Introduction à l'histoire des migrations au Congo-Brazzaville

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Les Ngala vivent au fond de la Cuvette congolaise sur de rares terres exondées. L'eau est l'élément prédominant de leur environnement, leur espace vital. Cet ouvrage dessine l'esquisse de leurs migrations et implantation au fond de la Cuvette congolaise. Puis il retrace, à grands traits, les "Travaux et les Jours" et la vie de relations régionale, inter-régionale et internationale de ces "Gens d'eau", avant le XXè siècle.
Publié le : samedi 1 juillet 2006
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EAN13 : 9782296145825
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INTRODUCTION

À L'HISTOIRE

DES MIGRATIONS AU CONGO-BRAZZAVILLE

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus Pierre N'GAKA, Le droit du travail au Congo Brazzaville, 2006. Doudou SIDIBÉ, Démocratie et alternance politique au Sénégal, 2006. Pierre Bouopda KAME, La quête de libération politique au Cameroun, 2006. Amadou BOOKER SADJI, Le rôle de la génération charnière ouest-africaine. Indépendance et développement, 2006. Baudoin MUBESALA, La religion traditionnelle africaine, 2006. Ange Ralph GNAHOUA, Aspects politiques et juridiques de la crise du système ivoirien, 2006. Jean-Marc ÉLA, Anne-Sidonie ZOA, Population et sécurité: les nouveaux enjeux de la fécondité et des migrations africaines,2006. Noël LE COUTOUR, L'Afrique noire à l'époque charnière. 1783, du troc à la découverte, 2006. Frédéric Joël AIVO, Le juge constitutionnel et l'état de droit en Afrique, 2006. Denise Landria NDEMBI, Le travail des enfants en Afrique subsaharienne : le cas du Bénin, du Gabon et du Togo, 2006. Djibo HAMANI, Contribution à l'étude de l'histoire des états Hausa, 2006. Djibo HAMANI, Le sultanat touareg de l'Ayar, 2006. Pierre NKWENGUE, L'union nationale des étudiants du Kamerun, 2006. Auguste ILOKI, Le droit des successions au Congo (tome I et II),2006. www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ~L'Harmattan,2006 ISBN: 2-296-00464-4 EAN : 9782296004641

Abraham

Constant Ndinga Mbo

INTRODUCTION À L'HISTOIRE DES MIGRATIONS AU CONGO-BRAZZAVILLE

Les Ngala dans la cuvette congolaise
XVIf-XIX siècles

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE L'Hannatton Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest
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Ouagadougou 12

Université

Du même auteur

Introduction à I 'histoire des migrations au Congo. Tome I: Hommes et cuivre dans le « Pool» et la Bouenza avant le lle Bantoues, Heidelberg, 1984, 153 p. ; Pour une histoire du Congo-Brazzaville. Méthodologie et réflexions, L'Harmattan, Paris, 2003, 308 p. ; Onomastique et Histoire au Congo-Brazzaville, L'Harmattan, Paris, 2004. siècle, Editions

A la mémoire de ma fille Inès Tatiana Ndinga Mbo (26 septembre 1973 - 4 décembre 2002), que la mort a précocement arrachée à notre affection.

