Indo-Chine (Tome 1)

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Voici un éclairage sur notre aventure coloniale en Asie du Sud-Est. Durant près de 300 ans, la France y a exercé son influence. L'auteur raconte l'histoire insupportable et remarquable à la fois de l'épopée coloniale de nos aïeux en Indo-Chine. Il conte le passé que nous avons eu de 1550 à 1956, avec les peuples Kinh, Khmer et Lao.
Publié le : jeudi 1 novembre 2012
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EAN13 : 9782296509238
Nombre de pages : 347
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Gérard Gilles EPAIN
Indo-chine
Tome 1
Découverte, évangélisation, colonisation
Une histoire coloniale oubliée Indo-chine
Tome 1
L’Histoire de l’Indo-Chine (orthographe d’avant 1909) est mal connue des
Français qui pourtant s’y installèrent en maîtres durant un siècle.
La colonisation, fait récurrent des peuples dominants depuis l’aube des Découverte, évangélisation, colonisation
temps, n’en fi nit pas de soulever de vives controverses en France. Ce livre
tente d’apporter un éclairage sur notre aventure coloniale en Asie du Sud- Une histoire coloniale oubliée
Est. Pour le meilleur et pour le pire, c’est en Indochine que l’infl uence de
la France s’est exercée le plus tôt, avec le plus de persévérance et avec le Tome 1
plus de bonheur.
Qui de nos jours connaît l’équipée évangélique en cette terra incognita
des jésuites Alexandre de Rhodes ou Pigneau de Behaine, qui se souvient
des aventures commerciales et guerrières de Jean Dupuis, des exploits
de Francis Garnier, Henri Rivière, de la conquête des cœurs avec Henri
Mouhot, Auguste Pavie ou Alexandre Yersin ?
Durant près de trois cents ans la France a exercé là-bas son infl uence,
au point d’en modifi er le mode de vie, les croyances morales, la géographie
physique et celle des frontières et la pensée de ses habitants.
L’auteur raconte l’histoire, insupportable et remarquable à la fois, de
l’épopée coloniale de nos aïeux dans ce territoire d’Asie qu’ils appelèrent
Indo-Chine. Il conte le passé que nous avons eu de 1550 à 1956, avec ces
peuples Kinh, Khmer et Lao qui restent nos amis, nos frères à jamais.
L’ouvrage abondamment pourvu des faits événementiels de l’Histoire
se lit, sans précipitation, tel un roman d’aventures épiques.
La dramaturgie qui suit les indépendances des trois pays de l’ex Union
française et le désintérêt lamentable apporté ensuite par la France n’y est
que rapidement évoqué.
L’auteur est un passionné de l’Asie et en particulier du Viêt
Nam qu’il a parcouru en tous sens et où il possède de belles
amitiés.

Les droits d’auteur sont destinés à la promotion de notre belle
langue dans une école de Saïgon.
ISBN : 978-2-296-56194-6
29 €
Indo-chine - Découverte, évangélisation, colonisation
Gérard Gilles EPAIN
Une histoire coloniale oubliée



INDO-CHINE

Découverte, évangélisation, colonisation




















1 Recherches Asiatiques
Collection dirigée par Philippe Delalande

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nationalisme vietnamien avant Ho Chi Minh, 2008.
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INDO-CHINE

Découverte, évangélisation, colonisation




UNE HISTOIRE COLONIALE OUBLIÉE - TOME I






















L’HARMATTAN



























© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56194-6
EAN : 9782296561946









NOTE AU LECTEUR

Le vietnamien est une langue monosyllabique tonale. Certains
sons n’ont pas d’équivalent dans la langue française. Aussi, les
mots vietnamiens ont été francisés de manière à faciliter au
mieux leur écriture et leur lecture.


PRÉAMBULE
1Les pays qui constituaient l’ex Indo-Chine et leurs peuples sont à jamais
intégrés à notre histoire coloniale. Il subsiste entre eux et la France, malgré
bien des avatars et des avanies, un lien éternel qui est celui du cœur.
Mais voilà bien que de nos jours le vocable « histoire coloniale » est
devenu un barbarisme, une indélicatesse de langage, quasiment une injure
pour des « Indigènes de la République », polémistes en délicatesse de
ereconnaissance ou en mal de publicité. La période coloniale française des 19
eet 20 siècles est vilipendée, honnie, exploitée, amalgamée avec émigration,
intégration et discrimination par des natifs indélicats qui oublient que leurs
ancêtres furent émancipés et instruits par la colonisation. Les joutes verbales
mettent de temps à autre, le feu aux mémoires. Cependant, il nous semble
que les nationaux fils d’asiates ignorent cette rancœur agressive qui transpire
des communautés afro-maghrébines, et pourtant, ce sont nos frères
indochinois qui furent les plus malmenés par les guerres. C’est vers eux que
va toute notre amitié et l’expression de notre profond respect.
La France de l’après 1945 est schizophrène. Elle veut ignorer ses
manquements, ceux de l’occupation et ceux des décolonisations. Elle a tu,
maquillé sa mémoire, oublié la collaboration, sa libération nauséabonde et
ses erreurs en Indochine, avant de se noyer dans l’autre impardonnable
lâcheté que fut la décolonisation algérienne. Elle a tenté de ranger et de
cadenasser l’Histoire dans la boîte aux souvenirs, elle n’a pas voulu faire le
grand inventaire qui fait une fois pour toute, aurait dit et écrit une vérité qui
attesterait officiellement les actes louables et les erreurs regrettables.
Par son autisme, elle continue de donner libre cours à des mémoires
sélectives, à des mensonges et parfois au révisionnisme puant. Les manuels
scolaires, rédigés sans objectivité, au gré de l’éditeur et à l’aune de son
humeur politique, décrivent généralement notre passé colonial sous des
tableaux ni glorieux ni valorisant. Le bilan est tel que nos édiles renoncent à
rétablir la vérité sur notre passé colonial, tout discutable qu’il soit.
La colonisation était une action qui consistait à occuper, souvent par la
force militaire, des territoires étrangers et à les mettre en valeur à son profit
en y implantant ses propres ressortissants appelés colons. La colonisation des
peuples faibles par d’autres plus forts, tout aussi barbares, est un fait
récurrent, vieux comme le monde, Egyptiens, Grecs, Romains, Turcs et
Mahométans s’en sont repus. Sitôt la découverte du Nouveau Monde, les

