Indo-Chine Une histoire coloniale oubliée

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Durant plus de trois cents ans, la France a exercé là-bas son influence, au point d'en modifier le mode de vie, les croyances morales, les paysages, le tracé des frontières et la pensée de ses habitants. L'auteur raconte l'histoire, insupportable et remarquable à la fois, de l'épopée coloniale dans ces territoires d'Indo-Chine. Il conte le passé que nous avons eu de 1550 à 1955 en cette Asie du Sud-Est avec les peuples Kinh, Khmer et Lao.
Publié le : vendredi 1 février 2008
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EAN13 : 9782336284156
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INDO-CHINE

Une histoire coloniale oubliée

Recherches Asiatiques Collection dirigée par Philippe Delalande
Déjà parus François ROBINNE, Prêtres et chamanes, métamorphoses des Kachin de Birmanie, 2007. lm FRANÇOIS, La question cambodgienne dans les relations internationales de 1979 à 1993, 2006. Jeong-1m HYUN, Corée, la transition vers la démocratie sous la pression étudiante dans les années 1980,2005. Jean-Marie THIEBAUD, La présence française en Corée de la fin du XV/Ilème siècle à nos jours, 2005. Amaury LORIN, Paul Doumer, gouverneur général de l '/ndochine(1897-1902), 2004. Philippe GRANDJEAN, L'Indochine face au Japon 1940 1945,2004. Pascale COULETE, Dire la prostitution en Chine: terminologie et discours d'hier à aujourd'hui, 2003 Éric GUERASSIMOFF, Chen Jiageng et l'éducation, 2003. Jean DEUVE, Le Royaume du Laos 1949-1965,2003. Pascale BEZANCON, Une colonisation éducatrice ?, 2002. Albert-Marie MAURICE, Croyances et pratiques religieuses des montagnard\' du centre- Vietnam, 2002. Guilhem FABRE, Chine: crises et mutation, 2002. Chi Lan DO-LAM, Chants et jeux traditionnels de l'enfCmce au Viêt-Nam, 2002. Phou-ngeun SOUK-ALOUN, Histoire du Laos moderne (19302(00),2002. Philippe Le FAILLER, Monopole et prohibition de l'opium en Indochine,2001. Frédéric MAUREL, Clefs pour Sunthorn Phu, 200] . Anne V AUGIER-CHA TTERJEE, Histoire politique du Pendjab de 1947 à nos jours, 2001. Benoît de TRÉGLODÉ, Héros et Révolution au Viêt Nam, 2001. Laurent DESSART, Les Pachto unes : économie et culture d'une aristocratie guerrière, 2001. Michel BODIN, Les Africains dans la Guerre d'Indochine, 2000.
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Gérard Gilles Epain

INDO-CHINE Une histoire coloniale oubliée

L'Harmattan

@ L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2007 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan!@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-04073-1 EAN: 9782296040731

Avertissement

au lecteür

Les noms propres et communs ont été transcrits de manière à faciliter au mieux leur lecture en français. Le viêtnamien est une langue à tons dont certains n'ont pas leur équivalent traduisible dans notre langue.

PREAMBULE

Les pays de l'Indo-Chine] et leurs peuples sont à jamais intégrés à notre histoire coloniale. Il subsiste entre eux et nous, malgré bien des avatars et des avanies, un lien ténu éternel, qui est celui du cœur. Mais voilà bien que de nos jours, l'assemblage du nom histoire avec l'adjectif colonial devient un barbarisme, une indélicatesse de langage, même un anathème pour certains «Indigènes de la République» à l'esprit tortueux, polémistes impénitents en délicatesse de reconnaissance ou en mal de publicité. Notre histoire coloniale, exploitée, amalgamée à émigration, à intégration et à discrimination, provoque actuellement dans le microcosme intellectuel parisien des joutes verbales qui mettent le feu aux mémoires. Certaines mémoires avivées à discutailler affirment péremptoires que la France de l'après guerre est schizophrène. Je crois qu'elle peine à digérer son passé historique récent et son histoire coloniale. Comment expliquer autrement que depuis 1945, elle a sombré dans l'hypocrisie et dans l'autisme. Elle a tu, caché, maquillé sa mémoire récente de la seconde guerre, de sa libération nauséabonde et surtout de ses erreurs guerrières en Indochine. Après l'autre délit qui viendra avec la décolonisation algérienne, elle a cadenassé la boîte aux souvenirs, n'a jamais souhaité faire le grand inventaire, celui qui une fois pour toute, dirait ce que doit être notre mémoire collective, assemblage de mauvais et de bon, qui officialiserait enfin notre histoire coloniale. Par son attitude, elle donne libre cours aux mémoires sélectives, aux nondits et parfois au révisionnisme. Les manuels scolaires, rédigés sans contrôle objectif, suivant l'humeur politique du rédacteur, décrivent généralement notre passé historique colonial, sous des tableaux sombres qui s'assombrissent tous les jours, et font un bilan tellement négatif que l'on devrait se méfier, s'interroger et ouvrir enfin les yeux! La colonisation est une action qui consiste à occuper par la force des terres étrangères et les mettre en valeur à son profit en y implantant ses propres ressortissants, des colons. La colonisation des peuples est un fait aussi vieux que le monde, Egyptiens, Grecs et Romains s'en sont repu. Après la découverte

I Nom donné à la péninsule à l'arrivée des français, par le géographe franco danois Konrad MateBron. Il ne s'écrira que plus tard en un seul mot, par un décret de1909. Cependant jamais les fiers Viêtnamiens n'accepteront d'être appelés Indochinois.

du Nouveau Monde, les pays européens se sont livrés une course folle pour s'approprier des terres nouvelles, agrandir leur empire, dominer sans limite. Cet impérialisme fut criminel pour les faibles populations autochtones exploitées, asservies, certaines seront exterminées et en Afrique ou la traite inter ethnique et religieuse existe depuis l'aube des temps, les européens viendront s'approvisionner facilement en esclaves. Qui peut le nier? Les Français doivent-ils avoir honte de leur passé colonial? Evidemment non! Comparés à leurs voisins européens Espagnols, Portugais, Anglais, Hollandais et Allemands, ils ne furent pas les pires prédateurs ni les plus inhumains. Alors pourquoi les gouvernements postcoloniaux ont-ils toujours esquivé, retardé l'ouverture d'un débat honnête et traînent toujours les pieds à l'idée d'objecter un quelconque repentir? Leur silence a autorisé l'escamotage des faits et donné libre cours à toutes les interprétations de mauvais historiens sans scrupules. Notre histoire outre-mer ne fut certainement pas exemplaire, mais elle est la nôtre et il importe que nous l'appréhendions sans complexe. C'est ce que je vous propose de faire dans ce livre. J'ai une fascination pour les pays de l'Indochine et une grande affection pour ses habitants. J'aurais aimé vivre et mourir quelque part, là-bas, entre Mékong et fleuve Rouge. Ecrire ce livre est un moyen de dire mon attrait pour ces pays et leurs habitants, mais aussi d'exorciser un ressentiment à l'égard des piètres décolonisateurs qui parvinrent à nous faire haïr et rejeter de là-bas. Nous vivrons le gâchis généré par les menées politiques d'une poignée d'illustres personnes, au-dessus de tout soupçon. Par leur conservatisme aveugle et leurs maladresses politiques répétées, ils provoqueront un conflit armé en Indochine, entraînant à suivre, une longue guerre civile au Viêt-Nam. Plus de vingt années de combats inutiles sont imputables à ces grands hommes politiques français, célébrités encensées, pour leur vision orgueilleuse de la France. Ils souhaitaient, en 1945, recréer l'empire colonial tutélaire d'avant la guerre, sans se préoccuper de l'appétit d'émancipation des peuples indochinois sous tutelle. Ils se sont fourvoyés tragiquement, et leurs héritiers, tout en revendiquant la glorieuse succession, ont imposé le silence, aidés par l'opportun secret d'état. Leurs manquements et leurs erreurs, adroitement dissimulées ou complaisamment arrangées, ne viendront pas ternir la trop belle réputation qu'ils se sont faite et que j'affirme usurpée, de décolonisateurs avisés. Une politique paternaliste et fluctuante de désengagement sera conduite au fil de l'eau, au jour le jour, elle ne sera qu'une liquidation misérable, mais pas une décolonisation honnête.

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Les gouvernants successifs, feront tomber sur cette tragédie criminelle, doublée de forfaiture, une incroyable chape de plomb! Sitôt l'ultime «péripétie» de Diên Biên Phu, baste, l'attention sera vite détournée vers un autre théâtre bien plus attractif, l'Algérie. Dans cette compilation historique de seconde main, je raconte le prosélytisme religieux, les tentatives commerciales, la conquête militaire, la colonisation, la mise en valeur des territoires occupés qui deviendront la Perle de notre Empire, leur exploitation abusive et après les premières contractions, l'ouverture du long conflit d'indépendance jusqu'à la rétraction, abandon méprisable. A l'issue de la seconde guerre mondiale, le moment de l'émancipation était venu pour les populations dominées, de s'affranchir de la tutelle coloniale, quoi de plus normal! Et j'en suis persuadé, elles souhaitaient maintenir après, des liens privilégiés et une présence française. Les dirigeants politiques de 1945 en décideront autrement et les trop nombreux gouvernements successifs continueront de s'enferrer, ne sachant plus comment s'en sortir! Ce fut une belle histoire avec le Laos, et aussi avec le Cambodge, une occupation certes... mais sans malveillance. Avec les pays annamites, ce fut une difficile histoire d'amour et de haine. Elle deviendra une passion tourmentée avec les tonkinois, querelle exacerbée, envenimée par l'adultère communiste et le mariage espéré en mars 1946, se terminera tragiquement, pour les promis, entraînant le malheur dans les deux familles. De la guerre 1939/45, la France vaincue, tombée de son piédestal, offrait aux indochinois sous influence néfaste japonaise, l'espoir irréversible de l'indépendance. En 1946, il fallait lâcher la bride, donner la main et conduire pacifiquement ces pays vers leur émancipation, dans le sillage du bateau France, qui en valait bien d'autres, malgré l'entêtement de son commandant! Adolescent de l'après guerre, j'ai le souvenir de révoltes indigènes indépendantistes auxquelles nous ne savions répondre que par la répression brutale. La fièvre émancipatrice gagnait inexorablement toutes nos colonies, née au Viêt-Nam, elle s'étendra à l'Indochine, puis elle enflammera Madagascar, l'Afrique noire et enfin l'Afrique du nord. Les indécisions gouvernementales et l'apathie du peuple français, égoïste, mal informé, pressé de retrouver une petite vie confortable, après le cataclysme de la guerre mondiale, masqueront les cris de révolte et les soulèvements. J'ai découvert l'affaire indochinoise, par les confidences d'amis, de civils et de militaires, rapatriés de là-bas. Puis le jeune sous-lieutenant, appelé du contingent que je devins, invité à maintenir l'ordre en Algérie rebelle, très naïf et ignare à son départ, gaulliste comme Papa, débordant de certitudes à sens unique et de soif d'en découdre, reviendra éclairé par ce qu'il y vivra. C'est bouleversé, trahi et désorienté par les mensonges politiques, les menées aberrantes du moment, les trahisons et leurs cyniques incidences que je suis revenu la rage au ventre.

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Nous rééditions, en Algérie, nos âneries indochinoises comme si l'Indochine n'avait pas existé. Nous abandonnions lâchement, sur ordres supérieurs, nos amis harkis, comme six ans plus tôt, nous avions abandonné nos partisans et supplétifs indochinois des minorités Thô, Nùng, Méo, Thaï, Muong et autres Rhadé et Êdé du Tonkin et d'Annam, que nous livrions à l'ordre rouge et au génocide promis. Fanion et insigne de mon unité, avaient comme symbole l'Indochine. Palmes, citations et fourragères avaient leurs origines là-bas, gagnées au Tonkin, sur la R.C 4, entre autres. Je côtoyais des amis officiers de métier, anciens d'Indo1, des écorchés vifs, malheureux, déboussolés, exaspérés et leur amertume, que dis-je, leur mal de vivre pour certains me sembla d'abord déplacé, jusqu'à ce que je vécusse la révélation des mauvais accords du 18 mars 1962. Ils me racontaient le cataclysme tonkinois et se disaient détruits par la trahison politique. Ils étaient tous admiratifs devant l'exceptionnelle leçon de patriotisme et de courage insensé, donnés par les petits-neveux de Hô Chi Minh. Ils admettaient leur défaite militaire, n'ayant pas su, ni pu faute de moyens, contrer l'insurrection révolutionnaire marxiste des viêtnamiens du nord, mais leur honneur en avait pris un sérieux coup. Ce nouveau conflit colonial en Algérie, lui aussi évitable, où l'armée s'imposait comme on lui demandait de le faire, allait par le final, les crucifier davantage. Décidément l'armée française était un jouet aux mains de politiciens qui ne l'aimaient pas. Ces gens rééditaient leurs erreurs, promettaient, faisaient l'inverse et nous allions de nouveau nous incliner et perdre notre âme. Certains diront, sans détour, en avoir marre de se battre pour ces fantoches, qui claironnaient un jour vouloir maintenir l'Algérie Française, puis en coulisse y renonçaient, s'entremettaient avec la faction algérienne révolutionnaire la plus haineuse, le F.L.N, activaient savam-ment un référendum d'autodétermination digne d'une république bananière et joueront la drôlerie tragique d'Evian. J'ai compris et admis la rancœur des militaires de métier. Le putsch du quarteron de généraux à la retraite me parut être un aboutissement logique à la politique équivoque pour la nation, menée depuis le 13 mai 1958, par un grand français. Les gaullistes offraient sur un plateau, l'Algérie au seul et méprisable F.L.N, transformant la victoire militaire sur le terrain, en déroute politique, aux conséquences au long cours! Nous devinions la nouvelle pagaille annoncée, la nouvelle fuite en hâte, avec son cortège de civils algériens qui avaient cru en la France, de pieds noirs braillards, contestataires et perdus, de collaborateurs, de supplétifs indigènes, qui seront abandonnés et promis à une mort annoncée par le F.L.N, s'ils
I Officiers de la 2e Compagnie Saharienne Portée de Légion Etrangère basée en 1960 à Laghouat et les tringlots du 5l6e G.T à Baba Ali, Beni Messous puis à Blida.

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restaient au bled. Ce sera une Indochine bis repetita. Le choix qui leur sera laissé fut la valise ou le cercueil et surtout le cercueil. Une rancœur s'installera pour des lustres entre les extrémistes des deux peuples, de chaque côté de la méditerranée, une rancœur encore tenace aujourd'hui, car l'histoire n'a pas fait son travail. Les exactions des uns, remixées régulièrement par les médias, ne feront pas oublier les supplices compensatoires appliqués par les autres. Chacun restera sur ses positions, exigeant de l'autre, reconnaissance et excuses. Si le départ des civils franco-algériens fut une misérable fuite dans un désordre monstre, les ordres qui seront donnés aux officiers des unités supplétives, ceux des S.A.S et Makhzens, d'abandonner harkis et mokhaznis, nos frères que nous avions compromis, ne seront heureusement que partiellement suivis. Quelques milliers seront rapatriés en catimini par des chefs d'unités qui ne voudront pas entendre ces ordres et désobéiront. Honneur à eux. Pourquoi avoir imposé tant de sacrifices, fait tant de victimes, gravé tant d'épitaphes en Indochine puis en Algérie pour n'aboutir qu'à cette faillite? La liquidation malveillante de l'empire colonial d'Indochine, conduira ces pays frères vers des décennies de chaos. Elle entraînera la désintégration des plus belles unités de nos armées et la mise au banc de valeureux chefs, ceux pour qui la parole donnée et la gloire de servir la France avaient un sens. Honneur bafoué, certains se laisseront entraîner jusque dans les prisons de la République! S'il était patent que la perte des colonies ramenait la France des années soixante, à la dimension d'un petit pays sur l'échelle politique mondiale, les menées décolonisatrices guerrières qui furent prises pour en arriver à ce résultat, furent dramatiques pour tous, pour les populations colonisées et pour nos soldats républicains. La France de 1945 avait refusé la décolonisation à ses vassaux, cette erreur sera son déshonneur qui la poursuivra sans cesse et qu'elle voudra cacher, comme l'autruche cache sa tête sous son aile. Le temps est venu de l'exorciser une bonne fois pour toute!
Pour solde de tout compte.

