Interaction Allemagne-France

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Cette analyse part de la réalité quotidienne puis s'élargit vers des réalités économiques et esthétiques à la fois, pour se consacrer aux média, à l'art et aux domaines géopolitiques. L'originalité de cette approche interculturelle réside dans les trois niveaux à travers lesquels elle aborde la thématique franco-allemande : le niveau du texte littéraire, de l'image et la synthèse qui est définie comme actualisation. L'auteur partage ici la visée de la micro-histoire, de l'Alltagsgeschichte et de l'ethno-sociologie.
Publié le : mardi 1 avril 2003
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EAN13 : 9782296315044
Nombre de pages : 394
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INTERACTION ALLEMAGNE-FRANCE
Les habitudes culturelles d' aujourd 'hui en questions

Collection Allemagne d'hier et d'aujourd'hui dirigée par Thierry FeraI
L'Histoire de l'Allemagne, bien qu'indissociable de celle de la France et de l'Europe, possède des facettes encore relativement méconnues. Le propos de cette collection est d'en rendre compte. Constituée de volumes réduits et facilement abordables pour un large public, elle est néanmoins le fruit de travaux de chercheurs d'horizons très variés, tant par leur discipline, que leur culture ou leur âge. Derrière ces pages, centrées sur le passé comme sur le présent, le lecteur soucieux de l'avenir trouvera motivation à une salutaire réflexion.

Dernières parutions

Heinke WUNDERLICH, Marseille vue par les écrivains de langue allemande,2000. Erwin J. BOWlEN,Heuresperdues du matin, 2000. Georges CONNES, L'autre épreuve, 2001. Bruno GAUDIOT, Adolf Hitler, L'archaïsme déchaîné, 2001. Walter KOLBENHOFF, Les Sous-hommes, 2001. Caroline TUDYKA L'exil d'Else Lasker-Schüler (1869-1945),2001. Sabine MOLLENKAMP, La coopération franco-allemande pour la protection du Rhin, 2001. Baron Paul DE KRÜDENER (notice biographique et notes de Francis LEY), Impressions d'Allemagne pendant la Révolution de 1848,2001. Thierry FERAL, Le nazisme: une culture ?, 2001. Christophe PAJON, Forces armées et société dans l'Allemagne contemporaine, 2001. Nicolas OBLIN, Sport et esthétisme nazi, 2002. Xavier RIAUD, La pratique dentaire dans les camps du IIIème Reich, 2002. Thierry FERAL, Adam Scharrer, 2002. Alexandre WATTIN, Les 1001 raisons d'apprendre l'allemand, 2002. Jürgen ELSASSER, La RFA dans la guerre au Kosovo - Chronique d'une Manipulation, 2002. Georges SOLOVIEFF, une enfance berlinoise (1921-1931),2002. Christian GREILING, La minorité allemande de Haute-Silésie 19191939, 2003. Thomas ROSENLOCHER, La Meilleure Façon de Marcher, 2003

ANDREAS RITT AU

INTERACTION ALLEMAGNE- FRANCE
Les habitudes culturelles d' aujourd 'hui en questions Préface de Joseph JURT

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214Torino ITALLE

@ L' Harmattan 2003 ISBN: 2-7475-4016-2

PREFACE
L'Allemagne et la France - quelle longue histoire! Depuis 1871 non seulement deux Etats-nation se trouvaient face à face, mais deux rivaux qui se définissaient comme des 'ennemis héréditaires'. Le pays voisin n'était pas seulement une entité politique, un territoire aux frontières défendues par une armée nationale; le pays occupait et préoccupait l'imaginaire social nourri par des visions souvent stéréotypées propagées par la presse et l'essayisme. Le pays voisin était devenu en même temps un objet de connaissance. Le romaniste Victor Klemperer entendait, au cours des années 1920, renouveler les études littéraires en Allemagne en se réclamant de l'approche intuitive et créatrice des Français; mais ce ne fut pas pour les reconnaître comme modèles, mais plutôt pour relever le défi de l'ennemi. "Le besoin de connaître l'adversaire, que beaucoup parmi nous ont mal évalué, se révèle être plus impératif que jamais", écrivit-il alors. Ce serait aux universitaires de s'adonner à cette tâche et non pas aux journalistes: "C'est particulièrement difficile d'être impartial face à l'ennemi d'hier et d'aujourd'hui." La nouvelle Geistesgeschichte idéaliste des années vingt que souhaitait Victor Klemperer restait ainsi une discipline allemande et elle devait en plus fournir des connaissances fondées sur la culture de l'ennemi. L'approche s'insérait ainsi dans la mouvance des études sur la France qui se définissaient comme Kultur- und Wesenskunde autant que les études d'Ernst Robert Curtius et d'Eduard Wechssler qu'il critiquait pourtant. TI s'agissait pour Klemperer de reconnaître à travers les textes littéraires la physionomie spécifique d'un peuple, ses facultés maîtresses, ses traits permanents. En 1926, il avait publié un recueil intitulé Romanische Sonderart. Déjà le titre, inspiré par la psychologie des peuples, suggérait une antithèse entre romanische et germanische Sonderart. Le trait essentiel de la France résidait, à ses yeux, dans la latinité qui arrivait à rationaliser et à modérer les influences germaniques et celtes. A ses yeux, parler de romantisme français

était une contradictio in adjecto. "Le romantisme", écrivit Klemperer en 1928, "fut d'emblée un phénomène aussi contraire à la nature française que le protestantisme [...]. Le germe romantique dut être transplanté en Allemagne pour connaître une fécondité sans limites. " Si Klemperer avait encore voulu fonder cette idée de l'altérité fondamentale sur un concept humaniste (à savoir le respect de l'autre), il avait commencé dès la parution du célèbre ouvrage d'Eduard Wechssler sur la France, Esprit und Geist (1927), à s'apercevoir des dangers nationalistes de cette argumentation, la vision antithétique servant chez Wechssler exclusivement à dévaluer la nation voisine. La critique de Klemperer fut cependant une critique 'interne'. TI maintenait le concept de la Kulturkunde, mais dans sa version non-agressive. Ernst Robert Curtius s'était proposé en revanche dans son livre Die Wegbereiter des neuen Frankreich de présenter une autre France que celle de la décadence et de l'esprit cartésien - vue stéréotypée prévalant alors en Allemagne. A travers son livre, il entendait présenter au public allemand les auteurs qui lui semblaient représentatifs de la nouvelle France: Gide, Romain Rolland, Claudel, Suarès et Péguy. Mais son livre n'était pas non plus libre d'arguments inspirés par la psychologie des peuples quand il affirmait, par exemple, que la France se trouvait dans un état d'agrégation solide et l'Allemagne dans un état d'agrégation liquide. Curtius voyait dans ces précurseurs les représentants d'une jeune France qui correspondait à l'image que l'Allemagne se faisait d'elle-même - un peuple d'avenir. TIcroyait avoir trouvé chez ces auteurs un sentiment de valeurs ayant une mesure commune avec celui des jeunes Allemands, en mettant en relief chez eux les catégories d'une intensité vitale. TI entendait en même temps œuvrer en faveur d'une réconciliation entre la France et l'Allemagne sur la base d'un sentiment de vie commun. On peut se demander si le postulat d'une communauté de vues supposées - la philosophie de la vie - était une base solide pour le dialogue. Si le livre de Curtius rencontra un vif succès auprès de la presse, ses collègues romanistes lui reprochèrent son engagement pour la France actuelle. Victor Klemperer critiqua également le livre de Curtius qui procéderait par assimilation et dont il résumait la 6

quintessence de la sorte: "Je t'aime car tu es comme moi et tu te trompes si tu crois être un original tout à fait différent". Curtius prend, selon Klemperer, "toutes les manifestations de la littérature française moderne pour argent comptant; il ne voit pas à quel point le Français mêle facilement le sérieux et le jeu, le Geist et l'esprit, la vérité et la coquetterie". Ce qui a gêné Klemperer dans l'analyse de Curtius, c'est qu'elle bouleversait son schéma d'interprétation qui était celui de la romanistique : la France comme le pays où la forme l'emporte, un pays non-romantique donc statique et conservateur. Mais on pourrait en fin de compte renvoyer dos à dos Klemperer et Curtius. L'un et l'autre argumentent de manière essentialiste, l'un par Ie procédé de l'assimilation, l'autre en créant une altérité anhistorique. La volonté de comprendre la France contemporaine de ces intellectuels qui se voulaient des rénovateurs a été bloquée par l'essentialisme. L'un et l'autre se sont rendu compte, au cours des années trente, des apories de ces approches essentialistes du pays voisin. Ernst Robert Curtius avait exprimé sa lassitude face au paradigme de la Kulturkunde, peu après avoir publié son Essai sur la France; il écrivit ainsi, le 8 février 1932, à André Gide: "La vérité est que la France se suffit, mais elle ne nous suffit pas. Mais il serait mal élevé de le dire. D'ailleurs je suis terriblement las de ces questions de psychologie nationale et même de ces nationalités tellement encombrantes. Elles commencent à assumer trop de place. Elles deviennent gênantes. Je voudrais dorénavant m'en occuper le moins possible. " Klemperer se rendait compte, à la suite de la prise de pouvoir par les nazis, du caractère néfaste de toute approche essentialiste: "Je ne crois plus à la psychologie des peuples", transcrira-t-il le 30 mars 1933 dans son journal intime. "Tout ce que j'avais considéré comme non-allemand - brutalité, injustice, suggestion des masses jusqu'à l'ivresse - tout cela fleurit maintenant chez nous." * Après la catastrophe historique de la Seconde Guerre mondiale, on s'est rendu compte que les concepts traditionnels de la 7

