Jean Bichelonne un polytechnicien sous Vichy (1904-1944)

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La trajectoire de Jean Bichelonne rejoint celle de bon nombre de technocrates qui se retrouvent à Vichy, convaincus de pouvoir réaliser leurs idées d'avant-guerre. Choisi avant tout pour ses compétences, il agit essentiellement pour défendre les intérêts de la France. Nommé secrétaire général au Commerce et à l'Industrie sous la direction de René Belin (1940), puis ministre de la Production industrielle d'avril 1942 à 1943, il meurt en décembre 1944 au cours d'une opération chirurgicale pratiquée par un médecin SS.
Publié le : jeudi 1 octobre 2015
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EAN13 : 9782336392240
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Écrir Jean BichelonneJean BichelonneJean Bichelonneles plus doués de sa génération. Reconnu pour son esprit pr esque anormal par sa puissance de travail et sa mémoir e exceptionnelle, il dirige en septembr e 1939, le Jean Bichelonne cabinet de Raoul Dautry , au ministèr e de l’Armement. Il fait alors transporter en Limore Jean Bichelonne Limore Yagil1904-19441904-19441904-1944e 1939, le Grande-Br etagne le stock d’eau lour de. Cet épisode r elativement méconnu s’avér era era era YagilUn polytechnicien sous Vichy déterminant pour la suite du confit. 1904-1944
Grande-Brera Écrire une biographie de Jean Bichelonne demande tout d’abord de se débarrasser La trajectoir e de Jean Bichelonne r ejoint celle des technocrates, ces hauts Un polytechnicien sous VUn polytechnicien sous VUn polytechnicien sous V ichyichyichydes certitudes assénées depuis soixante-dix ans à l’égard de l’un des polytechniciens fonctionnair es es ou cadres ou cadres dynamiques du secteur privé qui avaient « pantoufé », », », Jean Bichelonneles plus doués de sa génération. Reconnu pour son esprit presque anormal par sa issus des mêmes Grandes Ecoles et des mêmes Grands Corps. Avant la guerrAA e, ces e, ces puissance de travail et sa mémoire exceptionnelle, il dirige en septembre 1939, le Un polytechnicien sous Vichyfonctionnaires ou cadr pantoufé », inspecteurs des Finances, ces polytechniciens, ces centraliens avaient participé cabinet de Raoul Dautry, au ministère de l’Armement. Il fait alors transporter en à à à EntrEntrEntr e mémoire mémoire mémoir e et histoire et histoire et histoir eee1904-1944Ae, ces Grande-Bretagne le stock d’eau lourde. Cet épisode relativement méconnu s’avérera des colloques communs, s’étaient r etretrouvé dans des cénacles choisis tels etrX-Crise, X-Crise,
déterminant pour la suite du confit. à Entre mémoire et histoireRedr Redressement Redr essement essement français, Les français, Les français, Les Nouveaux Cahiers, Nouveaux Cahiers, Nouveaux Cahiers, ou Ordrou Ordrou Ordre nouveau. e nouveau. Bon nombrBon nombr e de ces e de ces e de ces La trajectoire de Jean Bichelonne rejoint celle des technocrates, ces hauts etrX-Crise, Un polytechnicien sous Vichytechnocrates se r etretrouvent à Vetrouvent à V ichy ichy, convaincus ichy, convaincus , convaincus de pouvoir réaliser leurs idées fonctionnaires ou cadres dynamiques du secteur privé qui avaient « pantoufé »,
Redrou Ordre de ces Avant la guerre, ces d’avant-guerr e. Bichelonne est l’un d’entr e eux. e eux. etrichyà Entre mémoire et histoirePersuadé qu’il est possible de réformer et de créer une « nouvelle société », il est », il est
des colloques communs, s’étaient retrouvé dans des cénacles choisis tels X-Crise, e eux.
surtout hanté, devant la situation économique et sociale de la France occupée, par Redressement français, Les Nouveaux Cahiers, ou Ordre nouveau. Bon nombre de ces », il est
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secrétairsecrétaire général au Commer ce et à l’Industrie sous la dirla direction ection de René Belin oduction, des machines et des
(1940), puis ministr e de la Production industrielle d’avril 1942 à 1943, Bichelonne estest est la direction
politiques, il agit essentiellement pour défendr notamment l’initiateur de l’accor d conclu avec Albert Speer pour ef fectuer en France la e de la Production est secrétaire général au Commerce et à l’Industrie sous la direction de René Belin
production de guerrprpr e destinée au ReichReich, et limiter le nombr e des départs en Allemagne.
(1940), puis ministre de la Production industrielle d’avril 1942 à 1943, Bichelonne est
C’est au cours d’une opération chir urgicale pratiquée en ururgicale pratiquée en gicale pratiquée en Allemagne, par un médecin notamment l’initiateur de l’accord conclu avec Albert Speer pour effectuer en France la prReich
production de guerre destinée au Reich, et limiter le nombre des départs en Allemagne. SSSS, qu’il trSS, qu’il tr, qu’il trouva la mort le 21 décembr e 1944, de manière 1944, de manière 1944, de manièr e assez mystérieuse. ur
C’est au cours d’une opération chirurgicale pratiquée en Allemagne, par un médecin Au Au total, cette biographie permet de rAu econstituer le par cours cours atypique d’un SS SS, qu’il trouva la mort le 21 décembre 1944, de manière assez mystérieuse.
homme exceptionnel, confrconfronté à la tragédie de l’Histoir e. C’est aussi une plongée Au Au total, cette biographie permet de r econstituer le parcours cours atypique d’un
dans dans une une intelligence hors hors norme, norme, rapide, rapide, précise, précise, à l’incontestable à à effcience homme exceptionnel, confronté à la tragédie de l’Histoirconfr
dans une intelligence hors norme, rapide, précise, à l’incontestable effcience technique mais mais qui, qui, aux aux prises avec l’énormité des événements, ne parvient dans une hors à
technique mais qui, aux parvient pas à déployer pas à déployer un r un regarun r egard lucide sur son époque. Basée sur une documentation egard lucide sur son époque. Basé sur une documentation mais qui, aux pas à déployer un regard lucide sur son époque. Basée sur une documentation
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Son histoire nous en dit long sur l’évolution de l’historiographie concernant Vichy Son histoir ichy ichy e.
et la collaboration avec l’Allemagne nazie.
et la collaboration avec l’Allemagne nazie. ichy
Limore Yagil est historienne, docteur ès Lettres de l’Institut d’Études Politiques
(1992), maître de conférences à l’université de Haïfa et Tel-Aviv en Israël, chercheur LimorLimore Ye agile YagilY est historienne, docteur ès Lettragil es de l’Institut d’Études Politiques
associée habilitée à diriger des recherches à l’université Paris IV-Sorbonne (Centre (1992), maîtr(1992), maîtr(1992), maîtr e de confére de confére de confér ences ences ences à l’université de Haïfa et THaïfa et THaïfa et T el-A el-Aviv el-Aviv en Israël, viv en Israël, cher chercheur chercheur cheur Limore YagilRoland Mousnier-UMR 8596). Elle est spécialiste de l’histoire politique et culturelle
associée associée associée habilitée à diriger des recherrecherrecherches ches ches à l’université Paris IV -Sorbonne (Centr e e e de la France sous l’Occupation et auteur de plusieurs ouvrages, parmi eux : ences el-Aviv chercheur L’homme
Roland Mousnier -UMR -UMR 8596). Elle est spécialiste de l’histoirnouveau et la révolution nationale (Lille, Septentrion, 1997) e politique et culturLa France terre de relle elle efuge et de elle recherches e
désobéissance civile, 1936-1944 : le sauvetage des juifs (Cerf, 2010-2011) ; Au nom de l’art, L’homme LL’homme elle
1933-1945 : exils, solidarités et engagements (Fayard, 2015).nouveau et la révolution nationale (Lille, Septentrion, 1997) La France terr terre de rterre de refuge et de L
désobéissance civile, 1936-1944 : le : le sauvetage des juifs: le (Cerf, 2010-201 1) ; 1) ; Au nom 1) ; Au nom de l’art, de l’art, terre de r
1933-1945 : exils, solidarités et engagements (Fayar (Fayar (Fayard, 2015).d, 2015).d, 2015).: le 1) ; L’homme de L’aboLition (Fayar
de L’escLavage à La convention
Kronos 84
ISSN : 1148-7933 LL’homme de LL’homme de L’homme de L’aboLition ’aboLition ’aboLition
ISBN : 978-2-917232-31-6 Prix : 32 € SPM Éditions S.P.M.L’homme de L’aboLition
de L de L’escLade L’escLav’escLavage à Lvage à Lage à La convention a convention a convention
KrKronos 84Kronos 84 de L’escLavage à La convention
KrISSN : 1ISSN : 1ISSN : 1148-7933148-7933exe_bichelonne.indd 1 18/09/15 14:42:31
ISSN : 1148-7933ISBN : 978-2-917232-31-6 Prix : 32 €Prix : 32 €Prix : 32 € SPMSPMSPM Éditions S.PÉditions S.PÉditions S.P .M..M..M. SPM Éditions S.P.M.