1 Indo-Chine est l’appelation donnée à la péninsule à l’arrivée des français, par le géographe
franco danois Konrad Mate-Bron. Il ne s’écrira que plus tard en un seul mot, par un décret
de1909. Cependant jamais les fiers Viêtnamiens n’accepteront d’être appelés des Indochinois.
7 Européens évolués et aventureux, soutenus par la chrétienté romaine se
lancèrent dans une course effrénée à la conquête d’un empire à la mesure de
leur voracité. En Afrique ou la traite inter ethnique islamique existe depuis
l’aube des temps et perdure encore de nos jours, les Français viendront
acheter aux marchands d’esclaves mahométans arabes et africains, une main-
d’œuvre corvéable à faible prix, fournie honteusement par les ancêtres des
contestataires d’aujourd’hui.
A l’interrogation : « Devons-nous avoir honte du passé colonial de la
France ? », notre réponse est négative. Comparés aux conquérants voisins
Espagnols, Portugais, Anglais, Hollandais et Allemands, nos ancêtres ne
furent ni les pires prédateurs ni les plus inhumains. Ils ont voulu, certes,
prospérer, s’enrichir quand l’occasion s’offrira à eux, mais si la manière ne
fut pas exemplaire, ils ont su essaimer la culture française et moderniser les
pays colonisés mieux que d’autres.
« Toute colonisation humainement conçue et sagement conduite est
destinée à trouver son aboutissement normal dans l’émancipation des
peuples colonisés » écrit l’historien Georges Taboulet en 1950. Vaste
programme qui ne fut pas mené à son terme! Notre histoire à l’outre-mer ne
fut certainement pas un modèle, elle fut et reste celle de la France puissante
e eet conquérante du 19 et du 20 siècle.
Il importe de l’appréhender sans complexe. Je vous propose de le
faire dans ce livre.
J’ai une fascination pour les pays de l’Indochine et une grande affection
pour ses habitants. J'aurais aimé vivre et pouvoir mourir quelque part, là-bas,
entre Mékong et Fleuve Rouge. En écrivant ce livre j’ai voulu dire mon
attrait pour ces pays et pour leurs habitants, et aussi exorciser mon
ressentiment à l’endroit des gouvernants, ces piètres décolonisateurs, qui de
1945 à 1963, parvinrent à faire haïr et rejeter vilainement la France de son
ancien empire.
Nous vivrons le gâchis de l’après-guerre généré par les menées politiques
d'une poignée d'illustres personnes, au-dessus de tout soupçon. Leur
conservatisme aveugle et leurs maladresses répétées, les conduisirent à un
conflit évitable en Indochine, et à suivre, une longue guerre civile au Viêt-
Nam qui ne s’achèvera qu’en 1979, après la débandade des Khmers rouges
de Pol Pot.
Plus de vingt années de durs combats inutiles sont imputables à nos
grands hommes politiques français, célébrités encensées, pour leur vision
orgueilleuse de la France et qui furent sans le moindre respect pour les
populations.
Ils souhaitaient, en 1945, recréer l'empire colonial tutélaire d'avant la
guerre, sans se préoccuper de l’appétit d’émancipation des peuples
8 indochinois sous tutelle. Ils se sont fourvoyés tragiquement, et leurs héritiers,
tout en revendiquant la « glorieuse succession », ont imposé le silence et
l’oubli, aidés par l'opportun secret d'état. Leurs manquements et leurs erreurs
adroitement dissimulées ou complaisamment arrangées, ne viendront guère
ternir la réputation de responsables avisés qu’ils se sont faite et que nous
affirmons usurpée. Ils ne furent que de lamentables égoïstes et de froids
pantins de la politique.
Dès 1945, une politique paternaliste et fluctuante d’engagement puis de
désengagement sera conduite au fil de l'eau, au jour le jour, elle ne nous
conduisit pas vers un aboutissement honnête mais à une liquidation
misérable. Les gouvernants successifs feront tomber sur cette tragédie
criminelle, doublée de forfaiture, une incroyable chape de plomb, sitôt
l'ultime « péripétie » que fut Diên Biên Phu, en 1954. L'attention sera vite
détournée vers un autre théâtre d’opérations devenu plus attractif et
médiatique, l'Algérie.
Dans cette compilation historique de seconde main que je vous propose,
je dirais le prosélytisme religieux, les premiers échanges commerciaux, la
conquête militaire du Nam-Viet, la colonisation protectrice des deux autres
pays indochinois, leur administration et la mise en valeur des territoires
occupés qui deviendront la Perle de notre Empire. Viendra l’exploitation
source des premières contractions révolutionnaires, puis l’ouverture du
conflit d’indépendance jusqu’à la rétraction et le vil abandon.
A l’issue de la seconde guerre mondiale, l’heure de l’émancipation avait
sonné. Les populations dominées, souhaitaient s'affranchir de la tutelle
coloniale, quoi de plus normal, et je suis persuadé, qu’elles voulaient
maintenir des liens privilégiés et une assistance avec la France. Les
dirigeants de 1945 en décideront autrement et les trop nombreux
gouvernements successifs continueront de s’enferrer, ne sachant plus
comment s’en sortir.
Ce fut une belle histoire avec le Laos et avec le Cambodge, une
protection sans outrance. Ces deux pays s’étaient placés volontairement sous
l’égide de la France. Avec les trois pays vietnamiens, ce fut une difficile
histoire d’amour et de haine. Elle deviendra une passion tourmentée avec les
tonkinois, querelle exacerbée, envenimée par l'adultère communiste et le
mariage espéré, bien négocié en mars 1946, se terminera en divorce tragique
des mariés, entraînant le malheur dans les deux familles. Chacun exigeait la
totalité de la dot.
Par la guerre 1939-1945, la France vaincue, tombée de son piédestal,
donnait aux indochinois sous domination perfide japonaise, l’espoir
irréversible d’acquérir l'indépendance. En 1946, il fallait lâcher la bride,
donner la main et conduire pacifiquement ces pays vers l’émancipation, dans
le sillage du bateau France, qui en valait bien d'autres, malgré l’entêtement
9 de son commandant. Adolescent de l'après-guerre, j'ai le souvenir des
premières révoltes indigènes indépendantistes auxquelles nous ne savions
répondre que par la répression brutale. La fièvre émancipatrice gagnait
inexorablement toutes nos colonies, née au Viêt-Nam, elle gagnera toute
l’Indochine, elle enflammera Madagascar, un peu l'Afrique noire et enfin
l’Afrique du nord. Les erreurs gouvernementales et l’apathie du peuple
français, égoïste, peu informé, pressé de retrouver une vie heureuse et
confortable, après le cataclysme de la dernière guerre mondiale, masqueront
les cris de révolte et les soulèvements des populations dominées.
J’ai découvert l’affaire indochinoise, par les confidences d'amis, civils et
militaires, rapatriés de là-bas. Puis le jeune sous-lieutenant que je devins,
invité à maintenir l'ordre en Algérie rebellée, très naïf et ignorant, gaulliste
comme Papa, débordant de certitudes à sens unique et de soif d’en découdre,
reviendra éclairé par ce qu’il y vivra.
C’est bouleversé, désorienté, trahi, par les mensonges répétitifs des
hommes politiques, les menées aberrantes qui y furent conduites, les
trahisons et leurs cyniques incidences que j’en suis revenu, la rage et le
mépris au cœur.
Nous avions réédité, en Algérie, nos âneries indochinoises comme si la
guerre d’Indochine n'avait jamais existé. Nous abandonnions lâchement, sur
ordre élyséen, nos amis harkis, comme huit ans plus tôt, nous avions lâché
nos partisans et supplétifs indochinois des minorités Thô, Nùng, Méo, Thaï,
Muong et autres Rhadé et Êdé du Tonkin et d'Annam, que nous offrions à
l’ordre rouge et au génocide promis.
Fanion et insigne de mon unité en AFN, avaient pour symbole
l’Indochine, palmes, citations et fourragères avaient leurs origines là-bas,
gagnées au Tonkin, sur la R.C 4, entre autres. Je côtoyais dans les opérations
1des soldats de métier, anciens d’Indo , des écorchés vifs, malheureux,
déboussolés, exaspérés et leur amertume, que dis-je, leur mal de vivre pour
certains me sembla d’abord déplacé, jusqu'à ce que je vécusse la révélation,
le coup de poignard des mauvais accords d’Evian du 18 mars 1962.
Des amis disais-je, m’avaient raconté le cataclysme tonkinois et se
morfondaient de la trahison politique. Ils étaient tous admiratifs devant
l’exceptionnelle leçon de patriotisme et de courage insensé, donnés par les
petits-neveux de l’oncle Hô. Ils admettaient leur défaite militaire, n'ayant pas
su, ni pu faute de moyens, contrer l'insurrection révolutionnaire marxiste des

1 e Officiers de la 2 Compagnie Saharienne Portée de Légion Etrangère basée en 1960 à
e Laghouat et les tringlots du 516 G.T à Baba Ali, Beni Messous puis à Blida, unités où servi
l’auteur.
10 vietnamiens du nord, soutenus par les blocs chinois et soviétique. Leur
honneur de soldats en avait pris un sérieux coup.
Ce nouveau conflit colonial en Algérie, lui aussi évitable, où l'armée
s’imposait comme on lui demandait de le faire, allait par le final, les crucifier
davantage, voire les achever. Décidément l'armée française était un jouet aux
mains de Charles de Gaulle qui ne l'aimait pas. Cet homme qui s’était servi
d’elle pour prendre le pouvoir et promettait de conserver l'Algérie Française
de Dunkerque à Tamanrasset, faisait l'inverse reniant sa parole et nous
allions de nouveau perdre notre âme. Certains disaient, sans détour, en avoir
marre de se battre pour ce fantoche, qui retournant casaque, s'entremettait en
coulisse avec la faction révolutionnaire la plus haineuse, le FLN, activait
savamment un référendum digne d'une république bananière et jouait la
drôlerie tragique d'Evian. Il crucifiait un peuple pour mieux s’offrir la bombe
atomique. Real politique !
De Gaulle offrait sur un plateau l'Algérie et aussi le riche Sahara, au seul
et méprisable FLN et à ses assassins, transformant la victoire militaire sur le
terrain, en déroute politique, aux conséquences au long-cours. J’ai compris et
admis la rancœur des militaires de métier. Le putsch du quarteron de
généraux à la retraite me parut être un aboutissement logique à la politique
équivoque pour la nation, menée depuis le 13 mai 1958. Nous assisterons à
la grande pagaille, la fuite en hâte, avec son cortège de civils d’Algérie
déracinés, nationaux qui avaient cru en la France, Pieds noirs, Harkis et
supplétifs indigènes, abandonnés et promis à une mort annoncée par le FLN,
s'ils restaient au bled. Ce sera une Indochine bis repetita. Le choix qu’ils
avaient était la valise ou le cercueil et pour beaucoup ce fut le cercueil. La
rancœur s’installait pour des lustres et l’histoire ne fera pas son travail.
Pourquoi avoir imposé tant de sacrifices, gravé cent mille épitaphes de
soldats avec l’Indochine, puis vingt-trois mille pour l’Algérie, et au final
n’aboutir qu’à cette faillite ?
En Algérie, les exactions des uns, remixées régulièrement par les médias,
ne font pas oublier les supplices compensatoires appliqués par les autres et
chacun reste sur ses positions. Si le départ des algériens français fut une
misérable fuite dans un désordre monstre, les ordres élyséens qui seront
donnés aux officiers des SAS et aux unités supplétives, d'abandonner harkis
et mokhaznis, nos frères compromis d’avoir aimé la France, ne seront
heureusement que partiellement suivis. Quelques milliers seront rapatriés en
catimini par des chefs d’unités qui désobéiront. Honneur à eux. Plus de cent
mille seront assassinés par le FLN.
Les menées guerrières qui furent prises en 1946 puis en 1954, pour en
arriver à ce piètre résultat furent dramatiques, pour les peuples indochinois et
algérien et pour les soldats de la République. La France qui refusait une
décolonisation pacifique à ses vassaux, s’enfoncera dans le drame qui sera
11 son déshonneur. Les hommes politiques réussiront à faire oublier l’Histoire,
comme l’autruche cache sa tête sous son aile, en jouant avec le temps.
La liquidation de l'empire colonial d’Indochine fut le premier maillon du
processus d'abdication qui ramena la France de 1963, à la dimension d’un
petit pays sur l’échelle politique mondiale et conduisit nos pays frères de la
colonie et des protectorats, vers des décennies de chaos. Elle conduira à la
désintégration de l’élite de notre armée et à la mise au ban de valeureux
soldats, ceux pour qui la parole donnée et la gloire de servir la France
avaient un sens. Honneur bafoué, certains se laisseront entraîner, à l’issue du
drame algérien, jusque dans la révolte armée et les prisons de la
République !
Le temps des vérités est venu, il m’importe de vous raconter ce que fut
l’épopée de la France dans la péninsule indochinoise, en tentant de
dépolitiser l’Histoire.