perception de la nation voisine étaient dépassés. Certes, il y avait des hommes politiques qui partaient encore de l'idée d'une 'essence' allemande qui s'était incarnée dans Hitler ne différenciant pas entre les nationaux-socialistes et le peuple allemand. Mais déjà en pleine guerre, Léon Blum estimait dans un article publié dans Le Populaire que des sentiments de revanche à l'égard du peuple allemand étaient compréhensibles; mais dans une perspective de longue durée, on ne saurait vaincre la haine par la haine, la violence par la violence. Le seul moyen d'éviter dans l'avenir des agressions serait de créer une Europe pacifique et d'intégrer l'Allemagne dans une communauté des nations assez forte pour pouvoir la rééduquer, la discipliner, et le cas échéant la maîtriser. Relativement tôt en France, des intellectuels commencèrent à réfléchir sur des concepts au sujet de l'Allemagne de l'après-guerre qui différaient de l'attitude des hommes politiques traditionnels. Francis Gérard, qui avait appartenu au milieu surréaliste, publia en 1943 à Alger une brochure intitulée Que faire de l'Allemagne? Après que la jeunesse a été la victime d'un endoctrinement idéologique, il faudrait rétablir l'humanisme comme unique fondement de. l'éducation. Sous le même titre Que faire de l'Allemagne?, le jeune germaniste Pierre Grappin, qui sera rattaché au gouvernement militaire à Baden-Baden, publia en 1945 un petit livre similaire. Lui aussi pensait à la rééducation, à la formation d'une nouvelle génération d'hommes et de femmes. A travers une formation démocratique de la jeunesse, l'Allemagne devait trouver son chemin vers la démocratie. Ce furent en effet des germanistes qui en tant qu'experts de l'Allemagne joueront un rôle non négligeable pour la définition de la politique d'occupation française en Allemagne. Les germanistes français, loin de réduire leur discipline aux seules études de la langue et de la littérature, essayèrent de proposer, à travers le concept de 'civilisation allemande', une interprétation du pays voisin qui impliquait les facteurs économiques, politiques et sociaux. Cette approche était déjà celle de Henri Lichtenberger et de sa Revue d'Allemagne, fondée en 1927 ; en 1936, il avait proposé une interprétation du pays voisin sous le titre L'Allemagne nouvelle. Edmond Vermeil, enseignant dès 1934 à la Sorbonne, a été 8

davantage influencé par les sciences politiques; en 1939, il publia sa grande synthèse L'Allemagne. Essai d'explication où il cherchait à interpréter l'Allemagne à travers le concept de la 'nation en retard'. Le national-socialisme a été vu à travers cette thèse de la continuité historique comme un pangermanisme vulgarisé. En tant qu'expert de l'Allemagne, il participa à Londres en 1943/44 à plusieurs instances qui esquissaient l'avenir de l'Allemagne occupée. Selon lui, il s'agissait surtout d'évincer la domination prussienne en Allemagne, parce qu'il considérait la Prusse comme responsable de l'évolution fatale. Le terme de 'déprussification' signifiait non seulement la fin de l'intégrité territoriale de la Prusse, mais surtout l'éradication d'un esprit 'prusse' - selon lui militariste et impérialiste - de l'Allemagne. De cette façon, l'idée se frayait son chemin, selon laquelle les concepts de la Realpolitik de 1918 - fractionnement territorial, annexions, réparations - ne pourraient pas servir de base à une nouvelle politique de l'Allemagne. C'est à la politique culturelle qu'on attribuait dans la zone d'occupation française une importance particulière. Les historiens tombent aujourd'hui d'accord pour ne plus attribuer à la politique sociale et culturelle française une seule fonction compensatoire face aux duretés de la politique économique et sécuritaire de l'Occupation. La réforme de l'enseignement était, aux yeux des autorités d'occupation françaises, la base du processus de démocratisation. À côté de cette activité de base, les Français investissaient beaucoup dans le domaine de la formation continue à travers l'organisation de concerts, d'expositions et de tournées théâtrales. De cette politique culturelle très active témoigne ainsi la création à Fribourg du premier Institut français en Allemagne dès 1946 qui défendait une position assez autonome à l'égard du gouvernement militaire et qui cherchait à établir des relations culturelles avec le public allemand qui reposaient sur le principe de la compréhension et non pas sur l'idée d'une supériorité. Les autorités françaises de plus soutenaient expressément l'idée de la création d'une Académie des Sciences et des Arts à Mayence, ville destinée à devenir le centre culturel de la zone française. De nombreux écrivains français comptaient parmi les membres de cette institution, entre autres André Malraux, Jean Cocteau, Georges Duhamel et Julien Green. 9

Outre cette orientation officielle de la politique culturelle, il y eut aussi des initiatives de la société privée. TIfaut mentionner dans ce contexte le mouvement personnaliste Esprit autour du philosophe Emmanuel Mounier. Dès un numéro d'Esprit paru en 1945, Mounier s'opposait résolument à la thèse d'une Allemagne 'éternelle' dont l'extrémisme nationaliste serait une propriété congénitale immuable. Mounier estimait que la France était en premier lieu responsable du chemin que l'Allemagne prendrait dans l'avenir. Toute paix exigerait de la part du vainqueur une attitude généreuse. En 1948, Mounier fonda le 'Comité français d'échange avec l'Allemagne' avec le jeune Alfred Grosser comme premier secrétaire général. TIne faut pas oublier non plus le rôle joué par Joseph Rovan qui avait publié dans le numéro d'Esprit en octobre 1945 un article au titre significatif "L'Allemagne de nos mérites" ainsi que le Père du Rivau qui fonda la revue Dokumente/Documents destinée à informer sur la France et sur l'Allemagne. A son instigation eut lieu en 1947 à Lahr la première rencontre franco-allemande d'écrivains qui sera suivie par d'autres. Lors de la rencontre suivante à Royaumont, Albert Béguin avait très bien défini l'esprit qui devait inspirer ce dialogue: "V ous (les Allemands) avez à nous renseigner et nous avons à vous écouter lorsque vous parlez du destin de l'Allemagne et du destin de chacun d'entre vous dans cette période dramatique. Nous avons le plus grand intérêt et le plus grand avantage à vous écouter, parce que votre expérience est une expérience qui ne ressemble à celle de nul autre peuple." A partir de cette bonne volonté, dont firent preuve les intellectuels et les hommes politiques, s'est développé ce que l'on peut considérer comme l'événement politique le plus important dans l'Europe du XXe siècle: la réconciliation franco-allemande scellée par le traité de l'Elysée en janvier 1963 dont nous commémorons ces jours-ci le 40e anniversaire. Lors de la première période de la réconciliation, il fallut se détourner de l'essentialisme antithétique qui avait joué un rôle funeste pour la perception des deux nations voisines pendant la période de l'entre-deux-guerres. Pour cette raison, on mit par la suite en relief ce que les deux cultures nationales avaient en commun. Cette phase importante était suivie par la prise en compte 10

de l'altérité qu'il fallait cependant historiser et non pas figer en une qualité ontologique. Ceci devait être la condition de la possibilité d'un dialogue inter-culturel. Fritz Nies définissait ainsi lors des Assises des germanistes allemands à Mulhouse en 1989 comme but commun: "faire voir l'altérité du voisin" : "il est complètement superflu d'enseigner tout ce que cette civilisation a en commun avec celle des étudiants, et ce n'est, dans notre cas, pas peu de choses. Ce qu'il faut leur montrer, leur expliquer, c'est ce qui fait partie de l'altérité de cette civilisation, ce sont ses composantes inconnues et déconcertantes." * TIfallait rappeler, ce long chemin parcouru en ce qui concerne la perception mutuelle de la France et de l'Allemagne pour introduire l'ouvrage ci-présent d'Andreas Rittau. C'est l'ouvrage d'un jeune chercheur, né pendant la deuxième moitié des années soixante, et qui a raison de se tourner résolument vers l'avenir avec sa méthodologie inter-culturelle à l'aube du XXr siècle. Ce qui caractérise l'approche d'Andreas Rittau, c'est qu'il essaie constamment d'éviter les deux écueils qui guettent l'approche simultanée de deux pays voisins l'antithèse essentialiste et l'universalisme. Les stéréotypes reposent le plus souvent sur une vision binaire du monde. L'auteur du livre présent cherche à travers ses observations à démentir les oppositions stéréotypées en montrant des points communs ou des traits qu'on n'attribue pas naturellement au voisin. C'est notamment dans la vie quotidienne qu'on relève des modifications et des rapprochements. TI n'est plus guère possible, au niveau de l'alimentation, estime l'auteur, d'opposer Allemagne et France. Et pour dépasser la caractérisation des deux pays par des boissons types: le vin et la bière, il montre des vignobles allemands: "L'Allemagne viticole existe", remarque-t-il, "mais elle est inconnue en France. TIs'agit de faire mieux connaître l'Allemagne et de procéder à un réajustement de son image habituelle." Si l'antithèse stéréotypée est soigneusement évitée, l'auteur ne tombe pas non plus dans le tort inverse de ne constater que ce qui est pareil partout. Notamment les photos nous montrent souvent des Il