INTRODUCTION

Bonum difJusium sui. Littéralement, cela signifie, «Tout bien, parce qu'i! est bien, doit se r;épandre ! ». C'est en ces termes que l'on pourrait résumer le Projet de l'Ecole Historique de Brazzaville exposé en 1976 par un de ses membres fondateurs, Théophile Obenga. En clair, la recherche historique doit s'accomplir dans une œuvre, un livre. L'historien est certes un chercheur avant tout: pénétrer le temps de l'homme et des choses est tout le métier de l'historien! Mais, il doit être aussi un écrivain. Cette lumière de la vérité que Cicéron fait entrer si justement dans sa définition de 1'histoire, lux veritatis, doit guider l'historien dans l'exposition de ses découvertes. C'est ainsi que l'historien assurera la présence de l'histoire, de façon authentique et féconde, au sein de la culture vivante, la culture des hO,mmes de son temps. Notre ouvrage s'insère donc dans ce Projet de l'Ecole Historique de Brazzaville. Le Congo, comme du reste les autres pays d'Afrique, connaît une situation particulière qui impose des exigences supplémentaires à l'historien. Ici, peut-être plus qu'ailleurs, les sommations du présent commandent un autre rapport au passé et une autre organisation du présent (Lire, à ce propos, Christophe Wondji Graba et Jean Loucou 1976 : 16-28.). L'histoire du Congo est encore méconnue et extravertie. Ce qui pèse lourdement sur son plein épanouissement et, par voie de conséquence, sur sa contribution au développement. Cette situation est due en grande partie à la colonisation française, entreprise de négation de l'histoire du Colonisé, entreprise de non culture s'il en fût. On connaît un peu mieux les effets de la colonisation européenne (lata sensu) depuis le XVIIe siècle surtout sur les structures économiques et sociales du Congo: traite négrière dévastatrice, pillage des ressources du sol et du sous-sol, destructurations des sociétés.. .Nous voudrions souligner ici ses conséquences notamment au plan de la connaissance de notre histoire. Certaines grandes périodes et certains peuples du Congo sont mal connus: - la préhistoire, la protohistoire et 1'histoire ancienne commencent à peine à être étudiées; - les Teke et les Kongo sont les seuls peuples sur lesquels une synthèse peut être faite ce jour. Il en résulte la permanence de vieux préjugés - régions ou peuples sans histoire -, un déséquilibre dans la connaissance profonde du Congo et la difficulté à l'étape actuelle de donner un enseignement sur l'histoire du Congo qui s'appuie sur une véritable synthèse. C'est pourquoi nous avons choisi d'étudier un groupe de peuples sur lesquels il y a encore trop peu de monographies, les Ngala « Gens d'eau» de la Cuvette congolaise, à travers notamment leurs Infrastructures. Les axes que nous privilégions en traitant des Infrastructures des Ngala « Gens d'eau» sont l'écosystème et la civilisation matérielle, qui sous-entendent inéluctablement l'économie.
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Par écosystème, nous entendons les rapports de l'homme et de la nature, l'interaction entre l'homme et la nature, concept qui sous-entend ici, pour les «Gens d'eau », l'idée d'un processus constant d'ajustements et d'adaptations au milieu naturel: il s'agit de l'eau essentiellement, dans le cadre de cette lutte pour la vie, depuis leur arrivée dans la Cuvette congolaise et leur implantation. Que les Ngala aient choisi cet espace vital qui est l'eau veut dire que l'eau est ici, idéologiquement, valorisée. Il faut bien sûr, le comprendre pour bien asseoir l'étude de la civilisation matérielle construite par les « Gens d'eau ». Par civilisation matérielle, nous entendons la partie matérielle de la civilisation, c'est-à-dire celle qui forme l'assise de la vie économique. Le domaine de la civilisation matérielle constitue le soubassement de l'existence humaine. L'homme éprouve des besoins. Pour les satisfaire, il est obligé de transformer le milieu naturel. Le concept recouvre plus précisément toute la réalité matérielle de la civilisation dans une société donnée, c'est-à-dire l'ensemble des techniques utilisées par cette société, ainsi que les objets produits. La civilisation matérielle est la totalité des valeurs matérielles d'un peuple. Par contre, le concept d'économie désigne les activités quotidiennes qui permettent aux hommes de satisfaire leurs besoins. Les produits issus des activités économiques nécessitent des opérations d'échanges entre les hommes, soit au moyen du troc, soit à l'aide de la monnaie. On pourrait à ce propos se saisir de cette définition qui paraît plus explicite (Fernand Braudel 1980 : 10) : C Jestl'étage supérieur privilégié de la vie quotidienne, à plus large rayon,. le calcul et l'attention y réclament leur part constante. Elle est fille de l'échange, des transports, des structures différenciées des marchés, des pays primitifs ou sousdéveloppés, entre riches et pauvres, créanciers et emprunteurs, économies monétaires et pré- monétaires. La vie économique comporte en fait trois grandes sphères: la production, la circulation et la consommation; donc trois temps d'une valse dont le rythme est: produire, répartir, consommer. La civilisation matérielle liée à l'économie constitue donc un domaine d'étude étendu et complexe. Dans le cadre de cette étude, nous nous limitons aux aspects matériels de la production et des échanges. Notre ouvrage se veut une monographie régionale consacrée aux Ngala «Gens d'eau », ou Bana mayi tels qu'ils aiment se désigner euxmêmes, ayant tous en commun le regard essentiel tourné vers l'eau. Ils habitent le « pays des confluents », véritable fond de la Cuvette congolaise. Ils sont répartis linguistiquement en Likuba, Moye, Likwala, Bobangi, Buenyi, Bongili, Bomitaba, Dongonyama, Sangha-Sangha..., groupes ethnolinguistiques que nous avons identifiés «historiquement» dans notre ouvrage Onomastique et Histoire au Congo-Brazzaville (Cf. Abraham 10

Ndinga Mbo 2003: 105-128). Notre ambition ici est de prouver l'originalité, la longue existence et le dynamisme de la civilisation matérielle et des économies de ces Ngala. Ce qui permettrait de répondre positivement à ceux des historiens qui, des années durant, pouvaient tout dire en une phrase ou remplissaient des centaines de pages de points d'interrogation. On pourrait citer à propos l'une des premières synthèses sur 1'histoire de l'Afrique noire parue en 1956 dans laquelle toute la partie équatoriale paraît ignorée par son auteur (Robert Comevin 1956). Celui-ci justifie, dix ans plus tard, cet oubli comme plutôt volontaire (Robert Comevin, 1966, Histoire de l'Afrique, vol. 1 : Des origines au XVIe siècle: 26) : L'Afrique centre-équatoriale est en Afrique noire une région anhistorique car aucun état important ne s y est développé. Ce sont là des vestiges d'une conception restée longtemps à la mode, qui ne considérait comme historiques que les seules sociétés humaines dirigées par un pouvoir central institutionnalisé du genre «empire» ou « royaume ». Aujourd'hui, stades et modalités permettent à l'historien/anthropologue une autre typologie, plus vaste et plus riche. Un autre ouvrage de synthèse sur l'Afrique noire pose le vrai problème. Il est méthodologique (Hubert Deschamps 1970 : 353) : La connaissance de l'Afrique Équatoriale ne peut s'appuyer sur aucun document écrit; les traditions orales sont ici très mal conservées; c'est une région sans passé glorieux. Ces malheureuses considérations sur 1'histoire de l'Afrique . Equatoriale donnent à réfléchir. Il faudra désormais, pour être un vrai savant en histoire, admettre les savoirs et les idéologies des peuples qui présentent une autre histoire que 1'histoire « traditionnelle », que nous disons « classique» du fait de sa méthodologie, aujourd'hui dépassée, étant adepte de la «Nouvelle histoire» comme le témoigne notre ouvrage Pour une histoire du Congo-Brazzaville. Méthodologie et histoire. . De ce fait, toute tentative de reconstitution historique relative à l'ensemble ou à une partie de la Cuvette congolaise ne manque point d'intérêt. Le temps de l'ignorance et des préjugés négatifs et hâtifs est tegniné. Maintenant la collecte des données orales, anthrppologiques et de l'Ecrit récent permet l'élaboration d'une typologie des « Etats et pouvoirs» (Lire, à ce propos, Marc Augé 1975) correcte et neuve. La Cuvette congolaise, plus précisément le «pays des confluents », présente un intérêt historique de premier ordre. La nature même du territoire