Ecole française en Cochinchine vers 1930


Les Marsouins de la conquête













Tuàn Giao, mars 2002. L’auteur s’entretient avec un Thaï blanc âgé de 92 ans,
Monsieur Nông Quôc An, qui en français, lui raconte des morceaux de sa vie sous la
colonisation française et durant la guerre d’Indochine. (Cliché Auteur)
INTRODUCTION
Je me souviens de mon maître d’école à la grande blouse grise. C’était
un hussard de la République qui régnait en souverain respecté sur la
trentaine d’élèves des trois divisions de la classe des grands. Son savoir
nourrissait sans retenue nos petites cervelles immatures. Avec solennité et
empathie, cet ancien résistant FTP nous apprenait l’histoire et la grandeur de
la France. Je me souviens aussi, des livres défraîchis de la municipale,
rafistolés, recollés, triturés par des générations d’enfants, qu’il nous confiait
à la rentrée de septembre et que nous lui rendions pour les vacances de
juillet. C’est dans un de ces manuels débordant de récits glorifiés et de
gravures simplistes, que ma curiosité pour l’Histoire de mon pays fut, à
l’évidence, mise en éveil.
Les naïves images d’Epinal collectées dans les tablettes de chocolat, à la
mode de l’après-guerre, objets de collections et d’échanges aux récréations,
permettaient aux enfants de réunir un panthéon personnel de héros
historiques, de Vercingétorix à Jeanne d’Arc ou du sergent Bobillot à
Mermoz. Je crois pouvoir situer mon attrait pour l'Histoire, à l’époque de ma
passion dévorante pour le chocolat Ménier !
Elève taquin et dissipé, j’entends encore sa voix grave : « Gégé arrête tes
singeries et va au piquet dix minutes ! » Séparé de mon jumeau de bureau,
expert en clownerie, la punition solitaire était peu redoutée, elle devenait
même parfois un moment privilégié durant lequel, excitation retombée, mon
imaginaire vagabondait dans le calme revenu.
Le gosse au piquet tournait le dos à la classe, ses mains violettes d’encre
bien en évidence dans son dos, à demi caché derrière le tableau noir, il ne
laissait voir aux autres que ses maigrichonnes guiboles nues. Il appuyait du
front sur le meuble vitré dans lequel pendaient les grandes cartes en
couleurs.
Pivotant du nez sur la vitre embuée, ses yeux faisaient face tantôt aux
départements de la France, ou aux continents lointains. C’était un endroit
somme toute agréable, repaire suggestif et instructif, l’emplacement du
piquet était assurément prémédité. Je me souviens du planisphère où les
possessions coloniales de la France, en Afrique, en Asie, en Océanie et en
Amérique, figuraient teintées couleur rouge lie-de-vin.
En ces instants apaisés, face à la carte, j’affabulais et mes pensées
vagabondaient. Je m’immisçais dans l’aventure coloniale, dans la conquête
des pays couleur « lie-de-vin ». Mon choix s’orientait toujours vers l’Asie, la
fascinante Asie, si lyriquement décrite dans mon premier livre glorifiant
l’Indochine, de Fernand Nathan, édition de 1941. Ce livre illustré était ma
15 B.D. préférée…avec l’histoire Sainte, aussi bien illustrée, deux manuels que
je trouvais autrement passionnants que les rébarbatifs livres de grammaire et
d’arithmétique.
Le curé de mon village, le père Sardet, un doux personnage barbu,
d'aspect sévère, était un ancien missionnaire. Il découvrit et encouragea la
passion de son enfant de chœur en lui ouvrant la bibliothèque de la cure. Il
fut mon pourvoyeur en livres d'aventures évangéliques et en récits
ahurissants sur les heurs et malheurs des Pères missionnaires. L’Asie me
fascinait disais-je! J’ai très vite retenu les noms étranges et enchanteurs,
Goa, Pondichéry, Yanaon, Karikal, Chandernagor et Mahé, sièges de la
Compagnie des Indes, puis ceux de nos concessions en Chine, tribut des
guerres de l'opium. J’ai appris, l’histoire de la péninsule qui s’avance au sud-
est de l’Asie, l’existence des royaumes hindouistes de Fou Nan, du Chen La,
des Chams du Champa, celui des Khmers d’Angkor, de l’existence du pays
des Lao et des conquérants chinois, les Kinhs du Jiaozhou. J'y découvrais le
Nam Viêt, territoire colonisé par les empereurs Han où vivaient des hommes
sauvages et nus à peau foncée, vulgairement appelés les Moïs. C’était très
loin, à douze mille kilomètres de ma province poitevine, que se trouvait la
fascinante et mystérieuse Indo-Chine, en deux mots, terre récemment
einvestie au 19 siècle par les Français. J'étais attiré par les dragons, les génies
légendaires, les rois mythiques fondateurs de ces pays qui, réunis,
deviendront l’Indochine, la « Perle de nos colonies », et je retenais par cœur
des dithyrambes enchanteurs :
« L’Indo-Chine, ensemble de pays soumis aux rigueurs des moussons et
aux typhons possède dix climats simultanés et l’été éternel. Des peuples
colonisateurs avides de ses richesses s’y sont installés à jamais. Elle est
couverte de hautes montagnes, de vallées fertiles à terre rouge, de jungles,
de brousses sombres, impénétrables, et de forêts de lim, le bois de fer.
C’est un pays d’eaux, de collines, de rivières, de marais, de lacs, de
cascades. Les fruits s'y cueillent à foison. Les mers poissonneuses, du golfe
du Tonkin au golfe du Siam, baignent trois mille kilomètres de côtes et
créent des pays de salines et des îles d'Eden. Des terres noires nouvelles ont
été conquises par l’homme sur les boues deltaïques du Mékong et du fleuve
Rouge. Et partout on y voit, à l’infini, un camaïeu de verts et de jaunes. Ce
sont des rizières étagées, assemblées à perte de vue en curieux damiers pour
géants ».
Pour moi, gamin de dix ans, le pays de cocagne était là-bas !
J’ai lu, parcouru avidement et passionnément tous les vieux écrits que je
trouvais dans les greniers de mes grands-parents et ceux des voisins,
journaux et revues d’avant la grande guerre, relatant l’épopée originelle,
l’Illustration, le Petit Journal, ensuite Historia et de vieux livres que je
16 dénichais dans les brocantes, poussiéreux et jaunis par les ans, récits glorifiés
de l’aventure coloniale en Indochine.
J’ai ainsi, tout gamin, vécu de rêves avec les premiers évangélistes
Jésuites, avec les premiers commerçants marins bordelais, avec les fusiliers
des navires de la Royale, avec le Pacha du Catinat, puis avec ceux qui
remontaient le fleuve Rouge et le Mékong sur leurs canonnières à vapeur.
J’ai côtoyé des illuminés, des intrépides, des mercantis comme Jean
Dupuis, le VRP, le voyageur représentant placier de l’époque, et aussi des
aventuriers en quête d'ors, découvreurs de territoires, avides de richesses,
inconscients et fous, comme le faussaire, pseudo baron de Mayréna, qui
ers’était auto-proclamé Marie 1 , roi des Sêdangs, et tous ces négociants qui
troquaient, échangeaient, achetaient et parfois trucidaient avant qu’ils ne le
fussent à leur tour.
J’ai découvert de merveilleux paysages de rizières étagées adossées au
Phan Si Pan, à la cordillère Truong Son ou noyées dans la platitude
verdoyante du trans-Bassac. J’ai fréquenté Henri Mouhot, Auguste Pavie et
Déo Van Tri, et la petite étude des érudits lauréats littéraires du Temple de
Confucius de Hanoï. J’ai triché avec les fourbes régents annamites, chassé le
pirate Dé Tham et comploté avec Phan Boi Châu. Plus tard, j'ai même tenté
de sauver des bonzes nationalistes enflammés de désespoir qui se
consumaient en public.
Dans la citadelle de Hué, j’ai partagé la couche de beautés aux pieds de
lotus, ao dài blanc et chapeau conique, descendantes de concubines royales.
J’ai appris les subtilités du langage fleuri, récité le chef d’œuvre national, le
Kim Vân Kièu de Nguyên Du et comme il se doit, j’ai appris à fustiger mon
1ego, mon Moi haïssable . Je me suis régulièrement assoupi au théâtre
classique sur l’épaule de ma compagne, bercé par le tintamarre des gongs et
tambourins, par la stridente mélancolie de la flûte de bambou où par la
lancinante cithare monocorde qui maintenaient mon somme jusqu’au final
explosif et tonitruant.
J’ai dégusté ces excitants de l'appétit que sont les hoa mei, xi mui, les xùp
pho ga et hu tiêu, les mets délicieux qui ont nom bun cha, chà ca muong, bo
bay mon, les nems, le riz gluant assaisonné au nuôc mam riche en protéines,
les banh cuon et autres chà bap. Je me suis repu du gâteau du nouvel an
lunaire, le banh chung et de fruits exotiques, pommes de lait, pitahayas ou
fruits du dragon, goyaves, longanes, ramboutans chevelus, caramboles,