similitudes frappantes dans la vie quotidienne des deux pays, ce qui conduit le lecteur à corriger spontanément les idées préconçues de ce qui serait "typiquement" français et allemand. L'auteur nous invite, après un premier constat de similitude, à reconnaître les petits détails qui diffèrent. TIrenvoie avec bonheur à l'idée de "deux styles" différents. C'est en effet le particulier et la variété qui fait la richesse de la culture européenne. L'originalité de l'approche d'Andreas Rittau réside dans les trois niveaux à travers lesquels il aborde la thématique francoallemande: le niveau du texte littéraire, ensuite le niveau de l'image et enfin la synthèse qui est définie comme actualisation. C'est une bonne idée que de partir de textes littéraires qui introduisent à une thématique spécifique. L'auteur a su bien choisir chaque fois un texte d'un auteur français et d'un auteur allemand. Ce qui distingue le texte littéraire, c'est sa densité non-contingente et sa richesse polysémique. Le texte littéraire sait condenser, comme l'affirme Pierre Bourdieu, en une métaphore ou une métonymie ou une histoire particulière ce qu'un texte d'information doit laborieusement développer. A travers sa polysémie, le texte littéraire invite le lecteur à un travail d'interprétation et d'interactivité. La photographie, dont l'invention est un cadeau de la France offert au monde, particularise ce que le texte laisse ouvert; elle nous fait voir concrètement ce que nous ignorons parfois. Les photos sont dues à l'auteur du volume et non pas à des auteurs externes comme c'est le cas pour les textes littéraires. L'auteur parle à plusieurs reprises du "flou volontaire" de telle ou telle image comme si les objets-mêmes étaient responsables de ce flou. Par les photos s'introduit cependant un angle de vue personnel et c'est bien ainsi. Et si beaucoup de sujets photographiques sont choisis à Fribourg et à Besançon, ceci relève aussi de l'itinéraire personnel de l'auteur. TInous livre ici en même temps ce qui repose sur une connaissance et une expérience personnelle et ne nous propose pas une vision abstraite et pseudo-objective. La rubrique synthétique d'actualisation trahit la volonté d'être au plus près de la réalité contemporaine. On ne peut apprécier la qualité d'information qui se distingue par son actualité immédiate. Si les approches inter-culturelles mettent souvent au centre la 12

rencontre entre deux individus issus de deux contextes culturels différents et qui cherchent à entrer en communication, l'étude d'Andreas Rittau met au centre les contenus, les informations à partir desquels un dialogue peut se développer. L'auteur a eu raison de partir de la réalité quotidienne qui est souvent négligée, mais qui est le domaine auquel nous touchons le plus immédiatement lorsque nous entrons en contact avec le pays voisin. L'auteur partage ici la visée de la micro-histoire, de l'Alltagsgeschichte et de l'ethno-sociologie. On ne peut qu'admirer sa qualité d'observation. L'analyse ne se contente nullement de ce domaine, mais s'élargit vers des réalités économiques et esthétiques à la fois comme la publicité et la voiture pour se consacrer aux média (presse, télévision, Iivre), à l'art (peinture et musique) et aux domaines géopolitiques comme le paysage, la région et les frontières s'ouvrant à l'espace européen. Le mouvement du livre va ainsi de ce qui est le plus proche aux dimensions continentales. On salue particulièrement cette ouverture finale vers d'autres horizons. Car on a pu critiquer à juste titre l'exclusivité du bilatéralisme franco-allemand. Pendant les décennies suivant la Deuxième Guerre mondiale, le bilatéralisme a été certes une nécessité historique. TI fallait que les deux nations fondent leurs rapports sur une base nouvelle. Aujourd'hui les postulats bilatéraux de la réconciliation sont entrés dans les faits. Le terme convenu de "couple franco-allemand" a fini par devenir une vision stéréotypée, qui conduit à des métaphores faciles sur le divorce, les disputes ou les dissensions au sein du couple. Ses connotations affectives conduisent de surcroît à dramatiser les rapports. Les rapports entre les peuples diffèrent fondamentalement des rapports entre les individus, car ils visent la longue durée. "En dépit de son caractère surdéterminé, le couple franco-allemand n'en constitue pas pour autant une relation d'exclusivité", écrivit à juste titre Michael Werner à propos du domaine culturel. "Beaucoup d'autres partenaires interviennent dans cette relation, des Suisses et des Belges par exemple, prédisposés par le voisinage direct à des activités de médiation, des Juifs de l'Europe centrale, des Italiens, Hongrois, Polonais". L'étude d'Andreas Rittau invite le lecteur à ne pas s'en tenir 13

aux images convenues de la réalité en France et en Allemagne, mais à ouvrir les yeux sur les évolutions, les échanges et les rapprochements en cours, ce qui rend une approche inter-culturelle si passionnante.

Joseph Jurt

Janvier 2003

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INTRODUCTION

METHODOLOGIQUE

Nous communiquons l'aboutissement d'une étude qui est partie d'un intérêt personnel pour le champ franco-allemand et a trouvé son élaboration grâce aux bases de la méthodologie interculturelle aujourd'hui reconnue. L'approche interculturelle permet en effet de prendre en charge directement la situation concrète de l'apprenant, c'est-à-dire un chevauchement de deux références dont l'une toute intérieure (la culture d'origine) n'est pas prise d'habitude en considération. Cette méthodologie interculturelle assure désormais une étude en interaction, un dédoublement systématique des mises au point des informations. Les deux composantes restent présentes ensemble à l'esprit et s'appuient, réagissent l'une avec l'autre. L'intérêt étant de conserver à la personne la mobilisation de toutes ses capacités pour l'acquisition de la nouvelle compétence. Face au foisonnement des phénomènes culturels dans la société, nous avons choisi la réponse de la méthodologie interculturelle appliquée au champ franco-allemand pour proposer une construction en trois axes ou méthodologie à angles de vue multiples reposant sur la littérature (extrait), la visualisation (photos) et l'actualisation (contemporénéité de la culture à travers des synthèses de publications récentes et de médias) qui s'applique à un choix de rubriques prises aussi bien dans le quotidien - anodin pour un autochtone qui ne pense pas à le mettre en question mais sujet d'intérêt, d'étonnement pour la culture étrangère - que dans le domaine de l'art et de l'actualité: Repas, Vin et Bière, Aménagement intérieur, Rue, Emballage, Publicité, Voiture, Télévision, Journal, Livre, Peinture, Musique, Symbole, Région, Paysage, Europe, Eau. Nous mettons au point pour chaque rubrique une réflexion constructive qui est aussi un renouvellement de l'approche faisant le pari d'une interculture récente, proche de nous, changeante, en espérant pouvoir trouver dans la germanistique/romanistik un terrain d'application. Nous avons donc proposé une méthodologie interculturelle et son application pratique au champ franco-allemand.

Les applications interculturelles de ces dernières années ont majoritairement choisi de s'axer sur les échanges de groupes linguistiques contribuant ainsi à former des retombées liées non seulement à la linguistique mais surtout à la psychologie, faisant intervenir dans l'acquisition le niveau cognitif. En revanche, nous nous sommes arrêtés pour notre part, sur le renouvellement des propositions de contenus en dépassant le niveau socio-culturel - qui ne présente qu'un pays à la fois - pour nous orienter vers une confrontation des deux pays à partir d'un certain nombre de données à la fois littéraires et sociales qui s'ouvrent largement sur une visualisation (photos) à l'impact fort dans l'enseignement d'aujourd'hui. Les données sont innombrables en possibles, du thème le plus évident (eau) aux remarques plus fines mais tout aussi réelles (gestes). Par conséquent, l'on ne peut en présenter que des échantillons pour illustrer la méthodologie que nous avons mise au point. A cette fin, nous avons déterminé un certain nombre de rubriques et selon ces rubriques, le traitement interculturel varie encore dans sa présentation mais en aucun cas une rubrique ne représente un thème isolé, statique: bien au contraire, elles se nouent les unes aux autres pour s'éclairer mutuellement et former des superpositions qui sont autant de possibilités d'approfondissements créant de nouveaux liens jusqu'à l'obtention d'un réseau de sens qui traverse les rubriques et permet le maximum de parcours de l'une à l'autre des données. Plusieurs forment bloc comme design-emballage, publicité, voiture, d'autres au contraire se détachent davantage comme musique mais qui par ailleurs pourrait facilement être complétée. La présence de la littérature qui ouvre chaque rubrique par des extraits courts s'y intègre de manière variable, tantôt présentation-sensibilisation imagée introductrice d'une signification, tantôt au contraire révélateur d'un paroxysme (repas) déclencheur servant de base non plus informative mais utilisée comme enrichissement du sens lié à l'actualisation. Plus rarement nos extraits littéraires sont illustratifs (la mer) choisis parmi d'autres possibles qui soulignent simplement une réalité tangible. La littérature fournit des éléments qui, rapprochés de l'actualisation, assurent une réflexion plus avant du problème, le décentrent (dans la mesure où la littérature s'éloigne des codages 16

normatifs, le sens est mieux perçu) ou au contraire magnifie le sens ainsi condensé. L'extrait littéraire se déploie dans l'esthétique alors que l'actualisation se répercute en direction d'une vision sociologique - des facettes différentes de la même réalité à laquelle s'ajoute la prégnance directe de la photo (visualisation). Tout comme pour la littérature, il n'y a pas isotopie dans le choix des visualisations. Celles-ci présentent un autre versant de la question dans la polysémie et soulignent ce qui est développé par la suite; elles témoignent ou justifient une prise de position. Leur valeur technique est elle-même inégale. Toutes n'ont pas la nécessité d'être esthétiques, quelquefois leur présence seule et le fait de saisir un moment est suffisant. Elles sont l'exemple d'une activité différente par rapport à un sujet, mémoire d'une observation participante. Les visualisations ne sont pas un écran qui vient rompre le rythme introduit par la littérature mais elles la complètent, l'éclairent sous un autre angle de vue qui n'était pas perceptible précédemment. Ainsi chaque question se présente à partir de facettes dédoublées pour l'Allemagne et la France. Ces rapprochements systématiques sont une spécificité du travail réalisé. De même ces visualisations se prêtent diversement à l'analyse, du simple objet marquant sa présence (pot de grès bleu dans vin et bière) au panneau publicitaire - qui appelle tout un commentaire sur l'analyse de l'image - en passant par le montage graphique qui est utilisé comme preuve graphique (toitures) ou encore réalisation offrant un aspect inconnu (les frontières) ou spectaculaire (Parlement). La technique photographique va de la photo contact direct (plage de Biarritz) à l'esthétique (toitures) en passant par des techniques particulières tel que l'effet de flou. TI n'est pas nécessaire de se cantonner à une seule technique de prise de vue mais d'adapter un moyen technique à une approche du sens de la rubrique. La présence des visualisations n'est donc pas à comprendre comme un document authentique mais comme une dimension favorable à la compréhension des contenus par le public, compréhension à laquelle il est bien habitué par la télévision. L'actualisation fait le point le plus récent possible sur la rubrique introduite en tenant compte du double point de vue francoallemand et d'une réflexion basée sur un choix bibliographique très 17

