Jacques Lemaigre Dubreuil de Paris à Casablanca

De
Publié par

En 1935, Jacques Lemaigre Dubreuil, patron des huiles Lesieur, entre dans la vie publique française en prenant la présidence de la très droitière Fédération des contribuables. Son engagement en faveur de l'indépendance du Maroc lui vaut d'être assassiné à Casablanca, le 11 juin 1955, par des "contre-terroristes" français. Entre-temps, il a participé activement à ce que le président Auriol appelait "la résistance africaine" en préparant la voie aux débarquements alliés de novembre 1942 et en jouant auprès du général Giraud le rôle de conseiller politique.
Publié le : mardi 1 décembre 2009
Lecture(s) : 450
EAN13 : 9782296243200
Nombre de pages : 301
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Aux petits-enfants de Jacques Lemaigre Dubreuil et à mes petits-enfants.

Remerciements

Pour cette édition, mes remerciements vont d’abord à mon traducteur, Philippe-Étienne Raviart, qui, au fait de l’histoire et de la politique françaises, a su adapter l’ouvrage à ses nouveaux lecteurs et grâce à qui mon texte anglais s’est transformé en une prose française précise, ferme et élégante. Travailler avec lui a été un réel privilège1. Merci aussi à Benn E. Williams, qui a soigneusement préparé sur ordinateur l’édition française de ce livre. Par amitié, S. K. Levin avait accepté de traduire une première version du chapitre 5. Elle s’est appliquée avec talent et avec énergie à cet exercice difficile. Je tiens à lui dire ici toute ma reconnaissance. Mes remerciements vont aussi à Bernard Baron, Yvonne Hourdin et Robert Oddos, qui l’avaient assistée dans cette entreprise, et à Christian Méraud, qui m’a beaucoup aidé à attirer l’attention d’un éditeur français sur mon livre. Co-fondateur du comité France-Maghreb, André de Péretti a été le témoin des efforts déployés par Jacques Lemaigre Dubreuil dans les années cinquante pour qu’une réconciliation soit possible entre Français et Marocains. Je lui dis ici ma reconnaissance pour son amitié, pour l’enthousiasme avec lequel il a soutenu mon travail et pour la préface qu’il a bien voulu donner à cette édition. Sharon Leigh Hoisington a insisté pour que je mène à son terme la présente étude, malgré de longues années d’interruption. Je suis très heureux de m’être rangé à son avis, très heureux aussi de ses conseils et de ses encouragements. Je dois aussi beaucoup à Isabelle Lemaigre Dubreuil, Yolande Lemaigre Dubreuil-Prot, Viviane Lemaigre Dubreuil et Patricia Lemaigre Dubreuil, petites-filles de Jacques Lemaigre Dubreuil, qui se sont intéressées de près à mon travail et ont beaucoup donné d’elles-mêmes. Merci à toutes.

1

La réciproque n’est pas moins vraie (N. d. T.)

9

Je remercie enfin The Taylor and Francis Group de m’autoriser à publier cette version française du livre édité à Londres, en 2005, par Routledge Curzon sous le titre The Assassination of Jacques Lemaigre Dubreuil : A Frenchman between France and North Africa.

10

Préface
En lisant à nouveau, dans son excellente traduction française, l’ouvrage que le Professeur Hoisington a consacré à Jacques Lemaigre Dubreuil, je suis impressionné, comme la première fois, par ses qualités d’élégance et de véracité. Et j’éprouve de clairs sentiments de gratitude et d’approbation pour son auteur : en raison de la probité de son travail d’universitaire, mais aussi de la finesse de sa compréhension des personnes et des faits qu’il retrace. Car c’est à un beau et rude voyage, instructif autant qu’émouvant, historique autant que socioculturel, — à effectuer en compagnie d’une personnalité hors du commun et cependant typiquement française — que nous convie, dans les pages qui suivent, William A. Hoisington Jr. J’y trouve, personnellement, de quoi être conforté dans mon opinion, ou judicieusement éclairé sur des situations délicates et sur des faits auxquels j’ai pu être associé comme témoin ou comme acteur, s’agissant notamment du Maroc. Mais tout lecteur français peut et devra découvrir, en son déroulement, un paysage pathétique : celui des quatre épreuves redoutables auxquelles la France a été confrontée et a dû résister, au cours de la première moitié du XXè siècle, mises en relief avec amitié, grâce aux contrastes ressortant d’une biographie exemplaire. Car il ne s’est agi de rien moins que, tout principalement, des deux phases de l’implacable conflit mondial (1914-1918 et 1939-1945) qui se sont succédé, pour une très grande part sur le territoire de la France, dévasté, rançonné puis occupé, et qui ont lourdement pesé sur une population déjà affectée (à la mi-temps des deux phases, dès 1929 et à la suite du krach de Wall Street) par une grave crise économique et sociale et qui devra encore subir les affres des luttes fratricides imposées ou entraînées par la décolonisation, après sa propre libération. Ce sont bien ces quatre épreuves qu’eut à endurer Jacques Lemaigre Dubreuil, et au cours desquelles il sut manifester le courage et l’audace de ses engagements ainsi que l’esprit ouvert de son patriotisme.