1 Chez l’asiate instruit du culte Confucéen, sa propre personne, ses biens et tout ce qui lui
appartient, doit paraître modeste et humble à son interlocuteur, qui doit se trouver ainsi
toujours valorisé. Il parle de sa chétive carcasse, de sa sordide masure, de sa maigre richesse,
de son obéissante soumission ! Ces politesses ne sont que les mots convenus d’un rituel
asiatique poli et qui semble souvent bien hypocrite à nos yeux d’occidentaux.
17 mangoustans jaques, papayes et letchis. J’ai renoncé au prahok puant des
khmers et vomi le durian, ce melon épineux à l’odeur puissante de
gorgonzola avancé, à laquelle se mêlent des relents d’égouts fétides dont les
vietnamiens raffolent!
J’ai pêché les crevettes à la senne, dans les eaux limoneuses du Tonlé
Sap, et dans des arroyos de la grasse Cochinchine entre Mékong et Bassac.
J’ai louvoyé parmi les trois mille îlots calcaires de la baie d’Along, sur des
sampans à voiles orangées. J'ai compté les trois cris porte-bonheur des
geckos suspendus sous le toit de ma ca nhà, « ta kê, ta kê, ta kê ». J’ai chassé
de ma moustiquaire les margouillats translucides et me suis endormi au son
de la lancinante mélopée des crapauds buffles, ce chant plaintif qui semble
épeler les ô.
J’ai incisé le bulbe de pavot et fumé l’opium en pays H'mong, cultivé le
riz rouge et le maïs chez Thaïs et Daos, sillonné jungles et brousses pourries,
infestées de sangsues pendantes, de serpents verts invisibles et d’anophèles
goulues. J’ai voyagé à dos d’éléphant des Cardamomes aux Bolovens. J'ai
côtoyé des princes Chams, dormi à Po Nagar, fuit devant les redoutables
pillards Pavillons Noirs qui camouflaient leurs larcins dans les grottes
calcaires du Yen Thé, refuges futurs de Hô Chi Minh et des siens. J'ai chassé
ông cop, monsieur le tigre, chez les moïs, Rhadés, Rhés, Edês, Sêdangs. J'ai
assisté aux victoires de Courbet sur terre et sur mer. J'ai accompagné,
légionnaires et turcos, à la prise de Son Tay, le repère de Luu Vinh Phuoc, le
chef chinois des Pavillons Noirs, surnommé le vieux phoque insaisissable.
J’ai assisté Mgr Puginier à la construction de la cathédrale St Joseph
d'Hanoï. J’ai participé avec Coupeaud, en 1930, à l’invention de son premier
cyclo-pousse.
J’ai conté maintes fois, en sirotant le spécial Martel soda chez Franchini,
à la terrasse de l’hôtel Continental, l'histoire abracadabrantesque de Charles
Marie David l’escroc, faux baron de Mayréna, premier roi blanc
autoproclamé des Sêdangs, atteint « d’un sérieux coup de bambou », qui
s’était invité un mois ici, gratuitement, en 1888.
Pour beaucoup d’autochtones, de curés évangélistes, d’aventuriers et de
militaires, que j’accompagnais dans mes lectures, les Mouhot, Garnier,
Rivière, Courbet, Paul Bert et autres, la vie là-bas ne fut que passages
désespérants. Ils mourront trop vite de fièvres des bois, de diarrhées
sanguinolentes, d'insolations ou seront trucidés, occis, décapités, fendus,
voire empalés par des ennemis cruels, chinois nattés et moustachus des
armées des Quangs, pillards Pavillons noirs, rouges ou jaunes, adversaires
résolus de l’envahisseur blanc. Cette tendance à mourir vite, victime de
l’adversité, du climat, des miasmes et des maladies inconnues, tempérait ma
fougue. La science médicale à effet colonial inventée par les merveilleux
médecins que furent Yersin, Calmette et Pasteur, la découverte de l'arbre à
18 quinine, m’aideront à surmonter la peur de contracter les fièvres
endémiques, la peste bubonique, la rage et le paludisme. Ouf ! Il fallait une
solide carcasse pour courir l’aventure !
Les amiraux Rigaud de Genouilly, Page, Charner, Bonard et bien
d'autres, le « petit maire de Cholon » un tantinet rebelle, Francis Garnier, son
collègue Doudart de Lagrée, les tirailleurs annamites et les légionnaires des
colonnes lancées à travers le Tonkin enflammé, contribueront
difficilement… et parfois brutalement à la conquête. Ils parviendront
finalement à apaiser la rébellion des pirates et insoumis chinois et offrir un
grand empire à la France de Clémenceau.
J’ai accompagné par la lecture tous ces aventuriers dans la création de
l’Union Indochinoise, de sa naissance, le 17 octobre 1887, jusqu’à sa
disparition, en août 1954, après la conférence de Genève, summum
irrémédiable du gâchis politique généré, en seulement huit ans, par les
egouvernants d’une IV République à bout de souffle.
La riche Indochine, productrice de riz, de café, d’épices, de gomme de
latex, d’étain, de charbon, de bois précieux, réservoir d’hommes courageux
et intelligents ne soulevait pas encore en moi de questionnements négatifs,
l’idée de l’existence possible d’une exploitation outrancière et avilissante des
autochtones par le puissant colonisateur français !
Les colonies signifiaient pour moi, l’aventure outre-mer et une mise en
valeur des pays bonnement conquis, achetés ou rattachés par un traité
quelconque pour apporter le bonheur et la modernité généreuse des Français
aux autochtones incultes. L’exploitation des richesses à des fins mercantiles,
1qui profitait plus aux colons qu’aux nhà quê , n’était pas explicite dans mon
Mallet et Isaac !
Durant la seconde guerre de libération dite du Viêt-Nam qui succéda à
2, des celle d’Indochine, les rebelles sudistes qu’on appellera viêt công
communistes opposés aux royalistes alliés aux Yankees, remplaçaient les
révolutionnaires indépendantistes staliniens du front viêtminh, qui avaient
combattu les « pacificateurs » de la reconquête française en 1946.
Pierre Schoendoerffer filmera « La Section Anderson », dans le secteur
de Kantum, après avoir imaginé sur pellicule le repli en catastrophe vers
Diên Biên Phu, puis Tao Tsai, début mai 1954, de la section de tirailleurs
eLao encadrés de quatre européens. L’errance de ces soldats de « La 317
section » commandée par un jeune sous-lieutenant, Jacques Perrin, assisté

1 Nguoi nhà quê (paysan) réduit à nhà quê devient un diminutif vulgaire qui se traduit par
"bouseux".
2 Viêt công est le raccourci de Viêt Nam công san (Viêt Nam rouge).
19 d’un ex adjudant de la Wermarch, Bruno Cremer, reste par sa véracité, un
pur chef d’œuvre.
Les images d’horreurs crevaient les écrans de télévision et emplissaient
nos journaux. Souvenez-vous de cette terrifiante photo, prise le 8 juin 1972
aux environs de Cu Chi, qui fera la Une de la revue Life et sera reprise par
de nombreuses revues. Ce cliché de la gamine hagarde, la minuscule Phan
Thi Phuc, le corps gravement atteint par le napalm balancé sur son village
par un aviateur sudiste, qui courait avec ses frères. Elle fuyait nue et brûlée,
sur une route sans nom, implorant le secours qui lui viendra heureusement
d’un photographe intrépide que le hasard avait mis là.
Le Cambodge, le Laos voisin et le Viêt-Nam seront les réceptacles de 7,3
millions de tonnes de bombes américaines, de munitions diverses et de 40
millions de litres de défoliants, dont le terrifiant agent orange, la dioxine qui
continue encore de nos jours et continuera longtemps encore, à modifier la
génétique humaine de ces pays. Guerre horrible, aux trois millions de
victimes auxquelles s’ajoutent celles des camps de rééducation communistes,
les goulags, qui entraîneront la fuite sur la mer, de deux millions de boat
people vers une liberté illusoire. Nous avons suivi sans sourciller,
spectateurs silencieux et désengagés à peine choqués, la guerre démentielle
faite par les néo-colonialistes US.
Ensuite, quand survint la tragédie concentrationnaire du Cambodge, la
machiavélique autodestruction de sa population livrée à la folie sanguinaire
des Khmers Rouges de Saloth Sar, alias Pol Pot « le frère n°1 » ami de Mao,
nous resterons muets et immobiles. Incrédules, les observateurs ne réagiront
que bien tardivement. Hommes politiques et intellectuels de toute obédience
vont ignorer l’appel au secours des Khmers, qui couraient à leur génocide.
C’est huit mois après la prise de Phnom Penh et son évacuation, que des
reporters renommés, maquilleurs de plume progressistes, sympathisants de la
1révolution tel Jean Lacouture , commenceront seulement à s’interroger sur
l'ordre nouveau imposé par l’Angkar et sur le bonheur « infligé » à la
population khmère mise en transhumance. Un bonheur différent de celui
qu’ils avaient annoncé.
Je pensais souvent à l’Indochine, aux protectorats et à la colonie d’avant
guerre, ces pays de rêve décrits dans les livres et je cherchais des excuses
aux interrogations qui m’assaillaient. Pourquoi ces liens fraternels
perduraient toujours heureusement malgré nos manquements, notre lâchage
et nos erreurs. En étions-nous dignes ?

