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Iran au fil des jours

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288 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296202832
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COMPRENDRE LE MOYEN-ORIENT
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Collection « Comprendre le Moyen-Orient» De la Méditerranée orientale à l'ancienne Perse, lieu d'émergence de prestigieuses civilisations et berceau des trois grandes religions monothéistes, le Moyen-Orient est une région unique par l'importance extraordinaire de ce qu'elle a donné au monde. Aujourd'hui il est le théâtre de tant de drames enchevêtrés que les origines des conflits comme les enjeux en présence se perdent souvent dans le tumulte des combats: vu de l'Occident, il paraît plus «compliqué » que jamais au point que beaucoup renoncent à y voir clair. Il est pourtant indispensable de chercher à comprendre ce qui s'y passe car le destin de cette région nous concerne directement: outre les liens religieux, culturels et politiques que l'histoire a tissés entre nous, les bouleversements constants qui la secouent affectent gravement nos ressources énergétiques, nos équilibres économiques et même notre sécurité. Loin des rigidités idéologiques et des conceptions a priori, cette collection entend contribuer à rendre plus intelligibles ces réalités apparemment insaisissables en publiant des ouvrages capables de susciter une véritable réflexion critique sur les mouvements profonds qui animent ces sociétés aussi bien que sur le jeu complexe des relations internationales. Elle est ouverte à tous ceux qui partagent cette nécessaire ambition intellectuelle.
Jean-Paul CHAGNOLLAUD

@ L'Harmattan ISBN: 2-7384-0606-8

« Comprendre le Moyen-Orient»

Gérard Heuzé

IRAN Au fil des jours

préface de Paul BAL TA

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Parus dans le même collection
NAHAVANDI(Firouzeh), Aux sources de la Révolution iranienne, étude socio-politique, 1988, 278 p. SEGUIN (Jacques), Le Liban-Sud, espace périphérique, espace convoité, 1989, 212 p. ISHOW (Habib), Le Koweit. Évolution politique; économique et sociale, 1989, 208 p. BENSIMON(Doris), Les juifs de France et leurs relations avec Israël (1945-1980), 1989, 288 p. PICAUDOU(Nadine), Le mouvement national palestinien. Genèse et structures, 1989, 272 p. CHAGNOLLAUD(Jean-Paul) et GRESH (Alain), L'Europe et le conflit israélo-palestinien. Débat à trois voix, 1989, 200 p. GRAZ (Liesl) Le golfe des turbulences, 1989, 256 p. NAAOUSH (Sabah), Dettes extérieures des pays arabes, 1989, 128 p. SCHULMANN(Fernande) Les enfants du juif errant, 1990, 356 p.

Du même auteur
HEUZÉ Gérard, Inde, la grève du siècle, L'HARMATTAN coll. Recherches Asiatiques, 1989.

URSS

peuplement

kurde

L'IRAN EN 1980 Le pays s'étend sur 1 650000 km2, trois fois la France, mais plus de la moitié du sol est désertique. Il y a 36 millions d'habitants à l'époque de la Révolution et 56 % ont moins de 20 ans. Il reste soixante pour cent d'illettrés. 40 % des gens travaillent dans le secteur secondaire. 50 % sont urbanisés. 98 % sont musulmans avec 91 % de chiites et 7 % de sunnites. En 1977 l'Iran a produit 276 millions de tonnes de pétrole. 5

PRÉFACE

Tout au long des semaines de la fin de l'année 1978 pendant lesquelles la presse iranienne était en grève pour obtenir la liberté d'expression, c'est nous, journalistes occidentaux, qui avons écrit au jour le jour l'histoire de la révolution en Iran. Quand les journaux reparurent, ils furent censurés avant d'être récupérés par le régime islamique et nous avons continué à rendre compte de ce qui fut considéré alors comme un des plus grands bouleversements du siècle: pan après pan, la société a basculé dans l'opposition et un peuple aux mains nues a renversé une monarchie millénaire. Écriture fiévreuse. Pressés par l'événement, nous n'avions pas toujours le temps d'analyser les sentiments profonds des Iraniens, encore moins de décrire les paysages. De retour en France, plusieurs d'entre nous ont éprouvé le besoin de consigner dans des livres leur expérience et leurs réflexions. Après La révolution au nom d'Allah de Claire Brière et Pierre Blanchet, et avant l' /rano nox de Marc Kravetz, j'avais publié l'Iran insurgé accompagné d'un sous-titre dubitatif 1789 en Islam? Dès la fin février 1979, nous avions tous pressenti que la révolution, rapidement confisquée par les religieux, risquait de faire

entrer l'Iran à reculons dans le

XXIe

siècle.

