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JEAN KANAPA 1921-1978

De
585 pages
Jean Kanapa, intellectuel et dirigeant communiste est un personnage emblématique de l'histoire du communisme français de l'après-guerre. De son itinéraire, nous pouvons distinguer six étapes : ses années de formation et son passage de Sartre à Staline, son expérience de dix ans à la tête de la revue La Nouvelle Critique, ses séjours à l'Est, son intimité et sa collaboration avec Waldeck Rochet puis surtout avec Georges Marchais, sa participation active de 1975 à 1978 à la direction du PCF et enfin son héritage. Du sectarisme le plus véhément à la novation eurocommuniste, cette singulière histoire communiste rend intelligible une étape, essentielle de l'existence du PCF, notamment " l'ère Marchais ".
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Jean Kanapa 1921-1978
Tome 2

@L'Hannatlan,2001 ISBN: 2-7475-1815-9

Gérard Streiff

JEAN KANAPA 1921-1978
Une singulière Histoire du PCF

Tome 2

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Bibliographie

L'impérialisme français aujourd'hui, Editions Sociales, 1977 Europe, la France en jeu, Editions Sociales, 1979 La social-démocratie au présent, Editions Sociales, 1979 Les femmes dans le monde, Editions Sociales, 1982 La dynamique Gorbatchev, Editions Sociales, 1986 1992: un marché de dupes? Editions Sociales, 1989 La Rosenclature, Editions Sociales, 1990 Ex-Urss, un nouvveau tiers monde, Editions Sociales, 1992 Les nations à la Une, Editions sociales, 1993 Jean Kanapa, de Sartre à Staline, La Dispute, 1998 Le chalutier du désert, Bibliothèque verte, Hachette, 1998 Les pilleurs de fresques, Magnard Jeunesse, 1999 Procès stalinien à Saint-Germain des Prés, Syllepse, 1999 Train de nuit blanche, Magnard Jeunesse, 2000 Le cas G.B., Poulpe/Baleine, 2000 Maudit détroit, Magnard Jeunesse, 2001 Les caves de la Goutte d'Or, Ultimes/Polarchives/Baleine, 2001

SOMMAIRE
TOME 1 Page

INTRODUCTION.

..........................................................

19

PREMIERE PARTIE L'ENTREE EN POLITIQUE DE SARTRE A STALINE 1921-1948 Chapitre I: Le sartrien (1921-1939) A) Le milieu familial. B) Un disciple sartrien C) Une drôle de guerre Chapitre fi: Les années brunes (1940-1944) A) A Paris sous l'Occupation B) En zone Sud C) Banque Kanapa: une aryanisation contrariée Chapitre III: Le passage (1945-1946) A) L'adhésion B) Premier roman C) Mme Thorez est contre, Aragon est pour Chapitre IV: La "bio" (fin 1946- printemps 1947) A) Une entrée remarquée B) Besoin d'une revue.. C) Travailler aux Cahiers? 85 90 93 67 75 78 49 57 63 29 34 41

Chapitre V: "Les mots" (2ème semestre 1947) A) « Les écrivains prolétariens» B) Le cardinal C) « L'existentialisme n'est pas un humanisme » Chapitre VI: Le kanapisme (1948) A) Le j danovisme à la française B) L'épisode de la hyène dactylographe C) Les ailes de la magie stalinienne 119 129 136 99 106 112

DEUXIEME PARTIE LES ANNEES NOUVELLE CRITIQUE ou LE COMPLEXE DE SUPERIORITE 1948-1958 Chapitre I: Le stalinisme, c'est ça A) Un organe de lutte B) Ivresse dogmatique C) Je réécrivais tout Chapitre II : L'affaire Antelme-Mascolo-Duras A) Un beau fonds B) L'enjeu de l'esthétique C) Kanapa pris de gauche Chapitre ill: Outrances A) Une allure de cavalcade B) Ordre moral C) Châtier les coupables Chapitre IV: Un certain recentrage A) Une tonalité nouvelle 207 183 190 198 169 174 178
0

147 155 161

80

8

B) Le flic et le crétin C) Une intelligentsia impatiente Chapitre V : le XXème congrès A) Un silence assourdissant B) « Question personnelle» C) Une élection manquée Chapitre VI: La Nouvelle Critique en crise A) Les débats de février 1957 B) Deux fers au feu C) Le départ TROISIEME PARTIE L'EST LE DESENCHANTEMENT Prague, Moscou, La Havane. 1958-1966 Chapitre I : La Genève Communiste A) Création de la Nouvelle Revue Internationale B) Kanapa « règne» sur la rédaction C) Eté 1960 : conflit soviéto-chinois

216 223

233 242 249

257 266 278

293 302 315

Chapitre fi: Le « meurtre du père» A) L'affaire Casanova B) Le temps des dénonciations C) L'exécution publique
Chapitre III: Un Mouvement communiste centrifuge A) La scission chinoise B) Des nouvelles, un essai C) Thorez censuré.. 339 348 356

323 329 333

9

Chapitre IV: La découverte de l'URSS
A) Correspondant de L'Humanité B) L'obsession chinoise C) Le dossier Staline. 365 372 375

Chapitre V: L'après Khrouchtchev A) La destitution de Nikolaï Sergueïevitch B) Double langage. C) De Gaulle, Ie Kremlin et Ie PCF
Chapitre VI: L'intermède cubain 407 410 415
0

381 388 398

A) Un précédent voyage B) Ce morveux de Debray C) Une complaisance pour le théâtre

QUATRIEME PARTIE LE CONSEILLER DU PRINCE 1966-1975

Chapitre I: Vers un aggiornamento? A) Retour à Marx B) Débattre avec Althusser C) Adieu à la littérature
o

423 431 442

Chapitre II : Le conseiller
A) La théorie politique B)« Dialogue doctrinal» à gauche
C) La « Polex »

449 460
469

...

...

Chapitre III: ParislPraguelMoscou A) Paris 479

10

B) Prague/Moscou, ou le scribe de Waldeck Rochet C) La démocratisation ou la mort Chapitre IV: Le PCF et l'Est: retour de bâton A) S'ils veulent la guerre B) L'affaire des notes de Kanapa (à suivre) C) La vulgate brejnevienne Chapitre V: Le ministre des affaires étrangères A) L'éminence grise B) Une promotion.. .limitée C) Priorité à l'Europe occidentale Chapitre VI: La critique du stalinisme A) Le « Défi démocratique» B) Les partielles de septembre 1974 C) L'entrée au Bureau Politique

483 494

503 511 522

533 544 550

557 562 565

TOME 2

CINQUIEME PARTIE LE DIRIGEANT Chapitre I: le XXIIème congrès
A) Deux lignes

. .. . .. .. . . . . .. . . . . . . . . .. . . . .. . . . . . . .. . . . . . . <

.~~. .

19

B) La dictature...et la morale C) Les échos
Chapitre II: Divergences avec l'Est A) Une « information» sur l'URSS

27 42

47 .

Il

B) La Conférence de Berlin, un projet opportuniste 57 C) Un débat naturel et sain, ou le cancer du socialisme ... 63 Chapitre nI: L'eurocommunisme A) Tourner la page du thorèzisme B) La missive du PCUS C) Les élections municipales Chapitre IV: Le rapport Kanapa A) La question du Parlement européen B) La défense nationale C) L'actualisation du programme commun Chapitre V: Les vents contraires A) La rupture à gauche B) Les caractéristiques de l' eurocommunisme C) Le dernier voyage à Moscou Chapitre VI: Kanapa en fait trop A) Une autre conception du socialisme B) Une brochure au pilon C) Une occasion manquée, ou « Quel gâchis» 155 164 170 129 139 143 99 109 119 73 80 91

SIXIEME PARTIE KANAPA APRES KANAPA

Chapitre I: Une mort très politisée A) Un personnage de roman B) Le retour du « crétin» C) L'oubli de soi 191 196 202

12

Chapitre II: La polémique A) Le respect dû aux morts B) Nous ne nous inclinerons pas C) L'insolence soviétique Chapitre III: Premières réévaluations A) Un talent sacrifié B) Des illusions et des erreurs C) "Jean, tu nous manques" Chapitre IV: Un héritage disputé A) Pédagogie du détachement B) Bilan globalement positif C) Retrouvailles franco-soviétiques Chapitre V: L'affaire Fabien A) Un brûlot B) Des archives épurées C) L'homme masqué Chapitre VI: Le regard actuel A) Le regard de ses pairs, ou le fil renoué B) Un Saint communiste? C) Le crétin stalinien 269 282 289 255 26I 265 237 241 250 219 225 228 207 211 215

CONCLUSION « Il nous faut comprendre»

297

13

ANNEXES SOURCES
A. Sources écrites 1) Archives publiques 2) Archives d'organisations (hors PC) 3) Archives Parti Communiste 4) Archives privées 5) Archives étrangères 6) Publications ayant valeur de sources B. Sources audiovisuelles C. Sources orales o o O s ources lconograp h lques ............................................. °
BIB L lOG RAP IDE .. .. . .. . . . . .. . . . . .. . . .. . .. . . . .. . . . . . . . 0. . . . . .. .

313

453 463
471

473

CHRONOLOGIE DOCUMENTS
IND EX 0

...

00

489 499
577

..0

14

CINQUIEME PARTIE LE DIRIGEANT

De l'été 1975 à l'été 1978, Jean Kanapa va vivre trois années flamboyantes, incandescentes. Des années qui brillent, des années qui brûlent. Il fait partie du premier cercle du pouvoir et se trouve directement impliqué dans une série de chantiers lourds: la rénovation doctrinale, avec le XXIIe congrès du PCF; la structuration de ce que l'on va appeler l'eurocommunisme alors que se livre un bras de fer de plus en plus hargneux avec Moscou; enfin la tentative de rééquilibrage à gauche, avec la renégociation du programme commun et la préparation des législatives de 1978. Trois dossiers, trois échecs. Relatifs? La "ligne" de Kanapa , et de Marchais, est désormais celle d'un aggiornamento du PC, mené à la hussarde ; d'une modernisation qui regarde, avec prudence, du côté de l'Italie et s'émancipe de l'URSS; c'est l'ambition d'accéder au pouvoir, avec un rapport de forces favorable au PCF, et de tenter une expérience de gauche inédite. Pour Jean Vigreux, biographe de Waldeck Rochet, on remet au goût du jour
« ce waldeckisme (qui) doit beaucoup aux proches de Georges Marchais comme Jean Kanapa et Charles Fiterman qui continuent l'œuvre entamée au cours des
années 60 »

'.

Cette "ligne" n'est pas partagée par l'ensemble de la direction. Elle va connaître une phase ascendante, de l'été 1975 à l'été 1977. Mais elle se heurte peu à peu à une double opposition: celle des soviétophiles qui acceptent mal les rapports conflictuels avec l'Est; celle des partisans de la rupture à gauche qui jugent déraisonnable cette détermination à aller au pouvoir; les uns et les autres, parfois les mêmes, pour des raisons propres, tolèrent Kanapa avant de trouver que, finalement, il en "fait trop". S'il bénéficie tout un temps de la pleine confiance du secrétaire général, celle-ci sera de moins en moins exclusive. Finalement, Kanapa s'isole, d'autant plus facilement que sa "ligne" est souvent mal comprise par la "base", qu'elle y est peu enracinée; elle ne résiste pas aux premières tempêtes venues.. .et ne survit pas à son promoteur. Au bout de ces efforts, il y a l'échec, et la mort. Certains pensent même, on le verra: l'échec, donc la mort. D'un côté, Kanapa s'est fragilisé. Lui qui jusqu'à ces dernières années - même aux pires moments de la guerre froide- conservait un lieu privé, un jardin nommé littérature, un espace à lui d'écriture, s'est donné à présent tout entier à la politique, qui emplit son horizon d'homme. D'autre part la concomitance entre une (triple) défaite politique et l'envahissement de la maladie est saisissante. Il avait jusque là su tenir à distance ce spectre, qui le hanta sa vie
I

VIGREUX Jean, Futurs, 27 novembre 1997.