11

L’étude éclairante que William Hoisington a consacrée aux positions et propositions successives de Jacques Lemaigre Dubreuil à propos du Maroc permet de suivre et de comprendre les étapes de la difficile évolution des mentalités et des rivalités en France et en Afrique du Nord. Au tableau qu’il dresse clairement de la situation du Protectorat et au récit qu’il fait de son évolution je n’ajouterai que quelques observations et témoignages personnels. On peut fixer au printemps 1947 le premier clash bousculant les relations et les opinions franco-maghrébines. Se sachant soutenu dans son désir d’indépendance par les États-Unis depuis 1943, et soucieux de correspondre aux attentes des jeunes marocains de l’Istiqlal et des autres partis, Mohammed Ben Youssef s’adressait, de Tanger, le 10 avril 1947, comme Roi d’un Maroc qui serait libre, à la Ligue arabe, en ne disant aucun mot sur la France et les Français. La stupéfaction et l’indignation qui s’ensuivirent, entrainèrent — comme le souhaitait le petit group d’"ultras" dirigé au Maroc par le responsable français de la région de Casablanca Philippe Boniface, ennemi mortel du Sultan — le remplacement, comme Résident général, de l’ambassadeur Eirik Labonne, socialiste, par le général (et futur maréchal) Juin. Celui-ci allait se laisser pousser, notamment par Boniface, à entreprendre comme une "algérisation" des pouvoirs et de l’autorité au Maroc : en instituant une co-souverainété, une "dyarchie", comme il l’annonçait dans un discours à l’Académie des sciences coloniales de Paris le 18 novembre 1949 (jour de la "fête du Trône" pour le Sultan !). La résistance opiniâtre du Sultan, soutenue à l’ONU par les États musulmans et arabes, mais aussi par les États-Unis, en conflit avec les fonctionnaires français à propos de droits consulaires américains très anciens, eut raison de cette politique. Alphonse Juin fut remplacé, au Maroc, par le général Augustin Guillaume qui fut rapidement circonvenu par la camarilla de Boniface. Sans tenir compte des instructions du Quai d’Orsay et en laissant dans l’ignorance de la chose les Français résidant au Maroc, Guillaume, dès 1952, laissa s’organiser un complot qui impliquait des notables féodaux de Maroc, au premier rang desquels l’ambitieux Thami El Glaoui réputé ami fidèle de la France.

Alors que Jacques Lemaigre Dubreuil, entreprenait, fin novembre 1952, dans un périodique parisien, de défendre une pérennité du

12

Protectorat français contre les critiques américaines et les exigences nationalistes des Marocains, nous étions quelques uns de la jeune génération à dénoncer, au même moment, puis en décembre 1952, les agissements des comploteurs visant à mettre en accusation et à rendre indésirable Mohammed Ben Youssef, déjà acclamé comme Mohammed V par ses partisans. Dûment informés par nos amis marocains, par ma famille, par le Palais, mais aussi par les indiscrétions des journaux du Maroc auxquels s’opposaient courageusement Henri Sartout et MarocPresse, alertés par des religieux catholiques, nous connaissions la gravité des mesures de répression qui sévissaient au Maroc contre les populations et les élites marocaines. La situation allait s’aggraver encore après la provocation que constitua l’assassinat à Tunis, le 5 décembre 1952, du leader syndical Ferhat Hached et qui déboucha sur le massacre de travailleurs marocains réunis pour manifester aux "Carrières Centrales" de Casablanca, entraînant la mort de quelques Français. La responsabilité de tels faits fut, par la presse française du Maroc, et vis-à-vis de l’ONU comme de l’opinion, imputée au jeune Sultan dont les partisans étaient accusés de collusion avec des éléments marxistes. Il s’agissait, ouvertement, d’orienter les esprits vers une proche éviction du Souverain hors de son Trône. Avec un ami, j’avais pu constituer un dossier décrivant le complot et les excès de la répression policière et judiciaire déchaînée contre les populations marocaines et leurs élites. Nous étions accueillis en décembre 1952 par François Mauriac, quelques jours après son retour, à Paris, de Stockholm où il avait reçu le Prix Nobel de Littérature: en Suède même il avait été alerté sur le drame des "Carrières Centrales" et il jugea "accablant" notre dossier. Dès le 13 janvier 1953, il écrivit un éditorial qui fit sensation dans le Figaro : "La Vocation des chrétiens dans l’Union française". Puis, le 26 janvier 1953, il présida notre réunion, devant un auditoire important au Centre catholique des intellectuels français. En cette réunion mémorable, les autorités résidentielles de Rabat et Casablanca furent rappelées à la mesure et au respect des personnes. Et mon camarade Robert Barrat réclama la création d’une commission d’enquête pour déterminer les responsabilités et le nombre réel des victimes. Nos propos et nos appels à l’honneur furent mal interprétés par les Français du Maroc, dans l’ambiance de susceptibilité extrême de

13

l’époque, comme faisant partie d’une campagne de dénigrement dirigée contre eux et l’oeuvre de la France au Maroc. Ils firent dont l’effet d’une bombe.

En témoigne la réaction de Jacques Lemaigre Dubreuil, écrivant une lettre de protestation contre l’article de François Mauriac à Georges Bidault : celui-ci venait, hélas, de remplacer depuis le mois de janvier 1953, au Ministère des Affaires étrangères, Robert Schuman dont j’étais l’un des conseillers sur le Maroc. En témoigne également le message que m’adressait un camarade, pourtant membre des "Amitiés marocaines" fondées courageusement par mes amis Georges Lamirand et Félix Nataf dès 1950. À la longue, les incompréhensions entre nous et les "libéraux" français du Maroc allaient s’estomper, même si François Mauriac dut recevoir entre-temps de nombreuses lettres de protestation et de menaces. Il dut être protégé par la police, cependant que de nombreux journalistes, notamment du Figaro et de Témoignage chrétien allaient enquêter au Maroc : ils devaient confirmer nos craintes. Face aux menaces croissantes venant des "ultras" et de Boniface (appuyés par Alphonse Juin), Lemaigre Dubreuil entrait en campagne par une série d’articles dans le journal L’Information, dès janvier 1953. En mars, après une rencontre à Paris avec le Président Vincent Auriol, il créait une "Association franco-marocaine", qui permettait une rencontre entre "élites" et "libéraux" et ouvrait des perspectives de médiation pour des négociations sur les réformes nécessaires, en cessant de traiter le peuple marocain comme "un peuple mineur". Il entrait en relation avec l’Istiqlal, avec le pacha M’Barek Bekkaï et, parmi d’autres Européens, avec Henri Sartout (de Maroc-Presse). Mais les "ultras" s’activèrent. Au terme de manœuvres compliquées, ils réussirent à organiser, sous l’égide de Thami El Glaoui, une réunion des pachas et caïds qui, hors de toute légalité et sans avoir autorité pour le faire, récusèrent la légitimité de Mohammed Ben Youssef. En dépit des protestations de "France-Maghreb" et du "Comité chrétien d’entente France-Islam", ainsi que des réserves ministérielles, les autorités résidentielles procédèrent, le 20 août 1953, à une mesure d’exil du Sultan qui refusa d’abdiquer. D’abord transféré en Corse, Mohammed Ben Youssef fut emmené en janvier 1954, avec sa famille, à Madagascar.