varié avec des aboutissements qui conduisent la sélection dans des directions multiples mais non séparées. Nos propositions (littérature, visualisation, actualisation) sont également faites pour être introduites dans la classe de langue avec toutes les modalités que cela implique ou encore tous les aménagements nécessaires à la mise en pratique (travail au rétroprojecteur, regroupement de rubriques, agrandissement de photos et surtout changement d'attitudes dans la classe de langue basée plus sur la compréhension mutuelle que sur la transmission des savoirs). Pour la littérature, il s'agirait d'élaborations personnelles de passerelles, entre les textes proposés, quant à la visualisation, les images sont destinées à être utilisées dans la classe par la suite, analysées par des sous-groupes. Enfin pour l'actualisation, les sujets sont amenés à être débattus en fonction de l'expérience du public. Concernant un contexte identique qui est celui des classes de langue, nous voudrions reprendre à notre actif l'article de Myriam Denis sur "les aptitudes interculturelles en classe de langues"!. Dans ce travail, après avoir rappelé la fonction du cours interculturel comme chance de découvertes d'autres valeurs, l'auteur propose d'approfondir la compétence interculturelle en situation à partir de certaines phases correspondant aussi à des attitudes dans la classe. Nos trois niveaux dégagés précédemment (littérature, visualisation, actualisation) peuvent correspondre à ces phases qui sont la sensibilisation par le fait d'entrevoir d'autres classifications de la réalité et de faire émerger des représentations sur la culture 1 et 2, enfin le travail sur la perception de l'autre. La deuxième phase de Myriam Denis est la conscientisation qui vise à prendre conscience précisément de la non universalité de sa culture. Suit l'organisation qui situe les représentations, établit des liens et distingue des principes organisateurs dans la culture 2. Notre recours à la littérature répond à une sensibilisation dans le sens indiqué d'une perception de l'autre à travers la culture. La visualisation peut être comprise comme une conscientisation entre ressemblances et différences dans un milieu polyvalent avec prise
1 cf. Myriam DENIS, "Développer des aptitudes interculturelles en classe de langue", dans: Dialogues et cultures, Revue de la fédération internationale des professeurs de français, n° 44, 2000, pp. 62-68 18

de conscience de la non universalité de sa culture propre. L'actualisation se situe dans une phase d'organisation-réflexion qui permet de montrer le sujet sous un autre angle de vue et de développer ainsi une méthodologie à angles multiples où l'on situe "ses représentations sur la culture d'autrui et sur sa culture propre" (voir tab. 1). Ces trois phases réagissent non seulement sur un renouvellement des contenus mais également en fonction de son utilisation dans la classe.

Tab. 1
Notre Phases méthodologie interculturelle Littérature Sensibilisation Contenus.

Visualisation

Conscientisation Organisationréflexion

Actualisation

. . . . . . . . . .
19

entrevoir d'autres classifications de la réalité (travail sur la perception
ethnocentriste)

émerger faire ses représentations sur sa culture, sur la culture 2 (travail sur la perceptionque l'on a de l'autre)
appel à l'observation

appel à l'expérience prendre conscience de la nonuniversalitéde sa culture confrontationà la polyvalence situer ses représentationssur la culture d'autruiet sur sa culture propre établir des liens entre la culture 1 et 2 principes distinguer des organisateurs au sein de la culture2
objectivation représentations de ses

Tab.2
Relati visation Découverte' Identité

. . . .
.

mettre en rapport différents points de vue présents dans la culture 1 et 2 situer un fait culturel dans son contexte saisir la diversité des enjeux sociétaux s'impliquer dans la découverte et dans l'approfondissement de la culture 2 se construire un système de références à partir des différentes cultures en présence

Nous ajoutons un deuxième tableau général qui est une synthèse du premier et qui débouche sur trois gains pour l'éducation interculturelle : relativisation des expériences, sens développé de la découverte et recherche d'une identité ouverte. Pour y parvenir, "il est nécessaire d'acquérir une compétence interculturelle en appliquant un certain nombre de stratégies: en s'efforçant de construire une culture commune, en s'accommodant des spécificités culturelles d'autrui, en renonçant à faire valoir des spécificités culturelles propres,,2 ; objectifs que nous poursuivons. Dans le cadre de l'interculturel nous choisissons d'abord un type de définition pour la langue-culture (1) qui ouvrira sur nos trois angles de vue littérature (2), visualisation (3), actualisation (4) figurant dans le tableau ci-dessus. L'ensemble peut être confronté à la notion de réseau (5), de champ interculturel (6) et de stéréotype (7). Nous retenons comme primordial le renouvellement des contenus interculturels (8), c'està-dire nos rubriques.

1. Langue-culture

et interaction

Si l'on a pu pendant un temps dissocier langue et culture et faire de la langue un simple système de communication, l'on sait aujourd'hui "que la connaissance profonde d'une langue implique
2 Roger SCHUMACHER, Bilinguisme et interculturalité, la problématique de l'interculturalité franco-allemande dans les structures scolaires: le cas de l'Alsace, Thèse de Doctorat, Université de Haute Alsace, 1997, p. 224

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aussi une connaissance approfondie de la culture du locuteur,,3 car la langue n'est pas qu'un outil commode, elle est aussi "un ordre symbolique où les représentations, les valeurs et les pratiques sociales trouvent leurs fondements" par la façon de construire une réalité physique et sociale4. C'est le langage qui constitue le monde dans lequel nous vivons. Et il existe une compétence culturelle au même titre que la compétence linguistiques. La langue introduit avec elle une manière unique de percevoir, une 'vision du monde'. L'interculturel permet un va-et-vient actif entre les deux dimensions en passant ici de la littérature (qui pour certains cours peut être remplacée par un cours de langue si nécessaire) à l'actualisation. Ne pas dissocier le linguistique (sous forme de littérature) de l'apport culturel, tel est l'enjeu de la méthodologie mise au point. Les liens de la langue avec la culture sont déjà visibles au niveau du lexique. Les mots se multiplient selon la nécessité culturelle: ainsi l'Allemand et le Français n'ont-ils qu'un mot pour désigner la neige mais il en existe de nombreux dans la langue des esquimaux. De même, l'importance des expressions imagées toutes faites au sein de la langue montre l'impact du culturel sur la langue. Par exemple, dans un pays où la culture du blé est fortement représentée l'on entretient de nombreux liens avec cette caractéristique. Les anciennes monnaies nationales telles que la pièce de 1 Franc et celle de 10 Pfennig en Allemagne qui montrent un épis de blé le confirment6. D'ailleurs, ne dit-on pas communément pour manquer d'argent "être fauché" ou pour indiquer la richesse "se faire du blé" ; en allemand on peut dire en langage familier die Flinte ins Korn werfen (jeter le fusil dans le blé) pour Jeter le manche après la cognée'; ou pour 'perdre la
3 Jean-René LADMIRAL, "Le problème des langues dans les rencontres internationales", dans: DEMORGON, Jacques (sous la direction de), Guide de l'interculturel enformation, Editions Retz, 1999, p. 139 4 Jean-René LADMIRALlEdmond Marc LIPIANSKY, La communication interculturelle, Armand Colin, 1989, p. 95 5 Cette compétence culturelle consiste, selon Geneviève ZARATE, Enseigner une culture étrangère, Hachette, 1986, p. 31 dans une mise en rapport des savoirs antérieurs avec le vécu immédiat. 6 cf. Pascal DillIE, "L'Etnologie dans les échanges franco-allemands: une sensibilisation à l'autre", dans: DillIE, Pasca1lWULF, Christoph (sous la direction de), Ethnosociologie des échanges interculturels, Anthropos, 1998, p. 5 21

raison' ihn hat der Hafer gestochen, littéralement "être piqué par l'avoine". La référence à l'avoine arrive hors contexte et se fraie un chemin dans la langue introduisant un mot complètement différent du contexte environnant dans le même univers européen de langueculture. n arrive que l'expression figée fasse violence à la langue ou la maintienne dans un niveau historique antérieur, par exemple, dans "d'Angleterre ne vient bon vent ni bonne guerre", la rythmique est plus forte que l'aspect grammatical habituel qui devrait plutôt dire: il ne vient d'Angleterre ni un bon vent ni une guerre loyale. Le niveau culturel dans la langue est capable de distordre le système grammatical de cette langue et vient ainsi s'incruster entre les structures. Ainsi la langue ne se contente pas de mettre des mots sur une réalité préexistante, elle est plutôt le champ où cette réalité se constitue. Comme nous en avons donné l'exemple ci-dessus avec la culture du blé en Europe, la langue donne forme, cohésion, contours, au monde dans lequel nous vivons. Tout le système des connotations fait de la langue un réservoir culturel à l'activité intense. Tout en utilisant la langue on est constitué peu à peu par elle et c'est ainsi que langue et culture se trouvent imbriquées. C'est cette possibilité dynamique de passage qui a retenu toute notre attention et nous permet aussi sur le plan méthodologique de passer de la littérature à l'actualisation. TIest en effet possible de desserrer d'un élément ses composantes esthétiques pour le transférer dans un environnement uniquement social. L'inverse est plus difficile.