16

durant, qui traversait ses romans, depuis Comme si la lutte entière... jusqu'à Les choucas. Or voici que les barrières s'affaissent, que les résistances cèdent face à ce mal longtemps dompté. Côté archives, cette période, courte - le pic d'activité se situe en 1976 et 1977 (premier semestre essentiellement)- est riche en documents. Il y a toujours le fonds PlissonnierlNRI ; le fonds Marchais; les archives de la "Polex" : nous avons réalisé un premier état, sommaire, de l'ensemble du fonds, et inventorié un certain nombre de cartons. Si le fonds Marchais, versé au secteur Archives durant I'hiver 1997/1998 semble

maigre 2, on peut consulter, au Service national de documentation, un fonds
documentaire sur Marchais: il s'agit de plusieurs dizaines de cartons qui regroupent pour l'essentielles interventions publiques de l'ancien secrétaire général; ce travail donne une bonne chronologie politique, hiérarchise utilement les événements; parfois on y trouve des indications de Kanapa ( tel discours de Marchais corrigé de la main de son conseiller, par exemple). On a eu recours aux archives de la famille, à quelques papiers personnels, à de nombreux témoignages, aux médias enfin. Kanapa, homme de presse, sait utiliser ces moyens d'expression, français et internationaux. A partir de l'été 1975, on assiste à une hausse vertigineuse du nombre de ses interventions, tant dans la presse
écrite

- il accorde

une place singulière à l'hebdomadaire

France Nouvelle

- que dans

les radios et télévisions.

2 On nous a signalé une lettre, durant l'été 1975, où Kanapa informe Marchais de l'état de la préparation de la conférence de Berlin; il fustige les Roumains qui s'apprêteraient à recevoir une délégation officielle chilienne; et il demande de l'aide pour régler les problèmes administratifs de ses filles, alors à Moscou, et désireuses de passer leurs vacances en France.

17

Chapitre I

Le XXIIème congrès

A) Deux Iignes

A l'annonce de l'entrée de Jean Kanapa au bureau politique, Gustave Ansart, membre de cette instance, dit sans plus de commentaires, selon le sociologue Michel Simon:
" Il était temps, voilà une injustice réparée" 3.

C'est en effet une promotion bien tardive, comme le souligne prudemment Francis Cohen:

« Il est devenu relativement tard membre du Bureau Politique. Pourquoi? Notre parti ne manque pourtant pas d'audace pour promouvoir à ces responsabilités. Mais il n'avait pas passé par les échelons: comité et secrétariat de section, puis de fédération, avec ce que cela comporte d'expérience et de contacts avec « les masses », comme nous disons. Et c'était un intellectuel, et il s'était mis en avant
sans se couvrir dans des périodes difficiles. Bref, on ne s'est pas pressé»
4.

Pour beaucoup cette nomination ne fait que consacrer un état de fait, compte tenu de l'importance qu'il avait prise dans l'équipe de direction. Pour Jean Rony : " Kanapa n'a pas attendu d'être membre du Bureau Politique pour compter davantage que tels autres qui y siégeaient" 5. Reste que cette désignation tardive traduit au moins deux choses: la force des résistances à sa cooptation au sein de l'instance dirigeante, mais aussi la
3 Correspondance personnelle. 4 Cohen Francis, La Nouvelle Critique, octobre 1978, éditorial, pp 2-5. 5 RONY Jean. Trente ans de parti. Paris: Christian Bourgois, 1978, p 146.

détermination, nouvelle, de Marchais de hâter le pas. Les résistances ne se manifestent pas seulement sous forme d'oppositions frontales, et « conservatrices» ; on peut penser que I'homme est aussi un peu redouté par ses pairs, respecté mais redouté pour son entrain, voire sa violence. Un petit exemple tendrait à confirmer cela, il est antérieur de quelques mois à sa promotion: Marchais propose que Kanapa, sans attendre une analyse définitive du Xe congrès du PC chinois, écrive un article dans la presse communiste; il fait circuler auprès de la

direction un projet et une feuille volante où chacun est appelé à donner son avis 6;
Duclos, Fajon, Frachon sont d'accord; des remarques sont faites, nombreuses, légitimes sur un tel sujet; mais ce qui frappe, c'est la tonalité des critiques: « article très violent» (Krasucki), « faudrait plus de retenue» (le même), «atténuer quelques mots» ( Paul Laurent, Claude Poperen), « ca prend tournure d'une charge» (Georges Séguy), « termes trop vifs» (Guy Hermier). Comme si les « mots» de Kanapa faisaient un peu peur. 7 Mais pour I'heure, cette force de la rhétorique kanapiste, Marchais en a besoin. S'approche en effet une échéance capitale, le prochain congrès du parti. Dès la rentrée de septembre, une session du Comité central met en chantier ce congrès, convoqué pour février 1976 et en désigne les maîtres d'oeuvre: " Afin d'établir le projet de document préparatoire qui sera soumis à une session ultérieure, le comité central a constitué une commission présidée par Georges Marchais (...). Jean Kanapa a été désigné comme rapporteur de cette commission" 8 Ainsi, alors que Plissonnier justifiait l'élection de Kanapa d'abord par ses responsabilités internationales, c'est bien l'idéologue, le doctrinaire, le politique qui a été promu; l'homme occupe désormais une place essentielle dans l'équipe de la direction; mieux: dans ce cas précis de la préparation et du déroulement du congrès, c'est quasiment une direction bicéphale (Marchais/Kanapa) qui se met en place. Il est devenu le numéro deux. La coopération des deux hommes fonctionne bien: différents et complémentaires, ils ne se font pas d'ombre, ils n'interviennent pas sur le même registre: Marchais, c'est l'autorité, le charisme, la machinerie du parti; Kanapa, c'est l'analyse, la minutie, le calcul. L'un incarne le monde militant français, l'autre offre son
6 Sont sollicités Gustave Ansart, Guy Besse, Jacques Duclos, Etienne Fajon, Benoît Frachon, Georges Frischmann, Henri Krasucki, Paul Laurent, Roland Leroy, René Piquet, Gaston Plissonnier, Claude Poperen, Georges Seguy, André Vieuguet, Madeleine Vincent, Mireille Bertrand, Jean Colpin, Guy Hermier. 7 Fonds Polex/Divers/VII,3,A. 8 L'Humanité, 19 septembre 1975.

20

expérience du communisme mondial. Ils se regardent l'un l'autre comme "la part manquante"; l'ouvrier impressionne l'intellectuel, et réciproquement; Marchais installe sa démarche, grâce à Kanapa, sur une réelle assise théorique; Kanapa, à travers Marchais, côtoie le cérémonial, une certaine religiosité aussi, du pouvoir: Kanapa ne cachait pas, un jour, son émotion après un meeting, où il avait vu une mère tendre son enfant à bout de bras vers le secrétaire général; ce geste le sidérait9. En bruit de fond de la préparation du congrès, il y a les échos des polémiques à gauche. Le début de l'été est marqué par les retombées de la crise portugaise: à Lisbonne, les rapports entre les militaires et les politiques sont tendus, les partisans d'un autoritarisme «de gauche», dont le PCP, s'affirment avec force. Kanapa rencontre Alvaro Cunhal à la mi-juin; à son retour, il rédige une longue note manuscrite pour Marchais où il expose scrupuleusement la position du dirigeant portugais mais conclut: « C'est une situation très complexe. Et très préoccupante. J'ai dit à Cunhal qu'à partir d'un moment, il pourrait nous être difficile de soutenir la formation d'un gouvernement militaire, la mise à l'écart des partis. Il faut en tout cas se préparer à des jours difficiles. Pas dans l'immédiat» J0. Dans l'immédiat, il y a« l'affaire Ponomarev» : un journal portugais aurait publié une « directive secrète» du dirigeant soviétique, qui serait en fait la reprise d'un article de la NRl, de juin 1974, du même personnage. Cela prend de considérables proportions en France; le 26 juin, Marchais, accompagné de Kanapa, tient une conférence de presse pour dénoncer le "faux" attribué au PS portugais Il. A la même période, la direction du parti parraine la sortie d'un petit livre, signé Etienne Fajon,« L'union est un combat» 12. Kanapa en donne le mode d'emploi, dans L'Humanité 13:l'intérêt de l'ouvrage réside dans ses annexes. Y est publié en effet le rapport de Georges Marchais au Comité central du PCF du 29 juin 1972, au lendemain donc de la ratification du programme commun de la gauche. Dans ce rapport, Marchais souligne notamment:

9 Souvenir personnel. 10Collections privées. A cette note du 23 juin de Kanapa est jointe la traduction d'un communiqué, trois feuillets, de la direction du PCP. Il L'Humanité, 27 juin 1975. 12FAJON Etienne. L'union est un combat. Paris: Editions sociales, 13Op, 1975. 13KANAP A Jean. « Une raison toute simple ». L'Humanité, Il juillet 1975.

21

« Au cours de la discussion, François Mitterrand n 'a pas fait mystère de l'intention du Parti socialiste de se renforcer, y compris à notre détriment. (...). Il est clair que la conclusion d'un programme commun, la perspective d'un gouvernement dans lequel le Parti socialiste jouerait un rôle important, donneront à celui-ci des bases dans son effort pour se renforcer à notre détriment, si nous ne faisons pas ce que nous devons faire» /4.

Il s'agit de montrer que les communistes, dès le début, étaient conscients des « risques» que leur faisait courir le programme commun; Kanapa insiste: la politique du PCF « n'a pas changé» depuis 1972, il n'y a pas de tournant stratégique « selon les variations de la météorologie, fut-elle électorale» 15. Pourtant, il y a bel et bien tournant; dans la façon de concevoir la politique unitaire, dans la façon de le dire. La tonalité critique de 1975 contraste avec le silence de 1972, voire l'euphorie de 1973-début 1974. Il Y aurait à ce propos beaucoup à dire sur les notions de tournant et de continuité vues par le PCF; longtemps fut niée l'idée même que la politique communiste pouvait varier ( plus tard, a contrario peut-être, on invoquera beaucoup le changement comme ligne, même quand il n'était pas avéré) ; le communisme alors n'aime pas tourner, il préfère le mythe du long fleuve tranquille, de l'assurance scientifique, de l'infaillibilité non des hommes mais des choses; il a un peu la religion du« on l'a toujours dit» ; changer dans ces conditions est tout un art ; qui se lit, se décrypte dans de nouvelles hiérarchies de mots, de signes, toute une gamme de nuances; même des campagnes« table rase» sont accompagnées de dispositifs prudents, de protection, permettant, autant que faire se peut, de ménager les intérêts de ceux qui se sont trompés. Tout un temps, ce système fonctionna. Dans le même ordre d'idées, il y aurait des choses à dire sur le « dévoilement» des secrets de fabrication communiste; ce que l'on cache un jour et que l'on révèle un autre répond à des méthodes particulières: cela tient du rite d'initiés, c'est à la fois spectaculaire et pudique, surprenant mais pouvant parfaitement passer inaperçu à la masse des fidèles; tel rapport secret de 1972 publié en 1975, telle délégation de 1956 fustigée en 1977, telle missive soviétique de 1977 divulguée en 1991 : à chaque fois le geste est fort mais presque aussitôt contenu, réservé, étouffé. Là encore, on change sans changer. .. Nouveau membre du Bureau politique, Kanapa, fidèle à lui-même, prend des notes des réunions de cette instance; certaines sont conservées dans ses archives; on dispose ainsi de plusieurs P.V. de sessions du Bureau politique au cours de l'été
14

15KANAPA, Jean, L'Humanité, Il juillet 1975

F AJON, op ci!, p 118.