- largement

inondé et marécageux

son occupation et de sa mise en valeur. Un tel milieu pouvait-il être occupé sans qu'il y ait une nécessité absolue? Offrait-il quelque chance de progrès aux gens qui y habitent? Quelle a pu être l'influence du milieu sur Il

- soulève

plusieurs problèmes à propos de

l'évolution historique de ses habitants? Notre objectif est de répondre globalement à toutes ces questions. L'étude des Infrastructures des «Gens d'eau» constitue en effet pour nous la condition idéale pour examiner, entre autres, un type d'adaptation à un milieu naturel apparemment difficile, l'eau, ainsi que les conséquences sociales qui en découlent. L'eau est en effet ici l'élément permanent dominant du paysage. Des linguistes n'ont pas hésité à rattacher les Ngala « Gens d'eau» au groupe ethno-linguistique «Mboschi» (Malcom Guthrie 1948; André Jacquot 1971). On doit plutôt souligner, pour justifier cette regrettable confusion, que ces linguistes connaisseurs de la langue anglaise et d'un Bantu général ou du Kikongo (une des langues véhiculaires du Congo), n'avaient pas de documentation de terrain et ignoraient en fait les parlers en question. Et pourtant les «Gens d'eau» apparaissent à côté des « Anziques» (les Teke) sous la dénomination de «Quibangue» dans les documents écrits de l'époque «négrière»: ils sont reconnus à la Côte Atlantique par les Européens installés en commerçants ou évangélisateurs du XVIe au XIX~ siècles comme de dynamiques «hommes d'affaires» de l'intérieur de « l'Ethiopie Occidentale» (Cf. Olfert Dapper 1668 ; Antonio Giovanni Cavazzi 1732; Abbé Proyart 1776; Amiral Degrandpré 18011802). Ils ont, dès cette époque, et peut-être plus tôt dès leur implantation dans le «pays des confluents », servi d'intermédiaires commerciaux entre les peuples de la partie septentrionale du bassin congolais et ceux des « savanes du sud» (C'est la zone en Afrique centrale où les Bantu s'étaient structurés dans les dix premiers siècles de l'ère chrétienne en royaumes et empires Cf. Jan Vansina 1965). Ces célèbres canotiers participaient à un courant commercial orienté vers la Côte Atlantique. Leur mobilité économique à l'époque négrière, puis la collaboration forcée d'une grande partie d'entre eux comme auxiliaires dans le commerce de traite avec le pouvoir colonial dès la fin du XIXe siècle ont laissé des traces dans notre société actuelle, qui méritent d'être llfentionnées. Citons-en le Lingala, une des langues véhiculaires de l'actuel Etat congolais; il est leur création: la zone des grands carrefours a distillé une langue des contacts! Elle s'est répandue à la faveur de la colonisation européenne dans le deux Congo actuels. Elle est aujourd'hui la première langue des centres urbains. Elle est utilisée dans la presse parlée et surtout dans la musique moderne (Lire, à ce propos, Ndinga Mbo 2004, Onomastique et histoire au Congo-Brazzaville: 59-67) . Il est, par ailleurs, certain que la description des mécanismes qui ont conduit à l'occupation et à la mise en valeur de la «zone d'eau» de la Cuvette congolaise, à la formation des ensembles ethniques et des réseaux socio-économiques pourrait jeter une lueur sur les Infrastructures traditionnelles des « Gens d'eau ». 12

S'il est facile d'arrêter notre étude à 1885, date marquant le début de la colonisation française dans la Cuvette congolaise après le passage de la « Mission française de l'Ouest africain, 1883-1885» (Lire, à ce propos, Catherine Coquery-Vidrovitch, 1969, Brazza et la prise de possession du Congo. La mission de l'Ouest Africain, 1883-1885), il est par contre difficile, ou plutôt impossible, de la faire démarrer en cherchant une chronologie numérique. Devrait-on regretter que nos ancêtres n'aient guère tenu de journaux de leur vie; ou qu'ils n'aient guère élevé des monuments en matériaux durables dont les vestiges pourraient, comme témoin d'une époque, déposer pour l'histoire? Ont-ils rencontré ou entendu parler des Mindele (Portugais et autres Européens) installés comme commerçants ou évangélisateurs sur la Côte Atlantique, alors qu'ils fréquentaient le Pumbo, l'actuel Stanley-Pool, venant de leur Congolie. Les ibela, nos informateurs ngala, véritables trad'historiens, pourtant si friands en « sensationnel» et rompus à dire sous forme d' « introint» aux grandes cérémonies de leurs kani les gestes ou les épopées menées en dehors des frontières par leurs « braves », paraissent n'avoir guère enregistré de leurs prédécesseurs dans la charge de pareils récits. Les faits conjoncturels, traces du contact « négrier », se décèlent plutôt dans les aspects de civilisation matérielle. Il serait ainsi illusoire de compter sur les ibela, même lorsqu'ils communiquent les généalogies des chefs de migration célèbres tels que Ngobila et Mokemo Botoke, pour savoir avec quelque précision depuis quand les Bana mayi sont dans la Cuvette congolaise et commencent à bâtir la civilisation originale qui les caractérise. Les supputations des linguistes, en attendant les travaux (non encore commencés) des archéologues de la « zone de l'eau », nous servent malheureusement de seule référence chronologique: les Bana mayi sont des Bantu; les Bantu s'installent en Afrique centrale dans les dix premiers siècles de l'ère chrétienne. Voilà le cadre temporel, vague, pour faire démarrer notre étude! Le handicap n'est pas heureusement considérable puisque notre objet est plutôt de repérer dans cette période structurelle - on la dit « précoloniale » par rapport à la colonisation européenne qui démarre à la fin du XIXe siècle: une aberration qui fait alors de l'histoire africaine l'appendice de l'histoire européenne! - très épaisse (parce qu'enracinée dans la préhistoire de l'Afrique centrale, qui est loin d'être exhumée) l'histoire des Bana mayi. Notre tâche n'est pas de déterminer des séries de suites chronologiques aux dates qui ne seraient qu'obscures et incertaines, mais de savoir essentiellement comment ont évolué les Infrastructures composant la Civilisation des Bana mayi. Il nous faut décrire et expliquer leurs mécanismes d'évolution: chose aisée peut-être, car la structure bien analysée dévoile l'histoire; en tout cas, sa description débouche sur l'histoire. Toutefois, la structure n'est-elle pas dans sa définition ce que, au cours de son procès d'évolution, une société crée, façonne, modèle, améliore ou détruit? Il s'agit, bien sûr, des créations originales qui, au fil des millénaires, peuvent s'édulcorer, s'émousser, s'estomper, puis même disparaître sous les coups répétés de l'histoire; ou qui peuvent aussi se maintenir presque éternelles, à la manière d'un rocher. Ce sont ces 13