2. Compatibilité de la littérature et de l'interculturel
Même si de nombreuses études considèrent la littérature comme "un lieu emblématique de l'interculturel" et prônent le maintien de la littérature dans l'éducation interculturelle, l'application d'un travail spécifique qui prenne en charge le texte littéraire est plus rare: ce sont seulement des réflexions d'ordre général touchant au statut de l'identité du lecteur face à l'altérité déroutante ou des exemples relatant des expériences interculturelles qui sont retenues et non une pratique ou pédagogie spécifique qui 22

s'appuie sur la littérature. Jean-François Bourdet par exemple aborde la question du rapport identitaire qui peut s'établir à travers la dimension fictionnelle en langue étrangère: la littérature aide à porter un regard sur "l'identité du lecteur" où "lecture de l' œuvre et relecture de soi sont liées". L'enjeu d'une approche de la littérature en langue étrangère est de mettre à la disposition du lecteur "un espace de projection", qui le concerne pour qu'il accepte de mettre du sien dans le récit (poème, scène) et le sensibilise à "éprouver et percevoir, comme de l'intérieur, les ressorts d'une culture". Le même auteur insiste aussi sur la possibilité de la littérature de "renvoyer le sujet à son identité et à sa fragilité" par la découverte de la partialité des choix opérés par sa langue maternelle. L'identité se construit à la fois dans la littérature d'origine et dans la littérature étrangère - elle s'approfondit par rapport à une différence. Cette interrogation sur l'identité passe par une "didactique des textes qui conduise le regard vers la considération de sa propre trajectoire" et en se regardant de l'extérieur on apprend sur soi-même. Maddalena De Carlo développe de la même façon le concept 'd'identité narrative' de Paul Ricoeur qui permettrait un rapport entre soi (littérature de son pays) et l'autre que soi (littérature étrangère) parce que la forme narrative "permet de réaliser une manipulation des structures du réel" et qui est donc "une connaissance du monde, liée à notre façon d'être dans le monde et de vivre avec les autres". La littérature correspond encore à un "plaisir d'exploration" en découvrant "un aspect inattendu de soi, dépaysement, nouveaux horizons intellectuels". Pour Marc Lits la littérature est d'abord reçue comme "un outil de formation langagier, social et personnel". De plus, la littérature est recommandée parce qu'il n'est pas possible pour des élèves "de percevoir ce qui constitue leur propre environnement culturel sans terme de comparaison". L'autre est souvent le détour nécessaire pour revenir à soi et l'on (re)découvre ainsi les particularités culturelles pour" en distinguer les valeurs". L'on ne peut saisir les principes de son propre univers culturel qu'en les confrontant avec ceux d'autres cultures7.
7 cf. Jean-François BOURDET, "Fiction, identité, apprentissage", dans: Etudes de linguistique appliquée, Revue de didactologie des langues-cultures, n° 115, juilletseptembre 1999, pp. 265-273 ; Maddalena DE CARLO, "Narration littéraire, dimension interculturelle et identification" , dans: Etudes de linguistique 23

Pour nous, la littérature s'adresse à tous, elle constitue une dimension importante de la société à laquelle chacun a recours à un moment ou à un autre. Elle est "à la fois internationale et enracinée dans une culture spécifique dont elle exprime précisément les traits caractéristiques ,,8. La littérature peut montrer des lectures multiples et même contradictoires d'une même réalité et permet de "focaliser l'attention sur les usages des objets culturels et non seulement sur les objets eux-mêmes". Se priver de cette dimension, en la limitant à la culture savante ou à l'esthétisme (préciosité) est une erreur. La littérature a ici une fonction de point de repère et ouvre par sa polysémie à une sensibilisation complexe et va ainsi à l'encontre d'une simplification excessive. Sa souplesse et sa faculté à multiplier des significations lui redonne une importance dans les enseignements basés sur l'interculturel : "le texte littéraire, par sa complexité et sa richesse de points de vue qu'il mobilise, répond de façon exemplaire aux critères de l'interculturel,,9. Son sens agit globalement en une démarche unie parce que "la littérature rend compte à la fois de la réalité et du rêve, du passé et du présent, du matériel et du vécu". Par l'extrême complexité, elle permet toujours un réajustement puisque chacun la perçoit à sa façon. C'est "un excellent moyen de retrouver la diversité du quotidien, de vivre l'altérité" 10. n y a volonté pour chaque rubrique de la présenter par un double extrait littéraire, un extrait allemand et un extrait français, qui ont aussi la double fonction de saisir, de fixer l'orientation du sens de la rubrique mais aussi, par leur rapprochement, de souligner les différences ou les ressemblances, les spécificités d'approche des deux cultures. Les deux extraits ouvrent le débat dans le vif du sujet en proposant une coupe transversale ou un échantillon qui

appliquée, Revue de didactologie des langues-cultures, n° 115, juillet-septembre 1999, pp. 305-316 ; Marc LITS, "Approche interculturelle et identité narrative", dans: Etudes de linguistique appliquée, Revue de didactologie des languescultures, n° 93, janvier-mars 1994, pp. 25-38 8 Martine ABDALLAH-PRETCEILLE/Louis PORCHER, Education et communication interculturelle, PUF, 1996, p. 162 9 Maddalena DE CARLO, L'interculturel, CLE international, 1998, p. 64 10 Martine ABDALLAH-PRETCEILLE/Louis PORCHER, Education et communication interculturelle, op. cit., pp. 138 et 152 24

respectent toutes les dimensions de la littérature, à savoir densité du sens, polyvalence, syntaxe particulière, formulation personnelle, universalité, non-dit, non linéarité, esthétique. Nous ne pensons pas que sélectionner de courts passages empêchent d'être captivé: le texte littéraire est sécable et hors du contexte, il continue d'atteindre le lecteur. Procéder par choix d'extraits est une manière d'offrir un échantillon qui simplifie l'effort de concentration sur une seule rubrique à la fois c'est-à-dire sur un seul sujet dominant pour le sens. Notre échantillon est suffisamment représentatif alors qu'un texte entier serait une surcharge pour la mémoire, une complication pour la méthodologie. L'extrait demande un effort de ciblage limité dans les deux langues qui ne dénature pas cependant la dimension syntaxique (en texte continu sans interruption ou saut de phrase de manière à former un ensemble échantillionnaire). TI est considéré comme suffisant pour identifier une écriture, se familiariser avec le sujet de la rubrique ou souligner le type d'écriture dans notre approche textuelle car la littérature permet d'associer plusieurs plans dans un même mouvement sur un espace de textes très courts: le niveau descriptif, imaginaire, critique, rythmique et esthétique. Mettre l'accent sur l'esthétique développe l'observation d'une manière plus intense, la mobilise parce que le lecteur est soumis à un parcours de sens. TI est plus délicat de faire se correspondre les deux extraits. Nous avons essayé de les conjoindre bien que n'ayant pas une familiarité suffisante avec toute la littérature. Nos extraits allemand et français entretiennent des rapports variés de la concordance à l'opposition en passant par la complémentarité dans le même sillage de sens. L'objectif est de surcroît de faire une incursion dans la littérature récente du 20èmesiècle, ce qui nous permet d'éviter des difficultés d'ordre historique qui retarderaient la compréhension. Nous avons présent à l'esprit une volonté de présenter la culture d'aujourd'hui, non seulement plus motivante pour le public mais en accord direct avec notre actualisation, donc avec le vécu d'aujourd'hui de ce public. TI y a homogénéité entre ce traitement littéraire et le développement de l'actualisation-, soit un état des lieux du moment. TI s'agit bien entendu d'un choix parmi des écrivains très connus, reconnus. La référence est parfois plus 25

ancienne si nous n'avons pas pu en trouver de plus adaptée. Mais il reste que la littérature du 20èmesiècle change aussi le statut du lecteur qui ne suit plus d'une manière passive tous les détails préparés soigneusement par l'écrivain. TIest appelé à reconstruire à chaque fois un sens qui correspond à sa lecture personnelle, choisie parmi des possibles dont l'interculturel, préparé par les extraits, fait partie. Le choix des extraits s'est opéré en fonction des différentes rubriques à partir d'un ensemble suffisamment dense pour le sens, significatif le plus souvent du point de vue syntaxique (originalité) et représentatif de l'époque contemporaine et de la rubrique. Les extractions ont suivi le même principe du côté allemand et français. Les textes ont tous été présentés en français. Les extraits allemands sont traduits dans des traductions accessibles ou par nos soins. Toutes les références sont données en note infrapaginale de manière à prolonger l'extrait si nécessaire ou à le resituer dans son contexte si l'on veut développer davantage cette rubrique. Bien entendu la littérature n'est pas prise comme description de la réalité ce qui serait une vision simplifiante de l'intervention de cette dimension mais elle est représentative d'une direction de sens. Nous n'avons pas eu recours aux nombreux textes interculturelsll qui existent surtout dans le roman mais qui souvent font encore allusion à la guerre ou au mythe (comme par exemple le dernier roman de Robbe-Grillet, La reprise, paru en 2001, qui porte sur la ville de Berlin entre 1947-49 et non sur la ville d'aujourd'hui; ou par ex. Pascal Quignard, Le Salon du Wurtemberg ou Michel Tournier, Le roi des aulnes). Ces textes ont
Il Certes, la littérature offre de nombreux exemples de communication interculturelle (récits de voyage, Nabokov, Conrad, Julien Green etc.). Mais l'interculturel est une construction à partir des données disponibles de la culture. On ne peut la cantonner dans un certain nombre d'auteurs qui seraient interculturels ou dans des situations présentant des cas de situations particulières typiquement interculturelles souvent analysées comme par exemple dans les études de Dominique VILLAUME-GROUX, "Communication interculturelle et quête d'identité dans deux romans français contemporains", dans: Martine ABDALLAH-PRETCEILLE/Louis PORCHER (sous la direction de), Les diagonales de la communication interculturelle, Anthropos, 1999, pp. 121-138. Nous avons au contraire évité ce type de livres. 26

