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Itinéraire d'un jeune résistant français (1942-1945)

372 pages
La guerre permet des destins hors du commun, elle révèle l'homme à lui-même en le confrontant à des choix dont le prix se paye immédiatement. C'est un de ces destins que conte cet ouvrage, celui d'un jeune homme de vingt ans tout juste, qui refuse ce qui apparaît alors à beaucoup comme l'inéluctable. Parti rejoindre les forces regroupées par le général de Gaulle en Angleterre, il se retrouve à la tête d'un détachement en Italie où il est le seul Français, après avoir fait ses armes dans un des premiers maquis de France, dans le Luberon, dont il est le dernier survivant connu.
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Itinéraire d'un jeune résistant français: 1942-1945

site: www.librairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.fr e.mail: hannattanl@wanadoo.fr ~ L'Hannattan, 2005 ISBN: 2-7475-9302-9 EAN : 9782747593021

Michel Fauquier

Itinéraire d'un jeune résistant français.

1942-1945

L'Harmattan

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Université

Mémoires du XX e siècle
Collection dirigée par Jean- Yves Boursier Déjà parus

Robert VERDIER, Mémoires, 2005. R. COUPECHOUX, Langenstein, 2004. La nuit des Walpurgis. Avoir vingt ans à l'Oubli, Les orphelins de la du

Groupe Saint-Maurien Contre Varenne, 1941-1944,2004.

Michel WASSERMAN, Le dernier potlatch, Canada, Colombie Britannique, 1921.2004.

les indiens

Siegmund GINGOLD, Mémoires d'un indésirable. Juif, communiste et résistant. Un siècle d'errance et de combat, 2004. Michel RIBON, Le passage à niveau, 2004. Pierre SAINT MACARY, Mauthausen: Marie-France BIED-CHARRETON, percer l'oubli, 2004. Usine defemmes, Récit. 2003.

Laurent LUT AUD, Patricia DI SCALA, Les naufragé et les « rescapés du train fantôme », 2003. Raymond STERN, Petite chronique d'une Grande Guerre, Journal d'un capitaine du service automobile de l'armée, 19141918,2003.
Raymond GARNUNG, Je vous écris depuis les tranchées, 2003. Egon BALAS, La liberté et rien d'autre, 2003. Judith HEMMENDINGER, Revenus du néant: cinquante ans après: l'impossible oubli, 2002. Benjamin RAPOPORT, Ma vie et mes camps, 2002. Claude COLLIN, Mon Amérique à moi. Voyage dans l'Amérique noire (1944-2000),2002. Raoul BOUCHET, Lettres de guerre d'un artilleur de 1914 à 1916,2002. Jules FAINZANG, Mémoire de déportation, 2002. Constance DIMA, Les petits princes de l'univers, 2002. Max de CECCATY, Valbert ou la vie à demi-mot, 2002. Michaël ADAM, Les enfants du mâchefer, 2002.

Ouvrages du même auteur

La vie religieuse dans les cités grecques aux VIe, Ve et IVe siècles ColI. « Synthèse L histoire », Gap /Paris, Ophrys, 2000 (en collaboration avec Jean-Luc Villette) La tyrannie des Bien-Pensants: débat pour en finir Paris, Economica, 2002 (collectif sous la direction de Jean-Marc Chardon)

PRÉFACE

On n'imagine pas combien il peut être à la fois émouvant et passionnant pour un fils de plonger dans l'histoire passée de son père, surtout quand ce fils a lui-même voué sa vie professionnelle à l'histoire et que l'histoire de ce père a gardé l'allure d'un mystère. Ceux qui comme moi, ont l'honneur d'avoir un membre de leur famille - pour ce qui me concerne trois - qui a rejoint la résistance à l'envahisseur durant les années 1940, pourront certainement témoigner que celui-ci n'a pas passé le restant de sa vie à relater ses actes héroïques. Pour moi, et au moins jusqu'à l'âge d'une quinzaine d'années, mon père avait pour seul mérite d'être directeur de la galerie de minéralogie du Muséum national d'histoire naturelle: alors enfant, je ne saisissais d'ailleurs pas vraiment, à l'époque, que j'aurais pu en retirer quelque orgueil, et j'étais beaucoup plus impressionné par ceux de mes camarades dont les pères étaient commandants de bord ou médecins, deux métiers qui fascinaient alors beaucoup les écoliers, et que j'identifiais clairement, contrairement à l'activité de mon père. Le basculement est venu lentement: la découverte d'insignes, de pièces d'uniforme, d'un album de photographies montrant des hommes en armes portant des tenues à caractère militaire mais très hétéroclites; dans cet album, la photographie d'un de ces hommes, étendu mort, qui donnait une tonalité grave à ma découverte!; l'habitude que mon père avait de partir chaque année rencontrer« d'anciens amis connus pendant la guerre »... Mon père a fini par m'emmener à ces rencontres, qu'il ne cachait pas, mais sur lesquelles il ne s'épanchait pas: et là, un univers s'est ouvert à mes yeux. Parmi les photographies que j'avais vues, il y avait mon père, les « anciens amis» et l'homme mort étaient bien plus que des connaissances. Mon père avait été résistant! Je ne sais si ce fut la pudeur, ou si je ne saisissais pas encore très bien ce qu'avoir été résistant signifiair, mais je préférais questionner les amis de mon père, plutôt que celui-ci. C'est eux qui, peu à peu, de rencontres annuelles en rencontres annuelles, on levé le coin du voile. On comprend mieux pourquoi j'ai parlé d'un mystère: car cela en fut bien un!

1 Cf annexe 16. 2 Dans les années 1970, l'épopée de la résistance n'était que rarement évoquée, le programme s'arrêtant à l'époque à la fondation de l'O.N.D. époque que nos professeurs atteignaient plus que rarement, puisqu'il s'agissait du dernier chapitre de l'année! En ce qui me concerne, mon professeur de terminale battit tous les records de lenteur et je n'appris rien de la seconde guerre mondiale, sinon en catastrophe, la veille des épreuves du baccalauréat dans les annales des épreuves.

Ce mystère achève d'être levé par cet ouvrage qui est la remise en forme des mémoires de guerre de mon père, auxquelles un apparat critique a été ajouté. Dans ces mémoires, mon père analyse ses souvenirs avec une distance et une rigueur véritablement scientifiques, portant des jugements sans concession, sans cacher les difficultés rencontrées et les erreurs commises. Apparaît ainsi une vision de la résistance qui sonne vrai, une résistance à échelle humaine, qui donne plus de relief au courage simple de ces hommes, la plupart jeunes, peu nombreux et souvent isolés, qui se sont soulevés pour des motifs variés mais sans repousser l'idée que le sacrifice de leur vie pût être le prix à payer. On ne s'étonnera pas alors de voir les élans patriotiques mêlés aux considérations très terre-à-terre de jeunes gens s'inquiétant de ce qu'ils allaient manger le soir, et se souvenant aussi bien de leurs coups de main audacieux que de croissants offerts par un contact qui se trouvait être boulanger de son état. On ne s'étonnera pas non plus des emportements de celui qui est devenu un « vieil homme» se rappelant des sacrifices consentis dans les années de résistance et qui ne voit pas la société actuelle évoluer dans le sens qu'il espérait étant jeune. Plusieurs éléments donnent à ce récit un intérêt en soi: le lien si souvent établi entre S.T.O. et résistance est ici finement analysé et finalement minoré, contrairement au mythe qui veut que le refus du premier ait nourri la seconde de façon décisive. On s'entend aussi rappeler que la résistance face à l'occupant n'a pas cessé à l'été 1944, mais bien un an plus tard, en particulier en Italie, où le maquis de mon père opérait. En croyant le contraire, on paie ici une erreur due à une lecture de la seconde guerre mondiale très ffanco-ffançaise, qui fait commencer les évènements avec la « drôle de guerre» - souvent ramenée à l'épisode de l' « exode» - et les fait se terminer avec la libération de Paris, quand ce n'est pas au débarquement en Normandie. Cette myopie prononcée est née dès l'époque: une fois la guerre terminée, les résistants qui furent de la première heure eurent parfois bien du mal à faire reconnaître leurs droits par une administration ffançaise qui n'avait pas prévu les « retardataires », comme ces résistants ffançais arrivant tardivement d'Italie. Ceux qui n'avaient été que de la dernière heure, et qui avaient pris immédiatement d'assaut les services chargés d'authentifier leurs récents actes de résistance, avaient été bien mieux servis même quand ces actes relevaient de l'imagination, ou pour dire les choses plus brutalement, du désir de faire oublier d'autres actes moins avouables... ou tout simplement leur inaction! Autre intérêt de ce témoignage, il montre que les esprits étaient véritablement très troublés durant cette période de conflit, donnant aux évènements une tournure tout de suite plus dramatique et relativisant les engagements des uns et des autres - à l'exception toutefois des mieux informés et des plus engagés idéologiquement - qui furent bien souvent le jouet de ces mêmes évènements dont ils avaient bien du mal à saisir le sens ultime, sinon profond. On comprendra ici, en particulier, que le geste d'un résistant contraint 8

de prendre les armes pour défendre ses idéaux n'est pas un geste de guerre, c'est le geste d'un homme qui veut la paix pour les siens. Cela aussi est une leçon de ce récit qui forme comme une longue réflexion sur la notion de résistance. Pour nous, qui n'avons pas connu personnellement la guerre et son cortège de désolation et d'horreur, ce témoignage rappelle aussi que, tout horrible que soit la chose, elle a marqué ceux qui l'ont vécu différemment de ce qu'on imagine: une certaine nostalgie, ici très sensible dans le récit, est attachée à ce temps d'épreuve, qui n'a rien à voir avec une attirance morbide et inavouée pour la guerre. Le pays, les gens rencontrés, les objets même, peuplent autant la mémoire que les faits d'armes, le sang et les larmes: ils ne les font pas oublier, mais les habillent à la façon d'un baume qui couvre une blessure trop profonde pour se refermer seule. Ainsi, on comprend mieux que le long excursus que constitue la seconde partie de cet ouvrage, est tout sauf superflu: il dresse le décor, en plus qu'il témoigne d'un temps révolu. Mon père a aimé l'Italie, il a aimé les Italiens, et cet amour n'a fait que croître, et puisqu'il est de coutume de dire que Dieu tire de toute chose, même d'un mal, un bien, c'est cela le bien qui aura été le produit des circonstances du moment. C'est une leçon de l'histoire: les hommes et les pays qui portent la trace de leurs actions, sont plus grands que leurs misères. On trouvera enfin, tout au long de ce récit, une réflexion sur le travail de la mémoire, ses pièges et ses faiblesses, sorte d'illustration pratique et non intentionnelle de la réflexion théorique que donnait récemment Paul Ricœur3. C'est la marque d'une intelligence formée à la rigueur de la démonstration scientifique et qui l'applique à l'ensemble du champ de la connaissance: le géologue ressort derrière le résistant. Pour toutes ces raisons au moins, mais peut-être pour plus encore qu'un fils ne peut saisir, le chemin que décrit mon père vaut la peine d'être lu et médité. Puissions-nous cependant ne pas avoir à le parcourir à notre tour, comme les peuples heureux, dont on dit qu'ils n'ont pas d'histoire.
Michel FAUQUIER Professeur agrégé d'histoire Enseignant en Première supérieure (Lycée de la Perverie, Nantes) et à l'Institut Albert-le-Grand (Les-Ponts-de-Cé / Angers)