14

Jacques Lemaigre Dubreuil n’avait pas été partisan d’un tel coup porté aux amitiés et aux relations entre Français et Marocains (mis à part les féodaux !) non plus que de la répression qui suivit. Inlassablement, par des articles ou des rencontres à Paris et Rabat ou Casablanca, il s’appliqua à proposer des ajustements sur des partages de souveraineté au Maroc, en maintenant encore le traité du Protectorat de 1912. Il ne croyait pas au retour possible de Mohammed Ben Youssef sur son trône. Il en vint à songer à l’abdication simultanée de celui-ci et de son oncle Ben Arafa qui avait pris sa place, encadré par El Glaoui et les "ultras". Mais celui qui devenait Mohammed V n’était pas disposé à jamais abdiquer, même à la demande de la délégation, comprenant son ami le docteur Henri Dubois-Roquebert, qui, sur une suggestion de Lemaigre Dubreuil lui fut envoyée en octobre 1954. Il accepta néanmoins l’autre idée de celui-ci, celle d’un "Conseil de Régence" qui pourrait assurer un interim du pouvoir chérifien. Celui-ci fut bien mis en place à Rabat, en octobre 1954, mais ne dura que quelques semaines ! Entre-temps, il y avait eu le désastre français au Vietnam : Diên Biên Phû, le 7 mai 1954 ! Le parti "colonial" devait en France baisser la tête. Pierre Mendès France prenait le pouvoir en juin 1954, soutenu par une Assemblée nationale inquiète et instable. Dans la foulée, il réglait, dès juillet 1954, le problème franco-vietnamien ; puis il accordait à la Tunisie une autonomie ouverte, traitant avec Habib Bourguiba, devant le maréchal Juin...

Au Maroc la popularité du Souverain exilé et l’impopularité de son remplaçant Ben Arafa devenaient de plus en plus manifestes et totales — terrorismes marocains et contre-terrorismes français se livraient à des jeux dangereux. À l’opposé, sous l’impulsion d’Henri Sartout, une part croissante de Français résidant au Maroc et amis des Marocains, se regroupaient pour demander la levée de l’état de siège imposé aux populations marocaines et à leurs leaders. Ceux d’entre eux qui étaient encore emprisonnés furent relâchés et vinrent nous rencontrer à Paris. Mais Mendès France pensait avoir du temps en 1955 pour s’occuper plus à fond du Maroc, alors que, le 1er novembre 1954, éclatait l’insurrection algérienne (qui allait durer sept ans !) et que la confiance lui était refusée par l’Assemblée nationale en février 1955.

15

Edgar Faure lui succédait, que Jacques Lemaigre Dubreuil vint rencontrer sans tarder. Assuré par les promesses qu’il en obtint, il décida alors, en avril 1955, de négocier l’achat de Maroc-Presse, visant ainsi à clarifier, à "simplifier" la politique de la presse française au Maroc. Il entendait, en effet, faire de Maroc-Presse un organe, libre, de médiation entre les représentants du nationalisme marocain et ceux des milieux d’affaires français. Il s’engageait d’autre part à mener campagne contre le contre-terrorisme animé par les "ultras", qui menaçaient Henri Sartout et ses amis marocains, et ne reculaient pas devant des crimes odieux en se croyant intouchables. Mais la politique audacieuse de changement qu’il prônait dans Maroc-Presse, et qui obtenait un succès croissant dans l’opinion au Maroc, autant que ses interventions pressantes auprès du Gouvernement français pour qu’il soit mis fin aux actions indignes du contre-terrorisme, allait l’exposer gravement. La conscience lucide qu’il avait des risques encourus ne faisait que renforcer sa volonté courageuse d’engagement.

Il vint en mai 1955 nous rejoindre, avec de nombreuses personnalités de ses amis et "associés", à une "Conférence nationale pour la solution du problème franco-marocain" que nous avions organisée, Jean Védrine, Bertrand Schneider et moi, en nous instituant, à nous trois, "Comité national pour la solution du problème franco-marocain" ! Notre invitation remporta un incontestable succès et donc des réactions, comme le note William Hoisington. Nous eûmes, à cette conférence, la présence attentive, côté "métropole", non seulement de François Mauriac et de membres de "France-Maghreb" ainsi que de parlementaires du centre et de la gauche, mais aussi de Léon Marchal, ancien secrétaire général du Protectorat et qui était alors secrétaire général du Conseil de l’Europe, ainsi que du directeur général adjoint de la Banque de l’Union parisienne Emmanuel Lamy, qui avait été directeur des finances du Protectorat (et qui nous rejoignait avec l’aval du président Edgar Faure). Du côté "Maroc", il y eut, outre des membres des "Amitiés marocaines", des représentants des milieux de l’entreprise et de l’agriculture, mais également des anciens combattants, ainsi que les

16

principaux leaders des partis nationalistes (Istiqlal et P.D.I.) qui s’exprimèrent avec loyauté, amitié et rigueur. Je ne sais si Jacques Lemaigre Dubreuil a pu assister aux deux journées des 7 et 8 mai 1955 de la conférence. Je n’ai pas gardé la mémoire d’une intervention qu’il aurait pu y faire au cours des échanges. Mais je pense, comme William Hoisington, que le succès et les promesses de cette conférence de mai, amorçant les compromis de la conférence d’Aix-les-Bains fin août 1955, ont dû beaucoup à la caution que sa présence et celle de ses amis, marocains et français, nous apportaient. Sans doute, il était probable que nous allions nous revoir et œuvrer en commun ; nos positions s’étaient rapprochées et nous avions le même souci de liberté et de coopération confiante avec les élites marocaines et leur peuple. Mais la haine impunie des contre-terroristes français allait en décider autrement. Au lendemain d’une rencontre à Paris avec le président Edgar Faure — qu’il venait presser de reprendre en main de façon énergique les fonctionnaires félons à la Résidence Générale ainsi que leurs comparses à Casablanca —, le 11 juin 1955, il était lâchement assassiné de treize balles dans le dos !