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PREMIERE PARTIE

Découverte et colonisation

Tuàn Giao, mars 2002 L'auteur s'entretient avec un vieux thaï blanc de 92 ans, Monsieur Nông Quôc An, qui lui raconte, en français, des morceaux de sa vie durant la colonisation française et durant la guerre d'Indochine. (Cliché Auteur)

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INTRODUCTION
Hussard noir de la république laïque, mon instituteur en blouse grise régnait en souverain respecté sur sa classe. Il nourrissait, sans retenue, de son savoir éclectique, nos cervelles immatures. Il nous faisait, entre autres, découvrir avec solennité et empathie, les rudiments de l'histoire de la France. Je me souviens du livre défraîchi, rafistolé, trituré par les générations d'enfants, qu'il nous confiait à la rentrée de septembre et que nous lui rendions avant de partir en vacances, au début de juillet. C'est par ce premier manuel débordant de récits glorifiés et de gravures simplistes, que ma curiosité pour l'Histoire fut, à l'évidence, mise en éveil. Les naïves images d'EpinaI collectées dans les tablettes de chocolat, à la mode de l'après guerre, objets d'échanges aux récréations, nous permettait de constituer un panthéon personnel de héros historiques, de Vercingétorix à Jeanne d'Arc ou du sergent Bobillot à Mermoz.. Je crois situer mon intérêt pour l'histoire de mon pays, à l'époque de ma passion dévorante pour le chocolat Ménier ! Elève taquin et dissipé, j'entends encore la voix de mon maître d'école: « Gérard arrête tes singeries et va au piquet dix minutes! » Séparé de mon jumeau de table, la punition solitaire était peu redoutée, elle devenait même parfois un moment privilégié durant lequel mon imaginaire vagabondait dans le calme revenu, excitation retombée. Le gosse puni tournait le dos à la classe, debout tel un piquet, les mains sur les fesses, masqué derrière le tableau noir il ne laissait paraître aux autres que ses guiboles nues. Il appuyait du front sur la vitre d'un vieux meuble, dans lequel étaient suspendues de grandes cartes coloriées. Pivotant du nez sur la vitre embuée, il avait les yeux tantôt sur les contours des continents, tantôt sur des schémas fléchés de batailles. C'était un repaire somme toute agréable, suggestif et instructif, le choix du lieu était sûrement prémédité. Je me souviens encore du planisphère où les possessions coloniales de la France, en Afrique, en Asie, en Océanie ou Amérique, figuraient teintées couleur rouge lie-de-vin. En ces instants apaisés, face à la carte, j'affabulais et mes pensées vagabondaient. Je m'immisçais dans l'aventure coloniale de la conquête des pays couleur « lie-de-vin ». Mon choix s'orientait toujours vers l'Asie, la fascinante Asie, si lyriquement décrite dans mon premier livre d'amour pour l'Indochine, de Fernand Nathan, édition de 1941. Ce livre illustré sera ma B.D

préférée. ..avec l'histoire Sainte, manuels autrement passionnants que les rébarbatifs livres de grammaire et d'arithmétique. Le curé de mon village, le père Sardet, un doux personnage barbu, d'aspect sévère, était un ancien missionnaire. Il découvrit et encouragea la passion de son enfant de chœur en lui ouvrant sa bibliothèque. Il fut mon pourvoyeur de livres d'aventures évangélisatrices et de récits ahurissants sur les heurs et malheurs des Pères missionnaires. L'Asie me fascinait disais-je ! J'ai très vite appris des noms étranges et enchanteurs tels Goa et ceux des comptoirs de la Compagnie des Indes, puis ceux des concessions de Chine, tribut des guerres de l'opium. J'ai appris, l'histoire de la péninsule qui s'avance au sud-est de l'Asie, l'existence des royaumes hindouistes de Fou Nan, du Chen La, du royaume Cham du Champa, celui des Khmers d'Angkor, de l'existence du pays des Lao et celui des Kinh, ces conquérants chinois du Jiaozhou. J'y découvrais le Nam Viêt, territoire colonisé par les empereurs Han où vivaient des tribus à peau foncée, vulgairement appelés des Moïs, des sauvages. C'était très loin, à douze mille kilomètres de ma province poitevine, que se trouvait la fascinante et mystérieuse Indo-Chine, en deux mots, terre récemment investie par des français. J'étais attiré par les dragons, les génies légendaires, les rois mythiques que l'on disait créateurs de ces pays qui deviendront la «Perle de nos colonies », et je retenais par cœur des dithyrambes enchanteurs: « L 'Indo-Chine, ensemble de pays soumis aux rigueurs des moussons et aux typhons possède dix climats simultanés et l'été éternel. Des peuples
colonisateurs avides de ses richesses s

y sont

installés à jamais.

Elle est

couverte de hautes montagnes, de vallées fertiles à terre rouge, de jungles, de brousses sombres, impénétrables, et de forêts de Lim, le bois de fer. C'est un pays d'eaux, de collines, de rivières, de marais, de lacs, de cascades. Les fruits sy cueillent à foison. Les mers poissonneuses, du golfe du Tonkin au golfe du Siam, baignent trois mille kilomètres de côtes et créent des pays de salines et des îles d'Eden. Des terres noires nouvelles ont été conquises par I 'homme sur les boues deltaïques du Mékong et du fleuve Rouge. Et partout on y voit, à l'infini, un camaïeu de verts et de jaunes. Ce sont des rizières étagées, assemblées à perte de vue en curieux damiers pour géants ». Pour moi, gamin de dix ans, le pays de cocagne se trouvait là-bas! J'ai lu, parcouru avidement et passionnément tous les vieux écrits que je trouvais dans les greniers de mes grands parents, journaux et revues d'avant la grande guerre, relatant l'épopée originelle, l'Illustration, le Petit Journal, ensuite Historia, Historama et tous les vieux livres que je dénichais, poussiéreux et jaunis par les ans, récits glorifiés de l'aventure coloniale en Indochine. J'ai ainsi, tout gamin, vécu en rêves avec les premiers évangélisateurs jésuites, avec les premiers commerçants bordelais, avec le commandant du

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Catinat, avec les soldats marins de la Royale qui remonteront fleuve Rouge et Mékong sur leurs canonnières à vapeur. J'ai côtoyé des courageux, des intrépides, des mercantis comme Jean Dupuis, un voyageur représentant placier de l'époque, et aussi des aventuriers en quête d'ors, découvreurs de territoires, avides de richesses, inconscients et fous, comme le faux baron de Mayréna, qui s'était auto- proclamé Marie 1er, roi des Sêdangs, et bien des négociants qui troquaient, échangeaient, achetaient et parfois trucidaient avant qu'ils ne le fussent. J'ai découvert de merveilleux paysages de rizières étagées adossées au Phan Si Pan et à la cordillère Truong Son. J'ai fréquenté Henri Mouhot, Auguste Pavie et Déo Van Tri, appris les classiques à la petite étude chez des mandarins érudits, tous lauréats littéraires du Temple de Confucius de HanoÏ. J'ai triché avec les fourbes régents annamites et chassé les pirates. Plus tard, j'ai même vu des bonzes nationalistes s'enflammer de désespoir et mourir en public. A Hué, j'ai partagé la couche de beautés aux pieds de lotus et fréquenté les étudiantes en ao dài blanc et chapeau conique, toutes descendantes des concubines des rois d'Annam. J'ai appris les subtilités du langage fleuri, déclamé des poèmes du chef d'œuvre national, le Kim Vân Kièu, de Nguyên Du et comme il se doit, j'ai fustigé mon ego, mon moi haïssable1. Je me suis régulièrement assoupi au théâtre classique, sur l'épaule de ma voisine. Le tintamarre des gongs et la stridence mélancolique de la flûte de bambou accompagnée de la cithare à seize cordes et des tambourins finissaient toujours par me réveiller au final crucial. J'ai dégusté ces excitants de l'appétit que l'on nomme hoa mei, xi mui, les xùp pho ga et hu tiêu, les mets délicieux que sont le bun cha, le chà ca muong, le ho bay mon, les nems, le riz gluant assaisonné au nuôc mam riche en protéines, les banh cuon et autres chà bap. Je me suis repu du gâteau du nouvel an lunaire, le banh chung et de fruits exotiques, pommes de lait, pitahayas, les fruits du dragon, goyaves, longanes, ramboutans chevelus, caramboles, jaques, mangoustans, papayes et letchis. J'ai fui le prahok des khmers et vomi le durian, ce melon épineux à l'odeur puissante de gorgonzola avancé, à laquelle se mêlent des relents d'égouts fétides! J'ai pêché les crevettes à l'épuisette dans les eaux boueuses du Tonlé Sap, du Bassac et dans des arroyos de la grasse Cochinchine. J'ai louvoyé parmi les trois mille îlots calcaires de la baie d'Along, en tirant des bords sur des sampans à voiles orangées. J'ai compté les « ta kê, ta kê, ta kê », ce cri porte1 Chez l'asiate éduqué suivant la philosophie Confucéenne, tout ce qui lui appartient ainsi que sa propre personne doit paraître modeste et humble à son interlocuteur, qui est ainsi toujours valorisé. Il parlera de sa chétive carcasse, de sa sordide masure, de sa maigre richesse, de son obéissante soumission! Ces politesses ne sont que des mots convenus d'un rituel asiatique souvent hypocrite.

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bonheur des geckos accrochés au plafond de ma ca nha. J'ai chassé de ma moustiquaire les margouillats translucides et me suis endormi au son de la lancinante mélopée des crapauds buffles qui épellent les o. J'ai incisé le bulbe de pavot et trafiqué l'opium en pays Hmong, cultivé le riz rouge et le maïs chez Thaïs et Daos, sillonné jungles et brousses pourries, infestées de sangsues suspendues, de serpents verts et de goulues anophèles femelles. J'ai voyagé à dos d'éléphant des Cardamomes aux Bolovens. J'ai côtoyé des pirates Chams, dormi à Po Nagar, fuit devant les redoutables pillards Pavillons Noirs qui camouflaient leurs larcins dans les grottes calcaires de moyenne région, refuges futurs de Hô Chi Minh et des siens. J'ai chassé le tigre chez les mOÏs, Rhadés, Rhés, Edês, Sêdangs. J'ai assisté aux victoires de Courbet sur terre et sur mer. J'ai accompagné, légionnaires et turcos, à la prise de Son Tay, le repère de Luu Vinh Phuoc, le chef chinois des Pavillons Noirs, surnommé le vieux phoque insaisissable. J'ai aidé Mgr Puginier à construire la cathédrale St Joseph d'Hanoï. Je me suis adonné à la mécanique pour inventer en 1930, avec Coupeaud, le fameux cyclo-pousse. J'ai raconté maintes fois à des amis l'histoire de Charles-Marie David, ce faux baron de Mayréna, premier roi fou des Sêdangs, attablés autour des verres de Martel soda, à la place supposée qu'il occupa durant un mois à la terrasse du Continental. Pour beaucoup d'autochtones, de prêtres, d'aventuriers et de militaires, que j'accompagnais en lectures, les Mouhot, Garnier, Rivière, Courbet ou Paul Bert et bien d'autres, la vie là-bas ne sera que passages désespérants. Ils mourront trop vite de fièvres alors inconnues, de diarrhées sanguino-lentes, d'insolations ou seront trucidés, occis, décapités, fendus, voire empalés par des ennemis cruels, chinois nattés et moustachus des armées des Quangs, pillards Pavillons noirs, rouges ou jaunes, annamites adversaires résolus de l'envahisseur blanc. Cette tendance à mourir vite, victime de l'adversité, du climat, des miasmes et des maladies inconnues, m'impressionnait. La science médicale à effet colonial mise en œuvre par les merveilleux médecins Yersin, Calmette et Pasteur et la découverte de l'arbre à quinine, m'aideront à vaincre ma peur de contracter les fièvres endémiques, la peste bubonique humaine, la rage et le paludisme. Ouf! Une solide santé assurée était un minimum rassérénant et un atout indispensable pour un coureur d'aventures! Les amiraux Rigaud de Genouilly, Page, Charner, Bonard et bien d'autres, le petit maire de Chaton, un tantinet rebelle Francis Garnier, son ami Doudart de Lagrée, les tirailleurs annamites et les légionnaires des colonnes lancées à travers le Tonkin enflammé, contribueront...il est vrai, souvent sans douceur et fort difficilement... à sa conquête. Ils parviendront finalement à l'apaiser et offrir un grand empire à la France de Jules Ferry. J'ai accompagné tous ces aventureux dans la création de l'Union Indochinoise, de sa naissance officielle, le 17 octobre 1887, jusqu'à sa disparition, en août 1954, après la conférence de Genève, summum 20

irrémédiable du gâchis politique généré, en seulement huit ans, par une IVe République à bout de souffle. La riche Indochine, productrice de riz, de café, d'épices, de gomme de latex, d'étain, de charbon, de bois précieux, d'hommes courageux et intelligents ne soulevait pas encore en moi, l'idée de l'existence possible d'une exploitation outrancière et de l'avilissement des autochtones par le puissant arrivant français! Les colonies signifiaient pour moi, l'aventure outre-mer et une mise en valeur des pays bonnement conquis, achetés ou rattachés par un traité quelconque pour apporter le bonheur et la modernité généreuse des Français aux autochtones incultes. L'exploitation de leurs richesses à des fins mercantiles, qui profitaient plus aux colons qu'aux nhà quê1, n'était pas claironnée ouvertement dans mon Mallet et Isaac! Durant la seconde guerre dite du Viêt-Nam qui d'Indochine, les rebelles sudistes qu'on appellera viêt cônl, adversaires des sudistes royalistes alliés aux Yankees, révolutionnaires indépendantistes staliniens du viêtminh, qui les « pacificateurs» de la reconquête française. succéda à celle des communistes remplaçaient les avaient combattu

Pierre Schoendoerffer filmera « La Section Anderson », dans le secteur de Kantum, après avoir imaginé sur pellicule le repli en catastrophe vers Diên Biên Phu, puis Tao Tsai, début mai 1954, de quarante tirailleurs Lao et de quatre européens. L'histoire des soldats de « La 317e section» commandée par un tout jeune sous-lieutenant, rôle magistralement interprété par l'acteur Jacques Perrin. Les images d'horreurs crevaient les écrans de télévision et emplissaient nos journaux. Souvenez-vous de cette terrifiante photo, prise le 8 juin 1972 aux environs de Cu Chi, qui fera la Une de la revue Life et sera reprise par de nombreux hebdomadaires. Ce cliché de la gamine hagarde, la minuscule Phan Thi Phuc, le corps gravement brûlé par le napalm balancé sur son village par un aviateur sudiste, qui courait avec ses frères, fuyant nue, sur une route sans nom, implorant le secours qui lui sera heureu-sement apporté par le photographe intrépide que le hasard avait mis là. Le Cambodge, le Laos voisin et le Viêt-Nam seront les réceptacles de 7,3 millions de tonnes de bombes américaines, de munitions diverses et de quarante millions de litres de défoliants, dont le terrifiant agent orange, la dioxine qui continue encore de nos jours et continuera longtemps encore, à modifier la génétique humaine de ces pays. Guerre horrible, aux trois millions de victimes auxquelles s'ajoutent celles des camps de rééducation
I Nguoi nhà quê ( paysan) réduit à Nhà quê devient un diminutif vulgaire qui se traduit par "bouseux". 2 Viêt công est le raccourci de Viêt Nam công san ou Viêt Nam rouge.