3 La Mémoire, l'histoire, l'oubli, colI. « L'Ordre philosophique », Paris, Seuil, 2000. 9

PRODROME

À LA VEILLE DE PARTIR Je suis né le 14 janvier 1922 dans l'appartement que nous habitons tous encore, mes parents, ma soeur Claudine, mes frères Jean et Michel et moimême, le 3 septembre 1939, lorsque la guerre commence. Nous sommes au deuxième étage d'un immeuble au 65 de la rue Thiers à Boulogne-Billancourt, non loin du quartier parisien limitrophe de la Porte de Saint-Cloud. Dans la direction opposée, à environ un kilomètre à vol d'oiseau, il y a les premières implantations des usines Renault. En juin 1940, lorsque les Allemands s'engouffrent par le Nord et les Ardennes4,j'ai donc dix-huit ans largement accomplis, mon père, Louis Etienne, a soixante-huit ans, ma mère, Jeanne, est âgée de quarante-neuf ans, Jean a vingt ans, Michel, quatorze, et Claudine, neuf. Mon père avait été entrepreneur de menuiserie dans le bâtiment avec notre grand-père maternel. Il ne travaille plus depuis quelques temps déjà, mais Maman, elle, continue, comme elle a toujours fait: elle s'occupe de la maison, ce qui, à cette époque et avec quatre enfants, est une sorte d'esclavage. Jean, qui a obtenu le Brevet Supérieur, a peut-être déjà bien commencé à travailler aux P.T.T., et, quoi qu'il en soit, présentement il est mobilisé avec la « classe 40 » à laquelle il appartient, et il végète à Montargis au dépôt du Régiment des Transmissions. Il n'aura pas le temps d'être envoyé au front. Michel et Claudine doivent être encore à l'école. Moi, je l'ai quittée à quatorze ans et depuis je travaille. Pour l'heure je suis ajusteur, « petite main» comme on dit, pas encore compagnon. Je travaille chez Hulot où l'on fabrique des presses à découper au 40 de la rue de la Saussière à Boulogne. Comme tout ce qui est construction mécanique et spécialement la fabrication des machines-outils, l'entreprise, qui compte une centaine d'ouvriers, oeuvre pour la Défense Nationale. Cela me remet en mémoire que j'étais peut-être bien sur les routes de France, en juin 1940: en effet, le gouvernement de l'époque, pris à la gorge par la fulgurante avance allemande, s'était préoccupé de faire replier nombre d'entreprises dans le Sud du pays. Beau sursaut, tardif et puéril, digne de la tradition d'impéritie qui avait précédé. Comme base de repli, on nous avait fixé un trou perdu dans le Sud de la Charente-Maritime, dont je n'ai pas retenu le nom, et nous sommes allés grossir le flot des réfugiés et autres militaires en déroute, avec camions, voitures, et vélos pour les jeunes.

4 Contrairement à ce que veut une légende tenace, la Ligne Maginot leur avait bel et bien semblé intranchissable.

Pour moi ça se sera plutôt bien passé, et l'égoïsme de la jeunesse aidant, ça m'aura même fait une belle aventure, sans compter que tout ce que j'aurai vu et appris à cette occasion me servira deux ans plus tard quand j'entreprendrai de traverser la ligne de démarcation qui coupera notre pays en deux. Sans doute avions-nous eu la chance de passer au travers de ces bombardements et mitraillages aériens qu'eurent parfois à subir les populations en exode vers le Sud, mais je n'ai vraiment pas souvenance d'un seul. La seule chose que j'aurai rapportée de la dite aventure, c'est le sentiment qu'à peine arrivés à destination nous avons aussitôt repris le chemin de Paris, sans même prendre le temps de déballer nos outils, parce que les soldats allemands nous avaient rattrapés. Je me souviens toutefois des premiers que j'aurai vus, passant en convoi sur une petite route, assez proches, alors que nous traînions désoeuvrés dans le pays en attendant le signal du retour. Donc, si j'étais à Boulogne en juin 1940, ça ne peut pas avoir été avant la fin du mois de juin. De cette époque, je conserve une ordonnance de notre médecin de famille, le docteur Bader, sur laquelle mon père a écrit au crayon, qu'étant assis sur un banc de l'avenue Édouard Vaillant à Boulogne5 il avait vu passer les premiers Allemands défilant en direction de Versailles. Il terminait en précisant: « il est 9 heures, le matin du vendredi 14 juin 1940 ». Suivaient ses initiales: L. F.

ORIGINES MATERNELLES Maman est née le 25 décembre 1891 chez ses parents à BoulogneBillancourt. Étant jeune fille, elle avait été modiste à Boulogne chez une dame dont j'ai oublié le nom. Née Tendre, et mariée une première fois à un monsieur Delemer mort prématurément, elle s'était remariée avec mon père en 1921, ayant alors déjà un fils, Jean, âgé d'un an. Mon père aussi était veuf et avait deux filles de son premier mariage, Mireille et Magali, nées je n'ai jamais su où ni à quelle date exactement. Leur mère se nommait Eugénie Clème. Bien que ne vivant pas avec nous, Magali faisait partie de la famille. Elle venait souvent à la maison et nous allions tout aussi souvent la voir. Elle était sténodactylo à la Cogetravaux, 7 boulevard de la Madeleine à Paris, et elle habitait au 8 de la rue Boulay dans le 17èmearrondissement. Depuis notre enfance, nous l'appelions «la mère Gay», diminutif d'enfant que nous lui avions trouvé et que nous prononcions Ga-i. À l'époque, elle devait avoir dans les trente ans. Mireille était l'aînée, elle devait avoir quelque chose comme cinq ans de plus que Magali, et elle vivait probablement en France, mais de toute façon je ne sais pas où. De toute sa vie nous l'aurons rencontrée environ trois fois. Depuis quelques temps déjà, elle était veuve d'un haut fonctionnaire colonial,
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La route nationale qui reliait Paris à Versailles. 12

Administrateur en Chef du Sénégal, mort vers les quarante ans d'avoir trop bien vécu sous un climat où il aurait dû mettre un frein à ses excès. Il s'appelait Jacques Martin et il était issu d'une famille de notaires ou de juristes de Le Blanc, dans l'Indre. Du peu que j'aurai eu l'occasion de voir ou de savoir, j'ai tiré l'impression que Mireille était très à l'aise, pour ne pas dire riche. Leur fils Claude, notre estimé et sympathique neveu, devait avoir à peu près l'âge de mon frère Michel et était donc plus âgé que sa tante, ma sœur Claudine. Avant la guerre nous ne l'avons guère connu. Après, dans les dix années qui suivirent, nous le verrons régulièrement, le temps de faire connaissance. Puis ça s'espacera, et, à l'occasion d'une rencontre, nous apprendrons qu'il s'était taillé une apparemment belle situation dans le conseil financier pour grosses entreprises, qu'il s'était marié, qu'il avait eu des enfants et qu'il s'était fixé à la Celle-Saint-Cloud dans les Yvelines. En 1995 il y avait toujours un Claude Martin dans l'annuaire; ça ne peut être que lui. À Boulogne-Billancourt il y avait toute la famille de Maman. Son père, Louis Paul Tendre, natif de je ne sais où en Franche-Comté, et sa mère, Antoinette Prunier native de Rumilly en Haute-Savoie, habitaient déjà à Boulogne-Billancourt avant la naissance de leurs cinq enfants, au nOl de la rue des Quatre-Cheminées, au premier étage. Je les ai bien connus et je les aimais beaucoup. Ils étaient de vrais grands-parents comme dans les contes. Nous les appelions «Pépé» et «Mémé ». Ils sont morts assez rapidement l'un après l'autre. Mémé la première et Pépé à la fin de 1934 ou au début de 1935, à un âge avancé que toutefois je ne peux pas préciser. Maurice, que je crois être l'aîné de leurs enfants, avait été tué à Verdun ou au Chemin des Dames, je ne sais en quelle année exactement. Il était lieutenant et il commandait une section de mitrailleuses. De leurs quatre autres enfants, trois, dont Maman, se fixeront définitivement à Boulogne-Billancourt. Je les cite par âge décroissant en leur donnant le seul nom que nous leur connaissions alors. Seconde de Pépé et Mémé, «Tata », la tante Marcelle, revêche et autoritaire, avait épousé Ernest Hureau que nous baptiserons « Tonton Ness ». Il était sarcastique mais obéissant: compte tenu du caractère de son épouse, il n'avait guère le choix! Lui aussi avait fait la guerre, dans l'infanterie, et il en était revenu... pour affronter la Tata! Toute sa vie il sera comptable au Bon Marché, col dur, jaquette noire et pantalon rayé. Ils habitaient au 89 boulevard Jean-Jaurès, au troisième étage. Ils eurent deux enfants qui décèderont tous deux avant eux. Parfois il m'arrive de penser à la vie qu'ils ont dû traîner, seuls, dans leurs vieux jours. Jacqueline, leur aînée, était d'un âge proche de celui de Magali. Elle restera longtemps vieille fille, exerçant des métiers de vieille fille, mercière, manucure... Elle mourra comme Maman, d'un cancer au col de l'utérus, mais vers la quarantaine, dans les années 1950, et alors qu'elle venait d'épouser un très brave garçon qui avait déjà un fils. Le cadet de Tata et Tonton Ness, Maurice, du nom de notre oncle tombé durant la première guerre mondiale, avait environ deux ans de plus que mon frère Jean et cela a suffit pour 13

