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Né en Flandres à la fin du 18e siècle, Jacques-Antoine Moerenhout a connu une vie mouvementée. Adolescent, il a participé comme volontaire à certaines campagnes militaires napoléoniennes. Il est blessé à Brienne en 1814.

 

Il fit ensuite du commerce au Chili avant de se passionner pour la Polynésie orientale dont il devint l’un des ethnographes les plus reconnus. Une carrière de diplomate s’ouvrit à lui comme consul des Etats-Unis puis de France à Tahiti où il séjourna quelque vingt années. Il fut l’artisan de l’instauration du protectorat français sur le royaume de la reine Pomare IV. Ses démêlés l’opposant au consul d’Angleterre, George Pritchard, ont failli à ce sujet provoquer la guerre entre la France et l’Angleterre en 1844.

 

Envoyé comme consul de France en Californie, il suivit de près la ruée vers l’or de 1848 et le développement fabuleux de l’ouest américain jusqu’à sa mort.

 

Produit de cinq années de travail qui ont conduit son auteur à rechercher des documents dans toute l’Europe occidentale, en Océanie et en Amérique, cette biographie est celle d’un étonnant voyageur, d’un humaniste et d’un scientifique qui aura marqué le 19e siècle en Polynésie et aux États-Unis.

 

PAUL DE DECKKER

 

 

JACQUES-ANTOINE

MOERENHOUT

 

 

(1797 - 1879)

 

 

Ethnologue et Consul

 

 
 

Pour Francine,

ma femme.

 

Prolégomènes

 

Certaines existences sont hors du commun, même si rien ne les prédisposait à l’être. Celle de Jacques-Antoine Moerenhout en est un exemple.

Né dans une Belgique où s’écroulait l’Ancien Régime, il joignit très jeune les rangs napoléoniens ; il s’exerça au commerce en Amérique latine et dans le Pacifique oriental avant de se passionner pour l’ethnographie polynésienne ; ses connaissances approfondies de la Polynésie et de ses habitants lui ouvrirent la voie à une carrière consulaire, américaine d’abord, française ensuite. Enfin, il passa les dernières années de sa vie, toujours comme consul de France, à Monterey puis à Los Angeles.

Moerenhout est certainement plus connu dans le bassin du Pacifique sud et en Californie qu’il ne l’est dans son pays d’origine ou en France. Il se rattache à la cohorte des étrangers qui se sont mis « au service de la France », tel un Savorgnan de Brazza, l’explorateur du Congo.

Au-delà de l’entité géographique et politique considérée, la France, c’est aussi et surtout une idée exaltante, un projet ambitieux. Moerenhout l’a intimement ressenti, intégré en lui-même et il s’est voulu le chantre de cette cause à Tahiti. Il est l’un des protagonistes de l’Affaire Pritchard, qui n’occupe qu’un paragraphe dans les ouvrages spécialisés sur les relations internationales ou diplomatiques que doivent connaître les étudiants de sciences politiques à Paris ou en province. En Océanie, hier et aujourd’hui, l’Affaire Pritchard forme le point nodal de l’histoire des relations entre la France et le monde anglo-saxon dans le Pacifique. Hier, c’était au sujet du catholicisme et du protestantisme ; aujourd’hui, c’est au sujet des expérimentations nucléaires et de l’indépendance constitutionnelle des trois territoires français du Pacifique.

La perception de la France dans le Pacifique est une histoire en elle-même qu’il reste à écrire ; elle est biaisée dès le départ à cause de la rivalité franco-britannique au sujet de la possession des territoires de la Reine Pomare IV, au temps de la Monarchie de Juillet. Certes, la France a gagné la partie mais l’image ternie que l’on projeta d’elle ensuite, et qui est encore actuelle, est loin d’être le reflet de la réalité. C’est la raison pour laquelle nous avons tenu à retracer dans le détail l’ensemble de ces événements qui, enseignés dans les établissements scolaires d’Australie, de Nouvelle-Zélande ou de Fidji et de Samoa, sont devenus constitutifs de l’espace mental de ces pays. On dit souvent, de façon erronée d’ailleurs, que l’Australie et la Nouvelle-Zélande sont des pays sans histoire. Elles n’ont pas, certes, la profondeur du champ historique que possède la France ou la Grande-Bretagne, mais cela implique aussi que les événements forts qui s’y sont produits en prennent d’autant plus de relief dans les consciences nationales en émergence. Ainsi, Vercingétorix ou Jeanne d’Arc sont des éléments référentiels forts dans l’histoire de France, éloignés dans le temps. En Australie ou en Nouvelle-Zélande, parce que l’histoire occidentale y a débuté voici un peu plus de deux siècles, toute référence historique inhérente à la région y est non seulement plus proche dans le temps et dans l’espace, mais aussi constitutive d’identité nationale. L’Affaire Pritchard, au même titre que le malheureux épisode du sabotage du Rainbow Warrior en 1985, en sont des exemples patents, alors qu’à Paris ils sont intégrés en termes de péripéties, de détails de l’histoire...