1 Nouvel Observateur des 24 et 31 mai 1976. Lacouture donne de Pol Pot une image idyllique
de sauveur du Cambodge.
20 Pourquoi les souffrances de ces peuples communisés par la force, sans
doute par notre faute, furent ignorées des Français coresponsables de leurs
malheurs ? Observateurs muets de leurs combats fratricides, nous refusions
de voir l’innommable. Méritaient–ils un tel désintérêt ?
Pourtant chez ces peuples meurtris, Kinh, Khmer ou Lao et chez les
minorités amies de toutes confessions, bouddhiste, catholique, taoïste,
animiste que nous avons abandonnés à l’ordre nouveau, puis ignorés tels des
objets encombrants, perdure encore le souvenir du passé et une attirance
pour le blanc poilu, au long nez et cheveux de paille, le Falang, le Barang, le
1Tay, le Phap ou le Phan-khoai , qui était venu conquérir et coloniser leur
epays au 19 siècle.
J’ai voulu rechercher le mythe Indochinois qui hante toujours nos parents.
J’ai parcouru les pays et j’ai retrouvé, avec un grand bonheur, des racines
françaises encore bien ancrées. Les traces de notre passé colonial sont là, et
l’attestent. Ce sont des ponts métalliques à structure Eiffel qui ont échappé
aux intensifs bombardements américains, des routes, anciennes voies
provinciales ou coloniales, utilisées comme aires de séchage du paddy. C’est
le tissu de canaux rectilignes du delta du Mékong, le chemin de fer à voie
métrique où circulera «la Rafale», les gares, les somptueux bâtiments, Hôtels
de ville et des Postes de Saïgon, Hanoï et Phnom Penh, les édifices
administratifs rococo devenus jaunes pisseux, palais présidentiels et théâtres
opéras, l’imposant marché arts-déco de Phnom Penh, les fières églises et
belles cathédrales, bien entretenues par la diaspora et très vivantes. Notre
belle langue survit dans la mémoire des anciens. Chez les lycéens, elle
recommence à être gentiment babillée, apprise en troisième langue...après
l’anglais. Perdurent au Cambodge, au Laos, en Annam et en Cochinchine,
des rues, des hôpitaux, des lycées au nom français. Subsistent aussi des
coutumes et des habitudes surannées importées là-bas, il y a cent trente ans,
la baguette de pain blanc, le café filtre, le beefsteak frites et les crêpes
bretonnes…de riz, côtoient encore le traditionnel béret basque des joueurs de
boules et de belote.
Au Tonkin et au Laos, le communisme s’est appliqué à gommer le passé,
faisant sien de l’héritage colonial tout en le critiquant, incapable de
l’entretenir. L’accueil légendaire, la gentillesse et la mémoire des gens
simples n’ont pas disparus par décret totalitaire. Les rues au nom français ont
été débaptisées au Viêt-Nam sauf quelques unes. Pierre Nguyên T..., un ami
francophone sudiste « rééduqué cinq années dans les camps de travail »,
nous dit que la roue de la fortune tourne et l'espoir du renouveau ne l’a
jamais quitté malgré sa mise au ban, lui classé élément « malsain ».

1 Les appellations falang en lao, barang en khmer, phan-khoai en chinois, tay ou phap en
viêtnamien, désignent le blanc, le Français.
21 A Dalat, ville française par excellence, haut lieu du colonialisme, comme
l'a écrit Vô Nguyên Giap, j’ai visité le Couvent des Oiseaux, rapetissé,
1tronqué et j’ai bavardé avec les petites bonnes sœurs enjouées du domaine
de Marie. Du récent golf pour touristes Japonais au lac Xuan Huong et
jusqu’au marché couvert, les gens pédalent. Ce ne sont plus des cycles
Hirondelles de St Etienne, mais des vélos chinois… de contrebande. La
promenade sur les bords du lac, d’ou l’on voit sur les hauteurs voisines, les
typiques villas françaises des années trente, nous conduit vers la gare, copie
conforme de la gare de Deauville. Ce bel édifice est désormais figé dans un
silence anachronique, faute d’argent le trafic avec la plaine est interrompu.
Les locomotives du petit chemin de fer à crémaillère rouillent à fond de quai,
n'attendant que le touriste, l’amateur de photos souvenirs, pour une
promenade limitée.
C'est à Dalat, le petit Paris, que j’ai décidé de raconter l’Indo-Chine et ce
qu’y fut la geste française. Dans un assemblage chronologique, avec ses
gloires, ses malheurs et ses mensonges, mon manuscrit n'est qu'un
assemblage historique de seconde main, un tant soit peu critique. Je me suis
appuyé sur une bibliographie basique, Connaissance du Viêt-Nam de Pierre
Huard et Maurice Durand (Ecole française d'Extrême-Orient), la Geste
Française en Indochine de Georges Taboulet, Les guerres d'Indochine de
Philippe Franchini (Pygmalion) et d’autres sources, bulletins d’associations,
archives militaires, journaux intimes, récits de voyages, anecdotes vécues
par des amis militaires et civils, français et indochinois, et des notes
personnelles provenant d’amis viêtnamiens. Il est émaillé de faits véridiques,
parfois drolatiques, héroïques ou incroyables, peu connus, voire ignorés de
2bien des Français . Il se veut partisan et irrévérencieux à l'encontre de
certains hommes politiques. Je me suis appesanti plus longuement sur le
final, le conflit et la décolonisation ratée, conflit que l’on appelle la guerre
d'Indochine, conflit de tricheurs, où il n'y eut que des perdants. Cinquante
cinq ans plus tard, des faits volontairement tus se dévoilent, les archives sont
devenues accessibles, les tabous politiques résistent mais finissent par
tomber et le jugement de l’histoire sur cette période n’est qu’un réquisitoire
implacable. A la libération, en Indochine, nos manquements furent énormes.
Lors de son retour à Saïgon, le 27 décembre 1946, chargé de mission par
Léon Blum, Leclerc confiait, désabusé, à son entourage : « Il y a trop de
gens ici qui s’imaginent que c’est en remplissant un fossé de cadavres

1 Une grande partie de l’ancien couvent a été réquisitionné pour y installer une école de cadres
communistes.
2 La guerre d'Indochine a été sciemment effacée des mémoires et ramenée à peu de chose dans
les livres d’enseignement de l’histoire, un vrai tour de passe-passe, alors qu'elle fut capitale,
autrement importante et plus cruelle que le pitoyable affrontement de rétablissement de l'ordre
que l’on nous fera faire en Algérie.
22 d’annamites que l’on va rétablir un pont entre le Viêt-Nam et la France,
nous ne jugulerons plus par les armes un groupement de 24 millions
d'habitants qui prend corps et dans lequel existe une idée xénophobe et peut-
être nationale ».
Le 31 décembre, apprenant le retour de Leclerc, Hô Chi Minh, madré
révolutionnaire, lançait un vibrant appel à « son cher ami » le général. Il lui
demandait son aide pour établir une paix juste, refusant la guerre voulue par
de Gaulle et réitérant l’espoir de vivre dans un pays indépendant et réunifié,
au sein de l’Union Française. Un vœu qui semble aujourd’hui tellement
légitime et raisonnable qu’il fallait d'évidence faire l’effort d’y adhérer !
La reconnaissance de souveraineté des trois pays indochinois était alors
envisageable par les fils du pays des droits de l’homme. L’indépendance
dans une relation privilégiée était le bon sens même, un don de filiation
normal de la mère patrie. En 1946, existait a contrario chez beaucoup de
militaires, comme d’Argenlieu et Valluy, la certitude que Hô Chi Minh
jouait le mystificateur et n'était pas l'héritier fiable à qui la France pouvait
faire confiance. L’homme de Vinh n’était certes pas un démocrate au sens où
nous l'entendons. Il était aussi indépendantiste et ambitieux que son second,
Giap, mais plus politique, moins sectaire et moins haineux. Il serait puéril de
croire qu’il pouvait renier un passé de révolutionnaire marxiste-léniniste, de
1stalinien puis de maoïste et contredire l'idéologie de ses maîtres ! J’entends
aussi cette version.
Après quelques semaines passées en Asie, Leclerc, ses adjoints, Paul
Mus, l'intellectuel de gauche, et Sainteny alias Jean Roger, le gaulliste bon
teint, refusent de s'engager dans une aventure militaire incertaine. Ils ont été,
au cœur des évènements et ont opté pour l'entente cordiale. Un Viêt-Nam
libre et indépendant dans une Union Française est préférable à un conflit
armé. L’homme de Koufra, clairvoyant et lucide, modeste politique,
manquera d’audace. Les conservateurs de la colonie, colons du caoutchouc,
propriétaires terriens, fonctionnaires et militaires de la coloniale ne lui
pardonneront pas sa dureté et l’intolérance qu’il montre à son arrivée. Plus
fonceur que diplomate, il commet des maladresses blessantes. Novice dans
le contexte asiatique qu'il découvre, agressé par la vindicte de d'Argenlieu et
en désaccord avec l’attitude conservatrice des gaullistes, ses amis, il se
dérobe, refuse de s'impliquer davantage et part après s’être fâché tout rouge.
Il laisse à Marius Moutet, un ministre peu réactif, le soin de prendre la bonne
décision… qui ne sera finalement jamais prise.
La première décolonisation qu’il fallait faire sera contestée, sabotée dès le
départ, puis conduite à hue et à dia et finalement totalement ratée.