qu'il aille se faire tuer à Bray-Dunes, sur la côte non loin de Dunkerque6, et précisément pendant que j'étais sur les routes, en juin 1940. Il était au Sème Zouave, un régiment d'élite. Il avait été dessinateur chez un architecte à Boulogne, et venait d'épouser Jeannette (Droze ? je ne suis plus certain du nom), coiffeuse de son état. Ils eurent le temps d'avoir une fille, Christine, que son père, je crois, n'eut pas le temps de connaître. Plus tard, et je ne sais plus comment, j'apprendrai qu'elle était étudiante en Sorbonne. C'est là tout ce que je sais d'eux. Je pense que Maman se place ici, mais il se peut aussi qu'elle ait été la quatrième des enfants de Pépé et Mémé. « Tato », la tante Paulette, est donc la troisième ou la quatrième des enfants de Pépé et Mémé: plutôt gentille, elle était hypnotisée par son tonitruant mari, Charles Moreau dit « Tonton Charles », hercule cavaleur hâbleur et fort en gueule, mais pas mauvais bougre. Il avait été spahi au Maroc durant les années chaudes (la guerre de 1914-191S et un peu après) ce qui nous laissait pleins d'une admiration béante. À son retour il sera un des premiers à avoir l'idée de se placer au bord d'une grande route avec des fûts d'essence de deux cents litres et une pompe, pour ravitailler les voitures automobiles qui avaient cessé d'être une rareté, amassant comme ça un joli magot. Il nous donnera ensuite l'impression de passer sa vie à gagner beaucoup d'argent qu'il dépensait aussitôt, dans n'importe quoi et n'importe où, mais toujours dans des commerces. Je l'aurai connu garagiste, puis transporteur à Sotteville-lès-Rouen, ensuite tenant une boulangerie-pâtisserie dans le Pays Basque, et enfin un magasin de tissus à Sèvres, près de Paris, pendant l'occupation. Son magasin brûlera à la Libération, ce qui lui vaudra de toucher les « dommages de guerre» mais aussi d'alimenter le qu'en-dira-t-on. La guerre terminée, Tonton Charles et Tato habiteront, pas longtemps, un bel appartement neuf, rue du Château, à Boulogne-Billancourt. À celle époque ils possédaient aussi, à Saint-Georges-de-Didonne près de Royan, une somptueuse villa appelée « La Mexicaine ». J'y serai invité à mon retour du maquis, je crois presque tout de suite après, en septembre 1945. J'ai gardé un très bon souvenir du séjour. Ils iront ensuite, à Jargeau près d'Orléans, puis à Samoreau près de Fontainebleau, toujours vivant sur un bon pied, sans que je sache de quoi... et je ne connais probablement pas toutes leurs migrations! Ils n'auront pas d'enfants. Dernier enfant de Pépé et Mémé, «Tonton Bè », l'oncle Robert, bonne pâte qui ne faisait pas le poids devant sa maîtresse femme « Tata Andrée », un peu vulgaire peut-être, mais pas antipathique. Ils auront deux filles: Denise qui avait à peu près l'âge de mon frère Michel, et une plus jeune dont le prénom m'échappe (Nicole?). Manoeuvre chez Renault, Tonton Bè était sourd comme
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À l'issue de l'offensive allemande,les restes du corps expéditionnairebritanniqueet une partie

des armées française et belge, y furent encerclés, les Britanniques lançant alors l' « opération Dynamo », du 27 mai au 4 juin 1940, pour tenter de rapatrier le plus possible des survivants en Grande-Bretagne. Un grand nombre de soldats périrent malheureusement sur les plages, mitraillés par l'aviation allemande. 14

un pot. Tata Andrée était concierge. J'ai oublié leur adresse, mais c'était près de chez Renault, à Boulogne-Billancourt, ce qui leur vaudra de prendre leur plafond sur la tête, heureusement sans véritable autre dommage, un soir où les pilotes britanniques auront forcé sur le whisky7.

DE RETOUR DE L'EXODE Or donc, ayant réchappé de mon odyssée en Charente avec la Maison Hulot, je reprends mon travail dans la dite Maison, et comme auparavant, je fais du scoutisme, cas plutôt rare, mais non inexistant pour un jeune ouvrier. L'idée était de mon père et ça m'avait plu. Mes frères Jean et Michel auront aussi pratiqué, mais mollement pour leur part. Je suis aux Éclaireurs de France8, district Paris-Ouest, dont le local occupe toute la gare désaffectée du chemin de fer de ceinture, située dans le 16èmearrondissement, à l'angle de la rue des Vignes et de la rue de Boulainvilliers, à Boulogne-Billancourt. Le district comporte trois troupes assorties de leur meute, et un seul clan9. Chaque tandem meute-troupe a sa couleurlO, bordée de noir pour la troupe, et l'inverse pour la meute. Il y a la meute du «Tamaris» et la troupe « Kléber» qui furent les miennes et dont la couleur est le vert; le « Sorbier» et « Marceau », orange, et le « Merisier» et «Lamartine », de couleur rouge. Le «Clan de l'Arcll» est commun à toutes ces meutes et troupes, parce que si quasiment tous les louveteaux deviennent éclaireurs, tous les éclaireurs ne deviennent pas routiers: c'est l'âge des études sérieuses et beaucoup abandonnent la pratique du scoutisme. Mais comme je n'ai pas ce genre de problème, je suis monté au clan un an avant la guerre. Le foulard est noir bordé de trois fines tresses à la couleur des troupes, vert orange et rouge. Je n'ai pas oublié le travail, pas tellement simple, que Maman aura accompli, comme toujours sans se plaindre, pour coudre ces trois tresses sur un foulard noir, alors qu'elle avait, comme toujours, bien d'autres choses à faire. Notre commissaire de district s'appelait Aaron. Il habitait dans la rue des Vignes, non loin de notre local. Voulant le qualifier je n'ai trouvé que ce mot: irréprochable. Il n'avait pas cette bonté toute de façade, cette sensiblerie particulière à notre époque frénétiquement en quête d'une bonne conscience à bon marché, mais celle véritable, demandant un sens élevé des responsabilités, qu'on ne peut pratiquer sans courage parce qu'elle expose au ressentiment des médiocres. Simplement il savait être juste, exerçant ce qu'il faut d'autorité pour
7 Contrairement aux Américains, les Britanniques bombardaient à basse altitude, pour être plus sûrs d'atteindre leurs cibles sans causer trop de dommages collatéraux.
8

9 La « meute» est le nom des unités d'enfants ou « louveteaux », la « troupe» celui des unités d'adolescents ou « éclaireurs» et le « clan» celui des unités de jeunes adultes ou « routiers ». 10Il s'agit de la couleur des foulards, un des signes distinctifs des scouts. 11 L'arc tendu était alors l'insigne des Éclaireurs de France. 15

Organisationde scoutismelaïque.

que les choses fonctionnent comme elles doivent fonctionner. Il forçait le respect, et, je serais tenté de dire que, malgré cela, tous avaient de l'affection pour lui. En fait il était « le père », et nous ne l'appelions que par son totem: « Frère-Gris », le loup du Livre de la Junglel2. Il avait les cheveux gris finement bouclés, et avait probablement passé la quarantaine. Mon frère Jean, qui était un homme exact et ne prenait jamais une vessie pour une lanterne, m'a affirmé l'avoir croisé un jour dans la rue, peu après la guerre. Maintenant, les rangs du clan qui s'étaient déjà éclaircis avec la mobilisation et la captivité de pas mal de chefs et de routiers les plus âgés, s'amenuisaient encore avec la disparition de nos camarades juifs, assez nombreux dans le quartier. Ils avaient senti venir la tempête et étaient partis. Alors, pour faire face à toutes ces désertions, les clans de plusieurs districts avaient été regroupés en un seul, le «Clan Beaumanoir» 13, foulard bleu roi bordé ciel, que depuis, j'ai donné à mon fils Michel. J'en deviendrai le chef mais il ne durera pas. Il disparaîtra lui aussi, faute de combattants, parce que l'hémorragie ne cessera pas. Elle accélérera.... C'est de cette époque que date ma rencontre avec Gérard Le Mée. Notre amitié, que j'entretiens toujours dans mon souvenir malgré sa disparition à l'âge de cinquante ans, est un des moments majeurs de mon existence. Il était d'une famille riche. Il habitait une très belle maison dans un petit parc ceint de murs, au 7 de la rue Gutenberg à Boulogne-Billancourt, tout près du bois, avec sa mère qu'il appelait par son prénom: Suzanne. Vivaient aussi avec eux, sa soeur aînée, Francine, sa grand-mère maternelle, vieille dame un peu brusque, sourde comme mon oncle Robert - elle utilisait un cornet acoustique -, et assez originale. Si Gérard a connu son père, ce ne fut sans doute que dans ses premières années, car ce dernier mourut très jeune. Le scoutisme, qui resta autorisé en zone libre, au moins jusque en novembre 194214, fut au contraire assez rapidement interdit, je ne sais plus à quelle date, en zone occupéel5. Mais la chose ne nous dérangera guère: même une fois seuls, Gérard et moi nous continuerons. En semaine je travaillais et la plupart des week-ends nous partions camper, été comme hiver. Nous portions nos foulards et nos insignes cachés sous un blouson anodin pour circuler en ville. Depuis quelques années déjà, les scouts et autres éclaireurs n'étaient plus tout à fait les seuls à faire du camping, ce qui était encore le cas auparavant, et nous pouvions ainsi passer assez facilement inaperçus, quoique avec la guerre, la
12Cette œuvre de Rudyard Kipling, est la base de la pédagogie des louveteaux. 13En ces temps d'occupation, on appréciera le fait que Beaumanoir était un des compagnons de Jeanne d'Arc, et s'il n'était plus question de bouter les Anglais hors de France, il y avait largement de quoi faire avec les Allemands. 14À cette date, les Allemands avaient franchi la ligne de démarcation et mis la main sur la zone auparavant dite « libre ». 15Ordonnance allemande du 28 août 1940, visant, plus largement que le seul scoutisme, toutes les « associations, réunions, marques distinctives et le pavoisement !!. 16

pratique du camping eût pris du plomb dans l'aile. Il n'y avait de différence extérieurement perceptible que l'hiver, parce que nous, nous restions les jambes nues! Une fois hors de Paris on était dans la nature en deux ou trois stations de train de banlieue. Pas de bois rasé pour construire des H.B.M.16, pas de voitures, donc pas de promeneurs, mais des fermes aussitôt où on trouvait du lait et d'autres nourritures qui avaient complètement disparu en ville. J'ai quelques souvenirs nets de ces jours-là, dont un directement lié à la guerre: le passage d'un vol de chasseurs britanniques, en trombe et dans un fracas de tonnerre, au ras des arbres pour éviter la D.C.A., dans je ne sais plus quelle forêt, lâchant des tracts bordés de tricolore dont nous avons glané le plus possible pour les répandre à notre tour dans Paris. Voilà donc d'où je viens, voici maintenant où je vais. Et pour commencer, en manière d'introduction aux événements plus sérieux qui devaient suivre, le récit d'un intermède qui vint s'intercaler entre la fin brutale de mon enfance et les premiers effets de la détermination belliqueuse qui mûrissait en moi. Il se place tout à la fin de 1941, dix mois avant mon départ.

