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Itinéraire d'un petit mandarin

De
191 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 300
EAN13 : 9782296339149
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ITINÉRAIRE D'UN PETIT MANDARIN

Mémoires asiatiques Collection dirigée par Alain Forest

- Philippe

RICHER, Hanoï 1975, un diplo111ateet la réunification du Viêt-nam. - DONG SY HUA, De la Mélanésie au Viêt-11aln, itinéraire d'un colonisé devel1Ufrancophile.

- Gilbert DAVID, Chroniques secrètes d'!ndochirle (19281946) tome 1 - Le Gabaon tome 2 - La Cardinale

. .

- Robert

GENTY, UltÎ1nes secours pour Dierl Bien Phu, 1953-1954.

- TRINH DINH KHAI, Décolonisation, au Viêt Nan1. Un avocat témoigne, Me Trin Dirlh ThaD. - Guy LACAM, Un banquier au Yurlflan dal1s les années trente.
- KEN KHUN, De la dictature des.Khlners rouges à l'occupation vÎetnan1Îenne. Can1bodge, 1975-1979. - Justin GODART, Rapport de n'lissÎon el'l IndochiT1e, 1er janvier -1 er mars 1937. Présenté par F. Bilange, C. Fourniau et A. Ruscio.

- Joseph CHEVALLIER, (1901 - 1903).

Lettres du Tonkin et du Laos

- Alex MOORE, Un Alnéricain au Laos aux débuts de l'aide alnéricaine (1954 - 1957).
@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5338-4

M. LÊ HW THO

ITINÉRAIRE

D'UN PETIT MANDARIN
Juin 1940

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

PREFACE
par le Colonel CER Maurice RIVES écrivain, historien

Au moment où l'auteur de cet ouvrage décidait de se fixer en France, je partais pour ce que l'on nommait alors l'Indochine Française, région où j'allais séjourner de nombreuses années. Ainsi, ayant tous les deux bénéficié, à quinze mille kilomètres de distance, de l'enseignement prodigué dans les établissements secondaires de la IIIème République, nous échangions en quelque sorte nos pays d'origine. Venant d'une Europe ruinée par un long conflit et vivant désormais dans les campagnes cochinchinoises et les rizières tonkinoises, je fus de prime abord séduit par la beauté des paysages, l'harmonie des couleurs, l'immensité des fleuves et surpris par l'importance du travail effectué par les français en ces lointaines contrées. Très vite, le spectacle quotidien d'une population affairée, industrieuse, soumise de tout temps aux lois du ciel et de la terre m'inspira respect et estime. Je pressentais en elle un inébranlable attachement au sol de la patrie annamite et, en observant ses rites ancestraux, j'appréciais les manifestations d'une très ancienne civilisation. Cependant à la fin de mon itinéraire de petit "linh tây" (1), et en dépit de mes efforts, il me fallut constater que j'étais passé à côté de l'âme viêtnamienne et que je n'avais pas réussi à la comprendre. Peut-être m'avait-il manqué une Madeleine pour me la révéler dans toute sa complexité. Certes à cette époque, les évènements tragiques, qui désolaient la péninsule, étaient peu propices à une telle 7

