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Jean-Jacques Dessalines

De
376 pages
L'histoire de Jean-Jacques Dessalines est liée à celle de son pays, Haïti, qui a célébré récemment le bicentenaire de son indépendance. Cette indépendance est née de la résistance à Saint-Domingue de la masse des esclaves accompagnés de quelques libres sous la direction du principal dirigeant de cette épopée anti-esclavagiste et anti-colonialiste : Jean-Jacques Dessalines. Guerrillero hors pair, ayant lutté contre les colonisateurs espagnols, anglais et français, il a toujours été la cible d'une haine viscérale de ses détracteurs qui n'ont cessé de le diaboliser. Cet ouvrage commémore le bicentenaire de son assassinat.
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Jean-Jacques Dessalines Itinéraire d'un révolutionnaire

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01335-X EAN : 9782296013353

BERTHONY DUPONT

Jean-Jacques

Dessalines

Itinéraire d'un révolutionnaire

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannaltan Bongrie Espace Fac..des L'Bannaltan Sc. Sociales, BP243, Université Kinsh..a Pol. et Adm. ;

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

L'Bannaltan Italia Via Deg!i Artisti, IS 10124 Torino ITALIE

KIN XI

1053 Budapest

de Kinshasa

- RDC

L'Bannaltan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

A la mémoire de Charlemagne Masséna Péralte de Jacques Roumain de Jacques Stephen Alexis et de Jean-Jacques Dessalines Ambroise

Remerciements

Je tiens à remercier tous ceux qui d'une manière ou d'une autre ont contribué à la réalisation de cet ouvrage. Ma gratitude va tout d'abord à Léonia Lamour, Jean Paul Spence, Barbara Victomé... Mes remerciements vont également à Wiener Kerns Fleurimond, Eddy Toussaint, au Dr. Frantz Latour et Paul Laraque pour leur soutien et la relecture attentive du manuscrit.

des peuples dépend souvent de la mani è re dont on leur présente leur passé. S'ils portent un faux jugement sur les faits de leurs annales, sur les principes qui ont guidé leurs devanciers, leurs hommes politiques, ils subissent malgré eux l'influence de cette erreur, et ils sont exposés à dévier de la route qu'ils doivent suivre pour arriver à leur prospérité, à leur civilisation. Cest par ces considérations que l'histoire est si utile, si instructive, car elie est remplie d'enseignements précieux... Mais l'hi~toire ne doit pas être un simple récit des événements... Son objet doit être d'indiquer ce qu'il y a de louable ou de condamnable dans ses actions. Cest par là qu'elie encourage les hommes à faire le bien, qu'elie les détourne du

(( L'avenir

mai. ..

))

Beaubrun

Ardouin

(( Les héroJ' sont les produits directs de la lutte révoltttionnaire des peuples. De chaque révolution surgit une cohorte d'hommes de première grandeur dont l'un est le chef incontesté Washington pour la Révolution Américaine, Robespierre pour la Révolution Franfaise, Dessalines pour la Révolution Haïtienne, Lénine pour la Révolution Soviétique, Mao pour la Révolution Chinoise, Ho Chi-Minh pour la Révolution Viet-Namienne, Fidel Castro pour la Révolution Cubaine. Seules les masses organisées et guidées par des leaders exceptionnels font les
révolutions... )).

Paul Laraque

Préface

Jean-Jacques Dessalines, l'un des combattants les plus puissants de son temps, a récolté peu d'affection de la part de ses contemporains et beaucoup d'injustice auprès de la postérité. Il fut l'un des révolutionnaires les plus extraordinaires et mérite bien d'être tiré de l'obscurité historique. Pourtant, dès qu'on évoque son nom, certains intellectuels déclarent « que le débat est clos ». Une façon très cavalière d'occulter tOutes discussions sur le Père fondateur de la nation haïtienne. Naturellement, aucun historien digne de ce nom ne peut accepter une telle fin de non-recevoir sur un personnage aussi illustre que Jean-Jacques Dessalines. Mais connaît- il vraiment ce héros hors du commun, placé au sommet du panthéon des plus grandes gloires nationales haïtiennes, pour refuser toute discussion à son propos? Autant l'autre grand héros national et international, Toussaint Louverture, a suscité et suscite encore partout à travers le monde des commentaires et des débats dans les conférences internationales sur son génie, autant son successeur, Dessalines, en dehors du cadre haïtien, reste le grand absent des grands débats intellectuels et universitaires. Preuve, selon certains, que celui qui a vaincu Napoléon Bonaparte à Saint-Domingue est victime d'un ostracisme des intellectuels étrangers comme haïtiens, du fait de son origine sociale et de sa politique à l'égard des Français pendant et après la guerre de

l'indépendance. Le premier des Haïtiens n'a jamais intéressé, en effet,
la communauté des lettrés: aucune recherche sérieuse, pas de thèses de doctorat connues, rien qui puisse ouvrir à cet homme qui libérera son pays de l'esclavage, vers l'autre monde, le monde du savoir. De ce fait, Jean-Jacques Dessalines, à part son statut de libérateur, est un célèbre inconnu et pour les Haïtiens, et pour les étrangers. Une injustice des hommes, comme il en a toujours été visà-vis de ce héros, sans qui les Haïtiens, en tant qu'entité existante, n'auraient jamais pu être. Pour cela, il fallait combler ce vide dans un travail de mémoire. C'est ce travail colossal, combien précieux et Il

.

instructif, qu'a entrepris Berthony Dupont. Après des années de recherches en quête de vérité, il livre au public cet extraordinaire ouvrage qui fera certainement date dans la littérature nationale et internationale. Cetteœuvre Jean-JacquesDessalines,Itinéraire d'un Rivolutionnaire, est une première concernant ce monument que représente Dessalines pour les Haïtiens, celui par qui le scandale arriva, en vainquant la plus puissante armée du monde au XVIIIe siècle. Ce livre se classe parmi les ouvrages d'histoire écrits de manière passionnante, mais non passionnée. Et l'auteur ne se cache pas derrière un paravent de tissu de fùs d'araignée; il s'aŒrme résolument comme un auteur engagé dans une lutte qui lui semble inachevée. Dans son ouvrage, l'auteur se veut dessalinien, convaincu que le combat de Dessalines, arrêté en plein essor au Pont Rouge le 17 octobre 1806, doit être poursuivi et conduit à son terme. Enthousiasmé par la vie du général en chef des insurgés de Saint-Domingue, Berthony Dupont fait une restitution presque parfaite du parcours de celui qui allait devenir le premier empereur haïtien. De sa naissance à son engagement au combat à côté de l'idole Toussaint Louverture, avant de lui succéder, suite à l'arrestation de ce dernier, le personnage de Dessalines décrit par l'auteur est peu connu du grand public Après une étude historique et analytique de Saint Domingue dans Ri~istanœ à l'miavage et à la c'olonisation,l'auteur apporte un éclairage innovant sur la vie de Jean-Jacques Dessalines durant sa jeunesse et surtout son parcours sans faute dans sa confrontation avec les tenants de l'esclavagisme dans la colonie et en métropole. « L'esclavage ne saurait être aboli dans un pays colonisé. La colonisation est la source même de l'esclavage. Pour mettre réellement un terme à l'esclavage, il faudrait au préalable en finir avec le colonialisme. Tel sera l'objectif des luttes à venir des anciens esclaves avec la participation d'un jeune militant, un soldat de l'espoir et de la liberté, lieutenant et homme de confiance de Toussaint Louverture: JeanJacques Dessalines », écrit Berthony Dupont. Pour l'auteur, il ne fait aucun doute que le jeune Dessalines fut un militant politique, car, dans le contexte de Saint-Domingue, il fallait être très politisé et doté d'un charisme hors pair pour trouver sa place en tant que chef parmi des centaines d'esclaves, tous chauffés à 12

