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Intégration économique du bassin méditerranéen

De
264 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1997
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EAN13 : 9782296338302
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L'INTÉGRATION ECONOMIQUE DU BASSIN MÉDITERRANÉEN

@ L'Harmattan, 1997

ISBN: 2-7384-5298-1

RENÉ TEBOUL

it

L'INTÉGRATION ECONOMIQUE DU BASSIN MÉDITERRANÉEN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur Histoire de la pensée économique, Tome 1, Librairie de l'Université, 1993. Introduction à l'œuvre de Marx, Ellipses, 1996.

À Rachel et Alexandre

Introduction

La Méditerranée est un curieux objet intellectuel: c'est à la fois une réalité politique, sociale et économique, mais en même temps une question posée directement à l'Europe et à sa civilisation. Unifier la Méditerranée au-delà des cultures, des religions, des disparités économiques est un vieux projet, peut-être un rêve, une utopie, qui remonte à l'aube des civilisations. Mais c'est aussi une idée qui a défini les contours de l'Empire romain pendant de longs siècles. Les mouvements de colonisation des pays du sud de l'Europe témoignent de la permanence de ce projet. Aujourd'hui, ce qui a changé, c'est que cette volonté, par delà les nécessités historiques et politiques du moment, semble vouloir passer par la prise en compte des disparités économiques: un peu comme si le développement économique finissait à terme par apaiser les tensions et rapprocher les cultures. De fait, il existe d'une manière plus ou moins latente, au sud comme au nord de la Méditerranée, une véritable volonté de rapprochement économique et politique censée produire à plus ou moins long terme une zone de paix et de prospérité dans une région facilement encline à une violence séculaire. Mais cette volonté peut prendre des formes bien différentes, cela dépend de l'idée que l'on se fait du développement économique, mais aus~i des formes sociales que l'on veut promouvoir. Il fut un temps où, dans le mouvement de décolonisation des années cinquante et soixante, on privilégiait le développement des économies nationales et des échanges culturels. Aujourd'hui, toutes les solutions semblent passer par le prisme de la pensée libérale: l'ouverture des économies serait bénéfique, et plus particulièrement bénéfique aux pays du sud de la Méditerranée, les échanges tirant

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L'intégration économique du bassin méditerranéen

la croissance, et la croissance produisant à terme la convergence des niveaux de bien-être entre les deux rives du bassin. Un exemple récent de cette volonté peut être perçu à travers la Conférence de Barcelone qui s'est tenu à la fill du mois de novembre 1995, entre d'une part l'Union européenne et d'autre part la quasi totalité des pays du reste de la Méditerranée. L'idée était de définir une stratégie commune qui, à long terme, c'est-à-dire à l'horizon 2010, déboucherait sur une zone de libre-échange. En somme, il s'agit d'élargir la logique de l'intégration européenne à la rive sud de la Méditerranée, comme il a été décidé auparavant d'élargir la logique européenne aux pays de l'Est. Les contours de ce schéma restent cependant flous, on ne sait si ce qui est recherché c'est d'abord le développement des pays les plus pauvres du bassin méditerranéen, ou au contraire de nouveaux débouchés pour les pays de l'Union européenne. En outre, ce qui a été possible entre des pays européens de niveau de culture et de développement comparable, ne saurait être aussi simple pour des ensembles beaucoup plus disparates. A l'époque de la mondialisation, de la globalisation des économies, nous assistons à l'émergence de blocs et de régions plus ou moins bien intégrés qui essaient de tirer leurs forces de liens économiques privilégiés, à travers à la fois une coopération et une complémentarité des économies. Principalement, on a mis en avant une sorte de tripolarisation du mondel à partir de l'Union européenne, de l'ALENA2 et des économies dynamiques des pays d'Asie, tripolarisation qui laisserait de côté la plupart des pays en développement. Des accords de régionalisation, plus ou moins implicites, permettraient de se défendte correctement contre les débordements de l'ouverture économique. Ainsi, l'intérêt d'une intégration économique du bassin méditerranéen serait évidemment double:

- d'une part, elle pourrait servir de stimulant pour les économies de l'Union européenne qui, par rapport aux économies des pays asiatiques ou de l'Amérique du Nord se trouvent dans un état de langueur persistant, avec les problèmes de chômage que l'on sait. Cela pourrait aussi permettre à l'Europe d'éviter une confrontation directe avec les Etats-Unis;
- et d'autre part, elle pourrait être le point d'appui pour le développement des économies plus pauvres de la rive sud de la Méditerranée qui n'arrivent toujours pas
I Voir par exemple Michel Fouquin, Regional and World-Wide Dimension ofGlobalisation, working paper, september 1993. 2 Association de Libre Echange Nord-Américaine, en anglais, NAFTA.