approche. En tout cas, n'ayant pu accéder aux subtilités de la culture annamite, la Pagode des Quatre Colonnes n'avait pas joué pour moi le même rôle que le Château d'Amboise du Petit Mandarin et, en déambulant dans les Ruines de Son Tây, je n'avais pas trouvé les mêmes satisfactions qu'il avait découvertes rue Saint Thomas d'Aquin en Avignon. En outre, ignorant à peu près tout de la glorieuse histoire du Dai Viêt (2), je n'avais pu considérer les deux soeurs Trung (3) comme ma Jeanne d'Arc, Tran Hung Dao(3) comme Napoléon et voir en Lê Lai (3) le précurseur du Général de Gaulle. A la lueur du passé, ce constat d'échec peut être maintenant transposé au niveau des nations française et viêtnamienne si proches intellectuellement. Nul doute que, si elles s'étaient mieux comprises au cours de leur histoire commune, des évènements sanglants auraient pu être évités. Quant à moi, après un long voyage, "revenu plein d'usage et de raison", j'aurais pu faire mon profit des paroles du sage Lao tseu qui disait: "Immobilité. Patience. Laisse faire. Tout se fera". En effet, au soir de ma vie, en parcourant l'ouvrage de LÊ THO, l'âme viêtnamienne, si pudique et si lente à s'extérioriser, s'est enfin entrouverte à moi. Les épreuves subies par celui que ses camarades appelaient cérémonieusement avec un peu de malice CÂU ÂM (4) - malice si révélatrice de sa riche personnalité, ont eu pour cadre une France en proie aux évènements les plus tragiques de sa longue histoire. Au fil des pages, le lecteur partage ses peines, ses révoltes, ses espoirs et l'accompagne d'Oissel à Avignon. Arrivé au terme du récit, il ressent une joie émerveillée en découvrant que sa belle histoire d'amour avec une Madeleine, incarnant la France, a une heureuse fin. 8

Le sort misérable des ouvriers indochinois, qui comme leurs pères en 1914-1918 étaient venus avec bonne volonté travailler pour le succès d'une guerre qui ne les concernait que de loin, entraîne la commisération et le remords. Ballottés à travers un pays meurtri et occupé qui, pour eux enfants de la rizière était incompréhensible, loin de l'autel de leurs ancêtres, sans nouvelles de leurs familles. Certains d'entre eux, au cours de l'été 1944, ont combattu avec courage lors de la libération de la métropole. D'autres ont dû attendre dix ans pour retrouver un pays natal ravagé par les hostilités. L'existence de ces hommes faméliques, déguenillés et malgré tout ingénieux et pleins d'espoir, est longtemps restée ignorée de l'opinion publique. Le livre répare donc un injuste oubli. Les souffrances de ces exilés et les humiliations qu'ils ont parfois subies interpellent notre conscience. Peut-être ont-ils pensé en leur for intérieur comme leurs compatriotes demeurés au pays: "Nous aimons la France, mais pas certains français" . Que Lê Tho trouve ici l'expression de ma vive reconnaissance pour m'avoir mieux fait comprendre et aimer le peuple viêtnamien. Tous deux, revenus de bien des épreuves, nous ne pouvons maintenant qu'approuver cette vieille sentence du pays d'Annam: THÊM BAN, ~ ~ N BuT THU, ayons davantage d'amis, et moins d'ennemis. Maurice RIVES
(1) (2) (3) (4) Soldat français Grande Patrie Viêt Héros légendaires de I'histoire d'Annam Petit Mandarin

9

Si je vous raconte aujourd 'hui cette histoire, c'est pour rendre hommage aux Travailleurs Indochinois, mis au service de la France durant la dernière guerre mondiale.

Pour beaucoup, ressasser les faits qui se sont passés il y a cinquante ans relève de la fantaisie la plus folle.

Mais, même si mes souvenirs s'estompent avec le temps, je me devais de consacrer quelques moments à ceux qui ont été mes amis et qui ont laissé leurs âmes sur le sol de France.

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Je ne me rappelle plus la date exacte du départ d'Oissel (Seine Maritime) près de Rouen, pour entreprendre la "Longue Marche" de mon exode sur les routes de France avec la 35ème Compagnie des Travailleurs Indochinois, dans les premiers jours ensoleillés de Juin 1940, en direction du Sud. Je ne me souviens pas non plus de la durée, ni de l'itinéraire emprunté par notre errance à pied depuis Oissel jusqu'à Tours (Indre et Loire). J'ai dix-neuf ans. Ma présence en France date à peine de deux mois et demi. La 35ème Compagnie des Travailleurs Indochinois est à Oissel depuis deux mois environ. Nous sommes affectés à la Poudrerie Kuhlmann. L'effectif de la compagnie comprend deux cent cinquante hommes, répartis en huit groupes de trente, placés sous la responsabilité d'un interprète parlant français. Les dix restants, cuisiniers ou magasiniers, sont à la disposition de l'adjudant de l'ordinaire. Je suis l'interprète qui porte le numéro matricule ZAN 508 (les lettres indiquent la province d'origine). Il

