Intifada

De
Publié par

Publié le : lundi 1 janvier 0001
Lecture(s) : 180
Tags :
EAN13 : 9782296221239
Nombre de pages : 256
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

INTIFADA

Vers la paix ou vers la guerre?

Du même auteur
Maghreb et Palestine, Sindbad, 1977. Les militants syndicaux en Lorraine, (En collaboration), Universitaires de Nancy, 1983. Israël et les Territoires occupés, L'Hannattan, 1986. Presses

Sous la direction de [' auteur
Israël-Palestine, Imaginer la paix, L'Hannattan 1987. L'Europe et le conflit israelo-palestinien, débat à trois voix (avec Alain GRESH),L'Hannattan, 1989.

Parus dans la même collection
NAHAVAND! (Firouzeh), Aux sources de la Révolution iranienne, étude socio-politique, 1988,278 p. SEGUIN(Jacques), Le Liban-Sud, espace périphérique, espace convoité, 1989,212 p. ISHOW(Habib), Le Kowert, Évolution politique, économique et sociale, 1989,208 p. BENSIMON(Doris), Les juifs de France et leurs relations avec Israël (1945-1988), 1989,288 p. PrCAUDOU (Nadine), Le mouvement national palestinien, genèse et structures, 1989, 272 p. CHAGNOLLAUD (Jean-Paul) et GRESH(Alain), L'Europe et le conflit israélo-palestinien, débat à trois voix, 1989,200 p. GRAZ(Liesl), Le golfe des turbulences, 1990,256 p. SCHULMANN (Fernande), Les enfants du Juif errant, 1990, 354 p. NAAOUSH (Sabah), Dettes extérieures des pays arabes, 1989,

128 p. HEUza (Gérard),Iran aufil desjours, 1990.280 p.
ISBN: 2-7384-0793-5

COLLECTION

COMPRENDRE

LE MOYEN-ORIENT

Jean-Paul

CHAGNOLLAUD

INTIFADA Vers la paix ou vers la guerre?

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

Je dédie ce livre à l'aube du jour où les peuples israélien et paleStinien auront, enfin, trouvé le chemin de la paix.

Je tiens à remercier Roselyne pour sa patiente
relecture critique du manuscrit. Je tiens à remercier Paul KEssLER et Alain GRESH

pour leurs précieuses remarques qui m'ont permis d'améliorer le texte initial.

À mes enfants, Fanny et Rémy.

Introduction

En ce début des années 1990 le monde connaît d'extraordinaires bouleversements: les citadelles totalitaires des pays de l'Est se sont écroulées en poussière pour laisser apparaître l'émotion et la joie de peuples recouvrant leur liberté tandis que l'antagonisme qui, depuis 1945, divisait le système international semble appartenir à I'Histoire et que les conflits annés s'apaisent, ici et là, comme si leurs protagonistes avaient désonnais la volonté partagée de les gérer autrement. .. Bien entendu il serait naïf d'imaginer que soudain les affrontements ou les guerres ne menacent plus car il est probable, au contraire, que les recompositions en cours engendreront bien des tensions susceptibles de peser sur le déroulement de la vie internationale. Et si, par ailleurs, la confrontation Est-Ouest semble durablement dépassée, les déséquilibres des relations Nord-Sud recèlent à tenne des conflits latents que le poids énorme des problèmes démographiques et économiques risque d'aggraver. À ces métamorphoses inattendues certaines régions du monde résistent, le Proche-Orient en particulier. Alors que, 7

partout, les drames s'estompent, là-bas ils paraissent se muer en tragédies toujours recommencées. Le Liban n'en finit pas de toucher le fond de l'abîme et de l'absurde tandis que les Israéliens et les Palestiniens rejouent les rôles tenus il y a plus de cinquante ans par le mouvement sioniste et le mouvement national arabe qui déjà alors s'affrontaient autour de deux questions fondamentales: la terre et le nombre. Avec le déclenchement de l'Intifada, en 1987, on avait pu croire que le cours des choses allait enfin s'infléchir rapidement. Dans un premier temps c'est ce qui se passa puisqu'en quelques mois d'importantes évolutions se dessinèrent chez les principaux acteurs puis au sein de la communauté internationale comme l'illustre, par exemple, la spectaculaire visite de Yasser Arafat à Paris en mai 1989. Mais, par la suite, malgré presque trois ans de combats, de souffrances et d'espoir pour les uns et les autres, force est de constater que rien de décisif ne s'est encore enclenché sur le plan diplomatique. À entendre répéter les mêmes discours et voir se dérouler les mêmes scénarios, beaucoup en Europe et en France ont fini par se lasser et donc se désintéresser du destin du Proche-Orient alors que pourtant les enjeux en cause concernent l'ensemble du bassin méditerranéen. C'est notamment pour cette raison qu'il semble utile de rouvrir ce dossier pour tenter de comprendre la situation actuelle avec ses risques de pourrissement et ses chances de solution. Dans cette perspective un retour à l'histoire s'impose d'abord pour rappeler pourquoi le peuple palestinien fut longtemps à la recherche de lui-même (chapitre I); il faut ensuite appréhender la société de Cisjordanie et de Gaza pour ce qu'elle est: une société sous occupation (chapitre II). À partir de là il sera possible de montrer le sens de l'Intifada (chapitre III) puis de discerner les réactions du peuple israélien (chapitre IV) avant de clore ce livre sur l'analyse du jeu diplomatique (chapitre 5). 8