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Jean Bichelonne
Jean BichelonneJean Bichelonne
Jean Bichelonne
Jean Bichelonne
Un polytechnicien sous Vichy
Un polytechnicien sous Vichy
Un polytechnicien sous VUn polytechnicien sous Vichy ichy
Un polytechnicien sous Vichy01_bichelonne.indd 1 18/09/15 11:46:2001_bichelonne.indd 2 18/09/15 11:46:20Jean Bichelonne
Un polytechnicien sous Vichy
1904-1944
Entre mémoire et histoire
01_bichelonne.indd 3 18/09/15 11:46:20Du même auteur
Au nom de l’Art 1933-1945 : exils, solidarités et engagements, Paris, Fayard, 2015.
Le Sauvetage des Juifs dans l’Indre-et-Loire. Maine-et-Loire, Sarthe, Mayenne,
LoireInférieure, 1940-1944, Geste éditions, 2014.
La France terre de refuge et de désobéissance civile 1936-1944 : l’exemple du sauvetage
des juifs, Cerf 2010-2011, 3 tomes.
Internet et les enjeux éthiques, Cerf, 2006.
Chrétiens et Juifs sous Vichy : sauvetage et désobéissance civile, Cerf, 2005.
Terrorisme et Internet la cyberguerre, Trait-d’Union, Montréal, 2002.
L’homme nouveau et la révolution nationale, Lille, Septentrion, 1997.
Illustration de couverture :
Jean Bichelonne en conversation avec Albert Speer
Narodowe Archiwum Cyfrowe, Pologne, réf. 2-12343
photo Kobierowki
01_bichelonne.indd 4 18/09/15 11:46:21Limore Yagil
Jean Bichelonne
Un polytechnicien sous Vichy
1904-1944
Entre mémoire et histoire
Quatre-vingt-quatrième volume de la collection Kronos
fondée et dirigée par Eric Ledru
SPM
2015
01_bichelonne.indd 5 18/09/15 11:46:21Abréviations
A.N. Archives Nationales
BCRA Bureau Central de Renseignement et d’Actions
CAA Commission Allemande d’Armistice à Wiesbaden
CEA Commissariat à l’Energie Atomique
CLC Commissariat à la Lutte contre le Chômage
CNET Centre National des Etudes des Télécommunications
CGQJ Commissariat Général aux Questions Juives
C.O. Comité d’Organisation
DFA Direction des Fabrications d’Armement
DFCAA Délégation Française auprès de la Commission Allemande d’Armistice
DGEN Délégation Générale à l’Equipement National
DRCT Direction des Recherches et du Contrôle Technique
INED Institut National d’Etudes Démographiques
INSEE Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques
MBF Militärbefehlshaber in Frankreich
MPI Ministère de la Production Industrielle
NAP Noyautage des Administrations Publiques.
OPA Omnium des Produits Azotiques
PPF Parti Populaire Français
PSF Parti Social Français
RNP Rassemblement National Populaire
SNS Service National des Statistiques
STO Service du Travail Obligatoire
Les illustrations proviennent d’une collection particulière
© SPM, 2015
Kronos n° 84
ISSN : 1148-7933
ISBN : 978-2-917232-31-6
Éditions SPM 16, rue des Écoles 75005 Paris
Tél. : 06 86 95 37 06
courriel : Lettrage@free.fr - site : www.Éditions-spm.fr
DIFFUSION – DISTRIBUTION : L’Harmattan
5-7 rue de l’École-Polytechnique 75005 Paris
Tél. : 01 40 46 79 20 – télécopie : 01 43 25 82 03
– site : www.harmattan.fr
01_bichelonne.indd 6 18/09/15 11:46:21Introduction

Qui est Jean Bichelonne ? Un polytechnicien et un ingénieur de l’École
des Mines, qui est généralement identifié avec les technocrates qui ont
joué un rôle important sous Vichy. Mais en réalité son nom est
généralement lié avec la politique de collaboration du gouvernement de Pierre
Laval, il est considéré comme l’homme du Service du Travail Obligatoire
(STO). Cette présentation est sommaire et ne présente pas en réalité la
véritable nature de cet homme reconnu par tous ces contemporains
comme quelqu’un d’exceptionnel sur le plan de l’intelligence et des
connaissances. Il suffira d’ailleurs de rappeler qu’il est sorti premier de
Polytechnique et de l’École des Mines.
Dans l’historiographie de Vichy véhiculée depuis les trente dernières
années, il est vrai que les questions économiques relatives à la France
occupée, et plus particulièrement à la politique économique, ont eu une
1place importante . Le rôle des technocrates à Vichy fut mentionné au
départ par des historiens étrangers, à l’exemple de Richard Kuisel, et
repris ensuite par quelques historiens français dans les années 1990. Mais
le rôle de Bichelonne ou de Robert Gibrat, de Jean Berthelot, de Jacques
Barnaud ou de Pierre Pucheu reste cependant encore méconnu. Aucune
biographie ne leur a été consacrée. Dans son étude L’État, les finances
et l’économie 1932-1952, Michel Margairaz analyse le monde
économique et l’importance des technocrates. Spécialiste de l’histoire sociale et
1. Sur l’histoire économique à lire : R. F. Kuisel, Le capitalisme et l’État en France.
eModernisation et dirigismes au XX siècle, Gallimard, 1984 ; Michel Margairaz, L’État,
les finances et l’économie. Histoire d’une conversion 1932-1952, Paris, 1991, 2 tomes ;
Annie Lacroix-Riz, Industriels et banquiers sous l’Occupation, Paris, Armand Colin,
1999 ; Renaud De Rocheburune et Jean-Claude Hazera (éd.), Les patrons sous
l’occupation, Éditions Odile Jacob, Paris, 1995. Olivier Dard, Jean-Claude Daumas, François
Marcot (dir.), L’occupation, l’état français et les entreprises, Paris, ADHE, 2000 ; Hervé
Joly (s.d.), Les Comités d’organisation et l’économie dirigée du régime de Vichy, Centre
de recherches d’histoire quantitative, Caen, 2004 ; Joly Hervé (s.d.) L’Économie de la
zone non occupée 1940-1942, Edit. CTHS-Histoire, 2007. Une liste complète se trouve
dans la bibliographie.
01_bichelonne.indd 7 18/09/15 11:46:218 Jean Bichelonne un polytechnicien sous Vichy
économique de la période, Michel Margairaz est assez nuancé. Toutefois,
l’auteur accuse Jean Bichelonne de n’avoir eu aucun recul critique à
1l’égard des choix politiques de Pierre Laval . Plusieurs études en matière
d’histoire économique se focalisent essentiellement sur une branche
précise de l’économie : la sidérurgie, le caoutchouc, la métallurgie etc.