22

1975 et au début de l'automne; le 26 août, c'est Georges Seguy qui rapporte 16, faisant état des problèmes sociaux ( emploi, prix); Marchais appelle à " ne laisser passer aucune possibilité de lutte". Dix jours plus tard, Paul Laurent introduit la discussion de cet organisme: pour lui, la crise s'aggrave, les luttes se développent, le pouvoir recourt à la démagogie sociale et à l'autoritarisme, fait "effort pour diviser la gauche et affaiblir le parti". Kanapa résume ainsi cette partie de l'exposé de Paul Laurent: " Les présidentielles ont montré que malgré le progrès, la gauche n'est pas majoritaire. Ce qui reste à l'ordre du jour, c'est élargir la base de ceux qui approuvent le programme commun, élever le niveau de conscience, le consolider,,17. Il Y est encore question des difficultés avec le PS, des efforts que demande l'union, de la bonne santé (organisationnelle) du PC; le rapporteur fixe quatre tâches: travail d'explication; campagne sur les libertés; diffusion du livre de Fajon; et renforcement du Parti,
"et tout cela en donnant la priorité aux entreprises". A la mi octobre, l'élection législative partielle de Chatellerault constitue un nouveau signal d'alarme; on y retrouve les mêmes tendances que celles repérées dès septembre 1974: le candidat giscardien (Abelin) perd 12%; la gauche progresse de 7

points, mais dans ce cadre, c'est à nouveau le PS qui ramasse la mise; le PC, lui,
régresse; il recule de peu (de 23,1 à 21,4) mais suffisamment pour que le candidat du PS le devance, passant de 15 à 22,5 %. Raymond Barillon note dans Le Monde: " C'est là un net avertissement pour le PCF qui ne peut se fermer les yeux devant une évidence: si l'opposition considérée dans son ensemble ne souffre apparemment pas des rudes querelles qui l'agitent depuis un an et se renforce, le candidat communiste enregistre une perte de près de deux points. Le "rééquilibrage" souhaité de longue date par M Mitterrand prend de plus en plus de consistance d'une consultation à l'autre, sa formation devient de plus en plus crédible pour employer le jargon de l'époque et l'on se prend à penser que l'électorat de gauche, y con1pris une partie de celui du PCF, est plus unitaire que partisan" 18.

.

16 Fonds Polex/Est, 1968/80. 17 Fonds Polex/Est, 1968/80. 18 Raymond Barillon, Le Monde,

14 octobre

1975.

23

Apparemment, la réaction de la direction communiste est plutôt modérée. " On peut pas toujours être premier" dit, philosophe, Marchais, soulignant que les positions communistes se maintiennent dans les milieux populaires. En fait, les questions mises en avant dès l'automne 1974 se reposent: Kanapa a beau écrire que la stratégie du PC ne varie pas au gré de la « météorologie, fut elle électorale », c'est bien l'efficacité de la ligne qui est en cause. La tonalité plus polémique des relations PC-PS n'a pas suffi. Que faire? tout effacer, faire machine arrière, revenir à la case départ, celle d'avant le programme commun, dans une sorte de repli identitaire, ouvriériste, soviétophile, accordant la priorité aux revendications et aux luttes sociales sur l'ambition politique, et la conquête du pouvoir? ou donner un coup d'accélérateur à cette rénovation qui est dans l'air (socialisme démocratique, culture de gouvernement, distance à l'égard de l'Est) mais qui n'est pas assez solennelle, pas assez "lisible" dirait-on aujourd'hui, ni vraiment réappropriée en bas, par les militants? Telles sont, en grossissant le trait, les deux lignes qui existent dans le parti. Cela ne se dit pas tout à fait ainsi; l'expression des différentes "sensibilités" y est retenue; pourtant, à de nombreuses reprises, ces années là, un homme comme Roland Leroy par exemple fait ouvertement état de cette double orientation; devant les journalistes de L 'Humanité par exemple, selon Serge Leyrac 19;le philosophe J.P. Jouary, qui fut responsable du secteur culturel du quotidien, proche de Leroy, rappelait volontiers une maxime de ce dernier: " Nous ne sommes pas la gauche du parti, nous sommes le parti" 20. Les deux lignes ont donc des partisans; mais pour l'heure, G. Marchais et J. Kanapa donnent le ton et optent pour l'accélération, qui doit être au coeur du nouveau congrès. Quel est la part respective de l'un et de l'autre dans cette affaire? Marchais est influençable, Kanapa est efficace. Mais le fait est que Marchais est aussi le point d'équilibre de l'orientation majoritaire de sa direction; celle-ci, alors, se laisse convaincre qu'il faut relever le défi de la concurrence socialiste en faisant bouger la politique communiste, et l'image du Parti, manifester aux Soviétiques un certain agacement devant leur comportement désuet et non solidaire; il y a là-dessus plutôt un consensus. Tout en pilotant la préparation du congrès, Jean Kanapa assume ses responsabilités de patron de la « Polex ». Son initiative la plus marquante de cet automne, on va le voir au point suivant, est la reprise de la coopération avec le PC italien. Les questions européennes sont présentes: il répond, dans L 'Humanité, avec une série de papiers intitulée « Non à l'Union politique », au projet de relance de la
19

20Souvenir personnel. Jean Paul Jouary fut rédacteur en chef de I'hebdomadaire « Révolution ».

Entretien.

24

politique européenne de Giscard d'Estaing 21.Le message s'adresse sans doute aussi aux alliés socialistes. Et puis il yale dossier de la future conférence pan-européenne des PC, à Berlin, qui continue de l'occuper, et le préoccuper, beaucoup. Ce chantier illustre bien l'état des rapports entre le PCF et l'Est. Les discussions liminaires s'annoncent laborieuses; depuis plusieurs mois, Marchais et la presse communiste française multiplient des prises de position désabusées, comme si on voulait dévaloriser, et prendre ses distances avec ce forum.
" Nous ne signerons le document final de la conférence, déclare le secrétaire général début août, que s'il correspond à la politique du PCF. Si ce document ne
correspond pas à notre politique, nous ne le signerons pas" 22.

Les 9 et 10 octobre 1975 se tient à Berlin la troisième session du groupe de travail ; 27 PC sont représentés; Kanapa conduit la délégation française; il Y prononce une intervention critique, sévère pour le travail accompli:
" Nous constatons qu'au fur et à mesure des mois, le contenu politique du document ( mis au point en vue du sommet des PC) s'est réduit, appauvri. Cela n'a pas été
notre fait" 23.

Kanapa s'exprime sur un ton détaché, un brin arrogant, utilise ostensiblement la forme passée pour évoquer les souhaits du PCF, montrant qu'il n'attend plus grand chose de ce cénacle; il dit en substance à cet aréopage de dirigeants communistes, aux Soviétiques singulièrement: vous n'avez pas voulu d'un document de lutte; vous vous contentez de considérations quasi diplomatiques; notre position n'a pas été entendue, nous en tirons les conséquences; le mieux est donc d'en finir au plus vite avec ce texte - et cette conférence- sans ambition et sans enjeu. Un propos fort mal reçu par les PC de l'Est. D'autant que Kanapa donne un large écho public à l'attitude de la délégation française; à son retour de Berlin, il accorde un entretien à I 'Humanité, où il précise que le caractère de la conférence sera « limité» aux questions de la détente; que le PCF, comme cela fut redit lors d'une session au printemps du Comité central, demeure attaché à l'idée que

21

KANAPA, Jean. « Non à « l'Union politique» de l'Europe des monopoles! », L'Humanité des 7 et

8 juil1et 1975. 22 Georges Marchais, L'Humanité, 9 août 1975. 23 KANAP A Jean. Intervention à la réunion de Berlin. France Nouvel1e, 20 octobre 1975.

25

" la coexistence pacifique ne saurait impliquer le maintien du "statu-quo" social et
politique" 24.

Le parti français aurait préféré, assure-t-il, que le mouvement communiste européen parle de la crise capitaliste, de la lutte pour le socialisme; sur un ton un tantinet condescendant à l'égard des PC de l'Est, il ajoute " les choses étant ce qu'elles sont, nous prenons naturellement acte du désir de nombreux autres PC que le document se limite plutôt aux objectifs que j'ai évoqués ". Le PCF poursuivra pour sa part sa lutte révolutionnaire, insiste-t-il encore, autre façon de dire que certains, finalement, s'accommodent assez bien de l'état du monde. Quelques jours plus tard, France Nouvelle publie l'intégralité de son
intervention 2S

.

Kanapa est spectaculairement sorti de l'ombre, de la pénombre plus exactement, où il se tenait jusque-là. Désormais, il est dans le collimateur des médias, des « experts », des politiques. Jean Poperen, en septembre 1975, dit de Kanapa qu'il est:
« l'un des interprètes les plus rigoureux de la stratégie de l'Union Soviétique» A quoi l 'Humanité répond qu' « (...)une telle bassesse disqualifie son auteur ». 26.

Dans la revue Est-Ouest, début novembre, Branko Lazitch réalise, sur deux numéros de suite, un long portrait de Kanapa ; sur pas moins de douze pages 27,de tonalité polémique, il reprend le thème du dirigeant soumis à Moscou; l'auteur place Kanapa dans le tiercé de tête du PCF avec Marchais et Plissonnier ; Lazitch lui voit des liens privilégiés avec Moscou depuis ses premiers pas, rappelle sa virulence jdanovienne, dont il donne un petit aperçu ( extraits des pamphlets « Le traître et le prolétaire» ou « L'existentialisme n'est pas un humanisme », ses louanges à Staline, l'attaque de Sartre de 1954, son intervention au congrès du Havre) ; il rappelle sa trajectoire: nomination à Prague, son remariage, élection au
24 L'Humanité du 13 octobre. 25 France Nouvel1e, 20 octobre 26 POPEREN Jean. L'unité de 27 LAZITCH Branko,« Deux Est-Ouest, 1el' novembre 1975,

1975. la gauche. Paris: Fayard, 1975, p 389. personnages-clés dans le PCF. Jean Kanapa et Gaston Plissonnier», pp 5-9, n0560 ; 16 novembre 1975, pp 3-9, n0561.

26

Comité central, affaire Casanova, séjour à Moscou. . .11 Y a là quelques approximations mais cette première biographie du personnage dit assez la place nouvelle qu'il occupe désormais dans le paysage politique. Vanité des vanités: Kanapa conserva précieusement l'article dans ses papiers.

B) La dictature. . .et la morale

Dans sa session des 5 et 6 novembre, le comité central adopte le projet de texte préparatoire au XXIIe congrès, " Ce que veulent les communistes pour la France", soumis ensuite à la discussion des militants; Kanapa a tenu la plume, depuis la miseptembre, et il rapporte, au nom de commission, sur" le caractère et le contenu du projet de document". Ni thèses, ni programme, le texte se veut à la fois fondamental et populaire; destiné à une large diffusion, il est écrit dans" le langage de tout le monde" et bannit la " terminologie abstraite"; il s'agit d'aller à l'essentiel, d'éviter le détail, de n'être pas trop long. La réponse à la crise capitaliste réside dans la démocratie, dit ce texte, qui entend faire vivre le socialisme non comme une "société future idéale et imaginaire" mais avec ses implications concrètes aujourd'hui:
" L'idée centrale de l'avant-projet, le fil rouge qui le parcourt, c'est notre Cette voie passe d'un bout à

conception de la voie démocratique au socialisme. l'autre par la lutte (...J " 28

dit Kanapa, qui ajoute que" l'objectif central du XXIIe congrès" est la réaffirmation du rôle d'avant-garde du PCF, et son renforcement. Pour l'heure, selon une sorte de coutume communiste, on assure que ce congrès "réaffirme en la précisant, notre stratégie". C'est la « confirmation de la ligne définie dès 68 » dit-il sur Antenne 2 29. Pas question, alors, de parler de « tournant », comme si l'on craignait de heurter, de compliquer. Mais on insiste sur la filiation avec le Manifeste de Champigny de 1968, et plus récemment Le défi démocratique de 1973, deux références où l'on retrouve d'ailleurs la marque kanapiste ; et quand Kanapa dit du texte du congrès que:

28 L'Humanité, 12 novembre 29 Le 10 novembre.

1975.

