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J'ai échappé aux Nazis

De
238 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1993
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EAN13 : 9782296275911
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J'AI ÉCHAPPÉ AUX NAZIS

@ L'Harmattan,
ISBN: 2

1993

- 7384-1812-0

René Brivet

J'AI ÉCHAPPÉ AUX NAZIS
Journal d'un jeune alsacien aux trois quarts juif
20 juin 1940 - 10 septenlbre 1944

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

- J'ai vécu.

- Qu'avez-vousfait

pendant la Terreur?

Sieyès

AV ANT PROPOS

Encore des carnets de guerre après 50 ans? Il y a actuellement un renouveau d'intérêt pour ces publications. Ce sont généralement des livres d'écrivains de métier ou d'hommes connus ayant joué un rôle dans la guerre ou dans la résistance. Pour la plupart, ce sont des livres de souvenirs souvent écrits longtemps seulement l'événement. Si les carnets proposés ici d'un auteur non connu peuvent présenter un intérêt, c'est qu'il s'agit de notes prises sur le vif, au cours même du drame, et alors qu'on ne savait pas quelle en serait l'issue. Elles reflètent les angoisses, les doutes du moment, elles nous replacent dans le moment même. Ni la personne de l'auteur ni l'histoire qu'il a vécue n'offrent un intérêt particulier. Le but recherché en publiant ces notes retrouvées des années après la guerre, c'est de faire revivre ce qui a été - avec des variantes, avec trop souvent hélas, une autre fin aussi - l'expérience de beaucoup d'autres, et d'essayer de rendre l'atmosphère de ces années troubles. La partie purement personnelle des carnets, celle qui concerne la vie intime de l'auteur, ses enthousiasmes, ses déceptions, a été coupée, il n'a été maintenu que ce qui était indispensable pour la compréhension du récit. L'aventure personnelle de l'auteur y perd peut-être en couleur, le côté documentaire du récit en revanche, comme on le souhaite, y gagnera. Les historiens, un jour, feront la synthèse de ces expériences personnelles. Les notes sont authentiques, les originaux des carnets en témoignent. N'ayant pas été destinées à être publiées, ce sont des notes rédigées sans aucune recherche de style, souvent à la hâte sous la pression des événements. Il y a des répétitions, des redites, des jugements sommaires que l'auteur ne prendrait plus à son compte aujourd'hui. Dans leur sincérité absolue, elles portent témoignage d'une époque exceptionnelle dont le souvenir reste gravé dans nos coeurs.

PREMIERE

PARTIE

VANNES
20 juin 1940 - 5 août 1940

VANNES, C.O.A.H. n° 11, QUARTIER FOCH G.S. EOR (1) I eudi, 20 juin 1940 Journée d'attente. Depuis deux jours nous attendons. L'alerte d'avant-hier était une fausse alerte, personne n'est parti se «bagarrer ». Nous avons rentré les canons, nous les avons déclavetés, puis remontés à nouveau. Hier, les Allemands étaient signalés à Rennes, aujourd'hui on les signale à Nantes. Mais jusqu'ici, aucun Allemand ne s'est encore montré à Vannes. Le quartier est toujours en effervescence, la garde est doublée; avant-hier soir, notre brigade était de «garde de renforcement ». Jusqu'à 23 heures, des groupes de soldats se sont pressés contre la grille et ont demandé à sortir. Pour eux, la guerre était finie. Depuis hier, tout est redevenu calme, ou à peu près, nous savons que nous ne nous battrons pas. On confirme que la Place a donné sa parole: il n'y aura pas de résistance. On nous a distribué nos plaques d'identité... L'avance des Allemands continue, foudrovante. Il n'y a plus de communiqués réguliers, mais Lyon serait pris, l'armée des Alpes tournée, la ligne Maginot coupée. Ici, dans l'Ouest, les chars allemands sont
(1)
«

Groupe spécial Elèves officiers

de réserve».