Un tel meurtre accompli au Maroc par des policiers français, déshonorant la France, allait déconsidérer les menées et les influences des "ultras", à court terme. S’il allait, d’un côté, indigner l’opinion française, il séparait irréversiblement, du côté marocain, les Français libéraux et laborieux, réels représentants de la France émancipatrice, des conservateurs et activistes, accrochés à un modèle périmé et en crise d’algérisation coloniale. Des milliers de Marocains en témoignèrent, qui vinrent assister en masse à la cérémonie d’enterrement de Jacques Lemaigre Dubreuil, en l’église du Sacré-Coeur de Casablanca, le 14 juin 1955, cérémonie à laquelle étaient présents aussi Pierre Mendès France et Jean-Jacques Servan-Schreiber. Et beaucoup de personnalités marocaines s’associèrent à l’hommage qui allait être rendu à Jacques Lemaigre Dubreuil en France. François Mauriac pouvait ainsi écrire, dans L’Express du 18 juin 1955 : "Les Français du Maroc et les Marocains peuvent également s’enorgueillir du nom de Jacques Lemaigre Dubreuil. C’est beaucoup, pour sceller l’amitié de deux peuples, que d’avoir les mêmes martyrs". Ce dont on trouve comme une confirmation, ainsi que le rappelle

17

William Hoisington, dans le fait que la Place de la Révolution Française à Casablanca a été rebaptisée Place Jacques Lemaigre Dubreuil. André de Peretti Membre fondateur du Comité France-Maghreb 21 février 2009

18

1 La révolte des contribuables
"Contribuables, réveillez-vous !" Le Réveil du contribuable, Avril 1931

Vers le 6 février
L’engagement de Jacques Lemaigre Dubreuil dans la vie publique française commence en mars 1935, avec son arrivée à la tête de la Fédération des contribuables. Cette arrivée marque un tournant dans l’histoire complexe et mal connue d’une organisation qui reste associée, dans la mémoire collective, aux émeutes du 6 février 1934. Pour comprendre et apprécier le rôle de celui qui en devient le président l’année suivante et en restera la figure majeure, il est indispensable de remonter aux origines de la fédération et de parcourir les grandes étapes de son histoire jusqu’en 1935. Dans les années qui suivent la Première Guerre mondiale, l’hostilité quasi congénitale des Français vis-à-vis du fisc (ce "hideux génie", disait Victor Hugo) prend une forme originale avec la création de divers groupements, ligues ou syndicats rassemblant des contribuables qui se jugent victimes du système d’imposition. On voit ainsi apparaître, en 1921, une Ligue de défense des contribuables, fondée par un expert-comptable de l’Aube, Louis-Alphonse Large. Trois ans plus tard, à Paris (où il dirige maintenant le service comptable de la maison Lamoesse Frères), Large, toujours entreprenant, commence à diffuser un bulletin plein de bons conseils à l’intention des Français qui s’estiment harcelés par le fisc, publication au titre sans équivoque dans sa brièveté : Défendre. Enfin, en novembre 1928, avec le soutien financier du parfumeur François Coty, Louis-Alphonse Large crée la Fédération nationale des groupements et syndicats des contribuables. Pour ce faire, il s’était associé à un journaliste, Auguste Cavalier, collaborateur du quotidien conservateur L’Intérêt français, et à un homme d’affaires parisien, Charles Kula. L’un et l’autre voulaient,

19

eux aussi, voir les contribuables s’organiser et passer à l’action. La France "croule sous le poids d’impôts excessifs", affirmait Kula, qui, au début de la même année, avait fondé son propre groupement, la Confédération générale des contribuables, contrepoids symbolique au pouvoir des syndicats et des partis de gauche qui, selon lui, conduisaient la France à "la ruine morale et économique"1. Coty, quant à lui, aspirait à jouer un rôle public. Déjà propriétaire du Figaro, il venait de lancer, cette même année 1928, un quotidien populaire, L’Ami du Peuple, et subventionnait généreusement des organisations conservatrices. Fondateur et président de l’association d’anciens combattants les Croix de feu, il devait créer, en 1933, son propre parti, la Solidarité française2. L’histoire de la fiscalité française d’une part et, de l’autre, les problèmes économiques de l’après-guerre, expliquent aisément cette effervescence des contribuables dans les années 20. La bataille autour de l’impôt sur le revenu durait depuis quarante ans à la Chambre des députés. Sans égaler le bruit et la fureur de l’affaire Dreyfus, et son déchaînement de passions, elle avait néanmoins réussi à faire monter au front des citoyens généralement passifs. L’impôt sur le revenu avait fini par être adopté en 1913 comme mesure d’urgence pour la défense nationale. Mais cela mis à part, le système fiscal français était à peu près identique en 1919 à ce qu’il était depuis la Révolution. Les impôts français, déconnectés des réalités de la richesse et des revenus de l’époque, injustes et sans souplesse, constituaient une caricature de l’idéal républicain et étaient malheureusement incapables de répondre aux besoins financiers de la Troisième République après la Grande Guerre. Or, au lieu de s’attaquer à une refonte du système fiscal du pays, les dirigeants français comptèrent sur les réparations de l’Allemagne et même sur des prêts américains pour procurer à l’État les ressources dont il avait besoin. Mauvais calcul. Les discussions autour des dettes de guerre, des réparations et des prêts internationaux durèrent dix bonnes années après la fin de la guerre sans que la France s’en trouve plus riche. Conséquence : il fallait augmenter les impôts, qui crûrent en effet régulièrement pendant les années folles, la mesure la plus spectaculaire étant peut-être celle décidée par le gouvernement Poincaré, en 1924 : une augmentation générale de 20%, jugée très lourde par les contribuables moyens et les petits patrons. En même temps, l’inflation galopante et la dévaluation de la monnaie faisaient fondre la valeur des économies des Français et celle des bons du Trésor et des titres privés3.