27

" le style n'est pas la seule parenté au Défi"

30

on se demande s'il n'y a pas là un peu de malice. Le Comité central avalise le projet et nomme une "commission pour suivre la discussion du document pour la préparation du XXIIè congrès du parti", présidée par G. Marchais et où figure J. Kanapa; elle est notamment chargée de choisir ou de susciter- des lettres de militants qui vont être publiées dans la tribune de discussion ouverte dans la presse communiste; le même Comité central " confirme Kanapa comme rapporteur du

-

projet de document" lors du congrès lui même 31.
Manifestement, le texte fait événement. Kanapa devient le grand communicateur du futur congrès; il multiplie les articles, les discours, les interviews. On le voit, l'espace de quelques jours, occuper les colonnes de L 'Humanité, signer l'éditorial de la revue interne La vie du parti 32, répondre aux questions de l'Humanité Dimanche 33, de France Nouvelle34, accorder un entretien au journal catholique Le Pèlerin 35,participer au Journal Télévisé de 20 heure d'Antenne 2 36, au Journal de 13 heure de France Inter avec Jean-Pierre Elkabach 37... Kanapa est 1'homme qui monte. Comment vit-il cette ascension? Dans un mutisme orgueilleux. Il affiche une absolue modestie, comme il sied aussi à toute une école de cadres communistes de ces années là. On en a un petit exemple avec cet extrait de son entretien avec J.P. Elkabach:
" Mr Kanapa, est-ce que je peux vous féliciter pour votre ascension personnelle si rapide au sein du PC ? lui dit le journaliste. Vous étiez membre du Bureau Politique il n y a pas longtemps, vous devenez rapporteur... " 38

L'interviewé affecte une parfaite indifférence: " Ca n'a aucune espèce d'importance. C'est le genre de question - excusez-moi, je - ce n'est pas votre intention, mais en général c'est quand on ne veut pas parler de choses , .
ne veux pas être méchant- mais pour moi c'est une façon de détourner
30 L'Humanité Dimanche, 12 novembre 1975, n0244. 31 L'Humanité du 12 novembre 1975. 32 La vie du parti, n05, novembre 1975. 33 L'Humanité dimanche, n0244 , 12 novembre 1975. 34 France Nouvelle, n01566, 17 novembre 1975. 35 Le Pèlerin, 23 novembre 1975 . 36 Antenne 2, le 10 novembre 1975. 37 France Inter le ] 2 novembre] 975. 38 Ibideln.

serleuses "...

28

Le journaliste insiste; Kanapa rétorque:
" ( cette question) c'est à peu près du domaine de la couleur des chaussettes reine Margaret". Jean Pierre Elkabach ne se décourage pas: de la

" Mais ça a parfois de l'influence, les couleurs des chaussettes. Est-ce que ce n'est pas difficile pour vous, désagréable pour vous, Jean Kanapa, de lire ou d'entendre dire que vous êtes un dur, un stalinien, un intransigeant, et qu'à cause de vous, l'intérieur du PC va peut-être changer et se durcir? Je le lis chaque fois que j'étudie un livre sur la doctrine du PC, sur les rapports PC/PS, sur le passé aussi."
Kanapa déclare: "On m'a déjà posé cette question sur France Inter et j'ai eu l'occasion de répondre qu'on disait tellement de choses que celle-là ou d'autres, çà n'a aucune importance. Je suis melnbre d'une direction collective et si vous voulez savoir ce que je pense aujourd'hui, eh bien lisez (...) le projet de document préparatoire au XX/le congrès. Vous saurez exactement ce que je pense et ce que pense le PCF".

La réponse apparemment est convenue. Il est de bon ton, en effet, qu'un dirigeant du PC s'efface derrière le Parti, que l'individu s'oublie dans le collectif. Elle est peutêtre biaisée. Car quand Kanapa dit" si vous voulez savoir ce que JE pense, lisez le texte du congrès", on peut entendre" JE pense comme ce texte car ceci est mon texte". Et plus exactement encore:« le PCF pense ce que j'écris, ce que je pense ». C'est en effet la singularité de cette période: en 1976, début 1977, l'identification entre Kanapa et son parti est d'autant plus forte que c'est lui qui tient la plume; JE et NOUS se confondent d'autant mieux que c'est le JE qui détermine le NOUS; du moins c'est l'impression que donnent les choses. On verra, en conclusion, que Kanapa, un jour, s'interrogea sur sa propre personnalité?! Effacée dans l'organisation? ou lui donnant au contraire son empreinte? Nous sommes ici au cœur de cette problématique. Cet automne 1975 est également marqué par un spectaculaire resserrement des liens entre les Partis français et italien; ce dernier est alors au plus haut de sa forme 39. La coopération entre les deux partis s'est nettement améliorée depuis 1973 puis la
39Le PCI a remporté un score triomphal aux législatives de la mi-juin, engrangeant quinze millions de voix.

29

conférence de Bruxelles; il y a eu cependant comme un relâchement dans la dernière période, comme un malentendu aussi à propos de la crise portugaise, les deux partis ne semblant pas sur la même longueur d'ondes. J. Kanapa et son compère italien Sergio Segre mettent au point une rencontre des deux premiers dirigeants; elle a lieu le 29 septembre. On dispose d'une note manuscrite de Kanapa sur cet entretien de sept feuillets. On y voit un Berlinguer insatisfait de l'état des rapports bilatéraux: « Ce qui a rendu possible Bruxelles, c'est l'accord de nos deux partis, (lequel) donne une impulsion pour tout le mouvement en Europe occidentale. Les autres partis le sentent. (...) On afait quelques pas en arrière» 40 et il évoque les événements portugais. Il reproche au PCP d'avoir, par sa politique, contribué à jeter un doute sur la volonté démocratique des PC ouest-européens. Il propose de relancer la dynamique de la conférence de Bruxelles:
« Quelle était l'idée centrale de Bruxelles? il Y a certains caractères communs à la lutte pour la démocratie et le socialisme en Europe occidentale. On doit envisager un « modèle» de socialisme qui sera différent de l'Est. ce qui ne signifie pas une opposition à l'Est »( souligné par nous).

Marchais nuance:
« Une stratégie commune vers le socialisme en Europe occidentale est impensable, les situations sont trop différentes.(...) Ceci dit il Y a certaines grandes idées qui nous sont communes dans la lutte pour le socialisme. (...) Donc pas de modèle, mais nous avons intérêt à faire front commun pour montrer que nous avons une conception démocratique du socialisme ».

Il admet que sur le Portugal il y a entre les deux partis une différence « d'attitude» mais pas d'analyse. En fait le PCF s'était « délesté» du Portugal, pour reprendre une expression de Jean Rony, alors journaliste à France Nouvelle, vers la fin de l'été. Devant le maximalisme des positions du PCP, le PCF jusque là très solidaire de A. Cunhal prit ses distances. Dans ses mémoires, J. Rony raconte comment, de retour de Lisbonne, fin août, il vient rendre compte de son séjour à Jean Kanapa. Comme il lui parlait de la grande capacité de mobilisation du PCP,

40

Collections

privées.

30

« Jean Kanapa laissa tomber: « Nous, c'est toujours à la veille des plus grandes

défaites que nous avons réussi nosplus grandes manifestations» Exact. » 41
G. Marchais et E. Berlinguer donc fixent un calendrier ambitieux d'actions communes. On dispose, dans un fonds d'archives de la «Polex» 42, d'une note intitulée« Questions de la coopération envisagées lors de la rencontre G. MarchaisE. Berlinguer du 29 septembre 1975 », de trois feuillets dactylos: ce plan d'échanges franco-italien est largement commenté et actualisé par J. Kanapa. La première de ces initiatives communes va être une longue déclaration des deux
partis, le 15 novembre 1975. J. Kanapa - Charles Fiterman également 43

particulièrement attentif à la préparation de ce texte, portant sur la stratégie des deux partis où il est question de la convergence non seulement de situations (crise) mais surtout de propositions (socialisme démocratique); il n'est pas encore question d"'eurocommunisme", mais tous les ingrédients sont là. Marchais n'hésite pas à qualifier ce communiqué commun de "document historique" 44. Kanapa suit de près les commentaires que suscite cette entente Paris-Rome; il les commente à son tour, dans France nouvelle:
" La déclaration commune des deux partis porte un coup dur aux spéculations" 45

-a

été

sur les durs et les mous, les ralliés et les pionniers.. .note-t-il.
" Nos deux partis, qui sont deux grands PC d'Europe capitaliste, deux partis qui jouent un rôle éminent dans leur pays et en Europe, ont décidé de riposter ensemble à leur adversaire commun".

Au moment où prend forme sinon un axe, du moins une relation privilégiée entre ces deux partis, les rapports entre le PCF et le PCDS se dégradent. Parmi les éléments qui ont contribué au changement d'attitude du duo MarchaisKanapa à l'égard de Moscou, il faut sans doute intégrer le spectaculaire resserrement des liens entre le PCDS et le Parti socialiste français. Ce dernier avait reçu pour le première fois à son congrès de Pau une délégation soviétique. Et fin avril 1975, une importante délégation du Parti socialiste séjournait en URSS, en visite officielle. Conduite par Mitterrand, elle comprenait notamment Mauroy, Defferre, Jospin, et s'était entretenu avec tout l'état-major du PC soviétique. Les
4JRONY Jean, Trente ans de parti, op cil, p 192. 42 Fonds Polex/Divers/VII,3,A. 43 Un projet de texte, commenté par Charles Fiterman, figure dans le fonds PolexlDiversNII , 3,A.
44

Reproduitdans le numérospécialde Recherchesinternationalessur« L'eurocommunisme», n088», France Nouvelle, n01569, 8 décembre 1975.

89, pp 208-212. 4S KANAP A Jean. « Une histoire de couvertures

31

deux délégations adoptèrent le 26 avril un très long communiqué, chaleureux, soulignant leurs convergences sur nombre de questions, se félicitant des rapports franco-soviétiques, s'échangeant des amabilités. Ainsi les Soviétiques se félicitaient « de la mobilisation unitaire de toutes les forces de gauche en France» et de « l'union des partis de la classe ouvrière ». Et la délégation socialiste« constatait les progrès réalisés par l'URSS dans la voie du socialisme conformément aux plans et conceptions du PCUS ainsi que l'élévation du bien-être du peuple soviétique, les réalisations des travailleurs soviétiques dans les différents domaines de l'activité économique, sociale, culturelle et scientifique ».

Kanapa se fait livrer immédiatementle texte encore sous embargo de Tass 46. Cette
mutuelle caution de gauche que chacune de ces deux formations se donne ainsi le contrarie vivement. Le PC y perd sur les deux tableaux: son philosoviétisme est récupéré par le Ps qui se voit qualifié de parti ouvrier par Moscou. Depuis la rentrée persiste une certaine tension; la presse soviétique multiplie les articles donnant des leçons de révolution; Marchais polémique, courant août, avec la Pravda, précisant que" c'est à Paris et non à Moscou" que se détermine la politique du PCF" 47;dans Témoignage Chrétien, il affirme:
" Il est exclu de transposer ce modèle soviétique chez nous" 48.

Lors de la Fête de L'Humanité, alors qu'on lui demande s'il a des divergences avec le PCUS, le dirigeant répond
" il Y en a, il yen a eu, il yen aura"
49.