Le rôle de l’individu – en l’occurrence Jean Bichelonne – est limité et se
réduit à une ou deux phrases. Dans son étude sur les administrations
régaliennes de l’État français, leurs structures et les fonctionnaires,
l’historien Marc Olivier-Baruch ne s’attarde pas sur le rôle de Bichelonne. Il
brosse un tableau assez général, sans étudier les dossiers personnels des
préfets, ni les procès de haute cour des ministres et secrétaires d’État.
Pour cet historien, Jean Bichelonne représente le groupe des ministres
« collaborateurs » au gouvernement de Vichy, et rien ne le distingue d’un
Abel Bonnard, d’un Benoist-Méchin, ou d’un Darquier de Pellepoix.
Il écrit : « … beaucoup choisirent les rangs du collaborationnisme,
en estimant insupportable l’attentisme vichyssois, symbolisé à leurs
yeux par le refus du gouvernement Darlan d’adopter les protocoles de
Paris, ou par celui du gouvernement Laval de déclarer la guerre aux
Anglo-Saxons au lendemain du débarquement en Afrique du Nord. […]
Les “réalistes”, émerveillés par la puissance économique, industrielle et
militaire du Reich, estimaient de leur devoir de faciliter l’insertion de la
France dans un nouveau système continental où le premier rôle serait
évidemment joué par une Allemagne devenue maîtresse de l’Europe.
C’est Bichelonne, ce “super-major de Polytechnique qui y avait obtenu
plus de points qu’Arago”, qui incarne le mieux les illusions persistantes
de ce groupe de collaborateurs par amour des projets rondement menés.
D’abord secrétaire général à la Production industrielle, puis titulaire
du portefeuille ministériel correspondant à partir d’avril 1942, il fut
associé à la plupart des grandes négociations industrielles
franco-allemandes, avant de devenir en 1943 le principal interlocuteur de Speer
dans la mise en œuvre des S-Betriebe, qui permettaient aux ouvriers
travaillant en France dans des usines entièrement dédiées à l’effort de
guerre allemand d’échapper au STO. Ce pur technicien apparaît en effet
doté d’un esprit de géométrie inversement proportionnel à son sens
2politique » . Curieusement, cette présentation de Bichelonne comme
une figure hors du commun sur le plan intellectuel, mais démunie du
moindre sens critique et politique, nous semble être trop simpliste et
mérite d’être nuancée.
1. Michel Margairaz, « Les Politiques économiques sous Vichy » Politique, culture,
société, n° 9, septembre-décembre 2009, p. 10.
2. Bernard Lévi, X-bis, un juif à l’École Polytechnique, Calmann-Lévy, p. 370-371.
01_bichelonne.indd 8 18/09/15 11:46:21Introduction 9
Si Jean Bichelonne est souvent accusé d’avoir participé à
l’élaboration technique de la loi du 22 juillet 1941 qui a établi la procédure
de spoliation des juifs, sans mesurer les prolongements inhumains de
1cet acte ; d’avoir assuré en partie l’application de la loi sur le Service
du Travail Obligatoire (janvier 1943), d’être le responsable de l’accord
signé avec Speer (16-17 septembre 1943) concernant la création des
S-Betriebe, usines dont la main-d’œuvre est protégée en France, mais
dont ces entreprises acceptent d’importantes commandes allemandes,
on pourra découvrir dans cette biographie une autre vérité historique.
Il s’agit d’un homme compétent, qui a servi la France toute sa vie. Ni le
pouvoir politique, ni les questions politiques ne l’ont jamais intéressé. Il
accepta de se mettre à la disposition du service public, auquel il
apportait sa contribution de technicien, de gestionnaire et d’organisateur bien
avant 1940. Formé à Polytechnique et à l’École des Mines, Bichelonne
est avant tout un ingénieur qui cherche à se rendre utile au service de
l’État. Influencé par les différentes théories que diffusaient les
nombreuses revues des années 1920 et 1930, il est reconnu pour ses compétences
d’ingénieur et de technocrate. Appelé par Dautry au ministère de
l’Armement, il est particulièrement influencé par ses méthodes de travail,
par la « méthode Dautry », qu’il tentera de mettre en pratique pour
résoudre les différents problèmes sociaux et économiques auxquels il
sera confronté en arrivant au gouvernement de Vichy. Bichelonne
incarnait un type d’homme sans l’aide duquel le régime politique n’aurait pu
se maintenir au pouvoir : celui du technicien qui cherchait à se rendre
utile sans aucun engagement politique.
Mais dans une époque ou la société est profondément divisée entre
gauche et droite, entre partisans du fascisme et partisans du
communisme, entre résistants et collaborateurs, le non engagement politique
reste une attitude étrangère et mal comprise, voir même suspecte. Accusé
de ne pas avoir eu de sens politique, Bichelonne n’est donc pas resté au
gouvernement de Vichy parce qu’il était épris du pouvoir politique. Il
était parfaitement conscient de la situation de la France. S’il est resté au ichy, c’est sans doute, comme l’ont expliqué d’autres
fonctionnaires, en particuliers des préfets et des ministres ou secrétaires
d’État, ce fut essentiellement pour ne pas laisser la voie libre aux « ultras
de la collaboration », comme Marcel Déat, Jacques Doriot ou à Joseph
Darnand. Bichelonne était convaincu qu’en restant au gouvernement il
pouvait continuer à limiter la mainmise allemande, se battre contre la
« déportation des Français » en Allemagne. Bichelonne a agi avant tout
1. Michel-Pierre Chélini, Bichelonne, p. 81, in Michèle et Jean-Paul Cointet (éds.), Dictionnaire
historique de la France sous l’Occupation, Tallandier, 2000.
01_bichelonne.indd 9 18/09/15 11:46:2110 Jean Bichelonne un polytechnicien sous Vichy
selon sa conscience, en essayant de trouver des solutions pour préserver
la France et les Français. Il ne pouvait réussir totalement, mais il a au
moins eu le courage de le faire, de tenter de limiter les « dégâts ». En
vérité Bichelonne était un personnage effervescent, toujours en retard,
toujours courant, il promettait tout ce qu’on lui demandait et tenait
ses promesses avec plus ou moins d’exactitude. Il était le contraire
d’un homme superficiel, il aimait analyser totalement une solution et
savait souvent en un clin d’œil en déceler les solutions. Il disposait
d’un esprit totalement cartésien. Pour lui la logique était le seul mode
de raisonnement.
À l’instar d’autres ingénieurs et technocrates, il exaltait les
bienfaits de la rationalisation de la production, celui du planisme et d’un
programme scientifique bien ancré sur le raisonnement et le calcul, sur
les notions de régulation économique par l’intervention directe de l’État.
Mais comment réaliser ses projets dans un contexte politique et
économique dicté surtout par les circonstances, la conjoncture de la guerre et
de l’occupation ? À travers l’histoire de ce technocrate hors du commun,
nous avons retracé également l’histoire de toute une génération de
technocrates et d’ingénieurs qui depuis les années 1930 cherchaient des
solutions nouvelles pour répondre à la crise et au déclin de la France.
Ils préconisaient des idées du planisme, de Jean Coutrot, d’X-Crise, du
Redressement français, ou toute autre doctrine alternative au libéralisme
et au communisme pour transformer la société française. Bon nombre
parmi eux étaient déjà présents dans le ministère de l’Armement ou à la
SNCF. Leur seule volonté était de continuer de servir l’État, en dépit des
circonstances de l’occupation. Certes, certains se tiendront à l’écart de
Vichy et pourront entrer même en résistance pour prendre des
responsabilités à la Libération.
L’objectif majeur de cet ouvrage est de rompre le silence et l’oubli
concernant la vie et la carrière de Jean Bichelonne. Il est représentatif
d’une génération qui a subi le traumatisme de la Grande Guerre, qui a
nourri une réflexion particulièrement dynamique et novatrice sur les
modifications à effectuer pour permettre à la France de devenir
compétitive en matière d’économie, dans les sciences et le dynamisme social.
