippe II, le pays basque n'ayant jamais eu à être reconquis sur les Maures. Voir, sur ce point, S. VILLALOBOS, M. SlL VA, S. PINTO, S. VERGARA, La sociedad de la Conquista, et notre livre Les Araucans et le Chili..., op. cit., en particulier p. 34-42. 41 Lynch, Walker, Bunster, Cox, Ross, Mc Clure, Mc Iver, Edwards, Blest etc... Cf. QUIEN SABE (Charles F. HILLMAN), Old Timers British and Americans in Chile, 1898; B. VIcuNA M., Valparaiso y los lngleses, Santiago, 1910. 42 Observateur féroce de la société chilienne, le professeur allemand Otto BÜRGER écrit dans Acht Lehr-und Wanderjahre in Chile, Leipzig, 1909, p. 185 : {( On ne s'y marie pas et il est plus facile d'être Président de la République que d'y entrer même aujourd'hui. » Dans Le Chili. La terre et les hommes, Jean BORDE constate, p.24, que {(les seuls échecs relatifs à l'administration en milieu urbain seraient peut-être d'ordre social: les étrangers et les descendants d'étrangers sont particulièrement nombreux panni les classes dirigeantes du pays et il serait facile d'y voir la marque d'une insidieuse ségrégation capable d'émousser à la longue la traditionnelle hospitalité et l'ouverture d'esprit d'un peuple qui a su se garder de tout sentiment de xénophobie ». On ne saurait mieux dire. 43 Cf Le célèbre ouvrage d'Alberte BLEST GANA, Los Trasplantados, Santiago, 1904. Dans Nuestra inferioridad economica, chap. X, p. 42, Francisco A ENCINA caractérise ainsi l'existence oisive de ces SudAméricains à Paris: {(... Le plaisir comme objet et finalité de l'existence; le raffinement, l'élégance, la noblesse des origines et la richesse comme seules valeurs reconnues; la mode, les relations sociales, le théâtre et autres réunions à prétexte religieux ou mondain comme seul emploi du temps ; le mépris des droits civiques, la désaffection ou la répugnance à l'égard du travail et des sacrifice qu'impose cet objectif naturel et suprême de l'existence... » Pour sa part, Alberto MACKENNA SUBERCASEAUX fustige en 1912 dans Chile en Europa, véritables Lettres Persanes, à la fois le comportement de ses compatriotes afrancesados expatriés et l'abîme d'ignorance des Français à l'endroit du Chili et des Amériques latines en général. 44 Sur ces aristocrates expatriés ou contraints de regagner leur pays en y vivant « à la fi'ançaise », voir notre étude Le Chili et la France, op. cit., p. 109-126.

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