D’avoir été la cheville ouvrière de la prise de possession de Tahiti par la France au début de l’expansion européenne dans le Pacifique aurait pu apporter à Jacques-Antoine Moerenhout une reconnaissance méritée. Ce ne fut pas le cas. Il fut envoyé en Californie comme agent consulaire de France au moment où celle-ci allait être rattachée à l’Union et connaître la ruée vers l’or. Moerenhout est la seule personne à s’être rendu sur les placers d’or et à avoir consigné par écrit ce qu’il y a vu.

Un ancien gouverneur de la République française en Océanie, Léonce Jore, publia à la fin de la Seconde Guerre mondiale un essai bibliographique sur Moerenhout, concentré principalement sur les événements politiques auxquels il fut mêlé à Tahiti. Six années auparavant, le professeur Abraham Nasatir de l’université de San Diego avait traduit en américain les écrits de Moerenhout traitant de la première phase de la ruée vers l’or en Californie. Il les publia tels quels.

Jore en recourant principalement aux sources d’archives françaises, ne put offrir qu’une facette de la réalité tahitienne de 1836 à 1846, tandis que Nasatir visait seulement à mettre à la disposition d’un public anglophone spécialisé une traduction de la seule description complète des placers d’or en 1848 et 1849. Mais un jalon était posé.

En continuité, il fallait entreprendre une approche aussi complète que possible de la masse des documents d’archives, officiels et privés, disséminés aux quatre coins du monde, pour pouvoir faire ressortir la personnalité de Jacques-Antoine Moerenhout et ses cadres de vie successifs.

Nous avons divisé le produit de notre recherche en cinq chapitres, chacun articulé sur une séquence temporelle, elle-même superposée à une ère géographique : Belgique, Chili, Pacifique oriental, Tahiti et Californie.

Ces divisions sont inégales les unes par rapport aux autres en volume ; le manque ou l’abondance d’archives pour certaines séquences les justifie, au même titre que la brièveté ou la longueur de certains de ses séjours.

Les deux premiers chapitres sur sa jeunesse et son adolescence d’une part, sur les trois années à Valparaiso de l’autre, visent respectivement à le situer et à circonscrire les intérêts et la direction qu’il entendait donner à sa vie.

Ses Voyages aux îles du Grand Océan, encore aujourd’hui un ouvrage de référence essentiel, duquel il n’est pas possible de dénombrer les emprunts tant ils sont nombreux depuis sa parution en 1837, forment l’objet du troisième chapitre. Il était nécessaire de produire une analyse d’ensemble de ces deux tomes et d’en étudier les implications diverses.

Consul à Tahiti, Moerenhout fut la cheville ouvrière de la prise de possession des îles de la Société par la France. La quatrième partie de ce travail cherche à mettre à jour l’ensemble des facteurs qui ont composé, à Papeete comme à Paris ou à Londres, ce que les encyclopédies dénomment l’Affaire Pritchard.

Enfin, notre intérêt se portera sur la Californie. Moerenhout y fut le témoin actif de la ruée vers l’or et des trente premières années du fabuleux développement de cette région dès son inclusion dans l’Union américaine.

Moerenhout possédait un talent d’artiste : son autoportrait sur ivoire que nous avons reproduit sur la couverture de ce livre en atteste.