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communistes, les goulags, qui entraîneront la fuite sur la mer, de deux millions de boat people vers une liberté illusoire. Nous avons suivi sans tressaillir, spectateurs silencieux et désengagés à peine choqués, la guerre démentielle faite par les néo-colonialistes U.S. Ensuite, quand survint la tragédie concentrationnaire du Cambodge, la machiavélique autodestruction de sa population livrée à la folie sangui-naire des Khmers Rouges de Saloth Sar, alias Pol Pot «le frère nOl » ami des chinois, nous resterons muets et immobiles. Incrédules, les observateurs ne réagiront que bien tardivement. Hommes politiques et intellectuels de toute obédience ont d'abord ignoré l'appel au secours des Khmers, prémisse à leur génocide.C'est huit mois après la prise de Phnom Penh, que de grands reporters maquilleurs de plume, journalistes progres-sistes sympathisants de la révolution, tel Jean Lacouture\ commenceront seulement à s'interroger sur l'ordre nouveau imposé par l'Angkar et sur le bonheur« infligé» à la miséreuse population khmère mise en perpétuelle transhumance. Je pensais souvent à l'Indochine, aux trois protectorats et à la colonie d'avant la guerre, ces pays de rêve décrits dans les livres et je cherchais des excuses aux interrogations qui m'assaillaient. Pourquoi ces liens fraternels perdurent heureusement malgré nos manquements, notre lâchage et nos erreurs. En sommes nous dignes? Pourquoi les souffrances de ces peuples communisés de force, sans doute par notre faute, furent ignorées des français coresponsables de leurs malheurs. Observateurs muets de leurs combats fratricides, nous avons refusé de voir et de raconter, haut et fort, l'innommable? Pourtant chez ces peuples meurtris, Kinh, Khmer ou Lao et les minorités pacifiques amies d'autrefois, bouddhistes, catholiques, taoïstes, animistes, que nous avons abandonnés à l'ordre nouveau, puis ignorés tels des objets encombrants, perdure encore le souvenir du passé et une attirance pour le Falang, le Barang, le Tay, le Phap ou le Phan-khoai2, qui était venu conquérir et coloniser leur pays au 1ge siècle. J'ai voulu accéder au mythe Indochinois. J'ai visité, puis revisité les pays et j'ai retrouvé, avec un grand bonheur, des racines françaises encore bien ancrées. Les traces de notre passé colonial sont là, nos constructions et créations l'attestent. Ce sont des ponts à structure Eiffel qui ont échappé aux intensifs bombardements des américains, des routes, anciennes voies provinciales ou coloniales, qui servent toujours d'aires de séchage au paddy des paysans riverains. C'est le tissu de canaux rectilignes du delta du Mékong, le chemin de fer à voie métrique où circulait «la Rafale», les gares, les
1 Nouvel Observateur des 24 et 31 mai 1976. Lacouture donne de Pol Pot une image idyllique de sauveur du Cambodge. 2 Les appellations falang en lao, barang en khmer, phan-khoai en chinois, fay ou phap en viêtnamien, désignent le blanc, le Français.

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somptueux bâtiments que sont les Hôtels de ville et les Hôtels des Postes de Saïgon, Hanoï et Phnom Penh, les édifices administratifs rococo devenus jaunes pisseux, palais résidentiels et théâtres, l'imposant marché arts-déco de Phnom-Penh, les fières églises et belles cathédrales, peu entretenues certes, toujours fréquentées. Notre belle langue survit chez les anciens, les survivants. Chez les lycéens, elle recommence à être gentiment babillée, apprise en troisième langue...après l'anglais. Perdurent au Cambodge, au Laos, en Annam et en Cochinchine, des rues, des hôpitaux, des lycées de nom français. Subsistent aussi des coutumes et des habitudes surannées importées là-bas, il y a cent trente ans, la baguette de pain blanc, le café filtre, le beefsteak frites et les crêpes.. .de riz, côtoient encore le traditionnel béret basque des joueurs de boules et de belote. Au Tonkin et au Laos, le communisme s'est appliqué à gommer le passé colonial, faisant sien de l'existant tout en le critiquant, incapable de l'entretenir. Cependant l'accueil légendaire, la gentillesse et la mémoire des gens simples ne peuvent disparaître par décret politique totalitaire. Le nom des rues a changé certes au Viêt-Nam mais la vie continue, comme le dit Pierre Nguyên T..., un ami francophone «rééduqué cinq années dans les camps de travail gratuits offerts par les nordistes », la roue tourne et l'espoir revient malgré une mise au ban par les autorités communistes. J'ai retrouvé le Couvent des Oiseaux, rapetissé, tronqué] et bavardé avec de petites bonnes sœurs enjouées du domaine de Marie, à Dalat, ex ville française par excellence, haut lieu du colonialisme, comme l'écrit VÔ Nguyên Giap. Autour du récent golf pour Japonais, du lac Xuan Huong au marché, les gens pédalent. Ce ne sont plus des cycles Hirondelles de St Etienne, mais des vélos provenant de la contrebande chinoise. La promenade sur les bords du lac, d'où l'on aperçoit sur les hauteurs voisines, les typiques villas françaises des années trente, nous mène vers la gare, copie conforme de la gare de Deauville. Ce bel édifice est désormais figé dans un silence anachronique, faute d'argent le trafic avec la plaine est interrompu. Les motrices du petit chemin de fer à crémaillère rouillent à fond de quai, n'attendant plus que le touriste amateur de photos souvenirs. C'est à Dalat, le petit Paris, que j'ai décidé de raconter l'Indo-Chine et ce que fut la geste française. Dans un assemblage chronologique, avec ses gloires, ses malheurs et ses mensonges le manuscrit, qui n'est qu'une interprétation historique de seconde main, s'est appuyé sur une biblio-graphie basique, Connaissance du Viêt-Nam de Pierre Huard et Maurice Durand (Ecole française d'Extrême-Orient), la Geste Française en Indo-chine de Georges Taboulet (Adrien-Maisonneuve), Les guerres d'lndo-chine de Philippe Franchini (Pygmalion.), d'archives militaires, de jour-naux intimes de colons, de récits de voyages, d'anecdotes vécues par des familiers militaires et civils,
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Une grande partie de l'ancien couvent a été réquisitionné pour y installer l'école des cadres

communistes.

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&ançais et indochinois et de notes personnelles provenant d'amis viêtnamiens. Il est émaillé de faits véridiques, parfois drolatiques, héroïques ou incroyables, peu connus, voire ignorés de beaucoup de &ançais 1. Il se veut partisan et irrévérencieux à l'encontre de certains hommes politiques. Je me suis appesanti plus longuement sur le final, le conflit de la décolonisation ratée, que les Historiens ont appelé la guerre d'Indochine, un conflit de tricheurs, où il n'y eut que des perdants.Cinquante cinq ans plus tard, des faits volontairement tus sont dévoilés, les archives sont accessibles, les tabous politiques résistent mais finissent par tomber et le jugement de l'histoire de cette décolonisation est un réquisitoire implacable. En 1945, en Indochine, nos manquements furent énormes. Lors de son retour à Saïgon, le 27 décembre 1946, chargé de mission par Léon Blum, Leclerc confiait, désabusé, à son entourage: « Il y a trop de gens ici qui s'imaginent que c'est en remplissant un fossé de cadavres d'annamites que l'on va rétablir un pont entre le Viêt-Nam et la France, nous ne jugulerons plus par les armes un groupement de 24 millions d'habitants qui prend corps et dans lequel existe une idée xénophobe et peut-être nationale ». Le 31 décembre, apprenant le retour de Leclerc, Hô Chi Minh, vieux révolutionnaire madré, lançait un vibrant appel à « son cher ami» le général. Il lui demandait son aide pour établir une paix juste, refusant la guerre voulue par les siens et réitérant l'espoir de vivre dans un pays indépendant et réunifié, au sein de l'Union Française. Un vœu qui semble aujourd'hui tellement légitime et raisonnable qu'il fallait d'évidence faire l'effort d'y adhérer! La reconnaissance de souveraineté des trois pays indochinois, je le crois fermement, était alors envisageable par les fils du pays des droits de l'homme. L'indépendance dans une union privilégiée était le bon sens, un don de filiation normal de la mère patrie. En 1946, existait a contrario chez beaucoup de militaires, comme d'Argenlieu et Valluy, la certitude que l'ambitieux politique Hô Chi Minh jouait le mystificateur et n'était pas l'héritier fiable à qui la France pouvait faire confiance. L'homme de Vinh n'était certes pas un démocrate au sens où nous l'entendons. Il était aussi indépendantiste et ambitieux que l'était Giap, même moins sectaire et moins haineux. Il serait puéril de croire qu'il pouvait renier un passé de révolutionnaire marxiste-léniniste, stalinien puis de maoïste2 et contredire l'idéologie de ses maîtres! J'entends aussi cette version. Après les premières semaines passées en Asie, Leclerc, ses adjoints, Paul Mus l'intellectuel de gauche et J. Roger-Sainteny, gaullistes bon teint, refuseront pourtant de s'engager dans une aventure militaire incertaine. Ils avaient, au vécu des évènements, opté pour l'entente cordiale. Un Viêt-Nam
lLa guerre d'Indochine a été sciemment effacée des mémoires et ramenée à peu de chose dans les livres d'enseignement de l'histoire, un vrai tour de passe-passe, alors qu'elle fut capitale, autrement importante et plus cruelle que le pitoyable affrontement de rétablissement de l'ordre que l'on nous fera faire en Algérie. 2 Tel fut le cheminement politique de Hô Chi Minh.

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libre et indépendant dans une Union Française était préférable à un conflit armé. L'homme de Koufra, clairvoyant et lucide, conscient de ses faiblesses politiques, manquera d'audace. Les conservateurs de la colonie, colons du caoutchouc, propriétaires terriens, fonctionnaires et militaires de la coloniale ne lui pardonneront pas l'attitude dure et intolérante qu'il aura à son arrivée. Plus fonceur que diplomate, il commettra des maladresses blessantes. Novice dans le contexte asiatique qu'il découvre, agressé par la vindicte de d'Argenlieu et par l'attitude conservatrice des gaullistes, ses amis, il se dérobera, refusera de s'impliquer davantage et partira après s'être fâché tout rouge. Il laissera au ministre Marius Moutet le soin de prendre la bonne décision... qui ne sera finalement jamais prise. La première décolonisation qu'il fallait réaliser fut refusée, sabotée dès le départ, puis conduite à hue et à dia et finalement totalement ratée. Amoureux sans conteste de la France qu'il a kidnappée, Charles de Gaulle, le prince de l'équivoque, met à côté de la plaquel, de par la politique étriquée qu'il dicte, dès le 24 mars 1945, à son haut commissaire et aux ministres intègres. A sa décharge, il est mal informé de la situation réelle par de piètres conseillers des F.F.L (Forces Françaises Libres) mal avisés sur l'Indochine, qui depuis les Indes, Ceylan, l'Australie et la Chine brodent des idioties. Certains rajouteront au pedigree de ces futurs cadres du R.P.F, les qualificatifs d'ignorants, d'aveugles, de maladroits dangereux et de sectaires imbus de leur récent pouvoir. La priorité ambitieuse de l'homme, Charles de Gaulle, est de s'ap-proprier l'exclusivité de la menée des affaires de la France, à la libération, depuis le tremplin des colonies africaines, ralliées après bien des coups tordus. Il atteindra son objectif après avoir « suicidé» Giraud. Utilisant pour sa cause les valeureux généraux légalistes de l'armée d'Afrique, Juin, de Lattre, et Leclerc, le jeunot rallié, promu chef de la 2e D.B, l'unique division terrestre constituée qui arbore les couleurs gaullistes,il s'attribuera leur gloire. Ses lauriers militaires personnels étaient si minces qu'il profitera de ceux des autres. Il saura habilement récompenser les ralliés, ainsi, Koenig, exilé à Londres sera promu «chef» des F.F.I dont il ignore tout. Il se verra récompensé par le commandement de la 1ère armée qui sera retirée à de Lattre, un rival trop gênant. L'Afrique du nord et une partie de l'Afrique noire colonisée, viendront à reculons rejoindre la sédition2 de l'ex sous secrétaire d'état, à l'ambition démesurée. L'Indochine sous Decoux prendra ses distances.
1 Dixit Pétain qui appréciait beaucoup le cadet de Gaulle. Ille préservera du ITontjusqu'en 19l 6, puis en fera son valet de plume jusqu'au malentendu du livre « Soldat» en 1927 que de Gaulle revendiquera. Il appréciait, mais sans ménagement la logomachie gaullienne. Il disait de lui: « Il y a lui, et son orgueil cosmique, tous les autres ont tort ». Ou encore: « C'est un orgueilleux, un aigri, un ingrat ». (extrait de Pétain et de Gaulle, de J le Groignec.) 2 Par décision ministérielle du 22 juin 1940 (J.O du 24 juin 1940, page 4 470), le gouvernement 25

Un manque d'objectivité, voire un sectarisme, fera dire aux gaullistes que l'Indochine avait honteusement pactisé avec les Japonais en 1940. Les français, civils et militaires de la colonie, furent considérés comme des félons, le drapeau tricolore qu'ils levaient chaque matin n'arborant pas la croix de Lorraine, ils devront être excommuniés le moment venu. J'épinglerai le carmélite ambitieux, le haut commissaire de fortune Thierry d'Argenlieu, homme de paille du Général, amiral d'opérette, sans compétence politique, vaniteux et louvoyant qui s'est autorisé autant de bévues et à fourvoyé notre pays. Conservateur rigide et simpliste, il a soufflé la discorde, manipulé le gouvernement en le désinformant et induit, par ses manipulations et décisions malheureuses, trop de souffrances et de douleurs. Certains militaires en chef ne seront pas non plus les récipiendaires, comme ils disent pour les médaillages, de félicitations ou de glorieux lauriers. Nous les fréquenterons, sans les ménager au fur et à mesure de leur passage dans l'histoire de l'avant dernier et décisif conflit que des dirigeants français avaient voulu, entretenu, conservatisme colonial aidant, mal conduit et perdu comme ils perdront le suivant. La somme des malheurs engendrés ainsi que nos responsabilités, surtout au Viêt-Nam, font partie de notre histoire, nous le rappellerons, même si cela fait une vilaine tache et blesse encore l'honneur. En 1954, les gouvernants et les états-majors feront le nécessaire, pour taire et faire oublier les aberrations commises. La période 1946/1954 de I'histoire de la France en Asie, sera le premier tour de la manivelle d'un engrenage sanguinolent sans frein. Une succes-sion d'erreurs dramatiques sera commise par des apprentis politiciens qui se déchargeront sur trop de médiocres généraux. Ces erreurs condamneront les autochtones, qui n'en demandaient pas pis, à subir trente années de guerres successives, assurément évitables. Nous avons précipité ces peuples dans l'étreinte du paradis com-muniste, en tentant innocemment de les en préserver. Nous avons perdu dans cette dramaturgie trop de promotions de jeunes officiers, sous-officiers et de soldats, engagés volontaires, légionnaires, tirailleurs et goumiers volontaires désignés, qui mourront pour rien, en faisant leur métier! Gardons en mémoire les découvreurs que furent les premiers missionnaires, les aventuriers coloniaux, les militaires et les premiers administrateurs. Ces gens furent les inventeurs de l'Indochine française, les promoteurs des décisions, ceux qui permirent à la péninsule de sortir du moyen âge et agirent pour la mettre en valeur. J'ai appris que nous étions venus en

Pétain annule la promotion du colonel de Gaulle au grade de général de brigade, puis par décret du 23 juin, de Gaulle sera mis d'office et disciplinairement, à la retraite. Ce fait désobligeant de sa carrière, sera complaisamment caché aux Français afin de ne pas nuire à « l'exemplaire soldat» !