CEPII,

Introduction

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à décoller et qui doivent même faire face à un appauvrissement continu de leurs économies depuis déjà quelques décennies. La Méditerranée peut-elle devenir un ensemble économique cohérent et homogènel? Pourtant, malgré les difficultés de toutes sortes, particulièrement politiques, l'espace économique méditerranéen est un espace en train de se construire, d'une manière anarchique, chaotique, en redéfinissant les termes des relations économiques et politiques entre les deux rives. Il n'y a pas pour l'instant de projet très facilement identifiable, et l'Union européenne tâtonne encore, ne sachant pas vraiment quelle forme précise donner à son action, si l'ouverture de son espace vers l'ensemble du bassin est une priorité ou seulement la conséquence de son propre élargissement2. L'espace économique méditerranéen se trame peu à peu, dans des relations d'échange entre nations, entre régions, mais aussi entre blocs régionaux, dans une redéfmition des politiques économiques, accompagnant la croissance générale du commerce à l'échelle planétaire. Et la Commission Européenne voudrait que son rôle soit à cet égard décisif. Pour cela un volume d'aide de 7 milliards d'écus a été décidé en 1995, sans pour autant que les destinations de cette aide soient encore clairement précisées, si ce n'est que ces sommes doivent servir à aplanir le coût social de la transition, à favoriser les restructurations nécessaires des économies nationales concernées. L'objectif affiché, à très long terme, est bien entendu la convergence des niveaux de bien-être, une réduction substantielle des importantes inégalités que nous pouvons percevoir aussi bien à travers les indicateurs économiques traditionnels comme le produit intérieur par tête, le taux de chômage, qu'à partir d'indicateurs sociaux comme l'espérance de vie à la naissance, le taux d'alphabétisation, ou encore le pourcentage des femmes impliquées dans la vie active. Cependant il n'est pas si simple de passer des intentions à la réalisation, et il n'est pas sûr que l'évolution vers le libre-échange soit la meilleure manière d'accélérer la
1 On fera remarquer ici que de nombreux auteurs s'intéressent à la Méditerranée surtout en la regardant du seul point de vue des pays du sud du bassin. Par exemple dans leur ouvrage, Isabelle Bensidoun et Agnès Chevalier ont une curieuse dénomination géographique, la Méditerranée est représentée uniquement par les pays du sud du bassin, et le nord par l'Union européenne dans son entier ce qui nie de fait la diversité des pays de l'Union européenne (cf. Europe-Méditerranée: le pari de l'ouverture, Economica, 1996). 2 On note cependant que les quelques études prospectives d'une évolution des économies du sud méditerranéen vers le libre échangisme sont à la fois mal fondées théoriquement, et peu probantes quant aux résultats: voir par exemple T. H. Rutherford, E. E. Rutstrôm et D. Tarr, « L'accord de libre-échange entre le Maroc et la CEE: une évaluation quantitative», Revue d'économie du développement, n° 2, juin 1994, D. Cogneau et G. Tapinos, « Libre échange, répartition du revenu et migration au Maroc », Revue d'économie du développement, n° 1 mars 1994 et encore G. Kébadjian, « Le libre-échange euro-maghrébim>, Revue Tiers Monde, n° 144, 1995.

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coopération économique sur le bassin. Avant de tracer les contours d'une politique économique conséquente, on voudrait dans cet ouvrage essayer d'évaluer le potentiel économique de l'ensemble du bassin, de pointer les entraves au développement, de repérer les convergences des intérêts possibles entre la rive nord et la rive sud. Outre la dynamique de sa démographie, il faut considérer les possibilités de coopération entre les différents pays à travers ce qui pourrait être une certaine complémentarité, à partir des différentes structures productives. Tout d'abord, on constate un déséquilibre dans les relations Nord-Sud en Méditerranée, déséquilibre qui s'explique par le fait que les pays riches du Nord appartiennent tous à l'Union européenne, alors qu'il n'existe pas même un embryon de coopération aussi bien au Sud proprement dit qu'à l'Est du bassin. Les tentatives de rapprochement, comme l'Union du Maghreb Arabe (UMA) ne sont restées que des coquilles vides, peu efficaces, souvent porteuses d'ambitions plus politiques qu'économiques. On notera en second lieu, une insuffisance générale de capital et de main-d'oeuvre qualifiée surtoute la région méditerranéenne, un sous-développement de l'industrie et des difficultés plus générales en infrastructures, mais aussi des faibles dotations en facteurs naturels. L'intégration économique du bassin méditerranéen dépend des possibilités concrètes de rapprochement entre des pays souvent très dissemblables, et cette dissemblance ne paraît pas être, au premier abord, véritablement un atout. Globalement, nous pouvons diviser le bassin méditerranéen en quatre grands sous-ensembles, mus par autant de logiques particulières divergentes: Nord, il y a ce qui peut être défini comme la Méditerranée de l'Europe communautaire. Ce bloc comprend les quatre pays les plus importants sur le plan économique: la France, l'Espagne et l'Italie, pays auxquels il faut ajouter maintenant la Grèce qui, bien que se trouvant dans une discontinuité territoriale avec le reste de l'Union européenne, dépend de plus en plus de la logique communautaire, aussi bien pour ce qui concerne le développement de ses marchés que pour ce qui est des aides et des subventions qu'elle peut obtenir. Premier paradoxe et première difficulté, cet ensemble est à la fois la partie riche du bassin méditerranéen et la partie pauvre de l'Union européenne: c'est parmi ces pays que se trouvent les zones périphériques de l'Europe, zones pour lesquelles la Commission Européenne prévoit des aides spécifiques pour palier les défaillances des structures productives, mais aussi l'éloignement du centre (Bruxelles). Malgré son niveau de vie très élevé, on note une faiblesse du potentiel industriel de tous ces pays, handicap aggravé si on ne prend en compte que les régions méditerranéennes de la France. On remarque aussi un taux de chômage de plus en plus préoccupant. Dans le cadre d'une politique