On ne peut comprendre l’action de Jean Bichelonne sans la placer dans
le contexte politique, social et économique de la France des années
19201930, sans retracer l’influence des débats menés en matière d’économie,
de régulation, d’économie dirigée, du rôle de la technologie et de la
science, de la réforme de l’État, etc. La France des années 1920 et 1930 a
été un important laboratoire d’idées, maintenu en perpétuelle
fermentation par les nombreuses revues et publications, celles qui sont souvent
reliées à l’activité des non-conformistes des années 1920 et 1930.
01_bichelonne.indd 10 18/09/15 11:46:21Introduction 11
Plus de soixante-dix ans après la Seconde Guerre mondiale, il est
temps d’écrire l’histoire de cet homme, avec moins de passion et plus
d’objectivité, en la plaçant dans un contexte précis, celui de la guerre et
de l’occupation, en analysant ses discours, ses initiatives, ses liens avec
différentes personnes. Ce qui unit à la fois les amis et les ennemis de
Bichelonne, c’est bien le fait qu’il s’agit de l’un des plus exceptionnels
cerveaux qu’ait produit Polytechnique, un génie flamboyant, mais qui
manquait considérablement de sens politique. Cette affirmation est-elle
confirmée par la réalité historique ? Nous allons tenter d’y répondre.
Préparer l’avenir de la France après la guerre afin de lui assurer la
place qui doit lui revenir dans le monde, notamment dans le domaine
de l’économie, tel était l’objectif principal de Bichelonne. L’organisation
créée et mise en œuvre par Bichelonne sous le vocable de Comité
d’organisation a été remplacée après la Libération par celui de l’Office
professionnel ; la création du Centre national d’études des
télécommunications en mai 1944 joua un rôle capital pour l’évolution des techniques
dans ce domaine. Il sera connu sous le nom de CNET. Le développement
de la statistique en matière économique, connu ultérieurement comme
le service de statistique de l’INSEE et d’autres projets représentent
cet héritage de Jean Bichelonne, dont il convient de rappeler
l’importance. Au-delà d’un débat sur le dirigisme de Vichy, dont Bichelonne, à
l’exemple d’autres technocrates, était le représentant de cette tendance,
il convient de placer cette politique dans le cadre théorique des années
1920 et 1930 et qui se poursuit après 1944 : un débat entre
économistes portant sur l’État et les instruments de régulation, et sur le rôle de
l’économie keynésienne.
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La jeunesse de Jean Bichelonne
Le 24 décembre 1904 est né Jean Bichelonne à Bordeaux dans une
famille de notables, d’origine polonaise et bourguignonne. Son
arrière-grand-père, le docteur Jérôme Czernicki, est arrivé en France avec
l’émigration polonaise des années 1830 et se fixa au Cannet dans les
Alpes-Maritimes. Il passa sa thèse de doctorat en médecine à l’université
de Montpellier en 1840 et continua de servir ses malades jusqu’à sa mort
1en 1891 . Son fils, Auguste Czernicki, est né en 1845. Il entreprit comme
son père des études de médecine. Il entra à l’École de Santé militaire
2de Strasbourg et passa sa thèse de médecine en 1867 . Il épousa en 1870
Hélène Matuszynska, d’origine polonaise, dont son père Alexandre avait
été le fils d’un médecin à Varsovie, qui avait choisi d’émigrer en France
en 1830. Il était lui-même architecte des Monuments historiques. En
1891, il écrit à sa fille Hélène à propos de sa petite-fille Adrienne (seule
survivante de trois filles nées d’Auguste et Hélène Czernicki) qui a donc
à l’époque 19 ans : parlant des « luttes continuelles » et des «
discussions sans fin » que les parents ont à soutenir avec leur fille Adrienne,
il ajoute : « Ah ! S’il était en mon pouvoir de vous indiquer les moyens
de dompter et même de mater ce caractère opiniâtre. »
Adrienne Jeanne Louise Czernicki épousa en 1898 Henri Bichelonne
(1868-1939), d’origine bourguignonne, dont le père, Denis Bichelonne,
avait été un entrepreneur important à Toulon dans le Var. De ce mariage
naquirent trois enfants : Louis (1899-1942), Marguerite (1900-1977) et
Jean (1904-1944). Henri étudia à l’École de Santé militaire de Lyon. Il se
spécialisa en ophtalmologie et publia plusieurs ouvrages dont certains
3ont eu un écho important aux États-Unis . Il est décédé le 13 juillet 1939
avec le grade de médecin-colonel.
1. Jérôme Adolphe Czernicki, Essai sur la variole naturelle, Montpellier, 1840.
2. Auguste Czernicki, Étude clinique sur la fièvre typhoïde. Sa marche, sa physiologie
pathologique, ses indications thérapeutiques, Strasbourg, 1867.
3. Médecin-major Bichelonne et capitaine Tolet, Le chien sanitaire, son rôle, son dressage.
Préface de M. le médecin-inspecteur Czernicki, Paris, A. Maloine, 1907. Voir les
01_bichelonne.indd 13 18/09/15 11:46:2214 Jean Bichelonne un polytechnicien sous Vichy
Henri Bichelonne, 1868-1939,
médecin-colonel à l’hôpital Percy à Clamoit, père de Jean Bichelonne.
articles parus dans le New York Times, 1907 et 1910. Fromaget, Camille, et Bichelonne,
Henri, Précis clinique et thérapeutique de l’examen fonctionnel de l’œil et des anomalies de
la réfraction, Paris, 1911. Bichelonne, Henri-Bernard et Cantonnet, A., Le Simulateur
èredevant l’ophtalmologiste-expert, par H. B. Bichelonne, médecin principal de 1 classe,
médecin-chef de l’Hôpital militaire Percy ; A. Cantonnet, ophtalmologiste de
l’Hôpital Cochin, expert près le tribunal civil de la Seine, Paris, 1925.
01_bichelonne.indd 14 18/09/15 11:46:22La jeunesse de Jean Bichelonne 15
Jean Bichelonne bébé en 1904.
01_bichelonne.indd 15 18/09/15 11:46:2316 Jean Bichelonne un polytechnicien sous Vichy
erJean Bichelonne à l’âge de cinq ans, le 1 janvier 1909.
01_bichelonne.indd 16 18/09/15 11:46:24La jeunesse de Jean Bichelonne 17
Jean, âgé de huit ans, Marguerite et Louis Bichelonne,
erle 1 juillet 1912.
01_bichelonne.indd 17 18/09/15 11:46:2518 Jean Bichelonne un polytechnicien sous Vichy
Famille d’Henri Bichelonne, alors mobilisé sur le front comme médecin
pendant la Grande Guerre. Sa femme Adrienne Bichelonne Czernika et leurs trois enfants :
Jean, Louis et Marguerite vers 1915.
01_bichelonne.indd 18 18/09/15 11:46:25La jeunesse de Jean Bichelonne 19
Jean Bichelonne a donc reçu en héritage la volonté de servir à la fois
autrui et la nation française. Mais il avait également en mémoire les jours
meurtris de la Grande Guerre. La France de l’après-guerre est un pays qui
a connu la violence du conflit, partagé entre le désir du retour à un âge d’or,
celui de la « Belle Époque », et la certitude que la société de l’avant-guerre
a cessé d’exister. Victorieuse au terme du conflit, l’armée française est aussi
une armée en deuil. Dans les lycées ou les grandes écoles, les ravages
démographiques de la Grande Guerre ont laissé des traces visibles.
De nombreux établissements scolaires et universitaires vivaient dans le
culte de leurs morts, comme l’École normale supérieure, qui avait perdu
239 élèves dont 107 étaient en cours de scolarité en 1914, et l’École libre
1des sciences politiques, dont 340 anciens élèves sont morts au combat .