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Indochine pour secourir les Missions mais aussi pour contrer les avancées des Britanniques qui ne se gênaient guère en Inde, Indonésie, Birmanie et en Chine. Il était de bon ton, au 1ge siècle, d'avoir une politique hégémonique et des sommités influentes voulurent constituer un empire. Sans détailler son processus, la colonisation s'appuya d'abord sur la conquête évangélique, qui nécessitera une protection militaire de la chrétienté établie et autorisera l'ouverture commerciale. Napoléon III engagera une mission « civili-satrice » en envoyant ses marsouins avec une flotte militaire dissuasive, qui s'installera par la force, d'abord dans les premières enclaves territoriales, bases de relâche des navires de commerce puis dans le pays tout entier. L'aventure coloniale naissante en Asie, deviendra une passion attirante pour les nouveaux venus qui vont adorer son exotisme et voudront s'en approprier des parcelles. Les Français tenteront d'imposer leur civilisation judéo-chrétienne et leur modernité. Avec les bienfaits de base de la médecine et de l'éducation, ils amèneront des techniques industrielles et agricoles d'assainissement des terres. Ils adapteront des cultures nouvelles aux climats et développeront les exploitations minières existantes. Dans leurs bagages, ils amèneront aussi, les inévitables excès inhérents à l'intolérance, à l'exploitation de l'homme faible et inculte qui conduira parfois au racisme. Ne croyons surtout pas que les colons viendront uniquement pour construire des écoles et des hôpitaux, ils viendront pour s'enrichir sans ménagement, usant d'un code de l'indigénat particulièrement abject autorisant le servage des autochtones, ce qui est beaucoup moins noble et très critiquable! Les générations de l'entre deux guerres, seront moins généreuses, plus pragmatiques, plus conservatrices, plus perfides et aussi plus dévergondées que les générations pionnières. Elles engendreront des « affreux », des trafiquants de tous poils, chez les européens et chez les asiates. Des voyous marseillais et corses attirés par les commerces prohibés et les gains faciles, rivaliseront dans de nombreux domaines avec la pègre asiatique. Dans leur égoïsme avide, les résidents français de la colonie d'avant 1939, n'entendront ni ne voudront voir, les appels à la liberté, à l'autonomie, ni ne verront poindre les prodromes d'une rébellion annoncée pour y parvenir. Nous nous attarderons, sur la saga vécue par les forces « pacificatrices », de l'épopée de la reconquête, le sacrifice offert à un Corps Expéditionnaire Français d'extrême orient qui se battra durant huit années, de 1946 à 1954. Le premier chef de ces centurions, le général Philippe Leclerc, un cavalier progressiste, intelligent, têtu, intolérant mais rayonnant de sympathie, outrancier, audacieux, souhaitait négocier l'indépendance et une paix digne avec Hô Chi Minh qu'il avait reconnu incontournable, côtoyé et évalué. Il voulait éviter que l'irréparable se produise entre viêtnamiens et français.

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Ce beau soldat auréolé de succès, très vite promu général dans la météorite gaulliste, trop sectaire à son arrivée, avait des idées avancées et des vues prophétiques qui pouvaient éviter l'enlisement de la France en Indochine. Les généraux qui lui succéderont, pris dans l'engrenage, feront durant huit ans, une vraie sale guerre coloniale, perdue d'avance si elle devait s'éterniser, ce qui se produira. Deux généraux hors normes, qui savaient se battre, seront volontaires pour le faire, Jean de Lattre et Raoul Salan, l'éternel adjoint, le maréchal oublié. Ils se distingueront, brillants et implacables, soldats responsables d'une République irresponsable, soldats dignes des honneurs qu'ils recevront. Un Président du Conseil audacieux, Pierre Mendès-France, lancera un pari avec l'assemblée nationale, celui d'arrêter la guerre. Courageusement pour les uns, traîtreusement pour d'autres. Avec une volonté inhabituelle, il mettra un mois à stopper l'hécatombe, sans hélas se préoccuper des lendemains qui seront cruels. Nous dirons qu'il fut efficace mais bien imprudent et bien trop pressé de réussir son pari de désengager la France sans négocier à minima la moindre contrepartie. L'histoire de la colonie lie de vin d'Asie s'arrêtera officiellement le 20 juillet 1954, au soir de la conférence de Genève. Des cessez-le-feu s'ensuivront. Le reste du corps expéditionnaire sera sauvé. Cependant, l'agonie des populations amies perdurera durant de nombreux mois, voire plusieurs années après ce fatidique 20 juillet. La perle de l'empire était moribonde depuis la vilaine blessure reçue de Giap lors du désastre militaire de la R.CA, entre Langson et Cao Bang. Elle mourra bel et bien à Diên Biên Phu, décapitée par Giap, à peine quatre années plus tard. Le monde asiatique basculait dans un paradis radieux. Il était écrit que le devenir de l'Indochine se ferait sans nous. Nous allions pouvoir économiser un milliard et demi de francs par jour, pour vite aller l'investir dans le conflit algérien, nouvel attrait sanguinolent, qui détournera l'attention, masquera notre lâcheté et permettra de faire oublier à la masse populaire notre cruelle défaite en Extrême-Orient. On ne parlera guère dans les gazettes, du retour des métropolitains, des natifs pieds jaunes, des métis indésirables, des fonctionnaires, des petits terriens, tous devenus apatrides à l'issue de ce bril1ant final. Nous abandonnerons nos collaborateurs viêtnamiens, les populations minoritaires amies, qui, livrées à l'ordre nouveau subiront les affres de la rééducation marxiste! Le devoir de mémoire, les regrets et la honte après un tel gâchis, sont des réponses aux « Pourquoi? » soulevés plus haut! Les tergiversations politiques et les bévues conséquentes d'un homme de paille manipulé, se sont malencontreusement additionnées pour le malheur de tous. Je suis persuadé que, sans perdre la face, attitude incontournable qu'il convient toujours de préserver en Asie, nous aurions pu économiser une 28

génération d'hommes et pourrions être fiers d'avoir réussi honorablement notre première décolonisation, une victoire de l'humanisme et de l'exception française. Le Général, ses amis et d'autres représentants de la France sclérosée de l'époque, ne l'ont pas voulu. La désinformation organisée par certains ténors voudra donner à Charles de Gaulle l'image usurpée de grand décolonisateur avisé. Duperie, fourberie, imposture, sachez qu'en 1945, son conservatisme était attristant et l'histoire devrait se souvenir des répressions coloniales de 1944 et 1945, qu'il ordonnera pour mater les insurrections nationalistes marocaine et algériennel. Quant au versatile peuple français, il doit bien se garder de donner des leçons! Les guerres inutiles ne peuvent être pardonnées... à ceux qui les ont provoquées et entretenues. Notre histoire est la somme de notre passé. Qu'il soit beau ou laid, exemplaire ou scélérat, il doit s'écrire tel quel, sans ombre ni honte et peut être oublierons nous que: «Ce sont toujours les forts qui oppriment les faibles, l'argent qui corrompt et les fusils qui font la loi! »

La gare de Dalat, est une copie de la gare de Deauville. (Cliché auteur)

I Pour mémoire. Des répressions coloniales, sanglantes et aveugles, répondront aux insurrections non moins sanglantes de Rabat et Fez en janvier et février 1944, de Sétif et Guelma en mai 1945. Elles offriront les premières armes de propagande anti-française aux révolutionnaires algériens qui dénonceront le génocide colonialiste et s'approprieront un crédit de martyrs.

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La descente conquérante, Le nam tiên des Viêts.

Le Guangzhou est la province chinoise. Le Jiaozhou est une commanderie, vassale du gouverneur Chinois.
(Schéma de l'auteur)

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CHAPITRE 1

La péninsule indo-chinoise,

terres de légendes

Les recherches archéologiques ont démontré l'existence d'une culture lithique dans le grand sud de la Chine et dans le moyen delta du fleuve Rouge. Sur les sites de Hoa Binh et de Bac Son, des paysans trouvent des instruments de pierre, des outils d'os taillés et polis par des êtres humains dont l'appartenance raciale est mélaneso-australoïde. A Trung Màu, furent découverts et datés, des céramiques, des objets travaillés, des poinçons, des grelots et des tambours de bronze. Une belle hache pédiforme sera exhumée du site de Hâ Dong, au sud de Hanoï. Ces trouvailles d'objets usuels attestent de l'existence d'une première civilisation, d'influence culturelle mixte, chinoise et indonésienne, qui est dite de Dông Son et se positionne à l'âge du bronze inférieurl. L'histoire des dynasties royales qui régneront sur ces peuples primitifs est légendaire. Elle émane de l'imagination fertile de lettrés chinois de l'époque Tang (619-907). Ces érudits inventeront et feront triompher des génies et des rois imaginaires, sur cette terre livrée à de violents conflits avec l'eau l'élément vitae d'où elle est issue. La protohistoire du Viêt-Nam amalgame allègrement des légendes fabuleuses avec les dures réalités de la vie d'alors. Le premier roi légendaire serait un roi des marécages, Kinh Duong Ong. Il était fils de Chine et prince qui épousa la fille unique du roi des Eaux, en l'an 2 879 avant notre ère. Ils eurent un fils, Lac Long Quân, qui devenu roi à son tour, soumettra par l'épée tous les dragons démoniaques. Il régnera sur la Chine du sud et les marécages du delta, après avoir épousé la déesse immortelle de la Montagne, Âu Cô. Ils procréèrent allègrement dix huit rois légendaires, qui vivront chacun en moyenne 145 ans, et qui vont se succéder à la tête de ce royaume mythique qu'ils appelèrent royaume de Van Lang. Vers l'an 257 avant J.C, une peuplade d'une centaine de tribus sédentarisées, vivait dans le bassin du Fleuve Rouge, dans le royaume d'Âu Lac, nom formé de la contraction de Âu Cô et de Lac Long Quân. Ce peuple qui se fait appeler Viêt, a émigré de la vallée du Yang Tsé Kiang d'où il fut
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L'âge des métaux apparaît tardivement dans la péninsule. On situe l'âge du bronze seulement

entre 1000 et 600 ans avant le. 2 Le delta et la région de Hanoï seraient sortis des eaux marines vers 1 500 avant notre ère. 11est plausible que ce sont les alluvions du grand fleuve Rouge qui ont colmaté le bas delta.

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chassé par les puissants SÔ. Les tribus Nam viêt se sont arrêtées en Chine méridionale. D'autres tribus Tây au, appelées aussi Lac viêt, se sont installées plus au sud, dans l'ancien Van Lang devenu le royaume d'Âu Lac du prince An Duong. La dynastie des Qin (249-206), qui allait unifier la Chine, étendra ses conquêtes aux territoires du royaume d'Âu Lac et vers l'an 207 avant notre ère, la protohistoire devient histoire. En III avant J.C, les Han antérieurs ont parachevé une réunification de l'empire chinois. Le général Zhao Tuo ou Triêu Dà en langue viêt, gouverneur de la Chine méridionale va annexer le Nam, le pays du sud séparé du midi, habité par le peuple Nam viêt ainsi que le territoire occupé par les tribus Lac viêt. Cette annexion et les croisements raciaux qui s'ensuivront sont à l'origine probable de l'existence du groupe ethnique Viêt-muong et de l'ethnie Kinh, du nom du roi légendaire. Le grand pays ainsi constitué prendra nom de Nam viêt. Il comprendra deux grandes régions administratives, le Guangzhou au nord et le Jiaozhou au sud. La capitale de cette immense Chine méridionale était Phiên Ngu, localisée à l'emplacement actuel de Canton. Le Jiaozhou, composé du territoire du futur Tonkin et de l'Annam central!, se divise alors administrativement en trois commanderies, le Jiaozhi2, le Jiuzhen et le Rinan. Le Nam viêt, sera appelé An Nam par les Chinois. On y parle une langue sinisée, dérivée du muong indonésien, origine de la langue à tons viêtnamienne. Vassalisé durant mille ans, le pays ne sortira de la tutelle chinoise qu'en 939, après la victoire des Viêts sur l'occupant chinois, à Bach Dàng. Les géographes balbutiants du moyen âge imaginaient l'existence d'un pays extrême d'Est, qu'ils appelleront sans le connaître, la Chersonèse d'or ou la presqu'île de Terra Incognita. Ensuite, des peuples venus des pays trans-gangétiques, créeront des empires au centre et au sud de la péninsule, annexant les micro royaumes des premiers émigrants d'origine présumée austro asiatique. Dans le sud, du 2e au 6e siècle, un royaume de Phu Nam ou Founan, positionné au Siam étendu à la rive gauche du Mékong sera fondé probablement par une civilisation non sinisée de môn-khmer. L'empire du Champa des marins pirates indo malais cham, venus par la mer, (cham se prononce tiam), s'installera au 2e siècle, dans le sud Annam, approximativement entre le l6e et le l2e parallèle. Puis durant le 6e et le 7e
Le mot fluctuant de Coci, Cocin, Cocin près de Chine, Cocinchina, Cauchinchine, Cochinchine, désignera d'abord le royaume du nord, le futur Tonkin. Puis au l7e siècle, les européens l'appliquent au domaine des Nguyên, seigneurs de Hué, le futur Annam, agrandi aux deltas du Dong Nai et du Mékong conquis par les Nguyên sur les khmers. Puis les fiançais désigneront la basse Cochinchine du Dong Nai et du bas Mékong sous le nom de Cochinchine. 2 Les chinois appelèrent Jiaozhi, le pays des hommes-crocodiles, car les crocodiles pullulaient alors dans les marécages. ]