survivances qu'avec émerveillement et respect, les ibela et autres sages de la Cuvette congolaise qui se sont succédé ont recueillies et se sont transmis, et qui constituent la « tradition ». L'aspect fondamental de cette étude consiste à reconstituer les Infrastructures « traditionnelles» des Bana mayi avant que l'action érosive du colonialisme ne se manifeste. Nous ne saurions, bien sûr, omettre d'indiquer que cette histoire structurale a été marquée par l'évènement, le premier contact Europe/Afrique centrale (XVIe-XIXe siècles), qui a constitué un facteur important de mutations. Les Européens sont arrivés sur la Côte congolaise au moment où les Bana mayi s'implantent fortement dans le «pays des confluents ». Comment ne pas croire que les Infrastructures que rencontrent les Français à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle n'aient pas été fortement marquées par le commerce qui se déroulait à cette époque de traite négrière entre la Côte et I'hinterland? Cette Civilisation économique qui constitue pour les ibela la « tradition », mieux la référence culturelle, relève en réalité d'une longue construction historique due à l'intense vie d'échanges animée par les Bana mayi (les Quibangue des textes européens) dès les XVIe-XVIIe siècles alors en contact d'affaires avec les peuples côtiers qui étaient, eux, en relations directes et plus intimes avec les Européens implantés le long des côtes de leurs royaumes. Une piste de recherches fructueuses serait d'ailleurs de faire I'histoire de la pénétration, du XVIIe au XIXe siècle, des produits européens: le Congo, de la Côte à son hinterland, avait connu à partir du XVIIe siècle une première forme de colonisation par la dépendance vis-à-vis des produits européens. Dans notre ouvrage Pour une histoire du CongoBrazzaville. Méthodologie et réflexions (Cf. Chap. : De l'Anthropologie: 183-194), nous avons relevé quelques exemples des faits de civilisation matérielle ou de langues qui permettent de se rendre compte que l'influence lusitanienne surtout est très présente aujourd'hui dans la vie quotidienne des Congolais, bien plus que cela n'apparaît à première vue! Pour comprendre le mouvement réel, c'est-à-dire pour placer les Bana mayi dans l'histoire, il nous a fallu logiquement démarrer notre ouvrage par l'étude du milieu de civilisation. Il s'agit en fait ici d'abord de circonscrire la Cuvette congolaise dans l'espace occupé aujourd'hui par la République du Congo. Donc, définir l'espace, pour y placer ensuite les hommes et leurs activités: I'homme et le milieu naturel forment une symbiose, un écosystème. D'ailleurs, toute civilisation demeure incompréhensible si elle n'est pas encadrée dans le milieu particulier où elle s'est élaborée. En clair, l'écologie fonde les Infrastructures. Il est d'ailleurs patent qu'on ne comprend l'histoire que lorsqu'on regarde l'espace. La chose se vérifie ici, au fond de la Cuvette congolaise. L'histoire du peuplement de la Cuvette congolaise par les Ngala présente un intérêt certain. D'une part, bornée par le fleuve Congo et son principal affluent, l'Oubangui, à l'est, la « zone de l'eau» qui est dans sa partie la plus basse, le point de confluence de presque tous les affluents de
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rive droite du Congo, a dû jouer un rôle historique depuis les époques les plus reculées comme voie migratoire, comme carrefour qui a servi de passeur d'hommes, des choses et des idées pour les hautes terres de l'ouest et du sud-ouest de la Cuvette congolaise ou pour les savanes du sud. D'autre part, la nature même du territoire, largement inondé et marécageux, soulève plusieurs problèmes quant à son occupation et sa mise en valeur: les problèmes de l'adaptation des hommes à un milieu où l'eau est l'élément essentiel et les problèmes de sa transformation pour une quelconque survie. Puis, quelle a pu être l'influence de ce milieu sur l'évolution historique de ses habitants? Cette problématique ici rappelée nous amène à concevoir la seconde partie de notre ouvrage comme un débat sur les conditions écologiques et sociales de production économique dans cette « zone de l'eau ». En clair, il s'agit de comprendre quelle importance les Ngala accordent aux différents éléments constituant leur géographie originale: cours d'eau, forêts, savanes, terres... Nous avons en effet observé, à l'occasion de nos recherches dans le «pays des confluents », leur comportement vis-à-vis de cet environnement où l'eau est l'élément dominant et permanent, et donc un milieu difficile pour toute sédentarité. Nous avons alors perçu qu'ils n'ont jamais accepté passivement les dures conditions de relief (presque inexistant), du sol (surtout fait d'argile ou de sable), de climat. Ils ont même conçu une idéologie idéalisant l'eau, leur espace vital; cette idéologie imprègne toutes leurs activités économiques: production, circulation, consommation. Dans cette société essentiellement rurale, le rapport entre I'homme et la terre est fondamental: les relations économiques, sociales et politiques se définissent en fonction de la terre. La science des « sages» du « pays des confluents» n'a jamais buté sur ce banal problème de droit qui nécessite la connaissance des règles qui régissent l'organisation du terroir occupé par une communauté. Ils nous ont paru très à l'aise dans ce débat sur les rapports de production, sur le statut de la terre où des réponses claires nous ont été apportées à des questions suivantes: - Qu'est-ce qui explique l'appropriation d'un terroir par une famille? - Est-il possible de pratiquer des activités rurales (cueillette, chasse, pêche) sur le terroir d'une famille voisine? - Au sein d'une famille, tous les individus ont-ils les mêmes droits d'usage,jus utendi, sur le terroir? - Dans un village, le kani a-t-il lejus abutendi sur tous les terroirs de l'espace villageois? L'existence des Ngala dans le « pays des confluents» est en tout cas soutenue par ces formes juridiques de propriété et de possession qui définissent les droits et obligations réciproques des individus et des groupes en ce qui concerne la répartition et le contrôle des moyens de production et de subsistance. Grâce à cette connaissance intime des règles fondamentales de gestion de leur territoire, e nse, les Ngala ont réussi à se répartir les rares terres exondées pour leurs cultures et pour leur habitat. Cet habitat a surpris 15