Le souvenir du premier conflit mondial est partout : ce sont les habits des
jeunes veuves de guerre, des parents des combattants tués au feu de leurs
enfants, avec un subtil dégradé du noir au gris clair qui évolue au fil du
temps. Ce sont des « cercles de deuil » successifs qui entourent les disparus :
les camarades de combat ; les parents proches ou descendants ; les amis.
Henri et Adrienne Bichelonne, avec Marguerite, une amie de Jean Bichelonne ;
ce dernier au centre, vers la fin de la guerre.
1. Olivier Chaline, « Les normaliens dans la Grande Guerre », Guerres mondiales et
conflits contemporains, n° 163 juillet 1996, p. 99-110 ; Stéphane Audouin-Rouzeau,
Christophe Prochasson, Sortir de la Grande Guerre. Le monde et l’après 1918, Éditions
Tallandier, 2008.
01_bichelonne.indd 19 18/09/15 11:46:2620 Jean Bichelonne un polytechnicien sous Vichy
Jean Bichelonne et Charles Mazes
au jardin du Luxembourg, Paris, 1919.
01_bichelonne.indd 20 18/09/15 11:46:27La jeunesse de Jean Bichelonne 21
Jean Bichelonne, vers 1919.
01_bichelonne.indd 21 18/09/15 11:46:2722 Jean Bichelonne un polytechnicien sous Vichy
Bichelonne étudia au lycée Henri IV à Paris, se démarquant par son
excellence dans toutes les matières et laissant à ses condisciples le
souvenir d’un « travailleur acharné, (…) excellant dans toutes les matières,
(…) de plus en plus distingué par ses professeurs comme l’être d’élite
1qu’il était réellement » .
LE POLYTECHNICIEN
En 1916, Bichelonne arrive à l’examen de fin d’études précédé d’une
série de notes exceptionnelles, telles que cet établissement
d’enseignement n’en avait jamais vues depuis des dizaines d’années. Il est reçu
comme boursier et en sort major de sa promotion avec une moyenne
record de 19,75 sur 20 aux examens d’entrée, dépassant le record de
19 sur 20 détenu depuis 1803 par François Arago, le fameux savant, qui
avait totalisé à l’École un maximum qui semblait fixé pour toujours.
Depuis sa fondation en 1794, l’école Polytechnique constitue une
voie d’accès privilégiée vers les institutions les plus prestigieuses de
la République, qu’il s’agisse du corps des Mines ou de celui des Ponts
et Chaussées, des Télécommunications ou de l’INSEE. C’est une école
véritablement inscrite dans l’histoire de la France, c’est un vivier pour les
futurs grands serviteurs de l’État mais aussi depuis quelques décennies
pour les dirigeants d’entreprise. L’École polytechnique est par excellence
une école de pouvoir. Fortement ancrée dans ses origines républicaines,
l’École polytechnique avait été créée pour sélectionner ceux qui seraient
appelés ensuite à devenir les cadres techniques de la République après
2leur passage par les écoles des Ponts ou des Mines . Sa vocation militaire
a été définie par Napoléon en 1804 et c’est sur ce terrain que les
polytechniciens se feront d’abord connaître. Pendant les années 1840-1850,
lorsque l’État a conduit une politique visant d’un côté à développer
des infrastructures et de l’autre à moderniser le secteur minier, l’École
Polytechnique fournira les cadres militaires engagés dans la politique
1. Marcel Deshays, « A la recherche de la vérité sur Jean Bichelonne », in La Jaune et la
Rouge, janvier 1996, p.45.
2. Bruno Belhoste, Amy Dahan Dalmedico, Antoine Picon (dir.), La formation
polytechnicienne 1794-1994, Dunod, 1994 ; R. Fox, A. Guagnini (dir.), Education Technology and
Industrial performance in Europe 1851-1939, Cambridge Paris, Cambridge University
Press, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 1993 ; Terry Shinn, Savoir
scientifique et pouvoir social l’École polytechnique 1794-1914, Presses de la F.N.S.P. ;
Philippe Mioche, Henri Malcor : un héritier des Maîtres forges, Éditions du CNRS,
1988.
01_bichelonne.indd 22 18/09/15 11:46:28La jeunesse de Jean Bichelonne 23
d’expansion coloniale ainsi que les hauts fonctionnaires civils chargés
des aspects techniques. Le renforcement de l’État à l’occasion des
guerres, notamment de celle de 1914-1918, encourage le développement de
cadres techniques qui pourront intégrer les industries d’armement ou
conduire des plans de reconstruction de grande ampleur.
eAu XIX siècle, environ les deux tiers des polytechniciens ont fait
une carrière militaire. Peu de polytechniciens sont devenus officiers
par vocation. La plupart auraient d’abord souhaité être admis dans un
corps d’ingénieurs civils. En temps de paix, l’armée était une filière de
formation technique, puisqu’elle permettait d’envisager une carrière
d’ingénieur dans l’industrie. Critiqué au sein de la filière militaire, le
modèle de l’officier-ingénieur était mis à l’épreuve par la société civile
où les polytechniciens poursuivaient leur carrière. Pendant
l’entredeux-guerres, ceux-ci furent impliqués dans l’émergence d’une élite «
technocratique » et dans l’affirmation du rôle social de l’ingénieur. Les
ingénieurs issus de l’École polytechnique étaient d’abord des
techniciens dont on pouvait vérifier les compétences sur le terrain, et non des
hommes de cabinet. Entre 1890 et 1914, les artilleurs-ingénieurs furent
à l’origine d’importantes innovations techniques : le canon de 75 et le
canon de 155 courts sont les plus célèbres.
La spécificité culturelle du polytechnicien est marquée par la
mystique de sa mission sociale de technicien. Cette idée trouve ses racines
edans l’idéal saint-simonien et scientiste qui le caractérisait au XIX siècle.
Saint-Simon et ses premiers disciples avaient rêvé d’une société sans
classes dont le caractère solidaire contrastait avec les divisions de la
France postrévolutionnaire. Privilégiant la capacité d’associations des
hommes sur leur propension à l’affrontement, affirmant le caractère
inéluctable du progrès, leur doctrine ne pouvait que séduire des
ingénieurs convaincus que la marche en avant des sciences et des techniques
était seule capable de transcender les clivages idéologiques en créant
les conditions d’un consensus fondé sur des améliorations matérielle
mesurables par tous. Le mythe de la civilisation technique et de la
résolution de l’ensemble des maux de la société par les solutions techniques
demeure une réalité vivace en 1940. La formation polytechnicienne
met l’accent sur l’engagement au service de l’État, sur l’apolitisme et
la discipline. Le polytechnicien est surtout incité par cette éducation à
mettre ses compétences techniques au service de l’État, ce qui explique
que l’on trouve de nombreux polytechniciens à Vichy.
01_bichelonne.indd 23 18/09/15 11:46:2824 Jean Bichelonne un polytechnicien sous Vichy
L’École polytechnique est la matrice de l’univers technocratique à la
française. Elle ne lui fournit pas seulement des hommes mais aussi une
culture, fondée principalement sur l’étude des mathématiques et de leurs
applications. Elle réalise ainsi, sous une forme nouvelle, l’alliance entre
eles savants et l’État qui s’est forgée en France depuis la fin du XVII siècle.
Le mythe de la civilisation technique et de la résolution de l’ensemble
des maux de la société par les solutions techniques demeure une réalité
vivace. Pour le polytechnicien, la technique est un outil de substitution
ou de compensation de la politique. Cette mystique de l’apolitisme
technique justifie le déploiement après l’armistice des polytechniciens
1dans les administrations publiques .
Pendant l’entre-deux-guerres, les polytechniciens sont impliqués
dans l’émergence d’une élite « technocratique » et dans l’affirmation du
rôle social de l’ingénieur. L’influence d’Hubert Lyautey dans la pensée
sociale des techniciens, technocrates et ingénieurs confondus, souligne
le transfert d’une doctrine fondée sur l’expérience du commandement
2de l’officier vers la société civile . C’est l’affirmation d’une conception
civile du « chef » exposée aux jeunes polytechniciens par Le Besnerais,
polytechnicien de la promotion 1912 et directeur général de la SNCF,
dans une conférence intitulée « Le rôle du chef dans l’administration ».