20

Pour compliquer les choses, la question de l’impôt se trouvait liée aux affrontements sociaux. Les partisans de l’impôt sur le revenu, comme Jaurès, voyaient en lui une façon de redistribuer la richesse nationale, fournissant ainsi de nouveaux moyens d’action aux travailleurs4. En face, ses opposants, comme l’Association pour la défense des classes moyennes, y voyaient un couteau mis sous la gorge de la bourgeoisie5. La taxe sur les ventes, adoptée en 1920 pour fournir à l’État des rentrées régulières et facilement recouvrables (elle était automatiquement indexée sur les prix), devint elle aussi un enjeu idéologique, lors même que les adversaires ne s’accordaient pas sur ses effets : quand la gauche y voyait une mesure dirigée contre les pauvres, la droite lui reprochait de taxer injustement les entreprises6. En somme, les impôts étaient considérés comme des armes dans un conflit de classes plutôt que comme un instrument destiné à accroître les ressources de l’État. Et c’est bien ainsi que la Fédération des contribuables les jugeait : "La fiscalité excessive engendre la division dont l’État profite depuis plusieurs années. Jamais depuis la fin des hostilités, les Français ne se sont autant battus ! La guerre économique et la haine sociale ont remplacé la haine de l’envahisseur"7. Comme on pouvait s’y attendre, la base de la Fédération des contribuables était constituée par les classes moyennes conservatrices qui voyaient dans le poids de la fiscalité et dans la dépense publique les causes de la crise économique en France, et dans l’organisation des classes moyennes la condition sine qua non de leur survie et du salut de la nation. "Nous voulons de larges économies", déclarait le baron Albert d’Anthouard de Wasservas, ancien ministre plénipotentiaire au Brésil et premier président de la fédération. "Nous voulons que l’État diminue le prix de ses services au lieu de dépenser sans compter. Nous voulons que ceux qui, d’après la Constitution, sont les contrôleurs de ces dépenses cessent de pousser aux prodigalités". D’Anthouard soulignait qu’une bonne partie de l’argent public allait à "une armée de fonctionnaires" qui représentaient un peu plus qu’un instrument politique à utiliser au moment des élections. Et il admettait que les contribuables s’étaient organisés en partie pour contrer la Confédération générale des fonctionnaires, le syndicat de la fonction publique. Toutefois ce n’était pas là le principal objectif de la fédération. "Nous voulons, poursuivait-il, que les forces financières de la nation, comme toutes les autres d’ailleurs, soient utilisées en vue de leur maximum de rendement et développées rationnellement. Notre but, notre seul but est que la France soit plus prospère, que ses

21

habitants jouissent de plus de confort et de sécurité. Et c’est pourquoi nous protestons contre le désordre envahissant les finances publiques, désorganisant les rouages de la vie nationale parce qu’il engendre l’anarchie et ainsi ruine notre économie générale. Les abus de la fiscalité sont intolérables à nos yeux car ils tuent la famille, la propriété, la production et, en dépeuplant notre patrie, préparent sa ruine et sa déchéance"8. Ce genre de déclaration entraînait l’adhésion enthousiaste d’associations et de groupements traditionnels de la bourgeoisie, du monde agricole et des professions libérales, notamment la Société d’agriculteurs de France, l’Association des viticulteurs de France, le Syndicat général du commerce et de l’industrie, la Fédération des commerçants-détaillants de France, la Chambre syndicale des propriétés immobilières de la ville de Paris, la Fédération des porteurs de valeurs mobilières, la Chambre des avoués et la Fédération des architectes de France. Se joignaient à ces soutiens prévisibles d’autres qui l’étaient moins, des groupements s’occupant des intérêts de la femme et de la famille, l’Action sociale de la femme, la Société pour l’amélioration du sort de la femme, ou l’Alliance nationale pour l’accroissement de la population et d’autres encore, qui se consacraient au développement économique national, comme l’Union des grandes associations françaises pour l’essor national9. C’est d’organisations de ce genre que provenaient les dirigeants de la Fédération des contribuables. De 1929 à 1934, le Comité d’action eut comme président le baron d’Anthouard, agriculteur de HauteLoire ; comme vice-présidents Paul Lefaivre, agriculteur (Seine), Édouard Ferrasse, avocat et viticulteur (Hérault), Claude Gaillard, architecte (Rhône) et Alfred-Joseph Colmart, agriculteur (Marne) ; comme délégué général, Louis Large, journaliste (Seine) ; comme secrétaire général, Paul Lefebvre, avocat (Seine) ; comme trésorier, Arthur Denuit, notaire (Seine) ; et comme membres, Georges Barthet, pharmacien (Seine), Jacques Buisson, industriel (Haute-Garonne), Gustave Durandeau, industriel (Gironde), Georges d’Hattecourt, agriculteur (Maine-et-Loire), Georges Mongelard, commerçant (Gard), Jean Péquin, inspecteur des Eaux et Forêts en retraite (Charente-Inférieure), Frédéric Saucet, avoué (Haute-Garonne), Georges Segalen, commerçant (Loire-Inférieure), François Tillet, commerçant (Rhône), Amédée Vallée, agent d’assurances (Ille-etVilaine) et le marquis Aymar Davy de Virville, agriculteur (Mayenne)10.

22

Mais la fédération aspirait à élargir son électorat dans les classes moyennes. Elle cherchait à recruter, parmi les artisans, petits boutiquiers, petits détaillants, petits entrepreneurs, petits propriétaires et membres des professions libérales, ceux qui avaient le plus gravement souffert de la crise économique et cherchaient un remède à leurs difficultés présentes et à venir, ceux pour qui les questions économiques passaient avant les questions politiques. "Il n’y a pas chez nous de rouges, de blancs ou de roses et, que le gouvernement soit royaliste, radical ou socialiste, peu nous importe. Ce que nous voulons, ce sont des allègements fiscaux. Nous demandons simplement que cessent les gaspillages, la gabegie et les tours de bâton"11. Cette posture non-partisane avait quelque chose de factice, dans la mesure où la fédération tenait les syndicats et les partis de gauche pour responsables des difficultés de la France, mais elle n’était cependant pas entièrement de façade : Kula fut ainsi écarté de la fédération en 1930 à cause de ses déclarations — jugées excessives par d’Anthouard — sur la responsabilité des syndicats, du Parti radical et des francs-maçons dans le déclin de la France12. La fédération avait son siège dans le IXè arrondissement de Paris, 24 rue de Clichy (et ensuite, à côté, rue Lafayette). Large était le délégué général responsable de l’activité de la fédération au jour le jour et de son mensuel, Le Réveil du contribuable, et d’Anthouard présidait le comité d’action qui supervisait le travail de la fédération. Cette instance, élue par un comité central, comprenait vingt-quatre membres, élus chacun pour trois ans, le tiers des membres étant renouvelé chaque année. Le comité central comprenait une centaine de membres représentant les fédérations départementales constituées par les groupes et les syndicats de contribuables locaux et municipaux. Ce comité se réunissait une fois l’an pour faire le bilan de l’activité de la fédération nationale et pour procéder à l’examen, sanctionné par un vote, des rapports, des commissions et des programmes. Les fonds de la fédération provenaient d’une part des fédérations départementales qui reversaient à Paris 20% de leurs recettes annuelles et, d’autre part, des contributions, aussi importantes qu’ils pouvaient se le permettre, des groupements professionnels. Dispositions qui ne donnèrent jamais satisfaction. En novembre 1930, le trésorier annonçait ainsi que la fédération n’existait que grâce à la générosité des membres du comité d’action. Mais l’année suivante, le budget avait un excédent de 4 400 francs et puis, en novembre 1933, un déficit de 35 000. La fédération avait son ange gardien, bien sûr, François Coty. Mais, avant même de