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devant Cherbourg et foncent de Rennes sur SaintMalo. Ce matin, Nantes... La radio de Londres annonce que les pourparlers d'armistice ont commencé. Vendredi après-midi, 21 juin 1940 Toujours l'attente. C'est l'été aujourd'hui, été 1940! Il restera dans la mémoire des hommes. Toujours aucun Allemand à Vannes, mais nous ne serons pas oubliés. Ce matin, on a annoncé qu' « ils» avaient dépassé Nantes en direction de la Vendée: Il paraît qu'entre Paris et Rennes, les trains recommencent à circuler normalement. De plus en plus ahurissant, incroyable ce qui se passe! Nous ne savons toujours pas ce que l'on fera de nous. Aucune nouvelle sur les négociations en cours, nous savons simplement qu'elles sont engagées. En attendant, on se bat toujours: Bordeaux aurait été bombardé et le gouvernement obligé de quitter la ville. Ici, nous nous traînons à longueur de journée sans rien faire. Plus aucun cours, plus aucune occupation, sauf la garde de temps en temps. Après l'excès de travail, l'excès contraire. Nous nous traînons sur les lits, nous jouons aux cartes, aux échecs. Même la discipline se relâche. Dans le quartier, il ne reste que notre G.S. comme corps à peu près solide. On voulait nous faire faire du cheval, mais les chevaux avaient été vendus aux paysans entre temps. On liquide. On nous a distribué les stocks de chaussures, les chemises en «rab». Et toujours cette incertitude qui nous hante! Pour moi, l'inquiétude: où aller sans argent liquide? Depuis mardi, plus de banque à Vannes...

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Samedi, 22 juin après-midi Situation toujours identique. Hier soir, les premiers Allemands ont fait leur apparition: quelques gradés et soldats à moto qui sont allés très poliment saluer le Général commandant la Place ainsi que le Préfet, en « prenant possession de la ville de Vannes ». Ils sont repartis ensuite pour Nantes. Le drapeau blanc a été hissé sur Saint-Paterne. Ce matin, de bonne heure, nous avons vu passer devant la caserne deux colonnes de motocyclistes, et tout à l'heure, un gros bombardier à croix de fer a tournoyé au-dessus du quartier. C'est tout jusqu'à présent. On dit qu'en ville il y aurait des patrouilles qui circulent, quelques automitrailleuses. Le quartier est consigné, les soldats, s'ils veulent aller en ville, doivent posséder un ordre de mission précis sinon ils se font arrêter. Les officiers peuvent sortir librement. Le poste de police est désarmé. Ce matin, un officier allemand est venu s'assurer que les fusils n'étaient pas chargés, après cette visite on les a retirés. Les officiers n'ont plus leur revolver. L'officier allemand, en se présentant, aurait tendu la main au capitaine commandant le poste. Nos canons sont toujours dans la cour, les munitions et les fusils dans les magasins. Et la guerre non plus n'est pas finie... On rapporte ce mot des Allemands:
« il n'existe qu'un exemple d'une débâcle pareille dans

l'histoire: celle de la Prusse en 1806 après Iéna ». Les plénipotentiaires français ont été reçus hier par le chancelier Hitler, mais aux nouvelles de midi trente, encore aucune précision. Nous serons sans doute fixés aux nouvelles de ce soir. Pour nous ici à la caserne, le « règlement provisoire actuel» reste valable jusqu'à

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1940-1945 d'autres ins-

demain midi. Ensuite, on nous donnerait tructions. Attendons...

Dimanche matin, 23 juin 1940 10 heures allemandes, j'écris au lit. Nous avons pris la garde cette nuit et toute la chambrée dort. Dehors il pleut, sans arrêt, comme cette nuit où la pluie n'a pas cessé un seul instant. Temps triste, accablant, que nous n'avons pas connu depuis que nous sommes à Vannes. Les nuages touchent le toit d~ la caserne. La Bretagne est aux mains des Allemands. Depuis hier soir, sur la route de Rennes qui longe le quartier, c'est un trafic ininterrompu d'hommes et surtout de matériel. Devant notre caserne et celle des chars à côté, quatre sentinelles font les cent pas, baïonnette au canon, grenade à la ceinture. Toute la nuit ils ont martelé le pavé de leur lourd pas cadencé en tapant

du talon

«

à l'allemande ». En face d'eux, devant notre

guérite, nous avons fait les cent pas «à la française », nous nous sommes croisés en nous ignorant: eux étaient armés, nous les mains derrière le dos. Nous sommes prisonniers! Jusqu'ici on n'a pas touché à la caserne, aucun Allemand n'est encore entré. D'après les bruits qui circulent, le quartier doit être évacué avant demain soir. Les hommes originaires du Morbihan seraient renvoyés aujourd'hui encore chez eux. Et nous? Je me méfie, l'armistice n'est toujours pas signé... Comme je les reconnais, ces têtes au visage dur, sans finesse, têtes primaires de Prussiens, de Saxons! L'énorme casque, la lourde capote grise, le long fusil menaçant tombant jusqu'à terre! Des Allemands en Bretagne, chose tellement inouïe et invraisemblable qu'on croit faire un mauvais rêve. Hier en-