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siècle, un royaume de Chen la ou Tchen-la, installé par des envahisseurs birmans brahmanes, régnera au centre de la péninsule. Des tribus Thaï kadai, gens du nord descendus de l'immense Chine, s'accrocheront au fil du temps, aux montagnes du nord du Laos. Le Jiaozhou, le pays pacifié du sud chinois, annexé par les Han, prendra le nom d'An Nam, vers l'an 220. La population Kinh (ou Viêt), qui vivait en An Nam sera celle qui bien plus tard, sera baptisée annamite par les européens. Les populations Chams, Khmères, Thaïs et Chinoises seront, qui déplacées, qui chassées, qui anéanties, qui asservies par la vigoureuse ethnie conquérante Viêt, prodigieusement expansionniste. Leur première dynastie régnante sera celle des Ly antérieurs (544 à 968) installée à Song Ping (Thàng Long), elle est vassale du gouverneur chinois. Les Ly postérieurs (l010 à 1226) s'établiront à Hoa Lù puis reviendront à Thàng Long. La dynastie suivante des Trân sera une dynastie courte, malmenée par trois invasions mongoles en 1258, 1284 et 1288. Peu vigoureuse, elle abandonnera facilement le pouvoir aux postulants Hô. En 1427, Lê Loï, un notable du Thành Hoa, entre dans la légende. Il incarnera la haine des Viêts contre les Chinois Ming, qui sont revenus en 1406 et abusent du faible roi Hô. Lê Loï lève une armée et mènera une guerre victorieuse de six ans, écrasant l'armée des célestes à Chi-Lang. En 1428, après avoir fait disparaître en l'empoisonnant le prince héritier des Hô, il s'autoproclame empereur sous le nom de Lê Thanh Tông et fonde la dynastie des Lê. Il deviendra un héros mythique viêtnamien. On lui attache la belle légende de l'épée restituée du petit lac Hoàn Kiêm d'Hanoï. Lors d'une parade navale donnée pour célébrer la victoire sur les Ming, une énorme tortue d'or sortant du lac, aurait repris dans sa gueule, l'épée magique qu'elle avait prêtée au roi pour combattre le chinois, avant de disparaître à tout jamais dans les eaux du lac où elle dort toujours. Sous le roi Lê Loï naîtra le grand pays du Dai-Viêt, au nord du ISe parallèle, la pièce majeure du futur empire colonial français. Au sud, les chams décadents seront vaincus et repoussés encore plus au sud. Leur capitale, Vijaya, sera rasée en 1471. Ils tenteront de subsister dans deux enclaves minuscules, Phanri et Phanrang, tributaires de Hué. A la fin du 17e siècle, les Nguyên ont absorbé le Champa. Après l'assimilation du petit peuple des marins lndo-malais et l'élimination du royaume de Champa, les viêts iront à la conquête des riches plaines du Dong Naï et du Mékong, le pays des khmers. La dynastie des Lê postérieurs régnera durant quatre siècles sur le DaiViêt, de 1428 à 1802, non sans devoir s'opposer sans cesse par la force aux nombreux prétendants, les Mac, de 1517 à 1592 puis aux Nguyên. En ces temps reculés, l'empereur Lê réside dans la citadelle de ThàngLong, la capitale de l'Est, « la ville du dragon qui s'élève», que l'on appelle dans 33

l'usage Dông Kinh\ la future Hanoï. A la fin du 16e siècle, le véritable pouvoir n'appartient plus à l'empereur Lê, totalement décadent. Il se dispute entre trois clans rivaux qui ont accaparé et se partagent le Dai-Viêt, l'ancien Jiaozhou, jusqu'au col des Nuages. Au nord s'accroche le clan des Mac, depuis qu'en 1527, un gouverneur de province, Mac Dang Dung a trucidé le roi des Lê et tente de fonder une dynastie. Il tentera même de soudoyer le gouverneur Chinois, en lui rétrocédant quelques territoires frontaliers pour acheter son aide. Deux opposants farouches à ce clan et aux chinois, Nguyên Kim et son gendre Trinh Kièm, des seigneurs féodaux issus de nobles familles mandarinales vont s'unir et lui faire la guerre. Ils soumettront Mac Dang Dung, qui se repliera dans la région de Cao Bang où il maintiendra un temps, sa dynastie usurpatrice. Les Nguyên et les Trinh, finalement vainqueurs des Mac, vont s'entendre pour restaurer la dynastie des Lê, en installant Lê Thê Tông sur le trône. En fait ils se sont accordés à se partager le royaume. Les Trinh de la cour du Nord vivront à Thàng Long chez le roi et les Nguyên de la cour du Sud, résideront à Hué. Le Nam Viêt sera ainsi partagé en deux. En 1533, les premiers étrangers blancs arrivent. On a retrouvé un édit royal qui proscrit déjà une religion prêchée par un certain I Ni Khu2, un homme étrange venu de la mer. A partir de 1550, des religieux, de nationalité portugaise, espagnole et italienne abordent et séjournent durant de brèves périodes dans la péninsule Jndo-Chinoise. La venue des premiers visiteurs catholiques, avec mission d'évangélisation, se situe au début du 17e siècle. Nous entrons dans l'histoire avec les Viêts qui se rattachera, trois siècles durant, à la nôtre. (Essai sur les origines du christianisme en pays annamites de Romanet du Caillaud) Les Viêts, dont le destin était d'être asservis à la Chine depuis quasiment l'origine de notre ère, affirment depuis le second millénaire leur désir d'appartenir à une nation propre. La légitimité mandchoue des Qing qui vassalise le pays, est contestée. Les mandarins viêts s'opposent ouvertement au gouverneur chinois et rechignent à s'acquitter du tribut trisannuel, imposé par le monarque mandchou.

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Le Dông Kinh, en traduction chinoise, le quartier (la cour) du levant, donnera le Tonkin. Les

marins de Dupuis et de Francis Garnier, qui déformaient les noms indigènes, l'appelleront Tunkin, puis Tonkin. L'extension du nom francisé Tonkin s'étendra au territoire du sud que les chinois appelaient « Annam ou le Repos de midi. » 2 I Ni Khu désigne un prédicateur du nom présumé de Inigo (Ignace), un prénom castillan. De là à penser qu'il s'agissait de Inigo de Loyola, certains l'avanceront mais c'est impossible, car Loyola né en 1491, ordonné prêtre en juin 1537 à Venise, est mort en 1556 sans jamais avoir quitté l'Europe.

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Dans la cité de Thàng-Long, le descendant de la dynastie restaurée des Lê postérieurs tente de régner, soumis qu'il est à la tutelle du seigneur vassal, ambitieux et très puissant, le chua Trinh] . Depuis 1592 date à laquelle les Mac ont dû renoncer par la force à leurs prétentions dynastiques, l'autorité est partagée entre un roi faible, devenu bua, qui n'a plus qu'une autorité nominale et les Trinh, de riches seigneurs héréditaires, maîtres de tous les leviers du petit royaume. Ils ont mis en place une véritable monarchie parallèle et en usent. Ils se sont attribué un rôle prépondérant, installent ou destituent les dynastes Lê et mélangent habilement leur descendance avec celle des célestes fils du ciel. Les Trinh gouvernent malignement l'ancien An Nam du nord, sans vouloir fonder leur propre dynastie, ce qui ne manquerait pas d'irriter l'Empereur tutélaire chinois, dont ils craignent la puissance militaire. Au sud du Nam Viêt, dans les territoires situés entre le ISe et le l3e parallèle, régneront à Faïfo, puis à Phuoc Yên, près de Hué2, les seigneurs Nguyên, qui se sont approprié les pouvoirs de chua de Cochinchine. Ils sont les maîtres du sud du royaume tout en y reconnaissant la souveraineté dynastique des Lê. La frontière avec les Trinh s'est naturellement fixée à la rivière Gianh, au nord du Quang-Binh actuel. Au grand sud, ils guerroient, conquièrent et vassalisent le Champa, repoussant au Cambodge ancien, entre Dông Nai et Mékong, les survivants Chams, pris en tenaille entre les forces chinoises émigrées installés à Ha Tiên et l'armée du chua Nguyên. De 1627 à 1674, les Trinh tenteront d'éliminer, sans y parvenir, leurs rivaux Nguyên. De grands affrontements se répéteront sans cesse aux abords du célèbre mur de Dông Hoi et malgré leur armée bien supérieure en nombre, après sept dures campagnes, le chua du Dông Kinh devra reconnaître l'indépendance des Nguyên qui se proclamèrent Seigneurs de la Cochinchine. La paix s'instaurera entre ces deux familles après 47 ans d'affrontements, favorisant l'expansion du royaume Nguyên3 dans la région cambodgienne du bas Mékong. Le nam tiên, la descente conquérante sera interrompue, par la révolte des insurgés Tây Son.
Le chua appelé aussi maire du palais est un vice roi, une sorte de grand vizir, qui administre, signe les actes impériaux, fait justice, reçoit les diplomates, missionnaires et voyageurs, dirige le commerce. Il détient le pouvoir législatif et a transformé le roi en bua, un roi fainéant. 2 C'est en 1626 que le Chua Tê Tuong transfèrera sa résidence royale aux environs de Hué. 3 Au 17e siècle, aucun Etat, Chine comprise, n'entretenait des armées permanentes aussi fortes que celles des deux chua réunis. Dans « Relations des missions et voyages apostoliques de l'année 1672» il est écrit que: Les Trinh ont des armées de cent et de six-vingt mille hommes et des flottes effroyables. Quand au Seigneur de Hué, avec 15 à 16 000 hommes, qui sont fréquemment dépassés, il a souvent avancé au Nord, jusqu'à huit à dix journées au delà de Dong Hoi. L'armement des Nguyên, qui provient d'échanges commerciaux avec les Portugais, est plus moderne et bien supérieur à celui des Trinh.
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En 1771, trois frères révoltés, natifs de Tây Son, une petite ville montagnarde proche de Quy Nhon, entreprendront une jacquerie contre leur seigneur Nguyên, prétextant sa gabegie, l'accroissement des impôts les pillages incessants, les corvées et abus qui engendraient la misère. Avec une armée de paysans sans cesse plus nombreuse, les frères Nhac, Huê et Lû, progresseront vers le Sud, insurgeant les provinces, redistribuant dit-on généreusement aux paysans, les terres conquises. En fait, suivant les écrits de l'évêque Jean Labartette, les insurgés Tây Son sont aussi mécréants que les Nguyên, ils commettent mille abominations et leur conquête territoriale entraîne d'autres abus. Famine et endémie de peste apparaissent. N'empêche qu'ils vont réussir à conquérir les deux royaumes. D'abord vers le sud, en octobre 1777, ils sont à Saïgon, attaquent et enlèvent la citadelle. Le seigneur Nguyên est fait prisonnier, et décapité. En 1786, ils retournent leurs attaques vers le nord et prennent Hué, en juillet 1786. Remontant vers la capitale, Nguyên Huê s'empare de Thàng Long, élimine la famille des Trinh, détruit le palais et le vieux roi Lê Hiên Tôngl devra pour survivre, faire alliance, anoblir l'usurpateur et lui donner la main de sa fille. Une période troublée commence alors avec les Tây Son. Après avoir éliminé les Trinh et vont devoir combattre et refouler les chinois venus secourir leur vassal de Thàng Long. Ils les battront à Dông Da en 1789, puis mettront en grand péril l'existence des Nguyên, souverains dans le sud de la péninsule. Seul le jeune prince héritier, Nguyên Anh, le futur empereur Gia Long, survivra au massacre des siens grâce à l'aide d'un missionnaire français, l'évêque d'Adran, qui l'aidera à s'enfuir de Cochinchine, en embarquant vers l'île de Thô Chan, située à 130 miles au large de la pointe de Camau où ils arrivent le 6 février 1784. C'est dans ce contexte de guerres seigneuriales intestines et de crises violentes que le vicaire apostolique de la Cochinchine, Mgr Pigneau de Behaine, évêque d'Adran, qui s'est réfugié à Pondichéry, percevra dans la guerre civile entre Annamites, une occasion providentielle de se gagner la faveur du prince, postulant monarque, sur l'heure pourchassé. Il devine là, les avantages que la religion catholique et... peut-être aussi le royaume de France, peuvent tirer de ces évènements. Moyennant des droits commerciaux, la liberté religieuse et des acquis territoriaux, il promet à Nguyên Anh, de lui procurer l'appui militaire de la France pour l'aider à chasser les usurpateurs.
I

Les souverainsLê n'étaient que des rois bien qu'ils se fissent appeler empereursà l'image des

Chinois. En 1806, Nguyên Anh pourra légitimement se faire appeler empereur car il aura un roi vassal en la personne du roi du Cambodge.

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CHAPITRE 2

Premières missions, premiers contacts et premières ambassades
Un siècle avant notre ère, le peuple des Parthes, fixé au sud-est de la mer Caspienne, assurait un commerce caravanier avec les peuples de l'Asie centrale. Les soieries tissées, les balles de bourre de soie, les épices, porcelaines et papier en provenance de l'empire des Qin, de Cathaya et de Chine, parvenaient aux Romains par une route marchande qui ne s'appelait pas encore la route de la soie. Ce sera par cette route ancienne des marchands, que dès le l3e siècle, les premières ambassades de l'église catholique romaine partiront vers l'Orient extrême, vers la Tartarie du grand souverain mongol, vers la Terra Incognita. En 1245, sous l'impulsion du Pape Innocent N, deux missions chrétiennes sont dépêchées vers les mongols qui déferlent et jettent l'effroi aux portes de l'Europe, afin de conclure une paix et tenter de les convertir. Les marchands disent que des hordes se sont arrêtées sur les bords du Danube. Partent à peu de temps d'intervalle, les missions du franciscain Jean de Plan Carpin, et celle des dominicains Ascelin de Crémone et André de Longjumeau. On dit le khan de grande tolérance religieuse, proche du syncrétisme, il serait même entouré de chrétiens nestoriens 1. En 1246, des contacts sont pris avec le grand khan Güyüc sans possibilité d'alliance. Pis le souverain mongol prétentieux dominateur, exige la soumission du Pape à sa personne. En 1249, Louis IX, paré de la gloire d'avoir vaincu les Egyptiens à Damiette, envoie de Nicosie vers le khan Güyüc, une nouvelle ambassade conduite à nouveau par André de Longjumeau. Le khan vient de passer à trépas. La régente réitère l'exigence de son époux défunt, ordonnant à 8t Louis, le défenseur de la chrétienté, de faire allégeance aux mongols et de payer tribu. Expectative du roi de France qui feindra d'ignorer la régente mais ne rompra pas les contacts avec les mongols. Il continuera de recevoir à Chypre leurs ambassadeurs.
1 Doctrine chrétienne prêchée par l'évêque Nestorius qui gagnera la Perse, l'Inde et la Chine après le concile d'Ephèse de 431.

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En mai 1253, depuis Constantinople, il dépêche un franciscain flamand, Guillaume de Rubrouck, sur les routes pleines d'embûches, vers l'empire du jeune khan Mongkii près de qui des nestoriens venus de Perse, convertissent et baptisent les mongols animistes. L'émissaire est porteur d'une missive qui vante la croyance chrétienne et propose une sainte alliance avec le grand Khan pour délivrer Jérusalem des mains des Sarrazins. St Louis espère une alliance et une aide militaire qui pèserait sur les mamelouks et pourrait ainsi soulager ses croisés, assiégés dans leurs villes fortes du Moyen Orient. Quand en avril 1254, le roi de France s'en revient tout penaud de la 7e croisade où il a été fait prisonnier à Mansourah, il est fort dépité et déborde de velIéités contre les infidèles. Au reçu d'une lettre de Guillaume de Rubrouck, il est fort marri. Il apprend que Mongkii, n'accepte de recevoir des ambassadeurs de Louis que sous réserve d'une soumission totale du roi des «franj ». L'alliance espérée du roi très catholique de la France avec le roi athée des mongols ne se fera pas. En 1289, le Pape Nicolas IV persévère et dépêche l'évêque Jean de Montecorvino pour tenter de convertir le khan Kubilaï, mais ce dernier vient d'opter pour la doctrine bouddhiste. L'évêque émissaire restera en Cathay, la Chine, et y fonde une première communauté chrétienne, qui comprendra bientôt 20 000 fidèles Mongols, Alains, Russes et Arméniens. Quand, devenu évêque de Pékin, il meurt en 1330, il n'a pas formé de successeur chrétien. Les relations entre le grand khan de Tartarie et les communautés chrétiennes cessent vers 1368, avec l'arrivée de la dynastie Ming. Puis dans l'empire mongol éclaté, les successeurs embrassent l'Islam qui deviendra la religion des descendants mongols du grand khan. C'est en 1291, revenus de leur long voyage en Orient extrême, que les marchands vénitiens, Marco Polo, son père Niccolo, son oncle Mattéo, puis en 1318, le franciscain Odéric de Pordenone, rapporteront quelques vagues informations sur l'existence d'un royaume hindouisé, sis tout au sud du Cathay. Il s'agissait probablement du royaume khmer d'Angkor. Mais un doute subsiste sur la véracité de leurs dires car il est peut probable qu'il s'agisse de leurs propres observations mais plutôt d'informations recueillies auprès d'autres voyageurs qu'ils ont croisés. Deux siècles plus tard, une petite centaine de missionnaires, soldats de dieu, bienheureux illuminés offerts au martyr, partiront vers l'Est extrême par la mer et vont s'implanter et se succéder, d'abord sur les côtes de l'Inde, puis mieux aguerris ils poursuivront jusqu'en Chine et au Japon. En 1513, le temps des navigateurs aventuriers espagnols et portugais est arrivé et ils vont, avec leurs petites caravelles sillonner les mers et supplanter les lentes caravanes de la route de la soie, avec leurs chariots à bœufs et leurs chameaux.