Universitaires et chercheurs avaient pris la relève. Ils en étaient à analyser les causes et les circonstances de la fin d'un règne alors qu'un autre s'affirmait déjà qui allait défier le monde. Il convenait de l'étudier à son tour alors que la guerre du Golfe opposant l'Irak baassiste à la Répu7

blique islamique d'Iran fermait, à partir de septembre 1980, les deux pays aux observateurs - en dehors de brèves « visite guidées» - et occultait bien des réalités. Les excès du khomeinisme allaient-ils blanchir la dictature du Chah? La montée de la vague islamiste, épouvantail de l'Occident, a donné lieu à des schémas réducteurs : on a assimilé islam et islamisme et oublié qu'il existe un peuple iranien, divers sous une apparence monolithique, sensible sous des dehors fanatiques, chaleureux malgré les anathèmes des mollahs. C'est à la rencontre de ce peuple que nous conduit Gérard Heuzé. Sociologue, il a vécu comme les journalistes les grandes heures de cette révolution. N'étant pas soumis aux contraintes du quotidien, il a pris le temps de s'immerger dans l'Iran profond puis celui d'écrire. Son livre s'inscrit dans la tradition des récits de voyageurs qui ont jalonné l'histoire depuis l'Antiquité. Témoignage de notre temps, son ton est moderne, son style nerveux. C'est une « Chronique de la révolution iranienne et de la rébellion kurde.». Elle a la saveur du vécu, l'épaisseur du réel, la ferveur de la sympathie. Ce qui n'empêche pas l'auteur d'avoir un regard distaricié ou critique. Ill\e prétend pas élaborer une théocratie mais raconte ses itinéraires qu'il émaille de commentaires; même si je ne partage pas tous les jugements qu'il porte, je les trouve éclairants. Au lecteur de tirer les leçons - s'il le souhaite - et elles fourmillent dans ce récit qui se lit comme un roman. Avec Heuzé, nous découvrons ou redécouvrons, au milieu du fracas de la révolution, un art de vivre et de penser dans les « maisons-tapis» (Ah! les belles digressions sur le tapis !) et les jardins secrets. Nous nous perdons dans les méandres topographiques, commerciaux et... idéologiques du Bazar pour nous retrouver dans les certitudes des mosquées. Nous visitons des villes - de Téhéran à Méched en passant par Ispahan et tant d'autres nous parcourons les déserts, traversons les champs, escaladons les montagnes, faisons un détour comparatif par l'Afghanis tan, le Pakistan et l'Inde avant de retourner au cœur de la Perse, de l'Azerbaïdjan et du Kurdistan où nous vivrons de longs jours dans la prison de Sardacht. Avec Heuzé, Breton curieux, le voyage n'est jamais banal. Nous vivons la révolution de l'intérieur, avec les 8

opposants au Chah, intellectuels, médecins, ouvriers, mollahs, ayatollahs; nous suivons son évolution avec les Pasdarans, les Peshmergas, les Fedayin Khalq (Combattants du peuple), bref, avec la riche mosaïque des hommes et des femmes qui composent la société iranienne. Nous partageons leurs repas et leurs débats, nous éprouvons leurs enthousiasmes et leurs désillusions, leurs certitudes et leurs doutes, leurs espérances perdues et retrouvées. Nous voyons comment les syndicalistes soucieux d'équité n'ont aucune expérience du syndicalisme et de la démocratie, comment la corruption des grandes familles s'est généralisée avec la complicité des mollahs, comment la Fondation des Déshérités n'est que la version islamique de la Fondation Pahlavi, comment la dictature impé-

riale s'est muée en inquisition religieuse et la SAVAK en SA VAMA, comment la cour de l'imam Khomeiny a remplacé celle du Chah, comment la République islamique égalitaire s'est transformée en théocratie réactionnaire... Mais nous voyons aussi comment, à nouveau, des pans entiers de ce peuple secret, profond et néamoins sceptique, r~sistent comme ils l'ont toujours fait grâce aux traditions et aux solidarités familiales. On comprend dès lors pourquoi la civilisation de l'Iran qui a subi, au fil des siècles, tant d'invasions étrangères et d'assàuts de l'intérieur, a digéré envahisseurs et tyrans pour renaître à chaque fois de ses cendres, tel le Phénix. Paul Balta

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PRÉSENTATION

Vous ne saurez jamais si ce livre est une histoire vraie ou un roman. Moi non plus. Les faits rapportés sont tous authentiques si je ne me suis pas trompé quelque part. J'étais bien en cet endroit, à ce moment et de cette manière. J'y ai rencontré un peuple, en des jours particuliers, et j'en suis revenu tout autre. C'est ce que j'ai d'abord voulu raconter dans ces pages avec cette histoire de vie, la mienne, et ce récit, le vôtre. Il m'a fallu attendre longtemps avant de pouvoir parler de l'Iran que j'avais connu et aimé jusqu'à la passion. J'avais des blessures à refermer et des idées à rafraîchir. J'ai eu aussi quelque mal à me mettre en scène. C'est pourtant venu peu à peu, parce que je ressentais de plus en plus le besoin de me décharger du poids qui me restait sur le cœur et qui ne faisait que s'appesantir avec la montée de l'incompréhension et de la haine. Comment en sont-ils arrivés là, c'est-à-dire à tant de fanatisme et de cruauté, me demande-t-on parfois, dans ma banlieue océane, quand on apprend que je suis allé « là-bas» ? Je dois souvent me taire pour ne pas crier qu'ils n'ont jamais été les monstres que nous décrivons avec complaisance. Ils avaient de puissantes raisons pour faire tout ce qu'ils ont fait, tout d'abord. Ils sont divers, ensuite. Ils sont surtout, et fondamentalement, humains, pour finir. Ils naviguent dans le mythe et l'idéologie ne leur fait point défaut. Nous ne sommes pas si différents et j'en témoigne. Pour comprendre ce qui se passe lorsque se répand l'incompréhension entre deux peuples il est, bien sûr, ten11