UN RETOUR INDIRECT À LA MAISON Depuis l'armistice il n'y avait plus d'Armée, et donc les jeunes Français n'étaient plus mobilisés. Pour combler cette fâcheuse lacune, des «Chantiers de Jeunesse» seront créés en zone libre, avec uniforme vert bouteille, blouson, pantalon serré aux chevilles et béret basque: on y mènera une vie saine et active dans la nature. La chose était organisée militairement, les cadres étaient des officiers, mais bien sûr personne n'était armé. Ces Chantiers seront même très vite créés17,puisque mon frère Jean y sera versé dans la foulée de l'armistice et qu'il y passera quelques mois, dans les Pyrénées je crois, pour finir son temps de service militaire avant d'être «renvoyé dans ses foyers », selon l'expression consacrée. Mais en zone occupée, les Allemands ne voudront pas de l'embrigadement de lajeunesse, même non armée. Par contre ils apprécieront de la voir recensée; ça pouvait être utile, par exemple en vue du futur S.T.O., le «Service du Travail Obligatoire »18, qu'ils devaient bien avoir déjà en incubation sous le casque. Alors, les Allemands accepteront que la classe 42, la mienne justement, soit «réquisitionnée », et non plus «mobilisée », pour compenser chez nos paysans la perte en main-d'oeuvre consécutive à la captivité
16 Habitations à Bon Marché: les H.L.M. de l'époque. 17 Par le général de La Porte du Theil, le 30 juillet 1940. 18 Il s'agissait d'une coopération forcée que les autorités allemandes avaient imposée à l'Etat fiançais en février 1943, et qui avait vocation à fournir de la main d'œuvre dans les usines en Allemagne. L'État fiançais fit tout ce qui était en son pouvoir pour saboter cette entreprise qui vit cependant partir près de 650 000 jeunes gens.

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de pas mal des leurs. On appellera ça le « Retour à la Terre », et nous serons les « requis ». C'est ainsi que je passerai deux bons mois, du 16 octobre au 23 décembre 1941, chez Monsieur de Préaumont, qui avait à Goussainville (Oise), une propriété de mille hectares, moitié blé, moitié betterave, employant une centaine d'ouvriers agricoles, des Polonais pour une bonne part, auxquels s'ajoutaient une douzaine de requis. Tout ça marchait avec un, deux, ou trois, je ne sais plus, ingénieurs agronomes qui circulaient à cheval dans les terres, le chef couronné d'un vieux feutre et revêtus de cet imperméable court qu'on ne voit qu'aux cavaliers. On les avait baptisés « les gauchos »! L'un des côtés de la grande cour carrée autour de laquelle s'agençaient les bâtiments de la ferme, était occupé par une imposante distillerie où on faisait de l'alcool avec les betteraves. Je m'arrangeais pour y travailler le plus souvent possible, et de nuit, parce que ça donnait droit à des suppléments de nourriture. Tous les matins à six heures, cette cour voyait aussi l'appel du personnel pour la distribution des tâches de la journée. Nous étions bien nourris, mais il fallait travailler dur. Ma tâche habituelle consistait à charger dans des tombereaux, avec une large fourche à huit dents conçue pour ça, les betteraves préalablement arrachées et rassemblées par groupes de quatre tas alignés à perte de vue. Les équipes de quatre hommes affectées à la chose, étaient subtilement composées de trois Polonais travaillant à la tâche, et un requis... lequel évidemment, avait grand intérêt à ne pas casser la cadence... et tout ça sous le regard approbateur du charretier qui s'occupait en roulant des cigarettes. J'ai déchargé des sacs d'engrais de cinquante, et même cent kilos, torse nu parce que malgré le froid j'avais trop chaud. L'opération avait lieu à la gare et on circulait sur une forte, mais branlante, planche, reliant le quai au wagon. J'ai monté aussi des sacs d'avoine de quatre-vingt kilos dans un grenier en grimpant sur une forte, mais tout aussi branlante, échelle. Le plus fort - c'est le mot - c'est qu'une jeune Polonaise de nos âges, fille d'un charretier de la ferme, a fait ce boulot-là avec nous. Et plus fort encore si possible, elle était jolie, blonde bien sûr, séduisante, et pour tout dire, ce qui n'est nullement incompatible, bien en chair. Enfin, il me reste aussi de cette période, le souvenir bien net d'avoir un jour failli étriper« le père de Préaumont », comme nous l'appelions, avec ma fourche à betterave. J'ai agi dans un accès de rage, alors que nous étions alignés dans la cour, sans doute pour l'appel. Il était pourtant en compagnie de deux ou trois officiers ou «sous-offs.» allemands qui venaient d'arriver dans une «traction-avant »19, pour la distillerie dont la production devait bien les intéresser, je crois. Je n'ai gardé aucun souvenir de ce qu'a pu être leur réaction, et pas davantage des sanctions qui auraient dû s'abattre sur moi, et moins encore des raisons qui avaient motivé mon geste. Je ne revois bien que la face blafarde de Monsieur de Préaumont, avec sa petite moustache noire sous son petit

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Il s'agit d'une voiture de marque Citroën, alors très courante. 18

chapeau rond de toile claire, comme un bob à bord rabattu. Je revois aussi les mains qui m'agrippèrent pour me maîtriser. Mais tout ça n'aura été qu'un entracte qui m'aura au moins permis de me nourrir convenablement durant deux mois. En attendant, l'Occupation allait son bonhomme de chemin, s'installant dans les moeurs. Le rationnement de famine, le couvre-feu, les rafles, pesaient sur les comportements, dressant un mur entre les gens, entretenant une atmosphère de suspicion et de conspiration. De vieilles amitiés se voyaient remises en cause, d'autres devenaient plus solides. Maintenant je rencontrais souvent Gérard en dehors de nos sorties. Même chez lui à Boulogne-Billancourt où il nous arrivera de planter notre tente dans son jardin. Madame Le Mée avait à Paris, au 67 boulevard Raspail, un très beau magasin de décoration appelé «La Gentilhommière ». Il m'est arrivé quelquefois d'y dîner le soir après la fermeture, fort bien d'ailleurs pour l'époque, dans une sorte de bureau d'étude qu'il y avait derrière la salle d'exposition, avec Gérard et deux ou trois amis de la famille. J'ai réalisé par la suite que cela avait donné à sa mère l'occasion de se faire une idée sur la sincérité de mes sentiments patriotiques, et que cela avait dû être décisif pour la suite des événements qui allaient m'emporter. Je dirai, tout au long de mon récit, ce qu'il en était des sentiments des Français à l'époque, mais je veux tordre tout de suite le cou à ce manichéisme militant qui a répandu l'idée d'un partage de la population d'alors en trois groupes étanches: d'une part des résistants héroïques, d'autre part des collaborateurs traîtres, et enfin le troupeau des pleutres fatalistes. En 1940, ceux qui surent d'emblée qu'il fallait résister, ou même seulement se démarquer du gouvernement qui avait demandé l'armistice, ne dépassaient sans doute pas quelques milliers, pour ne pas dire quelques centaines, la population française atteignant alors quarante millions. Ces «résistants» n'étaient alors que des gens d'expérience, déjà « dans le bain », informés, nantis d'appuis et de relations, que leur place dans la société, même modeste, plus donc par sa nature que par son importance réelle, mettait à même d'agir directement et sans attendre: hommes publics de tous horizons, militaires, militants divers, etc. Et parmi ceux-là, ceux qui agirent vraiment, tout de suite, et en sachant comment le faire, furent encore bien moins. Il faudra ensuite pas mal de temps pour qu'ils « fassent des petits », encore du temps pour que les « petits prennent du poids », et encore du temps pour que tout ce monde-là en arrive à la résistance armée! Pour ce qui me concerne, la simplicité de ma nature me tenait à l'écart des débats de conscience. Mon analyse était la suivante: j'étais encerclé par l'ennemi, quasiment son prisonnier, il fallait que je me place devant parce que l'ordre normal des choses le demandait. C'est tout. Mon problème était que je ne voyais pas comment m'y prendre. Je ne savais même pas ce que «résister» voulait dire, et en admettant que les premières interventions de ceux qui le 19

savaient se fussent imposées à moi, je ne sais pas si à l'époque elles m'auraient convaincu qu'elles représentaient une façon sérieuse de faire la guerre. Et quand cela aurait été, il aurait encore fallu savoir comment contacter ces gens calfeutrés dans leur clandestinité. Non! La vraie réponse pour le jeune homme libre de toute entrave que j'étais, c'était de rejoindre à Londres ce général qui commençait à faire parler de lui... et ça non plus je ne voyais pas comment le faire. J'en connais qui ne trouveront jamais et dont je sais qu'ils n'auraient pas hésité s'ils avaient trouvé. Ce sont ceux qui s'engagèrent dans « l'Armée de Lattre» et dans la « 2ème D.B. » du général « Leclerc »20, dès qu'elles prirent pied sur le sol national en 1944. Ce fut le cas de mes deux frères, Jean et Michel. Pourtant, Michel avait bel et bien tenté de passer en Angleterre. Lassé d'attendre, il était parti tout seul, sans filière, sans même savoir comment il s'y prendrait, envers et contre tous, et bien avant moi.

UN FAUX ET UN VRAI DÉPART Sa tentative pour rejoindre de Gaulle, il l'a faite en 1942, à la fin du mois d'août. Il la rata parce qu'elle était exemplaire de ce qu'il ne fallait pas faire. Mais il n'avait que seize ans, et s'il savait où il voulait aller, il ne savait probablement pas comment y aller. Ça ne l'a pas arrêté: arrêté, il le sera par les Allemands en gare de Dijon, alors qu'il montait dans un train en partance pour Mâcon, de l'autre côté de la Ligne21... avec des tracts gaullistes dans sa poche! Les dits Allemands n'étaient pas encore trop de mauvaise humeur: les premiers grands revers étaient pour plus tard, et Michel ne fera que quelques jours de prison sur place. Le retour de l'enfant prodigue (prodige !) au foyer familial aura lieu le 6 septembre 1942, presque un mois avant mon propre départ. Michel semblait poussé depuis sa plus tendre enfance vers le défi et l'aventure. Vers l'âge de cinq ans, il avait un jour quitté la maison « en douce» pour aller jouer à cinq cents mètres de chez nous, dans le square de la porte de Saint-Cloud où nous allions parfois. Maman, affolée, qui ne s'était pas aperçue tout de suite de sa disparition et ne sachant pas comment l'expliquer, s'était décidée à alerter la police, ses premières recherches aidée par les voisins ne donnant rien. Michel est rentré tout seul quelques heures plus tard, les mains dans les poches, sans doute poussé par la faim et content d'avoir bien joué avec les petits copains qu'il s'était faits. À quatorze ans, il allait faire de nouveau preuve d'audace, en prenant part à la légendaire manifestation des étudiants sur le tombeau du Soldat Inconnu, le Il novembre 194022.Cela nous avait valu une
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Ces deux armées se sont formées en Afrique, dans les possessions françaises, avant de