Jamais cette recherche de cinq années n’aurait pu aboutir sans le concours et l’amitié de nombreuses personnes. L’idée même en revient à Herman Maetsaert, ambassadeur de Belgique à Wellington qui, au cours de ses lectures sur sa zone de juridiction dans le Pacifique, avait été intrigué par les nombreuses références à Moerenhout, au patronyme flamand. Le soutien de Herman Maetsaert, décédé prématurément, me fut précieux. Il en est de même de Herman Liebaers, de Georges van den Abeelen, de Maurits Naessens et de Henri Janne à Bruxelles. Ils m’ont été d’un grand secours et je ne peux oublier l’amitié qu’ils m’ont témoignée. Dans les archives belges, Jan van Roey, conservateur du Stadsarchief d’Anvers, et Emiel Willekens du Archief voor het Vlaamse Cultuurleven m’ont beaucoup aidé ainsi que le documentaliste de la commune d’Ekeren, M. Keuckelinck. Au Palais Royal de Bruxelles, M. Vandewoude m’a permis l’accès à une partie de la correspondance entre Léopold I et la Reine Victoria. En Hollande, au ‘s Gravenhage Algemeen Rijkarchief, M.Tempelaars m’a ouvert les cartons de la Nederlandsche Handel Maatschapij où j’ai pu pallier mon manque d’informations à la fois sur Moerenhout et le Chili, où je n’ai pu me rendre pour des raisons politiques. À Tahiti où je suis allé en 1977 sur une bourse du Fonds National de la Recherche Scientifique de Belgique, le R.P. Patrick O’Reilly, le Dr Paul Moortgat et M. Bengt Danielsson m’ont beaucoup appris. Ils ont partagé avec moi leurs connaissances et m’ont donné accès à leurs collections personnelles d’archives et d’iconographie. Maître Gérald Coppenrath m’a trouvé toutes les indications nécessaires sur les possessions foncières et immobilières ainsi que sur les volontés testamentaires des Moerenhout. En Californie et à Hawaï où j’ai pu me rendre grâce à deux Fullbright Grants en 1978 et 1979, j’ai été accueilli par le Pr Jacques Maquet au département d’anthropologie de UCLA. Les Prs Bob Vosper et Abraham Nasatir, respectivement de UCLA et de la State University of San Diego m’ont apporté toutes leurs connaissances et de précieux conseils. Madame Larrie Clinton, arrière-petite-fille de Moerenhout, m’a donné accès aux archives familiales qu’elle détient. À Hawaï, Madame Renée Heyum m’a ouvert les trésors qu’elle a patiemment constitués pour la Hamilton Library. À Wellington, le bibliothécaire de l’Alexander Turnbull Library, Jim Traue, et ses assistantes, Mmes June Stark et Moira Long, m’ont aidé pour la préparation de l’édition du manuscrit de George Pritchard que j’y ai trouvé The Aggressions of the French in Tahiti and Other South Pacific Islands. Ce document de 272 pages, édité depuis aux presses universitaires d’Oxford et d’Auckland, aujourd’hui épuisé, me fut utile pour pénétrer de l’intérieur le conflit haineux qui opposa Moerenhout et Pritchard. Les bibliothécaires de l’université d’Auckland, où j’étais maître de conférences, ont tout fait pour m’obtenir les documents que mon isolement aux antipodes rendait difficile d’accès. Enfin, je dois beaucoup au Pr Jean Stengers qui m’a accordé sa confiance et a bien voulu diriger ce travail, aujourd’hui remanié et aéré, qui fut l’objet d’une thèse de doctorat en sciences sociales, soutenue à l’Université Libre de Bruxelles pendant l'hiver de 1981. Quinze années plus tard, trop nombreux sont ceux d’entre eux qui sont disparus.

Ma femme, Francine, a effectué tout le travail de reprise du texte jusqu’au prêt-à-cliché. Comme moi, elle est heureuse que cette biographie, qui a beaucoup occupé notre vie de couple quand nous résidions dans le Pacifique, voie enfin le jour. C’est la raison pour laquelle elle lui est dédiée.