CHAPITRE

I

Un peuple longtemps à la recherche de lui-même

Le peuple palestinien existe. C'est aujourd'hui une évidence que plus personne ne peut sérieusement contester. Il existe et rien n'est plus facile que de le rencontrer, à l'extérieur de la Palestine dans la diaspora comme à l'intérieur, à Gaza, à Naplouse ou à Jérusalem. Lorsque, dans les territoires occupés, on pose la question de l'identité, la réponse fuse immédiatement: "je suis palestinien." Que cette question soit adressée à un commerçant, à un médecin, à un ouvrier, à un paysan ou encore à un étudiant, la réponse est toujours la même et elle s'accompagne souvent d'un étonnement un peu incrédule à l'égard de celui qui énonce de pareilles interrogations. . . On pouvait faire cette expérience simple bien avant l'Intifada mais aujourd'hui une telle démarche paraîtrait incongrue, déplacée, inutile. Comment ne pas comprendre que ces mois de soulèvement sont fondamentalement l'expression de cette identité nationale? Bien entendu, il serait tout à fait inexact de croire que cette conscience nationale n'existe que depuis cette spectaculaire affirmation car elle s'est construite depuis longtemps. À l'inverse il serait illusoire d'imaginer que cette 9

construction ait été simple, linéaire, fluide. Elle s'est au contraire bâtie lentement dans des conditions souvent très difficiles avec des avancées mais aussi avec de douloureux reculs. Pour situer l'Intifada dans ce processus, il est donc nécessaire de rappeler les étapes majeures qui ont jalonné deux grandes périodes: celle de la lente émergence de l'identité palestinienne puis celle de sa construction plurielle.

1. L'EMERGENCE PALESTINIENNE

DE L'IDENTITÉ NATIONALE

Jusqu'au début du xxe siècle, le Proche-Orient faisait partie de l'Empire ottoman où le rapport au politique n'avait rien de semblable au triptyque central de la pensée européenne moderne qui appréhende comme un tout indissociable le territoire, le peuple et l'État. L'expérience historique de l'Europe a ainsi produit entre ces trois éléments une relation spécifique qui implique un dépassement des segmentations sociales et une institutionnalisation d'un appareil d'État censé exprimer la volonté d'une nation homogène par la culture et la langue. Loin de ce modèle théorique, l'Empire ottoman était un ensemble complexe dont les souverains - de souche turque - revendiquaient la fonction de chef suprême de la communauté des croyants musulmans; il s'articulait en deux niveaux distincts et complémentaires: une allégeance à l'Empire à travers un lien politique assez lâche où la religion jouait donc un rôle décisif; des systèmes locaux relativement autonomes où le pouvoir réel était détenu par quelques grandes familles qui fondaient leur puissance sur la possession de la terre et aussi parfois sur des alliances avec des familles Ashraf dont la légitimité reposait sur un lien de descendance avec le Prophète. 10