blanc, prêts à en découdre afin de sortir de l'enfer. Ainsi, Berthony Dupont va nous entraîner, à partir des «origines et début de Dessalines », l'esclave de Cormiers, dans l'aventure de Jean-Jacques Duclos, celui qui deviendra plus tard Jean-Jacques Dessalines. Passionnant et enrichissant pan de l'histoire, tout y est. « Dès son enfance, le jeune esclave affronte diverses injustices. Il a connu tous les déboires, toutes les souffrances de l'esclavage» écrit l'auteur mais « en dépit de tout, il n'a jamais été soumis, ni docile à ce régime de répression ». Conscient que son travail sur l'Empereur n'est ni une banalité ni un passe-temps intellectuel, l'auteur, avec tout le sérieux et les règles en la matière, présente un ouvrage respectant toutes les méthodes d'approche et d'exploitation des documents historiques ou traitant les faits du passé. Les quelques rares historiens haïtiens qui se sont penchés sur le cas de cet esclave devenu homme d'action et libérateur d'un peuple, fondateur d'une nation et bien sûr chef de l'Etat, ont toujours vu en Dessalines un despote sanguinaire assoiffé de sang, voire un criminel. Prenant le contre-pied de ces poncifs, inspirés d'arrière-pensées partisanes ou racistes, l'auteur s'est évertué dans son ouvrage à en démontrer la part d'exagération, d'incompréhension et d'injustice. En effet, dans son récit, l'auteur préfère expliquer les quelques bavures qui ont été nécessaires à Dessalines pour réussir sa mission et atteindre son objectif: l'indépendance d'Haïti. Le cas du couple Bélair, Charles et Sanite, par exemple, a été reconsidéré par Berthony Dupont, une façon évidente de dédouaner Dessalines d'avoir fait arrêter ce couple. Tout en faisant un travail de reconstitution pour la mémoire collective, l'auteur ne se contente pas de rapporter les exploits positifs de son héros. Il n'hésite pas, quand c'est nécessaire, à mettre à jour les mauvais côtés de la guerre, c'est-à-dire les cruelles décisions contre ceux qui ne comprennent pas toujours la stratégie du commandant en chef et son envie de libérer ses frères mourant sous le joug et les chaînes des esclavagistes. Ce livre Jean-Ja"quesDessalines, Itinéraired'un Révolutionnairenous dévoile des faces cachées de ce que fut l'esclavage à Saint-Domingue et par-delà des récits nous invite à comprendre le sort des esclaves et la motivation des généraux révoltés qui voulaient en finir avec cette barbarie, cette cruauté abjecte imposée par les colons au moment où leurs compatriotes européens réclamaient, eux, plus de liberté et de démocratie. 13

L'histoire ici prend de la hauteur et est racontée sans omettre les moindres détails surtout ceux qui permettent de comprendre pourquoi, deux siècles après, un aussi brillant général que Dessalines n'est pas placé sur le même pied d'égalité que les autres grands généraux de l'histoire. Cet ouvrage fait la lumière sur les différents aspects de la politique du premier chef d'Etat haïtien. Divisé en plusieurs chapitres, Jean-JacquesDessalines,Itinéraire d'un Rivolutionnaire dresse un bilan assez surprenant des actions sociales et politiques de Dessalines. Contrairement à la légende, il n'y avait pas que le côté militaire du pouvoir du libérateur des esclaves. Si l'histoire ne retient que la fameuse réforme agraire, pour laquelle Dessalines allait périr en s'opposant aux autres généraux et hautes autorités de l'Etat en faveur des simples soldats, la politique du Gouverneur général à vie comprenait d'autres volets. Ceux-ci témoignent de ses soucis de mettre en place un vrai Etat avec des femmes et des hommes formés en vue de bien gérer la nouvelle société, la toute jeune nation haïtienne. Jean-Jacques Dessalines, Itinéraire d'un Rivolutionnaire est un ouvrage riche, car il est avant tout un document historique et comme tel il suscite la passion, l'émotion, le désir d'entrer dans la peau de ces héros légendaires mais bien réels qui illustrent l'épopée de la période révolutionnaire haïtienne. Écrivain engagé pour la cause de son pays, Berthony Dupont rappelle les moments de courage, de dépassement de soi et de sacrifices de J ean-J acques Dessalines, pour réaliser ce que tout le monde croyait impossible: l'abolition de l'esclavage et la proclamation de l'Etat haïtien en 1804. A notre époque, où les valeurs d'homme que demeurent le courage et la bravoure qui portent à l'héroïsme, l'audace et la dignité qui exaltent l'humain semblent s'effacer devant le chacun pour soi, cet ouvrage détonne non seulement en relatant les faits mémorables de .la vie d'un des plus éminents frls d'Haïti en la personne de Dessalines, mais encore en mettant en lumière la réussite d'un des plus beaux projets politiques haïtiens. Les hommes politiques contemporains devraient s'en inspirer afin de libérer Haïti, une seconde fois, pas contre des colons, mais contre eux-mêmes. Wiener Kerns FLEURIMOND
Journaliste, auteur

14

Introduction Résistance à l'esclavage et à la colonisation
Tu me dépouilleras peut-être du dernier pouce de ma terre Tu jetteras peut-être ma jeunesse en prison Tu pilleras peut-être l'héritage de mes ancêtres Mobilier... ustensiles et jarres Tu brûleras peut-être mes poèmes et mes livres Tu jetteras peut-être mon corps aux chiens Tu dresseras peut-être sur notre village l'épouvantail de la terreur Mais je ne marchanderai pas Ô ennemi du soleil et jusqu'à la dernière pulsation de mes veines Je résisterai Je résisterai Je résisterai Samih Al Qassim

La résistance

indienne
Ils sont venus, Ils avaient la Bible Et nous avions la tetTe.

Ils nous ont dit:

1/

Fermez lesyeux

Et priez

Et lorsque nous les avons ouverts, ils avaient la tem et
1/.

nous avions la Bible.

Desmond

Tutu

Mercredi, 5 décembre 1492. Une flottille de trois caravelles1 d'hommes dans la plénitude de leur virilité violèrent Ayti2. Ces «descendus du ciel» ont sacrifié «une île vierge, neuve, comme au premier jour de la création3 ».
I 2

Les trois caravelles de Colomb: La Pinta (la Peinte), La Niiia (la petite ou la mignonne) et la
(la Sainte-Marie)

Santa-Maria 3

L'orthographe indienne de Haïti (Terre montagneuse)
Le Baron Emile Nau, Histoire des Caciques, Tome I, p.35

15

Une île indépendante divisée en cinq grandes provinces ou états, et chacun de ses royaumes était gouverné par un chef qu'ils appelaient Cacique. Au nord-ouest, dans la partie occidentale de l'île d' Hispafiola4, il y avait l'Etat du Marien que commandait Guacanagaric. Cet Etat comptait 14 sous- caciques et il était traversé par le fleuve Artibonite. Au nord-est, on trouvait la Magua, habitée par une population particulière du nom de Ciguayens ; leur chef était Guarionex. Au sudouest, s'étendait le Xaragua avec 51 sous-caciques. Sa dirigeante fut la reine Anacaona, succédant à son frère Bohéchio. Au centre, dans la région du Cibao, riche en or, Caonabo, l'époux d'Anacaona, dirigeait la Maguana avec ses 24 sous-caciques. Enfin au sud-est, dans la partie orientale d'Hispafiola, on trouvait le Higuey sous la direction de Cotubanama. Auparavant, c'étaient le Cacique Cayacoa puis sa veuve Agnès Cayacoa qui se chargeaient de cette province. Les Aborigènes étaient des gens paisibles et doux, ils ne connaissaient, nous dit Bartolomé de Las Casas, ni l'ambition, ni l'orgueil, ni le blasphème, ni bien d'autres vices dont ils ignoraient jusqu'au nom. En d'autres termes, c'était «le peuple le plus contentn le plus heureux, le moins vicieux, le plus sociable, le moins contrefait et le moins tourmenté de maladies de toutes les nations du mondes ». Le premier contact entre les envahisseurs et ces Indiens se fit sans heurt. Toutefois, le vertige et l'attitude de soumission du cacique du Marien, Guacanagaric, devant l'hypocrisie et la puissance matérielle des conquérants, ont d'une certaine manière facilité énormément la mise sous tutelle des premiers habitants de l'île. Aux yeux des envahisseurs, les Indiens vivaient très simplement à l'Etat primitif mais hors de toutes contraintes. Ils n'utilisaient aucune arm.e à feu et partageaient leur production en communauté. Par ailleurs, comme le témoigne bien cette correspondance de Christophe Colomb à Luis de Santangel : «Je n'ai pu savoir s'ils possèdent des biens privés, mais il m'a semblé comprendre que tous avaient part à ce que l'un deux possédait et spécialement aux vivres6».Certes, ils étaient enchantés d'accueillir les Conquistadors; ils fraternisaient avec eux, en leur offrant l'hospitalité. Seul le Cacique de
4

Le Il décembre 1492,Colomb baptisa l'île Hispaniola(petite Espagne), parce que le pays lui

paraissait ressembler à celui de l'Espagne. 5 Le révérend Père Duterre, Histoire générale de l'établissement des colonies françaises dans les Antilles de l'Amérique. Paris 1667-1671,3 vol.
6

Le Baron Emile Nau, Op.Cit., p. 63.