23

fonder la Solidarité française, qui devait lui prendre énormément de temps et d’argent, Coty avait commencé à moins s’intéresser au sort de la fédération. Le Réveil du contribuable avait son autonomie financière, vivant de la publicité et des abonnements (6 francs par an)13. En décembre 1931, d’Anthouard annonçait que la fédération avait "près de 700 000 membres adhérents" et le soutien de "plus de 150 associations de défense corporative, syndicale et sociale, d’anciens combattants et victimes de la guerre et victimes de la dépréciation du franc". Le tout réuni donnait "un total d’environ cinq millions de contribuables"14. Nul doute que ces évaluations aient été exagérées. Mais d’un autre côté, on s’aperçoit qu’il n’y avait pas de comité fictif. Pour petits que fussent certains d’entre eux, les groupes membres de la fédération existaient bel et bien, effectuant un vrai travail d’organisation et de propagande et réussissant dans bien des cas à convaincre les autorités d’agir selon leurs recommandations. Dans diverses villes réparties à travers toute la France (Alès, Carpentras, Decize, Dunkerque, Libourne, Montignac, Nevers, Pau et Toulon), ils s’attribuaient le mérite d’avoir fait baisser les taxes municipales et, dans quatre départements (Bouches-du-Rhône, Nièvre, Saône-et-Loire et Vienne), les taxes départementales15. Comme le faisait observer confidentiellement un membre du comité d’action, "les syndicats de contribuables constituent une masse importante, disciplinée et agissante. Ils ne représentent qu’une minorité, il est vrai, mais ils comprennent une élite réfléchie dont les décisions sont capables d’influencer les masses électorales en les instruisant"16. D’une manière générale, la fédération voulait introduire l’économie dans la gestion des fonds publics de l’État, des départements et des communes ; accroître l’efficacité de l’action gouvernementale ; restaurer l’activité et les droits de l’initiative privée ; établir un tribunal des impôts et revoir la fiscalité pour aboutir à "une plus équitable répartition de l’impôt"17. Elle proposait en même temps des mesures précises : un abattement à la base unique pour toutes les catégories de contribuables, la suppression ou la modification de la patente, la réduction des taxes sur les véhicules à moteur, sur les actions et les obligations et sur les transferts de propriétés et les héritages, l’abrogation de la taxe sur le chiffre d’affaires et un allègement de l’impôt pour les familles nombreuses18. L’ensemble de ces mesures visait à aider les classes moyennes possédant des biens et engagées dans l’activité économique.

24

En 1930, l’un des principaux sujets de préoccupation des contribuables était la loi sur les assurances sociales qui obligeait les employeurs de l’agriculture, du commerce et de l’industrie à cotiser à un fonds national de sécurité sociale. La fédération voyait là un "désastre" pour tout le pays, un impôt indirect frappant toutes les forces productives de la nation19. Henri Dorgères, directeur du Progrès agricole de l’Ouest et dirigeant combatif de Défense paysanne, le groupe de défense des paysans de l’Ouest de la France, déclara que la sécurité sociale coûtait aux contribuables quatre milliards de francs chaque année ; selon lui, c’était "la plus belle escroquerie que la démocratie ait inventée pour faire passer l’argent de la poche des contribuables dans celle des fonctionnaires"20. La fédération lança un Front unique contre les assurances sociales, afin de lutter pour obtenir la modification ou l’abrogation de la loi, et elle rassembla ainsi sous la même bannière contribuables et cultivateurs21. Des manifestations anti-gouvernementales houleuses rassemblant notamment 20 000 personnes à Rennes, 6 000 à Lisieux, 12 000 à Caen et 15 000 à Angers attirèrent l’attention de tout le pays sur ce mouvement de contestation22. Pendant quelque temps au moins, on vit brandies ensemble fourches des paysans et haches des contribuables — l’un de leur slogans étant : "Nous porterons la hache dans la forêt des abus". La conjonction des uns et des autres n’avait rien de surprenant. Dans l’Ouest, les cultivateurs étaient furieux de l’effondrement des prix agricoles, inférieurs de 28% en 1930 à ce qu’ils étaient en 1928 et qui devaient continuer à baisser jusqu’au milieu des années trente. Dorgères reprochait au gouvernement l’absence d’une "politique ferme et cohérente" et ne cessait de dénoncer le poids de l’impôt pesant sur les cultivateurs23. La Fédération des contribuables fut impressionnée par le nombre de manifestants rassemblés par Dorgères et par le fait que les cultivateurs étaient prêts à engager une action directe contre le gouvernement. De plus, les dirigeants de la fédération (comme la plupart des Français, en fait) étaient profondément attachés sentimentalement à la France paysanne. Ils regrettaient le déclin du monde des paysans et des artisans, soutenaient le vote familial pour encourager l’expression des points de vue du monde rural et étaient opposés à l’industrialisation en cours des villes, qui drainait vers elles la population des campagnes24. La protestation contre les impôts allait de pair avec un mécontentement à l’égard des parlementaires et des élus en général. Puisqu’ils considéraient que c’étaient ces gens-là qui avaient créé