L'Empire fut donc pendant plusieurs siècles une foisonnante mosaïque de communautés humaines très diverses que rassemblaient des convergences culturelles et surtout cette même foi religieuse. Les Arabes ont pu s'intégrer dans cet ensemble et participer au fonctionnement de ces multiples structures de pouvoir; chez un grand nombre d'entre eux, encore à la fin du XIXesiècle, persistait l'idée d'une nation ottomane pluriethnique centrée sur l'idéologie dominante de l'Islam et beaucoup ne cherchaient qu'à établir, dans ce cadre, des relations plus égalitaires en leur faveur. Chez d'autres, au contraire, l'idée d'une nation arabe faisait son chemin; surtout parmi ceux qui ne se sentaient rattachés à l'Empire par aucun lien religieux: les chrétiens. Ce sont, en effet, des chrétiens du Liban qui créèrent, en 1847, la Société des arts et des sciences, première de ces institutions qui allaient, par la suite, se répandre dans tout l'Orient et devenir des foyers nationalistes. Dans sa première phase, ce mouvement avait donc essentiellement une dimension culturelle: il prônait la redécouverte et le ressourcement des valeurs qui fondent l'identité arabe. À l'aube du xxe siècle, il commença à investir le champ politique, d'abord en réaction contre les réformes entreprises par les Jeunes Turcs arrivés au pouvoir en 1908, puis, plus tard, lorsque la menace d'un conflit international se précisa. Déjà, dès 1904, Negib Azoury publiait un livre au titre significatif - Le réveil de la nation arabe - où il plaidait pour la constitution d'un Empire arabe s'étendant du Tigre et de l'Euphrate jusqu'à la Méditerranée, au Golfe et au Sinaï et dont le cœur serait la Syrie historique. Pour que le nationalisme arabe puisse prendre corps et se matérialiser par la prise de possession politique d'un espace, encore fallait-il qu'il soit porté par de prestigieuses autorités disposant d'une forte légitimité traditionnelle; le Cherif Hussein de La Mecque, gardien des lieux saints, tenta d'assumer ce rôle avec l'aide de ses deux fils Fayçal et 11

Abdallah. Rêvant de bâtir ce vaste royaume arabe de la Méditerannée au Golfe, il entreprit de mener avec la GrandeBretagne des négociations qui aboutirent, en 1915, à un accord de principe selon lequel Londres reconnaîtrait l'indépendance de ce nouvel État en échange d'un actif soutien militaire des Arabes contre les Turcs. En réalité, cet accord ambigu ne fut pour Hussein qu'un marché de dupes, la Grande-Bretagne n'ayant, en effet, aucune intention de s'engager dans cette direction. Son souci majeur, à l'époque, était seulement de trouver quelques alliés pour soutenir le difficile combat qu'elle avait engagé sur le terrain tandis qu'elle se partageait secrètement la région avec la France (accords Sykes-Picot, mars 1916) et qu'elle promettait au mouvement sioniste la création d'un Foyer national juif en Palestine (Déclaration Balfour, novembre 1917). L'élan du mouvement arabiste ne fut pas pour autant brisé par ces reniements; ne pouvant congédier les rapports de force, il fallut bien s'adapter en déployant désormais les revendications nationales dans le cadre des découpages teritoriaux imposés, tout en continuant de penser au projet initial qui transcendait ces étroites limites. Exercice d'autant plus difficile que le fait même d'exiger l'indépendance de ces territoires arbitrairement dessinés aboutissait à nourrir la légitimité des frontières qui pourtant étaient recusées. Au mieux, les nationalistes arabes ont réussi à empêcher un trop grand émiettement territorial comme en Syrie, par exemple, où la France voulut un moment établir plusieurs États. La Palestine n'a pas échappé à cette contradiction majeure d'une aspiration nationale enchassée dans un espace réduit. Historiquement, au sein de l'Empire ottoman, elle était incluse dans la province de Damas, elle-même divisée

- à la fin du XIXe siècle - en trois vilayets (Alep-Sham- .
Beyrouth) et en deux sandjaks autonomes: 12 le Mont Liban

et Jérusalem. Aisément repérable dans sa partie centrale comme dans ses limites méridionales aux confins de l'Égypte, la Palestine a des contours plus incertains au Nord et à l'Est; il fallut d'âpres discussions entre les Français et les Britanniques pour en inventer les frontières. Avec le concours d'Haïm Weizmann représentant les intérêts du mouvement sioniste, Londres s'efforçait d'obtenir une délimitation située très au Nord près du fleuve Litani, prétention réfutée par le général Gouraud qui accepta cependant un élargissement au Nord du lac de Tibériade. Vers l'Est, le mandat britannique englobait ce qui allait devenir, dès 1923, la Transjordanie tandis que les limites de la Palestine étaient fixées sur le Jourdain au grand dam des sionistes qui auraient souhaité pouvoir s'installer sur les deux rives du fleuve. Surtout arabistes avant l'instauration du mandat (en 1922), les références du discours national se focalisèrent peu à peu sur la Palestine sans qu'il y ait de coupure nette dans cette évolution - au moins jusqu'en 1936; cette ambivalence se perçoit notamment dans le vocabulaire utilisé qui renvoie aux Arabes de Palestine et non pas aux Palestiniens comme si le combat local n'était, en définitive, qu'un aspect d'une lutte beaucoup plus globale. L'affirmation nationale spécifiquement palestinienne apparut cependant assez vite car les nationalistes furent très tôt confrontés à un problème unique et crucial: l'installation du Foyer national juif. TIest clair, dans de telles circonstances, que le mouvement national palestinien encore à l'état embryonnaire au début des années 1920 allait s'affirmer dans sa confrontation avec cet autre peuple venu lui disputer son territoire. À titre d'illustration de ce discours nationaliste, voici quelques textes qui traduisent bien le climat de cette époque; ainsi ce point de vue des délégations des associations islamo-chrétiennes adressé à Winston Churchill à Haïfa en mars 1920 : 13