été bien répertoriés dans les travaux de Michael Aulbach et de Morita-Clément12. Au contraire, nous avons choisi de travailler en fonction des rubriques définies. Ainsi avons-nous procédé nousmême à la création d'un champ interculturel franco-allemand par rapprochement et constitution d'un réseau progressif, d'abord entre les deux extraits par notre commentaire créant un lien entre les deux extraits allemands et français, ce qui active la rubrique, et au-delà en interagissant d'une rubrique à l'autre. Ce n'est donc pas par manque de matière que nous avons repoussé les textes interculturels existants mais par choix d'orientation différent évitant les stéréotypes tant de fois réédités et, sur le plan méthodologique, pour accéder plutôt à un interculturel qui se reconstruit peu à peu. En récapitulatif le sens des choix permet: . d'être représentatif de la rubrique et partant des deux cultures . de sensibiliser à la rubrique et à la culture actuelle . de réaliser d'autres classifications pour des sens différents donnés à la réalité d'intégrer la dimension esthétique . de sensibiliser à l'altérité . de forger l'identité interculturelle Ces choix remplacent aussi de longues introductions ou jugements préalables sur les rubriques et entraînent des conséquences sur ce que nous donnons à voir des deux cultures (éliminations, directions données au sens général). Quant à notre technique d'analyse nous n'avons pas procédé à une étude d'explication de texte ou à une analyse textuelle linguistique complète mais tressé une approche textuelle non de l'extrait pris isolément mais en rapport avec l'autre extrait et avec le sens à donner à la rubrique. Parmi les différentes approches du texte possibles (explication du texte, commentaire, reformulation, paraphrase, résumé, interaction) nous avons donc procédé à une analyse "sociosémiotique", selon le terme de JeanMarc Moura, qui traite "des relations de la littérature et de

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12 cf. Michael AULBACH, Das Deutschlandbild in der franzosischen Literatur und Publizistik von 1970-1994, Verlag Koster, Berlin, 1998 et Marie-Agnès MORITA-CLEMENT, L'image de l'Allemagne dans le roman français de 1945 à nos jours, Presses universitaires de Nagoya, 1985 27

l'imaginaire social,,!3. Ou avec plus de précision et dans la mesure où l'on a affaire à deux textes, nous procédons à une approche interactionelle en faisant réagir par rapprochement les deux extraits, deux manifestations culturelles considérées comme des domaines de relations dynamiques et non des entités statiques, tout en gardant la perspective interculturelle comme point de fuite. TI reste à empêcher la paraphrase, c'est-à-dire une assimilation mimétique qui ne conduit pas à une appropriation personnelle du sens. Notre amorce de commentaire est suffisante pour se situer dans le sillage de la rubrique, pour déclencher le sens plus généralement (voiture) ou pour le pousser à son paroxysme (repas) - ce que seule la littérature est capable de réaliser - ou, quelquefois, pour tout simplement l'installer (publicité) à partir d'un extrait et non pas d'un discours sur la réalité quotidienne. De plus, nous avons abordé nos extraits de manière à prolonger également l'analyse dans l'actualisation. Notre commentaire (références techniques, saisie brève de la spécificité de chaque écriture, rapprochement-réaction de l'un par rapport à l'autre) se propose d'arriver à une lecture interculturelle, mais d'autres développements, prolongements, sont envisageables à partir des mêmes textes. Le lecteur peut alors s'emparer de possibilités de la langue qui conduisent à une construction circonstanciée unique dans les limites des confluences sémantiques en développant le concept de coopération interprétative des textes narratifs (plus la fonction esthétique prévaut dans le texte, plus la liberté d'interprétation du lecteur augmente) Maddalena de Carlo rapporte la formule de Umberto Eco selon laquelle le texte" est entre-tissé d'espaces blancs, d'interstices" qui conduisent à des aménagements inévitables de la part du lecteur. Et ce sont ces aménagements qui sont recherchés au lieu d'être éliminés. C'est pourquoi "l'enseignement d'une littérature étrangère peut être conçu comme une pratique simultanée de l'identification et de la différence". La richesse de matière et la pluralité de niveaux de lecture permettent une "sorte de transfert" et

13Jean-Marc MOURA, "L'imagologie littéraire, essai de mise au point historique et critique", dans: Revue de littérature comparée, juillet-septembre 1992, p. 280 28

d'identification à l'autre, de l'autre et de SOi14. Notre technique d'analyse ne se situe pas dans la foulée de la littérature comparée: mettre deux textes en réaction, ce n'est pas rechercher la comparaison systématique qui d'ailleurs n'est pas toujours possible dans nos exemples parfois décalés. De plus, la littérature comparée s'en tient à une thématique, ce que nous avons l'ambition de dépasser dans la constitution d'un interculturel plus dynamique, plus actif. Et surtout, ce n'est pas tout le texte qui est analysé mais des traces significatives (extraits), un procédé qui n'entre pas d'habitude dans la méthode comparatiste. Juxtaposer nos textes assure aussi de réaffirmer que "l'égalité règne entre les cultures quant à leur valeur" (Ernst Jünger). Notre travail est plutôt une pratique par avancée successive en promontoire de faire accepter l'autre en refaisant sans cesse le parcours du passage de soi à l'autre et inversement.

3. Visualisation: contextualisation de l'image
Notre visualisation, correspondant à une prise de conscience personnelle de la rubrique avec un document par essence polyvalent, ne se conçoit que comme un dédoublement de la dimension précédente dans un autre registre qui possède ses points de repère et ramifications de sens différents. L'orientation, au lieu de passer par les extraits littéraires, se diffuse à l'intérieur de formants (unités visuelles significatives de sens) qui font immédiatement seils même s'il n'y a pas compréhension complète. TIest, en effet, plus rapide de visualiser que de lire. Cependant ce regard peut rester superficiel - l'image se déploie dans l'implicite: tout est montré mais tout n'est pas obligatoirement compris, c'est pourquoi elle implique un outil, une analyse. Par rapport aux extraits littéraires, la visualisation est à la fois ludique et déstabilisante. Seulement, ces débordements peuvent être le vecteur de prise de conscience de ce qui frappe sur l'image
14 Maddalena DE CARLO, "Narration littéraire, dimension interculturelle et identification", dans: Etudes de linguistique appliquée, Revue de didactologie des langues-cultures, n° 115, juillet-septembre 1999, art. cit., p. 312 29

comme réalisation de la non universalité de sa culture. La visualisation peut se prêter à des processus de découverte (même si tout n'est pas également formalisable), stimuler la pensée et faire jaillir d'autres aspects non perçus par la littérature. Elle assure une position pédagogique forte en ramenant sans cesse l'attention aux supports conjoints (Allemagne-France) car "l'image est médiation. Elle peut aisément supporter des représentations identitaires de soimême ou des autres,,15. En effet nous avons développé cet aspect dans la rubrique symbole (couleurs d'un tableau de Rainer Fetting, la superposition de la Porte de Brandebourg et de la tour Eiffel). Avec nos photos, un autre sens sous un autre angle se dégage alors sur la même rubrique mais ce changement vient moins en rupture qu'en complémentarité. La syntaxe cède le pas à l'image. Mais ces angles de vue ne sont pas en fait détachés, c'est bien la même rubrique qui est traitée et qui révèle tantôt une facette tantôt une autre à l'intérieur de la même cohésion de sens. Notre visualisation est à considérer comme documentation à part entière informative. A partir de cette visualisation au contact direct, une information passe qui veut se tenir à une donnée actuelle, très récente pour les deux pays. La photo permet à tout' moment de donner une coupe claire de la situation. Sa polyvalence assure à chaque lecteur une extraction différente ou tout simplement la possibilité d'entrer en contact, pour la première fois, avec une réalité. C'est une mise en correspondance imagée d'un pays à l'autre. Les supports visuels (audio-visuels) qui permettent de montrer toute une distribution de sens en peu d'espace et de temps pour percevoir l'ensemble sont maintenant bien acceptés dans l'apprentissage des langues. Support actuel inévitable, il est cependant encore nécessaire de prendre la défense de ce qui est vu comme une intrusion lorsqu'on propose une alternance entre texte et image. Pourtant l'image est bien un langage, c'est-à-dire un outil d'expression et de communication et sa "fonction informative (ou référentielle), souvent dominante dans l'image, peut aussi
15 cf. Marie-Nelly CARPENTIER, "Photolangages, collages, placements symboliques", dans Jacques DEMORGON, (sous la direction de), Guide de l'interculturel en fonnation, Editions Retz, 1999, op. cil., p. 317 30