débarquer, Leclerc (en fait de Hauteclocque de son vrai nom) en Normandie en juin 1944, et De Lattre en Provence en août 1944. 21La ligne de démarcation, qui séparait alors la zone dite « libre» de la zone occupée. 22 Aux étudiants s'étaient mêlés des lycéens qui tentèrent de déposer une gerbe sur la tombe du Soldat Inconnu. Pour disperser la manifestation, le service d'ordre allemand tira dans la foule et fit plusieurs victimes. 20

première fois de le voir revenir escorté par la police, alors qu'en ce jour de congé nous le croyions sorti avec des copains. Plus tard, à la veille de suivre les traces de mon frère, je me suis souvent demandé si je n'avais pas laissé transparaître quelque chose de mes intentions en sa présence, l'incitant ainsi à faire preuve d'émulation? En tout cas, même si j'étais allé jusqu'à lui révéler mes intentions, il est évident que je ne lui avais rien dit des moyens qui devaient me permettre de les réaliser. Même à lui je ne le pouvais pas. Madame Le Mée faisait partie d'un réseau qui s'occupait de récupérer et de rapatrier les agents alliés en difficulté dans les territoires occupés, et les pilotes assez malchanceux pour avoir été abattus mais assez « veinards» pour s'en être tirés quand même et sans tomber dans la gueule du loup. Évidemment je ne l'ai su qu'après la guerre et par allusions. La guerre terminée, je n'ai d'ailleurs plus tellement revu madame Le Mée, avec qui, de toute façon, nous ne parlions jamais de l'époque révolue, qui resta un sujet tabou: je ne sais trop comment, j'avais fini par comprendre que, pour elle, le secret subsistait, mais l'idée de lui demander pourquoi elle ne m'avait pas ouvert plus tôt la voie de l'évasion, me venait quand même de temps à autre. Malheureusement elle est morte avant que je me décide (que j'ose?) à le faire, et j'ai tenté de me donner seul une réponse qui veuille bien s'accorder avec les hautes qualités que je lui connaissais. Je la donne pour ce qu'elle vaut: en 1940 j'avais dix-huit ans. On peut penser que j'étais trop jeune, et, de plus, le réseau, dont la mise en place n'a pas dû se faire en un jour, n'existait sans doute pas encore. En octobre 1942, quand madame Le Mée m'aida à rejoindre les F.F.L.23, j'avais vingt ans, l'âge de la mobilisation. Mais je reste persuadé qu'elle ne m'aurait quand même pas envoyé faire la guerre s'il n'y avait pas eu aussi, nécessité. Étant donné la nature de l'activité de son réseau, on peut penser qu'elle avait accès à des informations non connues du public, et je me suis dit qu'elle aurait ainsi eu vent de l'instauration prochaine du S.T.O. Sachant que les Allemands étaient particulièrement friands d'ouvriers métallurgistes comme moi, elle fit le pas. Oui, c'est bien ainsi que les choses ont dû se passer. Et ce pas, elle l'a fait juste à temps, parce que le 20 octobre 1942, alors que j'étais parti depuis quinze jours, une convocation m'enjoignant de me rendre le 22 à une visite médicale en vue de mon départ pour l'Allemagne, arriva à la maison. J'ai ce document, qu'à son habitude mon père avait conservé: il faisait de moi un réfractaire avant la lettre. Selon le plan de Madame le Mée, je devais me rendre à Marseille, au 1 rue d'Arcole, pour y rencontrer un certain Philippe Seevagen qui était quelque chose au consulat des États-Unis d'Amérique près le gouvernement de Vichy. Pour me faire reconnaître, je devais utiliser, je ne sais plus comment, la formule
23Forces Françaises Libres: elles furent constituées à Londres sous l'autorité du général de Gaulle avec les débris de l'année française rapatriés depuis Dunkerque et la Norvège, auxquels on ajouta ceux qui avaient rallié la Grande-Bretagne. 21

«Al », qui, à moins d'une coïncidence, pouvait être aUSSI un moyen mnémotechnique pour retenir l'adresse. J'étais parti comme si j'avais le diable à mes trousses, sans même me rendre compte qu'il s'agissait d'une sorte de miracle. Je ne sais même plus comment j'ai lâché la maison Hulot, chez laquelle j'étais revenu travailler après mon « retour à la terre» : ce fut probablement « à l'anglaise », ce qui s'imposait, et sans doute un lendemain de paye! Oui, c'est bien çà: je crois que c'était un dimanche. Comme on faisait à nouveau les quarante heures, j'avais dû faire mes affaires le samedi, après avoir touché ma paye hebdomadaire le vendredi soir. En effet, travailler pour les Allemands ça n'était plus la même chose que de travailler pour le compte de la Patrie: à partir de septembre 1939 et jusqu'à la débâcle, ceux qui nous gouvernaient nous avaient demandé de faire douze heures par jour, samedi compris, parce qu'ils venaient brusquement de s'apercevoir qu'il y avait une Patrie à défendre. À force de la vilipender ils avaient fini par croire qu'elle avait disparu !

LA LIGNE DE DÉMARCA nON Pour me rendre à Marseille, il fallait d'abord que je franchisse la Ligne de démarcation. Ça n'était pas gagné d'avance, et il fallait mieux que je réussisse, parce qu'autrement... Je suis parti le 3 ou le 4 octobre 1942, probablement un samedi. Le 2, je suis allé retirer mille cinq cent francs à la Poste, n'en laissant que cent sur mon livret: j'en suis sûr, car j'ai toujours ce livret, que mon père avait gardé. Madame Le Mée de son côté, m'avait donné mille francs, ce qui fait que j'emportais dans les deux mois de salaire, de quoi vivre un bon mois dans un hôtel modeste et me nourrir comme on le pouvait à l'époque, le temps de voir venir. Je m'étais mis au pied du mur, il ne me restait plus qu'à y grimper en passant de l'autre côté de cette fameuse Ligne selon le plan que j'avais pris le temps de mettre au point avant de prendre le large. J'avais en tête des récits d'échecs dont l'innocence qu'ils supposaient de la part de ceux qui en avaient été les héros, était carrément allée jusqu'à me choquer. Franchir la Ligne en fraude, sans aide ni préparation, par la route ou le train, en passant par un pont, une gare, en misant sur l'empirisme débrouillard et la chance, certains à coup sûr y seront parvenus, mais j'aimerais bien connaître le taux réel des réussites par cette voie. Bien sûr je ne mets pas en cause ceux qui n'avaient pas d'autres moyens, parce que chargés d'âmes et encombrés de bagages, par exemple, les juifs entre autres, fuyant un sort qu'ils pressentaient néfaste. Ceux-là tentaient le faux laissez-passer ou le passeur, des solutions quasiment toujours fondées sur la vénalité, donc empoisonnées, et qui demandaient quand même une certaine part de chance, parce qu'on ne pouvait guère vérifier l'honnêteté des intermédiaires. Mais tous les autres, les hommes jeunes et valides, combien parmi ceux-là auront tenté de passer, seuls, dans la nature, en préparant leur coup pour limiter au plus la part des impondérables? 22

J'ai la conviction que c'est la pratique du scoutisme qui aura fait germer l'idée dans mon esprit, et qui, surtout, m'aura donné les moyens de la réaliser, tout au moins à moi, jeune citadin bien qu'ouvrier, qui aurait pu avoir des problèmes que n'auraient peut-être pas eus un paysan ou un montagnard. Encore que... Le scoutisme fut un appoint irremplaçable de mon éducation d'enfant produit d'une civilisation évoluée. Il m'aida à perdre mon égoïsme d'être protégé, et à réveiller mon agressivité latente endormie par l'éducation, dans des conditions bien supérieures à celles qu'offrent sur ce point l'école et le service militaire. Mais surtout, il m'aida à réveiller en moi, et à cultiver, ces aptitudes primitives, elles complètement étouffées par l'éducation, dont la nature nous a dotés aussi pour faire face à sa propre agressivité. Celles-ci sont complètement ignorées par l'école, qui n'est pas concernée, et sollicitées trop empiriquement par le service militaire que je n'ai jamais effectué. Je mets évidemment à part le cas des unités spéciales, qui s'adressent à des adultes confirmés, pour les préparer à affronter un type d'agression rien moins que naturel, sauf, évidemment, à admettre que la guerre entre les hommes ne soit elle aussi qu'un phénomène naturel... Quoi qu'il en soit, je suis maintenant persuadé que le scoutisme m'aura mieux préparé, en particulier à affronter des situations telles que le passage de la Ligne, sans aide et d'une manière qui augmentait mes chances de réussite, et en général pour affronter la saine vie au grand air qui m'attendait. Abstraction faite toutefois, de quelques mois d'enfermement qui m'attendaient aussi! La ligne de démarcation qui coupait notre pays en deux à hauteur de la Loire, retombait brusquement vers le Sud après Tours, parce que l'occupant s'était réservé les territoires qui bordent l'Atlantique jusqu'à la frontière espagnole. À peu près à mi-hauteur de cette partie-là, son tracé suivait assez bien la fin du parcours que j'avais fait en bicyclette lors du repli de la Maison Hulot en juin 1940. Je me trouvais donc porté à exploiter ce je que j'avais appris des gens et des pays que j'avais traversés à cette occasion, et surtout de ceux où j'avais effectué un arrêt, qui se trouvaient un peu plus à l'Est dans la zone libre. Et c'est ainsi que le site de mon passage, qu'autrement j'aurais pu fixer n'importe où, me fut naturellement imposé. J'ai commencé par relever rapidement un tracé général et sommaire de la Ligne, que j'avais trouvé dans la presse, puis j'ai acheté une carte d'état-major du secteur où je voulais passer, chose qu'à l'époque seul un scout et quelques intéressés savaient où trouver. Enfin, j'ai méthodiquement affiné le tracé de la partie choisie avec des informations que j'avais glanées un peu partout, à des sources et par des moyens divers, mais sans m'appesantir sur les détails. J'étais pressé et je ne recherchais qu'une bonne approximation: rien de plus. La précision requise pour passer par mes propres moyens, je la trouverai sur place en me renseignant auprès des paysans. Pour ça, il faudra d'abord que j'endorme la méfiance traditionnelle de ceux-ci avec une histoire qui tienne debout. Mon scénario était le suivant: j'avais été fait prisonnier en 23