" Si les sionistes n'étaient venus en Palestine que comme des hôtes ou si les choses en étaient restées à ce qu'elles étaient avant la guerre, il n'y aurait pas de problème de juifs et de non-juifs. Mais c'est l'idée d'une Palestine transformée en un Foyer national juif que les Arabes rejettent et combattent ".

La même année, en juillet, le IVe congrès arabe envoie
une délégation à Londres: "pour exposer devant l'opinion publique
occidentale la question palestinienne... et lui présenter les revendications de la Nation, lui montrer les conséquences injustes et désastreuses pour le pays et pour les habitants de la politique sioniste impliquée par la déclaration Balfour avant que tout ne soit accompli irrémédiablement ".1

Au fur et à mesure de la montée en puissance du mouvement sioniste, les positions vont se radicaliser et le sentiment national palestinien va s'exprimer de manière plus distincte et plus forte. Cependant l'émergence et le développement d'une conscience nationale ne signifie pas pour autant qu'elle ait la capacité de se diffuser dans tous les secteurs de la société pour en dépasser les profonds clivages. Les segmentations de la société palestinienne sont encore extrêmement rigides et les intérêts des différentes couches sociales sont loin de pouvoir s'effacer devant des impératifs nationaux qui ne peuvent donc pas être perçus comme tels. Les intérêts des grands propriétaires fonciers ne rencontrent pas ceux des paysans et les conflits d'influence entre les grandes familles apparaissent quasi structurels. Ces contradictions se manifestent de manière éclatante dans cenains aspects de la lutte contre le sionisme. Quand il s'agit de parler, il est possible de discerner d'apparentes convergences entre des hommes issus de couches sociales différentes, mais quand il s'agit, par exemple, de vendre des 14

terres au Fonds national juif, tout change: pour les uns cela représente une source substantielle d'enrichissement tandis que pour les autres ce ne peut être qu'une cause d'appauvrissement. Pour les paysans, en effet, ces transactions avaient des conséquences catastrophiques: dès le moment où les terres qu'ils cultivaient étaient achetées par le F.N.J., ils devaient les abandonner et partir puisque les statuts de cette institution prévoient que seuls des Juifs peuvent travailler une terre dé sonnais propriété inaliénable du peuple juif. Dans un tel contexte socio-économique comment imaginer qu'il soit possible de construire une véritable et solide unité nationale? Par ailleurs ce système social était caractérisé par de vives rivalités entre les grandes familles qui dominaient le pays et, à l'époque, le clivage majeur opposait les Nashashibi aux Husseini. Toutes les fonctions sociales ou politiques étaient plus ou moins contrôlées par l'un de ces deux puissants clans qui n'avaient ni les mêmes intérêts, ni les mêmes objectifs, ni les mêmes alliances. Souvent même, leur préoccupation principale semblait être de contrecarrer l'influence de l'autre. Même les partis politiques n'échappaient pas à ces emprises claniques: ainsi au parti de la défense nationale tenu par les Nashashibi répond le parti arabe palestinien fondé par les Husseini. La prestation de sennent des nouveaux adhérents d'une des fonnations politiques qui tentait malgré tout d'échapper à ces pesants clientélismes -le parti de l'indépendance - est très révélateur a contrario des pratiques alors en vigueur dans ces systèmes: " je ne profiterai pas du pani... pour des désirs personnels... ni pour obtenir une position ou une influencepersonnelleou familiale..."2 Ainsi le processus de construction nationale palestinienne est à la fois entraîné par les exigences de 15