s'amplifier en une fonction épistémique lui donnant alors la dimension d'outil de connaissance,,16. TIest vrai que l'image dans le cadre d'une étude universitaire peut apparaître comme une dérobade. TIn'en est rien, cette dimension reconnue peut jouer un rôle dans l'information parmi toutes les sciences humaines. L'utilisation du rétroprojecteur avec documents visuels est désormais généralisée dans les conférences et colloques. La simulation visuelle qui se nourrit aussi bien de la théorie que de l'expérience fait naître la dimension de la preuve visuelle. La visualisation est une réponse à la complexité d'un domaine. Les sciences exactes ne procèdent pas autrement de ce point de vue que les sciences humaines17. Si de nombreux domaines ont recours à la visualisation, pourquoi n'interviendrait-elle pas directement comme dimension à part entière de ce travail? Nous voudrions faire reconnaître cette dimension de l'image et montrer qu'en interculturel, elle peut avoir une fonction salutaire. L'image permet de doser ce que chacun peut assimiler tout en ayant tous le même support de base, des repérages différents ou plus fins sont en effet possibles. Dans certains cas, avoir recours à l'image est plus performant qu'un recours à un discours seul détaché de la réalité préexistante. TI en était de même des extraits littéraires pour leur valeur condensée. Bien entendu, faire intervenir la visualisation (photos), est toujours plus qu'un extrait de réalité captée, c'est un regard porté, cadré par le photographe. En cela "l'image nous renseigne plus sur la société qui la regarde que sur elle-même" car les "documents visuels ne servent pas à montrer mais à mettre en perspective,,18. C'est l'imaginaire qui se met en action avec toute sa puissance d'évocation qui ne s'arrête pas sur le fait d'avoir vu (restitution). A côté de la narration littéraire, la visualisation est une source nouvelle qui a ses exigences et conduit également à un découpage du sens, à des sélections différentes mais tout aussi exigeantes. En récapitulatif la visualisation permet:
16Martine JOLY, Introduction à l'analyse de l'image, Nathan, 1993, p. 50 17 cf. Jorge WAGENSBERG, L'âme de la méduse, idées sur la complexité du monde, Seuil, 1997, pp. 98 et 102 18Benjamin STORA, "L'image nous renseigne plus sur la société qui la regarde que sur elle-même", dans: Le Monde, 24 avril2001 31

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une prise de conscience décalée par rapport à la littérature un contact direct global de savoir s'orienter dans la polyvalence un regard croisé la découverte de la non universalité de sa culture.

Presque toutes les visualisations, mises à part quelques reproductions de tableaux sont des photos réalisées par nos soins entre 1999-2001 en Allemagne et en France. Les visualisations proposées le sont le plus souvent en interaction et nous avons systématiquement rapproché une allemande et une française. Elles sont également comprises comme un va-et-vient simultané d'une langue-culture à l'autre puisqu'elles vont souvent par paires (paysage de la Sainte- Victoire et de Rügen). Mais si l'objectif est bien une prise de conscience, celle-ci ne se fait pas à l'intérieur d'un choix homogène. Président aux choix des visualisations, tantôt le rapport à la littérature (paysage) qui révèle alors un aspect, un ensemble synthétique déjà exposé par l'extrait, tantôt le rapport à l'actualisation (par exemple le repérage - qui est une manière de faire connaître le terrain sans rester dans le vague de l'évocation de la frontière franco-allemande le long du Rhin dans la rubrique Europe). Le choix s'adapte donc à la rubrique et peut prendre toutes les nuances de sens, de la simple illustration au fragment esthétique (coupole du Reichstag) pour faire accepter une dimension sociale. L'image a en conséquence plusieurs fonctions: nous avons réparti ci-dessous (tab. 3) une dizaine de catégories de sens en classement sémantique renvoyant à l'ensemble des rubriques (quelques visualisations sont données à titre d'exemple sans reprendre exhaustivement l'ensemble).

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Tab. 3 Répartition des visualisations selon leur fonction
Fonction lllustration (un exem le) Information (nouveau)
Fonds culturel

Visualisation table de restaurant, pharmacie, maison de la resse, bibliothè ue vignobles, rues à Frankfurt, robot, téléviseur, bibliothè ue pot à bière, toitures, bibliothèque (Sorbonne), Palais de la Région librairie allemande à Paris, couverture de livre, énéri ue, ont de Kehl emballage, ublicité, bus frontière franco-allemande vin, devanture et superposition, voiture, livres, tableaux de einture, artition de musi ue librairie (floue), devanture superposée, bière (flou) centrage de l'ameublement intérieur (salle à manger), toitures devanture, a sa e, falaise fiche technique d'Arte, la 'Une' du Monde et de Die Zeit, carte récapitulatif des Lander, circuit d'eau et service des eaux.

Symbole

Effet spécial Preuve Monta e Tableau (technique)

La prise de vue essaie de favoriser l'interprétation par la notion de précision (saisir un seul aspect et le privilégier, la ligne Mercedes) ou de donner en vrac une superposition d'informations (la rue). Des images accessibles sont maintenues (la Une des journaux). Si nos images ont un impact d'actualité nous avons de plus voulu prendre en compte des visualisations plus proches des témoignages des caractéristiques de la culture (toitures). On a recherché en priorité le renouvellement. Ici aussi il s'agit d'essayer d'écarter les stéréotypes sur l'Allemagne en évitant par exemple les paysages les plus souvent cités dans les guides comme ceux de la Bavière. L'image "est composée de différents types de signes: linguistiques, iconiques, plastiques, qui concourent ensemble à construire une signification globale et implicite,,19. De nombreuses
19 Martine JOLY, Introduction

à l'analyse

de l'image, Nathan, 1993, op. cil., p. 41

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grilles d'analyse existent pour aborder la dimension visuelle2o. Cependant notre but n'est pas de procéder à une analyse en soi mais d'articuler un propos sous forme de commentaire selon les exigences de l'image. En effet, toutes les visualisations (photos, tableaux) n'appellent pas le même commentaire. Certaines sont là pour faire connaître à l'autre un aspect de la culture et l'identification (références techniques) est alors suffisante. Nous n'avons donc pas appliqué à chaque fois une grille régulière ce qui aurait été fastidieux et nous aurait contraint à multiplier inutilement le nombre de pages pour une seule photo. Le plus souvent nous avons préféré extraire ce qui convenait pour montrer seulement l'essentiel de la photo. Mais d'autres visualisations, comme celles que l'on retrouve dans les rubriques emballage ou publicité, demandent une explicitation teintée d'analyse. Dans ces analyses, nous avons cherché à mettre en relief les grandes lignes qui parcourent l'image avant d'interroger les formes significatives plus en détails dans les rapports entretenus entre elles en fonction de la proximité, de la couleur, de la luminosité et du rapport établi avec l'écriture. Pour cela nous avons recours à la grille suivante répondant à nos besoins selon les visualisations: références techniques, cadrage (limites~ champ de vision, angle de vue), composition générale des grandes lignes qui se révèlent par prolongation, formes remarquables et leur rapports (pertinence, proximité, opposition, bas-haut), signes graphiques importants (barre, cercle, losange, flèche, carré), luminosité (source, direction), couleurs (rapport, répétition, attirance), rapport texte/image (présence ou non de la langue). Sans être exhaustif, nous pensons ainsi avoir tenu compte suffisamment des échanges entre formants visuels. L'objectif de l'analyse est un dégagement du sens de
20 En ce qui concerne l'analyse de la visualisation, nous avons consulté plus particulièrement trois références: Laurent GERVEREAU, Voir, comprendre, analyser les images, La Découverte, 1996; Martine JOLY, Introduction à l'analyse de l'image, Nathan, 1993 ; Guy GAUTIER, Vingt leçons sur l'image et le sens, Edilig, 1986. Alors que Gervereau réunit les préoccupations issues de disciplines diverses (histoire, sémiologie, histoire de l'art), le livre de Martine Joly s'intéresse au cadre linguistique ainsi qu'à la contextualisation et aboutit à une interaction image/texte. Chez Gauthier nous avons retenu particulièrement ses réflexions sur le cadrage que l'on ne trouve pas dans les deux autres ouvrages. Pour notre visualisation le cadrage est celui de la photo (rectangle, tout comme en peinture) .

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l'image qui n'apparaît pas forcément à la vision mais dont on sent l'effet sans pouvoir le formuler. L'analyse empêche l'assimilation au premier degré du message et réordonne les données à l'intérieur d'une culture. L'analyse achevée, il y a progression dans l'appréciation de la photo et cela d'autant plus qu'il s'agit de la confrontation de deux cultures et que les deux photos choisies sont en position d'équivalence. Elle fait donc surgir le niveau culturel à la conscience. Martine Joly définit la visualisation comme "intercession entre l'homme et le monde" qui vise à établir un rapport avec le monde. Cet intermédiaire construit des parcours de sens échappant aux autres dimensions qui ne se déploient pas dans la simultanéité mais d'une manière linéaire (discours, conversations). Ainsi les habitudes de voir peuvent entraîner des difficultés dans une autre culture: le rôle de l'expérience passée accumulée par la personne modèle le champ de perception et nous fait interpréter une visualisation à l'intérieur de nos possibles quand on passe d'une culture à l'autre engendrant par là des interprétations erronées selon le contexte21. Les connotations deviennent alors faussées par projections des habitus. C'est un type de travail auquel s'applique la visualisation comme apprentissage de l'interprétation à travers notre commentaire, favorisant certes la prise de conscience mais le plus souvent informant l'œil progressivement jusqu'à une reconnaissance de fait (qu'il faudra compléter par un séjour sur place) . La visualisation fonctionne donc comme une sorte de ponctuation faite de balises aux couleurs variées: comment comprendre une publicité dans la ville? Comment prêter attention à un papier cadeau, en tirer des informations? Comment prendre acte des différences par rapport aux fonds culturels sur la forme des toitures, comment rendre familier un paysage? Car "nous sommes tous aveugles à la majeure partie des messages visuels qui nous assaillent quotidiennement". En sélectionnant une visualisation, on
21 cf. Geneviève ZARATE, Enseigner une culture étrangère, Hachette, 1986, op. cit., p. 130. Une photo présentant un plat de rôti de bœuf et croquettes peut être perçue à travers les références colombiennes (par association avec les bunuelos) comme un produit régional, une fabrication traditionnelle, un ingrédient de fête, un plat associé à un moment empreint de religiosité. 35

fait appel à une observation, à une analyse. On apprend à prendre du recul par rapport à ses implicites habituels: "la compréhension des icônes est une opération utile, volontaire, circonstancielle" en sachant que "jamais aucune explication d'image ne peut rendre compte de tout ce que contient un document,,22. C'est pourquoi le but visé est moins une analyse complète qu'une prise de conscience de la relativité. Le regard peut être trompé, tronqué par la culture d'origine. Dans le cas de l'Allemagne et de la France, deux cultures proches, le problème est insidieux, les différences sont parfois difficiles à capter (rues), elles peuvent exister cependant d'une manière plus fine malgré le nivellement dû à la mondialisation. Selon les époques et les personnes, les différences se redistribuent et peuvent être définies comme des constatations de fait: ceci pourrait être allemand et cela pourrait être français: seule attitude possible devant la complexité, la diversité et l'évolution des cultures, ce qui implique la formation du regard.