- au

Introduction

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d'ouverture accrue de l'Union européenne aux produits du sud méditerranéen, ce sont ces régions qui seraient les premières touchées par. cette concurrence nouvelle. Pourtant, sa position géographique singulière assigne aussi à cet ensemble de régions un rôle de charnière dans le développement futur d'une zone intégrée: en quelque sorte les pays latins de l'Union européenne sont le relais obligatoire et naturel pour la transmission d'une politique de coopération volontariste entre l'Union européenne et la rive sud de la Méditerranée. - au Sud, justement, il y a les pays du Maghreb: Maroc, Algérie, Tunisie. Ce sont des pays traditionnellement liés à l'Europe du Sud, aussi bien à cause de la longue présence coloniale française que de leurs relations anciennes avec l'Espagne et l'Italie. Malgré son faible niveau de développement, malgré un taux de chômage très élevé, des faiblesses chroniques en ce qui concerne aussi bien l'industrie que l'agriculture, ce groupe de pays possède quelques atouts non négligeables: une rente pétrolière et gazière importante pour l'Algérie, un développement rapide de l'agriculture destinée à l'exportation, et des industries manufacturières au Maroc et surtout en Tunisie. Le tourisme joue également un rôle important dans l'économie de la Tunisie et du Maroc. Cet ensemble a un degré d'ouverture très élevé, et d'une manière ou d'une autre pense son développement économique en regardant vers l'Union européenne, à travers une réorientation permanente de ses échanges commerCIaux. - encore au Sud, à côté de ce bloc régional assez bien identifié, le Machrek paraît aussi avoir une certaine cohérence, même si elle est moins forte que pour ce qui concerne le Maghreb. L'Egypte, la Jordanie, la Syrie et le Liban ont, malgré des différences importantes de peuplement et de religions, une culture en commun, mais en outre, si ces pays s'ouvrent sur Israël (ce qu'ont déjà commencé à faire notamment l'Egypte et la Jordanie), il y a là un fort potentiel de développement. Bien sûr cette région reste dominée par une démographie bien trop forte et aussi par des problèmes agricoles difficiles à résoudrel: insuffisance de productivité, dépendance envers l'étranger, trop forte proportion de la population active employée dans ce secteur. Mais on verra qu'outre le fait qu'Israël possède un niveau de technologie très élevé, l'Egypte commence aussi à développer une industrie manufacturière (notamment dans le textile) qui obtient même quelques excellents résultats à l'exportation, lui permettant de diminuer nettement son endettement extérieur et de rééquilibrer fortement sa balance commerciale traditionnellement déficitaire.

I

Les émeutes du pain en Jordanie durant l'été 1996 sont là pour nous le rappeler.

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est beaucoup plus difficile à comprendre, car on n'y retrouve pas de logique d'ensemble facilement identifiable. La Turquie, l'Albanie, Chypre, Malte et les pays de l' ex-Yougoslavie s'insèrent dans des logiques spatiales orientées différemment. La Turquie, malgré des difficultés importantes, est certainement un des pays les plus dynamiques de la Méditerranée, souvent à la jonction de plusieurs mondes, de plusieurs cultures. Ouvert sur l'Europe Communautaire, ce pays entretient aussi des relations étroites avec les autres pays de la Méditerranée, y compris la Libye, mais aussi avec les monarchies pétrolières du Golfe. Malte et Chypre qui jouent un rôle de plaque tournante, du fait de leur position stratégique sur le bassin, pour une large partie du commerce méditerranéen, n'ont évidemment pas la taille critique pour modifier les équilibres, peser dans un sens ou dans l'autre. L'ex-Yougoslavie a éclaté, morcelée en plusieurs petits états, elle est plus occupée par la guerre, ses conséquences et la gestion des fragiles accords de paix survenus à la fin de l'année 1995, et par le développement interne de son économie que par un renforcement de ses échanges commerciaux. La Croatie et la Slovénie, les deux pays les mieux dotés de cet ensemble sinistré sont en outre plus proches d'une logique européenne, maintenant des liens privilégiés avec l'Allemagne, que d'une insertion véritable en Méditerranée. Quant à la Serbie, pour les raisons politiques que l'on sait, il est probable qu'elle restera encore longtemps fermée sur elle-même, boycottée par la communauté internationale. Mais les positions ne sont pas figées, et il est probable que dans les années à venir, cette région du monde retrouvera sa place dans le concert des nations méditerranéennes. Disons un mot pour finir de l'Albanie, pendant très longtemps, fermé aux échanges commerciaux et financiers, il semble que ce petit pays se soit maintenant lancé avec force et dynamisme dans une logique de croissance ouverte où le rôle de la Méditerranée pourrait se trouver rapidement déterminant. Dans cette présentation rapide, il manque évidemment la Libye. C'est encore une nation qui se trouve au ban de la communauté internationaleI et qui, de fait, a des relations financières et commerciales réduites, aussi bien avec le bassin méditerranéen qu'avec le reste du monde: elle vend encore du pétrole à la Tunisie, à l'Espagne, et une partie de ses importations passe plus ou moins ouvertement par Malte et Chypre, mais l'embargo la force à se replier sur elle-même, et elle n'est plus reliée aux autres pays méditerranéens que par le sud tunisien, avec le relais de la ville-frontière de Ben Gardane. Toutefois, doté d'une importante rente pétrolière,
1 Même si à l'occasion de la Conférence de Barcelone en novembre 1995 on a pu voir les prémisses d'une certaine normalisation, normalisation tout à fait compatible au fond avec la politique de dialogue critique qu'aiment à entretenir les diplomaties européennes avec des états considérés ailleurs comme criminels et terroristes.

- le reste de la Méditerranée

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ce pays pourrait jouer à tenne un rôle détenninant dans le développement économique de toute la région. La Libye ne réintégrera véritablement la communauté internationale, et donc ne pourra participer effectivement au partenariat euroméditerranéen qu'après avoir satisfait aux deux conditions posées par le Conseil de Sécurité des Nations Unies, à savoir livrer les libyens considérés comme responsables de l'attentat de Lockerbie en 1988 et coopérer à l'enquête menée par la France à propos de l'attentat de septembre 1989 qui avait vu la destruction d'un DCIO d'UT A au-dessus du Niger. A partir de cet ensemble de pays il est possible de définir des perspectives d'intégration économique qui pourraient générer plus de stabilité, plus de bien-être, mais avec beaucoup de réserves, en développant des politiques actives, tant au niveau économique qu'au niveau purement politique. La rédaction de notre ouvrage sera guidée par un double objectif:

- d'une part, celui de montrer le caractère hasardeux de l'évolution historique, aussi bien pour les tendances récentes que pour les plus anciennes. Ce qui doit inciter à la plus grande prudence en ce qui concerne les évolutions politiques et économiques futures en Méditerranée. La région est toujours prête à s'embraser, ce qui a été fait peut toujours être défait,. Et si cela est vrai pour n'importe quel sujet qui possède une dimension historique, cela l'est d'autant plus que nous traitons de la Méditerranée.
- d'autre part, celui de mettre en évidence que les politiques économiques en Méditerranée dépendent essentiellement de l'idée que l'on se fait de la réalité politique, économique et culturelle du bassin. Plus qu'ailleurs les images sont tenaces et déterminantes des conduites économiques. Il faut partir d'un projet, d'une vision globale de l'ensemble méditerranéen. N'oublions pas enfin que si nous voulons comprendre la dynamique de cet espace particulier, il est clair que nous devons élargir notre champ d'investigation bien audelà des frontières traditionnelles de l'analyse économique. La culture, l'histoire, mais aussi les conflits politiques ouverts ou latents, avec les aspects dramatiques que l'on sait, jouent un rôle détenninant sur les fonnes que peut prendre à tenne le développement économique. La première partie de cet ouvrage traitera des problèmes généraux de la Méditerranée. Après avoir situé le contexte politico-militaire dans lequel évoluent les pays méditerranéens, nous nous intéresserons aux inégalités dans le partage de la richesse sur l'ensemble du bassin: ces inégalités se traduisent aussi bien au niveau

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des produits intérieurs bruts (PIB), que des capacités de production et d'investissement. Une partie de ces inégalités doit être située dans la surpopulation de la rive sud de la Méditerranée: surpopulation qui génère à la fois chômage et misère, violence politique et pénurie de matières premières, d'eau et de produits agricoles. Le résultat de cette disparité entre le Nord et le Sud se retrouvera forcément dans les mouvements migratoires vers les pays de la rive nord, ou vers d'autres pays de la Communauté Européenne. Dans une deuxième partie, on montrera comment la nécessité de coopération peut être appréhendée dans les flux de marchandises, dans les orientations des échanges. A travers le volume des échanges de marchandises, comme à travers l'intensité des exportations et des importations, nous chercherons à repérer les principaux partenaires des pays et des groupes de pays méditerranéens, et aussi de l'importance de la Méditerranée et de l'Europe comme lieux privilégiés d'échange. Enfin, nous essaierons de comprendre à travers l'orientation de ces flux les spécialisations et les complémentarités du système productif méditerranéen. On verra que des regroupements plus ou moins efficaces peuvent se réaliser à l'intérieur même du bassin, dessinant les contours d'une future région économique. La troisième partie est plus particulièrement consacrée à l'analyse des flux financiers. Dans le monde moderne, il apparaît de plus en plus que la maîtrise des flux d'investissement est le garant d'un développement durable. Ceux-ci sont à la fois la contrepartie des échanges commerciaux, et la recherche d'investissements pour le développement de l'économie. Cela est d'autant plus important que le phénomène de la mondialisation se présente d'abord par le marché des capitaux, et que l'économie mondiale, y compris les pays les plus riches, se trouve dans une spirale d'endettement qui ne peut que renchérir le coût du crédie. Même si leur approche n'est pas facile, aussi bien à cause de l'incomplétude des données que de leur signification statistique, leur compréhension est indispensable. Le principal problème financier est, comme on l'a dit, la pénurie de capitaux au Sud et à l'Est du bassin, pénurie qui se manifeste aussi bien à travers l'importance de l'endettement, que dans l'aide internationale, ou encore dans l'inflation galopante d'un certain nombre de pays. On verra à ce propos que l'aide est assez mal distribuée, ou plutôt distribuée d'une façon anarchique, en fonction de l'idée que les bailleurs de fonds se font de leurs propres intérêts en Méditerranée, et aussi qu'il n'y a pas de véritable politique européenne de développement en Méditerranée. Enfin, on essaiera de déterminer quels sont les principaux partenaires financiers de la région

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On sait l'importance des dettes publiques dans les économies développées.

Introduction

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méditerranéenne par le biais des investissements directs à l'étranger en provenance principalement des pays de l'Europe Communautaire. L'objectif de tout ce travail sera, au delà de la mise en évidence de problèmes spécifiques au développement de l'économie méditerranéenne, évidemment de donner quelques éléments de réflexion en matière de politique économique et de renforcement de l'intégration euro-méditerranéenne. Il n'est pas sûr que la voie libreéchangiste plus ou moins engagée par l'Union européenne soit la bonne. Il n'est pas très difficile de mettre en doute l'idée commune selon laquelle la croissance économique est tirée par les échanges!. En effet, on peut tout aussi bien défendre l'idée que la coopération économique sort renforcée dès lors qu'elle s'appuie sur des économies nationales solides. On peut supposer qu'une vision néo-mercantiliste et protectionniste est tout aussi légitime que la vision libre-échangiste dominante en cette fm de siècle dans les pays occidentaux. On peut même dire que l'utopie libreéchangiste non seulement n'a jamais été à l'origine du développement des échanges, mais elle n'a jamais non plus prouvé sa supériorité2. A l'inverse, l'intégration asiatique, fondée sur un modèle ouvertement néo-mercantiliste, nous démontre tous les jours son efficacité économique3. Il est peut-être temps de démystifier la vision réductrice colportée par la pensée anglo-saxonne sur les méfaits de la fermeture relative des frontières, surtout à une époque où la précarité et le chômage font des ravages sur les structures sociales des principaux pays occidentaux. Précisons tout de suite qu'un modèle protectionniste ou néo-mercantiliste ne vise pas à supprimer la totalité des échanges de nation à nation, mais il suppose que ces échanges n'entravent pas le développement d'un système productif national harmonieux, autrement dit, il suppose que le développement économique national est le préalable aux relations économiques avec d'autres nations. En matière d'échanges commerciaux la règle est simple: tout ce qui est bon pour la nation, pour son développement, pour son unité, est bon, et à l'inverse, tout ce qui menace le tissu productif ou la cohésion sociale de la nation doit être rejeté.
I Signalons à cet égard que l'OCDE qui ne saurait pourtant être considéréecommeun organismede promotion pour la pensée néo-mercantiliste a récemment publié un ouvrage très intéressant dont le titre est à lui seul un programme: De la croissance tirée par les échanges aux échanges tirés par la croissance. 2 Voir par exemple sur ce thème l'ouvrage très suggestif de Paul Bairoch,Mythes et paradoxes de l 'histoire économique, La découverte, 1994. 3 Cf. René Teboul et Jean-Pascal Bassino, «Les perspectives d'intégration économique dans l'espace euro-méditerranéen: une confrontation à l'expérience des pays de la zone Asie-Pacifique », article à paraître en 1997 dans la revueMondes en développement.