DE GUERRE 1940-1945 17 core, je n'avais pas compris réellement ce que cela signifiait. Il a fallu la présence physique du soldat allemand martelant les routes de France. Ou'allonsnous devenir? Il n'y a plus d'armée française, plus de France... Je n'ai pas pris les nouvelles hier soir, on dit que les pourparlers d'armistice n'auraient pas abouti.
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Lundi, 24 juin 1940 Depuis hier soir les événements se précipitent. On commence à connaître les conditions de l'armistice: occupation de la moitié de la France, livraison de la flotte, livraison de l'aviation, d'une partie de l'encaisse-or, démobilisation. Ce n'est pas un armistice, c'est une capitulation! Jusqu'ici ce ne sont encore que des bruits, des rumeurs, rien n'est confirmé, une seule chose est certaine: l'armistice est signé. Il entrerait en vigueur aussitôt après la signature d'un accord analogue avec l'Italie. Ce n'est pas tout! Churchill vient de prononcer un discours: le gouvernement anglais ne reconnaît pas l'armistice, il lance un appel au peuple français, il lui demande de désavouer le gouvernement de Bordeaux. Un deuxième gouvernement français se forme à Londres, la France sera une autre Pologne! Oue deviendrons-nous dans to\:'t cela, nous les captifs, les otages des Allemands? Les colonies ont déclaré qu'elles continueraient à se battre, qu'elles n'exécuteraient pas les ordres du gouvernement de Bordeaux. La flotte et l'aviation en ~~eront autant, c'est certain. Mais le gouvernement de Bordeaux est-il sincère? Il vient de destituer le Général de Gaulle, il proteste contre le discours de Churchill, il proclame qu'il a agi en toute liberté et que les clauses de l'armistice ne sont pas contraires à la dignité

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et à l'honneur de la France. Monsieur Pierre Laval et Monsieur Marquet font partie, depuis hier, du gouvernement. Ces hommes sont tout de même une garantie! Où est la vérité? Ne fallait-il pas cesser la lutte? essayer de rester en dehors de toutes les compétitions et refaire la France en silence, dans l'oubli dans les années qui viennent? Et pourtant... Depuis ce matin, nous n'avons plus le droit de circuler dans la cour ou de former des groupes, «afin d'éviter des manifestations ». A partir d'aujourd'hui encore, nous aurons à saluer tous les officiers et sous-officiers allemands. Cela commence... Mardi matin, 25 juin 1940 Une grande journée devant nous, peut-être est-ce pour la dernière fois que je pourrai prendre des notes dans ce carnet. Nous avons été réveillés en sursaut, ce matin, il fallait immédiatement préparer nos paquetages, départ ce matin même encore pour un camp. Depuis, il y a eu des précisions. Nous ne partirons finalement qu'à deux heures cet après-midi. Le camp se trouve à 70 kilomètres d'ici. Camp de concentration ? Camps de démobilisation? Nous ne savons rien. Heureusement, j'ai de nouveau un peu d'argent sur moi. J'ai pu sortir en ville hier et passer à la banque. Mercredi, 26 juin 1940, 8 heures allemal'zdes Je continue ce matin, mercredi, à l'Arsenal. Tou-

jours à Vannes, après une journée

«

mémorable ». Hier

matin, au moment où je prenais mes notes, on a sonné l'appel, c'était le départ pour tout de suite: 11 heures au lieu de 14 heures. Départ lamentable, véritable exode: 2 000 à 3000 hommes, tout l'effectif du quartier Foch, nos officiers à côté de nous, sauf notre