Bien que nous soyons des Travailleurs Civils, nous appartenons à l'Organisation para-militaire de la M.O.I (Main d'Oeuvre Indigène Coloniale de la France) qui dépend de la tutelle du Ministère des Colonies. Nous sommes pris en charge par deux vieux officiers français repêchés dans leur profonde retraite: un capitaine et un lieutenant qui sont, respectivement, le commandant de la compagnie et son adjoint. Un sergent comptable et un adjudant pour l'ordinaire complètent l'équipe de commandement. Nous constituons une main-d'oeuvre de remplacement. Les ouvriers français valides ont été mobilisés au front. Le travail à la poudrerie demeure, pour nos hommes, l'image même de l'enfer malgré la durée relativement courte de deux mois. D'origine paysanne, ils acceptent très mal d'être rivés face aux bancs de poudre jaune toxique, ainsi que le système des "Trois Huit". C'est la galère! Le contact avec cette poudre redoutable provoque de l'eczéma, des nausées, coupe l'appétit, rend insomniaque. Le travail de nuit, ajouté au décalage horaire, fatigue l'organisme, perturbe le moral, sans compter la peur d'être bombardé dans cette poudrière. A choisir, les hommes auraient préféré s'engager dans les unités combattantes. Je garde encore en mémoire l'image émouvante de la dernière réunion dans le bureau du commandant à Oissel, le jour de la défaite. Cet ancien officier de la Coloniale, sévère, hautain, qui nous traitait avec mépris et brutalité, se métamorphosa en un vieux pantin aux ressorts brisés. Lui, qui d'habitude ponctuait son discours de quelques mots viêtnamiens pour nous impressionner et affirmer son 12

autorité, ne parvenait même plus à prendre la parole. Ce jour-là, ses paroles, transformées en grosses larmes, coulaient honteusement dans les profonds sillons de ses joues fripées. Nous assistions silencieux à cette scène, quasi tragicomique à nos yeux, en nous délectant secrètement de sa détresse, de son humiliation: nous tenions enfm notre revanche! Nous sommes loin de partager son malheur, sa peine, sa douleur. La défaite ne nous concerne pas. Cette guerre ne fut jamais la nôtre. Nous nous demandons: pourquoi sommes-nous là, à quinze mille kilomètres de chez nous, au milieu de cette déflagration? Nous ne savons pas qui est Hitler. Nous n'avons jamais vu d'allemands. Où se trouve donc l'Allemagne? Nous ne connaissons ni le nom du Président de la République Française, ni celui du Président du Conseil Français. Nous ignorons le nom du Généralissime, Commandant du Corps d'Armée de France. Où se situe le Front? Comment l'invincible Armée Française a-t-elle été défaite si rapidement? Personne n'est là pour nous donner des réponses. Peu importe, les hommes de la compagnie sont heureux, non de la défaite mais de la fin de la guerre. Ils ne retourneront plus à la poudrerie. Déjà, ils entrevoient l'heureuse perspective du retour dans leur village. Ils ont hâte de revoir leurs familles, leurs femmes, leurs enfants, leurs rizières... Le commandant retrouve sa voix. Il nous intime l'ordre de nous tenir prêts pour l'évacuation vers le Sud. En levant la séance, il nous confie amicalement que le gouvernement français va se replier à Tours pour 13