Il est alors beaucoup question de la répression de la dissidence, de l'internement notamment du mathématicien soviétique Plioutch. Selon Marchais, les communistes s'engagent à défendre les libertés partout dans le monde, y compris à Moscou: " Pourquoi Moscou? Bien que des liens de solidarité nous unissent aux communistes soviétiques, nous n'avons pas hésité, chaque fois qu'il y a eu dans ce pays atteinte aux libertés et aux droits démocratiques, nous l'avons dit à nos camarades soviétiques quelles que soient par ailleurs nos affinités" 50.

46

47 MARCHAIS Georges, 9 août 1975. 48 Témoignage Chrétien, 28 août 1975. 49 15 septembre 1975. so 25 septembre 1975.

AgenceTass du 26 avril, La Pravdadu 27, Le Mondedu 29 avril1975.

32

De fait, une démarche en faveur de Plioutch est entreprise auprès du Kremlin, qui réagit avec agacement; c'est Fiterman qui est informé de la réponse du PCUS, transmise par deux émissaires de l'ambassade, Vitali Goussenkov et Pankov ; il en rend compte dans une note du 27 octobre. Selon Moscou: « Il s'agit (l'affaire Plioutch) d'une affaire intérieure mais nous vous donnons tout de même des informations» 5/. Lesquelles sont dérisoires: les Soviétiques font savoir que L. Plioutch est schizophrène, que son état justifie un internement psychiatrique.
« Moscou vous prie de ne pas accélérer vos démarches publiques»

ajoute l'information de l'ambassade, qui demande de ne pas rendre public cet entretien. Le texte préparatoire du XXIIe congrès et les premiers débats évitent de formuler une critique directe de l'Est; comme si, pour Kanapa, la situation n'était pas mûre; pourtant, implicitement, la démarcation est nette: la définition du socialisme à la française prend le contre-pied des expériences des pays est-européens. Alors que Marchais semble plus libre de ses propos, plus catégorique dans l'expression des divergences, les commentaires de Kanapa sur l'Est semblent retenus, prudents; il sait que le sujet demeure délicat dans le Parti, que certains, au Bureau politique, l'attendent au tournant; il paraît soucieux de ne pas précipiter les choses, de ne pas gâcher une politique d'ouverture déjà longtemps différée; il se garde de toute outrance, travaille ses déclarations au millimètre, se méfie de ceux qui veulent aller trop vite, comme Jean Ellenstein, ou Pierre Juquin. Tous les témoignages de cette époque parlent d'un Kanapa plutôt clairvoyant, voire désabusé sur l'Est. Selon François Hincker : « Avec le doigté qui sied aux fonctions de nature diplomatique, mais avec une détermination remarquable dans les actes - parfois avouée lorsqu'il se laissait aller aux conversations privées- Jean Kanapa considérait l'URSS tout à fait froidement,. une expérience socialiste, une politique extérieure pour l'essentiel positive pour la paix et les mouvements de libération du Tiers monde, et c'est tout ». 52 Jacques Denis me dit simplement
SI Fonds Polex/Divers, VII,3,E. 52 HINCKER François, op cil, P 82.

33

« Il était perspicace

sur l'URSS»

53.

Quand il est sollicité publiquement sur l'actualité soviétique, Kanapa s'attarde à répondre sur ce que les communistes français feraient en pareil cas; à la minovembre 1975, par exemple, l'académicien Andrei Sakharov s'est vu refuser son visa de sortie pour se rendre à Oslo, recevoir son prix Nobel de la paix; sur France Inter, il dit: " Je vous répondrai que notre projet de document indique, dans le chapitre consacré à la société que nous voulons pour la France, que chacun pourra voyager librement à l'intérieur et à l'extérieur des frontières" 54. Mais une nouvelle glaciation se profile à Moscou. Et cette actualité va l'amener à intervenir plus ostensiblement. Un événement précipite les choses à la midécembre, sert de détonateur ou de prétexte et pousse le PCF à une prise de position inédite. TF1 diffuse en effet un reportage sur un camp de travail soviétique dans la région de Riga. Le lendemain, le bureau politique adopte un communiqué, publié à la "Une" de L'Humanité:
" Le film donne une image intolérable des conditions de détention dans ce camp. De plus le commentateur a déclaré que certains des détenus sont des prisonniers politiques. Cette affirmation retient d'autant plus l'attention qu'il y a effectivement en Union Soviétique des procès contre des citoyens poursuivis pour leurs prises de positions politiques. Dans ces conditions, le Bureau Politique du PCF déclare que, si la réalité correspondait aux images qui ont été diffusées, et que cela ne fasse l'objet d'aucun démenti public des autorités soviétiques, il exprimerait sa profonde surprise et sa réprobation la plus formelle. De tels faits injustifiables ne pourraient que porter préjudice au socialisme, au renom que s'est acquis à juste titre l'Union Soviétique auprès des travailleurs et des peuples du monde grâce aux immenses succès obtenus par son peuple (...). Le BP du PCF réaffirme en même temps qu'il se prononce contre toute répression touchant les droits de l'homme, et notamment les libertés d'opinion, d'expression et de publication". 55

Malgré quelques précautions, le texte est catégorique; à la différence des prises positions précédentes, plus limitées ou plus personnelles 56, qui restèrent souvent sans suite, ici la direction s'engage, franchit le Rubicon; il lui sera difficile de
53Entretien déjà mentionné. 54 13 novembre 1975. 55L'Humanité du 13 décembre. 56Comme l'article d'Aragon dans L'Humanité du 16 février 1966 sur le procès Siniavski-Daniel, par exemple.

34

revenir en arrière; le besoin de cohérence avec la préparation du congrès, la pression forte du PS sur ce terrain des libertés ne sont sans doute pas étrangers à cette insistance de J. Kanapa et G. Marchais à mettre cet enjeu au coeur de leur argumentation. Le rapport de forces au sein de la direction a bougé. Une anecdote l'illustre bien. Elle montre aussi les limites auxquelles se heurte Kanapa, le caractère pragmatique de sa démarche. A la fin 1975, il est au siège du journal L'Humanité; il réunit les journalistes du département international ainsi que l'ensemble des correspondants à l'étranger, dans les pays de l'Est en fait. A ces derniers, il tient un discours iconoclaste: « Ne retenez pas votre plume. Allez y. Dites tout ce que vous voyez. On publiera. Peut-être vous ferez vous ensuite critiquer, mais peu importe, écrivez l" 57.Un participant à la rencontre, sceptique, fait part de la difficulté de la tâche, des risques de représailles de la part des autorités locales; Kanapa en convient, assure que la direction du parti soutiendra leur démarche, prévient aussi qu'elle ne sera pas toujours en mesure de leur exprimer publiquement cet appui! Serge Leyrac, alors correspondant en URSS, Jacques Coubard, envoyé spécial en Pologne, ont, chacun de leur côté, gardé le même souvenir très vif de la réunion, de cette intervention qui fit sensation; ils ont aussi en tête l'absolu mutisme gardé par Roland Leroy tout au long de la rencontre; le maître des lieux, habituellement volubile, boude, et le montre; un silence éloquent, comme on dit. Dans les premiers jours de 1976, la préparation du congrès entre dans la dernière ligne droite; les notes des membres du comité central chargés de "suivre" le débat dans les départements parlent d'une certaine routine, d'une sorte d'inertie dans le parti profond; Charles Caressa pour les Hautes-Alpes ou Henri RoI-Tanguy pour l'Ariège 58indiquent que" la discussion est à peine engagée", qu'elle" est partielle, sans saisir la globalité de la démarche", qu'il" faut insister pour qu'on discute", que, dans l'Ariège, seules 30 cellules sur 104 et une section sur 20 avaient regardé le texte. Certes il s'agit ici de petites fédérations départementales; pourtant cette tonalité est assez générale: le débat est lent à s'engager, hésitant, pas vraiment à la hauteur de l'enjeu. J. Kanapa et G. Marchais ne se quittent plus; ils ont pris leurs congés d'hiver ensemble à Cuba, où ils avaient assisté au premier congrès du PC cubain; ils connaissent l'état du débat dans le Parti; plutôt que de ralentir l'allure, ils décident d'un électrochoc: passer en force sur la question de la « dictature du prolétariat ». L'opération est minutée. Elle se déroule en deux temps.
57Selon les témoignages de Jacques Coubard et de Serge Leyrac. 58 Source Polex Est 8/98.

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Le 7 janvier, Marchais va passer à une importante émission télévisée; ce matin là, paraît dans la tribune de discussion de L 'Humanité la lettre d'un secrétaire de cellule59 intitulée" A propos de la dictature du prolétariat". La publication du texte relève non pas du journal mais de la commission de préparation du congrès, conduite par Marchais et Kanapa; dans les archives de ce dernier se trouve par exemple une note de travail où il passe en revue un certain nombre de lettres, numérotées, adressées à la tribune; il rature celles qui ne méritent pas d'être retenues, conseille de publier la fin de telle missive, de citer un extrait de telle autre, d'étudier la question posée par une troisième, de consulter tel ou tel expert pour préparer une réponse, d'en garder une sous le coude, « éventuellement» ; et surtout il encadre deux lettres consacrées à la question de « la dictature du prolétariat ». Le 7 janvier, donc, une lettre estime qu'il serait plus cohérent
" d'éviter, dans les statuts, de recourir à l'expression de "dictature du prolétariat", et d'adapter (ces derniers) au;" réalités de la lutte des classes d'aujourd'hui".

Cette contribution aborde, par le biais des statuts, puisque la question n'était pas évoquée dans le document préparatoire, un dogme essentiel de la doctrine communiste. Au-delà du dogme, on touche à quelque chose de passionnel, d'irrationnel aussi. Car beaucoup considèrent ce concept comme un élément identitaire du PC, au même titre que la solidarité avec Moscou ou la symbolique du marteau et de la faucille; à une ou deux reprises dans l'histoire communiste de l'après guerre, des dirigeants s'interrogent sur l'opportunité du concept puis renoncent à bouger les choses; ce sera, un peu, le cas début 1947, puis fin 1968, quand Waldeck Rochet opte pour une formulation alambiquée. Le 7 au soir, à l'émission" C'est-à-dire" d'Antenne 2, Marchais, opportunément interrogé sur ce courrier, dit son accord avec son auteur:
" Nous son1n1es en 1976... Le parti communiste n'est pas figé. Il n'est pas dogn1atique. Il sait s'adapter aux conditions de son ten1ps. Or aujourd'hui le mot "dictature" ne correspond pas à ce que nous voulons. Il a une signification insupportable, contraire à nos a~pirations, à nos thèses. Mên1e le mot "prolétariat" ne convient plus, car nous voulons rassembler, avec la classe ouvrière, la majorité des travailleurs salariés. Mais cela ne signifie pas que nous abandonnons l'objectif qui est le nôtre: le socialisme aux couleurs de la France" 60.