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la Maguana, Caonabo, interprétait autrement le climat des relations amorcées entre les Espagnols et les Indiens. Caraibe des Iles du vent, Indien de grande taille, Caonabo pressentait déjà une certaine anomalie, une menace froide et nette, à l'arrivée de ces trois caravelles dans la baie de Saint-Nicolas. Le chef indien n'avait pas eu peur des étrangers, mais il n'appréciait pas la cohabitation et surtout la faiblesse ou du moins la naïveté de Guacanagaric. Alors que les autres applaudissaient la bonté et la générosité des « envoyés du ciel », Caonabo, lui, restait très indifférent, pessimiste, méfiant. Tout ce qu'on lui racontait ne le faisait pas changer d'avis; au contraire, il était devenu plus prudent vis-à-vis de ces étrangers. Politicien lucide, homme de valeur et de décision, après maintes analyses sur cette invasion, Caonabo résolut que les Espagnols n'étaient rien d'autre que des envahisseurs, des oppresseurs. Il rendit Guacanagaric responsable de cet aveuglement, à cause de son hospitalité et de son amitié à l'endroit des étrangers. Profondément affecté, Caonabo se déclare obsédé par cet assujettissement et jamais il ne pardonnera au Cacique du Marien d'avoir tout concédé à Colomb y compris la construction d'une forteresse pour la résidence des Européens. Cette fortification fut appelée la Nativité par Christophe Colomb du fait que le jour de Noël les Castillans échappèrent de justesse à un naufrage de la Santa- Maria. Caonabo, pour organiser la résistance et ensuite bâtir l'unité contre les occupants, «... avait envoyé des émissaires à tous les Caciques pour les persuader que chacun ne devait pas attendre que l'Espagnol vînt s'établir sur son territoire, l'y opprimer et prendre son or, pour l'attaquer ou se défendre contre lui, que leur sûreté commune exigeait qu'ils s'unissent tous sans retard contre les envahisseurs et qu'ils arrêtassent le mal à la source, en allant châtier du même coup la

traîtresse lâcheté de Guacanagaric et la témérité des Espagnols 7".
En vérité, comme Caonabo l'avait prévu, les Espagnols n'attendirent pas longtemps pour montrer leur vrai visage et donner le coup d'envoi aux conflits. Un affrontement sanglant allait s'opérer entre les conquérants et les habitants de l'île initiant ainsi l'exploitation et la domination dans le pays. Cette première offensive des envahisseurs illustre la pensée de Di Chiara, car elle avait bien raison d'écrire que « ... l'expédition de Christophe Colomb n'est pas venue
7 Christophe Colomb: La découverte de l'Amérique. Relations de voyage 1493-1504. p.5l. 17

faire du tourisme; elle est venue coloniser, convertir et mettre la main sur l'or.8 ». Après avoir dépossédé les indigènes du Marien de tous leurs biens, l'aventurier espagnol Rodrigue de Escovedo, accompagné de deux autres, se rendit dans la Maguana, région réputée pour ses richesses en or, pour refaire ses forfaitures. Caonabo ordonna de les arrêter et de les mettre à mort. L'une des critiques de Caonabo envers le Cacique du Marien, c'était d'avoir désigné le Cibao, territoire de la Maguana, aux assoiffés du métal jaune. Suite à cette erreur du Cacique du Marien, Caonabo voulait non seulement le réprimander, mais aussi lui rendre la vie difficile. Ainsi, à la tombée de la nuit, il prit la tête de son armée et envahit le Marien; Guacanagaric eut le temps de s'échapper, bien qu'il fût blessé d'un coup de pierre à la jambe. Caonabo décida de réduire au silence, d'anéantir même les envahisseurs. Il voulut immédiatement couper court à cette arrogance et venger dans le sang la souillure de sa patrie. Vite, il s'empara du Fort de la Nativité et le mit en ruines. Il massacra tous les Espagnols qui s'y trouvèrent, et ce fut le premier acte de résistance, de vengeance héroïque des Aborigènes face aux colonisateurs. Ils n'auront pas la tâche facile, les conquérants. Aucun peuple, quel que soit son niveau de vie, ne doit se laisser piétiner, humilier et tuer par un autre sans réagir. Ainsi, Caonabo avec l'appui de Guarionex, le Cacique de la Magua organisa une force militaire et se prépara à livrer une forte bataille contre les oppresseurs. Ils attaquèrent à plusieurs reprises le fortin la Magdalena tout près d'Isabella, et ils occupèrent en cachette les alentours d'Isabella où les Espagnols à chaque sortie à la recherche des mines d'or furent surpris et abattus. A cause d'affrontements quotidiens entre les Espagnols et les Aborigènes, la Magua et la Maguana étaient devenues un champ de bataille. Les aventuriers espagnols s'inquiétèrent beaucoup de leurs nombreuses pertes en vies humaines, mais comme ils étaient beaucoup mieux préparés, mieux équipés avec des fusils et de longues épées, ils vainquirent les Aborigènes qui ne possédaient comme armes que des bâtons, des flèches, des pierres et surtout leur courage et leur bravoure. Les porteurs de la croix ayant été tenus en échec par la résistance indienne, la détermination et la puissance de Caonabo les inquiétèrent. En revanche, ils résolurent de se débarrasser de lui. Pour
8 Catherine Eve Di Chiara: Le dossier Haitien. un pays en péril, p.28. 18

arriver à la pacification des autochtones, il fallait selon eux éliminer physiquement le chef de la Maguana, car c'était l'unique moyen d'arriver à la domination complète de l'île. Donc, vers la fm du mois de juin 1495, Colomb arrêta ou, plus précisément, enleva le premier guérillero de l'île. C'est ainsi que Manicatex, frère de Caonabo, malgré le handicap d'un seulœil, jura de continuer la lutte jusqu'à la victoire. Très sûr de lui, il s'allia à Guarionex et Mayobanex et, en un clin d'œil, ils purent mobiliser plus de cent mille combattants indiens pour les diriger contre le Fort Isabella où ils savaient, d'après leurs renseignements, que le despote Colomb avait emprisonné le cacique Caonabo. L'armée indienne en très grand nombre se heurta à celle des aventuriers sur la route de la Vega. Cette bataille fut la plus acharnée, la plus violente que les Aborigènes aient livrée contre leurs adversaires. L'historien Le Baron Emile N au nous a fait de cette bataille qu'on appelle combat de la Vega Real ce récit: « Cet endroit de la Vega était une vaste savane unie dont les hautes herbes avaient été brûlées la veille. C'était le champ le plus convenable pour une bataille rangée. Il n'y avait pas le moindre accident de terrain, ni une seule position qui pût tourner à l'avantage de l'une ou de l'autre partie belligérante. Tout allait donc dépendre uniquement du sort des armes. Des deux parts on pensa à s'entre choquer aussitôt. Les Espagnols n'avaient pris aucun repos. Sur l'avis de Barthélemy, Colomb divisa sa petite armée en plusieurs colonnes d'attaque; et tandis que les Indiens pour les accueillir et leur opposer un front plus étendu de résistance, se rangeaient tumultueusement en un vaste demi-cercle, il se précipita sur eux. Les Indiens hurlaient des cris de guerre rauques et sauvages. Les tambours espagnols battaient et les trompettes sonnaient la charge. Les agresseurs s'étaient à peine ébranlés, que les Indiens commencèrent à leur lancer des nuées de flèches sans interruption, mais en pure perte. Les Espagnols étaient trop éloignés encore pour y répondre par aucun feu, mais quand ils arrivèrent à portée de fusil des Indiens, ils firent pleuvoir sur eux une grêle de balles, et jouer leurs pierriers qui labourèrent en tous sens la multitude imprudemment massée devant des armes meurtrières. Alors, voyant tomber tant des leurs, blessés ou morts sous leurs yeux, les malheureux Indiens furent saisis d'une terrible panique... Tandis que l'infanterie les fusillait impunément, la cavalerie fondit sur eux, en même temps que la meute des chiens dévorateurs. Un horrible 19