 

Papeete, le 15 mars 1996

 

Chapitre I

 

D’une jeunesse peu aisée

 

I. Une naissance sous la Révolution

 

Eeckeren1, 26 nivôse an IV. L’hiver imprime sa sèche froideur sur ce gros bourg situé à une dizaine de kilomètres au nord-est d’Anvers. Quelque quatre mille personnes l’habitent, pour la plupart des paysans qui se répartissent entre les huit mille hectares de terre productive, labourée depuis la nuit des temps flamands.

Au centre de la petite agglomération sur la grand place rectangulaire, s’élève dans la direction du sud l’église Saint-Lambert, principal sujet des conversations depuis que la Convention, par un décret du 9 vendémiaire an IV (1er octobre 1795), décida de rattacher la Belgique et le pays de Liège à la France. Les implications pratiques de ce décret n’avaient point tardé : usage obligatoire de la langue française ; installation d’un maire et d’un chef des notables aussitôt que le bourg fut élevé au rang de canton ; réquisition des objets cultuels précieux qu’une longue génération d’abbés avait utilisés pour se faire respecter en même temps que le bon dieu ; et enfin, au milieu de la grand-place entre le pilori et le puits commun, la plantation d’un arbre, symbole du nouvel ordre des choses — Liberté — Égalité ! Il paraissait narguer de sa jeunesse le vieil âge des nombreux tilleuls tordant l’espace réservé au marché hebdomadaire...

Centre de l’activité religieuse, commerciale et administrative, la grand-place abritait aussi neuf maisons d’habitation. Chacune, selon la coutume de l’époque, portait un nom. Quatre d’entre elles offraient à la population sa distraction favorite : l’estaminet où bières et alcools campagnards réjouissaient les corps et débridaient les esprits.

Dans l’une des maisons, « De Valk » (le faucon), située à gauche de l’église, habitait la famille Moerenhout. Le père, Peeter, assisté par sa femme Joanna, une Hollandaise d’Hoogerheide, exerçait la profession de boulanger en plus de celle de cabaretier. Quatre enfants, deux garçons et deux filles2, étaient nés jusque-là de leur union et, en ce matin du 26 nivôse de l’an IV (17 janvier 1796), Joanna était prête à accoucher de son cinquième. Il naquit vers onze heures et fut baptisé l’après-midi même par le curé de la paroisse, Peeter De Vos. Ses parrain et marraine, — son oncle maternel, Jacques Jacobs, et une parente par alliance de son père, Joanna Snoeckx — assistèrent à la cérémonie. Il fut prénommé Jacques-Antoine3.

Depuis au moins quatre générations, Eeckeren hébergeait des Moerenhout. Un Jan Moerenhout et une Joanna de Cnodder, veuve d’un certain Peeter Van Haelen, firent baptiser leur enfant légitime, Cornelius, à l’église Saint-Lambert le 15 décembre 1714. Joanna mourut l’année suivante, et son époux se remaria quatre mois plus tard avec une Anna Coeckelbergh. Cinq enfants naquirent de leur union ; le dernier, Franciscus, épousa le 25 mai 1751 la fille de l’instituteur d’Eeckeren, Suzanna Snoeckx. Peeter, le quatrième de leurs neuf enfants, avait vu le jour le 9 mai 1756. Il approchait donc de ses quarante ans lorsque Jacques-Antoine vint au monde4.

Cette naissance et cette cérémonie ne donnèrent pas lieu à de longues réjouissances. La situation économique ne le permettait pas et l’enfant paraissait de surcroît très fébrile. Il mourut deux jours plus tard. On l’enterra dans le cimetière entourant l’église Saint-Lambert.

La Flandre orientale avait été départementalisée sous le nom des Deux-Nèthes par le décret du 9 vendémiaire an IV. Peu de temps après, le citoyen Bouteville, commissaire de la République à Bruxelles, fut chargé par le Directoire de désigner le personnel nécessaire au bon fonctionnement des nouvelles institutions républicaines. Il aurait normalement fallu élire ces fonctionnaires mais le Directoire, se rendant très bien compte que les électeurs n’auraient choisi que des opposants à son régime, préféra dans un premier temps confier à Bouteville le soin de les nommer, afin « d’initier les Belges au fonctionnement des nouvelles institutions5 ».