tarit de parler des défauts de 1'« autre ». Certains sont relatifs et relèvent de la différence culturelle. Ce sont peutêtre les plus insupportables à l'homme de la rue. J'explique longuement pourquoi et comment je leur ai découvert des raisons d'être, et puis des charmes. Il est bon d'être plusieurs sur la planète Terre. Il en est aussi de plus généraux, qui expriment les conflits ou les traumatismes. Je ne les ai jamais passés sous silence. Il est enfin possible d'appréhender le phénomène en partant de ses 'propres fantasmes par rapport à l'Autre. L'Iran constitue une partie essentielle du mythe oriental. Nous avons cru, depuis la Renaissance, qu'il existait des régions .enchantées quelque part au-delà de Constantinople, des lieux magiques que n'atteignaient pas nos logiques terre-à-terre, un succédané du paradis peut-être. Les dirigeants et les masses iraniennes, avec leur violence sans apparat et leur Islam au ras des pâquerettes, sont d'efficaces anéantisseurs de rêveries orientales, ce qui peut paraître difficile à supporter. Il n'y a peut-être quand même pas de quoi réhabiliter le despotisme oriental, e~ excusant le règne de Mohamed Reza Pahlavi. L'Orient que j'ai vu et que je mets en scène est un univers de faubourgs immenses, neufs et déjà dégradés, surgi sans transition de campagnes nudifiées, aux. hommes déracinés. Ce monde désenchanté et presque laid, désespérément ordinaire et nivelé dans tous les sens, est pourtant attachant, parce qu'il est jeune et vivant. S'il n'est la terre d'aucun mythe qui puisse nous servir, n' aurionsnous pas plutôt besoin de sa réalité? Les sociétés sans conflit ne sont encore nées nulle part. Naître et renaître sont des opérations douloureuses. Nous devrions bien le savoir, puisque nous sommes nés aussi de la Révolution, il y a de cela juste deux siècles, pour nous affronter à tous les pouvoirs en place. Ne pourrions-nous trouver le temps et le recul pour comprendre, nous qui n'avons plus mal? Les révolutions, on les rêve rouges, pour les rencontrer vertes. J'aimais la paix, je me suis trouvé plongé jusqu'au cou, et parfois sans répugnance, dans la guerre. Je croyais aux droits de l'individu, j'ai appris que nous vivions toujours, ou à nouveau, mais en tout cas partout, à l'ère des meutes. Je militais pour une société de citoyens du Monde, responsables et cultivés et j'ai découvert, avant 12

de-les retrouver à ma porte et dans mon pays, à quel point les plèbes émotives et avides, exigeantes et manipulables, cyniques et chauvines de toutes les manières possibles, régissaient toujours, en négatif ou en positif, le rythme de l'histoire. Leçons précieuses de l'Iran insurgé, maître de vie. Cet Iran, il est pourtant bon d'en parler pour lui-même, avec l'émotion qu'il suscite et la passion qui l'habite. Écrire ce récit fut pour moi un plaisir des plus intenses, celui que donnent les retrouvailles. C'était l'ultime épisode du Voyage. Car il y avait voyage, malgré la banalité désolante des banlieues de ce morceau de l'Asie. Le pays s'était élevé à sa manière à l'universel, tout comme nos ancêtres l'avaient fait en 1789, mais le mélange iranien, d'argile et de sang semé de tulipes, ne manquait pas d'être troublant. Le pays passionné était aussi passionnant. Prenons son chemin. Concrètement, le livre raconte deux séjours que j'ai faits là-bas à la fin de 1978 et au début de 1980. Je suis un sociologue français qui vit en Bretagne et qui travaille en Inde mais à cette époque j'étais plutôt étudiant, après un passage par le travail manuel. La première fois j'étais arrivé là à moitié par hasard et j'étais seul. La seconde fois, je suis revenu volontairement, avec une compagne. Les scènes évoquées concernent le mouvement populaire qui a provoqué l'effondrement de la dynastie Pahlavi (10-12 février 1979) et la période d'affrontements internes et d'affermissement du pouvoir nouveau qui a précédé directement le déclenchement de la guerre avec l'Irak, en septembre 1980. L'image proposée ici relève directement de l'expérience et du savoir d'un homme et elle est partielle. Elle a été délibérément présentée de manière affective. Du livre, il ne naîtra sans doute rien de tangible. S'il suggérait parfois l'idée que les hommes et les situations sont toujours beaucoup plus sensibles et plus divers qu'on ne l'imagine, il aurait pourtant atteint son but.

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CHAPITRE

I

La plongée

Les villes traversées portaient des noms de tissus et d'étoiles. J'entendis le son fugitif de mots résonnant comme l'éclair au creux de la nuit. J'ignorais tout du lieu placé au bout de la virée, qui avait nom Téhéran, et j'étais empli de courbatures. Au matin j'avais mangé des petites choses pas nettes dans une bâtisse anonyme de verre et de métal et mon corps aurait donné beaucoup pour que le voyage s'arrête mais j'étais t~tu, j'ai continué. Tout avait commencé à Istanbul, après que j'eus épuisé mes yeux en regardant les navires sillonner le Bosphore. J'y étais monté, sans savoir ce qui m'attendait, dans un autocar d'aspect engageant qui avait déjà, aux dires de ses flancs, sillonné l'Europe depuis Munich. Il allait lui falloir trois jours pour relier l'extrême-Europe au cœur de l'Iran. C'était long. Autour de moi, le monde évolua rapidement vers l'étrange. Une fois la Turquie digérée en deux jours, l'autobus avait filé au fond de la nuit iranienne, avalant trop facilement de grandes villes mortes, nettoyées par le couvre-feu. Il fut à peine freiné par les barrages d'hommes en armes qui encerclaient Tabriz, capitale de l'Azerbaïdjan. Quand un jour ensoleillé se leva, nous pûmes voir les camions militaires, les mitrailleuses et les troupes qui gardaient les places des bourgades. A Qazvine ils étaient des dizaines en position auprès d'une immense statue de cuivre mise en morceaux au travers d'une place