25

leurs problèmes, comment les défenseurs des contribuables pouvaientils compter sur eux pour trouver des solutions ? "Nos élus sont, en majorité, des adversaires des contribuables qui se préoccupent, avant tout, de gérer leurs propres affaires, d’assurer leur réélection, de satisfaire leurs électeurs influents en leur faisant octroyer des prébendes ; ils font d’abord de la politique professionnelle sans se soucier des besoins du pays et sans vouloir consentir, en temps opportun, à connaître les maux dont il souffre"25. Certes d’Anthouard affirmait : "Nous ne sommes pas, par principe, adversaires ni du gouvernement, ni du parlement, ni d’aucune assemblée départementale ou municipale ; au contraire, c’est dans la collaboration avec les pouvoirs publics constitués et dans la pression légitime que nous pouvons leur apporter notre soutien pour accomplir une tâche difficile, que réside la forme la plus normale et la plus souhaitable de notre action26. Notre seul but est d’arriver à ce que la voix de ceux qui paient soit entendue par les pouvoirs publics"27. Mais venait ensuite un avertissement : "Comme par le passé, nous combattrons tous les élus, quelle que soit leur étiquette politique, qui auront fait fi de nos revendications"28. Dans ce combat, l’une des armes était la grève de l’impôt, suggérée une première fois par Large dans son rapport au deuxième congrès de la fédération en 1930, puis reprise officiellement à son compte par celle-ci lors de son troisième congrès, l’année suivante. La fédération voyait là un "moyen d’action" pour obliger le gouvernement à réduire le budget national et à alléger le fardeau des contribuables29. Mais sa tactique préférée restait cependant la persuasion. Lors d’une émission à la radio parisienne en janvier 1932, d’Anthouard exposa les grandes lignes du programme de la fédération, programme approuvé par plus de soixante organisations dont il donna la liste. Le propos était double : faire connaître la fédération au grand public et prouver au gouvernement qu’elle était un porte-parole valable des contribuables. En outre, la longue liste des organisations qui la soutenaient montrait qu’elle avait bien élargi sa base. Des petits commerçants et des hommes d’affaires avaient répondu à son appel30. Mieux, le soutien apporté par des associations d’anciens combattants — Légion des combattants français, Fédération nationale des anciens combattants et Croix de feu — qui constituaient des groupes de pression puissants dans la France de l’entre-deux-guerres, donnait à la déclaration de D’Anthouard une tonalité sérieuse, militante et patriotique.

26

Des élections législatives ayant lieu en 1932, la fédération pressa les candidats à la députation d’accepter son programme, faute de quoi ils perdraient le soutien des contribuables. "Soyez impitoyable, mais impartial pour tous les candidats", conseillait à son lecteur Le Réveil du contribuable. Dans la liste des exigences à présenter aux candidats à la députation il y avait en principe de quoi les heurter, puisque les contribuables voulaient tout à la fois priver la Chambre du droit de présenter une législation fiscale (afin de réfréner "la démagogie parlementaire"), réduire le nombre de députés et diminuer partout le nombre de fonctionnaires31. Et pourtant les réactions furent encourageantes. La Fédération républicaine (conservatrice) incorpora les doléances des contribuables dans sa plate-forme électorale. André Tardieu, le président du Conseil, un des rares réformateurs de l’entredeux-guerres, s’engagea de nouveau à faire des économies au gouvernement32. Et parmi les nouveaux députés, plus de soixante-dix s’engagèrent à soutenir le programme des contribuables, nombre d’entre eux devant accéder à la notoriété dans les années trente ou plus tard, comme René Coty (Républicain de gauche, élu de la SeineInférieure), Jean Goy (Radical indépendant, de la Seine), Pierre Mendès France (Radical-socialiste, de l’Eure) et Xavier Vallat (Indépendant, de l’Ardèche)33. La fédération considéra qu’elle avait réussi à attirer l’attention de tous les candidats sur la cause des contribuables, à mettre en ballottage certains députés qui lui étaient hostiles (voire, dans certains cas, à contribuer à leur défaite) et à rendre les Français plus conscients de son action34. Dans la nouvelle Chambre, le Groupe pour la protection du contribuable comptait 217 membres35. Malheureusement, les promesses électorales furent oubliées au moment de la formation du nouveau gouvernement. Le parti Radicalsocialiste, dont les idées sur la nécessité d’un équilibre budgétaire s’accordaient avec celles de la fédération, finit par s’associer aux Socialistes, ce qui signifiait qu’aucun plan de déflation rigoureux ne serait adopté. Effectivement, aucune mesure vraiment importante ne fut prise pendant la législature, du fait des divergences entre les membres de la coalition en matière financière, ce qui, pour finir, fit même éclater cette coalition. Pour aggraver les choses, même les membres importants du gouvernement que les contribuables avaient comptés parmi leurs amis, notamment le ministre des Finances Joseph Caillaux, n’appréciaient guère que la fédération mette son nez dans la politique36. On peut imaginer que les responsables politiques avaient

27

assez de problèmes sur les bras pour souhaiter que des groupes de pression de la bourgeoisie ne viennent pas compliquer les choses. La fédération donna de nouvelles directives pour la suite de l’action des contribuables : organiser des rassemblements "avec le concours du plus grand nombre possible d’organisations corporatives et professionnelles" et retarder le paiement de l’impôt jusqu’à "la dernière limite imposée par la loi, en usant pour cela de tous les délais et de tous les moyens légaux"37. De la résistance légale au paiement de l’impôt à la grève de l’impôt il n’y avait plus qu’un pas. "Les assujettis à l’impôt, écrivait d’Anthouard, devraient être prêts à toute éventualité. Ils devraient, sur un mot d’ordre, pouvoir passer à la grève de l’impôt." Mais la fédération hésitait. Large expliquait que la grève était "un acte révolutionnaire extrêmement dangereux, qui impose une préparation méthodique, basée sur une éducation indispensable". Selon lui, la fédération n’était pas encore prête pour une telle grève, si bien qu’en juin 1932, le plus qu’elle devait faire allait être de soutenir le principe de la résistance légale à l’impôt38. En octobre, les choses avaient changé. Pendant l’été en effet, le parlement avait approuvé des augmentations d’impôts et, de son côté, la fédération avait achevé ses préparatifs. À Paris, un meeting réunissant 2 000 dirigeants de groupements de citoyens annonça la grève. "Non pas grève totale, expliqua Large. Nous ne sommes pas des révolutionnaires, nous savons que l’État a besoin d’argent pour remplir son office et payer ses fonctionnaires. Nous n’entendons pas le mettre dans l’impossibilité de gouverner, mais puisqu’il nous ruine et se ruine lui-même, nous voulons l’arrêter dans sa course à l’abîme, le forcer à réduire ses dépenses en cessant de payer une partie tout au moins de ces impôts qui nous écrasent." Avec les représentants de Défense paysanne, du Comité du salut économique, de l’Union nationale des combattants, de la Légion des combattants français et des Jeunesses patriotes, les contribuables convinrent que la grève "partielle" des impôts s’appliquerait à ceux de 1932 et de 1933. "Il faut, déclara Dorgères, que nos gouvernants sachent aujourd’hui, après cette manifestation, que nous en avons assez… C’est fini ! Nous ne serons plus les éternelles poires !"39 La fédération commence alors à rassembler des foules nombreuses et à susciter l’intérêt des ligues politiques dont les dirigeants reconnaissent le potentiel que représente une révolte droitière des contribuables. Dans la salle du Magic-City, le 28 janvier 1933, ce sont 3 500 Parisiens qui viennent écouter Large et d’Anthouard dénoncer le