organiser une nouvelle ligne de défense. Nous ne le reverrons jamais plus. Le petit Etat-Major de notre compagnie nous quitte à l'anglaise à la tombée de la nuit avec l'unique camion de service, emportant la moitié de la réserve alimentaire du magasin. Nous voilà laissés pour compte sans autre forme de procès. Le désir de rejoindre au plus tôt leur famille, la peur de se faire cueillir par l'armée allemande en notre compagnie, le désarroi de la défaite font oublier à ces quatre officiers, sous-officiers leur honneur et leur devoir envers nous, sujets français venus de l'autre bord des océans pour servir la France malgré nous. Nous nous retrouvons huit interprètes, chargés de prendre en main le destin de la compagnie. Il n'y a ni à réfléchir, ni à paniquer: nous devons quitter la ville pour échapper à l'armée allemande . Avant d'abandonner, sans regrets et sans larmes, notre cantonnement qui, en l'occurrence est le Foyer Municipal de la ville d'Oissel, nous distribuons aux hommes le reste des provisions du magasin: boîtes de "singe", de sardines, riz, fruits secs, sucre, biscuits... sous l'oeil attentif et bienveillant du vieux concierge du foyer. Celuici s'indigne avec colère de la fuite scandaleuse, de la trahison de nos officiers français. - Ces lâches méritent le Conseil de Guerre, clame-t-il bien fort. En nous souhaitant bonne chance pour la route, il nous donne un conseil, qui s'avère bien précieux par la suite pendant notre marche vers le Sud. - N'oubliez pas que vous portez l'uniforme français. Partout où vous passez, demandez au maire de vous ravitailler et de vous héberger. Sur le chemin de l'exode, dans un pays inconnu, 14

privés de commandement, de directives, livrés à nousmêmes, nous sommes déboussolés mais nullement désespérés. Il est juste de dire que nous sommes insouciants. Nous ne possédons pas de carte pour nous situer et nous orienter. D'un commun accord, après discussion entre les "Huit", nous prenons joyeusement la décision de suivre la même direction que les réfugiés français sous le soleil resplendissant. Notre souci, à la tombée de la nuit, est de trouver un toit pour nous abriter: une grange, un hangar, un dépôt, un préau d'école, font notre affaire. L'important est de rester ensemble, bien groupés. J'avoue humblement que je suis incapable de pointer correctement les quatre points cardinaux en me fiant au soleil. C'est pour moi un mystère jamais élucidé. Je suis doté, sans me vanter, d'un grand sens d'orientation. Je ne me perds jamais nulle part; Peu importe où se trouve le Nord. Dans mon pays, je vis en ville. Pour me rendre dans une autre ville, pour aller me baigner au bord de la mer, pour aller embrasser ma grand-mère à la campagne, je me contente de prendre le train ou le bus en acquittant le prix du billet et je fais entière confiance aux conducteurs. Je ne me pose pas de questions pour savoir si ces destinations se trouvent au Nord ou à l'Ouest. C'est l'affaire des paysans qui vivent en osmose avec la nature. Pour cela, je les admire profondément. Nous sommes presque heureux de nous promener sur les routes fleuries, ensoleillées de France, comme des touristes qui parcourent et découvrent un merveilleux pays dans ses profondeurs. Le vieil adage, qui dit que le voyage (à pied) forme la jeunesse, se justifie ici pleinement. A ce sujet, je suis un adepte inconditionnel du cher J.J. Rousseau. Le ciel est bleu. Le soleil 15

resplendit en ce début de Juin, malgré quelques colonnes de fumée noire qui, provenant du sabotage des dépôts d'essence ou de munitions, obscurcissent un coin du ciel. Le paysage de Normandie et du Centre est splendide et étrangement exotique pour nous qui venons des Antipodes. Des collines entières de pommiers en fleurs immenses taches blanches et roses sur le fond vert tendre de l'herbe offrent le spectacle d'une beauté exceptionnelle et féerique de mon premier printemps de France, un printemps de guerre, inoubliable comme un premier amour. L'immensité des champs de blé, les belles et généreuses forêts forcent l'admiration et l'envie de mes compagnons qui sont tous de bons paysans. Ils remarquent que leurs collègues français vont aux champs en chaussures, les pieds au sec. Ils apprécient, à l'envi, les grands espaces verts des pâturages et les nombreux troupeaux de bêtes de belle taille. Ils ouvrent bien grand leurs petits yeux pour tout détailler et tout enregistrer dans leur mémoire. Ils auront tant de choses à raconter au retour dans leur village. Ils sont conscients de vivre une expérience unique, une aventure extraordinaire sans bourse délier. La beauté, la richesse, l'architecture des monuments des villes, le nombre des usines, les installations portuaires, la circulation intense des automobiles, le haut niveau et le mode de vie des français prouvent que la France est une grande puissance et que sa population nage dans le bonheur et dans la prospérité. Ils se posent la même question: - Comment un tel pays peut-il connaître la défaite? Et de conclure avec le bon sens coutumier des gens de 16