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ronde, de terre et de sang battus. L'agencement des villes était banal et répétitif mais les sursauts de terre pâle des villages me reposaient. Des montagnes veillaient sur l'horizon nord, du côté de l'Union Soviétique, des pics neigeux qui allaient doucement en s'élevant, et je rêvais de voir le bus arrêter sa course pour que je puisse enfin les contempler. Nous trempions depuis des jours dàns un mélange de tabac et de sueur. l'allais à la découverte. L'Iran. n'avait guère fait parler de lui dans mon univers avant cette année 1978. Au cours d'attentes chez le dentiste, j'avais bien lu des Paris Match et des Jours de France admiratifs à propos des fastes de la cour ou ravis par le fabuleux gaspillage des fêtes de Persépolis, une affaire qui remontait à 1971. Grâce à leurs photographies en couleurs, j'aurais peut-être reconnu dans la rue cet homme qui se prenait pour le Roi des Rois mais que certains de mes concitoyens considéraient comme une espèce exotique de matou. Ils faisaient seulement une légère erreur car c'est l'Iran, le territoire, qui ressemble à un chat et non son prince. A l'école, ils ne m'avaient rien dit de frappant' sur la question et rien ne m'avait porté à les ecouter. Je savais pourtant que mon pays vendait là-bas de grosses machines et de peti~s gadgets et j'en éprouvais une petite gêne, sentiment courant dans nos démocraties. Cela faisait peu, pour cerner un monde. Depuis 'le début de l'année 1978, les journaux lui consacraient toutefois des articles réguliers. Un pays s'insurgeait avec des rythmes, des chefs, des thèmes et des couleurs choquants pour les hommes de presse dont je lisais les articles comme pour moi. Ils criaient que c'était religieux quand je me croyais plus ou moins tranquillement agnostique. On sentait" que c'était nationaliste alors que je rêvais d'un monde sans frontières. L'ensemble paraissait cruel et violent et les commentaires qui trouvaient de la noblesse au mONvement montraient aussi à quel point il était dépassé, les sacrifices étant prodigués en pure perte. Il n'y avait rien d'attirant là-bas. Ce n'était pas non plus la vieille fascination de l'Orient qui m'avait fait venir. Je n'avais jamais lu une ligne de Pierre Loti et je ne ressentais qu'ennui et répulsion à l'endroit des Orients de pacotille. Je croyais, dans ma barbare ignorance, que Shéhérazade avait chanté à Bagdad. Dépourvu de foi dans les vertus 16

asiatiques, je redoutais quand même les àssauts de politesse de sages enturbannés. J'ai toujours été malpoli. Mon respect pour les différences culturelles était une abstraction presque complète. Le monde était mien finalement et c'est pour cela que je le parcourais avec, sans doute, l'idée d'y apprendre et d'y échanger quelque chose. La terre était belle et il fallait y goûter. J'avais vingt-huit ans. D'Istanbul et d'octobre dataient mes dernières informations cueillies au hasard des journaux étrangers emplis d'expectative quant à la fureur iranienne. Je les avais lus et relus en dévorant des sardines frites dans le vent glacé qui s'engouffrait dans la Corne d'Or. La métropole turque était immense et bourdonnante. Elle ne manquait pas de charmes mais je n'aimais pas la voir tomber en lambeaux là où elle restait belle, en bourgeonnant de béton partout ailleurs. Des blindés montaient la garde devant l'université, des petits véhicules peints de couleurs vives pour ne pas effaroucher les touristes. Je savais que certains Turcs se battaient aussi, sous les regards de plus en plus courroucés des autres, et l'on entendait parfois l'écho des déchaînements nocturnes d'une guerre civile larvée. Le colonel Turquès lançait ses Loups Gris armés de pistolets et de hautes complicités contre les maigres cohortes étudiantes de l'extrêmegauche qui ne détestaient pas non plus s'enivrer de l'odeur de la poudre. Au sein des tendances, les luttes de faction faisaient rage. Cela ressemblait pas mal, la pesanteur des corps froids en plus, à nos querelles étudiantes des années soixante-dix et la Turquie paraissait fâcheusement cohérente dans sa volonté cinquantenaire de ressembler à tout prix et de toutes les manières à l'Europe. Les jeunes gars ordinaires y faisaient des efforts méritoires pour avoir l'air de petits soldats et leurs pères s'étaient mis en masse à porter les mêmes casquettes que les paysans bretons. Les femmes semblaient toujours préoccupées, avec leurs allures affairées et leurs tailles épaisses. Je n'accrochais pas. Comme les rues ressemblaient à l'enfer, parcourues qu'elles étaient par des flots sans fin de vieilles bagnoles américaines, de charrettes à bras et d'hommes pressés aux angles vifs, j'avais facilement quitté la ville après l'avoir méconnue. Les Turcs n'étaient guère causants sous le regards des mitraillettes alors que les mêmes outils eurent le don de délier les langues iraniennes. Je n'ai pas eu le choix. 17