massacre s'ensuivit. En peu d'heures, le champ de bataille était tout jonché de cadavres... » Cette défaite a coûté aux Aborigènes de nombreuses pertes en vies humaines. Tout comme son frère Caonabo, Manicatex fut fait prisonnier. Les deux guérilleros furent embarqués pour l'Espagne, mais le célèbre Caonabo ne survécut pas à la traversée il trouva la mort le 20 mars 1496. Il est le premier révolutionnaire d'Haïti et de toute l'Amérique. Il a donné sa vie en combattant jusqu'à sa mort non seulement contre l'exploitation et l'oppression colonialiste, mais aussi contre le capitalisme naissant. Cette pratique d'éliminer des leaders conséquents, c'est le propre des forces réactionnaires. Quand elles n'ont pas la force de tenir le coup, elles réagissent ainsi, pensant qu'elles vont mettre un frein à la mobilisation populaire. Au contraire, elles ne font qu'accroître contre elles les ressentiments des masses. C'est dans ce contexte que la mort de Caonabo a activé l'unité des Aborigènes contre les oppresseurs. Malgré les dents des dogues dressés, les sabots des chevaux et la supériorité en armement des occupants, les Indiens ne se rendirent pas; ils continuèrent la lutte pour la liberté de leurs terres. Ils ne se laissèrent pas humilier, piller, opprimer, exploiter sans combattre l'ennemi. Ils maudissaient le jour où Christophe Colomb entra dans l'île, ce 5 décembre 1492. Constatant qu'ils s'épuisaient en fuyant dans les mornes pour se suicider, en livrant bataille dans n'importe quelle condition, les Indiens inventèrent d'autres formes de luttes; ils projetèrent d'affamer les conquérants en coupant tous les arbres fruitiers et en abandonnant les cultures vivrières. Ils jurèrent tous ensemble: « Que le sol reste aux conquérants impitoyables, mais que pas un seul de ses légitimes possesseurs n'y soit enchaîné et n'y vive dans la dégradation et le déshonneur! 9 ». Après la mort de Colomb en Espagne le 20 mai 1506, Bobadilla lui succéda. Par la suite, il fut remplacé par Nicolas De Ovando. C'est ce dernier qui massacra, sans exception d'âge et de sexe, tous les Indiens du Xaragua qui se présentèrent à la fête qu'il organisa en l'honneur de tous les chefs de cette province. Même la Cacique Anacaona ne fut pas épargnée: elle fut conduite enchaînée à Santo Domingo pour être pendue. Après ce carnage, Ovando se rendit dans le dernier des royaumes, le Higuey, où vivaient les
9

Le Baron Emile Nau, Op. Cit. , Tome II, p.29.

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Caraibes, sous le commandement de Cotubanama. Ce Cacique n'ayant encore pris aucune parten personne dans la guerre contre les Espagnols, lui et ses Aborigènes luttèrent œil pour œil, dent pour dent contre les envahisseurs, en défendant héroïquement leur territoire et leur indépendance contre une armée de 400 sauvages ayant à leur tête un certain Jean Esquibel. La résistance aborigène obligea les Espagnols à négocier un traité de paix. Malheureusement, les Espagnols qui demeurèrent dans le Higuey se livrèrent à des sévices sexuels sur les femmes et les filles indiennes. Cet acte révolta les Aborigènes qui massacrèrent ces criminels espagnols. Il y eut un seul survivant parmi les oppresseurs. Ce dernier se rendit à SantoDomingo et informa ses supérieurs de cette véritable hécatombe. Par la suite, une cinquantaine d'hommes, ayant à leur tête toujours le même Esquibel, patrouillèrent tous les coins et recoins du Huguey jusqu'à l'île de la Saona où ils trouvèrent Cotubanama. Un certain Lopez accourut et frappa Cotubanama avec son épée. Le Cacique le désarma et le prit par la gorge pour l'étouffer. Alors, d'autres Espagnols encerclèrent le Cacique baignant dans son sang, l'arrêtèrent et l'emmenèrent à Santo - Domingo où il fut assassiné. Le farouche Cotubanama a défendu énergiquement sa patrie et il est entré dans l'histoire d'Haïti en héros inoubliable comme le fier révolutionnaire haïtien, l'intrépide Caonabo. Maintenant l'île entière, à l'exception des montagnes dont le Bahoruco foyer de la résistance indienne, est occupée par les aventuriers. Les caciques victimes de leur esprit régionaliste, n'avaient pas pris en considération l'appel à l'unité de Caonabo pour combattre les conquérants. Car les envahisseurs malgré leurs armes, n'auraient pas pu défaire pendant ces 12 années de luttes plus d'un million d'Indiens si ceux-ci n'avaient pas été unis. Mais ce n'était pas la fin, car le sang qui avait coulé a servi d'engrais à cette terre afin que naissent d'autres hommes, d'autres leaders populaires et combattants héroïques pour la libération de l'île. Vers les années 1520, apparut un jeune Aborigène, originaire du Xaragua, Guarocouya dénommé Enriquillo par les Espagnols. Il était le fùs d'un sous- dirigeant assassiné par Ovando lors du massacre d'Alcantara en 1503. Il fut élevé par le père Rémy, un Espagnol qui lui assura une éducation religieuse au couvent des franciscains. Du reste, c'est là qu'il apprit à parler couramment l'espagnol. Esclave à San Juan de la Maguana, Henri finalement se révolta après que son maître 21

André de Valenzuela l'eut humilié en faisant subir des sévices sexuels à sa femme Mancia publiquement et en sa présence. Comme la justice lui fut refusée par les juges de l'audience royale contre son maître, il se retrancha dans les mornes du Bahoruco où il recruta quelque 300 marrons indiens et africainslO. Il organisa une imposante armée de résistance contre les occupants. Ils jurèrent tous ensemble de mourir plutôt que de se laisser asservir par les Espagnols. Tous les marrons qui s'incorporaient dans la guérilla avaient la ferme détermination de mener la guerre jusqu'à la destruction complète des occupants de l'île. Un jour, partant à la poursuite d'Henri, son ancien maître, accompagné de 80 aventuriers armés, et de quelques esclaves africains et indiens, se rendit dans les montagnes de Bahoruco. N'étant pas trop familiers de l'endroit, ils furent surpris par les marrons qui tuèrent beaucoup d'entre eux. Il y eut aussi un bon nombre de blessés et de prisonniers, parmi lesquels Valenzuela. Pourtant, pris de compassion ou de faiblesse peut-être, Henri pardonna à son ancien maître en lui disant: « Allez remercier Dieu de ce que je vous ai laissé la vie, et ne revenez plus icil1 ». On peut comprendre ce comportement car l'Indien est par nature respectueux et rempli de charité. Voici le chant de guerre du célèbre guérillero Enriquillo : Les Butios ont promis la victoire! o Zémès soyez-nous favorable! N os visages sont passés au Xagua Nous portons la terreur sur nos faces! Le lambi résonne dans les airs! Nul ne peut nous résister Tuons, exterminons, brûlons! Leur peau sera le hamac Où nos enfants dormiront Aya bombé, Aya bombé! Nos pères, nos frères, nos parents Furent naguère aussi nombreux Que, sur nos têtes, les étoiles Avant l'arrivée en notre île
10

Dès l'établissement de la colonie. espagnole, des Nègres y furent introduits d'autant que
: Etude sur l'histoire

l'esclavage était déjà pratiqué au Portugal et en Espagne. Beaubrun Ardouin d'Haïti, Tome 1, p.49.
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le. Dorsainvil, Manuel d'Histoire d'Haïti, p.25.

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Des monstres vomis par la mer! Où sont-ils maintenant? L'urucane a soufflé sur eux! Les Chemis savent seuls à présent Dans quel pays ils voyagent Mais le sang appelle le sang Aya bombé, aya bombé! Ne mourons plus en lâches! Ne vivons plus pour creuser les monts! Non plus pour fouiller les rivières A la recherche de l'or! Nous haïssons la poudre jaune! Le Xagua qui crache le sang Dans son vif écarlate Est mille fois plus beau Ne perçons plus la terre. Aya bombé, aya bombé! Pour mourir libres, il faut monter Très haut, plus haut encore, toujours Où ils ne peuvent grimper! Leurs pieds ne sont pas sûrs ni lestes! La plaine nous trahit et nous livre Bahoruco nous reçoit et nous garde o mère sacrée, ô montagne sainte o Mamona, refuge suprême! Prends nos os, ô fidèle Qui osera nous chercher dans tes bras? Et dans la chevelure de tes lianes? Aya bombé, aya bombé! S'ils nous traquent jusque-là Nous jurons d'être tes f1ls,ô Bahoruco! Leur tonnerre ne nous effraie pas Ce n'est pas celui de dieux Les dieux ne sont pas si cruels! Les dieux ne sont pas si barbares! Nous serons fermes dans notre serment! 23