Les polytechniciens sont présents dans les cénacles technocratiques, tel
X-Crise qui se réunit à partir de novembre 1931.
Bichelonne, à l’exemple d’autres polytechniciens, qui « pantouflaient »
directement dans l’industrie, n’avait ni la pratique ni la mentalité de
3l’ingénieur, mais était un pur mathématicien . Il disposait d’une mémoire
extraordinaire ; aucun détail ne lui échappait. C’était un réalisateur au
sens exceptionnellement pratique. C’était un homme aux décisions
rapides avec lequel, disaient ses collaborateurs comme ses partenaires, il était
extrêmement facile de travailler parce que mieux que quiconque il savait
1. Bruno Belhoaste, La formation d’une technocratie. L’École polytechnique et ses élèves de
la Révolution au Second Empire, Éditions Belin, 2003.
2. Sur l’influence de Lyautey chez les technocrates : Rémi Baudouï, Raoul Dautry. Le
technocrate de la république, Paris, Balland, 1992.
3. Charles Christophe, « Le pantouflage en France (vers 1880-vers 1980) », Annales
E.S.C., septembre-octobre 1987, n° 5, p. 115-137. L’expression « pantouflage »,
apparue dans les années 1880, provient du terme « pantoufle » qui, dans l’argot
polytechnicien, qualifiait la somme que devait payer un élève démissionnaire afin
de rembourser ses frais de scolarité. De là, le pantouflage désigna dans un premier
temps « le choix par un élève en fin de scolarité de renoncer aux carrières de l’État
pour un emploi dans le secteur privé, puis fut généralisé à tout haut fonctionnaire
quittant la fonction publique pour gagner le secteur privé ».
01_bichelonne.indd 24 18/09/15 11:46:28La jeunesse de Jean Bichelonne 25
Jean Bichelonne polytechnicien.
01_bichelonne.indd 25 18/09/15 11:46:2826 Jean Bichelonne un polytechnicien sous Vichy
faire avancer une question et résoudre un problème. C’est par ailleurs une
personnalité vivante pleine de tempérament, qui savait faire partager sa foi
à ceux qui l’entouraient. Ses camarades d’études considéraient son ardeur
au travail comme dépourvue de tout esprit d’arrivisme ; comme
l’expression d’une nature tout particulièrement douée et indulgente pour son côté
faible, le travail ; ils avaient pris l’habitude de s’occuper de lui, de
renouveler son chapeau et ses cravates lorsqu’il arrivait au jeune Bichelonne
que le renouvellement de ces objets vestimentaires s’imposât.
Il convient de se pencher rapidement sur les programmes d’études à
l’École Polytechnique à cette période et sur la place des mathématiques.
Les polytechniciens sélectionnés à l’entrée doivent démontrer avant
tout une maîtrise absolue des mathématiques. Parmi les professeurs
mathématiciens de l’école reconnus mondialement figurent Camille
Jordan (X 1855), Paul Painlevé, Jacques Hadamard, Paul Lévy (X 1904)
et Gaston Julia. En 1919, l’École Polytechnique demanda à Paul Lévy,
qui après avoir soutenu sa thèse, consacra ses premiers travaux à
l’analyse fonctionnelle. Il eut son premier contact avec les probabilités en
écoutant deux conférences d’Henri Poincaré en 1905. En 1919, l’École
polytechnique lui demanda de rédiger trois conférences de probabilités.
Il découvrit ainsi la fonction de répartition pour les probabilités.
Sous son influence la théorie des probabilités a pris une place
importante, par ses apports à de nombreuses autres branches des
mathématiques. Par exemple, en analyse, c’est l’exploration de la structure
de certains espaces fonctionnels par des méthodes stochastiques ; en
géométrie, la description des solutions de certaines équations sous forme
d’intégrales stochastiques (calcul des probabilités).
Le domaine des mathématiques en France a été marqué par une
e« crise des fondements » depuis la fin du XIX siècle, qui a obligé à un
retour sur des questions de base dont la solution était considérée comme
allant de soi. En conséquence, on fait recours de plus en plus
systématique à la méthode axiomatique pour fonder de nouveaux objets. Un des
points culminants de cette exigence est l’œuvre du groupe Bourbaki, qui
a entrepris depuis la fin des années trente de reprendre l’ensemble des
théories mathématiques à la base, en mettant l’accent sur l’étude des
structures générales, selon certains au détriment de l’étude de problèmes
1particuliers. Son influence a été considérable, notamment en France .
1. En décembre 1934, dans un café parisien, André Weil l’un des plus talentueux
mathématiciens de son époque, a rassemblé cinq collègues passionnés de
mathématiques. Ils créent le groupe Nicolas Bourbaki, en hommage au général Bourbaki.
01_bichelonne.indd 26 18/09/15 11:46:28La jeunesse de Jean Bichelonne 27
L’enseignement des mathématiques s’intègre également en économie.
Pour des sujets forts divers l’analyse de l’économie utilise les
mathématiques, cherchant à développer une théorie de l’équilibre générale, une
analyse économique pour la gestion des sources. René Roy, par exemple
avait vingt ans lorsqu’il fut reçu à l’école polytechnique en 1914. Sorti
premier de sa promotion, il choisit le corps des Ponts et Chaussées où
il fit carrière. Ses recherches les plus originales furent motivées par le
souci de comprendre et de prévoir l’évolution de la demande en matière
économique. Il s’intégra au petit groupe international d’économistes
mathématiciens qui créèrent en 1930 la Société d’économétrie et dont
beaucoup étaient aussi actifs à l’Institut international de statistiques.
Son influence sur les plus jeunes de sa génération et notamment sur
Bichelonne est particulièrement importante.
L’École polytechnique se trouve à la source du développement
prodiegieux de la « physique classique » tout au long du XIX siècle, jusqu’à
la Seconde Guerre mondiale. Cette construction du paradigme de la
physique classique sera marquée par les noms d’Arago (X 1803), de
Carnot (X 1812), Ampère, Fourier (X 1815) Fresnel (X1804), pour n’en
citer que quelques-uns. C’est la fécondité de cette physique classique,
associée à la mécanique classique qui, entre autres, permet aux
polytechniciens de participer à l’équipement de la France en sources d’énergie,
en industries d’extraction, en chemins de fer, en navires, en
électrotechnique, en voitures, en avions, etc., d’une manière souvent décisive.
L’enseignement d’une physique moderne à Polytechnique a suivi la
création des laboratoires. Très rapidement, de nombreux élèves sont
attirés vers la recherche dans ces disciplines enseignées chacune dans
1le langage qui lui est propre . La très grande majorité des
polytechniciens choisissaient le métier des armes à la fin de leurs études. L’École
était donc chargée de développer le sens de la discipline et l’art du
commandement, soit des moyens d’action utiles dans des organisations
à structure hiérarchique verticale et à travail codifié. Entre 1905, date
de la loi portant réduction du service militaire, et 1914, en raison d’un
début de saturation du corps des officiers, le nombre des polytechniciens
dans différents secteurs de l’industrie est en nette augmentation. Pour
favoriser leur réinsertion dans le tissu industriel, certains sont passés
par l’École supérieure des Mines, à l’exemple de Jean Bichelonne, avant
de prendre le chemin de la vie active.
Amir D. Aczel, Nicolas Bourbaki. Histoire d’un génie des mathématiques qui n’a jamais
existé, J.-C. Lattès, 2009.
1. Jacques Lesourne (éd.), Les polytechniciens dans le siècle, 1894-1994, Édition Dunod,
1994.