Peeter Moerenhout fut ainsi nommé agent municipal adjoint pour le canton d’Eeckeren le 7 germinal an IV (27 mars 1796). Ceci nous permet de supposer qu’il possédait la langue française, un des critères selon lesquels les nominations aux postes de ce genre furent décidées pour la partie flamande du pays. Mais le 6 prairial suivant (25 mai), lors de la session durant laquelle il était censé prêter serment d’allégeance à la République, Peeter Moerenhout et l’agent principal, Niklaas Cockx, s’y refusèrent. Ils furent suspendus de leurs fonctions6.

Cette hostilité au nouvel état politique est difficilement explicable avec précision ou certitude. Tout au plus pouvons-nous y voir un refus de se compromettre avec un régime qui, d’une part, rejette l’identité flamande et qui, de l’autre, commence timidement mais sûrement à inquiéter le clergé catholique, fondements principaux de la vie quotidienne telle qu’elle était vécue et ressentie à Eeckeren.

Le 20 ventôse an V (10 mars 1797), Joanna Moerenhout donnait à nouveau naissance à un garçon. Il fut également prénommé Jacques-Antoine7. Comme ses frères et sœurs, il fut baptisé dans l’église Saint-Lambert par le curé De Vos8.

Au même titre que le reste de la Belgique, Eeckeren doit supporter très rapidement les conséquences du coup d’État du 18 fructidor an V (4 septembre 1797). Au début du mois d’octobre, les manifestations extérieures liées à la messe dominicale sont interdites par les autorités départementales. Six semaines plus tard, le curé De Vos ayant refusé de prêter serment par haine de la royauté, l’église d’Eeckeren est fermée et la croix, suspendue au clocher, est retirée et démantelée, à la fureur des paroissiens. Le 1er février 1798 voit l’imposition du calendrier républicain, ce qui bouleversera le rythme hebdomadaire du temps grégorien par l’interdiction de la kermesse ou autres fêtes populaires traditionnelles ne tombant pas le jour du décadi. Il fallut aussi réorganiser le jour du marché. La République cherchait à effacer l’empreinte du catholicisme sur la vie nationale ; elle commença donc par transformer une partie du système des mesures du temps. De même, la petite église fermée, baptêmes, mariages et décès devaient être enregistrés à la mairie : les hauts faits de la vie humaine passaient de l’Église à l’État !

Le 22 messidor en IV (10 juillet 1798), le curé De Vos recevait l’hospitalité chez un certain Jan Aert, tandis que son vicaire, l’abbé Jean-Baptiste de Bie, s’installait à la boulangerie Moerenhout. Grâce à la tacite complicité de la population, la messe put parfois être dite.

La fronde campagnarde qui affecta le nord de la Flandre n’atteignit point Eeckeren ; sa population, quelque peu résignée, s’efforça de survivre aux temps nouveaux. La situation économique des régions rurales flamandes était en effet désastreuse pour les classes laborieuses. N’obtenant que des salaires extrêmement bas, elles ne pouvaient faire face à l’augmentation du coût de la vie, renforcé par le renchérissement du blé et d’autres denrées alimentaires de base. L’industrie textile, spécialement les activités liées à la dentelle et au lin, pratiquées à domicile, connaissait un essor certain en cherchant à répondre à la demande parisienne où se réaffirmait un goût du luxe ; mais les dentellières et les tisserandes n’en percevaient pas le moindre bénéfice. Comme le résume très bien Pirenne, « dans le langage de l’époque, les mots ‘ouvrier’ et ‘indigent’ sont trop souvent synonymes9 ». L’État ouvre bien des bureaux de bienfaisance, mais de par leurs moyens trop limités, ceux-ci ne peuvent venir en aide à la population appauvrie ni même la soutenir.

Trois mois après le 18 brumaire an VII (9 novembre 1799), Saint-Lambert put à nouveau ouvrir ses portes aux fidèles. Tous les enfants qui n’avaient pas pu être baptisés le furent, les mariés civils répétèrent leurs vœux devant l’autel, et des Dies Irae furent entonnés à la mémoire de ceux qui étaient morts sans pompe religieuse. Le 11 février 180310, grâce à une nouvelle cloche hissée à son sommet, l’église retrouvait la place que des siècles de dévotion lui avaient réservée.