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Cette année-là, le bateau de Jorge Alvarès fut sans doute le premier navire européen à aborder sur un îlot chinois proche de Canton. En 1517, c'est le tour de Tomé Pires, qui tente de présenter des lettres de créance et de saluer l'empereur de Chine. Ce dernier se méfiera du blanc au long nez. Il fera trucider Tomé et tout son équipage. Les Portugais s'intéresseront alors au Japon. La religion des Portugais.

Au printemps de 1541, sous le règne du Pape Paul III, la Compagnie de Jésus des frères {(escholiers de Montmartre », Ignace de Loyola, Pierre Favre et François Codure, vient de naître. Elle balbutie dans ses couches. L'ordre des Jésuites va prendre lentement son essor, il se fera reconnaître de Rome et c'est lui qui donnera le vrai coup d'envoi à l'aventure missionnaire française. François Xavier, en 1548, se voit confier la mission divine d'évangéliser l'Inde et le Japon. Il faut rappeler aux lecteurs que la mission d'évangélisation des nouveaux mondes fut confiée, par le pape Alexandre VI, aux seuls rois très catholiques, ceux d'Espagne et du Portugal. Ces deux royaumes auront l'exclusivité des missions exploratrices dans les zones d'influence respective fixées en 1493 par le traité de Tordesillas. Les Amériques seront la chasse réservée des Espagnols et le droit de patronage en Asie ou Patroado, est confié au Portugal, qui se montrera très jaloux de cette prérogative. Ainsi, tous les prêtres qui souhaiteront partir en mission d'évangélisation vers l'Extrême Orient, auront l'obligation d'être de nationalité portugaise de naissance ou de l'avoir obtenue. Les seuls vaisseaux qui partiront vers l'Orient, partiront du port de Lisbonne. A partir de 1502, le navigateur portugais Vasco de Gama fonde les premiers comptoirs marchands portugais, en Inde, à Cochin, Dekkan, et au Mozambique. En 1510, Alphonse d'Albuquerque conquiert militairement l'enclave de Goa, au sud de Bombay. Le village portuaire deviendra la capitale des Indes portugaises. Goa sera désormais l'étape maritime obligée, la base de relâche et le point de départ des bateaux qui poursuivent leur route vers l'extrême est, vers Macao et la Chine. Elle deviendra la base de transit des missionnaires et sera surnommée, la Rome d'orient! La quête des âmes à convertir va accompagner le mercantilisme des Portugais, habiles commerçants et fervents chrétiens. Les jésuites français qui suivront à distance l'installation des Portugais, et les rejoindront, justifieront leur propre mission en disant: « Ce n'est pas par curiosité géographique ni pour la recherche de gains mercantiles que la terre d'Indo-Chine a attiré les premiers explorateurs, mais pour la quête des âmes à gagner au Christ. Praedicatores et non praedatores ». N'empêche que les Portugais cultiveront arrogance et malversations à l'encontre des nouveaux

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arrivants, les jésuites français qui ne seront pas les bienvenus sur ce qu'ils considéraient comme leurs terres de conquête. Il est plausible qu'au début du 16e siècle, des prédicateurs franciscains, dominicains et augustins Portugais, partis de Goa ou de Malacca aient abordé et aient tenté de prêcher la religion catholique dans l'empire d'An-Nam. Un édit de représailles rédigé en 1533 par le chua du Dông Kinh, atteste qu'ils furent sans doute les premiers évangélistes chrétiens à être proscrits du royaume. Gentil sera le nom donné par les premiers évangélistes aux autochtones doux et dociles qu'ils convertiront facilement à la religion du Christ, la religion des Portugais comme on l'appellera par la suite. En 1560, des négociants Portugais partis de Macao, ouvrent un comptoir commercial à Faïfo ou une communauté catholique japonaise,l tient déjà quartiers et pignons sur rues. Des commerçants hollandais et anglais les y rejoindront un temps, avant d'abandonner les lieux. Faïfo est ce petit port, situé à l'estuaire de la rivière Thu Bon, dans la baie de la future Tourane. Le nom de cette cité ancienne changera souvent au cours du second millénaire. Après s'être appelée Hai-Phô, Haiso, Cotan puis Faïfo, son nom viêtnamisé est maintenant Hôi An. C'est une adorable petite ville typique, commerçante en diable, grouillante d'animation, un musée vivant, figée dans le temps. Les artisans et commerçants perpétuent les traditions, s'activent et prospèrent. Hôi An sera un port très important au 16e siècle, un carrefour d'échanges sinojaponais de la soie, de la porcelaine, des laques, des épices et du thé. Autour de son curieux pont pagode datant des émigrés Japonais, on y respire une atmosphère pleine de la nostalgie du passé. Elle s'offre aujourd'hui aux visiteurs avisés et curieux que... nous sommes à chacun de nos voyages, à quelques encablures de la route Mandarine de Gia Long, qui reliait Saïgon à Langson. Le port, autrefois si renommé et vanté dans les lettres du commerçant Pierre Poivre, est resté pittoresque quoique minuscule. Maintenant fort ensablé, il n'autorise aujourd'hui que barques et sampans à faible tirant d'eau. Sur les premiers navires de commerce portugais, prendront place les missionnaires évangélistes latins. En 1550, Gaspard de Santa-Cruz, un Dominicain, débarque près de Ha-Tiên, en territoire khmer. En 1564, la Compagnie de Jésus dépêche ses visiteurs en Chine, dans la concession portugaise de Macao. En 1578, depuis Macao, le savant jésuite Mattéo Ricci, part explorer la Chine, évangéliser Pékin où il convertira des mandarins de haut rang et de
1 Des chrétientés fondées au Japon vers 1548 par François Xavier et Alexandre Valignano, devront fuir sous la menace d'extermination par les seigneurs Daïmios (Shoguns quasiindépendants de l'aristocratie féodale). Après 1561, ils partiront par colonies entières rejoindre le continent. Ils s'installent de Canton à Malacca. Nous en retrouverons à FaÏfo, près de Touron où ils s'établissent comme commerçants et artisans.

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simples gens. Il se fera adopter sans trop de peine et deviendra célèbre sous le nom de Li Matéou, le sage d'occident. En 1585, Georges de la Motte et Louis Fonséca parviennent et s'installent au royaume de Champa. En 1595, Diego Advarte prêche dans le royaume de Cauchinchina du chua Nguyên. En 1596 et en 1598, deux expéditions sont conduites au grand Cambodge par des dominicains Espagnols partis de Manille où ils ont acquis une très forte influence. Les pères Diégo Bellozo, Gallinato et Dasmarinas échoueront dans leurs tentatives de s'installer en pays Khmer. Cet épisode qui passera inaperçu aux historiens, aurait pu faire du Cambodge ancien, une dépendance espagnole! . En 1613, un Edit des daïmios, interdit la propagation de la foi chrétienne sur le territoire des seigneurs japonais. Les derniers Pères Portugais qui bravaient encore la persécution voyaient les portes du Japon se fermer pour eux. Le père Diégo Carvalho arrivé dans l'île en 1616, qui refuse de partir, est pris et mis à mort en 1624. Ses collègues vont devoir se replier au Cambodge et en Cauchinchina, dans le bas Annam, reportant au sud de la péninsule, l'essentiel de l'activité missionnaire des jésuites refoulés du Japon. En 1615, d'autres négociants Portugais de Macao, accompagnés de missionnaires essaiment à Faïfo où ils renouvellent la communauté de 1560. Le père jésuite Francesco Buzomi arrive, le 18 janvier 1616, à Kean (Touron, la future Tourane) et fonde la première mission de Cochinchine avec François Barret et François de Pina. D'autres pères, Emmanuel Porgez et Diégo Carvalho s'installent à Quy Nhon. Ils y créent des missions et ouvrent, à leur tour, des comptoirs de commerce. Les évangélistes portugais, les premiers dans la place, se montrent jaloux, sectaires, fourbes et inquisiteurs envers les jésuites français qui débarquent. La vraie religion catholique devait être celle des seuls Portugais et elle devait se décliner uniquement suivant la version prescrite par le roi du Portugal. Ils sont protégés par les marins, aventuriers et soudards, installés en nombre à Goa et Macao. Ces mercenaires de l'église feront sur l'heure, régner la terreur dans l'océan indien et en mer de Chine. Ils feront, à leur manière, respecter le « patroado ». Ils rêvent d'ors, de profits, d'épices, et mettront en coupe réglée les côtes de la péninsule au nom de Dieu et au nom de leur souverain, Philippe II du Portugal.

1 Le Cambodge de l'époque comprenait tous les territoires du delta du Mékong, la future basse Cochinchine. Par la suite l'Espagne se contentera de missions de prosélytisme catholique au Tonkin, où elle bénéficiera de la rétrocession apostolique de la Société des Missions étrangères.

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Alexandre de Rhodes
Nous sommes en décembre 1624. Venant de Macao, détourné du Japon féodal où il était destiné, un jeune et intrépide jésuite, né le 15 mars 1591, sujet du Pape en Avignon, le père Alexandre de Rhodes, débarque, avec son supérieur le père Gabriel de Mattos et cinq autres jésuites, dans le port de Faïfo. Ils ont mission d'exploiter au maximum les premiers succès d'évangélisation en Cauchinchina, obtenus par les pères Buzomi, de Pina et Fernandez. Depuis 1622, les pays d'occident ont des visées commerciales en Asie. Le pape Alexandre VII va devoir faire évoluer le «padroado» en instaurant un édit libéral de propagation de la foi et de Rhodes va en bénéficier. L'hégémonie du Portugal s'effiloche peu à peu, mais le Pape se méfie beaucoup des français et de la cour de France soupçonnée de jansénisme et de gallicanisme. Alexandre a 33 ans, l'âge du Christ crucifié, quand il débarque. Il possède un don naturel pour les langues réputées difficiles. Il parle le latin, le grec, l'hébreu et le portugais en plus de ses trois langues maternelles, le provençal, le français et l'italien. Le père a une stature svelte, son visage est orné d'une grande barbe et ses longs cheveux attirent les annamites imberbes. Ses manières sont courtoises et polies. Son intelligence illumine! son doux regard. Il est le descendant d'une famille de marranes aragonais originaire de Catalayud, émigrée au Comtat Venaissin et richement établie dans le commerce de la soie. Très tôt, il se déclare Français de cœur et dit son envie de découvrir l'Orient extrême. La Compagnie de Loyola qui lui offre des études lui permet, son noviciat terminé, de satisfaire ses vœux aventureux. Il postule pour un poste d'évangélisateur et futur martyr, au Japon où il n'abordera jamais. A Faïfo, où il habitera durant trois années, il constate effaré que les pères qui l'ont précédé, prêchent avec des interprètes interposés. Quelle idiotie! Ce sera avec J'aide d'un adolescent autochtone, qu'il apprendra vite le gazouillis

des «gentils du pays» et décryptera l'écriture locale, le nôm2 des lettrés. Il
entendra les confessions, après seulement quatre mois d'apprentissage et prêchera en langue de Cauchinchina au bout de six mois. Les baptêmes de gentils vont aller crescendo. Les Pères en soutane noire baptisent sans relâche, et de Rhodes est un infatigable pourvoyeur en catéchisés, un incomparable bavard, un prédicateur inlassable, un enjôleur à qui l'on attribuera le rôle d'avoir été le premier précepteur de la civilisation occidentale dans la péninsule indochinoise. Il obtiendra des succès encourageants, inespérés, comparés aux résultats insignifiants obtenus, avant 1625, par ses prédécesseurs. Il saura s'entourer d'auxiliaires autochtones qui deviendront des catéchistes influents, chargés de prêcher et recruter des ouailles et de les préparer au baptême.
1 Les marranes sont des juifs convertis de gré et de force, sous l'inquisition, après l'édit de 1492. 2 Le nôm est l'écriture en idéogrammes chinois pratiquée alors au Dai Viêt.

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Dans l'entourage du chua, les mandarins, ministres et lettrés confucéens, ainsi que les eunuques adeptes de la polygamie, vont vite s'émouvoir des succès de la religion des Portugais et prendront peur de voir leurs acquits disparaître. Le vieux et rusé chua de Hué, Nguyên Sai Vuong, a constaté, avec une belle lucidité et une grande avidité, que les curés arrivaient toujours sur des bateaux portugais chargés de produits et denrées rares, tels que le thé, le papier, les armes, l'argent, les métaux divers, le soufre ou le salpêtre. Outre le paiement des droits d'ancrage de 8 000 ligaturesl et de départ, de 800 ligatures, les patrons marchands faisaient toujours de nombreux présents au chua avant d'ouvrir les cales et commencer leur négoce. Il s'était habitué à ces cadeaux. Il deviendra même exigeant à prendre ombrage de la rareté des accostages. Ceci s'ajoutant a cela, il prendra des mesures punitives, préconisées par les mandarins et les bonzes de son entourage, plus par dépit que par religiosité. Les jésuites seront invités à quitter le royaume de Hué en 1626, seulement deux ans après s'y être installés. Ils iront tous vers le refuge portugais de Macao. Les supérieurs de la Compagnie inviteront le père de Rhodes, après dixhuit mois passés en Cochinchine, à rejoindre Thàng Long, la future Hanoï. Là, le père jésuite Baldinotti, qui n'était pourtant pas renommé pour posséder la « lumière divine» et n'avait jamais pu parler le langage de Tonkin, avait reçu un accueil fort courtois du chua Trinh Trang. Il avait regagné Macao faute de pouvoir se faire entendre. De Rhodes se rendra donc au Dông Kinh, mais pas directement, en passant par Macao pour ne pas indisposer le chua Trinh qui était, rappelons le, en fort mauvais termes avec le chua de Hué. Il débarque en mars 1627 à Cua Bang, port qu'il baptise Saint-Joseph, au sud du delta du fleuve Rouge. Il est reçu le 19 mars, dans le camp de Trinh Trang, qui se prépare à mener une campagne de guerre contre son rival du sud. Il va adroitement le flatter, s'insinuer dans ses bonnes grâces et sera autorisé, après force cadeaux dont une montre horloge à roues, un sablier qui sonnait les heures et de somptueux livres de mathématiques, à résider deux années dans la cité royale. Il y restera en fait jusqu'en mai 1630, où il sera chassé, à cause, dira t'il, de manigances des concubines royales et des eunuques. Le bilan sera remarquable. Il aura converti plusieurs milliers d'annamites et élevé vingt églises. On raconte qu'il convertira jusque dans l'entourage de Trinh où plusieurs mandarins furent séduits par l'érudition du religieux.