l'affrontement avec le sionisme et freiné par les lourdes contradictions de cette société traditionnelle. Au début des années 1930, s'il est incontestable que le nationalisme commence à émerger en se détachant aussi de l'arabisme, il paraît beaucoup plus discutable d'admettre qu'il existe un sentiment national palestinien communément partagé par les différents secteurs de cette société. Il peut s'exprimer ici ou là, mais il est encore diffus et fragile. Dans cette lente émergence, la révolte de 1936 marque un moment décisif. Elle surgit spontanément comme une réaction contre le danger de plus en plus menaçant représenté par le développement du Foyer national juif soutenu par les Britanniques qui, par ailleurs, rejettent les principales revendications arabes. Ce mouvement prend d'abord, en avril 1936, la forme d'une grève dans le port de Jaffa rapidement bloqué. De proche en proche, elle s'étend à toutes les régions et à tous les secteurs d'activités du pays à l'exception des paysans pour qui une telle forme de protestation n'est pas possible. Pour la première fois, les partis politiques se rassemblent dans une même instance - le Haut Comité Arabe - au sein duquel toutes les grandes tendances et donc tous les clans se trouvent représentés. Présidé par Amin Husseini, il demande la formation d'un gouvernement national, l'arrêt de l'immigration juive et l'interdiction du transfert des terres. Devant le refus des Britanniques, la grève se poursuit et se durcit; puis, dès le mois de mai, des actions armées éclatent un peu partout et plus particulièrement dans les zones montagneuses. Ces attaques violentes, tout en n'épargnant pas la communauté juive, sont dirigées contre la puissance mandataire; il se développe alors un véritable mouvement de guerilla contre les voies ferrées, les ponts, les installations agricoles, les lignes téléphoniques. . . Comme la grève, cette guérilla est organisée de manière locale: il n'y a pas de commandement unique mais seulement des commandants de secteurs comme, par 16

exemple, Abdel Kader Husseini dans la région de Jérusalem. Cela signifie que l'organisation des pouvoirs locaux demeure en fait contrôlée par les clans et que les mécanismes et les ressorts profonds de la structuration du combat se trouvent enracinés avant tout dans les solidarités des groupes d'appartenance; d'où l'importance considérable de la traditionnelle/az' a, c'est-à-dire : " l'action de se potter solidairementau secoursd'un proche lorsqu'on sent que ce dernier risque d'avoir le dessous dans un conflit.,,3 Malgré ce type de limitations, un tel mouvement dans lequel tous les secteurs de la société finissent par être impliqués, apparaît à la fois comme une forme d'expression nationaliste et comme un moment privilégié de prise de
conscience nationale. Yeshua Porath

-

un des historiens

israéliens de cette période - souligne que" l'arrêt du commerce et des transports a été jusqu'à maintenant la plus importante manifestation du sentiment nationaliste en
Palestine palestinien "4;

-

tandis qu'Elias Sanbar - historien note que ce fut toute la société qui s'est

" exclue de la sphère des rapports à l'État" et a connu ainsi "une sorte d'expérimentation de fait de l'indépendance ".5 La révolte s'apaise au mois d'octobre 1936: le Haut Comité Arabe entend l'appel au calme des rois et des émirs arabes très liés à la Grande-Bretagne et les rebelles consentent à mettre un terme provisoire à leur insurrection. Dès le mois de novembre, une Commission royale d'enquête présidée par Lord Peel arrive à Jérusalem et les Arabes acceptent de lui exposer leurs doléances. Le rapport Peel, publié en 1937, conclut au terme d'une analyse approfondie à la nécessité d'un partage du pays: "le panage offre une dernière chance de paix; il n'yen a pas d'autre." 17

Le gouvernement britannique approuve ces conclusions en estimant" qu'un plan de partage représente le meilleur moyen de sortir de l'impasse". Les sionistes furent très hésitants sur la réponse à formuler mais, en défmitive, Haïm Weizmann et David Ben Gourion y consentirent tout en se préparant à discuter pied à pied les frontières qui seraient proposées. Les Arabes, unanimes, refusèrent et dès que le projet de partage fut connu, les troubles reprirent avec l'assassinat d'un fonctionnaire britannique en septembre 1937. Cette seconde phase de la révolte devait durer deux ans, avec d'autant plus de violence et de confusion que les institutions arabes légales comme le Haut Comité avaient été dissoutes dès le 1er octobre 1937. Le schéma d'organisation en secteurs de 1936 fut repris à l'identique alors que les données de la situation auraient exigé qu'une étroite coordination soit mise en place; plusieurs tentatives furent lancées en ce sens, mais aucune ne pût réussir durablement. À la fin de 1938, par exemple, un Bureau de la révolte arabe fut installé avec les commandants régionaux mais à aucun moment il ne fut en mesure d'orienter l'action au niveau de l'ensemble du pays: chaque commandant entendait rester maître des choix concernant sa région; certains responsables locaux refusaient même de participer à cette nouvelle instance ainsi mort-née. Au début de 1939, sous la pression des événements, les différents leaders parvinrent à s'entendre sur le nom d'un commandant en chef: mais celui-ci, Al hadj Mohamed, fut tué au combat quelques semaines plus tard. .. De toutes façons, la révolte paraissait déjà bien affaiblie. Cette incapacité de concevoir et de réaliser une efficace coordination s'explique largement par les profondes rivalités entre les grandes familles et donc entre les régions à tel point que cette révolte a dégénéré en conflits armés au sein même de la société palestinienne. Les Nashashibi qui refusaient de 18