59 Georges Haddad, de Neuilly sur Sénart. 60 L 'Humanité du 8 janvier 1976.

36

Le lendemain, L 'Humanité de Roland Leroy rend compte très sobrement de cette prise de position, dans un articulet, en page intérieure, au titre incolore: " Un point du débat". Il s'agit pourtant, dans la dramaturgie communiste, d'un formidable coup de théâtre, qui va déchaîner les passions. La prise de position de Marchais, qui ne figurait pas dans le texte concocté par Kanapa en novembre, n'est pas sans risque; elle a au moins le mérite de relancer spectaculairement le débat préparatoire du congrès. L'affaire n'est pas simple à mener; la position de Marchais a certes ses partisans, novateurs... ou loyalistes; mais elle suscite de très fortes résistances, de diverses natures: la mouvance « althusserienne» s'y oppose frontalement 61; des sections du parti (villes, grandes entreprises), à forte composante ouvrière, sont réticentes; de nombreux intellectuels, qui auraient pu être séduits par cette nouveauté, sont choqués par la démarche, contre le fait du Prince; un abondant courrier est adressé au comité central, où l'on s'élève à la fois contre l'abandon et contre la méthode; ainsi, pour cette adhérente de Nîmes:
62. " le congrès n'a plus sa raison d'être puisque l'essentiel a été décidé par avance"

Au fil des jours, la question semble devenir l'enjeu principal du congrès; la presse lui consacre une place privilégiée; la direction du Parti est elle même mise devant le fait accompli; une semaine après l'émission d'Antenne 2, le 16 janvier, est convoquée une session du comité central; on est à 20 jours du congrès; Marchais rapporte, Kanapa est un des rares intervenants de la réunion; la position du secrétaire général est avalisée et la résolution " approuve l'activité du Bureau Politique depuis la dernière réunion du Comité
central" 63.

Deuxième temps de l'opération: le jour même où se tient cette session de la direction, la tribune de discussion publie une contribution de Guy Poussy, membre du Comité central, bras droit de Georges Marchais dans le Val de Marne dont il est premier secrétaire. Le thème est à cent lieues du précédent débat: « Oui nous sommes contre l'immoralité!". Poussy, poussé à écrire par Marchais, répond dans un style (et avec un vocabulaire) kanapiste, à une lettre de communistes parisiens, qui trouvaient au texte du congrès un goût "obscurantiste" en matière de morale et de sexualité: " Est-ce que nous, les communistes, nous sommes pour une société où les gens feraient l'amour comme on se lave les mains? (...) Jouissez sans entraves n'est pas
61 Etienne Balibar, L'Humanité. 22 janvier 1976. 62Fonds Polex/Est 8/98. 63 L'Humanité, 17 janvier 1976.

37

un mot d'ordre révolutionnaire. Ce n'est pas un sentiment libérateur mais la nausée que la masse des Français éprouve devant l'étalage de la perversion et l'immoralité. Et ils ont raison. Un travailleur communiste exprimait récemment devant moi ce même sentiment de manière plus brutale en me disant: " La
révolution, ce n'est pas la caserne, mais ce n'est pas non plus le bordel".
64

Ces propos suscitent, dans cette ultime phase préparatoire du congrès, des débats violents, dramatiques; des directions locales se déchirent; le dirigeant parisien Henri Malberg se souvient ( et s'offusque) des tensions que cela suscita dans la capitale par exemple. Les cartes semblent redistribuées, les lignes du front s'inversent; le courant ouvriériste, majoritaire, soutient la croisade, l'intelligentsia s'offusque du sursaut moralisateur. La discussion, souvent, se polarise sur ce seul enjeu, minimisant de fait la polémique autour de la dictature du prolétariat, voire l'occultant; n'était-ce pas d'ailleurs l'objectif du tandem Kanapa-Marchais ? L'idée semble simple: la priorité est bien de tordre le cou au dogme de la dictature; mais le danger, un temps, est réel de se heurter à une opposition convergente des conservateurs ( sur le fond) et des novateurs ( sur la forme); on brouille les pistes, en flattant la composante populaire du parti dans ses penchants traditionalistes, au risque de se mettre à dos les intellectuels, plus sensibles au courant libertaire post soixante-huitard; un risque qu'on court en se disant qu'on aura toujours le temps de retrouver les intellectuels sur le terrain de la démocratie; dans le même temps, on ressoude la direction. Les résultats dépassent les espoirs des initiateurs de cette campagne. Le quotidien L'Aurore écrit:
" Ce congrès a été précédé d'un débat dont l'ampleur et la publicité ont surpris".

L'opération «Morale» est donc, en partie, un leurre; Kanapa en est le chef d'orchestre; selon le témoignage de son fils Jérôme, il se montre toujours aussi heureusement surpris, lorsqu'il rentre le soir chez lui, que « ça marche! ». Cet homme entretient décidément des rapports singuliers avec la question morale; l'engagement de cet ancien sartrien est avant tout éthique; ce philosophe communiste cherche à « communiser » des valeurs chrétiennes; peut-être débattit-il de Spinoza avec Waldeck Rochet, coml11e Althusser? Dans le même temps, ce politique sait d'expérience le poids de la morale dans son parti; à son tour, il en use pour ses propres fins.
64

L 'Humanité_

16 janvier

1976.

38

Francette Lazard, qui fut membre du Bureau Politique, confirme que Kanapa fut le rédacteur du texte signé de Poussy ; elle parle à ce propos de
" conception manipulatrice, stalinienne du parti, de la pratique politique"
65.

Cette ancienne responsable de L 'Humanité ajoute que « le rôle de Leroy au journal était d'empêcher le débat », et que dans l'entourage de Marchais, alors, certains font preuve de cynisme, traitent avec mépris le reste de la direction ainsi que la base militante qu'il convient surtout de « contourner »; elle voit dans le débat sur la morale
« une opération-leurre, par Thorez en 1956 » comme le fut la discussion sur le planning familial lancée

alors que l'opinion avait les yeux rivés sur le rapport Khrouchtchev, ou sur les pouvoirs spéciaux. Kanapa « communique» d'un bout à l'autre de la préparation du congrès. A la veille de l'ouverture de ces Assises, il accorde un long entretien à France Nouvelle. Le journaliste y insinue que " certains calnarades ont dit ou écrit, notamment à la suite des interventions publiques de Marchais, qu'il y avait eu ingérence de la direction dans la
discussion"
66

mais il n'y est pas question de l'affaire de la morale. Kanapa, comme s'il avait un discours à plusieurs vitesses, ne veut pas prendre de front ce lectorat plus intellectuel. De la même manière, dans l'intervention qu'il prononce, fin janvier, devant la conférence fédérale du Gard, département qu'il « suit» comme on dit, pas un mot non plus sur la morale, ni sur la dictature du prolétariat, ni sur les pays socialistes, mais il y parle beaucoup des luttes sociales.. .et du parti socialiste qu'il faut absolument devancer si l'on veut que le changement, demain, ait bien lieu 67. Marchais et Kanapa ont piloté le débat préparatoire; ce sont eux qui font le XXIIé congrès, début février. Non sans prendre leurs précautions. Jean Fabre, alors dirigeant du Parti et économiste en chef, se souvient que des membres du Comité

65
66

Entretien 7 juillet 1998. « Jean Kanapa répond à douze questions », France Nouvelle, n01576, 26 janvier 1976. 67 Fonds Jean Kanapa.

39

central avait, préalablement, sillonné les départements pour veiller à la nomination de délégués aptes à mener et à gagner, au congrès, le débat sur (contre) la dictature. Le secrétaire général introduit, Kanapa conclut; dans son rapport, le premier met toute son autorité dans la balance pour emporter le morceau; il argumente longuement sur la question de la dictature du prolétariat, entonne un hymne à la liberté:
" Il faut ouvrir en France une ère nouvelle de démocratie et de liberté. Voilà l'axe de notre combat... La démocratie, la liberté, c'est aujourd'hui le terrain principal

du combat de classe, du combat révolutionnaire"

68.

A l'égard des pays socialistes, il définit une nouvelle attitude, saluant
" leur oeuvre gigantesque (mais) exprimant franchement ce qui nous paraît erroné, (...) ne pas substituer à l'effort démocratique de conviction les facilités de la répression (...) Nous ne pouvons pas admettre que l'idéal communiste puisse être entaché par des actes injustes".

Sur le mouvement communiste, il tient des propos peu amènes:
" (Ce) n'est pas et (ce) ne peut pas être une Eglise ni une organisation centralisée soumettant chaque parti à des décrets contraignants, à une loi uniforme".

Au troisième jour du congrès, Henri Malberg fait une intervention critique sur l'Est, dont il s'est entretenu la veille avec Kanapa 69.Jean-François Gau intervient sur la morale 70. Kanapa tire les conclusions de ces assises. Il fait le bilan des discussions et rapporte sur les amendements au projet de document. Il insiste sur la question de l'unité des communistes et sur" ce facteur capital de notre force, l'esprit de parti"; il parle d'un "accord complet du parti" : 12 des 22 000 délégués aux conférences fédérales ont voté contre! Sur la dictature du prolétariat, il se défend de l'idée que" le débat aurait été organisé à la sauvette"; il défend le style populaire du texte ( " la rigueur de la pensée n'implique pas la religion des mots"); il n'a pas un mot sur les pays de l'Est; et surtout, reprenant cette problématique qui avait fait ses preuves, il intervient longuement sur la "morale". Aucun amendement ne sera retenu sur cette partie du texte. Précautionneux, il dit d'emblée:

68« Le XXIIe Congrès du PCF ». Les Cahiers du communisme, février-mars 1976, pp 12-72. 69 Entretien, 3 février 1998. 70« Le XXIIe Congrès du PCF », op cil, pp 180-182. François Salvaing dans Parti (Stock/2000) décortique cette intervention.

40

" Nous n'entendons nullement aborder en ce domaine une attitude répressive (...), nous sommes un parti politique et tous les problèmes de l'individu ne relèvent pas de la politique" 7/. Cela dit, face à la "pouniture que le système de la bourgeoisie engendre", le PCF entend être le parti du respect de la personne humaine, du bon droit, de la justice, de la générosité, de la propreté; il se paie le luxe de citer Thorez (qui déclarait):
" L 'histoire dira peut-être que l'un des grands mérites du PCF, c'est d'avoir, selon un mot de Nietzsche, revalorisé toutes les valeurs".

Puis il a cette envolée qui frappera les esprits:
" La fraternité, la solidarité, serait-ce des valeurs bourgeoises? La pudeur, seraitce aujourd'hui une valeur bourgeoise? Et la bonté, camarades, tout simplement la bonté, serait-ce une valeur dont puisse se réclamer cette bourgeoisie rapace, cruelle, impitoyable?".

Il se défend des reproches de pudibonderie, de puritanisme, d'ascétisme, mais utilise cette formule provocante à l'égard de ceux qui émirent des doutes sur cette question au cours du débat: " (...)Nous ne sommes pas des petits bourgeois anarchisants. Nous sommes des communistes" 72. Pour G. Marchais et J. Kanapa, l'essentiel est atteint: le congrès entérine l'abandon de la dictature du prolétariat. Marchais, patron de fait depuis sept ans, secoue I'héritage thorèzien et entame une nouvelle étape de son leadership. Pour l'ancien homme de l'ombre Kanapa, sonne l'heure de la consécration. Et de la revanche. La novation du congrès est significative. Mais cependant limitée, et fragile. La faiblesse originelle du "kanapisme" - ou du marchaiso-kanapisme- c'est que cette novation est obtenue à la hussarde, autant par manipulation que par conviction; l'assimilation de la nouvelle politique est aléatoire; Kanapa témoigne d'une conception, partagée, de la direction décideuse et elle seule, dixit Jacques Chambaz73.

71« Le XXIIe Congrès du PCF », op cil, pp 355-360. 72 En juin 1977, Kanapa glisse encore dans le discours de Georges Marchais devant les intellectuels à l'hôtel Sheraton un paragraphe sur J'attachement des communistes à l'ordre moral.
73 Entretien.

41

D'autant que l'opposition à cette ligne, y compris à la direction, où le rapport de forces est incertain, ne s'est pas franchement exprimée. Sur la dictature du prolétariat, sur les pays de l'Est, cette opposition n'a pas été battue, elle ne s'est pas battue, elle attend sans doute son heure. Enfin, non seulement la conviction est faible, mais un malaise s'est installé parmi certains militants, certains intellectuels notamment, heurtés par la méthode kanapiste.