4. Actualisation: face à face franco-allemand
La notion de 'langue-culture', décrite ci-dessus, permet le passage de la littérature (niveau linguistique) à l'actualisation (élargissement culturel) sans rupture puisque la culture est déjà en partie contenue dans la langue qui s'en fait le reflet. TI s'agit seulement d'un dépassement, d'un prolongement généralisant qui développe plus amplement ce qui a été détecté au sein de la langue. La culture est articulée à la langue même si dans le cadre interculturel "les relations entre l'entraînement linguistique et la formation interculturelle ne sont guère abordées ,,23.L'actualisation est le moment de développement de la culture de ce qui était inscrit en germe dans nos extraits littéraires. Par l'actualisation nous comprenons une mise à jour interculturelle, utilisant des bases tantôt sociologiques tantôt anthropologiques culturelles qui permettent de déborder l'aspect purement linguistique de
22Laurent GERVEREAU, Voir, comprendre, analyser les images, op. cit, p. 10 23Wolfgang BUFE, "De l'enseignement des langues à laformation interculturelle", dans: Nouveaux cahiers d'Allemand, 1/1999, p. 131 36

l'engagement pris en littérature vers le dialogue de tendances existant à l'heure actuelle dans la société sous forme de courants, de soucis ou encore de phénomènes de mode. Autrement dit, cette partie débouche sur une interprétation plus informationnelle qu'avec les considérations littéraires. L'actualisation, largement ouverte sur les aspects de la société, de la culture sans conduire à une cohésion superficielle des deux pays, se fraye un chemin entre des comportements spécifiques non folklorisés, non réducteurs et des renouvellements harmonisés par l'ouverture des sociétés à la mondialisation. C'est un dialogue ouvert à la fois à la différence Allemagne-France mais aussi au besoin de renouvellement lié au traitement de la rubrique qui resterait autrement dans un état culturel figé. L'actualisation se déroule à partir d'un regard sur l'ensemble de la rubrique concernée comme un aboutissement de notre travail préalable dont les jalons ont été posés par la littérature et la visualisation. Nous ne restons pas rivés à la littérature parce qu'il est nécessaire "d'ouvrir [les études de lettres et de sciences humaines] vers l'ensemble des médias et formes d'expression d'une autre société, au-delà de la forme d'expression littéraire,,24. TI s'agit ici du troisième volet de notre méthodologie interculturelle à angles de vue multiples qui introduit le rapport à la temporalité dans la culture. Comme son nom l'indique, nous cherchons non seulement à confronter l'Allemagne et la France dans la réalité quotidienne mais aussi dans sa réalité la plus actuelle. Par conséquent, cette partie demande sans cesse à être remise à jour, à être complétée. Cette nouvelle confrontation vise le temps présent dans son acception la plus récente dans les médias. Les associations ne se font pas au hasard mais en fonction d'une synthèse qui s'établit sur les réflexions en cours: par exemple, il ne suffit pas de rapprocher deux paysages allemand et français, encore faut-il savoir ce qui est commenté sur ce sujet d'actualité. Le paysage n'est plus seulement une appréciation subjective locale, il est devenu aussi une pensée globale de la terre entière qui le
24 Hans-Jürgen LÜSEBRINK, "L'enseignement universitaire de la communication interculturelle. Conceptions, organisation curriculaire et perspectives de recherche dans le cadre des études de langues et littératures romanes", dans: ALLEMANNGHIONDA, Cristina (sous la direction de), Education et diversité socio-culturelle, L'Harmattan, 1999, p. 293 37

redéfinit comme un grand tout d'où plus rien n'est exclu Gardin planétaire). C'est sur cet arrière-fond que seront organisées les interférences: la visée est donc double, interculturelle et réflexive. Sans ce volet, la rub.rique resterait dans l'esthétique et la projection (extraits littéraires/visualisations), elle n'acquerrait pas sa mise en valeur par le renouvellement de l'orientation. Les cultures sont toujours capables de fournir un nouveau visage, une nouvelle présentation extérieure qui affleure pour un temps à leurs surfaces. L'ignorer, c'est ne pas suivre les développements du moment présent et rester en retrait. Interculturel et ajustement du sens le plus récent possible sont pour nous synonymes car "le savoir culturel n'est pas un but en soi mais un facteur de rapprochement de la réalité étrangère ,,25. Nous donnons à lire une synthèse sur de nouvelles directions ouvertes sur l'universalisme et les différences qui tiennent compte de la diversité des situations. L'interculturel "est à présenter non pas comme la simple défense de la différence mais comme celle du couple indissoluble entre essence humaine commune et différences diversificatrices". Montrer la société dans ses mouvements récents, c'est refuser de sacraliser la culture dans l'orbite de sa tradition pour la révéler dans ce qu'elle a de plus vivant. Elle ne peut donc pas être vécue "comme enfermant dans des structures réifiées intouchables". L' interculturel fait ainsi passer de la culture de référence à celle conçue comme un dialogue avec les autres. Pour Carmel Camilleri, elle passe de la "culture-produit" à la "culture-procès" au sens de processus dynamique. Par là se "construit le passage du sujet immergé en elle (la culture) comme dans un champ au sujet 'émergé', pour lequel elle devient un objet de conscience se prêtant à sa prise,,26. Avec l'actualisation, la réflexion interculturelle se fait plus accessible parce que le public (lecteurs, étudiants) peut y confronter à tout moment son expérience propre de part et d'autre ce qui débouche aussi sur une gestion correcte des distorsions qui avaient pu s'introduire lors de la phase de sensibilisation: les changements sociétaux d'aujourd'hui sont
Gisela BAUMGRATZ-GANGL, Compétence transculturelle et échanges éducatifs, Hachette, 1993, p. 127 26 Carmel CAMILLERI, "Principes d'une pédagogie interculturelle", dans: DEMORGON, Jacques (sous la direction de), Guide de l'interculturel en formation, Editions Retz, 1999, pp. 209 et 211 25

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avec l'actualisation introduits au cœur du dispositif. La participation personnelle est ainsi favorisée sans passer par l'histoire qui, dans le contexte particulier du franco-allemand, fait toujours un retour en arrière aux conflits armés de 39-45. Tout devoir de mémoire mis à part, nous cherchons au contraire à dépasser ces fixations pour nous maintenir en phase avec l'actualité ce qui nous oblige à inventer des adaptations nouvelles, renforcés dans notre cheminement par l'attitude de Gerhard Schroder qui "évite autant que possible de faire référence à l'Histoire dans ses discours". Nous assistons à un changement d'époque dans laquelle "l'histoire ne paralyse plus les ,,27 Allemands et les Français et nous voudrions contribuer à ce mouvement de renouvellement. Plutôt que de rechercher le long terme historique par la détection de "grandes problématiques adaptatives" à la manière de Jacques Demorgon pour lequel il est bien clairement affirmé que l'histoire est le moteur de la culture28, nous avons choisi une position opposée afin de montrer comment la culture évolue, se modifie, s'anime de courants divers parfois contradictoires et souvent imbriqués qui ne cessent de remettre en cause l'historicité. Nous n'attendons pas qu'une étape soit accomplie pour en tirer le sens tout constitué, comme dans les sciences historiques, mais nous captons des émergences de courants en train de se faire dont les médias se font l'écho. Nous restons l'observateur attentif des démarcations de sens, de la culture en voie
27 Lucas DELATIRE, "L'Allemagne décomplexée face au passé", dans: Le Monde, 8 novembre 1998 28cf. Jacques DEMORGON, "Vivre et penser l'interculturalité franco-allemande", dans: Allemagne d'aujourd'hui, n° 140, avril-juin 1997, pp. 60-83. Demorgon distingue à travers les sociétés européennes des phases qui seraient inscrites chacune dans leur histoire singulière, à savoir: l'orientation communautaire pour l'Allemagne, royale-impériale pour la France, nationale-marchande pour l'Angleterre cédant maintenant la place à informationnelle-mondiale. Ces phases sont devenues des courants culturels historiques à l'intérieur desquels les sociétés inventent selon lui un équilibre entre fermeture et ouverture, continuité et changement. "Les cultures communautaires véhiculent plus d'égalité et d'autorité ambiante intégrée", ce qui expliquerait l'Etat fédéral d'Allemagne actuellement. Au contraire "les cultures royales-impériales véhiculent souvent plus d'inégalité, de même plus d'autorité plutôt extériorisée". Telle serait l'image de la France encore valable aujourd'hui. Diversité d'un côté, unité de l'autre "continuent réellement à être mises en oeuvre, au cours d'une longue histoire, sous des formes souvent renouvelées". 39

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