s'engager dans l'action ont été l'objet d'une campagne de terreur tandis que de nombreux Arabes modérés étaient les victimes des rebelles; par endroits ce fut donc une véritable guerre civile avec son cortège de dénonciations et de règlements de compte. La répression britannique soutenue par une armée constamment renforcée fut extrêmement dure; et le bilan de la révolte pour les Palestiniens terrible: 5 000 morts, des milliers de blessés et quelques 2 500 incarcérés. Bref, ce fut un naufrage. Pour l'affirmation nationale palestinienne, autant la première phase fut féconde, autant la seconde fut stérile. Tout s'est passé comme si au moment même où le peuple palestinien prenait conscience de lui-même les contradictions qui le traversaient le condamnaient au déchirement et à l'éclatement. Loin de transcender les clivages qui l'émiettaient, l'épreuve du combat a laissé le goût amer de l'échec et le sentiment d'un immense gâchis sans compter l'ampleur des haines accumulées au cours de ces deux années. La nation palestinienne s'est comme défaite à l'instant où pour la première fois elle allait pleinement s'affIrmer à elle-même et aux autres. Dans les années qui suivirent, elle s'est d'autant plus égarée que les élites politiques au cœur du processus de construction nationale avaient été éliminées. En 1947-1948 les conséquences en seront désastreuses: plus personne n'est vraiment en mesure de parler en son nom. La place ainsi laissée vide est aussitôt occupée par les États arabes qui feront les choix que leurs intérêts commandent sans se soucier du devenir palestinien.6 Mais la révolte de 1936-39 n'a pas seulement été cette accumulation d'échecs; elle a aussi été fondatrice de la mémoire collective palestinienne et elle a produit les mythes et les héros (Abdel Kader Husseini ou Quassam) qui constituent désormais les exemplaires références de l'identité palestinienne. 19

C'est sur ce socle que le combat nationaliste allait s'édifier dans les années 1950 et 1960.

2. LA CONSTRUCTION PLURIELLE DU NATIONALISME PALESTINIEN

Aux multiples secousses de la période du mandat britannique viennent s'ajouter celles liées aux conséquences de la création de l'État d'Israël et de la guerre de 1948: la société palestinienne était socialement segmentée et politiquement divisée; désormais elle connaît aussi le drame de la dispersion. Le peuple palestinien éclate en plusieurs fractions, chacune ayant à trouver le chemin de son identité et de son affirmation nationale dans des conditions bien particulières, différentes de celles des autres, même s'il y eut souvent d'étroites interactions entre ces itinéraires séparés. Je n'aborderai pas le processus de construction nationale des Palestiniens de l'extérieur; outre que d'excellents ouvrages y ont été consacrés, je cherche surtout ici à montrer ce qui s'est passé à l'intérieur des frontières de la Palestine. Dans ce cadre, on doit distinguer trois expériences: celle vécue par les Palestiniens installés sur le territoire passé sous la souveraineté israélienne; celle des hommes et des femmes de Gaza; celle enfin des habitants de cette partie de la Palestine aussitôt annexée par la Transjordanie pour former, à partir de 1950, la Jordanie.