L'Iran était dans l'autocar depuis Istanbul. Plus de la moitié des sièges étaient occupés par des étudiants qui retournaient précipitamment au pays. Ils faisaient un vrai vacarme, n'arrêtant les discussions que pour tirer nerveusement sur des cigarettes blondes américaines. Le bus prit l'aspect d'un salon un peu dingue mais infiniment sympathique, malgré l'atmosphère bleutée à l'âcre saveur. Ils échangeaient des adresses et s'adressaient des échanges avec frénésie quand ils ne s'interrogeaient pas avec crainte ou mélancolie sur le destin qui les attendait au-delà de la frontière. Quelques Français et un Suisse qui étaient là aussi se montraient beaucoup moins bruyants. Ils lisaient des revues américaines achetées à Istanbul quand ils n'écoutaient pas de la musique pop sur des walkmans qu'ils pensaient revendre une fois arrivés aux Indes. C'est peut-être à cause de ce dernier trait que je les délaissai facilement pour la meute chaleureuse des étrangers qui ne tarda pas à se constituer en famille et à entreprendre de m'entourer, de me conseiller et de me former. Plongé dans cette excitation, je perdis tout lien direct avec mon lieu et ma culture d'origine, dans une sorte de jubilation. A l'aube, lorsqu'un soleil jaune et voilé se leva sur l'Anatolie, j'avais déjà beaucoup rêvé, bien plus que ne l'avait permis le maigre sommeil, concédé par l'autocar, conduit brutalement par un Turc à la visière farouche. Passer des jours entiers coincé sur un siège est une sale épreuve. Vous pouvez rester sagement assis, comme la politesse indique de le faire, mais il est vite tentant d'allonger les jambes vers l'avant, dans l'étroit emplacement où se trouve déjà une partie de votre voisin de devant, ou aussi de les replier, les guibolles, afin de caler les genoux contre le dossier qui se trouve en face. Il faut bientôt alterner mais la lassitude vient de toutes manières, même à celui qui cherche à la tromper en dessinant des têtes de bœuf sur la buée des carreaux. L'un de mes délassements favoris fut d'abord de coller ma joue sur la fraîcheur des vitres, mais le plateau d'Anatolie les rendait glaciales. Le pays me plut au début, car il exhibait toutes les nuances de couleurs des entrailles de la Terre, mais je le trouvai bientôt monotone, avec les grappes de maisons ternes de ses villages tassés qui disparaissaient à demi sous la neige et les réserves de foin. Cette campagne nue et dévastée épuisait 18

lentement le regard. Pour y échapper, nous nous sommes tassés durant quelques heures dans un hôtel glacial du centre d'Erzurum, une ville de garnison de sinistre facture postée à la limite du Kurdistan de Turquie. Je n'ai plus rêvé, par manque de temps. La route s'éleva ensuite jusqu'aux abords du mont Ararat, qui cache l'Arménie soviétique derrière un nuage, avant de redescendre rapidement vers l'Iran. Nous longions des forêts déplumées et croisions des militaires en pagaille, des troufions mal équipés qui paraissaient ne jamais devoir terminer la conquête de ce territoire de l'Est. Les brigands passaient peut-être, comme on nous le disait, silencieux et menaçants. Les villagesétaient de plus en plus rabougris et les hommes se ratatinaient. Dans notre foyer ambulant, j'avai$ déjà trois amis solides. Mahmoud, l'enfant de Nadjafabad, un garçon maigre habillé d'une parka d'aspect vaguem~nt militaire dont le visage disparaissait derrière de grandes lunettes rectangulaires, avait entrepris de m'enseigner le persan et il se donnait un mal infini en commençant par l'essentiel. Je connaissais déjà depuis quelques mois le patronyme de Khomeyni, que je prononçais sans vergogne comme koloquinte ou katastrophe, ainsi que le suggérait la rumeur. Il avait entrepris immédiatement de me corriger puisque le début du nom du vieillard se racle comme un « ch » gothique. Une fois que cela aurait été assimilé, tout devait aller pour le mieux, prétendait-il. Il ne tenait pas en place, allumant l'extrémité vierge d'un de ses petites tubes cancérigènes avec l'extrémité finissante du précédent tout en évoquant pêle-mêle les charmes de la vie persane et les atrocités du régime du Chah. Il revenait de Neauphle-leChâteau avec des cassettes de discours et il en avait appris des passages entiers au cas où il aurait été obligé de tout larguer à la frontière. Cela avait été le moment le plus sérieux de ses études en Europe car il avait auparavant traîné deux ans en bâclant sans gloire des cours d'économie et de français à Bruxelles. Il avait ses raisons d'être insouciant. Son père était quelqu'un à Nadjafabad et d'ailleurs, s'il n'avait pas déjà été tué, « il allait sûrement se faire un plaisir et un devoir de nous recevoir ». Je remarquais à peine la manière dont ces jeunes gens, qui avaient toujours assez~,bien vécu, parlaient de la mort avec des accents de complicité, presque de joie, comme s'il s'était 19