Notre devoir est de combattre Aya bombé, aya bombé! Notre devoir est de mourir Les Butios ont promis la victoire Zémès ne veut pas notre perte! La cause est juste! La terre est à nous. Défendons-la de nos flèches pointues! De nos quartiers de roc dégringolons Dressés vers toi, ô protectrice! Terrassons leurs têtes hardies Tels dans la saison mûre Des guanavimas écrasés sur le sol. Aya bombé, aya bombé! Le Cacique Henri fut rejoint dans les mornes du Bahoruco par un autre guérillero astucieux, très courageux du nom de Tamaya. Celui-ci semait la terreur dans les régions de Port-Royal et de Lares de Guaba dans le Higuey où il menait une guerre totale avec la ferme volonté de chasser les Espagnols de l'île ou de les détruire. Il leur vouait une haine mortelle, et s'il avait été mieux encadré et beaucoup mieux équipé en armes et en munitions, sa guérilla aurait pu mettre en déroute les forces d'occupation. La guérilla de Henri créa un impact aussi bien dans la colonie qu'en Espagne, le pays des colonisateurs. Ces derniers se plaignaient de l'insécurité qui sévissait, empêchant les aventuriers de poursuivre leurs exploitations, et c'est dans ce sens que Charles Quint, dans une lettre à Enriquillo, le supplia de déposer les armes en lui accordant le titre de noble espagnol Don Enriquillo. Le père Rémy qui avait élevé au couvent le jeune Henry se porta volontaire, pour aller dans les mornes pacifier le guérillero. Après maints détours en compagnie des Indiens qu'il rencontra en cours de route et qui le désignaient comme un traître, comme un espion, le père Rémy put enfin grâce à beaucoup de patience rencontrer le chef des Indiens. Lors de leur conversation, il le supplia d'abandonner la guerre. Henry lui répondit: « Qu'il ne faisait la guerre à personne, et qu'il se bornait à se défendre; qu'il n'attaquerait jamais, mais qu'il se défendrait toujours; que, malgré toute la vénération qu'il avait pour le Révérend missionnaire, il se défiait des offres des Espagnols; qu'ils avaient constamment trompé 24

les Indiens, et qu'ils les tromperaient encore. D'ailleurs, ajouta-t-il, que nous offrez-vous? La liberté! Nous l'avons déjà conquise par nos armes; on ne peut pas être plus libre que nous ne le sommes dans nos montagnes, et nous voulons nous y maintenir 12... » Mais vers les années 1533, c'était la débandade totale au sein de la guérilla indienne. Certes, le cacique Henry déclarait n'avoir aucune confiance dans les demandes de paix des occupants, mais un certain François de Barrio - Nuevo, général espagnol délégué de l'empereur Charles-Quint, le força à capituler. Et ainsi, un traité de paix fut signé entre le représentant espagnol et celui de Bahoruco qui mit fin à une résistance de quatorze années du jeune chef indien (1519-1533). Henri ne possédait pas la capacité idéologique d'un Caonabo pour comprendre que sa lutte était la lutte de tout un peuple. Un peuple que les aventuriers espagnols, incluant son ancien maître, étaient chargés de détruire. S'il avait identifié sa lutte pour la liberté et la vengeance de sa terre natale et de ses ancêtres, il n'aurait pas capitulé devant ses oppresseurs. Bien souvent, c'est la grande faiblesse des peuples en lutte; ils n'ont pas toujours les moyens de maintenir la résistance et de la gérer jusqu'à son aboutissement final: la victoire. Malgré la mort du chef indien survenue deux ans plus tard, soit en 1535, à l'âge de 35 ans, le Bahoruco resta libre, et ce fut le premier territoire indépendant de la colonie qui symbolisait non seulement la résistance, mais aussi l'indépendance et la liberté, l'objet des luttes. prochaines des esclaves africains sous l'occupation française. Ce serait une erreur de ne pas souligner la solidarité qui existait entre les esclaves indiens et les esclaves africains non seulement à Hispaniola mais dans toute l'Amérique colonisée. Au Brésil par exemple, dominé par les esclavagistes portugais (1534-1715), 200 Indiens furent massacrés parce qu'ils avaient refusé de combattre contre le quilombo13 Palmarès, le principal foyer de résistance des Noirs. « Pouvons-nous ignorer les origines et le passé de notre pays, a écrit le Baron Emile Nau, l'histoire si pathétique et si lamentable de ce peuple intéressant dont les derniers rejetons ont été les compagnons de servitude de nos premiers ancêtres sur ce sol? L'Africain et l'Indien se sont donnés la main dans les chaînes. Voilà
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Le Baron Emile Nau, Op. Cit. , Tome II, p.37. Nom donné aux forteresses noires de la forêt brésilienne qui étaient des lieux de refuges, des
anti-esclavagiste dans les plantations et les

camps retranchés et des bases arrières pour l'action lieux de concentration des esclaves.

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par quelle confraternité de malheur, par queUe communauté de souffrances, leurs destinées se sont trouvées mêlées. Le premier arraché à ses brûlantes contrées, a été substitué à l'Indien. Mais d'une race énergique, infatigable, inépuisable, l'esclavage, quelque meurtrier qu'il soit, n'a pu l'éteindre; il a crû et multiplié dans les fers, et quand ses maux eurent atteint le comble, quand il se fut compté et trouvé en nombre suffisant pour lutter, il a brisé ses entraves et conquis le pays sur le premier peuple du monde, en exterminant les plus belles et les plus héroïques troupes qui aient jamais porté les armes. Rendre un pays ainsi libre, c'était venger tout ce qui était opprimé, c'était se venger soi-même et venger aussi les Indiens. Pour avoir hérité de leur servitude, nous avons aussi hérité de leur patrie 14» sous le nom de Saint-Domingue.

Les classes sociales à Saint-Domingue
Aussi longtemps qu'existeront des sociétés basées sur leprofit, les classes en seront l'expression réelle.

G. Gurvitch

Les premiers Européens qui, après les conquérants espagnols, habitèrent l'île d'Hispaniola furent des hors-la-loi, des déserteurs, des prisonniers jugés par contumace de nationalités hollandaise, française et anglaise. Ils furent des criminels, des fugitifs, remplis d'audace, qui venaient s'aventurer dans les Antilles pour survivre. Ils occupèrent en 1625 la mer des Caraibes et s'établirent sur la côte nord-ouest, à l'île de la Tortue et à Port-Margot où ils travaillèrent à la flibuste et à la boucane. Ces flibustiers ou pirates de mer s'adonnèrent au pillage des navires espagnols qui traversaient la mer des Antilles remplis des richesses du Nouveau Monde à destination de l'Europe. Les boucaniers furent d'anciens flibustiers qui se consacraient à la chasse. Il y en a qui ne chassaient que des bœufs pour se procurer du cuir. Et d'autres qui chassaient des sangliers, des porcs et des chèvres pour leur viande. Ils étaient très complémentaires les boucaniers et les flibustiers. Les boucaniers vendaient aux
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Le Baron Emile Nau, Op. Cit., pp.12-13.

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flibustiers une viande assaisonnée de jus de citron, de sel, de poivre et de pimentade, puis boucanée qu'ils pouvaient conserver pendant plusieurs semaines. Les flibustiers alors leur procuraient des armes et assuraient l'écoulement du cuir des boucaniers. Ils formaient une petite communauté dans l'île de la Tortue, et en 1629 l'Anglais Anthony Hilton fut leur chef, puis un autre Britannique, le capitaine Willis, assura ce service vers les années 1640; et la même année, ils créèrent "la Confédération des Frères de la Côte". Bien avant que la partie occidentale de la colonie devienne française, le premier chef français fut Le Vasseur et le premier gouverneur de l'île de la Tortue en 1652 fut Fontenay. Malgré leurs luttes avec les Espagnols de la Tortue, ils rentrèrent jusqu'à SantoDomingo pour s'établir. Dès lors, les autorités françaises commencèrent à penser à l'avenir des intérêts de la métropole française dans les Antilles. Après ces catégories d'hommes, voyager à Saint-Domingue, vivre à Saint-Domingue était le rêve de beaucoup d'autres Français qui voulaient, en un clin d'œil, faire fortune. Ils s'engageaient à travailler pour une durée de 36 mois, pour payer leurs frais de voyage, d'où leurs noms d'engagés ou 36-mois. A l'expiration de leur contrat, nombre d'entre eux devenaient des planteurs. Vers l'année 1700, Brach, l'administrateur de la ville de Léogâne, écrivit, non pour les avilir mais pour apaiser les pirouettes extravagantes de quelques planteurs: « Il n'y a aucun homme dans cette colonie qui ne se croie plus que nous, officiers du Roi, quoiqu'ils ne soient pour la plupart que des engagés, banqueroutiers ou gens de sac et de corde, galériens qui se sont sauvés ici ou y ont été envoyés, gens sans honneur et sans vertu...15» Les planteurs ont divisé la colonie en trois départements ou provinces: Le département du Nord avait pour capitale Cap Français qu'on appelait aussi le petit Paris de Saint-Domingue à cause de la beauté attirante du village. C'était la capitale de la colonie de SaintDomingue et cette ville avait été fondée en 1670. Le département du Sud avait pour capitale Les Cayes et celui de l'Ouest avait comme chef-lieu Port-au-Prince. Ces deux dernières circonscriptions ont été fondées en 1750. Dans la ville de Saint-Marc, il y avait 150 maisons ou habitations, au Cap 800 maisons en 1756, puis 1220 dont 300 en
15François Girod, La vie quotidienne de la societé créole (Saint-Domingue) au XVIIIe siècle, p.16. 27