Le singulier

destin des Arabes israéliens

On peut les définir d'une formule simple: ils sont ceux qui restent; ils n'ont pas été contraints de s'enfuir au moment de la guerre et ils sont donc encore là sur leurs terres après que la tourmente soit passée. S'ils évitent ainsi 20

la déchirante épreuve de l'exil, ils doivent en affronter une autre tout aussi terrible: celle de la soumission à une souveraineté politique étrangère. Trois moments jalonnent leur surprenante histoire: la stupeur des années 19481949, le ressourcement national de la fin des années 1950, l'affirmation politique de leur identité dans les années 1970 et surtout 1980. Pour saisir l'ampleur de l'événement, qu'on essaie un instant de se mettre à leur place dans ces années cruciales: en 1948, 1949 ou 1950. Jusque-là ils vivaient chez eux, dans leur pays, intégrés dans les structures traditionnelles de leur société ayant donc de multiples repères pour se situer et se reconnaître; soudain, en l'espace de queques semaines, ils se retrouvent isolés et minoritaires sur un territoire désormais contrôlé par un État qui s'empresse de construire un système économique, social et politique basé sur des valeurs qui leur sont totalement inconnues. La société à laquelle ils appartenaient a - en grande partie - disparu : ici parce que la population qui la composait a dû partir, ailleurs parce qu'une ligne infranchissable a coupé leur pays en deux. D'Arabes palestiniens ils deviennent Arabes israéliens puisqu'en vertu de la loi de 1952 ils acquièrent la nationalité israélienne. Mais, pour autant, ils ne peuvent pas être des citoyens comme les autres: ce n'est pas leur État. Et ce nouvel État le leur fait aussitôt savoir en multipliant les dispositions discriminatoires à leur égard; ainsi, jusqu'en 1965, soumis à une sévère réglementation produite et appliquée par un gouvernement militaire, ils sont obligés de résider dans certains secteurs géographiques d'où ils ne peuvent sortir sans autorisation ce qui les coupe physiquement d'une société dont ils sont - en droit -les citoyens... L'arabe était leur langue, parlée dans toute la Palestine et bien au-delà; désormais il est relégué au rang de dialecte périphérique puisque la langue officielle est l'hébreu; à la limite il n'est plus que la marque d'un statut 21

d'exception. Privés de leaders, d'organisations politiques, d'institutions de référence, les Arabes israéliens sont ainsi abandonnés à eux-mêmes. Pour les contrôler de très près,le gouvernement utilise toute une gamme de moyens à commencer par ceux que peuvent fournir les réseaux sociaux traditionnels demeurés en place. Ainsi les moukhtars et plus largement les chefs des hamoulas7 sont-ils très sollicités pour aider à ce que ces citoyens différents acceptent les nouvelles règles du jeu politique. Ces tentatives donnent certains résultats; elles permettent, par exemple, au parti dominant de capter les voix des Arabes israéliens: ainsi aux élections à la Knesset en 1951 et en 1955, plus de 60 % d'entre eux accordent leurs suffrages au Mapaï et à ses listes associées tandis que le parti communiste (le Maki) obtient 15 % à 16 % des voix.8 Les premières années sont les plus difficiles: le choc initial a comme paralysé toute cette communauté; mais peu à peu, elle commence à se restructurer en réapprenant à s'identifier. Plusieurs facteurs vont y contribuer. C'est d'abord, en 1956, la nationalisation du canal de Suez et l'échec politique de l'expédition militaire francobritannique qui propulsent Nasser au rang de leader charismatique de la nation arabe; désormais ses discours lyriques et enflammés sont passionnément attendus et
écoutés par tous les Arabes où qu'ils soient

-

y compris en

Israël; ce souffle mobilisateur qui parcourt le monde arabe parvient à aider les Arabes israéliens à se ressourcer et à retrouver le sens de leur identité un moment égarée, même s'ils demeurent encore complètement tributaires d'une situation sur laquelle ils n'ont aucune prise. Leur prise de conscience résulte aussi de la politique systématique menée à leur encontre: les mesures d'exception dont ils sont les victimes dans presque tous les domaines ne peuvent - à la longue - que les rassembler en

22

leur montrant à quel point ils forment une collectivité à part; ils sont" la minorité". Enfin ce processus paraît lié aussi aux profondes mutations que cette société connaît en quelques années; ainsi la terre, hier encore fondement de tout l'édifice social, perd de son importance du fait des nombreuses expropriations foncières et des transfonnations du système économique. Les surfaces cultivables deviennent trop exiguës pour assurer des ressources suffisantes d'où la nécessité pour beaucoup de paysans d'aller chercher du travail en milieu israélien. Tous ces éléments ont permis à cette communauté de mieux discerner la configuration dans laquelle elle avait été plongée et donc de mieux s'orienter notamment sur le plan politique. La constitution du Front arabe est la première manifestation de cette lente maturation. Née en juillet 1958 à la suite de heurts graves survenus le 1er mai 1958 à Nazareth, cette initiative pour tenter de coordonner les actions en faveur de la défense des droits des Arabes d'Israël rassemble surtout des communistes et des nassériens. Mais dès l'été 1959, elle éclate en deux tendances: de leur côté les communistes du Maki choisissent de continuer à se battre au sein de leur formation politique; les autres, la majorité, fondent un groupe spécifique au nom très significatif: Alard, (la terre). Ce nouveau mouvement se donne pour ambition d'exprimer la colère et les revendications des Arabes israéliens en prenant en compte leurs préoccupations majeures: critiquant le statut d'exception qui les relègue à la périphérie de la société israaélienne, Al-ard exige: " l'égalité totale pour tous les citoyens dans la plénitude de leurs droits fondamentaux et la fin de la discrimination" ; refusant le statu-quo politique qui a morcelé la question palestinienne en autant de problèmes isolés (les réfugiés, les biens des absents, les frontières, les eaux du Jourdain) le groupe en appelle à une approche globale pennettant : 23