C) Les échos

Quatre jours après le congrès, le Bureau Politique se réunit pour en tirer les premiers enseignements. Paul Laurent rapporte. Kanapa prend des notes. Laurent souligne le caractère "exceptionnel" de la discussion, par son ampleur, par son écho public également puisque, selon un sondage du journal L'aurore, six Français sur dix étaient au courant des questions discutées par les communistes. Dans le Parti, il fait état d'une quasi-unanimité
" malgré certains faits négatifs dans certaines fédés: morale"
74

écrit Kanapa. Selon Paul Laurent, le Parti socialiste serait embarrassé, laisserait entendre notamment que le PC évolue sous son influence. La droite serait pareillement gênée, douterait de la sincérité du PC et pousserait à l'escalade avec les pays socialistes. Paul Laurent appelle la presse communiste à "prolonger l'effort du congrès sur toutes les questions, car finalement peu ont été au premier plan". Kanapa note dans la marge: « y compris dans le parti ». Marchais se félicite de cet écho médiatique, de cette définition d'une nouvelle stratégie« dans l'unité ». Charles Fiterman rapporte ensuite sur la préparation des cantonales de mars 1976, qui vont constituer, pense-t-il, le premier test grandeur nature de l'impact du congrès. Le premier tour, le 7 mars 1976, semble confirmer les tendances à l'oeuvre depuis les présidentielles: fort recul de la droite, progression à gauche où la formation de Mitterrand devient le premier parti avec 26,5% ( 14 aux cantonales de 1970), devant le PCF.
" Le parti socialiste est le grand bénéficiaire de la consultation, Devançant le PCF et toutes les autres formations, il remporte
74

écrit Le Monde. des succès dans

Fonds

Polex

Est 1968/80.

42

pratiquement toutes les régions au détriment de tous "les autres", qu'il s'agisse de ses adversaires ou de ses partenaires au sein de l'union de la gauche" 75.

Raymond Barillon ajoute: " Le PC, s'il se place en seconde position, et s'il peut enregistrer de bons résultats (ici ou là), ne saurait dissimuler qu'il lui est de plus en plus difficile de contester à M Mitterrand son audience de leader de l'opposition". Le rééquilibrage au profit du PS est incontestable; le scrutin marque même une date dans I'histoire électorale française, tournant la page de trente ans de domination du PCF à gauche; en même temps, le score de ce dernier - 22,8%-,reste honorable, et son recul (-1) semble moindre que le taux d'érosion enregistré en 1974-75; le PC résisterait-il mieux? Le 9 mars, le Bureau politique analyse le scrutin. Maxime Gremetz rapporte; Kanapa prend des notes. Le PC perd un pour cent tout en gagnant 350 000 voix, dit Gremetz:
" On se renforce dans les grands centres ouvriers; à la campagne, lnarque le pas chez ITC et couches moyennes" 76. bonne tenue; on

Selon Gremetz, on assiste à
" une tendance à une remontée lente, mais régulière du parti. Et le 22è congrès n'a pas encore pénétré... Le premier rendez-vous avec le 22è congrès a été réussi".

P. Laurent fait état d'un "recul de 0,5 à 7% du PCF dans la région parisienne: difficultés avec couches moyennes salariées", écrit Kanapa. Leroy s'exprime mais son propos n'est pas relevé. Fajon trouve le score" globalement satisfaisant". Pour Plissonnier:
fl. ouvrière

" Il Y a six mois, un an, nous n'aurions pas eu ces résultats; progrès dans classe

Pour Marchais,

" nous nous sonlmes défendus victorieusement contre l'offensive conjuguée de la droite et du Ps; se rappeler les sondages d'il y a un mois".
75 Le Monde, 9 mars 1976, p 1. 76 Fonds Polex Est, 1968/80.

43

Cela crée de bonnes conditions pour mettre en œuvre le congrès, en faisant porter l'effort vers les plus défavorisés et les entreprises, ajoute-t-il. Kanapa a préparé son intervention, une note manuscrite de deux feuillets: le congrès a défini une politique qui montre
" la capacité du parti à participer Les cantonales "confirment que (le besoin) d'un parti plus fort est mieux compris" à la direction du pays"
77.

et le PS

" a eu de singulières faiblesses: le report des voix, le comportement du Ps a favorisé cela".
La tendance générale est donc à l'autosatisfaction. Comme si on avait sérieusement envie, aussi, de se rassurer. Ne fait-on pas dire à ces élections, cantonales de surcroît, point trop difficiles en règle générale pour le PC, plus que ce qu'elles disent? Il se confirme en tout cas que la direction manifeste une extrême sensibilité à la « météorologie électorale ». Kanapa est attentif au retentissement international du congrès. La participation étrangère y a été importante: 88 partis et mouvements de libération représentés, un chiffre record. A la veille du congrès, fidèle à son orientation à l'égard de Pékin, il a entrepris des démarches pour inviter le PC chinois; la venue d'un émissaire de Pékin aurait constitué un événement. Kanapa charge Patrick Le Mahec, jeune collaborateur de la «Polex », responsable des pays de l'Est, de transmettre une invitation officielle à l'ambassade chinoise:
« C'est plus pour le principe qu'autre chose, car tout le monde s'attend à une fin 78 de non-recevoir, dit ce dernier . Je pense ne pas dépasser la loge du concierge. En fait, on me dit d'attendre et à ma grande surprise, je suis reçu par un diplomate de haut rang,. nous avons un assez long entretien,. mon interlocuteur semble très intéressé par la politique du PCF. En définitive, ils ne viendront pas au congrès. Mais c'est une sorte de dialogue qui se renoue là ».

77lbiden1 . 78Témoignage 15janvier 2000.

44

Durant le congrès, Paul Laurent s'était livré au rituel des salutations des délégués étrangers. C'est d'ordinaire l'occasion d'exalter l'Union soviétique. Or l'orateur n'accorde pas de mention particulière à l'URSS, dont le nom est simplement cité parmi d'autres pays; les Soviétiques sont cependant bien accueillis par les congressistes. Dans les jours qui suivent le congrès, la « Polex » rédige une note intitulée" Les pays socialistes et le XXIIe congrès" . Il y est fait état du comportement des délégations au congrès et des commentaires de la presse de ces pays. Le soviétique Kirilenko prononce un long discours 79, abordant peu les enjeux du congrès lui-même, glorifiant les réalisations de l'URSS, rappelant la résolution du PCF de janvier 1974 sur la "lutte contre antisoviétisme". La «Polex» retient - et souligne- cette phrase:
" Nous tenons aux acquisitions du socialisme et nous ripostons résolument à tous ses adversaires. (...) Nous adoptons une attitude au _vlus haut _voint fraternelle envers les amis véritables qui nous comvrennent et nous réservent leur solidarité tant à l'heure des épreuves qu'au temps des victoires" 80.

Qui sont donc ces « amis véritables», dont parle Kirilenko ? Est-ce un appel du pied aux soviétophiles du PCF et de sa direction? Kanapa l'entend ainsi. La note montre comment La Pravda a censuré le rapport de Marchais (et quasiment occulté celui de Kanapa): " évacuation systématique de toutes les références à Giscard", censure de tout ce qui a trait à l'atlantisme du pouvoir, évocation superficielle de l'enjeu démocratique et du socialisme à la française, compte rendu tronqué de la discussion sur la dictature du prolétariat et sur les pays socialistes; par contre la presse soviétique reproduit le message du PCUS, le discours de Kirilenko, la rencontre avec Gaston Plissonnier, avec les vétérans, les gestes intemationalistes. Cette étude 81 observe que cette même presse multiplie les articles justifiant la dictature du prolétariat; elle passe ensuite en revue les autres pays socialistes: les Yougoslaves semblent satisfaits; les Roumains n'ont retenu que les critiques de l'URSS; les partis hongrois, polonais, bulgare et de RDA ne sont pas d'accord sur la question de la dictature et sur l'attitude du PCF à l'égard de l'URSS; les Bulgares seraient les plus agressifs, les Polonais les plus sereins, les Tchèques enfermés dans un mutisme hostile.

79«

80 Fonds Kanapa 1967/76. 81 On dispose, dans le même fonds, de notes similaires traitant des réactions des Pc du Proche Orient ou d'Amérique Latine.

Le XXIIeCongrèsdu PCF », op cil, pp 475-478.

45

Cette attitude de l'Est, et cette note de la Polex, ne sont pas pour rien dans la décision de Marchais de ne pas participer au 25e Congrès du PCUS qui se tient quelques jours à peine après le congrès français. Un geste inhabituel, ressenti comme une offense par les Soviétiques - il était de règle que les délégations à ce congrès soient conduites au plus haut niveau- et remarqué par l'opinion. Alors même qu'il boude Moscou, Marchais effectue son premier voyage post-

congrès au Japon

82,

et y rencontre le PCJ, réputé pour son sens ombrageux de

l'autonomie et ses penchants «eurocommunistes». Ce nouveau geste est symbolique de la réorientation en cours des relations internationales du PCF.

82

En avril

1976.

46

Chapitre II

Divergences avec l'Est
A) Une "information" sur l'URSS

Marchais répète donc à qui veut l'entendre qu'il n'est pas question pour lui de se rendre au 25e congrès du PCUS, qui se tient fin février. La délégation du PCF est donc conduite par Gaston Plissonnier. Kanapa en est. Déjà remontés contre le PCF, les Soviétiques battent froid leurs invités français. Fait rarissime, les congressistes chahutent l'intervention de Plissonnier 83 lorsqu'il évoque le "socialisme aux couleurs de la France". Mais les Français ne sont pas en reste: Francis Cohen, chargé, pour L 'Humanité, de suivre ce congrès, multiplie les correspondances acides, déplorant par exemple le culte de Brejnev:
" Les comptes rendus que publiera l'Humanité de ce congrès, écrira plus tard Jean Rony 84, passés au citron par Jean Kanapa qui y représente le parti, frapperont de

stupeur les lecteurs habituels de ce journal. La secousse sera rude pour quelques uns. En quelques semaines un changement de langage et d'attitude qui mettrait le PCF à l'avant-garde des partis de l'eurocommunisme sur les rapports avec l'URSS... " Rony se félicite de cette attitude, mais ajoute ce trait où l'on reconnaît une faiblesse - déjà mentionnée- du kanapisme:
" Il n y a pas eu vraiment débat dans le parti mais un virage décidé au sommet pour
faire face à une certaine situation" 85.

Le congrès soviétique rencontre un certain écho en France, moins pour le contenu de ses travaux qu'en raison de cette polémique entre les deux partis; il faut dire que Kanapa, non content de souffler la ligne à L 'Humanité, multiplie les contacts avec la presse nationale
83 Le 24 février 1976. 84 RONY Jean, op cil, p 199. 85 Ibidenl, p 200.

" dans le souci...

d'éclairer

les journalistes"

86.