chambres hautes en 1788. A Léogâne, on trouvait près de 400 maisons, 120 à Port de Paix ; à Jacmel il y en avait 40, aux Cayes 702 et au Môle Saint-Nicolas on en comptait 250. L'histoire de toute société, nous dit le manifeste communiste, n'a été que l'histoire des luttes de classes. Et dans l'esprit du marxisme-léninisme « Les classes sont de vastes groupes d'hommes, qui se distinguent par la place qu'ils tiennent dans un système historiquement défini de la production sociale, par leur rapport ~a plupart du temps fixé et consacré par les lois) aux moyens de production, par leur rôle dans l'organisation sociale du travail et donc, par les moyens d'obtention et la grandeur de la part des richesses publiques dont ils disposent. Les classes sont des groupes d'hommes dont l'un peut s'approprier le travail de l'autre, par suite de la différence de la place qu'ils tiennent dans un régime déterminé de l'économie sociale16». De ce fait, à Saint-Domingue, il n'y avait que deux classes fondamentales antagoniques: la classe des colons et la classe des esclaves, en d'autres termes, les libres et les non-libres. Ces deux classes d'hommes teprésentaient, la contradiction principale, à l'origine des forces gouvernantes la dynamique de développement à l'intérieur de toute société. On ne pouvait pas se servir de l'élément de couleur ou de race pour déterminer le facteur de classe même quand, en principe, l'exploitation s'effectuait au détriment d'une race. Tous les colons propriétaires ne furent pas des Blancs. La colonie possédait un grand nombre d'affranchis, Métis et Noirs qui, tout comme les Blancs, possédaient des habitations, des plantations dans les villes et dans les bourgs et aussi bien des esclaves. On les désignait sous le nom d'affranchis, mais ils étaient tous des colons et faisaient bien partie de la classe dominante. Tous les Blancs ne possédaient pas d'habitations, c'est-à-dire tous les Blancs n'étaient pas des propriétaires et que tous les propriétaires n'étaient pas des Blancs. En fait, tous les Blancs ne furent pas pour autant des colons. Pour avoir le titre noble de colons, il fallait être propriétaires de plantations, commerçants ou négociants métropolitains. Les planteurs jouissaient des plus grands privilèges dans la colonie. On les divisait en grands planteurs et en simples planteurs. Les grands planteurs furent les propriétaires des grandes plantations et
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V.l. Lénine, La Grande Initiative, œuvres choisies, Vol.lI,

Moscou 1947, p.589.

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les petits ne possédaient que de petites et insignifiantes habitations. Dans cette classe, on pouvait aussi compter les gros commerçants et les négociants qui représentaient la bourgeoisie compradore import export. Ses intérêts étaient étroitement liés à ceux de la métropole, c'est-à-dire ceux du capitalisme français. Cette classe d'hommes, outre qu'elle possédait les moyens de production, les forces de production et la main-d'œuvre, c'est-à-dire, les esclaves leur appartenaient aussi. En mars 1685, par l'intermédiaire de son ministre des colonies, Colbert, ils publièrent Le code noir un document dans lequel ils exprimaient leur façon de traiter les esclaves. Leur volonté, promulguée sous Louis XIV, est devenue loi pour leur assurer un pouvoir légal d'exploitation des masses laborieuses. Cette classe d'exploiteurs, outre ses objectifs de faire fortune, n'avait aucun autre intérêt dans l'île. Comme l'a bien dit l'historien Gabriel Debien dans son livre Esprit colonet esprit d'autonomieà JaintDomingue: «Le but de chacun n'est pas de se fixer sur cette terre, sans esprit de retour, avec sa femme et ses enfants, et d'y faire former une nouvelle nation. Le dessein est d'y faire une fortune qu'on puisse rapporter pour en jouir en France. Il s'agit là-bas de devenir vite riche, non de patriotisme. Dans la colonie, il y avait près de 8,000 propriétaires d'habitations, plus de 5,000 furent des absentéistes, ils s'établirent en France, jouissant leur fortune et menant une vie extravagante». L'une des premières créations du système esclavagiste fut le préjugé de couleur. Les colons blancs utilisèrent l'élément de la couleur pour humilier les colons mulâtres et les colons noirs.« Les colons blancs durent se contenter d'accabler leurs rivaux de toutes les humiliations que leur malignité put inventer. Entre 1758 et la Révolution, les persécutions se multiplièrent. On interdit aux mulâtres de porter sabre ou épée ou des vêtements européens; ils n'eurent plus le droit d'acheter de munitions sauf par autorisation spéciale portant la quantité exacte autorisée. On leur refusa le droit de s'assembler sous prétexte de mariages, fêtes ou danses, sous peine d'amende pour la première infraction, d'emprisonnement la deuxième, et pire par la suite. Le séjour en France leur fut interdit. Le droit de jouer à des jeux européens leur fut refusé. Il fut interdit aux prêtres de ne relever à leur usage aucun document. En 1781, huit ans avant la révolution, on leur retira le droit de se faire appeler monsieur ou madame. Jusqu'en 1791, ils n'avaient pas le droit de s'asseoir à la même table qu'un Blanc qui 29

mangeait chez eux. Le seul privilège qui leur fut reconnu par les Blancs fut celui de leur prêter de l'argent17». Les esclaves eux-mêmes composés des nègres Congos, des Aradas, des Nagos, des Ibos importés d'Afrique étaient la classe majoritaire de la colonie avec une population qui dépassait 600.000 âmes. Ils furent les victimes d'un système d'exploitation absolue et d'une répression plus qu'infernale de la part de leurs maîtres, blancs et affranchis. Ils étaient privés de toute liberté et menaient une vie affreuse et révoltante. Ils étaient exposés à toutes sortes de maladies et leur nourriture était très insuffisante: « sept à huit patates et un peu d'eau étaient la nourriture que les esclaves de Saint-Domingue recevaient de leurs maîtres.. .18». Cette situation révolta Fénelon jusqu'à le pousser à écrire au gouverneur de la Martinique en date du 11 avril1764 pour lui demander: « Comment les nègres, introduits aux Indes en aussi grand nombre ne sont-ils jamais arrivés à se reproduire suffisamment, pour qu'on n'eût plus besoin de recourir à la traite. Rien que dans l'île de Saint-Domingue où on a importé en 50 ans 2.200.000 esclaves, on ne compte que 600.000 Noirs. Un de mes étonnements a toujours été que la population de cette espèce n'a pas produit, depuis que les colonies sont fondées, non pas de quoi se passer absolument des envois de la côte d'Afrique, mais au moins de quoi former un fond, dont la reproduction continuelle n'exposait pas à être toujours à la merci de ces envois19». On distinguait les Nègres bossales c'est-à-dire nés en Afrique et les nègres créoles, ceux qui étaient nés dans la colonie. La main-d'œuvre servile africaine, productrice de plus-value, était la seule classe révolutionnaire de la colonie. Elle se considérait comme liée à cette terre de souffrances, cette terre qui buvait sa sueur et son sang. Il n'y avait pas d'écoles à Saint-Domingue; c'était une façon de tenir les esclaves dans l'ignorance, sans faculté de développement tandis que les colons, eux, envoyaient leurs enfants étudier en France. Malgré les divergences d'intérêts qui existaient entre les colons, rien ne les empêchait de s'unir pour assurer le maintien du régime colonial, c'est-à-dire l'exploitation infernale de la classe des esclaves. L'intérêt des colons était incompatible avec celui des esclaves, et ceci sur tous les points: politique, social, économique et
17C. L. R. James, Les Jacobins noirs, p.37. 18 Victor Schœlcher, Colonies étrangères et Haïti, p.86. 19 Suret-Canale Jean, Afrique Noire (géographie, civilisation,

histoire) pp. 198-199.