1940 et je m'étais évadé, c'était alors le truc à la mode. J'avais en tête de quoi apaiser un esprit curieux. Pour ce qui est du côté ancien combattant de mon personnage, j'avais également tout ce qu'il fallait en matière de détails. Ils m'avaient été fournis par un camarade d'atelier nommé Delsant, qui ne poursuivait alors d'autre but que de raconter sa vie, ignorant, et moi avec lui à ce moment là, l'utilisation que j'en ferais plus tard. Le hic était qu'il avait été marin, cas plutôt rare pour un gars de la terre qu'on versait en général dans la « biffe »24,mais comme je connaissais le nom de son bateau, un torpilleur coulé à Dunkerque, et jusqu'à l'âge du capitaine, j'avais en tête de quoi faire assez vrai pour convaincre le plus incrédule. Second hic, Delsant n'avait pas été prisonnier et il n'avait donc rien pu me raconter sur le sujet. Mais ça n'était pas grave: en ce domaine on pouvait encore s'en remettre aux clichés de 1914-1918, actualisés à l'aide de quelques tuyaux glanés dans la presse ou au hasard des conversations. Les prisonniers évadés n'étant tout de même pas des plus nombreux, et les premiers rapatriés pour cause de «Relève »25 n'étant pas encore là, il n'était donc pas nécessaire d'avoir le modèle d'une expérience vécue pour être crédible sur ce point, d'autant qu'au royaume des aveugles, les borgnes sont rois! De mon départ de la maison je n'ai gardé que le souvenir de mon père debout devant le splendide bahut de notre salle à manger qu'il avait fait de ses mains, ne prononçant pas un mot, ou quelque banalité pour ne pas avoir l'air ému. J'aurai seulement vu briller une larme dans le coin de son regard. Une furtive accolade. Pas d'effusions... Maisje ne sais même plus comment j'ai quitté Maman, et je m'en veux pour ça. Sans doute cela aura-t-il été assez rapide et sans doute sera-t-elle partie se cacher assez vite pour que je ne la voie pas pleurer? Oui! C'est bien ainsi que ça a dû se passer, et sans doute me serais-je empressé de l'oublier pour ne pas faiblir dans ma détermination. Et me voilà parti pour passer la Ligne. J'ai pris le train jusqu'à Ruffec, puis, ayant revêtu un bleu de travail que j'avais emporté pour ça, je me suis dirigé vers le sud avec mon baluchon en bandoulière. J'avais dans les trente kilomètres à faire, et il fallait que je me fonde dans le paysage pour donner à penser aux gens de rencontre que j'étais du pays. Pour les autorités, françaises ou allemandes, qui auraient également pu être de rencontre, je n'avais rien préparé, la seule attitude à avoir à leur égard étant purement et simplement de les éviter. J'avais évidemment moi aussi ma part de risques à affronter, et si j'avais choisi une voie moins confortable, ça n'était pas pour ajouter des difficultés. Des cultivateurs qui m'avaient brièvement hébergé pendant les quelques jours où la Maison Hulot avait stationné dans le pays, et dont je connaissais le nom à l'époque, tenaient une ferme qui se trouvait justement de l'autre côté de la Ligne. Je pourrais encore les décrire. On ne peut plus
24 Terme de jargon militaire désignant l'infanterie. 25 Terme pudique désignant l'échange des prisonniers 24

contre les « volontaires»

du S.T.O.

naturellement, je cherchais à rejoindre leur ferme. Quelques jours, je suis devenu le fils de la famille, et tout ça n'aura pas été inutile. J'en aurai au moins tiré de quoi mettre un peu de beurre dans les épinards de mon entreprise. Un fermier proche de la Ligne, m'emmènera repérer les endroits par où passaient les patrouilles et il m'invitera même à souper chez lui en attendant la nuit. Après quoi, hospitalité oblige, je lui raconterai ma (fausse) vie, ne sachant pas, à cette époque, que je sacrifiais ainsi simplement à une coutume antique: sur la fin de son périple, et pour remercier Alkinoos, le Roi des Phéaciens son hôte, Ulysse s'identifie et dit d'où il vient et où il va... lui aussi brodant sur le thème! J'ai alors levé le siège et je suis parti dans la nuit, mais pas encore pour traverser, car si on est bien moins visible dans l'obscurité... on y voit aussi moins bien: c'est là une réalité que nombre de conspirateurs auront regretté d'avoir ignorée! Je me suis fait un trou dans une meule de paille, le plus près possible du point où j'avais prévu de passer, et j'ai attendu l'aube: l'heure fatale pour les sentinelles. Je suis passé comme une lettre à la poste. Je ne sais même plus si j'ai vu, ou entendu, passer une patrouille, avec ou sans chiens. Une chose certaine en tout cas, c'est que je n'ai pas ronflé assez fort pour en attirer une jusqu'à moi. Parce que ça, je m'en serais souvenu... Enfin, passé du bon côté de la Ligne, il me reste encore de cette folle nuit le souvenir de l'avoir terminée étendu dans une vigne pour attendre le jour et me faire une idée de l'endroit où j'étais avant d'aller plus loin. Une belle grappe de raisin noir bien mûr pendait juste à l'aplomb de ma bouche. J'ai commencé à mordre dedans sans même prendre la peine de la saisir de mes mams.

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PREMIÈRE PARTIE:

DES DÉBUTS DIFFICILES

I : MARSEILLE

LE 8 NOVEMBRE 1942 Du voyage pour me rendre à Marseille, je ne garde que deux souvenirs. L'un d'un arrêt prolongé à Limoges, sans doute pour changer de train, au cours duquel j'ai dû manoeuvrer en rasant les murs pour pénétrer dans un restaurant de la ville, parce que la veste que j'avais revêtue après avoir franchi la Ligne avait craqué dans le dos et que ça me donnait un air suspect. L'autre souvenir est celui d'un bref arrêt en gare de Montpellier: je ne m'étais jamais tant approché de la ville natale de mon père et je ne l'ai pas oublié. Par contre, je ne sais même plus comment fut mon arrivée à Marseille, ni exactement quel jour elle eut lieu, au plus tard le 7 octobre 1942, puisque mon expédition, qui fut finalement sans histoire, doit avoir duré dans les trois jours en tout. J'ai immédiatement pris mes quartiers à l'hôtel «Jules César» (tout un programme !) dans une petite rue étroite proche à la fois de la Canebière et du Boulevard Dugommier, et je me suis précipité rue d'Arcole pour établir mon contact. Je revois bien les lieux (une sorte de bureau d'affaires, je crois au premier étage) et l'homme qui m'a reçu, qui était peut-être le Philippe Seevagen dont m'avais parlé Madame Le Mée. Naturellement, ça ne se passait pas au consulat lui même. La rue d'Arcole est une petite rue courte et pas très large, située dans le coin de la rue de Paradis et du cours Pierre-Puget, en dessous de Notre Dame de la Garde. L'immeuble, qui porte le nOl, fait évidemment l'angle avec une autre rue. C'est au cours de cette première rencontre que j'ai appris que mon transfert vers l'Angleterre devait se faire en sous-marin. Dans le carré des officiers? Je n'ai pas osé demander. Je ne me rappelle plus très bien si j'eus d'autres rencontres avec Philippe Seevagen, mais je me souviens que celui-ci m'a remis cinq cents francs, le temps de tenir jusqu'au prochain sous-marin. Le moyen pouvait surprendre, et il me surprit, mais maintenant j'en suis venu à penser que pour les Britanniques, solidement implantés en Égypte et à Gibraltar, les Allemands n'étant pas encore sur la Côte-d'Azur, c'était sans doute ce qu'il y avait de moins cher, de plus sûr et de plus rapide. Il y avait aussi moyen de passer par l'Espagne, mais encore aurait-il fallu quitter ce pays, bien sûr clandestinement, sauf échange avec un sac de blé si on s'était fait prendre. Pour les Britanniques, tant qu'à avoir des mots avec des étrangers, mieux valait que ce fût avec Vichy avec qui ils en avaient déjà, qu'avec les Espagnols! Un mouillage discret par une nuit sans lune aux abords d'une paisible calanque, et le problème était réglé en un coup de sous-marin. Bien sûr tout ça ne pouvait être perpétré que par une organisation complexe, donc fragile, qu'on n'avait pas dû mettre sur pied pour de simples prisonniers, et encore moins pour des étrangers dans mon genre. Il est probable

qu'on visait surtout cette « armée de l'ombre» faite de toutes sortes d'agents et de hauts responsables de la Résistance, allant et venant entre Londres et les territoires occupés, auxquels on ajoutait les pilotes abattus en mission et récupérés par le réseau. Mais comme les arrivages ne devaient pas être journaliers, ni surtout réguliers, et qu'on ne pouvait pas non plus faire « poireauter» indéfiniment ceux qui se présentaient en nombre insuffisant, on devait compléter avec quelques pauvres hères de moindre importance, quand il restait de la place, afin de rentabiliser le voyage. Grâce donc à la recommandation de madame Le Mée, je devais profiter d'un de ces charters avant la lettre. Oui mais voilà... Le 8 novembre 1942, les Américains à qui je n'avais rien dit de mes projets, les réduisirent à néant, changeant du même coup le cours de mon destin: ce jour là, ils débarquèrent en Afrique du Nord, de concert avec les Britanniques. Leur intervention était un acte de guerre contre la France de Vichy, toujours maîtresse de nos possessions dans la région, mais aussi contre l'Allemagne visà-vis de laquelle cette opération s'inscrivait dans un vaste mouvement d'encerclement. Le débarquement ne manqua pas de déclencher chez les intéressés une série de réflexes que j'eusse préférés différents: Vichy, qui entretenait encore des relations diplomatiques avec les É.D.A, ne pouvait pas faire moins que de les rompre, ce qui provoqua le départ de mon consulat. Pour tout arranger, le Il novembre suivant, l'Allemagne, qui occupait la moitié Nord de notre pays, faisait irruption dans la moitié Sud et l'occupait aussi, sauf un bout qu'elle laissa aux Italiens. Ces derniers, qui campaient sagement sur nos frontières alpines, se répandirent alors jusqu'à la rive gauche du Rhône, et le long de la Côte-d'Azur juste avant Toulon, où mouillait une bonne partie de notre flotte qui y jouissait de l'immunité en vertu d'une clause de l'armistice. Mais le 27 novembre 1942, au mépris de la dite clause, les Allemands vinrent sournoisement s'emparer de la flotte, provoquant ainsi son tragiquement célèbre sabordage. Déçus, les Allemands laissèrent la place à leurs amis italiens et ils se retirèrent à Marseille. Et c'est ainsi, alors que je m'apprêtais moralement à affronter le rite du «five 0 'clock tea », qu'il fut décidé en haut lieu que je m'initierais à l'art subtil de la cuisson « al dente» des spaghetti. Mais j'étais quand même gagnant, notre malheureux pays restant, lui, voué au rutabaga. Pénible souvenir qui me rappelle qu'à peine débarqué à Marseille, j'avais assez vite constaté que le ravitaillement, bien qu'encore insuffisant à mes yeux, l'était tout de même bien moins qu'à Paris. J'ai encore deux photos de moi, l'une avant, l'autre après avoir traversé la Ligne: la différence est édifiante26 ! Quoi qu'il en soit, vus de mon côté, tous ces événements gravement historiques avaient un air un peu plus anecdotique, bien que pas plus réjouissant
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cf annexe 13.
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pour autant. Sortant un matin de mon hôtel, sans doute les mains dans les poches et le « bec enfariné », je ne tardai pas à apercevoir au coin d'un carrefour, des gens casqués revêtus d'un uniforme que j'avais déjà vu - bien qu'il n'ait pas été de chez nous - assis derrière une mitrailleuse et devisant paisiblement. Je connaissais bien le spectacle et les sensations qu'il procure, mais comme je ne m'attendais pas à le revoir de sitôt et ici, j'éprouvais brutalement, en supplément, l'impression amère de m'être fait« avoir comme un bleu ». Ainsi, tous les efforts que j'avais déployés pour mettre la Ligne et quelques lieues entre les Allemands et moi, avaient été inutiles. Mon exaspération difficilement contenue, je me suis précipité rue d'Arcole où, évidemment, tout le monde était parti... et je ne pouvais même pas demander aux voisins si mon contact avait laissé un mot pour moi: ça n'était pas le moment de plaisanter! Alors je suis parti les bras ballants, me demandant comment j'allais faire maintenant pour rejoindre le général de Gaulle. Tout en marchant, l'ampleur du désastre se déployait implacablement dans ma conscience effarée.