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L'intégration économique du bassin méditerranéen

L'enjeu est au fond de savoir si la poursuite d'une division du travail de plus en plus poussée et la recherche des avantages comparatifs est la seule voie du progrès économique et social, ou si cette voie n'est pas à terme porteuse de troubles encore plus grands: en effet les pays du Sud de la Méditerranée qui sont les plus mal dotés en facteurs de production se trouvent laminés dans la concurrence avec les pays européens, à la recherche d'une spécialisation efficace au prix d'une course épuisante à la compétitivité mondiale qui ne peut produire que des effets négatifs à longue échéance sur le partage de la richesse, aussi bien entre le nord et le sud du bassin, qu'entre les classes sociales. A terme, il faut s'interroger sur la définition d'un modèle de développement économique nouveau, adapté au bassin méditerranéen.

Première Partie LES DISPARITES DE DEVELOPPEMENT EN MEDITERRANEE

Chapitre 1 TENSIONS EN MEDITERRANEE

Les problèmes politiques et économiques sont évidemment liés, c'est une banalité qùe de le dire. Mais le lien n'est pas aussi simple à déterminer qu'on pourrait le croire. Cette difficulté à percevoir la nature exacte de la causalité entre l'économique et le politique est souvent à l'origine des hésitations ou des erreurs d'appréciation des gouvernements et des organismes internationaux. Parfois, ces derniers font de la prospérité économique la condition sine qua non du développement de la démocratie, et d'autres fois, au contraire, ils soulignent le bénéfice économique que les pays en voie de développement pourraient retirer d'une évolution démocratique des institutions. Si on peut dire qu'à court terme le plus souvent l'évolution de la situation politique conditionne le développement économique, on pourrait tout aussi bien ajouter qu'à long terme c'est au contraire la stabilité de l'économie qui est la garante de la solidité des institutions politiques d'un pays. Et cela apparaît d'autant plus important que le pays, ou un ensemble de pays, se trouve confronté à des problèmes profonds de restructuration, à des crises de régime ou à des conflits militaires violents. L'amélioration de la situation économique dépend du retour à une relative stabilité politique: l'évolution positive des principaux indicateurs sociaux et économiques est étroitement liée à la stabilisation des institutions, à l'existence d'une harmonie sociale, d'une sorte de consensus minimal dans le pays considéré. Bien évidemment, il est tout aussi vrai que la dégradation des conditions économiques est souvent à l'origine des formes politiques violentes comme on peut le voir avec le développement du terrorisme au Moyen-Orient ou en Algérie. C'est dans le contexte bien particulier de la mondialisation croissante des échanges que nous devons appréhender ces questions, tout en gardant bien en tête que tous les pays ne profitent pas également de cette accélération de l'ouverture des économies

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L'intégration économique du bassin méditerranéen

nationales. Les résultats ne sont pas au niveau des attentes. Dans un récent rapport, le PNUDJ s'inquiétait naturellement des conséquences de la mondialisation sur les pays en voie de développement: si d'un côté, une quinzaine de pays d'Asie ont connu une croissance très rapide qui leur a permis de sortir de la misère, à l'autre bout, près d'une centaine de pays qui représentent à peu près la moitié de l'humanité ont vu leur situation se dégrader toujours un peu plus2. En gros, 80% de l'humanité se partage un peu plus de 20% de la richesse produite. Les projections montrent que s'il n'y a pas de changement radical dans la gestion de l'économie au niveau planétaire, l'ensemble des pays les plus pauvres, les Pays les Moins Avancés (PMA) n'auront, à l'horizon 2030, que 0,3 % du PIB mondial à se partager. Cette évolution catastrophique s'accompagne évidemment d'un développement général des inégalités à l'intérieur de chaque nation, ce qui permet d'anticiper de très fortes tensions politiques dans les années à venir. Pour ce qui concerne la Méditerranée où les problèmes économiques ne manquent pas, on constate, ces derniers temps, une dérive douloureuse de la situation politique qui tend, d'une part à retarder les réformes économiques nécessaires qui permettraient d'améliorer le bien-être des populations, et d'autre part à éloigner les peuples de la Méditerranée les uns des autres. Il s'agit bien d'un cercle vicieux. D'un certain point de vue, on peut aussi dire que les tensions en Méditerranée tardent à s'apaiser parce que le monde occidental, et plus particulièrement l'Europe communautaire, est en crise. On peut se demander s'il y a encore un modèle politique, social et économique que les pays les plus riches peuvent exporter, un modèle à imiter dans ses objectifs, dans ses réussites. Les possibilités de coopération qui sont pourtant nécessaires à l'ensemble du bassin, semblent renvoyées à un futur toujours plus lointain. Pourtant, les complémentarités politiques et économiques existent, et la coopération est nécessaire, ne serait-ce que pour gérer d'une manière plus rigoureuse l'anarchie des flux migratoires qui bouleversent les structures nationales, pour faire face à la pénurie latente d'eau, à la dégradation continue de l'environnement, ou encore pour faciliter les transferts de technologie sans lesquels rien n'est possible. Cependant, même si le bassin semble en ébullition, il n'y a pas que des évolutions politiques négatives. Au Proche-Orient, qui fut pourtant pendant très longtemps le problème le plus difficile de la Méditerranée, où l'ébauche d'une solution semblait ne jamais voir le jour, la situation politique a évolué d'une façon spectaculaire depuis les accords d'Oslo vers une amélioration très significative, et cela malgré un
1

2 Rapport mondial sur le développement

Le PNUD est le Programme des Nations Unies pour le Développement.
humain, Economica, 1996.