agi d'une vieille amie. J'aurais dû me méfier alors mais il fut bientôt trop tard: j'allais vieillir. Khosrow était bien plus posé. Des yeux verts et une petite moustache surplombant des lèvres bien dessinées typaient son visage et il n'avait pu se résoudre à quitter cravate et veston pour enfiler vêture plus révolutionnaire. La révolution était pourtant son dada. Il m'expliquait, sans jamais se lasser, les couleurs et les teneurs des composantes du soulèvement qu'il était encore pressé de rejoindre. Pour le nouveau venu que j'étais, il était en effet trop facile de croire que tout venait de commencer. Je ne connaissais rien à rien et il me le fit gentiment remarquer. Ses airs responsables cachaient un véritable désarroi. Complètement athée, il réalisait parfaitement l'importance des religieux et de la religion dans ce qui se passait et il l'admettait, par amour du peuple et par haine du régime, mais cela le troublait jusqu'au fond de lui-même. Il militait depuis longtemps (il disait: toujours) dans un mouvement clandestin et farouche au langage revêche mais cela ne l'avait pas converti à la langue de bois. Il mêlait la légende et la raison dans un anglais ramassé et solide et il était si persuasif que je l'aurais suivi très loin s'H avait su où aller. Revenu à la porte du songe, il en avait peur tout d'un coup et il ne croyait plus à personne,. famille, amis ou camarades. Mon troisième ami était suisse, de cette variété d'hommes solides et confortables qui voyagent en veste à carreaux. Il avait le bon goût d'empester à la pipe et non à la Winston. Je l'avais approché au creux d'une de ces heures filandreuses qui engourdissaient le voyage en prétextant d'un coup d'œil à jeter au « Guide du routard ». Le guide n'était pas loquace à propos de l'Iran et je le délaissai bientôt pour garder l'homme. Il était vif, des yeux et du cœur, et j'aimais le regard amusé qu'il portait sur le monde. Après avoir fini des études de médecine, il s'offrait une année sabbatique pour apprendre à vivre. Je faisais un peu de même et nous nous sentîmes frères. L'univers s'organisait donc à mon avantage lorsque nous avons atteint Bazargan, poste frontière qui sépare l'Iran de la Turquie, une rangée de bâtiments plats et sales qui collent à la route internationale. C'est à ce moment que j'ai commencé à me compromettre. Les Iraniens de l'auto20

bus voyaient sans enthousiasme se rapprocher les casquettes bleu foncé de leurs gendarmes nationaux lorsque nous avons remonté à petite allure la file de quatre cents camions qui butait sans espoir sur les barrières rouges et blanches. La possession d'un livre ou d'un disque interdit était sanctionnée de cinq à dix ans de prison assortis de tortures. Voilà pourquoi je me retrouvai doté d'un petit lot de cassettes de discours de l'Ayatollah, précipitamment réétiquetées selon les normes du menu consommatt>ire des amateurs de musique routarde. Les policiers étaient gras et luisants. L'Iran frontalier respirait l'opulence, comparé à l'étique « Turquie de l'Est ». De gros 'poëles à mazout ronflaient au cœur du poste de douane quand les Turcs d'en face bravaient le froid grâce à de maigres flambées de bois. Soudain asphaltée, la route doublait de largeur. Les hommes en uniformes, surchargés de travail et bougons, s'intéressèrent très peu à mon bagage. Ils ne visitaient les sacs européens que lorsqu'ils recherchaient du haschich, qui transitait usuellement dans l'autre sens, et ils ne manifestèr~nt de l'intérêt que pour les fesses des demoiselles. Je n'eus aucun mérite à passer en supplément un lot de littérature écrite en étranges caractères, sans savoir s'il était « matérialiste historique» ou s'il sentait la sacristie locale, et des photos toutes fraîches. du prophète réfugié en France. Nous sommes remontés dans le bus avec un sentiment de grand soulagement mais ce fut pour nous apercevoir que Khosrow avait disparu. Il n'y avait rien à faire. Lorsqu'on n'est pas chez soi il faut savoir observer les coutumes locales. Il y avait eu les villes et les villages et nous arrivions à Téhéran. Au fur et à mesure que nous approchions de l'endroit, les jeunes gens qui m'entouraient devenaient de plus en plus énervés. Quelques-uns étaient descendus au creux de la nuit, au bord de cités obscures, aussitôt oubliées. Il y eut bientôt des faubourgs insidieux et sinistres qui déployaient lentement leurs murs de ciment râpeux, des agglomérations plates, quasiment désertes, barrées de drains croupissants encombrés de feuilles de peupliers et de boîtes rouges et bleues de Coca-Cola. Le voyage parut hoqueter sur la fin. L'autobus vint s'enliser dans. des embouteillages languides dont il jaillissait par à-coups incompréhensibles. Nous avions tout le temps pour appré21