En 1805, le frère de Jacques-Antoine trouva un emploi à Anvers comme commis au mont-de-piété, établissement dépendant de l’Assistance publique, où il était possible d’obtenir des prêts sur gage. Il alla loger chez sa tante, Anne-Marie Moerenhout, qui avait appartenu à un ordre religieux supprimé11.

C’est probablement la présence de son fils dans cette ville portuaire qui incita Peeter Moerenhout à envisager de s’y fixer avec le reste de la famille. Espérait-il améliorer sa situation économique ? Ou encore, cherchait-il à permettre à ses enfants d’apprendre un métier à Anvers, chose impossible à Eeckeren où l’administration ne parvenait même pas à recruter un instituteur pour assurer en français, comme le requérait la loi, le fonctionnement de l’école primaire12 ?

En 1809, un certain Van Boxel, originaire de Bergen op Zoom, cherchait à remettre le fonds de commerce de sa boulangerie, située 2, Marché aux Grains. Peeter Moerenhout s’en porta acquéreur.

Mais les circonstances exceptionnelles du moment rendaient extrêmement difficile toute réussite commerciale de ce type, et non point à cause de la contrebande ou du manque d’approvisionnement de la place en froment ou en seigle, denrées non rationnées puisque les barques en provenance d’Arras en assuraient un acheminement régulier par le fleuve. Le problème, d’un tout autre ordre, était double. D’une part, l’obligation faite aux boulangers de céder fréquemment leurs apprentis à la boulangerie militaire, formait une entrave non négligeable à la production, surtout lorsque la petitesse de l’exploitation ne permettait pas de disposer de plus d’un garçon. D’autre part, la contribution de la « Chose publique » par l’établissement d’un droit de patente freinait sérieusement tout développement de l’entreprise. Or, la boulangerie que loue Peeter Moerenhout est de dimension très moyenne comme nous l’indique une comparaison de la valeur locative de quelques boulangeries anversoises de cette époque13.

Est-ce la raison pour laquelle, un peu moins d’une année après avoir occupé cette boutique, il la délaisse pour en louer une autre 15, rue des Roses, exploitation d’un niveau un peu plus élevé et qui devrait lui permettre de s’associer un ou deux apprentis supplémentaires ?

Mais à nouveau, il semble avoir rencontré certaines difficultés et n’avoir pu être à même d’y faire face14. En avril 1812, il remit son commerce à un certain Torf qui ne fut d’ailleurs pas plus heureux que lui15.

Faute de renseignements, nous ne pouvons qu’esquisser les conditions prévalant lors de la prime jeunesse de Jacques-Antoine Moerenhout. Elles furent loin d’être aisées. Pourtant, lors de sa venue à Anvers en 1809, son père réussit à lui trouver un apprentissage pendant lequel il acquit « des connaissances assez étendues de dessin et d’architecture et même des sciences qui y ont rapport16 ». Cette forme de scolarité secondaire dut être bien suivie puisqu’un ami de la famille Moerenhout, un capitaine de génie basé à Anvers, put juger de ses dons et pensa l’utiliser « comme dessinateur au bureau de génie17 ». Aucune place n’étant vacante dans ses services, il envoya Jacques-Antoine à Flessingue, sur l’île de Walcheren située dans l’estuaire de l’Escaut, muni d’une lettre de recommandation pour le major Lamy qui y commandait le Corps impérial de génie18.

Il partit pour cette île au courant du mois de mai 1812. Ses parents19 et ses frères et sœurs l’y accompagnèrent, excepté toutefois Pierre-François qui s’était marié le 21 janvier 1810 avec Jeanne-Marie Van der Poorten. Le jeune couple habitait Anvers, rue de Vénus.

Faut-il voir dans ce nouveau déménagement de la famille Moerenhout une tentative supplémentaire de pallier les difficultés financières ? La construction de fortifications à Flessingue nécessitait de la main-d'œuvre, et il est probable que Peeter Moerenhout pensait y obtenir un emploi comme ouvrier militaire. À cela, il faut ajouter qu’Anvers, bastion de plus en plus important dans le système militaire français, risquait de devoir supporter les conséquences du déclenchement de la guerre avec la Russie et apparaissait de moins en moins sûr. Mais l’on ne peut que conjecturer.