la terre: - Ce pays est trop riche, trop heureux. Il attire la convoitise féroce des pays voisins. D'où la cause de la guerre! L'heure d'été est pour nous un autre sujet d'étonnement. L'horloge de l'église marque neuf heures dans les derniers rayons du soir et le soleil est encore au-dessus de la ligne d'horizon. Sous les tropiques, le soleil se couche fidèlement sur les rizières boueuses et brûlantes à 18 heures 30, pile. - Où se situe la vérité dans la nature? se demandent mes compagnons. Nous frayons notre chemin au milieu des réfugiés hétéroclites, tristes, résignés, marchant en rangs serrés, se dirigeant dans le même sens qui est, à ne pas douter, le Sud. Il y a du monde sur toutes les routes. On dirait que la France entière est de sortie. Des familles entassent leurs enfants, leurs meubles sur des charrettes, d'autres moins bien lotis transportent leur maigre fortune dans des landaus branlants. Les riches, en voiture, s'impatientent, klaxonnent, pestent contre l'embouteillage inextricable. La plupart des gens n'ont que leur ballot sur le dos ou des valises au bout des bras, traînant femmes et enfants derrière eux. Il y aussi quelques rares petits paysans qui poussent veaux et vaches devant eux en blasphémant bruyamment contre tous les Dieux de la terre. Tout ce monde semble obéir à un ordre secret: direction du Sud; mais visiblement personne ne connaît la finalité de cette fuite en avant. Rage et désespoir se lisent sur tous les visages. Notre présence insolite au milieu de cette foule 17

désemparée ne semble étonner personne. Tous les français savent que le soleil ne se couche jamais sur l'Empire Colonial Français. Dans les circonstances présentes, nous sentons ces gens sournoisement honteux et humiliés de nous offrir le piteux spectacle de la débâcle. Ils ne peuvent comprendre la défaite subite de l'armée française, l'effondrement du gouvernement de la France et l'anéantissement brutal de leurs valeurs fondamentales. Le ciel semble être tombé sur leur tête! Dans cette triste assemblée mouvante, nous sommes les deux cent cinquante Sujets Français d'Outre Mer qui, exceptionnellement, apprécient la joie de la marche dans la douceur du temps printanier de Juin 1940. Nous jouissons tranquillement des bons moments présents sans nous demander de quoi demain sera fait! Puisque le salut se trouve dans le Sud, allons-y gaiement. Nous nous laissons guider par notre Karma.

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Juin 1940 nous écrase de chaleur. Nous marchons. Nous marchons toujours, sachant instinctivement que cela ne pourra durer indéfiniment. Quelle que soit l'issue, elle ne nous préoccupe pas trop. Nous vivons comme dans un rêve du petit matin. Nous marchons en groupe, sans ordre apparent, sans bruit. La chance semble être avec nous puisqu'il n'y a ni retardataires, ni malades. Les provisions ne nous manquent pas. A la croisée de certains chemins des amoncellements de fusils brisés, de casques de fer se mêlent avec des uniformes kaki abandonnés et des restes de livrets militaires calcinés. Tout cela nous rappelle que la guerre nous poursuit quelque part, alors que les affiches "nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts" fleurissent encore sur les murs. Je suis promu porte-parole de la compagnie pour solliciter l'aide des autorités locales pour le ravitaillement et pour I'hébergement. Partout, nous sommes bien reçus et nous obtenons toujours des provisions suffisantes: du pain frais et des boîtes de conserve de pâté, de rillettes, de sardines. 19