1 Tel fut le cheminement politique de Hô Chi Minh durant sa vie de révolutionnaire.
23 Amoureux sans conteste de la France qu’il a kidnappée, Charles de
Gaulle, se dévoile comme un prince de l’équivoque, de par la politique
rétrograde qu’il dicte, dès le 24 mars 1945, à son haut commissaire de
fantaisie. A sa décharge, il est mal informé de la réelle situation, par de
piètres conseillers des Forces Françaises Libres qui depuis Ceylan,
l’Australie et la Chine, se vantaient et brodaient des sornettes. Les opposants
rajouteront au pedigree de ces futurs cadres surcotés du RPF, les qualificatifs
de dangereux maladroits et d’individus sectaires imbus de leur pouvoir.
1Il met franchement à côté de la plaque . La priorité ambitieuse de Charles
de Gaulle, est de s'approprier l’exclusivité de la menée des affaires de la
France depuis le tremplin des territoires des colonies africaines, ralliées à lui
après bien des coups tordus. Il atteindra son objectif après avoir
«politiquement assassiné » son adversaire Giraud. Ralliant à sa cause de
valeureux généraux légalistes de l’armée d’Afrique, Juin, de Lattre et le
ejeunot Leclerc, promu chef de la 2 DB, l'unique division terrestre constituée
qui arborait ses couleurs, il confisquera leurs victoires et s’appropriera leur
gloire. Ses lauriers militaires personnels sont si minces qu’il subtilisera ceux
des autres. Il saura habilement récompenser les ralliés, ainsi, Koenig, exilé à
Londres, est promu « chef » des FFI, forces dont il ignore tout et se voit
èrerécompensé par le commandement de la 1 armée retiré à de Lattre, un rival
potentiel qui devient trop encombrant.
Si le Magrheb et une partie de nos colonies d’Afrique noire, ont rallié la
2sédition de l’ex secrétaire d'état à l'ambition démesurée, l’Indochine de
Decoux a pris ses distances avec lui, d’où la vindicte. Un manque
d'objectivité, voire un sectarisme, fera dire aux gaullistes que l’Indochine
avait honteusement pactisé avec les Japonais en 1940.
Les Français, civils et militaires de la colonie, sont des félons, le drapeau
tricolore qu’ils lèvent chaque matin n’arbore pas la croix de Lorraine du
ralliement, ils seront excommuniés le moment venu.
Nous épingleront le prétentieux Haut commissaire de fortune Thierry
d’Argenlieu, homme de paille du Général, amiral d’opérette, sans
compétence politique, qui s’autorisera pléthore de bévues et se fourvoiera.
Conservateur rigide et simpliste, il soufflera la discorde, manipulera le

1 Dixit Pétain qui appréciera un temps le cadet de Gaulle. Il le préservera du front jusqu’en
1916, puis en fera son valet de plume jusqu’au malentendu sur le livre « Soldat » en 1927 que
de Gaulle revendiquera totalement. Il appréciait, mais sans ménagement la logomachie
gaullienne. Il disait de lui : « Il y a lui, et son orgueil cosmique, tous les autres ont tort ». Ou
encore : « C'est un orgueilleux, un aigri, un ingrat ». (Pétain et de Gaulle, de J le Groignec.)
2 Par décision ministérielle du 22 juin 1940 (J.O du 24 juin 1940, page 4 470), le
gouvernement Pétain annulait la promotion du colonel de Gaulle au grade de général de
brigade, puis par décret du 23 juin, le mettait d'office et disciplinairement à la retraite. Ce fait
désobligeant, sera caché aux Français, afin de ne pas nuire à « l’exemplaire soldat » !
24 gouvernement par la désinformation et induira, par ses manipulations et
décisions malheureuses, trop de souffrances et de douleurs.
Plusieurs généraux en chef ne seront pas les récipiendaires, comme on dit
lors des cérémonies de médaillages, de félicitations ou de glorieux lauriers.
Nous les fréquenterons, sans les ménager au fur et à mesure de leur passage
dans l’histoire. Les malheurs engendrés ainsi que nos responsabilités, surtout
au Viêt-Nam, sont notre histoire, nous le rappellerons, même si cela fait une
vilaine tache et blesse l’honneur.
La période 1946/1954 de l’histoire de la France en Asie, ne fut pas une
sinécure pour les soldats du Corps Expéditionnaire, elle sera le premier tour
de la manivelle d’un engrenage sanguinolent. Des erreurs dramatiques seront
commises par de piètres politiciens qui se déchargeront sur des généraux
parfois sans tonus. Ces erreurs condamneront les autochtones, à subir trente
années de guerres successives évitables.
En 1954, les gouvernants et les états-majors feront le nécessaire, pour
taire et faire oublier les aberrations commises.
La France a précipité ces peuples dans le « paradis communiste », en
tentant innocemment de les en préserver. Elle a perdu dans cette dramaturgie
trop de promotions d’officiers et de sous-officiers, de soldats du rang, de
légionnaires, tirailleurs et goumiers, volontaires désignés, qui mourront pour
rien, en faisant leur métier de soldat !
Nous vivrons avec les inventeurs de l’Indochine, avec les missionnaires,
les commerçants aventuriers, les marsouins et les administrateurs coloniaux.
Ces inventeurs de l’Indochine française, promoteurs des décisions, permirent
à la péninsule de sortir du moyen âge et de la mettre en valeur. Ils sont venus
en Indochine d’abord pour secourir les Missions puis pour contrer les
avancées Britanniques qui ne se gênaient guère en Inde, Indonésie, Birmanie
et en Chine.
eIl était de bon ton, au 19 siècle, de mener une politique hégémonique et
des sommités voudront copier les Anglais et voudront donner un empire à la
France. Sans détailler le long processus, la colonisation s'appuya d'abord sur
la conquête évangélique, qui appellera la protection militaire des chrétiens
agressés, et imposera l'ouverture commerciale à la royauté vietnamienne
récalcitrante. En envoyant ses marsouins accompagnés d’une flotte militaire
dissuasive en Annam, Napoléon III pensait-il vraiment engager une mission
« civilisatrice »? Il va s’installer dans des bases de relâche pour ses navires
de guerre et de commerce, puis dans des enclaves territoriales plus
importantes conquises en représailles, et la colonisation goulue s’est mise en
marche et va revendiquer tout le pays annamite.
« Ce sont toujours les forts qui oppriment les faibles, l’argent qui
corrompt et les fusils qui font la loi ? »
25 L'aventure coloniale qui naît en Asie, devient une passion dévorante pour
les arrivants qui rêvent d’exotisme. Les colons imposent leur civilisation
judéo-chrétienne et la modernité européenne d’alors. Avec les rudiments de
médecine et d’éducation, ils amènent leurs techniques, industrielles et
agricoles. Ils assainissent des milliers d’hectares de terres jusqu’à lors
incultes. Ils adaptent des cultures nouvelles suivant les zones climatiques, ils
développent l’existant vital, le riz et modernisent l’extraction de la houille.
Dans leurs bagages, ils amènent aussi les inévitables excès inhérents à
l'intolérance du plus fort, à l'exploitation de l'homme faible et inculte qui
conduit au racisme. Ne croyons pas que tous les colons viennent uniquement
dans un but civilisateur, ils viennent pour s’enrichir comme on le leur promet
et ils useront sans ménagement du code abject de l’indigénat, qui autorise le
servage des autochtones, ce qui est moins noble et fort critiquable.
Les coloniaux Français, dans l'entre deux guerres, seront pragmatiques,
conservateurs, un tantinet perfides et plus dévergondés que les générations
pionnières. Leur communauté engendrera des « affreux », des profiteurs, des
trafiquants de tous poils, européens et asiates. Des voyous de la pègre
marseillaise et corse, attirés par les commerces licencieux et les gains faciles,
rivaliseront dans de nombreux domaines, trafics, jeux, prostitution… avec la
pègre asiatique existante.
Dans leur égoïsme avide, les français de l’Indochine d’avant 1939,
n’entendront ni ne voudront voir, les appels à la liberté, à l'autonomie, ni ne
verront poindre les prodromes d'une révolution annoncée.
Nous nous attarderons en seconde partie du livre, sur la guerre, la saga
des forces « pacificatrices » de la reconquête de 1945, le sacrifice du Corps
Expéditionnaire Français d’Extrême Orient qui se battra durant huit années
jusqu’en 1954. Le premier général en chef de ces centurions, fut le général
Philippe Leclerc, un cavalier intelligent, progressiste sans doute, fonceur,
têtu, intolérant, outrancier, humain, mais un nain politique. Il voudra
négocier l'indépendance et une paix digne avec Hô Chi Minh qu'il côtoiera,
évaluera et jugera incontournable voulant éviter l’irréparable, la guerre entre
viêtnamiens et français.
Ce soldat auréolé de succès, très vite promu au grade de général dans la
météorite gaulliste, trop sectaire à son arrivée, avait des vues prophétiques
qui pouvaient éviter l’enlisement de la France en Indochine. Ses successeurs
pris dans l’engrenage, feront durant huit ans, une vraie sale guerre coloniale,
perdue d’avance si elle devait s’éterniser et c’est ce qui se produira.
Deux généraux hors normes seront volontaires pour bien faire cette
guerre, Jean de Lattre et Raoul Salan l'éternel adjoint, le maréchal oublié. Ils
se distingueront, brillants et implacables, soldats responsables d'une
République irresponsable, soldats dignes des honneurs qu'ils recevront.
26 Au final, un Président du Conseil résolu, Pierre Mendès-France, lancera à
l'assemblée nationale, le pari fou d'arrêter la guerre. Courageusement pour
les uns, traîtreusement pour d’autres, avec une volonté inhabituelle, il mettra
un mois à stopper l’hémorragie, sans hélas se préoccuper des lendemains qui
seront cruels. Nous dirons qu'il fut efficace, imprudent et bien trop pressé de
réussir le pari de désengager la France, sans négocier à minima, la moindre
contrepartie. Ce sera « Courage fuyons ».
L’Histoire de la colonie lie de vin d’Asie s'arrête officiellement le 20
juillet 1954, au soir de la conférence de Genève. Des cessez-le-feu
s’ensuivent. Le corps expéditionnaire sera préservé. Cependant, l'agonie des
populations amies perdurera de nombreux mois au Vietnam et au Laos, voire
plusieurs années après ce fatidique 20 juillet.
La Perle de l’empire était moribonde depuis la vilaine blessure reçue de
Giap lors du désastre militaire de la RC4, entre Langson et Cao Bang. Elle
mourra bel et bien à Diên Biên Phu, décapitée par les hordes de Giap, à
peine quatre années plus tard. Le monde asiatique basculait dans un paradis
radieux.
Il était écrit que le devenir de l’Indochine se ferait sans nous Français.
Nous allions pouvoir économiser un milliard et demi de francs par jour, pour
vite aller l’investir dans le conflit algérien, nouvel attrait sanguinolent, qui
détournera l'attention, masquera notre lâcheté et permettra de faire oublier au
peuple notre cruelle défaite en Extrême-Orient. On ne parlera guère dans les
gazettes, du retour des coloniaux, fonctionnaires, natifs pieds jaunes, métis,
petits terriens, indésirables à l'issue du brillant final. Nos collaborateurs
viêtnamiens et les minoritaires amis, seront abandonnés à l'ordre nouveau et
promis aux affres de la rééducation marxiste.
Le devoir de mémoire, les regrets et la honte après le gâchis, sont des
réponses que nous apportons aux « Pourquoi ? » soulevés plus avant !
Les tergiversations des girouettes politiques et, dans la place, les bévues
conséquentes d’un homme de paille manipulé, se sont additionnées pour le
malheur de tous. Je suis persuadé que, sans perdre la face, attitude
incontournable qu’il convient d’avoir en Asie, nous aurions pu économiser
une génération d’hommes et nous serions fiers d’avoir honorablement réussi
la décolonisation, victoire de l’humanisme et de l’exception française.
Le Général et ses amis représentants de la France nouvelle, ne l’ont pas
voulu. La désinformation organisée par certains ténors tentera de donner à
Charles de Gaulle l’image usurpée d’un décolonisateur avisé. Duperie,
fourberie, imposture, sachez qu’en 1945, son conservatisme était attristant et
l'histoire devrait se souvenir des répressions coloniales de 1944 et 1945,
27 qu’il ordonna sans sourciller, pour mater les insurrections nationalistes
1marocaine et algérienne .
Quant au versatile peuple de France, il doit bien se garder de
fanfaronner. Les guerres inutiles ne peuvent être pardonnées à ceux qui les
ont provoquées et entretenues. Notre histoire résulte de nos actes. Qu’il soit
beau ou laid, exemplaire ou scélérat, notre passé doit s’écrire tel qu’il est,
sans ombre ni honte.