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culturel. La classe des colons et celle des esclaves représentaient les contradictions principales, fondamentales de la société coloniale, contradictions entre les rapports et les forces de production, classe dominante et classe dominée. C'est la lutte de ces deux classes opposées qui va définir l'avenir politique et économique de SaintDomingue. Dans la classe des esclaves, on distinguait deux catégories: les esclaves domestiques et les esclaves jardins ou ateliers. Les domestiques étaient ceux qui travaillaient dans les maisons comme cuisiniers, gérants etc. Ces esclaves étaient très proches de leurs maîtres; certains d'entre eux imitaient les colons et savaient même pratiquer les danses européennes. Ces Nègres talentueux ne connaissaient point les tortures et le calvaire du nègre jardin. Parmi ces esclaves domestiques, on peut citer le cocher Toussaint ou Henri Christophe qui travaillait comme garçon dans un hôtel au Cap. Les esclaves jardins travaillaient, eux, dans les grandes plantations ou dans les guildives, raffineries et autres ateliers de ce genre. Jean-Jacques Dessalines était de ceux-ci. Pour exercer complètement sa domination sur les esclaves, la classe dominante créa toute une panoplie d'employés, de cadres petitsbourgeois qui servaient d'intermédiaires entre les deux classes. Ils ne furent ni des colons blancs ou des colons affranchis, ni des esclaves non plus. On pouvait les appeler la classe moyenne sinon la couche intermédiaire entre les deux classes. Elle était le trait d'union entre la classe des esclaves et celle des maîtres colons. Cette couche intermédiaire se rapprochait beaucoup plus de la classe dominante, car elle dépendait plus d'elle que des esclaves et surtout, dans un certain sens, elle aidait la bourgeoisie à extorquer la plus-value du travail de ceux-ci. Parmi eux, on trouvait des prêtres, des médecins, des professeurs, des artisans, des boutiquiers, des notaires, des avocats, des cordonniers, des tailleurs, des coiffeurs, etc. Elle était formée en majorité de mulâtres, de petits Blancs et de quelques Noirs libres. Les mulâtres étaient les enfants nés d'un Blanc et d'une Négresse puisque les colons blancs avaient pour coutume d'exercer des sévices sexuels sur les Négresses. « L'exploitation des femmes noires par les hommes blancs, était si répandue que l'on peut la considérer comme une pratique universelle particulièrement forte: le viol, l'obligation de servir d'objet sexuel aux blancs... Quelques femmes noires tiraient le maximum d'une obligation à laquelle elles ne 31

pouvaient se soustraire. Beaucoup étaient violées non par leur maître, mais par les surveillants, les jeunes du voisinage, ou par le fils de la maison. L'essentiel était que cette eXploitation était toujours possible et qu'on ne pouvait ni lutter contre elle, ni y échapper. C'était une façon de plus d'institutionnaliser l'impuissance totale de l'esclave face à l'arbitraire des Blancs2D». Dans cette classe moyenne, il y avait toutes sortes de préjugés de couleurs: entre les Mulâtres et les Noirs, de la part des Blancs à l'endroit des Mulâtres et des Noirs. Ce genre de racisme faisait partie de la propagande idéologique des colons pour avilir les opprimés et pour créer aussi la confusion et la division dans la société. On se sert, souvent, du racisme pour cacher les réalités antagoniques de la lutte des classes. C'est l'exploitation des masses asservies qui a engendré l'idéologie raciste. Hitler n'était pas né avec la haine des Juifs dans son cœur. Le nazisme, utilisant les Juifs comme bouc émissaire a été créé pour masquer les antagonismes de classe de la société allemande, pour éviter une révolte de classes contre les classes dominantes et en d'autres termes pour sauver leurs intérêts menacés. En somme, les antagonismes de races furent créés pour cacher les antagonismes de classes. Un colon blanc pouvait entrer dahs la propriété d'un mulâtre, séduire sa femme ou sa fille et l'insulter à son gré, assuré qu'à la moindre attitude de ressentiment ou de vengeance, tous les Blancs et le gouvernement seraient prêts à le faire pendre. Dans les procès, le verdict était presque toujours hostile aux' mulâtres. Pour les terroriser et les faire se tenir tranquilles, on coupait le bras à tout homme de couleur libre qui frappait une femme blanche, quelle que fût sa condition. D'après le Code noir de 1685, il était défendu aux affranchis de porter des habits de même couleur que les Blancs et de s'asseoir proche de ceux-ci dans les salles de spectacles et les églises. . Cependant le racisme des colons blancs ne visait pas en réalité les Mulâtres, mais bien les esclaves, la classe opprimée, colonisée, la classe révolutionnaire. On utilisait la violence, la corruption et toutes les méthodes idéologiques d'oppression pour les tenir en respect et les priver de leur propre personnalité. Comme le dit bien Jean-Paul Sartre dans la préface des Damnés de la terrede Frantz Fanon: «La violence coloniale ne se donne pas seulement le but de tenir en respect ces
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F. Lerner, De l'esclavage à la ségrégation, p.SO. Cité par Gabriel Entiope: Nègres, Danse et Résistance, la Caraïbe du XVIIe au XIXe siècle, p.126. 32

hommes asservis, elle cherche à les déshumaniser », pour bien asseoir son système, c'est-à-dire imposer ses volontés aux masses. Les colons recouraient à un minimum d'organisation. Ils créèrent l'Etat pour administrer politiquement, économiquement et idéologiquement la société. En d'autres termes, pour gérer leurs affaires et maintenir sans heurts l'exploitation de la classe opprimée. En 1674, le Ministère de la Marine et des Colonies nommait un gouverneur, un ancien militaire, qui touchait 100.000 livres par an. La tâche de ce commissionnaire était de faire respecter la politique métropolitaine dans la colonie. Il commandait les milices, les troupes et parfois son dernier mot était le seul qui comptait dans n'importe quel jugement. Aussi, le ministre nommait un intendant qui recevait annuellement 80.000 livres. Il était encadré de 3.000 soldats européens pour assurer le contrôle des finances, la surveillance de la perception des impôts, l'acheminement des recettes vers la Métropole, et s'occupait de la police, de la justice, de la guerre et de la marine. L'Etat créa une milice répressive formée de petits Blancs et de gens libres, affranchis de la classe moyenne, et une police coloniale qu'on appelait la Maréchaussée ou gendarmerie qui assurait la chasse aux esclaves fuyards. Pour améliorer le système judiciaire, on créa des tribunaux qu'on appelait Sénéchaussées où travaillaient des magistrats, des avocats et des notaires, tous des gens de la classe moyenne. Mais ces esclavagistes, aveuglés par l'immensité de leurs richesses et de leur politique imprudente à l'égard des esclaves, ne s'imaginaient pas que cette même classe d'hommes asservis, courbés sous le poids de la misère et qu'ils eXploitaient pour assurer leur aisance, allait être aussi l'auteur de leur malheur. Malgré les rumeurs de révolte qui se répandaient dans la colonie, les colons n'avaient pas peur car pour eux les esclaves n'avaient pas les moyens et la capacité de former un tel mouvement. Ils ne craignaient rien et n'avaient même pas pensé à établir un plan d'urgence en cas de force majeure. Ils consacraient tout leur temps à lutter contre les mulâtres pour le partage du pouvoir. Les correspondances du colon La Barre, par exemple, suffisent à dévoiler le niveau de leur compréhension de la réalité coloniale: « Je te parle de nos troubles pour que des nouvelles contournées ne t'inquiètent pas. Il n'y a point de mouvement parmi nos Nègres. Ils n'y pensent même pas. Ils sont très tranquilles et soumis. Une révolte parmi eux est impossible. "Pour rassurer son interlocuteur, dans une 33

seconde lettre, La Barre écrivit: "Nous ne devons rien craindre de la part des nègres; ils sont tranquilles et soumis. Ils sont très soumis et le seront toujours... Nous dormons portes et fenêtres ouvertes. !cion est sur ses gardes et on ne craint rien". Poursuivant la conversation, il dit : "Laisse-moi te faire un calcul vrai et tranquillisant". Il y a peu de communication parmi cette espèce d'hommes. Leur recensement est de 300.000 sur 100 lieues de côtes. Il faut en soustraire les 2/3 en femmes, enfants, et vieillards. Restent 100.000 dont plus de la moitié sont bons sujets, tiennent à leurs enfants et à leur propriété. Les 50.000 restants, en leur supposant l'intrigue qu'il faut pour une révolution, n'ont point de chefs, sont dispersés sur plus de 1,000 habitations, et pour les contenir, nous sommes 40,000 blancs et 15.000 mulâtres ou nègres libres, tous concourant à la conservation de leurs biens et de leurs personnes. Ainsi la liberté des nègres ne peut être qu'un rêve de quelques philanthropes qui ne connaissent pas les
colonies. . . 21 »