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capitaine Vandenbrouke qui restait encore au quartier, probablement pour liquider les affaires courantes. Il avait les larmes aux yeux, lui si rigide, si impassible d'habitude, en nous voyant partir son G.S.! Spectacle navrant, tout le monde avait raflé et emporté ce qu'il pouvait, et au moment du départ encore, dans la cour, on nous distribuait des quarts, du papier à lettre, des biscuits, des cartes postales, afin de liquider les stocks. Les jours précédents déjà on avait vidé les magasins, chacun pouvait prendre à volonté, sans aucun contrôle, chaussures, culottes, chemises. Liquidation - liquidation de la France! Qu1allonsnous devenir?... Les Allemands, de leur côté, ne perdent pas de temps. Hier, à la gare, il y avait un train complet direction Allemagne, plein de machines-outils encore montées sur bâti, et ici, à l'Arsenal, il ne reste plus une seule machine. Les salles sont vides, on en a fait des dortoirs de camp de concentration. Mais j'anticipe... Notre propre matériel, nos beaux 75, les tanks de la caserne à côté, nos fusils, mousquetons, munitions, tout cela a été livré comme le reste et servira désormais contre nous. L'Allemagne se renfloue avec l'immense appareil militaire de la France, avec les stocks accumulés, les installations créées à quel prix! Comme en Tchécoslovaquie l'année dernière, l'Allemagne, ici en France, aura fait une magnifique opération! A la gare, plusieurs trains de marchandises nous attendaient, chaque train composé d'environ 50 à 55 voitures, et tout le flot de nos 5 000 à

-

6000

«

prisonniers libres» (il y avait une autre caserne

en plus de la nôtre), s'est déversé dans les voitures. Nous étions assez bien installés, il y avait de la place, de l'air, et, une fois les fatigues du départ oubliées; le voyage fut beau et assez intéressant. Je n'oublierai

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pas l'accueil de Ploermel, petite ville à 40 ou SO kilomètres d'ici, où le train s'est arrêté pendant une demiheure et où toute la population est accourue pour nous apporter cidre, vin, chocolat, tartines de pâté, de beurre, sans accepter le moindre paiement. Les Allemands chargés de notre surveillance n'en revenaient pas et ouvraient de grands yeux devant ce beau pain blanc, le bon beurre jaune, et cet empressement de la population pour ses soldats français. Des paquets entiers de chocolat furent ouverts devant nous et les tablettes distribuées à qui en voulait, qui en demandait, tout cela gratuitement. La surveillance des Allemands n'était, du reste, pas bien stricte, et si on avait voulu... Maintenant que j'écris tout cela, j'ai des regrets car il y avait bien d'autres occasions encore, je n'avais qu'à abandonner mon paquetage: mes papiers, mon carnet, le stylo, mon argent - tout cela je l'avais dans mes poches, le reste importait peu. Une heure après Ploermel, nous sommes arrivés à destination: GUER ou GUET? à 3 ou 4 kilomètres du camp. Un autre train plein de «clients» y stationnait déjà, et tout ce monde attendait. C'est ce que nous avons fait à notre tour pendant une heure ou deux, en nous promenant sur le quai, et en bavardant avec les Allemands. Là encore toutes les occasions de s'échapper, si seulement on avait osé, ou simplement voulu... Mais c'était toujours la même question: sommes-nous des prisonniers, ou sommes-nous «en démobilisation », comme on nous l'affirmait, et envoyés temporairement dans un camp afin de faciliter la démobilisation? Tout confirmait cette dernière hypothèse: la surveillance des Allemands comme pour la forme seulement, leur ton vis-à-vis de nous, l'armistice entré en vigueur entre temps. Prendre la