I Une ligature est une couronne faite de jonc ou de bambou où sont enfilées I 100 grandes pièces de monnaie en cuivre, dénommées sapèques à trou carré. En 1820, il fallait approximativement 600 sapèques pour équivaloir à un écu d'or d'Europe. Sachez que 60 sapèques faisaient une masse, que 10 masses faisaient une quane qui elle équivalait à environ une Y,piastre mexicaine.

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Les concubines prendront peur à l'idée que leur chua ne succombe aussi, ne devienne chrétien et surtout... monogame. Les eunuques mèneront cabales et montreront un fort courroux contre le Père. Ils lui reprochent de vouloir chasser les deux cents concubines royales, et par là supprimer leur métier et leurs prérogatives de fonctionnaires nantis. Croyant leur existence menacée, ils criaient au loup. Le souverain, agacé des plaintes des eunuques et des gémissements de ses femmes, va réagir. Un édit du roi interdira de prêcher la religion chrétienne. Alexandre, jugé indésirable, sera banni, embarqué de force en mars 1630, vers le royaume du sud de l'ennemi Nguyên. A peine le voyage vers l'exil avait-il commencé, qu'il soudoyait les marins dans l'anse de Ca Chua et se ferait clandestinement débarquer de la jonque qui l'emmenait. Il rembarquait quelques jours plus tard sur un vaisseau de commerce portugais, le Nao, qui remontait le fleuve vers Hanoï. Trinh Trang, mis en joie par le fructueux négoce qui s'annonçait, se montrera magnanime quand il apprendra la présence du banni, parmi les voyageurs. Il exigera seulement qu'Alexandre restât à bord du Nao et lui fit promettre de ne plus jamais revenir dans son royaume. Nous sommes dans les premiers jours de mai 1630. A cette date, le bilan du passage des jésuites prédicateurs au Dông King se soldait par six mille sept cents baptêmes de Gentils. En 1639, après neuf années de purgatoire à Macao, où il enseignait la théologie au collège des jésuites et catéchisait les chinois de la province de Canton, le père de Rhodes est promu à la succession du père Buzomi, qui vient de s'éteindre en Cochinchine. Il allait pouvoir revenir de nouveau chez les annamites. En 1640, la mission compte 39 000 convertis en Cochinchine et 82 000 au Dông Kinh ou un clergé autochtone est né. Voilà de nouveau de Rhodes à pied d'œuvre, sillonnant le pays dans une semi clandestinité, car les Nguyên font à leur tour du zèle anti-chrétien. Il s'enfonce en Cochinchine profonde, il évangélise et convertit à tour de bras, de Hué aux basses provinces Cham. En juillet 1641 il sera de nouveau expulsé de chez le chua Cong Thuong Vuong. Il s'en reviendra en janvier 1642, mais découvert et menacé de mort, il devra vite rembarquer pour Macao. En janvier 1644, tenaillé par l'envie et la bougeotte, il décide de revenir visiter ses catéchisés. Quand ils apprennent le retour d'Alexandre, les mandarins et les bonzes enragent d'une telle audace. Ils lui reprocheront outre sa désobéissance au Chua, son prosélytisme outrancier et aussi la divulgation d'un catéchisme catholique traduit dans une nouvelle et curieuse écriture qu'ils ne comprennent pas, le Quôc-Ngu ou Viêt-Ngu. En effet le Père, travailleur acharné et des confrères, ont transformé les idéogrammes chinois en une écriture romanisée, phonétique, sur le principe du 44

Rômaji qui deviendra la langue viêtnamienne. C'en était trop. Le chua Thuong Vuong qui le soupçonnait aussi d'accointances avec son ennemi Trinh de Thàng Long le fera condamner à mort. Finalement la cour de Hué, le graciera, mais le bannira à tout jamais. Il sera expulsé le 3 juillet 1645. Le jésuite avignonnais, doué linguiste\ ne reverra jamais plus la côte de fer 2 du Dai-Viêt. Le savant et téméraire évangéliste échappera à la décollation. Il sera sauvé in extremis, par une famille amie parente du chua qui interviendra en sa faveur auprès de leur neveu. Ses amis, un mandarin magistrat et sa femme convertie Madame Marie, tante du chua, plaideront en rappelant que tuer le père ferait se raréfier davantage les navires et produits portugais déjà rares sur la place de Fal"fo.Le chua va l'entendre mais son jugement sera définitif: « Puisque l'on me parle en faveur de ce prêtre portugail, je suis content de retirer ma parole, je lui redonne la vie à condition qu'il sorte au plus tôt de mon royaume pour ny jamais plus rentrer. C'est sur peine de la vie que je lui commande de s'en éloigner» et pour être pris au sérieux, il reportera sa colère et fera décapiter deux malheureux catéchistes annamites, Ignace et Vincent, le jour anniversaire du supplice du catéchiste André. Alexandre de Rhodes, était venu, parti puis revenu cinq fois au péril de sa vie et six fois expulsé. Le dernier édit de bannissement spécifiait que tout capitaine qui ramènerait de Rhodes à son bord, en royaume de Cochinchine, aurait lui aussi la tête tranchée.

1 Les commerçants japonais émigrés à Faifo avaient été évangélisés avec des livres traduits en une romanisation appelée Rômagi. Ces livres étaient sortis des presses jésuites japonaises. De là à tenter la romanisation du viêtnamien, il n'y avait qu'un pas, que Francesco de Pina, Antoine Barbosa, Gaspar de Amaral et Borri franchiront pour créer le Quôc-ngu. L'écriture quôc-ngu remplacera de fait l'écriture faite d'idéogrammes chinois, pratiquée par les lettrés et les érudits. A Alexandre de Rhodes qui en avait refusé l'invention revient le mérite d'avoir codifié, régularisé et vulgarisé cette écriture nouvelle infiniment plus commode que la transcription des idéogrammes chinois. Il en fut le divulgateur principal et le théoricien. Son catéchisme latin-annamite et son dictionnaire trilingue annamite-latin-portugais, imprimés à Rome, seront diffusés dès 1651. Ecriture nouvelle, elle se généralisera lentement et ôtera inéluctablement du pouvoir aux mandarins lettrés, les seuls détenteurs du savoir chinois. Elle ne sera cependant officialisée dans les écoles de l'Union française qu'en 1906 et deviendra la graphie nationale du Viêt-Nam. Il faudra attendre 1958, trois siècles, pour que les chinois, adoptent à leur tour, sous Mao, un système de transcription analogue. Le pinyin, qui transforme leur alphabet pictographique en alphabet latin. L'empire du milieu s'entrouvrait alors au monde occidental. 2 La côte du Dai Viêt était appelée côte de fer à cause de la dangerosité présentée à l'aborder, l' inhospitalité des chua, les périls terrestres et maritimes, le climat, les maladies endémiques, les moussons et les typhons. 3 Les marchands et les prêtres étaient appelés Portugais par les chua, quelle que soit leur véritable nationalité.

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Il écrira: «Je quitte de corps Cochinchine et Tonkin mais pas de cœur. En vérité il est entier en tous deux et je ne crois pas qu'il en puisse jamais sortir. » (Extrait de Voyages et missions du père Alexandre de Rhodes.) Le 20 décembre 1645, il quitte Macao et l'Asie à laquelle il a voué sa vie, pour revenir à Rome. Il ira, quelques temps après, s'installer à Paris où il fondera l'Eglise d'Asie. Il sera appelé à la tête de la mission de Perse, à Ispahan en 1655 où il apprend une treizième langue et mourra en mission, le 16 novembre 1660. Le père, homme d'études et de sciences, prodigieux polyglotte parlant huit langues européennes, plus l'hindoustani, le mandarin, le japonais, le persan et bien sûr le viêtnamien, sa langue de prédilection, sera aussi géographe à ses heures de loisir. Lors de ses pérégrinations, il établira une première carte du territoire Dai Viêt de Tonquin et de Cocinchine, cela, plus de deux cents ans avant que Dutreuil de Rhins n'établisse plus scientifiquement, en 1879, la première carte officielle de l'Indochine Les missionnaires français qui seront malmenés au Dai-Viêt, par les chua le seront aussi par les religieux Portugais. Ils furent doublement les victimes des seigneurs annamites et de la jalousie de leurs rivaux portugais qui agissaient en sous-main, n'étant pas disposés à abandonner à ces nouveaux venus, les bénéfices de la conquête asiatique. Les Portugais, adversaires implacables de par les ordres de Lisbonne, se féliciteront des malheurs de leurs collègues français. La chrétienté catholique était malgré l'édit de propagation de la foi, un dessein réservé aux Portugais. Ainsi le croyaient-ils. Ils n'auront cesse d'intervenir, avec grande arrogance, auprès du Pape, quand à la moitié du XVIIe siècle, leur patronage exclusif commencera à être battu en brèche. Lisbonne qui ne pourra se résoudre au partage, sera finalement contrainte de le faire la mort dans l'âme. Quant au commerce maritime fort rémunérateur, les capitaines marchands ibères voudront de même le confisquer par tous les moyensl ! En mai 1658, le Pape Alexandre VII désigne deux évêques français du Saint Siège, M.M François Pallu et Grégoire Lambert de la Motte, aux fonctions de vicaires apostoliques en Extrême Orient. La puissante compagnie du Saint Sacrement, activée par de Rhodes, perçoit ces nominations comme un signe d'ouverture et s'engagera encore plus. Elle va subventionner à hauteur de 120 000 livres, somme énorme pour l'époque, la Confrérie des Bons Enfants qui deviendra la Société des Missions Etrangères de Paris et installera, rue de Babylone, le premier séminaire destiné au recrutement et la formation des

Le commerce qui se faisait avec les chua consistait à troquer, sucreries, nacre, laque, noix d'arec, musc, poivre, cannelle, soieries, bois précieux, calamba et acajou contre des porcelaines de Chine et du Japon, des objets divers en cuivre et argent, armes et munitions. Les barres d'argent servaient aussi de monnaie d'échange.

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missionnaires pour l'Extrême-Orient. Le berceau de l'Indochine française se trouve assurément à cette adresse. Par lettres patentes renouvelées, le jeune roi Louis XN, recommandera ses missionnaires et ses négociants français au seigneur de Hué. Le commerce et la religion se rejoindront à cette époque, en attendant la venue d'un troisième paramètre, la force militaire navale qui installera la colonisation. Une partie d'échecs va alors se jouer en Chine, en Tartarie et dans les royaumes indochinois du Dai-Viêt, avec en gage, la vie des religieux et celle des convertis en prime. Durant le ISe siècle les missions auront beaucoup de peine à se maintenir et la propagation du christianisme marquera un temps d'arrêt. En outre, des discordes apparaissent entre les différents ordres religieux, des conflits de juridictions, des querelles de doctrines. Ainsi fallait-il admettre ou condamner les rites taoïstes chinois et le culte des ancêtres. Ces luttes intestines entraîneront un recul de l'influence des religieux, voire une hostilité au christianisme qui amènera et entretiendra des persécutions sanglantes jusqu'à l'arrivée en Cochinchine d'un plénipotentiaire de Louis XVI, Mgr Pigneau de Behaine, évêque d'Adran. De 1692 à 1721, le chua Minh Vuong, règne en Cochinchine. Il est un fervent bouddhiste et se montre fort hostile aux catholiques, faisant brûler toutes les églises, imposant la triple taxe et les triples corvées aux annamites de confession catholique. Le 17 mars 1700, il fait emprisonner les prêtres des Missions Etrangères et les catéchistes annamites qui lui tombent sous la main. Le chua Vo Vuong, qui accède au trône en 1739, se montre faible et versatile. D'abord bien disposé aux échanges commerciaux, il autorise le retour de vingt neuf missionnaires. Vite soumis aux pressions apeurées de son confident Cai An Tin allié aux mandarins xénophobes, il craindra une attaque prochaine de ses états par le Dông Kinh aidé d'européensl. Il promulgue de peur l'édit du 5 mai 1750 qui prescrit d'emprisonner et de chasser les européens qui seront embarqués de force le 26 août vers Macao. La persécution des chrétiens continuera, taxes et travaux forcés seront leurs lots, mais heureusement sans exécution. Jusqu'en 1777, les missionnaires français, ainsi que les négociants qui débarquaient et tentaient de s'installer dans ces pays, seront malmenés, vexés, persécutés, assassinés, parfois expulsés, quelques fois tolérés suivant le bon vouloir des chua de Thàng Long et de Hué. Ils seront aussi un long temps soumis aux malices et brimades des missionnaires Portugais qui ne désarmeront pas, malgré des bulles pontificales apaisantes. Mille obligations feront obstacles à nos missionnaires qui devront voyager sur les navires

1 Le fait que Pierre Poivre, sur un coup de colère en février 1750, kidnappa de force son interprète annamite, qu'il accusait de friponnerie, mettra le chuG en grande colère et provoquera une réaction farouchement anti-européenne.

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portugais et mille obstructions leurs seront avancées par les suppôts du clergé de Lisbonne à leur arrivée. Les premiers vicaires apostoliques français l, Lambert de la Motte, PaUu, Cotolendi, les premiers prêtres François Deydier de Pierrefeu, Louis Chevreuil, Haincque, de Bourges, Vachet, Courtaulin, Lagneau, Mahot, contemporains du père de Rhodes, survivront là-bas avec beaucoup de ténacité et de courage. Ils vivront de peu, se cachant des sbires royaux, allant de persécutions en accalmies et de noises en infortunes. Le père Chevreuil, vicaire en Cochinchine, sera vite en butte avec les Portugais, chrétiens mal intentionnés qui le calomnieront auprès du chua. Il sera tellement persécuté qu'il devra fuir vers le Siam à l'octave de Pâques 1665. En août, il s'installe au Cambodge où il y séjournera cinq ans. Il demeure à quelques jours de marche d'Angkor, près d'un très célèbre temple qu'il signale dans ses écrits sans se rendre compte de l'importance de sa découverte. Il sera arrêté, remis aux Portugais, déféré à Goa et condamné pour hérésie et propagation de la religion, sans en avoir reçu l'exequatur du roi du Portugal! Retenu à Surate, il ne sera libéré qu'en 1671, lors de la venue de vaisseaux de guerre français qui feront très peur à ses geôliers. La grande victoire de la Société des Missions Etrangères sera d'envoyer sans relâche des jésuites français maintenir l'ombre portée de la croix sur le sol d'Extrême-Orient, ombre qui ne s'effacera plus désormais. La présence française existe par ses évangélistes, elle s'incruste lentement, difficilement dans la péninsule, avec des Pères aventureux et persévérants. En 1685, ils sont soixante neuf prêtres et évêques de la Société qui travaillent pour Rome dans la péninsule. Mgr François Pallu, grand vicaire au Dông King, plaidera et pressera le cardinal Mazarin de développer des relations maritimes avec l'Extrême-Orient. Le cardinal se laissera finalement convaincre et fondera une compagnie de commerce vers la Chine. Ainsi la Société des Missions pourra désormais espérer se faire transporter vers l'Indo-Chine sans avoir à subir l'allégeance de Lisbonne. Hélas, la compagnie disparaîtra avec Mazarin en 1661, avant d'avoir vraiment fait ses preuves. Colbert, après qu'il eut doté la France d'une flotte de guerre et d'une flotte marchande importante, activera en août 1664, la Compagnie française des Indes orientales. Rappelons que la politique économique du grand ministre, le colbertisme, était de se procurer dans les colonies du Royaume de France, les produits que la métropole ne pouvait produire sur son sol, en évitant de se faire approvisionner par des tiers étrangers, pour en diminuer le coût.
1 Evêque sans diocèse, Mgr Lambert de la Motte, évêque de Bérythe, s'installera d'abord au Siam où la religion n'était pas inquiétée. Adran, Halicarnasse, Canathe, Bérythe, villes mythiques d'Asie mineure, sont les affectations symboliques des évêques apostoliques sans diocèse, selon une coutume pontificale en usage à l'époque!