01_bichelonne.indd 27 18/09/15 11:46:2828 Jean Bichelonne un polytechnicien sous Vichy
L’ÉCOLE SUPÉRIEURE DES MINES DE PARIS
En 1925, Jean Bichelonne fit son service militaire à l’État-major
particulier de l’Artillerie de Fontainebleau, puis intégra en octobre 1926
l’École supérieure des Mines de Paris. Cette école n’était pas uniquement
une école d’application destinée aux plus brillants des polytechniciens
et ayant pour but de parfaire leur formation d’ingénieur. En effet, dès
sa fondation l’École des Mines eut parallèlement à sa mission de
formation « des ingénieurs chargés des services confiés par l’État au Corps
national des Mines », celle de « former des ingénieurs, futurs directeurs
1d’exploitations des mines et usines » . Ainsi au terme d’une scolarité
de trois années, les élèves se voyaient décerner un diplôme d’ingénieur
unique en bien des points. Numériquement, un nombre important
d’ingénieurs de l’École des Mines de Paris accédaient aux plus hauts postes
dans la sidérurgie française et plus particulièrement à des organes de
direction des entreprises.
Après la Grande Guerre, le corps des Mines fut appelé à gérer les
mines confisquées en Silésie, de la Sarre, de la Ruhr, occupée par les
troupes françaises. Les traités de l’après-guerre attribuèrent à la France une
part des gisements de Mésopotamie, sur laquelle s’édifia la Compagnie
française de pétroles, tandis que la loi de 1928 fixait le régime des
importations de pétrole. Le corps prit en charge la mise en exploitation des
phosphates de Tunisie et du Maroc, des mines de fer de Mauritanie, du
manganèse du Gabon, du pétrole du Sahara, du golfe de Guinée enfin,
à partir duquel s’est construit ultérieurement le groupe pétrolier d’État,
Elf-Aquitaine, prédécesseur du groupe fusionné Total.
Partout dans le monde, l’idée se répand que seule une puissante
intervention de l’État est en mesure de fournir des solutions, sous des
formes diverses. Les ingénieurs de l’École des Mines contribuent à la
ediffusion de ces idées. Bien avant que le XX siècle n’établisse la notion
de technocratie, le Corps des Mines en fut l’incarnation précoce. Son
rôle et sa place dans la société française ont évidemment évolué au
rythme des phases du développement économique et technique dans
le domaine des secteurs de base. L’action de l’État sur l’industrie ne se
réduit pas aux ministres économiques et techniques, aux entreprises
publiques, aux grands instituts de recherche, ni aux plans sectoriels. Le
corps des Mines est l’incarnation de deux grands courants fondateurs
de la France moderne : le règne de la raison et l’élitisme républicain
e1. André Thepot, Les Ingénieurs des Mines du XIX siècle. Histoire d’un corps technique
d’État 1810-1814, t. I, Paris, Éditions ESKA/IDHI, 1998, p. 218 : extrait d’une
ordonnance royale du 5 décembre 1816 fixant le régime et le fonctionnement de l’École
des Mines.
01_bichelonne.indd 28 18/09/15 11:46:28La jeunesse de Jean Bichelonne 29
où s’incarnent des spécificités nationales : la méritocratie républicaine,
par son recrutement et sa formation inséparable de l’École
polytechnique, l’excellence scientifique, le service de l’État, car les ingénieurs
des Mines sont des hauts fonctionnaires, même s’ils essaiment aussi
dans l’industrie et dans la recherche ; l’ambition du développement
économique et social, le progrès technique et l’industrialisation élevés
à la hauteur d’une idéologie, celle de l’indépendance nationale et de
la mise en valeur des ressources minières nationales, l’organisation de
l’armement et de l’économie de guerre. « Pour la Patrie, les sciences et
la gloire » : le corps des Mines incarne au plus haut point la devise de
l’École Polytechnique, dont il faut rappeler qu’elle est une école militaire
destinée à former une arme stratégique de l’État. La généralisation de
el’intervention étatique au XX siècle, sous la pression des nécessités (la
mobilisation de l’économie de guerre, les crises de récessions) et des
idéologies économiques (le socialisme, le corporatisme, les
nationalisations, l’indépendance stratégique) fit du corps des Mines, constitué de
fonctionnaires compétents, dévoués et disciplinés, un instrument idéal
pour réaliser les ambitions industrielles de l’État. La période de Vichy
s’inscrit dans la continuité de cette vision, sauf que le contexte politique
et économique, le contexte de l’occupation, n’a pas permis la réalisation
des projets entrepris.
Parallèlement à sa carrière d’ingénieur au corps des Mines, Jean
Bichelonne se distingua par ses notes exceptionnelles et par ses écrits
techniques et scientifiques qui lui ont attribué progressivement un statut
d’expert, aussi bien scientifique qu’économique. Il participa à la
rédaction de diverses publications scientifiques portant plus particulièrement
sur la géologie du bassin lorrain, au point de rapidement en faire figure
de véritable spécialiste. Ainsi, il entama une carrière scientifique dont
le point d’orgue fut son accession au poste prestigieux de professeur de
sidérurgie à l’École supérieure des Mines de Paris. Il s’y fait deux grands
amis : Roger Gaillochet et Wladimir Tiraspolsky, deux ingénieurs civils
des mines, dont le premier fera partie de son cabinet ministériel de 1942
à 1944. Bichelonne participa en 1927 au cercle de discussion organisé
1chez Léon Daum , dans lequel il introduit notamment Henri Malcor.
1. Léon Daum est ancien élève de Polytechnique. Il est major d’entrée et de sortie
de la promotion 1905 qui comportait 168 élèves à Polytechnique, et de l’École des
mines de Paris. Ingénieur au service des mines de Douai (1911), puis du chef du
service des mines au Maroc (1913), il est capitaine d’artillerie pendant la Grande
Guerre. Il retourne au Maroc en 1917, puis est nommé directeur du personnel des
mines domaniales de la Sarre (1918). Entré à la Marine en 1921, il participe, en 1923,
à la mission de contrôle interalliée de la Ruhr (MICUM). L’été 1940, lorsque Pierre
Laval crée le ministère de la Production industrielle, Léon Daum est pressenti pour
01_bichelonne.indd 29 18/09/15 11:46:2830 Jean Bichelonne un polytechnicien sous Vichy
En juillet 1927, Bichelonne est affecté comme ingénieur du corps
des Mines à l’arrondissement minéralogique de Nancy, qui avec ses
79 mines en activité, était alors l’un des plus importants de France. Ainsi,
à travers ses fonctions au sein du sous-arrondissement minéralogique
de Nancy-Nord, Jean Bichelonne fut donc appelé à jouer un rôle de
première importance. Comme l’impliquait son affectation, il participa
directement au processus de surveillance des concessions minières en
effectuant la cartographie des sols, en évaluant les besoins en minerai
des différentes compagnies dont il avait le contrôle, en instruisant les
diverses demandes de celles-ci. De par ses attributions, il fut, de plus,
amené à intervenir dans toutes les étapes jalonnant le travail du minerai.
Plus encore, ces fonctions faisaient de lui le lien entre l’État et le monde
de la sidérurgie. En 1932, Jean Bichelonne se vit confier avec Pierre
Angot, par le ministère des Travaux publics, la mission de déterminer
les ressources du bassin lorrain.
Pierre Angot, de la promotion 1921A, sorti major de Polytechnique
et nommé à Metz, connaissait bien Jean Bichelonne et avaient plusieurs
sujets en commun. Détaché à la Régie autonome des Pétroles, Pierre
Angot avait donné une vive impulsion aux recherches de pétrole
entre1prises dans la région de l’Aquitaine par la Régie autonome des Pétroles .