21 fuite, c'était déserter. Personne ne sait rien, tout le monde s'interroge, mais ce matin je me fais le reproche de n'avoir pas saisi l'occasion. On connaît trop la méthode allemande: les petites doses au début, de plus en plus fort ensuite. J'ai assisté ce matin à une conversation entre un Feldwebel et deux soldats. Le Feldwebel avait tout au plus vingt ans, mais quel ton, quelle morgue! Et ce claquement de talons des soldats à chaque réponse, c'était ridicule! C'est bien l'Allemagne de toujours, si c'est cela qu'on nous réserve... J'en reviens à notre attente sur le quai de la gare desservant le camp. A 7 heures du soir, on nous annonçait que le camp était plein et qu'il n'y avait plus de place pour nous. On nous renvoyait à Vannes. Au retour, même accueil de Ploermel, plus chaleureux même encore qu'à l'aller. A 11 heures, nous étions de retour à Vannes. Pendant la dernière partie du voyage, j'étais assis à côté de la porte ouverte de notre wagon, et dans le soir qui tombait lentement se profilaient, par-ci, par-là, des fermes isolées. Il y a peu de villages sur le parcours. Dans toutes les fermes, on sortait ou on ouvrait les fenêtres pour nous voir passer et pour nous saluer de la main. A Vannes, Je beau rêve était fini, comme étaient finies les chansons des soldats qui avaient accompagné tout notre v.:>yage et m'avaient si violemment ému. Nous retrouvions les Allemands venus nous « cueillir» à notre descente du train et qui, cette fois-ci, nous encadraient .pour de bon. Ce n'est qu'une fois en route qu'on nous annonçait que nous ne retournerions pas à la caserne, mais qu'on nous installerait à l'Arsenal. Triste chemin, cette marche de trois kilomètres jusqu'à l'Arsenal, à minuit passé, dans la nuit noire, avec un paquetage infernal, brisés de fatigue, et des gardiens à côté et derrière

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nous. Et ce serrement de cœur quand nous sommes passés devant notre vieux quartier Foch où le matin encore nous avions laissé nos lits! Des Allemands couchaient maintenant dans nos lits, et des soldats allemands montaient la garde à notre place, au poste de police. A 1 heure du matin, nous étions à l'Arsenal. Jeudi matin, 27 juin 1940 A l'infirmerie du quartier Foch pour la visite. Fini l'Arsenal, nous sommes revenus chez nous! A l'Arsenal il y avait tellement de monde et une telle crasse qu'ils ont préféré nous renvoyer. Nous avons dormi dans des draps propres cette nuit, dans des lits pas les nôtres mais peu importe - nous avons pu nous laver, aller aux lavabos, nous revivons... Mais le bonheur durera-t-il? Nous sommes de plus en plus « prisonniers». Hier soir, nos officiers sont venus nous faire leurs adieux. Ils partent ce matin, ils seront internés dans une autre caserne. Pourquoi? Dans quel but? On nous dit toujours que c'est pour nous démobiliser. Mais je ne le crois plus. Je pense à la Pologne où on a également commencé par séparer le peuple de ses cadres avant de l'asservir. J'ai mal dormi cette nuit, j'ai eu des cauchemars. Je passe la visite pour essayer d'aller en ville. J'ai honte, mais j'ai peur, . .. ,. comme JamaIS Je n al eu peur. 10 heures. Je viens de passer la visite, on ne peut m'envoyer à l'hôpital aujourd'hui, il n'y a pas de consultations le jeudi. On essaierait demain. Encore 24 heures à passer: à espérer? à craindre? Des bruits, toujours des bruits. Nous serions libérés par régions, la démobilisation de l'armée française serait déjà commencée, de toute l'armée française, c'est-à-dire nous compris, l'administration française serait de nou-

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veau compétente pour l'ensemble du territoire. J'ai toujours peur, très peur. Je ne voudrais plus voir les sentinelles au poste de police. Etre prisonnier des Allemands !... Je suis assis à ma place habituelle devant le Foyer, le soleil brille. Je lis du Gide. Peutêtre y a-t-il quand même de l'espoir, et que je vois inutilement tout en noir... Vendredi, 28 juin 1940 7 heures 30 du matin. Il fait un temps merveilleux,. la plus belle journée depuis que nous sommes à Vannes. Je suis assis sur les marches de l'escalier, derrière le Foyer, en face de la carrière. J'ai eu de la chance de n'avoir pu aller à la consultation hier, cela m'a empêché de faire une bêtise. Nous avons en effet été informés officiellement hier soir que la démobilisation commencerait dimanche. Nous serons donc tous libérés régulièrement. J'aurai le temps de voir venir, de faire ce qu'il faut faire, sans agir sur un coup de tête. Il sera à peu près impossible aux Allemands de vérifier chaque fiche, une à une: rien qu'ici à Vannes, il y a 20000 hommes à démobiliser, Il n'est pas possible qu'il y ait un triage. Cela viendra plus tard, d'ici là j'aurai été libéré comme tout le monde. Je suis presque joyeux ce matin, après le cauchemar d'hier. Si les choses ne vont pas trop vite, j'aurai le temps de liquider ce qu'il y a à liquider et de prendre ensuite la fuite. J'irai me cacher quelque part en Ardèche. Quant à l'avenir plus lointain, je suis très pessimiste, pour la France comme pour moi. Je ne crois pas qu'un gouvernement indépendant français puisse tenir longtemps, je crains la réédition du coup de Tchécoslovaquie. Avec les colonies françaises en révolte, Ja flotte et J'aviation en Angleterre, l'AIle-