les explorateurs arrivés dans le pays à la fin du XIXe siècle, notamment à cause des grandes concentrations humaines observées et à cause de la structure des cases: «bâties sur pilotis» ! Les nécessités de subsistance de telles concentrations humaines sur des îlots de terre et dans un milieu aussi difficile où l'eau est l'élément permanent, impliquent un rapport particulier au travail productif, aux activités rurales: les Ngala ont été contraints de privilégier ici la coopération comme forme sociale essentielle de production, de distribution et de redistribution du produit du travail. Ce débat sur Je statut de la terre, sur les rapports de production dans la « zone de l'eau» permet à coup sûr de comprendre le mode de production élaboré par les Ngala pour affronter ce milieu et s'y fondre. Car il s'agit ici d'un cas typique d'analyse d'une « civilisation économique de l'eau ». Fautil certainement rappeler a contrario ici que des insulaires tels que les Corses ne sont pas des « Gens d'eau» parce que n'ayant pas leur regard principal tourné vers l'eau? La logique de cette démarche conduit nécessairement à décrire et expliquer les divers mécanismes de production et de consommation, c'est-àdire les diverses stratégies de survie utilisées: c'est l'objet de la troisième partie de notre ouvrage. L'exploitation de la nature en vue de la satisfaction des besoins alimentaires était dominée dans la «zone de l'eau» par la pêche, l'agriculture, la cueillette, la chasse. La pêche est dans la «zone de l'eau », naturellement, l'activité productrice essentielle, la spécificité des Bana mayi. Il s'agit donc d'une économie largement dépendante de la nature, qui ne pouvait pour cela cantonner les Bana mayi dans une situation d'autarcie. Les nécessités de ce milieu les ont contraints, dès leur implantation dans le «pays des confluents », à organiser une vie de relations. Ils ont mis en place un système d'échanges, indissociable à l'évidence de leur mode de production dans la mesure où ces échanges leur assuraient un approvisionnement complémentaire en produits nécessaires à leur subsistance. Ils ont ouvert très tôt leur pays vers l'extérieur, plus précisément vers les « terres fermes» d'amont chez leurs « cousins» de langue, les Mbosi, les Koyo, les Akwa, les Mboko, les Ngare et vers les savanes du sud, pays teke et kongo.
.

Cet ouvrage, le second d'une série consacrée aux migrations anciennes du Congo-Brazzaville, dessine en fait l'esquisse des migrations et implantation des Ngala «Gens d'eau» au fond de la Cuvette congolaise. Puis, il retrace, à grands traits, «les Travaux et les Jours» de ces Ngala et la vie de relations régionales, inter-régionales et internationales qu'ils ont menée en Afrique centrale, avant le XXe siècle. Il se veut surtout didactique: l'état des connaissances ici fait sur les Ngala est destiné à susciter des recherches plus poussées sur ce peuple. Notre grand regret reste de n'avoir pas eu la possibilité de passer dans l'entre Oubangui/Congo, zone de la plus grande concentration des Ngala «Gens d'eau », malheureusement sise en territoire du CongoKinshasa, pour poursuivre nos enquêtes orales sur l'histoire du peuplement du bassin congolais par les « Gens d'eau» ! A lire les travaux de Mumbanza 16

mwa Bawele consacrés aux Ngala de l'entre Oubangui/Congo (notamment sa Thèse de Doctorat d'Histoire soutenue en 1980 à l'Université de Lubumbashi), nous nous sommes cependant rassurés de l'unité culturelle du peuple ngala, malgré leur répartition depuis l'époque coloniale sur chaque rive de l'axe fluvial Oubangui/Congo. Il nous est aussi apparu que, depuis leur implantation dans le bassin du Congo, leurs « Travaux et Jours» furent les mêmes; les nécessités commerciales les amenèrent les uns et les autres à arpenter les mêmes cours d'eau de leur vaste zone d'eau; la notion de rive droite et de rive gauche de l'axe fluvial Oubangui/Congo leur était aussi bien inconnue qu'aux poissons des pêcheries qu'ils fréquentaient.