UNE RENCONTRE QUI AURAIT PU MAL TOURNER Mais enfin, en attendant il fallait vivre. J'ai trouvé, je crois assez vite, une place d'aide-cuisinier à la cantine de ce qui serait aujourd'hui un lycée technique: le Centre Velten, au 16 de la rue Bernard Dubois, près de la Porte d'Aix. Cette cantine était située au dernier étage du bâtiment, où l'on trouvait une cuisine, un réfectoire, et un dortoir pour quelques autres gâte-sauces comme moi, jeunes déracinés venus d'un peu partout. J'ai gardé le souvenir de deux d'entre eux qui furent mes amis: Roger Pujalté, dont le père était garagiste à Pantin, avec qui j'ai fait de la boxe dans une petite salle située je ne sais plus où, et un jeune juif nommé Goldnadell dont je ne sais plus ce qu'il faisait, mais qui avait une tête à avoir été étudiant. Il y avait aussi bien sûr, un chef de cuisine et son sous-chef, plus un intendant nommé Jougla, officier en disponibilité, circulant avec ses bottes et un béret à la place du képi, sans ses grades ni ses insignes, mais avec ses décorations. Le seul événement à venir émailler la triste période d'incertitude qui s'ouvrit alors pour moi, fut l'altercation que j'eus sur le cours Belzunce avec un officier italien qui marchait à ma rencontre sur le même trottoir que moi. Je situe la chose peu après ce 27 novembre qui avait vu ses compatriotes occuper Toulon. Après cette date il n'aurait pas dû y avoir tellement lieu de s'étonner de rencontrer des Italiens dans les rues de Marseille, pour eux ville voisine occupée par leurs alliés allemands. Mais il faut aussi savoir qu'à part les naturels des zones frontalières, la masse des Français, plutôt hypnotisés par les Allemands, avaient fini par oublier même que les Italiens existaient. Quant à moi, j'avais en outre sur l'estomac l'écroulement encore tout frais de mes projets. Alors, quand 31

je vis arriver cet officier italien, pour moi le premier du genre, avec sa plume au chapeau - c'était un« alpino »27-; la stupeur fit tout de suite place à une sorte de rage exaspérée qui m'aveugla. Stoppant net, je me plantais devant lui, puis, élevant ma main droite à hauteur de ma tête, le pouce bien appuyé contre la tempe, la paume face à son visage, j'agitais les autres doigts tout en poussant des hurlements de Sioux, le tout pour lui faire comprendre l'impression de ridicule que m'inspirait sa plume. Il me comprit d'ailleurs fort bien, rapidement même, et on peut sans peine imaginer la suite! L'italien vociférant et gesticulant, la formation d'un attroupement, la police accourant... Normalement l'affaire aurait dû mal tourner. Et d'autant plus sûrement, qu'au lieu de déguerpir comme j'aurais très bien pu (dû ?) le faire une fois ma démonstration faite, j'en rajoutais et je refusais même de décrocher. Alors que je n'avais pas encore perdu tout à fait mes espoirs de parvenir à rejoindre de Gaulle, au mieux j'étais partant pour atterrir dans un culde-bas se-fosse, sans gloire et probablement pour longtemps. C'est alors que la surprenante intervention de trois soldats allemands qui passaient par là, me tira des griffes de la police et me sauva de mon entêtement qui m'interdisait de céder. Ils avaient tous trois la quarantaine, et portaient le calot de la troupe ainsi que des ancres de marine dorées au col de leur veste d'uniforme vert-de-gris. J'en ai déduit qu'ils devaient être des artilleurs de la défense côtière et peut-être même des sous-officiers. Et comme toujours en ce temps-là, quand des Allemands intervenaient, le calme revint et l'attention se fixa sur eux, y compris celle de mon Italien, bien qu'officier d'ailleurs: il faut dire aussi qu'il n'était pas chez lui; à la réflexion, les Allemands non plus. Pendant que deux des Allemands se faisaient expliquer la situation par les policiers, le troisième, qui parlait un français quasiment parfait - ça n'était pas si rare - me prit à part, et, ayant rapidement compris de quoi il retournait, il finit par me convaincre de laisser tomber et de profiter de la diversion qu'ils avaient créée pour prendre le large, me poussant du reste discrètement pour me décider. Et je crois même me souvenir que, pour ça, il fit usage de quelques expressions bien de chez nous. Il m'est souvent venu par la suite de me demander ce que mon officier italien aura pensé de tout ça et pourquoi ces Allemands m'avaient sauvé la mise. Oui, pourquoi? Car les choses se sont bien passées telles que je les rapporte. J'ai fini par me dire, que vu leur âge, ces soldats allemands devaient avoir fait la guerre précédente, et que, comme beaucoup de soldats de cette époque et dans les deux camps, ce qu'ils avaient vécu avait développé chez eux une certaine tendance à la philosophie. Pour ma part, avec la propension naturelle de la jeunesse à l'égoïsme, j'avais décidé qu'ils me devaient bien ça en réparation du préjudice que leurs camarades m'avaient causé en faisant tellement peur à mon consulat qu'il avait détalé sans même me prévenir.
27 Troupes alpines italiennes. 32

LA DESTRUCTION DU VIEUX-PORT Quoi qu'il en soit, après cet incident qui doit s'être produit aux alentours de la mi-décembre 1942, le temps s'englua dans la banalité, voyant chaque jour s'amenuiser, puis s'anéantir, l'espoir que j'avais malgré tout conservé de trouver une solution de remplacement pour atteindre l'Angleterre. Plus rien alors de vraiment remarquable qui ait été en rapport avec ma détermination de me « colleter» avec l' « ennemi héréditaire », ne se produira avant les événements qui décideront de toute la suite, lesquels n'auront lieu qu'à la fin de février, en 1943. J'ai cependant le souvenir de trois épisodes un peu plus marquants dans la grisaille qui caractérisa cette période. Je ne situe pas les deux premiers avec précision dans le temps, mais ça n'a guère d'importance car ils n'ont qu'un intérêt anecdotique, contrairement au troisième. J'ai travaillé pendant un certain moment (combien?) à Aix-enProvence, comme manoeuvre ou terrassier, sur un chantier où l'on remettait en état la grande, belle et bien connue fontaine romaine qui se trouve au bout du Cours du Roi René. Je me souviens même de l'endroit où je logeais, que je pourrais sans doute retrouver si les choses n'ont pas trop changé. Il est logique de penser que l'épisode se place entre l'irruption des Allemands, qui me laissa sans relations et sans ressources, et mon entrée au Centre Velten: soit de la minovembre à début décembre 1942, au plus tard. J'ai aussi été contrebandier pendant une nuit, et là, le problème de la date est plus difficile à régler. D'une part il y a peu de chance pour que la chose ait eu lieu au cours du mois qui s'était écoulé entre mon arrivée à Marseille et celle des Allemands: je ne manquais pas encore d'argent, je n'avais pas encore de relations et il est probable que je ne cherchais pas à courir l'aventure pour le plaisir. La prudence me recommandait plutôt d'attendre sagement mon sousmarin sans me faire remarquer. D'autre part, l'arrivée des Allemands dans la contrée rendait mon entreprise plus risquée en raison du couvre-feu qu'ils apportaient toujours avec eux, sauf à admettre qu on nous ait justement fait prendre des risques, ou mieux encore que les Allemands eux-mêmes aient trempé de plus ou moins près dans la combine. Cette dernière hypothèse n'est pas si hasardeuse que d'aucuns pencheraient à le croire maintenant: il s'agissait de marché noir, sur une échelle probablement importante comme nous allons le voir, et vu la nature de la marchandise en cause, les Allemands auraient parfaitement pu être les clients! Mais ce sont là des choses qui ne me regardaient pas, que je me serais d'ailleurs bien gardé d'aller voir de trop près, et rien n'empêche que j'aie accepté de faire des heures supplémentaires pour arrondir la fin du mois en cours, alors que j'étais déjà au Centre Velten. Étant 33

logé, vêtu, nourri, blanchi, ma paye, si j'en avais une - je ne sais plus - ne devait pas être bien grasse, et, à l'époque, une nuit blanche entre deux journées de travail ne devait pas m'effrayer. Sans compter le parfum d'aventure. Tout ceci explique que je ne me rappelle plus de la date. Pour ce qui est des faits, voici ce qu'il en reste dans ma mémoire: deux ou trois garnements de mon âge et moi-même, nous avons chargé du café livré par bateau - en fraude bien sûr, signe qu'on pouvait tromper la vigilance des Allemands - dans un camion, assez grand et à essence - signe qu'il y en avait - qui nous avait transportés jusqu'à une petite crique à l'Est de Marseille, et qui nous ramena ensuite avec le café. Je n'ai pas souvenance que le voyage pour nous rendre sur les lieux ait duré tellement. Les sacs, assez ventrus et pesants, semblaient remplis de haricots, et ils arrivaient dans les ténèbres, à bord d'une sorte de grosse chaloupe qui avait dû faire plusieurs voyages. Le retour s'est fait à l'aube naissante: cela signifie que nous avons dû peiner pas mal de temps. Ça n'est pas nous qui avons déchargé le café à l'arrivée, ou, si c'est le cas, je l'ai complètement oublié, comme j'ai oublié où, quand et par qui j'avais été recruté. Mais je ne crois pas avoir rêvé le reste. Je me revois bien comptant fiévreusement mes billets, une somme que je jugeais royale, tout en me séparant de mes compagnons d'une nuit. J'ai en tête le chiffre de cinq cents francs que je ne peux plus garantir, mais il doit être proche de la réalité car je me souviens bien de l'agréable sentiment de réconfort que j'en avais tiré. Ma subsistance étant assurée par le Centre Velten, c'était de l'argent de poche à l'état pur. Évènement beaucoup plus considérable survenu au cours de cette période transitoire, j'ai été témoin d'un drame qui aura touché l'ensemble de la population marseillaise, moi compris donc, en janvier 1943: la destruction intégrale du quartier du Vieux-Port. J'avais eu le temps de bien le connaître ce quartier. Je le voyais, moi le Parisien qui venait tout juste de quitter son quartier natal, comme une autre Casbah d'Alger. Moins étendu sans doute, mais aussi mystérieux et exotique: bien sûr il vaudrait mieux demander là-dessus l'avis de celui qui aurait connu les deux. Pour m'en tenir à ce que je connais, je dirais que c'était comme la rue Mouffetard et ses quelques affluents sur l'étendue d'un quartier parisien, évidemment, dans l'état où cette rue se trouvait encore tout de suite après la guerre, non pas dans celui où elle a été portée depuis par une série de rénovations et de « réhabilitations» en tous genres. Je n'avais pas vraiment été surpris d'apprendre que notre chef de cuisine habitait le Vieux-Port: je le savais plus apte à touiller dans les marmites de Satan que dans celle d'une honnête cantine scolaire! Il est certain en effet que ce quartier était un repaire de brigands qui devait déranger les Allemands, parce qu'impossible à surveiller. Pour m'expliquer leur décision, je me suis
souvent demandé s'ils n'auraient pas sauté qu'on me passe l'expression!