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magne et l'Italie ne feront pas grand cas d'un gouvernement fantôme de Bordeaux. La France une fois complètement désarmée, l'Allemagne occupera l'ensemble du territoire, le gouvernera, l'exploitera: la France sera la « Westmark» du Grand Empire allemand. Cela n'ira pas tout seul, bien sûr, la France ne tombera pas sans lutte, sans résistance, comme une Pologne, une Tchécoslovaquie, mais je vois noir, très noir. Dès maintenant, les Allemands ont accaparé la T.S.F., une des clauses de l'armistice est la défense faite au gouvernement de Bordeaux de posséder des postes émetteurs. Le chemin est libre pour la propagande à la Gœbbels, le travail auprès des masses commence... Il faut que j'aille au rapport du lieutenant, je vais essayer, une nouvelle fois, de changer de nom. Nous ne sommes pas complètement abandonnés, on nous a quand même laissé quatre officiers pour le quartier Foch. Après-midi (vendredi 28) Il fait toujours le même temps merveilleux, je suis assis à ma place préférée derrière le Foyer, au soleil Depuis midi, j'ai un nouvel état civil, du moins pour ici et pour les Allemands: René K. est mort, vive René B.! Aussitôt libéré, je chercherai à faire régulariser ce changement d'identité, via Tournon je pense (1). Dès maintenant, je me sens plus libre. René B. partagera le sort de 40 millions de Français. Samedi matin, 29 juin 1940, derrière le Foyer au soleil Il fait un peu plus frais ce matin, mais le temps
(1) A Tournon se trouvait l'auteur était employé. l'usine

-

repliée

d'Alsace

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est toujours aussi beau. La nouvelle de ladémobilisation à partir de demain, dimanche, et de êon pré-

tendu affichage au poste de police était un

«

bobard

i)

comme tous les autres. On ne sait stricteme~'1t rien. Personne. On a dû fournir à l'administration all~mande un état nominatif de tout l'effectif - à quelle fin ? dans quel but? - et, chose nouvelle, c'est maintenant l'Intendance allemande qui nous nourrit avec, bien entendu, les stocks et les fonds de l'Intendance française. Hier a paru le premier journal depuis l'armistice, un petit journal hebdomadaire du Morbihan, sur

une seule feuille. Il publie les principaux « avis»

de

la Kommandantur allemande. En même temps, et surtout, il a publié les dauses de l'armistice. Ces dauses sont inimaginables, pires que ce que l'on savait déjà. La partie du pays occupée par l'Allemagne passe sous
«

la souveraineté et la juridiction»

du Reich allemand.

Cela veut dire quoi? Est-ce une annexion pure et simple, la préparation à une future annexion? Aucune dause n'est précise. Le territoire à occuper sera déter-

miné ultérieurement

«

il dépendra des intérêts et de

la sécurité de l'Empire allemand ». Toutes les interprétations possibles, selon la méthode allemande habituelle. Et ainsi de suite. Ce n'est pas un traité, ce n'est même pas une capitulation. C'est un effondrement complet qui équivaut à la fin de l'Etat français. Est-ce vraiment possible pour une nation de 40 millions d'habitants? Ce qui est extraordinaire, par contre, c'est la modération des conditions italiennes. L'Italie ne demande presque rien. Est-ce une apparence seulement? Est-ce voulu? L'Italie commencerait-elle à sentir d'où vient le vent? Son intérêt ne peut être de voir disparaître la France. Elle serait à la merci des Allemands. Le salut par l'Italie?u Nous mangeons