Contradictions

au sein de la classe dominante

Les colons des îles, depuis le premier jour de l'application du système commercial désigné sous le nom de l'Exclusif, avaient ouvertement manifesté leur désaccord avec la bourgeoisie métropolitaine. Non seulement ils considéraient le Pacte colonial comme un obstacle à leur épanouissement, mais aussi ils le trouvaient une forme classique d'assujettissement. Saint-Domingue, en fait, était totalement dépendante politiquement et économiquement des capitalistes industriels et commerciaux de la Métropole. Les colons de l'île ne pouvaient rien entreprendre sans l'autorisation des commerçants, d'autant que ces derniers employaient leurs propres agents: gouverneur, intendant et militaires pour les représenter et renforcer leur influence. D'ailleurs, les planteurs ne devaient acheter et vendre exclusivement qu'à la France. Ce procédé donnait à la bourgeoisie le contrôle de tous les débouchés commerciaux de la production coloniale. Lassés de cette domination, les colons voulaient coûte que coûte mettre un point final à leur assujettissement.
2\

Roger Dorsinville, Toussaint Louverture, pp. 56, 57. 34

Ainsi de grandes divergences s'accumulaient entre les colons et la bourgeoisie métropolitaine sur la dynamique commerciale de la colonie. Les colons se sentaient lésés. Ils réclamèrent leur autonomie sinon l'égalité des droits avec les commerçants de la Métropole. Leurs principales revendications consistaient en la liberté de vendre euxmêmes leurs produits à l'extérieur. Les monopolistes métropolitains vendaient leurs produits manufacturés en France au prix double alors qu'ils achetaient les produits de la colonie à vil prix. Cependant, le philosophe Montesquieu dans son livre l'Esprit des lois avait fort bien expliqué aux planteurs: «L'objet de ces colonies est de faire le

commerce à de meilleures conditions qu'on ne le fait avec les peuples
voisins, avec lesquels tous les avantages sont réciproques. On a établi que la métropole seule pourrait négocier dans la colonie; et cela avec grande raison, parce que le but de l'établissement a été l'extension du commerce, non la fondation d'une ville ou d'un nouvel empire ». Cette exploitation des îles par les esclavagistes des métropoles était devenue possible grâce à l'établissement de compagnies privées, telle la compagnie de Saint Christophe créée en 1626. En 1635, elle prit le nom de la Compagnie des lIes d'Amérique, et en 1650 de la Compagnie des Indes Occidentales. Il y avait aussi la compagnie du Sénégal et la compagnie de Guinée. Ces compagnies avaient tous les privilèges et les droits exclusifs du commerce des esclaves africains, et elles pouvaient construire des fortifications et s'occuper de la fabrication des armes et des munitions pour les militaires. La première révolte des colons contre ces compagnies date de 1664, quand le prix des produits importés se mit rapidement à augmenter et, de plus, ces compagnies privées n'étaient pas en mesure de répondre aux besoins de Saint-Domingue. Cette politique commerciale aliénante révolta les colons en 1722. Ils arrêtèrent le gouverneur et le mirent en prison. Mais «la bourgeoisie maritime ne voulait pas entendre parler du moindre changement dans le système protecteur. Elle avait l'oreille du ministre et du gouvernement. Non seulement les colons n'avaient pas le droit de commercer avec les pays étrangers, mais la circulation de toutes les monnaies françaises, sauf les plus petites, était interdite dans les îles, afin d'empêcher les colons d'acheter des marchandises étrangères. Ce système commercial les mettait à la merci de la bourgeoisie. En 1774, ils étaient endettés pour 200 millions et en 1789 pour 300 à 500 millions, selon les estimations. Les colons protestaient contre le système protecteur, et la bourgeoisie 35

se plaignait parce que les colons ne payaient pas leurs dettes. Elle exigeait des mesures plus sévères contre la contrebande 22 ». Or la déclaration de l'indépendance des colons américains le 4 juillet 1776, et même toute la période de la guerre (1776-1783) contre l'Angleterre pour la conquête de leur autonomie, a eu une grande influence sur les colons de la colonie française de Saint-Domingue. Car l'une des raisons qui avaient mobilisé les 3 millions de colons américains divisés en 13 colonies à rompre le lien colonial avec l'Angleterre fut l'occupation économique des colonies par la métropole anglaise. A cette guerre, la France contribua énormement, par de grandes quantités de poudre et. de munitions, et par un grand nombre de mulâtres et de Noirs libres qui combattirent aux côtés des colons américains. Cette contribution francaise fut une revanche sur la guerre de Sept ans où elle avait perdu l'Inde et le Canada au profit de l'Angleterre. Cependant, l'indépendance des colons anglais avait eu un tel effet sur les colons de Saint-Domingue qu'un d'entre eux, le 14 octobre 1783, avait pris la responsabilité d'inviter ses frères de classe à se séparer de la France. En fait, et la métropole francaise et les colons de Saint-Domingue, pour leur propre intérêt, soutenaient la nouvelle puissance de l'Amérique. Pour les colons, le marché américain pourrait seul donner à la colonie le libre essor dont elle avait besoin afin qu'ils puissent s'affranchir de leurs anciens maîtres. Mais, fidèles à leur mère-patrie, les colons ne voulaient pas pour l'instant prendre ce chemin révolutionnaire. Ils ne demandaient que des réformes au niveau de l'administration coloniale. «Tout par et pour la Métropole» ce mot d'ordre établi par Colbert augmenta la frustration des planteurs. Eux qui savaient que la colonie leur appartenait répliquaient au ministre de la Marine et de la Colonie en lançant leur propre slogan " Tout par et pour les planteurs" . Arrivé à Port-au-Prince le 20 décembre 1788, succédant au comte de la Luzerne qui venait d'être promu ministre, le gouverneur Marie-Charles Du Chilleau fut la première victime du système de l'Exclusif. Alors que la famine menaçait la colonie, du fait que la France avait supprimé ses exportations, le gouverneur autorisa les planteurs à entreprendre certaines transactions commerciales avec les Américains dans les ports du Sud. Cette pratique fut considérée
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C. L. R. James, Op. Cit., p.45. 36

comme un acte criminel par la Métropole. Le gouverneur fut rappelé en juin 1789, révoqué et remplacé par Louis-Alphonse Thomas, comte de Peynier. Ayant contribué à la révocation du gouverneur, l'Intendant Barbé de Marbois, défenseur farouche de l'Exclusif, fut obligé d'abandonner la colonie car les colons et les petits blancs mécontents le menacèrent de mort. Depuis la guerre de Sept ans, en 1763, les mulâtres commençaient à résider en France. Ils en profitèrent pour faire de grandes études aux universités de Paris et de Nantes. Aidés de quelques progressistes français, le 19 février 1788, ils formèrent" La Soàété desAmis desNoirs" à l'intention unique de défendre la politique des colons mulâtres. Cependant, quelques mois plus tard, les bourgeois métropolitains, pour contrecarrer cette Société des Amis des Noirs, mirent sur pied" La Soàété correspondante es lvlons ou Club d Massia/'. Ces deux sociétés défendant les intérêts des esclavagistes ne se souciaient nullement de la cause des esclaves, ces machines humaines. En ce temps-là, une grande contradiction sévissait en métropole entre la noblesse et la bourgeoisie capitaliste naissante. Ainsi pour apporter quelques éléments de solution à cette crise, le gouvernement royal de Louis XVI, le 5 juillet 1788, convoqua les Etats Généraux. Au moment de cette convocation de grands colons absentéistes vivaient à Paris dans l'opulence sur la sueur et le sang des esclaves. Ils avaient leurs cahiers de revendications remplis et s'apprêtaient à prendre part aux réunions des Etats Généraux. Car pour eux, c'était un terrain propice pour faire passer leurs points de vue, leurs doléances. Comme il fallait convaincre le roi pour qu'il approuve leur participation, dans une lettre du 31 mai 1788, ils lui firent comprendre: " Nous sommes une province de la France et sans reproche plus productive que toutes les autres". Et le 11 septembre 1788, une délégation de 9 colons esclavagistes fut reçue par le Roi. Ils étaient venus solliciter de lui l'abolition du pouvoir militaire du gouverneur et l'institution d'une juridiction civile; le vote de toutes les lois et impôts par des assemblées provinciales exclusivement soumises à l'approbation du roi et un comité colonial siégeant à Paris, mais élu par eux. Après les avoir entendus, le roi leur répondit qu'il serait mieux que Saint-Domingue reste une colonie, mais ne devienne pas une province. Et pour ne pas les décourager, il leur conseilla d'attendre une autre réunion des Etats Généraux, mais pas la 37