cc

au peuple arabe de Palestine de s'auto-

détenniner. .. sur la base de la résolution du 29 novembre 1947 prévoyant le partage du pays en deux États...".

Bien que ne rassemblant qu'une infime minorité de la population arabe, ce groupe très militant exprime les sentiments diffus de beaucoup à tel point que les autorités décident de mettre un tenne à son activité: en novembre 1964la Cour Suprême l'interdit par un arrêt dont les tennes sont très révélateurs de la perception que peuvent alors en avoir les juges et plus largement les Israéliens: cc...on ne peut exiger d'aucun gouvernement qu'il
aide à la création d'une cinquième colonne à l'intérieur de ses frontières au nom de la sauvegarde de la libené d'association. "

Les communistes arabes du Maki suivent une évolution idéologique proche de celle des militants du mouvement Alard. À cette époque le parti publie deux journaux, l'un en arabe Al-lttihad et l'autre en hébreu Kol Haam. Or, si l'on en fait une analyse comparative à partir du drame de Kafr Kassem, on doit noter que l'écart idéologique entre Kol Haam et Al-lttihad s'est creusé à tel point qu'un spécialiste

du communisme en Israël constate ccqu'au début des années 60 Al-lttihad est un journal nationaliste arabe ''9. Cet

affennissement du sentiment nationaliste va contribuer en 196411965 à la scission du parti sur une base ethnique; aussitôt après la rupture le Maki et le Rakah ont chacun tenté de se présenter comme une fonnation judéo-arabe comme il l'avait toujours été dans le passé, Mais les volontés exprimées ne peuvent rien changer aux réalités: après 1965 le Maki est un parti juif tandis que le Rakah est composé d'une majorité d'Arabes même s'il continue d'avoir des dirigeants juifs. Ces courants de pensée vont se développer davantage encore au lendemain de la guerre de 1967. 24

1967 est, en effet, un tournant majeur dans I'histoire des Arabes israéliens: ils sortent enfin de leur isolement, même si les premiers moments sont éprouvants. L'écrasante défaite des États arabes est d'abord pour eux la source de nouvelles humiliations; non seulement ils se sentent proches des vaincus mais de surcroît ils sont bien obligés de côtoyer les vainqueurs qui ne manquent pas d'exprimer leur joie et leur fierté et donc aussi leur mépris à l'égard de ces gens qui ne savent pas se battre. Une formule suffit à résumer les contradictions vécues alors par les Arabes israéliens: "mon pays a remporté la victoire sur mon peuple ". Le rétablissement des relations avec les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza est chaleureux; après tant d'années de séparation chacun peut revoir sa famille, ses amis, ses voisins et se laisser aller aux joies simples et fortes des retrouvailles. Mais cette émotion est de courte durée; le temps a fait son œuvre: des deux côtés de la frontière de 1948 on ne se regarde plus comme autrefois. Les Arabes israéliens développent un certain complexe de supériorité, sans doute lié aux avantages de la modernité dont ils ont bénéficié tout au long de ces années. De leur côté les Palestiniens considèrent avec une certaine méfiance et une certaine condescendance ces anciens compatriotes qui - selon eux - ont accepté de collaborer avec l'ennemi; un Arabe israélien résume ainsi la situation de sa communauté: "Lorsque je vais à Tel-Aviv on me dit" sale Arabe" et lorsque je vais à Naplouse on me traite de
" sale juif. "10

Au fIl des années cependant, les rapports se normalisent et de nouvelles solidarités se nouent; les uns et les autres comprennent à quel point ils sont confrontés à des problèmes de même nature bien qu'ils se présentent dans des conditions différentes; ainsi, pour tous, la question centrale est bien celle de la terre. Dès le début de 25

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.