cier le paysage. Je regardais longuement les choses mais ce fut pour les trouver si misérablement arrangées que j'en voulus violemment à cette ville géante, où les entassements du labeur côtoyaient un paradis pour promoteurs sans scrupules. Je lui reprochais de rendre irréelles les lumières de la route, longée par endroits de talus empierrés de grès turquoise et pourpre, et les ramures argentées des peupliers qui me tenaient compagnie depuis les Balkans. Invariablement baissés, les rideaux de fer boutiquiers étaient seuls à suggérer une quelconque continuité entre ce lieu sale aux angles raides et les bourgs à la majesté de termitière que nous avions salopés de notre sillage. Dans l'autocar, les Iraniens ne voyaient que les hommes, guettant les regards et scrutant les gestes, ne sachant encore s'il fallait déborder de fierté ou trembler d'appréhension. C'était un de ces moments où l'étranger, le voyeur, a l'air d'un parfait imbécile. Sur l'immense place Chayad, qui ouvre l'ouest de la capitale, la dynastie avait fait déposer en 1972 une œuvre en ciment et turquoise en hommage à deux mille cinq cents années d'iranité. C'était plutôt bien tourné mais l'endroit grouillait d'uniformes. La même chose se passait aux abords des commissariats, des bâtiments administratifs et des innombrables statues de la famille régnante. J'appréciais peu, dès l'abord, la manière obsédante qu'avaient ces gens de se poster à tous les endroits possibles sous une forme inaltérable de pierre ou de métal. Les statues du Roi, encore surpassées en nombre par celles de son père, ennoblissaient tous les bourgs et les villes étaient beaucoup mieux pourvues, avec un exemplaire placé auprès de chaque entrée et de nombreuses autres représentations, équestres ou pédestres, ponctuant les lieux importants. La débauche d'art sculptural, d'une totale unité d'inspiration, avait quelque chose de suffocant. Nous vivons dans des mondes trop protégés contre l'absurde. Notre autobus parut se tortiller entre des théories de chantiers déserts, exhibant leurs entrailles d'étages sans murs hérissés de poutrelles, et nous avons fini par déboucher sur une avenue dévastée, celle du père du Chah évidemment, qui demeure encore aujourd'hui l'artère principale de Téhéran. Les ruines étaient presque fumantes. Dans cette capitale, la partie située au sud de l'avenue était 22

plutôt plébéienne alors que les riches vivaient au nord, là où la hideuse métropole s'aère en s'élevant sur les pentes de l'Elbrouz. Trois jours auparavant, les émeutiers étaient montés depuis les bas quartiers, les banlieues sans forme de briques et de boue, afin de prendre la ville et de faire la nique au fragile gouvernement libéral que le souverain ne se pardonnait pas d'avoir été contraint de laisser s'installer trois semaines auparavant. Les magasins de luxe, les immeubles de banques et les bureaux des compagnies aériennes avaient été soigneusement mis à sac, les provocateurs de la police politique rivalisant de fureur avec les damnés de la terre. Il ne fallut pas douze heures pour que l'équipe conciliatrice de Charif Emami fût remplacée par un gouvernement militaire qui commença par réimposer la loi martiale. Des ouvriers s'activaient à boucher avec des parpaings les gueules noircies de l'incendie, nourries de dossiers et de matières plastiques. Il traînait des papiers et des éclats de verre tout au long des huit kilomètres de l'avenue. Un téléphone bleu pervenche pendait grotesquement à la fourche d'un peuplier. Nous avons tous bien rigolé, même l'indicateur de la police secrète, sans nous rendre compte que nous étions face à l'indice probant que c'en était fini de rire. Les parties indemnes de la ville n'étaient guère plus attirantes que ses plaies. Des immeubles aux faces plates, bâtis à l'économie, et des rues taillées au sabre servaient de décor à un trafic névrotique de taxis orangés. La faim au ventre, je considérais avec une réticence croissante cet endroit qui semblait incapable de satisfaire aucune envie humaine. C'est alors que je m'aperçus que l'Elbrouz nous regardait du haut de ses cinq mille six cents mètres. L'hiver et le soleil le paraient de moirures mauves et dorées. Notre véhicule tourna un moment en rond autour d'une vaste place carrée, pris en sandwich entre deux camions militaires, mais il réussit finalement à en sortir. Il nous dégorgea avant la nuit sur le devant d'une gare routière éclairée de néons blafards, aux vitres poussiéreuses à demi brisées par d'anciens jets de pierres. En face de ce lieu désolant s'affichait une mosquée étroite, à l'allure de forteresse urbaine, exhibant des formes arrondies aux teintes émeraude. C'était le premier endroit de la ville qui parlait au cœur en flattant les yeux. 23

En nous quittant, mes amis d'un voyage, le fumeur de pipe et moi-même, nous étions bien tristes, avec le manque de nuances que savent mettre dans leur chagrin ceux qui viennent à peine de se trouver. On promit de se revoir, échangeant précipitamment des adresses et des lettres de recommandation bourrées d'arabesques. Ils me désignèrent le mouchard. Il y en avait toujours eu, où qu'ils aillent et depuis toujours, mais ils savaient depuis longtemps comment s'y prendre et, tout récemment, la peur elle-même avait disparu. C'était un type bien ordinaire au petit visage mangé par une moustache, un homme du genre de ceux qui n'éprouvent jamais de peine à se recycler. Les autres passagers européens ne quittaient personne. Ils semblaient n'avoir rien vu ni entendu depuis que nous avions passé la frontière. Il y avait bien une rumeur gênante qui entravait l'audition des cassettes mais ils se montraient doués pour s'en protéger. L'Iran avait depuis des années une très mauvaise cote chez les jeunes voyageurs venus de l'Ouest. Ils y reconnaissaient un sale coin à éviter,' trop chaud ou trop froid, une terre immense désespérément dépourvue de lieux de villégiature agréables, où il était devenu d'usage de passer à toute vitesse en évitant des villes chères et puantes. Des me.cs insolents y pinçaient les seins des voyageuses court-vêtues en hurlant de rire et les cours du change manquaient d'intérêt pour les agiotages de pauvres. Seules, ses drogues avaient des fanatiques, vite avalés dans les bas-ventres des métropoles par des hôtels discrets aux fenêtres aveugles où ils s'écroulaient sur des grabats douteux, heureux consommateurs. Ils avaient sûrement raison lorsqu'ils affirmaient que l'Iran n'était pas « cool ». Il paraissait même plutôt brûlant mais je devais avoir ënvie de me réchauffer. C'était l'hiver. L'ami suisse s'appelait Pierre. Nous nous sommes engouffrés dans une gargote aux tables de fer tristement décorée'de néons verts et roses. Il n'y avait plus ni viande ni Coca-Cola, à la suite de la grève qui paralysait le pays, mais nous pûmes nous jeter sur des assiettes de riz au beurre, eux aussi importés. Depuis dix ans, l'Iran se montrait de plus en plus incapable de produire sa subsistance quotidienne. Ensuite, il nous fallut filer car le couvre-feu était impératif en début de soirée. Nous avons fini par tomber sur un hôtel vert, qui offrait pour pas cher une 24