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PREMIERE PARTIE

LES NGALA ET L'ECOSYSTEME D'EAU

Lorsqu'on est au fond de la Cuvette congolaise, une question s'impose à tout voyageur: où sont les terres? Où sont les hommes? En tout cas, à la fin du XIXe siècle, cela avait préoccupé un fonctionnaire français en tournée. De retour à Brazzaville, il avait dû affirmer que le territoire à concéder aux Frères Tréchot dans le Haut-Congo devait être mesuré, non en kilomètres carrés, mais en hectolitres tant l'eau lui avait paru l'élément dominant du domaine que voulait s'approprier les Tréchot conformément aux Décrets Guillain de 1898. Jamais, mieux qu'ici, l'historien n'a autant besoin de recourir à la science géographique dans la mise en place des hommes: il s'agit de placer les hommes dans l'espace et tenter de comprendre comment les hommes se sont implantés dans une « zone d'eau », pourquoi et depuis quand?
Carte n° 1 : La Cuvette congolaise dans le Bassin du Congo

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Carte n° 2 : Les Ngala dans la Cuvette congolaise

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Répartition des groupes ethniques ngala I. Mbosi 2 - Kayo 3 - Akwa
4 - Ndongonyama

7 - Likllba 8 - Bongo 9. Bobangi
10 - Sangha-Sangha 11 - Bongili
12 - Bomitaba

5 - Likwala 6 - Bllenyi

13- Moye

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1
La topographie de la « zone de l'eau»
La contrée des Ngala présente une succession de milieux identiques où l'inexistence d'accident de relief fait de cette zone de platitude une unité physique. Région de basse plaine (l'altitude est de 290 m à Mossaka, point le plus bas de la Cuvette, qui constitue pour cela le fond de l'entonnoir), aux paysages aquatiques, elle est dans le bassin du Congo, la partie la plus représentative de la zone déprimée par subsidence au pléistocène constituant la Cuvette congolaise que le réseau hydrographique a tapissé d'alluvions. Les terrains alluviaux du quaternaire sont la caractéristique de la région. Ce véritable bassin alluvial a une morphologie fluvio-lacustre. Il comprend essentiellement des bourrelets de rive et de vastes plaines d'inondation cloisonnées par des galeries forestières. Il n'est donc point surprenant qu'à cause de ces formations superficielles du quaternaire, les marécages constituent le trait essentiel de cette partie orientale de la Cuvette congolaise: celle-ci est occupée par des marécages permanents; rarement émergent de cette « zone de l'eau» des îlots égouttés et des bandes de terre ferme. L'étendue et la profondeur de la nappe d'eau de ces marécages varient avec les saisons. Ces variations dépendent du rythme des pluies et du régime du Congo et de ses affluents.

Le climat et ses conséquences

Le régime des pluies se rapproche ici du régime équatorial: le « pays des confluents» est situé dans l'aire du climat guinéen forestier, zone du sous-climat «lukénien » caractérisé par des chaleurs donnant des températures constantes de 240 à 260 en moyenne annuelle, avec une faible amplitude thermique entre le jour et la nuit, et entre les saisons les plus chaudes et les saisons les moins chaudes, une humidité atmosphérique toujours considérable, une pluviosité remarquable par sa permanence. Sous ce microclimat équatorial, il n'y a pas un mois écologiquement sec. Non seulement il tombe rarement moins de 30 mm de pluie, mais surtout l'hygrométrie, de l'ordre de 85% pour toute l'année, reste élevée. Aussi estil judicieux de parler ici de saison de rémission de pluie, et non de saison sèche. La petite période de rémission des pluies de janvier à février n'est marquée que par un léger espacement d'averses: sur une série de 17 ans (1961-1978), Mossaka a reçu en moyenne 138 mm en jap.vier, 111 en février, contre 151 en décembre et 161 en mars. Bien que l'Equateur passe à une soixantaine de kilomètres au nord, les précipitations s'effondrent pendant la période de la grande rémission des pluies: 80 mm en juin, 25 en 23

juillet, 44 en août. Cette fois, les autres éléments climatiques viennent atténuer la sécheresse: la température diminue légèrement, les maxima surtout; des lourdes nuées envahissent le ciel des semaines durant. Dans l'intervalle, deux fois par an, de mars à mai et de septembre à décembre, la pluie tombe avec une fréquence et une intensité telles qu'une fraction notable d'eau ne peut être épongée par évaporation. Or ces périodes recouvrent assez exactement celles où les hautes eaux des rivières, et surtout du Congo lui-même, compromettent le drainage. Dans l'esprit des Bana mayi, pluies et crues se confondent. On désigne ici indifféremment la petite période de rémission des pluies et celle des basses eaux de janvier/février par mwanga; la grande période de rémission des pluies qui correspond à celle des basses eaux de juillet/août par esewu; la première saison des pluies de septembre/décembre et les hautes eaux (crues) de fin d'année par mpela ; la deuxième saison des pluies de mars/mai et la crue de cette période par ndzowolo. On constate ainsi que les caractéristiques hydrographiques, étiages et crues, sont déterminantes pour reconnaître les changements des quatre saisons qui découpent l'année, mobu, de la façon suivante: les crues généralisées des eaux du fleuve Congo et de ses affluents qui se déversent sur tout le « pays des confluents ». Le phénomène annuel de ces inondations fournissait à l'époque ancienne une date logique au début de l'année; - mwanga est la petite saison de décrue des cours d'eau. Le « pays des confluents », entièrement inondé au cours de la saison précédente, est remis au sec. D'énormes bancs de sable apparaissent à la surface des cours d'eau; des inondations sectorielles, qui laissent au sec de grandes étendues de la contrée. Les bancs de sable apparus dans les cours d'eau la saison précédente sont submergés de nouveau par les eaux;