Devant le rythme atteint par l’exploitation du bassin lorrain,
l’Administration des Mines prescrivit une étude sur les réserves de fer qu’il
contenait afin de déterminer la durée probable d’activité. Ce mémoire
eut pour but premier de préciser les ressources encore disponibles. Dans
le chapitre intitulé Réserves de minerai du bassin lorrain, Pierre Angot et
Jean Bichelonne estimèrent à 90 ans environ la période d’exploitation
avant épuisement du minerai de fer au rythme qui fut celui de 1929,
soit 50 millions de tonnes. Même si ce travail ne fut publié qu’en 1937,
il valut à Jean Bichelonne, en vertu de son statut de rapporteur de la
Commission d’études géologiques du bassin Lorrain, une certaine
reconnaissance qui se manifesta notamment par une collaboration avec le
2colonel Charles Gérard, paléontologue réputé . C’est sans doute au vu
occuper ce poste. Mais finalement c’est au Comité d’organisation de la sidérurgie
que Léon Daum consacre une part de son activité pendant la guerre. Il y représente
la sidérurgie du Centre-Midi.
1. Ardent patriote, animé du plus admirable esprit de la Résistance, il a toujours déployé
une grande activité pour soustraire cet organisme au contrôle de l’ennemi. Arrêté et
déporté à Buchenwald, puis en Pologne où il est décédé en février 1945.
2. Jean Bichelonne et P. Angot, La formation ferrifère lorraine. Atlas. Commission d’Études
géologiques du bassin ferrifère lorrain, 1937. Jean Bichelonne et P. Angot, Le Bassin
Ferrière de la Lorraine. Comité des forges et des mines de fer de l’est de la France et
Association minière d’Alsace et de Lorraine, Commission d’Études Géologiques
du Bassin Lorrain, imprimerie Berger-Levrault, Nancy-Strasbourg, 1939 ; Antoine
01_bichelonne.indd 30 18/09/15 11:46:28La jeunesse de Jean Bichelonne 31
de ses différents travaux qu’il fut appelé en 1934 à suppléer, dans un
premier temps, l’ingénieur en chef Paul Nicou, professeur de sidérurgie
à l’École nationale supérieure des Mines de Paris et alors
administrateur président-directeur général des Aciéries de Micheville, avant de le
remplacer en 1935. À la fin 1936, l’industrie charbonnière apparaissait
à la fois comme un laboratoire et un enjeu. Laboratoire car la branche
fut l’une des premières à avoir appliqué la loi « des quarante heures »,
dès novembre 1936, et se trouvait de ce fait l’objet de toutes les
attentions : syndicats, patronales et gouvernementales. Enjeu car ce secteur,
vital pour l’économie française durement touché par l’arrivée de la crise
en France, présentait au début de l’année 1937 d’inquiétants signes de
faiblesse intervenant après une courte reprise.
L’importance du marché charbonnier dans la France des années trente
frappe plus par son tonnage que par sa valeur indispensable. La France
présentait des « caractéristiques spéciales », résultant du fait qu’elle était
à la fois un gros producteur et le « principal marché d’importation des
charbons de l’Europe, tout en étant un exportateur « insignifiant ». De
plus en tant « qu’une des formes de l’énergie », le charbon tenait une
place à part. « Matière première spéciale », sa production et sa
distribution furent assimilées à un service public et durent en conséquence être
gérées comme s’il s’agissait d’une industrie nationale tant en temps de
1paix qu’en tant de guerre.
C’est dans ce contexte, que Paul Ramadier, alors sous-secrétaire d’État
aux Mines, à l’Électricité et aux Combustibles liquides, confia au service
des Mines la réalisation d’une enquête sur le marché charbonnier. En
21936 Lambert Blum-Picard chargea Jean Bichelonne de procéder à une
enquête sur le marché charbonnier, conjointement avec Philippe Coste et
trois autres jeunes ingénieurs des mines : Raymond Fischesser, Maurice
Allais et Gabriel Turquet de Beauregard. L’enquête démontra outre la
Escoda, Jean Bichelonne, de l’expert au directeur, mémoire de maîtrise en Histoire,
Université Paris X, Nanterre, 2003, p. 22-25.
1. Antoine Escoda, Jean Bichelonne. Ibid., p. 26-31.
2. Lambert Blum-Picard (1894-1964) est entré à l’École polytechnique en octobre 1912.
Lieutenant d’artillerie pendant la guerre 1914-1918, il débuta dans le corps des
Mines comme ingénieur ordinaire dans le Nord-Pas-de-Calais, puis, après cinq ans
à Béthune, il fut affecté à Metz. Détaché comme directeur au Contrôle des Mines de
la Sarrre de 1930 à 1935, puis nommé ingénieur en chef en 1931, avant d’être nommé
directeur du cabinet du sous-secrétaire d’État chargé des mines, il collabore au
règlement des conflits sociaux de 1936, à la négociation du traité avec l’Allemagne
sur les échanges minerai de fer lorrain. Il est révoqué en juillet 1940 et suspendu de
son grade d’ingénieur général des Mines en conséquences des lois raciales. Il rejoint
Londres en décembre 1942. Conseiller économique auprès du général de Gaulle en
1943, il est nommé secrétaire général au Commissariat à la production à Alger en
1944.
01_bichelonne.indd 31 18/09/15 11:46:2832 Jean Bichelonne un polytechnicien sous Vichy
« nécessité de surveiller les prix, la quantité des marchandises et l’exacte
livraison des produits facturés », les habitudes prises depuis la fin de
1936 dans le marché charbonnier. Avec l’augmentation de la
consommation intérieure intervenue au début du dernier trimestre de 1936, et la
hausse des charbons d’importation, toute la demande française en
charbon s’était mécaniquement orientée vers les mines françaises « dont la
production ne pouvait pas se développer instantanément ». La solution
envisagée afin de remédier aux « courants nouveaux » de circulation du
charbon, qui voit le jour à la fin 1936, était de « presser » les houillères
françaises de fournir le maximum dans leur zone géographique, région
desservies aux moindres frais, tout en desserrant « les liens qui s’étaient
établis pendant la crise avec certains débouchés éloignés » en rendant
ceux-ci à l’exportation. Ainsi, les houillères françaises, basées
principalement dans le Nord, le Pas-de-Calais et la Moselle, durent bientôt
1alimenter toute la France .
Le fait que Bichelonne épousa en 1932 Reymonde, la fille d’Auguste
Dondelinger, administrateur-délégué des aciéries de Senelle-Maubeuge,
2facilita son ascension dans les milieux de la sidérurgie. Passé dans le
secteur privé en 1938, Bichelonne prit part à l’effort de modernisation
et à l’amélioration de l’outillage des usines Senelle-Maubeuge. Ainsi,
en moins de deux années, alors qu’il était âgé de moins de 35 ans, Jean
Bichelonne réussit à se hisser aux plus hautes fonctions au sein de la
Société métallurgique de Senelle-Maubeuge. Du fait de sa formation
d’ingénieur des Mines, constituant alors, de par l’enseignement qu’elle
impliquait « une voie royale pour l’accès aux fonctions de directeur
général ou d’administrateur-directeur. À cela s’ajoutaient ses relations
et sa réussite professionnelle. Il apparaît que Bichelonne arriva à
SenelleMaubeuge sur la demande de son beau-père, Auguste Dondelinger, en
accord avec le conseil d’administration afin de le seconder.
Jean Bichelonne a été chargé de nombreuses missions et souvent
difficiles à la grande satisfaction des membres du conseil d’administration.
Il prit part à l’effort de modernisation et d’amélioration de l’outillage
qui s’accentua lors de l’exercice 1938-1939, notamment dans les usines
constituant la base de la Société. Parallèlement, Senelle-Maubeuge
souscrivait au capital de deux nouvelles compagnies, Magnésie et
Dolomie de France et Production et Distribution de l’Oxygène liquide.
1. Philippe Mioche, La sidérurgie et l’État en France des années 1940 aux années 1960, thèse
de doctorat d’État, Paris IV, 1992, p. 336.
2. Ingénieur des Arts et Manufactures, centralien de la promotion, Auguste Dondelinger
devint ingénieur de la Société de Commentry et de Neuves-Maisons, en poste dans
les usines de Montluçon, puis Neuves-Maisons, jusqu’en 1908. Il fut recruté par la
Société métallurgique de Senelle-Maubeuge, pour en être directeur.
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