Tensions en Méditerranée

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certain nombre d'hésitations de part et d'autre: le terrorisme peut à tout moment, comme on l'a vu au début de l'année 1996, remettre en question le processus de paix, ou à tout le moins le retarder indéfiniment. De la même manière, le changement de majorité politique en Israël peut geler le processus de paix pour une durée indéterminée, relancer les colonisations dans les territoires palestiniens, rappelant au passage que rien de défmitifn'estjamais acquis. On note aussi que l'instabilité politique est générale en Méditerranée, et que ce ne sont pas seulement les pays de la rive sud, ou les pays les moins développés, qui sont touchés par ce phénomène. Bien sûr, les pays du nord de la Méditerranée possèdent bien plus d'atouts pour gérer et amortir les crises économiques, sociales et politiques, et leurs institutions sont aussi plus stables, moins minées par des violences incontrôlées. Pourtant, la dérive des institutions politiques reste ici aussi préoccupante. La Grèce et l'Espagne sont conITontées à de délicats problèmes d'alternance, problèmes aggravés par les difficultés sociales de l'intégration à la l'Union européenne, ou encore par des problèmes de nationalités1. L'Italie, malgré une bonne santé économique apparemment retrouvée, consécutivement à la dévaluation de la lire, semble être entrée dans une tourmente sans fin. Elle n'arrive pas à dépasser les problèmes de corruption généralisés de la classe politique, à tel point qu'une partie de la magistrature s'est même retrouvé derrière les barreaux. Pour ce qui concerne la France, il semble que la dégradation rapide de la situation économique, avec la persistance d'un chômage structurel important, entraîne une période d'instabilité politique, un manque de crédibilité des partis de gouvernement. Tous ces pays ont également des problèmes pour atteindre les critères économiques leur permettant de rejoindre la monnaie unique européenne, notamment en matière de déficit budgétaire et de dette publique, et les efforts que leurs gouvernements respectifs demandent à leurs administrés pour satisfaire Bruxelles risquent de générer à court terme des mouvements sociaux importants. Enfm, il est clair que l'ensemble des pays de l'ex-Yougoslavie ne pourra sortir que déchiré et très affaibli par de longues années de guerre: il faut réorganiser les nouveaux états, reconstruire l'économie, se doter de nouvelles institutions. Cela prendra forcément du temps et ne se fera pas sans conflits. Quant à la Turquie, le développement de liens plus poussés avec l'Europe, que ce soit en ce qui concerne le déblocage de subventions et d'aides communautaires, ou que ce soit dans la constitution d'une zone de libre échange, reste suspendu à la fois au règlement
1 Le Pays Basque pose la question de son autonomie avec une persistance difficile à gérer pour Madrid, et l'arrivée du parti de M. Aznar au pouvoir, avec la courte majorité que l'on sait, en mars 1996 n'est, de ce point de vue pas très encourageante.

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L'intégration économique du bassin méditerranéen

politique de la question kurde, et au développement de la démocratie dans ce paysl : les excellents résultats électoraux des islamistes et l'arrivée contestée de M. Erbakan aux affaires montrent à quel point ce pays est partagé entre sa volonté de s'arrimer à un modèle de développement occidental, moderne, ouvert sur l'Union européenne, et les craintes que ce même modèle suscite dans les couches les plus défavorisées de la population2. Dans ce dernier cas encore, il est patent que les difficultés économiques précédent les difficultés politiques, même si elles ne suffisent pas à les expliquer complètement.

Plus précisément, l'évolution de la situation politique récente en Méditerranée a été marquée par trois faits majeurs: - d'une part, l'approfondissement de la fracture algérienne, avec une évolution de la société vers la guerre civile, la réélection de M. Zeroual à la présidence de la République, puis ses initiatives en faveur d'une réconciliation nationale, n'ayant toujours pas permis de pacifier le pays; - d'autre part, la poursuite du processus de paix au Proche-Orient, malgré la marche chaotique des négociations entre l'état hébreux et les autorités palestiniennes, malgré les flambées de violence dues au terrorisme intégriste3 et l'arrogance de certains colons israéliens qui fragilise aussi bien le fonctionnement de l'état hébreu que celui de l'Autorité Palestinienne. Et même.si aujourd'hui la poursuite de la paix semble dans l'impasse depuis l'arrivée aux affaires de M. Nétanyahou, il n'est pas certain qu'elle soit définitivement enterrée.