- mpela est la saison des grandes inondations qui se caractérise par

- ndzowolo est la petite saison de crue des eaux se caractérisant par

- esewu est la grande saison de décrue.
La détermination du rythme des saisons est également attachée à l'observation d'autres phénomènes naturels. En effet l'élévation du niveau des eaux du Congo et de ses affluents en pleine saison esewu par exemple n'est pas le signe du début de la saison des grandes inondations, mais l'indicateur de la perturbation des régimes hydrographiques. L'apparition de certains faits dans la nature, relative à certains déterminatifs hydrographiques, sont meilleurs indicateurs encore du rythme des saisons; et c'est dans la pratique matérielle que les Bana mayi ont appris à mieux observer les caractéristiques d'une saison dans leur contrée. Lorsque par exemple, en mi-septembre, le pêcheur constate que certaines espèces de poissons tel senga (gros silure-chat) se font de plus en plus prendre au filet et que le niveau des eaux des rivières en décrue stagne, c'est le prélude de la saison des grandes inondations. Cette observation se traduit en langue 24

likuba par l'expression« Esewu e so tuwa », qui signifie «A bientôt la fin de la saison de décrue esewu ». Les « cris» des chimpanzés et le fleurissement de la flore sont aussi connus comme autres signes annonciateurs des pluies orageuses, puis de la grande crue mpela. Le pêcheur doit mettre dès lors au point des techniques et stratégies de pêche adaptées à cette saison, tandis qu'en zone forestière les Buenyi s'activent aux dernières tâches de fabrication des pirogues (ils en sont les spécialistes dans le « pays des confluents). C'est généralement la période où les Bana mayi s'apprêtent à quitter les campements de pêche qui seront bientôt engloutis par l'inondation pour rejoindre le village où ils doivent reconfectionner leurs habitations.

Du rôle de l'hydrographie Le réseau hydrographique a aussi une influence spécifique sur la contrée, vu sa situation dans le bassin du Congo. Articulé sur le fleuve Congo, autour de Mossaka où convergent tous les cours d'eau, le réseau se déploie magnifiquement en éventail sur la rive droite. Se jettent directement ici ou aux environs de ce centre: la Sangha qui reçoit auparavant la Likouala-aux-Herbes; la Likouala-Mossaka qui reçoit en amont, à gauche la Mambili et la Bokiba, et à droite le Kouyou ; la Ndeko; l'Alima. L'observation de la carte physique de l'actuelle République du Congo, même à petite échelle (1I5.000.000è) (Cf. Carte n° 3), permet en tout cas de saisir la densité du système hydrographique congolais. Sauf l'extrémité occidentale de l'actuel district de Souanké qui appartient au bassin de l'Ogooué, toute la partie septentrionale du Congo relève du bassin du fleuve Congo. Au sud de Souanké, la frontière avec le Gabon représente la ligne de partage des eaux entre ces deux bassins. Il existe aujourd'hui une description détaillée de tous les cours d'eau du bassin du Congo qui permet particulièrement de connaître leurs conditions de navigabilité (ORSTOM 1958 ; Marcel Maumont 1962). L'Oubangui Environ 450 km avant de rejoindre le fleuve Congo dont il est l'affluent majeur, c'est-à-dire peu après son entrée dans la République du Congo, l'Oubangui se transforme en un lacis de chenaux, mingala, serpentant entre des milliers d'îles et de bancs de sable qui affluent aux périodes d'étiage. Les îles et les berges sont recouvertes par la forêt. Les berges, souvent distantes d'au moins 6 km, ne sont que des talus-digues naturelles, isolant mal la rivière de deux vastes zones marécageuses qui la flanquent à l'est et à l'ouest. Il semble qu'en maints endroits, le fond du lit soit plus élevé que le sol des régions encadrantes ; ceci explique que par de nombreux chenaux, la crue de l'Oubangui se déverse de part et d'autre de la rivière, dans les zones inondables 25

Carte n° 3 : Le «pay s des rivières»

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recouvertes de roseaux et de forêts. Vue de la rive droite, la région comprise entre la Sangha et l'Oubangui n'est plus qu'un immense lac de faible profondeur (elle ne dépasse guère deux mètres) qui se vidangera ultérieurement par le drain naturel que constitue la Likouala-aux-Herbes. Le confluent avec le Congo se fait par un delta intérieur d'une douzaine de kilomètres de large. Dans tout ce parcours, on compte plusieurs dizaines de seuils sableux et le chenal de plus grande profondeur (de 2 à 10, et parfois 20 m) serpente d'une rive à l'autre, alors que le cours de la rivière est plutôt rectiligne. La pente moyenne est très faible: 0,04%. En fait le cours de l'Oubangui, et dans une certaine mesure aussi celui du Congo, apparaît plutôt comme une succession de biefs à pente à peu près nulle, correspondant à un modelé en cuvettes qui se déversent l'une dans l'autre. Le régime de l'Oubangui reflète le climat tropical qui règne sur la quasi-totalité de son cours supérieur et de ceux de ses affluents, avec l'alternance des deux saisons sèche et humide. La crue commence en août à Impfondo, arrive à son maximum en octobre et diminue rapidement en fin d'année. Les basses eaux sont à l'étiage en février (1300 m 3/sec.); et toujours à Impfondo, le débit moyen annuel est de 4279 m 3/sec. La Likouala-aux-Herbes Appelée localement « Mayi ma fi Bomitaba » (rivière des Bomitaba), la Likouala-aux-Herbes est un affluent de rive gauche de la Sangha; son bassin s'intercale entre ceux de la Sangha et de l'Oubangui. Elle prend sa source à la limite des actuels districts de Dongou et Epena, plus précisément dans les marais d'Ilobi et de Bozamba. Elle coule en direction nord/sud sur un cours long de 350 km. Son confluent avec la Sangha se situe à 80 km en amont de Mossaka. Cette rivière traverse une zone marécageuse: dans son cours supérieur, elle s'étale dans une forêt inondée, et en aval du confluent elle déroule des méandres, dingonzo (en langue bomitaba), divagants dans une plaine alluviale très large, couverte de graminées aquatiques que les crues transforment en marécages et la baisse des eaux convertit en savane. Son cours est parsemé de prairies aquatiques, d'où sa dénomination de Likouala-aux-Herbes attribuée par les Français à l'époque des explorations et découvertes hydrographiques, pour la différencier de l'autre Likouala dont le tronçon d'aval après son confluent avec le Kouyou à Loboko, porte le nom du village du delta, Mossaka. La Sangha La Sangha est, après l'Oubangui, le principal affluent de rive droite du Congo. Elle prend sa source au Cameroun, coule en République Centrafricaine sur environ 300 km, et en République du Congo sur près de 600 km (distance Ouesso/Mossaka : 500 km ). Son cours est orienté sud/est. 27