La gare de Dalat, est une copie de la gare de Deauville. (Cliché auteur)

1 Pour mémoire. Des répressions coloniales, sanglantes et aveugles, répondront aux
insurrections non moins sanglantes de Rabat et Fez en janvier et février 1944 et surtout de
Sétif et Guelma en mai 1945. Ces dernières fourniront les premières armes de propagande
anti-française aux révolutionnaires qui dénonceront le génocide colonialiste et s’approprieront
le crédit des martyrs.
CHAPITRE 1
LA PÉNINSULE INDO-CHINOISE, TERRES DE LÉGENDES
Les archéologues ont démontré l'existence d'une culture lithique dans le
grand sud de la Chine et dans le moyen delta du fleuve Rouge. Sur les sites
de Hoa Binh et de Bac Son, des paysans ont trouvé des instruments de
pierre, des outils d'os taillés et polis par des humains dont l’appartenance
raciale est présumée d’origine mélaneso-australoïde.
A Trung Màu, seront exhumés et datés, des céramiques, des objets usuels
travaillés, des poinçons, des grelots et des tambours de bronze. Une belle
hache pédiforme sera retrouvée à Hâ Dong, au sud de Hanoï. Ces objets
attestent de l’existence d’une civilisation culturelle mixte, chinoise et
indonésienne, qui sera dite de Dông Son. Elle se positionne à l'âge du bronze
1inférieur .
L'histoire des dynasties royales qui régneront sur ces premiers peuples
primitifs est légendaire. Elle émane de l'imagination fertile de lettrés chinois
de l'époque Tang (619-907), mille ans plus tard. Ces érudits inventeront et
feront triompher des génies et vivre des rois imaginaires, sur cette terre
2livrée à de violents conflits avec l'élément vital , l’eau, d'où elle est sortie. La
protohistoire du Viêt-Nam amalgame ces légendes fabuleuses avec les
réalités de la vie.
Le premier roi légendaire est un roi des marécages, Kinh Duong Ong qui
était fils de Chine et prince héritier. Il épousa la fille unique du roi des Eaux,
en l’an 2 879 avant notre ère. Ils eurent un fils, Lac Long Quân, qui devenu
roi à son tour, soumettra par l'épée tous les dragons démoniaques. Il régnera
sur la Chine du sud et les marécages du delta du fleuve Rouge, après avoir
épousé la déesse immortelle de la Montagne, Âu Cô.
La légende raconte qu’ils procréèrent allègrement dix huit rois
légendaires, qui vivront chacun en moyenne 145 ans, et qui vont se succéder
à la tête de ce royaume mythique du delta qu’ils appelèrent royaume de Van
Lang.

1 L'âge des métaux apparaît tardivement dans la péninsule. On situe l'âge du bronze seulement
entre 1000 et 600 ans avant J.C.
2 Le delta et la région de Hanoï seraient sortis des eaux marines vers 1 500 avant notre ère. Il
est plausible que ce sont les alluvions du grand fleuve Rouge qui ont colmaté le bas delta.
29 Vers l'an 257 avant J.C, une peuplade d’une centaine de tribus
sédentarisées, vivait dans le bassin du fleuve Rouge, dans le royaume d'Au
Lac, nom formé de la contraction de Au Cô et de Lac Long Quân. Ce peuple
qui se faisait appeler Viêt, avait émigré de la vallée du Yang Tsé Kiang d’où
il venait d’être chassé par les puissants Sô. D’autres tribus Tây Au, appelées
aussi Lac Viêt, s’installent plus au sud, dans l'ancien Van Lang devenu le
royaume d'Âu Lac du prince An Duong. La dynastie des Qin (249-206), qui
allait unifier la Chine, étendra ses conquêtes aux territoires du royaume d’Âu
Lac et vers l'an 207 avant notre ère, la protohistoire cède à l’histoire.
En 111 avant J.C, les Han antérieurs ont parachevé une réunification de
l'empire chinois. Le général Zhao Tuo (Triêu Dà en langue viêt), gouverneur
de la Chine méridionale va annexer le Nam, le pays du sud séparé du midi ,
habité par le peuple Nam Viêt ainsi que le territoire occupé par les tribus Lac
Viêt. Cette annexion et les croisements raciaux qui s'ensuivront sont à
l'origine probable de l’existence du groupe ethnique Viêt-muong et de
l'ethnie Kinh, du nom du premier roi légendaire des marécages.
Le grand pays ainsi constitué prendra nom de Nam viêt. Il est divisé en
deux grandes régions administratives, le Guangzhou au nord et le Jiaozhou
au sud. La capitale de cette immense Chine méridionale était Phiên Ngu,
localisée à l'emplacement actuel de Canton. Le Jiaozhou, composé du
1territoire du futur Tonkin et de l'Annam central, se divise alors
2administrativement en trois commanderies, le Jiaozhi , le Jiuzhen et le
Rinan. Le Nam viêt, sera appelé An Nam par les Chinois. On y parle une
langue sinisée, dérivée du muong indonésien, origine de la langue tonique
viêtnamienne. Vassalisé durant mille ans, le pays ne sortira de la tutelle
chinoise qu'en 939, après la victoire des Viêts conduits par le héros Ngô
Quyên sur l'occupant chinois, à Bach Dàng.
Les géographes balbutiants du moyen âge imaginaient l'existence d'un
pays extrême d'Est, qu'ils appelaient sans le connaître, la Chersonèse d'or ou
la presqu'île de Terra Incognita. Ensuite, des peuples venus des pays trans-
gangétiques, créeront des empires au centre et au sud de la péninsule,
annexant les micro-royaumes des premiers émigrants d'origine présumée
austro asiatique.