28

parlement et appeler à une coalition non-partisane des contribuables. "L’heure est venue, déclare Large, de grouper toutes les forces vives de la Nation, au titre de contribuables et en dehors de toutes considérations d’intérêts professionnels ou de partis politiques ! Nous en avons assez de toutes ces promesses fallacieuses, dont nous abreuvent nos parlementaires. Nous n’avons plus confiance en nos politiciens, et si nous sommes là aujourd’hui, c’est pour faire savoir aux pouvoirs publics que nous sommes bien décidés à imposer notre volonté." Après les discours, Large invite l’assistance à manifester en direction de la Chambre des députés, du Sénat et de l’Élysée pour montrer la force et la détermination des contribuables. En dépit des barrages de police installés à la sortie du Magic-City qui divisent la foule pour rendre impossible une manifestation de masse, deux cent camelots du roi, de l’Action française royaliste, se joignent à quelques contribuables et commencent à se diriger vers la Chambre des députés. Après plusieurs interventions, la police parvient à disperser les manifestants à la hauteur du pont de l’Alma. D’autres affrontements ont lieu de part et d’autre du pont, sur la rive droite (avenue Marceau, avenue Pierre Ier de Serbie et rue Pierre Charron) et sur la rive gauche (rue Malar, rue Surcouf et rue Cognacq-Jay). La police procède au total à seize arrestations40. Cette manifestation fut comme une séance d’initiation pour les contribuables qui rejoignaient ainsi la grande confrérie des Français descendant dans la rue pour protester. Le rassemblement du 28 janvier fut le point de départ d’une grande campagne nationale de publicité qui culmina, le 19 mars, avec la Journée nationale des contribuables, faite de meetings et défilés dans quarante-six villes de province. Dans les meetings, les porte-parole de la fédération réclamèrent l’équilibre budgétaire, des économies au gouvernement, une réforme administrative et un "gouvernement d’autorité", seul capable de ramener l’ordre dans les affaires publiques, après quoi des cortèges de contribuables allèrent manifester devant les préfectures ou les hôtels de ville. Les rassemblements les plus importants et de loin eurent lieu dans l’Ouest, à La Roche sur Yon (14 000 manifestants), à Angers (11 000) et à Caen, où le meeting du matin réunit 4 000 manifestants, surtout des cultivateurs, et celui de l’après-midi 11 000, parmi lesquels quelques parlementaires. Dans le reste du pays, le nombre de manifestants fut très variable, 5 500 à Laval mais 250 à Soissons , avec tous les intermédiaires : 5 000 à Nevers, 4 000 à Châteauroux (surtout des cultivateurs), 3 000 à Rochefort, 2 000 à Poitiers, 1 500 à Évreux, 1 200 à Melun, 1 100 à

29

Versailles, 1 000 à Corbeil et à Beauvais, 800 à Agen, 700 à Toulouse, à Montpellier et au Puy, 500 à Saint-Brieuc, Meaux, Besançon et Cherbourg et "plusieurs centaines" à Libourne, Pau, Nîmes, Mâcon et Annecy. Dans toutes ces villes, les manifestations furent calmes et disciplinées. À Nîmes, à Montpellier et à Cherbourg, il régnait même une atmosphère de vacances, avec défilé dans les rues de voitures décorées d’affiches de la manifestation41. Mais dans neuf villes, il y eut des incidents. Selon les rapports de police, ce sont des groupes appartenant à des "formations politiques et syndicalistes de gauche et d’extrême gauche" qui viennent perturber le meeting de Saint-Quentin (2 000 participants) ; une bagarre éclate et des "communistes" prennent possession de la tribune. À Tours (1 800 participants), des "éléments extrémistes" empêchent tout vote sur les résolutions des contribuables. À Châtellerault (1 250), "séance houleuse", au cours de laquelle des "socialistes" répliquent en criant aux orateurs des contribuables, montent plusieurs fois à la tribune et lancent l’Internationale. À Houilles (3 000), deux parlementaires "d’extrême gauche" tentent de répondre aux orateurs de la fédération, d’où s’ensuit une belle cacophonie. À Nantes (6 000), des gens de gauche essaient de couvrir la voix des orateurs, obligeant la police à évacuer la salle pour éviter tout incident, du fait de la présence d’"un certain nombre de camelots du roi et de membres des Jeunesses patriotes". À Reims (4 000), des "socialistes" et des membres de partis "d’extrême gauche" sabotent la réunion qui doit être écourtée. Même chose à Troyes (400), du fait de gens "de gauche et d’extrême gauche". À Angoulême ce sont cette fois les contribuables qui créent le désordre en encerclant la préfecture et en lançant des "cris hostiles à l’égard du préfet". À Rennes enfin, la manifestation des contribuables (6 000 participants, dont des militants agricoles) se heurte aux gardes mobiles ; vingt manifestants sont arrêtés42. D’après les estimations de la police, cette Journée nationale des contribuables avait rassemblé environ 100 000 personnes et représentait "un gros effort de propagande fait dans les milieux de commerçants, d’industriels, d’artisans, d’agriculteurs et d’anciens combattants"43. Les dirigeants de la fédération avouèrent que le résultat dépassait de beaucoup leurs espérances44. Mais leurs adversaires prétendirent que cela ne les impressionnait pas. En s’appuyant sur les rapports concernant les rassemblements de Reims et de Tours, Le Peuple, le journal de la C.G.T., traitait la fédération de "groupement qui tend à créer en France une agitation fasciste"45.

30

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.