Le bassin de la Sangha couvre une superficie de 165.000 km2. L'amplitude extrême enregistrée à Ouesso est de 5 m 15, correspondant à des débits extrêmes de 700 m3/sec. à l'étiage, et 4250 m3/sec. en crue. Les basses eaux ont lieu en février/mars, avec un minimum secondaire en août; les hautes eaux ont lieu en octobre/novembre, avec un maximum secondaire en juin/juillet. La Likouala-Mossaka La Likouala- Mossaka prend sa source près de la frontière gabonaise, dans le district de Kelle. Elle coule d'abord d'ouest en est, approximativement le long de l'Équateur, puis du nord au sud avant de se jeter dans le fleuve Congo, après un parcours de 465 km. Ce cours d'eau est le déversoir d'un éventail de rivières dont les plus importantes sont la Mambili à gauche et le Kouyou à droite. Son cours supérieur est coupé de rapides et ne devient navigable qu'à partir d'Etoumbi jusqu'à son embouchure. Les mouvements des chaloupes sur ce cours d'eau ne sont possibles qu'en période des hautes eaux. Pendant la saison d'étiage, la Likouala-Mossaka coule entre deux berges larges, découvrant par ci par là des bancs de sables et de gravier blanc. Son régime est en réalité le reflet de celui des pluies: un petit étiage en janvier/février, et un grand étiage durant la saison sèche australe (juin/aoi}t), encadrent deux fortes crues, de hauteur sensiblement égale. A Etoumbi, les débits de la Likouala-Mossaka, calculés pour la période de 1971-1976, passent de 77 m3/sec. en moyenne en août, à 233 en novembre et 208 en mai, retombant dans l'intervalle à 128 en février. Le niveau de la rivière varie naturellement en proportion. Entre octobre 1970 et janvier 1982, les paliers suivants ont été notés à l'échelle d'Etoumbi où existe une station d'observation: -1,75 m, du 28 octobre au 4 novembre 1970 ;

-0,65 m, du 1er au 4 février 1971 ;

-1,90 m, les 13 et 14 mars 1971 -1 m et en dessous, du 20 juillet au 28 août 1971 ; -2,25 m, du 21 au 25 novembre 1971. Dans le cours d'une même saison des pluies, l'eau monte et baisse à plusieurs reprises. Souvent, après huit, dix jours de crue, les bancs de sable réapparaissent, le chenal se rétrécit, et les chaloupes passent de plus en plus difficilement. En dessous du zéro de l'échelle d'Etoumbi, toute navigation cesse en principe sur la Haute-Likouala-Mossaka, sauf celle des pirogues. En 1972, la rivière est restée 125 jours sans s'élever au-dessus du niveau critique. En règle générale, avant 1960, la CFHBC (Compagnie Française du Haut et Bas Congo) qui assurait le trafic, comptait que ses navires atteignaient Etoumbi, terminus amont de ses services sur la LikoualaMossaka en huit mois seulement, sans compter un ou deux mois supplémentaires de difficultés ou d'interruptions temporaires. 28

D'où vient cette irrégularité du régime de la Likouala-Mossaka, le plus irrégulier de toutes les rivières du Nord Congo? Elle s'explique en réalité par la répartition géologique du bassin de la Likouala-Mossaka : - le bassin supérieur est entièrement formé du complexe granitognessique gabonais, imperméable; - le rebord septentrional des sables « batékés» perméables n'occupe qu'une faible partie, au sud du bassin; - le bassin inférieur est le domaine des allusions quartenaires, surtout constitués des sables dont l'épaisseur moins grande affaiblit les possibilités de rétention de l'eau. Cette situation naturelle due aux argiles qui tapissent les plaines alluviales détermine en aval un retard d'écoulement de trois semaines à un mois. Par endroits, son cours se divise en larges bras qui ceinturent de petites îles imperméables. La Likouala-Mossaka est le cours d'eau le moins profond du réseau hydrographique congolais. Ses eaux charrient beaucoup d'argile en suspension; ce qui les rend toujours troubles, et assez désagréables au goût Le Kouyou Cet affluent rive droite de la Likouala-Mossaka, le plus important de son bassin, a son confluent à 80 km de Mossaka. Il coule ouest/est depuis la frontière gabonaise. On y relève une amplitude extrême de 2,65 m, correspondant à des débits extrêmes de 100 m3/sec à l'étiage (9,3 lIsec/km2) et de 350 m3 en crue (32,31/sec/km2). Son régime est aussi irrégulier que celui de la Likouala-Mossaka. L'Alima Cette rivière se jette au Congo à 418 km en amont de Brazzaville; elle prend sa source à la frontière gabonaise. Elle est formée par la réunion de la Lekety et de la Diele, issues toutes deux des collines du sud-ouest et du Mont Ntale, en pays teke. Son cours supérieur est difficilement accessible; seules les pirogues légères le parcourent librement. A partir d'Okoyo, l'Alima coule jusqu'au fleuve Congo sur un large bief navigable en toutes saisons par les chaloupes à vapeur de 15 à 20 tonnes. Son courant, très rapide, freine les chaloupes à la montée. Les mesures opérées par les hydrologues de l'ORSTOM à l'époque coloniale indiquent, pour un débit moyen annuel (période 1951-1956) de 582 m3/sec. à Tchikapika sur la Basse-Alima où est implantée depuis 1950 une station d'observation, les débits moyens mensuels contenus dans les étroites limites suivantes: 500 m3/sec en août; 620 en novembre. Sur les graphiques annuelles, les plus fortes chutes de pluie ne parviennent à déclencher que des oscillations mineures. Ce qui a d'ailleurs poussé les hydrologues de l'ORSTOM à conclure que l' Alima est la rivière la plus régulière du monde, eu égard à
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