1 Le mot fluctuant de Coci, Cocin, Cocin près de Chine, Cocinchina, Cauchinchine,
eCochinchine, désignera d'abord le royaume du nord, le futur Tonkin. Puis au 17 siècle, les
européens l'appliquent au domaine des Nguyên, seigneurs de Hué, le futur Annam, agrandi
aux deltas du Dong Nai et du Mékong conquis par les Nguyên sur les khmers. Puis les
français désigneront la basse Cochinchine du Dong Nai et du bas Mékong sous le nom de
Cochinchine.
2 Les chinois appelèrent Jiaozhi, le pays des hommes-crocodiles, car les crocodiles pullulaient
alors dans les marécages.
30 e eDans la péninsule, du 2 au 6 siècle, un royaume de Phu Nam ou Founan,
positionné au Siam, étendu à la rive gauche du Mékong, sera fondé
probablement par une civilisation non sinisée de môn-khmer.
L’empire des marins pirates indo malais Cham, le Champa, (cham se
eprononce tiam), s’installe au 2 siècle, dans le sud Annam,
e e approximativement entre le 16 et le 12 parallèle.
e e Au 6 et 7 siècle, des envahisseurs birmans brahmanes, créent un
royaume de Chenla (Tchen-la) au centre de la péninsule.
Des tribus Thaï-Kadai, gens du nord venus de l'immense Chine,
s’installent au fil du temps, dans la haute région montagneuse du nord Laos.
Le Jiaozhou, le pays pacifié du Sud chinois, annexé par les Han, prendra
le nom d'An Nam, vers l'an 220. La population Kinh (ou Viêt), qui vit en An
Nam est celle qui bien plus tard, sera baptisée annamite par les européens.
Les populations chams, khmères, thaïs et chinoises seront, qui déplacées, qui
chassées, qui anéanties, qui asservies par la vigoureuse ethnie kinh,
prodigieusement vigoureuse.
La première dynastie officielle sera celle des Ly antérieurs (544 à 968).
Installée à Song Ping (Thàng Long, Hanoï), elle est vassale du gouverneur
chinois. Les Ly postérieurs (1010 à 1226) s’établissent à Hoa Lù puis
reviennent à Thàng Long. La dynastie suivante des Trân sera une dynastie
brève, malmenée par trois invasions mongoles en 1258, 1284 et 1288. Peu
vigoureuse, elle cèdera facilement le pouvoir aux postulants Hô.
En 1427, Lê Loï, un notable du Thành Hoa, entre dans la légende. Il
incarne la haine des Kinh contre les chinois Ming, qui depuis 1406 usent et
abusent du faible roi Hô. Lê Loï lève une armée et mène une guerre
victorieuse de six ans, écrasant l’armée des célestes à Chi-Lang. En 1428,
après avoir fait disparaître, en l’empoisonnant, le prince héritier des Hô, il
s'autoproclame empereur sous le nom de Lê Thanh Tông et fonde la dynastie
des Lê. Il est un héros mythique viêtnamien. On lui attache la belle légende
de l'épée restituée du petit lac Hoàn Kiêm à Hanoï. Lors d'une parade navale
donnée pour célébrer la victoire sur les Ming, une énorme tortue d'or sortant
du lac, aurait repris dans sa gueule, l’épée magique qu’elle avait prêtée au roi
pour combattre et chasser les chinois, puis elle disparaîtra à tout jamais dans
les eaux du lac où elle dormirait toujours.
Sous le roi Lê Thanh Tông, le grand pays du Dai-Viêt, la pièce majeure
e du futur empire colonial français, se positionne au nord du 15 parallèle.
Au sud règnent les Nguyên de Hué. Les Chams sont sans cesse repoussés
plus bas. Leur capitale, Vijaya, est rasée en 1471. Ils deviennent vassaux de
Hué, et se rassemblent dans deux enclaves minuscules, Phanri et Phanrang.
31 eA la fin du 17 siècle, les Nguyên les absorbent et mettent fin au royaume
du Champa. Insatiables, ils continueront leur descente conquérante vers les
riches plaines du Dong Naï et du Mékong, de riches territoires Khmer où ils
vont s’installer à demeure.
En ces temps anciens, l'empereur Lê réside dans la citadelle de Thàng-
Long, la capitale de l'Est, la ville du dragon qui s'élève, que l'on appelle dans
1l'usage Dông Kinh , la future Hanoï.
La dynastie des Lê postérieurs qui règne au Nord depuis quatre siècles, de
1428 à 1802, doit guerroyer sans cesse contre des postulants au trône,
d’abord contre les Mac, de 1517 à 1592, puis durant soixante dix ans contre
eles Nguyên. A la fin du 16 siècle, le véritable pouvoir n’appartient plus à
l’empereur décadent. Le pouvoir se dispute entre trois clans rivaux qui ont
accaparé et se partagent le Dai-Viêt, l'ancien Jiaozhou, jusqu’au col des
Nuages.
Au nord s’accroche le clan des Mac, depuis qu’en 1527, un gouverneur
de province, Mac Dang Dung a trucidé le roi des Lê, a usurpé le trône et
installé sa famille avec l’espoir de fonder une dynastie. Il a acheté l’aide du
gouverneur Chinois, en lui rétrocédant quelques territoires frontaliers.
Deux opposants farouches à ce clan et aux Chinois, se sont unis et lui
font la guerre. Ce sont Nguyên Kim et son gendre Trinh Kièm, des seigneurs
féodaux issus de nobles familles mandarinales Ils vont soumettre Mac Dang
Dung, qui se repliera dans la région de Cao Bang où il maintiendra un temps,
sa dynastie usurpatrice. Les Nguyên et les Trinh, vainqueurs des Mac, vont
s’entendre un temps pour restaurer la dynastie des Lê, en installant Lê Thê
Tông sur le trône. En fait ils se sont accordés en se partageant le royaume.
Les Trinh de la cour du Nord vivront à Thàng Long chez le roi et les Nguyên
de la cour du Sud, résideront à Hué. Le Nam Viêt est ainsi, déjà, partagé en
deux.
En 1533, les premiers européens arrivent. On a retrouvé un édit royal qui
2proscrit une religion nouvelle prêchée par un certain I Ni Khu , un homme
grand, à la peau blanche étrange, venu de la mer.
A partir de 1550, des religieux, de nationalités portugaise, espagnole et
italienne abordent et séjournent durant de brèves périodes dans la péninsule

1 Le Dông Kinh, en traduction chinoise, le quartier (la cour) du levant, donnera le Tonkin. Les
marins de Dupuis et de Garnier, qui déformaient les noms indigènes, l’appelleront Tunkin,
puis Tonkin. L'extension du nom francisé Tonkin s’étendra jusqu’au territoire du sud que les
Chinois appelaient « Annam ou le Repos de midi. »
2 I Ni Khu désigne un prédicateur du nom présumé de Inigo (Ignace), un prénom castillan. De
là à penser qu'il s'agissait de Inigo de Loyola, certains l’avanceront mais c'est impossible, car
Loyola né en 1491, ordonné prêtre en juin 1537 à Venise, est mort en 1556, sans jamais avoir
quitté l'Europe.
32 Indo-Chinoise. La venue en nombre des premiers missionnaires catholiques
ese situe au début du 17 siècle. Nous entrons dans l’Histoire de la péninsule
qui se rattachera, trois siècles durant, à la nôtre. (Essai sur les origines du
christianisme en pays annamites de Romanet du Caillaud)
Les Kinhs ou Viêts, dont le destin était d'être asservis à la Chine depuis
quasiment l’origine de notre ère, affirment, depuis le second millénaire, leur
désir d’avoir leur propre nation. La légitimité mandchoue des Qing qui
vassalise leur pays, est contestée. Les mandarins érudits viêts s’opposent
ouvertement au gouverneur chinois, ils rechignent à s'acquitter du lourd
tribut trisannuel, imposé par le monarque mandchou.
Dans la cité de Thàng-Long, le descendant de la dynastie restaurée des Lê
postérieurs tente de régner, soumis qu’il est à la tutelle du seigneur vassal,
1ambitieux et très puissant, le chua Trinh .
Depuis 1592 date à laquelle les Mac doivent renoncer par la force à leurs
prétentions dynastiques, l'autorité est partagée entre un roi faible, un bua, qui
n'a plus qu'une autorité nominale et les Trinh, de riches seigneurs parvenus,
maîtres de tous les leviers du petit royaume. Ils ont mis en place une
véritable monarchie parallèle et en usent. Ils se sont attribué un rôle
prépondérant, installent ou destituent les dynastes Lê et mélangent
habilement leur descendance avec celle des célestes fils du ciel et préparent
l’avenir.
Les puissants Trinh gouvernent l'ancien An Nam du nord, sans vouloir
fonder sur l’heure leur propre dynastie, ce qui irriterait l'Empereur tutélaire
chinois dont ils craignent la force militaire.
e eAu sud du Nam Viêt, dans les territoires situés entre le 18 et le 13
2parallèle, règneront à Faïfo, puis à PhuocYên, près de Hué , les seigneurs
Nguyên, qui se sont appropriés les pouvoirs de chua de la Cochinchine. Ils
sont les maîtres du sud du royaume tout en y reconnaissant la souveraineté
dynastique des Lê. La frontière avec les Trinh s'est naturellement fixée à la
rivière Gianh, au nord du Quang-Binh actuel. Dans le grand sud, ils
guerroient, conquièrent et vassalisent le Champa, repoussant vers l’ouest, les
décadents Chams, qui seront bientôt pris en tenaille entre les forces chinoises
émigrées installées à Ha Tiên et l'armée du chua Nguyên.
De 1627 à 1674, les Trinh voudront éliminer, sans y parvenir, leurs
rivaux Nguyên. De grands affrontements se répètent sans cesse aux abords
du célèbre mur de Dông Hoi et malgré leur armée bien supérieure en

1 Le chua appelé aussi maire du palais est un vice roi, une sorte de grand vizir, qui administre,
signe les actes impériaux, fait justice, reçoit les diplomates, missionnaires et voyageurs, dirige
le commerce. Il détient le pouvoir législatif et a transformé le roi en bua, un roi fainéant.
2 C'est en 1626 que le Chua Tê Tuong transfèrera sa résidence royale aux environs de Hué.
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