I Ce qui passe aux yeux des européens par l'abrogation du fameux article 8 de la Constitution. Mais le pays étant encore sous la surveillance des militaires, la menace d'un coup d'état ne devant jamais être écartée complètement, les difficultés des turcs pour former un gouvernement viable, la montée en puissance des islamistes aux dernières élections, tout cela montre, on l'a encore vu au printemps 1995 au sommet de Carmes, que la question de l'arrimage de la Turquie à l'Europe reste prégnante, et cela d'autant que les tensions avec les voisins grecs à propos du contrôle de la mer Egée se ravi vent. 2 L'issue de la crise économique et politique en Turquie est très incertaine, d'autant que les partis de la droite plus ou moins libérale qui se sont, en un premier temps, entendus pour évincer les islamistes du pouvoir n'ont réussi qu'à la formation d'une entente de façade après de longs mois de tergiversations pour laisser ensuite la place à M. Erbakan. 3 Pour dire à quel point le processus de paix semble tout de même bien engagé dans cette région du monde, c'est que le Likoud qui ne s'est pas privé de critiquer le gouvernement Rabin et Péres, n'a jamais remis directement en question les accords d'Oslo, même au plus fort de la crise au mois de mars 1996, à la suite des attentats meurtriers du Hamas, même après l'arrivée de M. Nétanyahou au pouVOIT.

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- et enfin,

la partition effective de l'ex-Yougoslavie après la défaite militaire des Serbes de Bosnie en 1995.

Un autre élément important pour l'analyse qu'il faut souligner ici, est que la diplomatie américaine est omniprésente en Méditerranée, pour le meilleur et pour le pire comme on va le voir, tandis que l'Union européenne apparaît toujours dans l'incapacité de développer une conduite cohérente et soutenue: que ce soit vis-à-vis de l'Algérie, que ce soit dans le règlement des conflits au Proche-Orient ou pire encore dans la gestion de l'affaire Yougoslave qui la concerne pourtant au premier chef. Partout où le règlement des conflits avance, on retrouve la diplomatie américaine! à l'ouvrage. On ne peut que constater un décalage entre les discours officiels qui, à Bruxelles ou à Paris, expriment la nécessité de développer une politique cohérente en Méditerranée, et la réalité sur le terrain. En la matière, l'incohérence la plus totale règne comme vient de la démontrer les prises de position ouvertement pro-arabe et pro-irakienne de M. Jacques Chirac qui, lors de son voyage au Proche-Orient à l'automne 1996, avaient pour but de contrecarrer les initiatives américaines dans la région. Non seulement le président français s'est coupé de l'opinion israélienne en se présentant comme l'interlocuteur privilégié des pays arabes, renouant en cela avec la tradition gaulliste, mais en outre, il a élargi les divergences diplomatiques entre les pays européens. L'Allemagne et l'Angleterre ont critiqué directement ce type de démarche isolée. Soulignons encore que l'Union européenne ne pourra entreprendre une véritable politique économique en Méditerranée, si elle reste dans l'incapacité de promouvoir une action diplomatique cohérente, en clair cela veut dire qu'elle devienne enfin crédible aux yeux des israéliens, et cela ne concerne pas seulement le Likoud. Mais le poids de l'histoire et des schémas dépassés qui alimentent l'opposition des points de vue entre les pays européens, est ici beaucoup trop fort pour que l'orientation finisse par changer rapidement, pour que la politique européenne apparaisse enfin dans son unité et dans sa fermeté: l'Europe est encore faite de vieilles nations qui ont toujours eu des intérêts antagonistes aussi bien en Méditerranée que dans le reste du monde. Alors que la diplomatie américaine est déterminante dans tout le bassin, l'Europe est vue dans le meilleur des cas comme une possibilité de financement de l'aide pour la reconstruction, que ce soit en

!

Il a été de bon ton dans le passé de décrier l'incapacité américaine à développer une ligne de

conduite cohérente, voire d'identifier la diplomatie américaine à des intérêts seulement économiques. Mais que dire du dialogue critique prôné activement par les européens, le France en tête.

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Bosnie, ou encore au Moyen-Orient, peut cohérente.

et dans le pire des cas comme faible, partiale et

L'EVOLUTION DE LA CRISE ALGERIENNE ET LA SITUATION AU MAGHREB Dans l'analyse de l'intégration méditerranéenne, comme dans l'ouverture de l'Europe sur la Méditerranée, c'est d'abord le Maghreb qui doit retenir l'attention, et cela pour au moins deux raisons. En premier lieu parce que les pays qui le composent sont déjà très ouverts sur l'Europe, par leur culture comme par leurs échanges, et ensuite parce qu'ils ont manifesté une volonté ferme et définitive de s'intégrer dans le processus d'élargissement du Marché Commun. En second lieu, ce sont des pays, surtout pour ce qui concerne le Maroc et la Tunisie, qui ont fait d'énormes efforts de mise à niveau, qui ont sacrifié beaucoup sur le plan social pour devenir compétitifs au niveau international, suivant de façon scrupuleuse les recommandations pas toujours bien adaptées des organismes internationaux. Mais tout cela semble occulté aujourd'hui par la dérive de la situation algérienne, et par la crainte d'une contagion islamiste aux autres pays limitrophes. L'histoire récente de l'Algérie est marquée par l'enlisement dans une guerre civile ouverte entre les autorités gouvernementales et le FIS, puis le GIA. Contrairement à ce qui se dit ici ou là, il est difficile de dire pourquoi la situation s'est autant dégradée. En effet, on peut tout aussi bien penser que cela provient des réformes qui ont été mises en place par le gouvernement de M. Harnrouche à la fin de l'année 1989, que de l'arrêt de ces réformes en 1991. Mais il est clair que si l'interruption de ces réformes était devenu nécessaire, notamment à cause de la contestation intégriste, c'est bien parce qu'elles avaient aussi un coût social difficile à supporter pour les classes les plus défavorisées. Il est de bon ton de dire aujourd'hui que le limogeage de M. Harnrouche et par conséquent l'arrêt des réformes a entraîné le désastre politique et économique que l'on sait, il ne faut pas oublier que cela a eu lieu au même moment que les succès islamistes aux élections. Aujourd'hui, le pays se trouve dans une guerre meurtrière, coûteuse à tous égards dont l'issue est incertaine. Cette guerre civile se caractérise par des attentats violents et nombreux de la part des intégristes musulmans, à la fois contre les forces gouvernementales, et contre