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En 1671, quand Louvois le supplante il a créé une flotte de commerce et mis en place une strate de grands marchands capitalistes, capables de rivaliser avec les meilleurs. L'expansion de la marine de guerre et celle de commerce atteindront le second rang mondial un demi siècle plus tard, pour être à leur summum en 1750. Une triple alliance se dessine, celle du missionnaire, du marchand et du fusilier marin. Elle sera la base de départ naturelle de la colonisation française en Asie du sud-est. Entre 1735 et 1750, la Compagnie française des Indes orientales porte à l'Indo-Chine un intérêt que Versailles avait jusqu'à lors totalement négligé. Jusqu'à lors les Rois de France se préoccupaient uniquement des nouvelles colonies de l'ouest, de l'Amérique, des îles Caraïbes et de l'Afrique qui avantageusement pourvoyait ces colonies de l'ouest, de la main d'œuvre noire, esclaves achetés aux négriers africains, nécessaires à la mise en valeur des terres nouvelles. En 1741, Joseph François Dupleix remplace Dumas au poste de Gouverneur général de la Compagnie française des Indes orientales à Pondichéry. Avec l'assentiment des princes locaux, il a crée et commande une armée qui protège les comptoirs et dispose d'une flotte qui assure le transport des produits vers Lorient. Le défroqué Pierre Poivre, devenu marchand spécialisé d'épices, muscade, girofle, poivre blanc et noir, fréquente régulièrement les ports du Dai-Viêt. Ces deux hommes seront des protagonistes qui tenteront vainement, d'enraciner des relations commerciales françaises avec les chua de la Cochinchine et du Tonkin. Ils échoueront, car une compétition détestable s'établira entre eux et le peu d'aide qu'ils recevront chacun du roi de France ne permettra pas au commerce de s'installer durablement. La porte avait été entr'ouverte mais les français ne pourront s'y incruster durablement. Vint ensuite la guerre dite de sept ans, de 1755 à 1763. La victoire des anglais va nous priver de plusieurs grandes colonies d'Amérique mais curieusement nous en ristournera d'autres, dont les cinq comptoirs des Indes que nous conservions à condition de renoncer aux grandes Indes. L'espoir de s'installer durablement dans les grandes Indes prenait fin, et le privilège commercial accordé à la Compagnie, faute de persévérance et de volonté, sera suspendu par l'arrêt royal du 13 août 1769. S'instaure alors une période de commerce indépendant et libéral ouvert vers l'Inde, la Chine et le Dai-Viêt. Ces destinations seront désormais ouvertes à tous, armateurs et négociants particuliers sans accréditation, aventuriers non soumis aux autorisations et autres édits royaux jusqu'à lors obligatoires. Ce sera à la toute fin du règne de Louis XVI, sous l'impulsion d'un prélat décidé, qui agira à titre privé et investira ses propres deniers, que la France devenue révolutionnaire, commencera à peser sur la destinée de l'Indo-Chine.

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Le commandant

Chevalier,

consul de Chandernagor

Un administrateur français inspiré, à la clairvoyance prophétique, tente vainement d'attirer l'attention royale. Il ne cesse depuis 1753, d'envoyer à Versailles des informations et des projets destinés à contrer la voracité des anglais qu'il voit partout et redoute. Après qu'ils se soient installés aux Indes, il constate leur boulimie territoriale et il devine que la mainmise anglaise va s'étendre à Sumatra, au Siam, puis en Cochinchine, au Tonkin et à la Chine. Cet homme est le commandant Chevalier, un obscur gérant d'un petit comptoir français à Chandernagor. Tout en s'adonnant aux négoces, il a mission de consul avant l'heure. Il prend régulièrement des nouvelles de Cochinchine par les capitaines de navires français à qui il demande d'espionner l'anglais et de lui rendre compte. En février 1778, il adresse au Gouverneur de Pondichéry une supplique au profit du Roi de Cochinchine, un souverain légitime qui est malmené par des rebelles Tay Son. Il dit que les mandarins cochinchinois de la cour qui sont aux abois, ont dépêché simultanément en Inde, le père Loureiro et des émissaires annamites afin d'y quérir des secours européens, qui ne peuvent être qu'anglais. Chevalier, pressent l'incursion anglaise et demande d'agir vite afin de la devancer. Ses missives insistantes sont lettres mortes. Versailles est si loin et le gouverneur de Pondichéry, Monsieur de Bellecombe, est si pleutre et insignifiant, que rien n'en sort ! Warren Hastings, le gouverneur général des Indes anglaises, réagit en avril 1778. Il dépêche le commandant Chapman, de la compagnie com-merciale anglaise, afin de sonder le terrain et tenter de nouer des accords commerciaux. Finalement Chapman ne trouvera pas le prince agressé, Nguyên Anh. Il se trompe d'hôte et est reçu par un représentant des Tay Son, Nguyên Van Nhac, lequel sollicite intelligemment l'aide anglaise pour en finir au plus vite avec l'héritier de Cochinchine. Retournement imprévu de la situation! Chapman tergiverse et se défile à la manière anglaise. Poursuivant sa remontée de la côte, il arrive à Hué où il tente de faire quelques affaires. Il est vite menacé, il doit se dégager et quitter la Rivière des parfums, à coup de canons. Les anglais, rentreront à Calcutta et abandonneront l'idée de conquérir la Cochinchine où my good, ils furent si discourtoisement reçus! Le Père Pigneau de Béhaine

En octobre 1777, la providence divine apparaît et sourit à un prélat de choc, Pierre, Joseph, Georges, Pigneau de Béhaine. Le Père fera sien du raisonnement politique du commandant Chevalier et profitera de la guerre civile existante, pour installer en Cochinchine une mission évangélique Chrétienne. Par elle, la France s'invitait en Cochinchine. Fils d'un tanneur, il naquit le 3 novembre 1741 à Origny-en- Thiérache. Vicaire apostolique à 34 ans, puis évêque d'Adran, il fut chargé de mission en pays khmer depuis 1775. 50

Persécuté et traqué comme l'étaient ses collègues jésuites, il survivait misérablement, en fuite perpétuelle, avec un séminaire ambulant et flottant dans l'insalubrité du delta du «Dragon à neuf queues », du Mékong et Bassac réunis au golfe du Siam, de Hatiên à Oudong. La providence disais-je, lui permettra à Ha Tiên où il était venu demander protection au gouverneur chinois, de faire connaissance et de sympathiser avec le chua de Cochinchine, Hué Vuong, lui-même exilé et pourchassé, par les Tây Son. Hué Vuong sera finalement capturé et mis à mort en octobre 1777. Un jeune prince survivra aux envahisseurs. Il se nomme Nguyên Phuoc Anh, fils de Chuong VÔ. Il est l'unique descendant dynastique et l'héritier du trône des Nguyên. Le prélat portera secours et donnera asile, dans ses repères secrets du delta, à ce petit prince de dix-sept ans qui a échappé au massacre de la famille régnante et qui fuit. Sa garde personnelle a été anéantie par les méchants qui poursuivent leur descente conquérante et veulent éliminer tous les héritiers dynastiques. Ils ont soumis le Sud de l'ex Champa, et leurs troupes progressent vers l'ouest sans se voir opposer de résistance. Le prélat Pigneau menacé pareillement, après avoir réconforté le prince Anh, se réfugie au Cambodge au printemps 1782, puis au Siam en août 1783. Il s'en reviendra ensuite au devant du jeune Roi qui venait d'obtenir un éphémère et surprenant succès en reprenant la bourgade de Saïgon délaissée, en septembre 1782. Puis l'offensive Tây Son reprenant fin 1783, le petit roi sera contraint à fuir de nouveau, accompagné des sept cents gueux, survivants de sa misérable armée. Pigneau qui s'est reconstitué des réserves de vivres rejoindra sa troupe. Le prélat va, avec ses propres deniers, soutenir ses nouveaux amis et les aider à fuir vers l'île de Poulo-Panjang (Thô Chan) au large de la pointe de Camau, où tous réunis, ils aborderont le 6 février 1784. En novembre 1784, Nguyên Anh qui se requinque, confie à son bienfaiteur et ami, le petit prince Canh, son fils aîné âgé de six ans avec lequel le prélat va gagner Pondichéry vers la fin de février 1785. En sécurité, il ira en Inde, entreprendre l'éducation chrétienne de l'héritier. Nguyên Anh, ressources épuisées, va devoir s'exiler à la cour de Bangkok. Il y restera jusqu'en août 1787, et après s'être refait une armée, il espère revenir reconquérir la basse Cochinchine. Dans sa détresse, il a confié à l'évêque Pigneau la quête d'un secours militaire au roi Louis XVI de France. De Pondichéry, où la vie est fort difficile, ou la nourriture manque cruellement au séminaire, l'évêque n'aura de cesse de demander au gouverneur français une intervention militaire en Cochinchine. Mais en vain. Il s'embarque en juin 1786 vers la France où il arrive en janvier 1787, avec dans ses bagages, le prince héritier Canh, âgé maintenant de huit ans. 51

Quand l'évêque d'Adran parvient à Paris, il se trouve mêlé au monde des nantis, nobles et bourgeois, en effervescence politique du fait de la réunion de l'assemblée des notables. Recommandé et introduit par Mgr Dillon et l'abbé de Vermont, il va trouver un appui à la Cour auprès du parti de la Reine. Le petit prince annamite, curiosité exotique, devient la coqueluche des salons. Louis XVI recevra l'évêque tel un ambassadeur. L'évêque prononcera un plaidoyer enjôleur digne d'un grand militaire et remettra un mémoire sollicitant une intervention armée. Il est si convainquant qu'il obtient sur le champ, un accord pour un traité d'alliance offensive et défensive, baptisé Traité de Versailles du 28 novembre 1787. Cet accord était destiné à rétablir le présomptif héritier de la Cochinchine dans ses prérogatives. En échange, Louis XVI se voyait offrir, le port principal de l'île de HOÏ- Nan (Ports de HoÏ An et Touron), l'île de Poulo-Condore et la confirmation du droit de commercer dans les provinces libérées des usurpateurs Tây Son. En fait, Louis XVI jouera double jeu et quelques jours après la signature dudit traité, des instructions secrètes seront envoyées au comte de Conway, commandant général des troupes aux Indes, lui laissant toute liberté d'action en ce qui concerne l'opportunité d'une coûteuse expédition militaire en Cochinchine. L'évêque, qui a été promu commissaire du Roi en Cochinchine, et le comte de Conway, homme prétentieux, fort susceptible, d'esprit étroit et connu pour son mauvais caractère, ne s'entendront pas, divergences et heurts se succèderont entre eux. Conway refusera d'intervenir militairement en Cochinchine et son point de vue l'emportera auprès du roi. Versailles se dérobera à sa parole. Une fin de non recevoir sera signifiée à l'évêque, fort marri, qui considèrera alors que l'honneur du royaume de France restait engagé et la parole du roi galvaudée par ce malotru. Pour ne pas faillir à sa promesse, il s'en retournera en Cochinchine avec jonques et matériels de guerre achetés sur les fonds réunis par ses amis, des armateurs et commerçants de Pondichéry et des Mascareignes. Il recrutera des officiers mariniers, matelots, soldats, aider l'héritier du trône de Cochinchine. Les noms de ces mercenaires, Chaigneau, de Forçanz, Vannier, Ollivier de Puymanel, Dayot, Girard de l'Isle-Sallé, Desperles, Malespine, Roland, Tardivot, Guillon, Guilloux, Lewet, Magon resteront associés aux combats de reconquête du Prince. Bien d'autres volontaires, mal payés, déçus par l'aventure s'en iront vite chercher fortune sous d'autres cieux au climat plus serein et au risque moindre. Les Tây Son, après avoir conquis le sud, s'en sont all~s maintenant conquérir le nord. L'année 1786, les verra s'emparer pe Hué, puis de Thàng
Suivant les écrits de Vannier, il étaient en 1794, 14 officiers, 80 Français, matelots et mercenaires, au service du futur roi d'Annam. ]

ouvriers, déserteurs de la Royale et d'aventuriers 1 qu'il a convaincu de venir

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Long, éliminant le chua Trinh et le roi des Lê, Lê-Chieu-Tong qui s'enfuira en Chine, laissant un trône vacant offert au deuxième frère Tây Son, Nguyên Huu. En 1788, ils fondent une dynastie usurpatrice. Nguyên Huê, le cadet, s'autoproclamera empereur sous le nom de Quang-Trung et régnera jusqu'en 1792. Nguyên Anh, fera alliance avec les chinois qui tentaient de réinstaller les Lê au Dông Kinh et au sud, il s'assurera l'aide du roi du Cambodge, son vassal depuis 1781, qui est malmené à nouveau par le Siam. L'évêque Pigneau, pendant dix ans, va l'assister, le seconder par ses conseils et le pousser à une action vigoureuse de reconquête. Il sera son mentor, son guide éclairé et dévoué et le restera jusqu'à sa mort, car disait-il, le petit roi n'était qu'une âme indécise, se complaisant trop dans l'expectative. De 1788 à 1792 les combats de reconquête de la basse Cochinchine se poursuivront, avec les jonques de guerre, les armes, poudre, munitions et l'encadrement de volontaires français amenés par l'évêque. En 1791, Nguyên Anh, a considérablement conforté sa flotte et son armée terrestre. Viendront alors, de 1792 à 1798, les guerres dites des Saisons. Jouant
avec la mousson, il mènera des expéditions vers le nord, prendra des villes

fortifiées, puis s'en retournera quand arrivaient pluies et cyclones. L'évêque, qui accompagne toujours le prince dans la reconquête, va tomber malade, usé par le climat et par la dysenterie qui le malmène depuis tant d'années. Il meurt à 58 ans, le 9 octobre 1799, durant la bataille pour la prise de la citadelle de Qui-Nhon, qui sera finalement enlevée aux Tây Son, un mois plus tard, le 2 novembre. « Le terrible cours de ventre qui se change souvent en cours de sang» l'a conduit au trépas. Tourane (Touron) sera prise le 8 mars 1801, Hué, le 15 juin et en mars 1802, la flotte ennemie est totalement détruite au large de Qui-Nhon lors d'un mémorable combat naval. Au Dông Kinh, les troupes de Nguyên Anh ne rencontreront que peu de résistance. Le 23 juillet 1802, elles entrent, victorieuses à Thàng Long, dans l'antique capitale des Lê. Le prince vient de réaliser par la force des armes, la première unification politique des terres viêtnamiennes. Il se proclame empereur, en juillet 1806, sous le nom de Gia Long. Reconnaissant, il organisera, le 16 décembre 1799, des funérailles nationales incroyables de faste pour son ami prélat, son protecteur et son mentor. A la cérémonie qui sera grandiose, assistaient douze mille gardes et une foule estimée à quarante mille personnes, badauds, chrétiens, bouddhistes et païens, tous affligés par la mort du Père, qui entrait dans les tablettes familiales du culte des ancêtres. Le corps drapé dans ses habits cochinchinois, reposera jusqu'en février 1983, au nord de Saïgon, dans un mausolée construit à Go Vap, dans le jardin des Manguiers, futur cimetière de la Mission, par un architecte viêtnamien catholique dénommé Barthélemy Sang. 53

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