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sur quelque prétexte qui se serait offert, pour réaliser un projet qu'en fait ils tenaient en réserve. Un attentat par exemple, contre un des leurs qui aurait été 34

attiré par le channe exotique du Vieux-Port comme un papillon par la lumière, et qui s'y serait aventuré sans trop réfléchir? J'ignore tout des textes plus ou moins exacts, plus ou moins nombreux, dont l'événement n'aura pas manqué d'être l'objet depuis la guerre. Je fonde mon hypothèse sur ce que j'ai vu et su à ,, l epoque 28 . L'opération fut rondement menée. Un bel exemple d'organisation allemande: la population fut évacuée manu militari, mais je ne sais plus pour quelle destination. Le quartier fut miné et les explosions s'enchaînèrent pendant plusieurs jours, peut-être une semaine. Tout sauta, intégralement. Il ne resta qu'un lit de décombres. Rien ne resta debout. Tout fut rasé. De loin on voyait s'élever des volutes de fumée.

GARDIEN DE LA PAIX STAGIAIRE Mais tout ça n'avançait pas mes affaires. Depuis que mes espoirs de gagner l'Angleterre avaient été emportés par la marée vert-de-gris venue me relancer à Marseille, je me trouvais bel et bien coincé, ne sachant que faire. Je n'avais pas de solution de rechange et je ne voyais pas comment m'y prendre pour en trouver une. À cette époque, l'idée que le commun des mortels pouvait avoir de la résistance était bien vague. Il n'y avait toujours que ces réseaux clandestins, immatériels, dont j'ai parlé, et le mot « maquis» n'évoquait encore que les bandits corses de la période romantique. Pour les gens de bonne volonté mais sans relations et non initiés comme moi, il n'y avait rien. Pas de bureau de recrutement, de porte où frapper, plus d'affiches dans les gendanneries: ENGAGEZ-VOUS! RENGAGEZ-VOUS! Alors on refusait l'inacceptable, même en privé, faute de mieux. Ça pouvait avoir un résultat en attirant l'attention de quelqu'un qui aurait déjà été dans le bain, avant celle de la police, comme ça avait attiré sur moi l'attention de madame Le Mée, et comme cela allait bientôt attirer celle du surveillant général du Centre Velten. Et puis, si rien ne venait, on manifestait de la mauvaise humeur, comme je l'avais fait avec l'officier italien, et comme j'avais déjà commencé de le faire à Paris en affectant de ne pas voir les panneaux qui obligeaient à changer de trottoir quand on passait devant un édifice occupé par les Allemands. Sauf que là il y avait toujours une sentinelle, et qu'il valait mieux ne pas en rajouter en se livrant à des démonstrations! Toute cette amertume exaspérée qui me minait, finira d'ailleurs par transpirer encore une fois, puisque par l'entremise d'un oncle de Roger Pujalté, je fus contacté par un réseau vaguement gaulliste qui organisait la prise de la station radio marseillaise en cas de débarquement dans le secteur. Mais comme à
28Le quartier du Vieux-Port de Marseille fut détruit le 24 janvier par les Allemands, en répression contre un attentat commis le 3 janvier 1943 contre une maison de tolérance fréquentée par les soldats de la Wehrmacht, l'année régulière allemande (ANDRÉKAsP!, La Deuxième Guerre Mondiale, Chronologie commentée, Paris, Perrin, 1990, p. 357). 35

cette époque-là on n'en parlait pas encore, le réseau donnait plus ou moins. Je ne suis du reste pas fâché de ne pas avoir fini dans la peau du conspirateur voué tôt ou tard à la trappe. J'avais été éclaireur: à tout prendre je préférais tomber les annes à la main, au grand air. On était déjà à la fin du mois de février. Alors, en désespoir de cause, sautant sur un appel qui se faisait à ce moment-là en direction des jeunes, j'ai pris du service dans la Police d'Étaf9 comme « gardien de la paix stagiaire ». Mon intention était de me procurer une anne, en application d'une théorie que je m'étais forgée selon laquelle, par une sorte de fatalité, ceux qui se mettent en situation irrégulière finissent toujours par rencontrer ceux qui y sont déjà. C'est bel et bien ce qui se produira, et beaucoup plus vite que ça ne m'était resté en mémoire, même si ça ne s'est pas vraiment déroulé dans les fonnes que j'avais prévues, et si, cette fois, ce ne fut pas par la faute des Américains, mais par celle des Allemands. Cet appel à s'engager dans la police tombait donc très bien: je n'avais pas encore l'expérience nécessaire pour me procurer une arme par mes propres moyens, et si en plus ça pouvait me rapporter un unifonne, je n'y voyais que des avantages. À dire vrai, maintenant je ne sais même plus si la chose fut une idée à moi ou si elle me fut suggérée par mon réseau. J'avais un cahier jaune dans lequel je prenais des notes sur la surveillance des marchés, le maintien de l'ordre dans les lieux publics, etc. Je rédigeais ces notes pendant l'instruction qu'on nous dispensait. J'ai conservé ce carnet pendant quelque chose comme trente ans, puis, bêtement, un jour, j'ai dû le jeter ou le perdre. En tout cas je ne l'ai plus. Nous faisions aussi de la culture physique dans un stade. Mais je ne sais plus si tout ça était quotidien, ni où était ce stade: ça ne devait de toute façon pas durer toute la journée car je continuais mon service au Centre Velten, lequel me laissait libre l'après-midi, vu qu'il n'y avait pas de service le soir. D'une lettre adressée à l'époque à mon père et sur laquelle je reviendrai, je peux tirer que mon séjour dans la police n'aura duré qu'une quinzaine de jours, au plus trois semaines, après quoi il fut mis brutalement fin à mon expérience dans les conditions que je rapporte ci-après. Dans cette lettre, d'ailleurs, où il me fallait bien sûr être prudent en raison de la censure toujours possible, je donne à mon engagement une explication bien plus prosaïque que celle que j'ai avancée ci-dessus: par ce moyen, je déclarais vouloir échapper à un recensement qui se mijotait, et il se trouve que ça n'était pas invraisemblable, car les Allemands, arrivés depuis peu en zone libre, s'étaient empressés d'y instaurer le S.T.O. qu'ils avaient déjà expérimenté en zone occupée. Actuellement, on doit bien pouvoir vérifier l'hypothèse en recherchant les dates de fondation de cette belle institution dans les deux zones30.Je crois plus juste de

29L'équivalent de la Police Nationale actuelle. 30 L'appel des classes 40,41 et 42 en vue du S.T.O. a été décidé le 16 février 1943 dans la zone ex-libre. En zone occupée, la mesure était active depuis octobre 1942. 36

m'en tenir à mes impressions, telles qu'elles remontent avec mes souvenirs: je n'écris pas l'Histoire, plus simplement j'écris mon histoire. À la réflexion, je pense aujourd 'hui que toutes ces raisons que j'avance vont très bien ensemble et qu'il est vain de rechercher celle qui aurait été la vraie à elle toute seule. Je cherche une arme, on m'en offre une - au moins je l'espérais - et du même coup j'échappe à un recensement qui se profile à l'horizon. Oui mais voilà... les Allemands, dont on ne peut douter qu'ils aient eu leurs propres intentions à notre égard, entreprirent de nous les faire connaître le Il mars 1943 dans l'après-midi. À I'heure dite de ce jour fatidique, nous, les jeunes stagiaires, peut-être une centaine, étions rassemblés en rangs d'oignons sur la pelouse du stade Fernand-Bouisson près du Parc Borély, pour écouter le discours d'intronisation que Monsieur l'intendant de Police devait nous faire. C'est du moins ce que nous attendions. Je me souviens encore bien de la substance dudit discours. Il nous apprenait que les autorités françaises avaient eu des difficultés avec l'autorité occupante, laquelle, à la fin de longues et pénibles négociations, avait refusé d'autoriser l'enrôlement de tous ces jeunes dans la police. «Bon!» aurons-nous pensé en notre for intérieur, « on s'arrangera autrement ». Mais Monsieur l'Intendant, qui semblait avoir entendu notre for, tout intérieur qu'il ait été, enchaîna en nous informant que la dite autorité occupante ne s'était pas pour autant désintéressée de notre sort, et qu'elle comptait, pour parer à notre déception, nous offrir un voyage en Allemagne. Même que tout était prêt et qu'il n'y avait qu'à se laisser faire! Décidément quelqu'un m'en veut. Toutes mes entreprises sont vouées à l'échec! Tels des diables sortant de leur boite au signal du metteur en scène, nous vîmes alors apparaître des feldgendarmes sur le pied de guerre, dans leur uniforme d'un vert nettement plus tendre que celui, à tout prendre plutôt terne, de la troupe, collets bruns et gradés portant hausse-col. Il y en eut rapidement tout autour de la pelouse, et, pour autant que je m'en souvienne bien, au moins aussi nombreux que nous. Il avait même été prévu que nous écririons à nos familles pour les rassurer et leur faire savoir que nous étions entre bonnes mains. Ce que nous fimes aussitôt, sur nos genoux, assis sur les gradins, et sans doute sur du papier qu'on nous aura distribué pour l'occasion. Je signale en passant que malgré le soin que mon père mettait à classer tout ce qui me concernait, à mon retour, je n'ai rien trouvé dans mes papiers qui ressemblât à une lettre de moi que je lui aurais adressée celle fois-là. l'ai dû rêver3!.

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Il est beaucoup plus probable que les autorités allemandes ont jugé inopportun de transmettre un tel courrier, n'ayant pas envie de perdre du temps à en vérifier le contenu. 37