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tout ce qui représente en Algérie une ouverture vers la Méditerranée occidentaleI. L'attaque de trains, des casernes est chose courante, avec pour premier objectif de saper les fondements de l'autorité publique. Le but est aussi de marquer l'opinion, aussi bien nationale qu'internationale, par des détails sanglants: sont ainsi pris pour cible aussi bien les femmes algériennes qui refusent de se plier à des coutumes religieuses archaïques, que les rares étrangers qui vivent encore en Algérie, que les enseignants qui diffusent la langue française, mais aussi les intellectuels et les journalistes algériens qui sont considérés comme trop complaisants envers l'Occident, bref tout ce qui pourrait apparaître comme une « différence ». Comme on l'a vu, il n'y a pas si longtemps, les intérêts français en Algérie sont aussi particulièrement visés, à tel point que toute activité économique normale et régulière semble impossible pour un non-algérien. Plus récemment des attaques meurtrières d'autobus ou de trains s'en sont pris d'une manière indifférenciée à la population civile: femmes, enfants, vieillards ou jeunes gens peuvent être assassinés. Les actes terroristes cherchent un accroissement sans fin du sentiment d'insécurité dans le pays, à déstabiliser le pouvoir en place, à fmir par le couper du reste de la communauté internationale. La guerre civile est ainsi bien réelle, les évaluations les plus basses évaluaient à au moins 50 000 le nombre des victimes de ce conflit armé à l'automne 1996. Mais elle a aussi une dimension économique, le GIA, dans un communiqué cité par le quotidien arabe Al Hayat du 14 février 1996, demandait, par exemple, aux ouvriers des industries pétrolière et gazière de cesser le travail, sous peine d'encourir le châtiment suprême. Ces menaces sont apparues au moment même où le gouvernement algérien négociait d'importants contrats avec des compagnies pétrolières anglaises (British Petroleum), française (Total) et espagnole (Repsol). Bien que ces menaces aient eu finalement peu de suite, les industries pétrolifères et gazière étant situées dans des zones désertes et finalement assez faciles à protéger, elles ralentissent certainement l'attrait des investisseurs étrangers pour ce pays, et elles forcent le gouvernement en place à mobiliser des forces de sécurité à la protection des sites pétroliers et gaziers, au détriment d'autres cibles potentielles. L'Algérie ne peut se passer des recettes à l'exportation, et le gaz représente la quasi totalité de ces recettes. Dans la conquête du pouvoir, cette guerre civile, plus ou moins larvée, a pour objectif évident de couper l'Algérie du reste du monde, et plus particulièrement de la
1 En mars 1996, on a commencé à voir un certain nombre d'attentats en Kabylie même, région plus qu'hostile à l'islamisation. Cette extension de la logique de guerre laisse augurer des difficultés qui attendent encore le président Zeroual dans le processus de normalisation.

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France qui est apparue longtempsl, à tort ou à raison, comme un des derniers soutiens du gouvernement en place. Dans le même temps, le gouvernement algérien, après bien des hésitations s'est lancé dans la répression directe des intégristes et de leurs groupes armés. Cependant l'opinion internationale ne lui a pas facilité le travail. De nombreux témoignages, notamment ceux d'Amnisty International, ont insisté sur la violence pas toujours très légale de la répression gouvernementale. Mais celle-ci n'est pas si aisée que ce qu'on pourrait croire. En effet, non seulement le gouvernement ne semble plus pouvoir bénéficier d'un soutien très actif dans la population, mais les terroristes intégristes arrivent à obtenir des appuis importants dans toutes les strates de la société, aussi bien dans les forces armées qui luttent contre l'intégrisme. Le problème est d'autant plus grave que le gouvernement en place n'a pas de véritable légitimité depuis qu'il a refusé le verdict des urnes qui avait vu en 1993 la victoire du FIS, même si aujourd'hui le fort taux de participation à l'élection présidentielle a pu laisser croire à une véritable possibilité de renouer les fils d'un dialogue à tous les niveaux de la société algérienne. Bien évidemment, la guerre civile et la faiblesse du gouvernement favorisent en général le développement de la criminalité qui augmente encore l'instabilité. Ajoutons à cela la lutte violente que se livrent entre eux les groupes armés intégristes qui cherchent à contrôler aussi bien l'opinion pro-islamistes que les fonds rackettés sur l'ensemble du territoire national et à l'étranger, et on aura une idée assez précise du chaos qui s'instaure dans ce pays. Pour toutes ces raisons, il est assez évident qu'il n'apparaît pas encore clairement un groupe politique ou religieux qui en Algérie puisse prétendre réunifier le pays, ou encore qui puisse assurer le fonctionnement régulier d'un état fort permettant d'engager de véritables réformes sur le plan économique. Sur le plan international, la communauté est encore très divisée, peu de pays, à l'instar de la France2, sont prêt à s'engager aux côtés d'un gouvernement discrédité. Plus encore de nombreux gouvernements et hommes politiques, plus ou moins officiellement, ont anticipé l'évolution de l'Algérie vers un pouvoir islamiste fort et stable3. Plus grave encore, les Européens ont été finalement assez surpris des bons résultats de l'élection présidentielle à la fin de l'année 1995, tant pour ce qui
'Au moins jusqu'à la mise en place du gouvemement issu des élections présidentielles en France en mai 1995. 2 Et encore, ce soutien semble être plus que mesuré depuis l'arrivée de Jacques Chirac à la présidence de la République. 3 C'est l'option que les Etats-Unis semblaient avoir prise, mais on sait aussi que des tractations secrètes ont eu lieu entre certains membres du Front Islamiste du Salut et certains honunes politiques français d'un haut niveau jusqu'à l'élection de M. Zeroua!.