hospitalité de caserne, où nous nous sommes installés sur des lits étroits pour récupérer. Tout s'effritait face au sommeil. Le patron ferma la porte en suant sur une demidouzaine de cadenas. J'étais désolé. Mes essais pour parler le persan avaient tourné à la déroute. Pourtant, qu'y a-t-il de mieux que d'être pelotonné dans un endroit tiède et bien protégé? Je dormis longtemps.

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CHAPITRE

II

Téhéranie

Les journées suivantes furent emplies d'un mélange d'élan et d'hésitations. J'avais du mal à sentir les humeurs de la ville, sauvage ou morne selon l'instant, et bien plus de peine encore à me repérer dans les cases répétitives de son quadrillage. Les rues étaient pourtant tout ce qu'il y a de plus semblable aux nôtres: plus longues que larges, intensément habitées et emplies de vacarme mécanique. Des barricades de pneus calcinés depuis longtemps avaient déposé des traces noires et grasses sur l'asphalte de certains carrefours mais le gros nettoyage avait été bien fait. Le sang, qui a aussi une propension fâcheuse à noircir, avait été dilué au canon à eau et il suffisait de passer rapidement pour trouver le décor normal. Habituellement Téhéran laisse une place importante à une quantité de vendeurs de trottoirs qui débitent des vêtements, de la quincaillerie ou des paquets de cigarettes. S'ils demeurent plutôt rares vers le nord, on en trouve des milliers vers le sud de la ville et en son centre historique, aux abords de l'ancien quartier commercial. Vendeurs et acheteurs continuaient d'échanger leur pauvreté, des flammes nouvelles au coin des yeux. Ils s'exprimaient peu, car ils se méfiaient encore des indicateurs et des soldats mais leur silence même paraissait signifiant. Nous avons glissé en nous murmurant des banalités au long de devantures poussiéreuses à l'aspect délaissé. Les rideaux de fer aveugles nous repous27

saient vers cette humanité des faubourgs qui venait tout juste d'oublier les plaisanteries répétitives et le cynisme étouffant qui tenait depuis longtemps lieu de pensée en Iran. Les vendeurs de rues, aux vestons décousus couvrant mal des tricots grisâtres, avaient été de tous les sales coups que venait de subir la monarchie. Vapeurs d'essence et incertitude du lendemain, leur cocktail nourricier habituel, avaient mis du temps pour se muer en mélange explosif mais ils venaient de goûter à l'ivresse et ils comptaient bien demeurer aux premières loges du spectacle. Ils étaient venus si mal et de si loin pour échouer aux franges lointaines de la vilaine capitale. Cela faisait dix mois qu'ils ne pouvaient plus ressentir calmement le poids de leur misère devant son opulence mal tenue. Les hommes étaient vêtus sans grâce. Le père du roi, l'autoritaire Réza Chah, avait cru moderne d'interdire les vêtements légués par l'histoire propre de la Perse, des sortes de robes et des pantalons bouffants comme en portent toujours les Afghans. Cet homme à l'esprit étroit comme ùne lame de sabre n'imaginait pas que l'on pût progre.sser sans imiter les maîtres européens qui se partageaient alors tout ce que l'Iran comptait de rentable. Il était nationaliste à sa manière mais son .régime, puis celui de son fils, avaient été marqués par les viols répétés d'un peuple réfractaire, pratiqués alternativement au nom du Progrès et du bon plaisir du prince. Les Iraniens avaient fini par associer définitivement l'un et l'autre. Les gens avaient donc changé de chemise et perdu un morceau d'âme. Dans Téhéran révoltée, les jeunes adoptaient en masse les résidus des surplus américains. La foule était sinistre, d'une banalité oppressante. Nous marchions dans un univers de mâles, rarement et bien faiblement égayé par des groupes de femmes voilées de noir, où nous taillions des itinéraires médiocres, mais magiques car l'événement 'paraissait pouvoir survenir à chaque coin de rue, si nous ne tombions pas dans les pièges béants tendus par les trottoirs défoncés. Il n'y a pas d'égouts à Téhéran, capitale d'empire depuis 1786. J'eus envie de voir où gîtaient les gens ordinaires, ce qui ne pouvait se faire qu'en se dirigeant droit vers le sud. Entre notre hôtel et les lointains quartiers populaires se tenait d'abord le bazar, douze kilomètres de commerces, 28