Plissonnier de fait s'est effacé, Kanapa a pris les choses en mains; il prend soin cependant de solliciter l'avis des autres membres de la délégation, de les associer à sa démarche. Il semble d'ailleurs considérer que l'attitude de la délégation et ses rapports avec l'Humanité pourraient servir d'exemple pour les prochains congrès de Pc de pays de l'Est 87. Au retour de Moscou, avant de rédiger une note de synthèse, Kanapa organise un échange de vues avec les autres délégués 88: Gaston Plissonnier évoque l'absence d'analyse de la situation internationale, Marie-Claude Vaillant Couturier la faiblesse politique des congressistes, Théo Ronco leur âge, Fernandez parle d'un congrès de fonctionnaires et Francis Cohen d'incertitude politique. J. Kanapa ( et non G. Plissonnier, pourtant chef de la délégation, et membre du secrétariat) présente ensuite une « information» au Bureau politique, un texte sans précédent dans 1'histoire des relations entre les deux partis. Il mérite d'être cité. Observons au passage qu'il a pu exister une variante « douce» de ce rapport; on trouve en effet dans les archives une première page, manuscrite, tout en nuance, sur l'URSS «qui ne connaît pas la crise»... 89 Seule figure cette page, apparemment sans suite. L'« information» de Kanapa est autrement acide. Certes l'auteur commence benoîtement: "pour l'essentiel (il) porte une appréciation positive" ; il ajoute cependant qu'il s'agissait d'un plénum "ordinaire", qui n'apporte "rien de nouveau", que les interventions des délégués étaient "triomphalistes"; il parle d' "immobilisme", de "retard", de « silence total sur les libertés individuelles". S'il ne voit "rien de vraiment nouveau" sur la démocratie, " question (qui)n'a pas été traitée à fond », il ajoute: " Par contre, autour du congrès, des faits (ou une atmosphère) peu conforme au développement des libertés: isolement du congrès; presse étrangère tenue à l'écart; une volonté de nier le problème, soit dans les interventions ( qui comprennent quelques phrases sonores contre les "calomnies''), soit dans les conversations" 90. Il fait état d'un certain « agacement» face aux insinuations visant la délégation française. Brejnev, dans son rapport, a eu une allusion dirigée contre le PCF; un certain Macharov a été plus incisif sur le même sujet et ce thème a été repris par de nombreux délégués.
86 Information au Bureau politique du 9 mars 1976. Fonds Kanapa Polex 1975/78. 87 Fonds Kanapa Polex 1975/78. 88 Fonds Polex /KanapalEst/1968-80. 89 Fonds Kanapa Polex ] 975-78. 90 Ibidenl. Voir annexe.

48

" Mais ce sont surtout plusieurs partis frères que le PCUS a, en quelque sorte, fait "donner de la voix": Usa, Canada, Bulgarie, etc... Je pense que si nous n'avions pas réagi ( à Paris et à Moscou) comme nous l'avons fait, les attaques des délégués

soviétiques auraient été plus vives. La direction du PCUS a eu sans doute le sentiment que nous étions décidés à nepas laisserfaire sans répliquer".
Pour Kanapa, ce congrès pose de sérieuses questions. Il n'y a pas eu d'analyse de la situation internationale, seul un exposé diplomatique. Absence aussi de référence à l'adversaire, à l'impérialisme. Pour les Soviétiques, Giscard d'Estaing prolongerait de Gaulle. " La recherche d'une consolidation de la détente et le souci de développer les relations économiques à long terme - parfaitement légitimes- se traduisent par une sorte de complaisance à l'égard de l'impérialisme. C'est naturellement particulièrement visible à l'égard du pouvoir giscardien". Kanapa ajoute: " Il se dégage du rapport de Brejnev une certaine tonalité d'opportunisme à l'échelle internationale. Je parle de tonalité à propos du rapport de Brejnev. Si on relie cela à certaines démarches pratiques, il faut parler non plus de tonalité mais de dérapage, de glissement, de signes d'une certaine collaboration de classe à l'échelle internationale". Il regrette l'attitude adoptée par de nombreux PC occidentaux:
" Il Y a dans cet opportunisme un terrain d'entente entre le PCUS et le PCL comme l'avait laissé prévoir la préparation de la conférence de Berlin".

L'accent est mis sur le statu-quo, la "stabilité". Le mouvement communiste est invité à soutenir la politique du camp socialiste:
" L'internationalisme prolétarien est conçu comme le soutien à la politique communauté socialiste dirigée par l'URSS". de la

Concernant le Parti soviétique, Kanapa reprend les formules de "congrès de fonctionnaires", de "moyenne d'âge élevée", d' économisme; le niveau des interventions est "très faible, très creux, extrêmement litanique ». Les louanges de Brejnev sont acceptées, sinon encouragées:

49

" Joint à d'autres signes ( isolelnent du congrès, maintien d'un rituel désuet, immobilisme de la direction - pas de renouvellement-, absence d'information réelle...) cela peut amener à se poser certaines questions". Il parle encore de " situation d'incertitude politique", de "confusion totale entre Etat et parti que le PCUS est en train de commencer à payer", de "distance" qui se creuse entre le Parti et le peuple et prévoit
" qu'il se passe quelque chose un de ces jours. Il semble difficile que se prolonge indéfiniment cette situation figée, qui apparaît de plus en plus artificielle. "

Pour beaucoup, cela vient du fait "qu'on n'a pas voulu tirer toutes les conséquences du 20è congrès". Kanapa propose alors d'approuver cette information ainsi que l'attitude de la délégation à Moscou, et de ne pas envisager d'autre expression publique sur le 25è congrès. Il ajoute cette sorte de mise en garde, qui rappelle un peu ses propos d'octobre 1968 :
" Nous devons naturellement considérer que nous sommes entrés ( et dès avant le 25è congrès) - et nous l'avons fait très consciemment, très délibérément - dans une phase nouvelle au sein du mouvement. Une phase qui sera longue et qui comportera des aspects de lutte".

Il expose la conduite à tenir: fermeté et sérénité, " ne pas rechercher l'escalade"; il faut
" manifester la plus grande unité de notre parti - car il faut s'attendre à quelques tentatives d'opérations déplaisantes. A cet égard, nous proposons d'attirer l'attention des fédérations sur les démarches dont elles peuvent être l'objet de la part de certaines ambassades. Il serait bon qu'elles renvoient ces ambassades au secrétariat du parti ( comme ce doit être la règle)".

Le changement de ton est complet, comparé aux propos du même homme, à la suite du 24è congrès soviétique. Cela tient moins aux évolutions en URSS, car le même constat, sévère, pouvait être fait en 1971, qu'à un changement de ligne des Français. Lesquels s'attendent à un retour de bâton, d'où la crainte, lancinante, de l'ingérence de Moscou; c'est devenu une préoccupation majeure pour Kanapa, qui ne se fait aucune illusion sur l'équipe du Kremlin et la voit prête à passer à l'acte.

50

La situation est jugée suffisamment sérieuse pour que Kanapa propose de faire part de cette information au Comité central; elle ne sera pas rendue publique mais
" (elle) devrait être répercutée dans tout le parti, comme nous l'avons déjà fait en d'autres circonstances. Nous avons besoin que le parti soit bien au fait pour qu'il ne soit pas demain pris au dépourvu".

La lutte à laquelle s'attend Kanapa au sein du mouvement communiste commence en fait aux lendemains mêmes du 25e congrès; dans la presse des PC de l'Est se multiplient les prises de position polémiques. Tchèques, Bulgares, Hongrois, c'est un tir convergent dès la mi-mars sur le thème des manquements à l'internationalisme prolétarien, de I'hérésie que constitue une définition de traits nationaux du socialisme. Au Bureau politique suivant, Kanapa énumère ces prises de position: « Qu'est-ce que cela traduit? D'abord la volonté d'engager, ou au moins (c'est mon avis) de préparer la bataille. Ensuite ( pour le fond) la remise en honneur ( mais l'avait-on abandonnée dans ces partis ?) de la thèse: « la pierre de touche de l'internationalisme prolétarien, c'est l'attitude à l'égard de l'URSS. Plus
précisément: le soutien sans réserve de l'URSS dans tous les domaines»
91

En guise de riposte, il propose de concentrer le feu ( de I 'Humanité) sur le tchèque Bilak. Les hostilités sont enclenchées. L'idéologue soviétique Souslov s'y lance à son tour 92, suivi peu après, de Vadim Zagladine, chef adjoint du département international et responsable de la délégation soviétique à la commission préparatoire de Berlin 93;la presse française y fait écho. On ressort des cadavres du placard, comme la visite de l'ambassadeur soviétique à Giscard d'Estaing lors des présidentielles de 1974 ; J. Kanapa, dans France Nouvelle, répond sur cette question de l'internationalisme prolétarien. Il se moque de la campagne de grande ampleur mais de faible niveau engagée par l'Est:

" Le secrétaire général du Pc bulgare s'élève contre ceux qui transforment l'Internationale en musique de music-hall et s'écrie: nous, nous chantons
l'Internationale avec ses vraies paroles, ce qui ne manque pas de sel" 94.

91 Fonds Kanapa Polex 1975/78. 92 Dès le 19 mars 1976. 93 ZAGLADINE Vadim,« L'internationalisme, bannière des communistes », La Pravda, 20 avril 1976. 94 KANAP A Jean. « Les comnlunistes français et l'internationalisme prolétarien ». France Nouvelle, n° 1585, 29 mars 1976.

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Il se montre incisif à l'égard du PCUS indirectement accusé de manquer à ses devoirs internationalistes en faisant preuve de complaisance à l'égard de la politique giscardienne. Il intervient devant les membres du Comité central cette fois, réunis les 30 et 31 mars, sur le 25e congrès du PCDS ainsi que sur la préparation de la conférence de Berlin; le texte demeure confidentiel 95. Il a la même architecture que l'exposé devant le Bureau politique, en termes moins crus toutefois, moins expéditifs. Kanapa est plus démonstratif, insistant sur le culte de la personnalité, sur l'effacement de Khrouchtchev, la réapparition de Jdanov, mais tout aussi implacable. Il évoque l'attitude de la presse de l'Est depuis quelques semaines:
"une véritable campagne qui - bien qu'en restant actuellement - vise évidemment notre parti". au stade de l'allusion

Il critique l'interprétation unilatérale qui y donnée de l'internationalisme prolétarien, c'est-à-dire un soutien inconditionnel à la forteresse assiégée, regrette qu'on refuse d'admettre au sein du mouvement communiste l'existence de divergences:
" Ils tolèrent d'autant moins cette expression publique qu'elle est le fait précisément de notre parti. Ils sont en effet très conscients de l'écho particulier de nos prises de position dans le mouvement mondial, et aussi pour une part dans les pays socialistes" 96.

Une conception restrictive de la solidarité est définie à l'Est avec la notion d'internationalisme socialiste, surtout depuis 1968 :
" Une des conséquences de cette ligne, c'est que tous les pc - y compris ceux des pays capitalistes- sont invités à identifier leur internationalisme au soutien de la politique extérieure de la communauté socialiste dirigée par l'URSS (...), à sacrifier les intérêts de leur classe ouvrière aux intérêts d'ensemble du mouvement, en fait aux intérêts de la politique internationale des Etats socialistes. Nous ne sommes pas d'accord"

Seconde divergence: l'Est refuse de reconnaître la définition par les PC concernés de voies nationales:
" En fait, les camarades soviétiques s'en tiennent à l'idée du n10dèle de socialisme, ce modèle étant naturellement le modèle soviétique. Nous ne sommes pas d'accord".

95 Fonds Kanapa Polex 1975/78. 96 Ibidenz p 14.

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Troisième divergence: la démocratie: " On continue non seulement à considérer comme secondaire la question du développement des libertés individuelles et collectives dans la société socialiste mais à présenter comme nécessaires certaines restrictions à ces libertés après un demi-siècle de socialisme. Nous ne sommes pas d'accord". Selon lui, il faut refuser l'escalade mais riposter fennement quand cela est nécessaire; il exprime sa hantise de l'ingérence, qui déjà fonctionna en 1968, dit-il, et dont il détaille les canaux: " J'ajoute que certains partis frères semblent vouloir utiliser à nouveau des méthodes que nous avons connues après août 68, et notamment expédition de matériel aux adresses personnelles de militants, démarches des ambassades auprès des fédérations, etc.. .Les directions fédérales doivent y être attentives". Dans le débat qui suit, Kanapa reçoit le soutien de Raymond Guyot: l'ancien responsable de la « Polex » prolonge cette argumentation en montrant comment les Soviétiques se comportent au Conseil Mondial de la paix, dont il est membre; la situation y est préoccupante, cet organisme n'étant plus que l'ombre de ce qu'il était en 1968 :
" Cette situation trouve son origine - pour une part décisive - dans le comportement du PCUS au sein du mouvement en plusieurs domaines, ceux qui ont fait l'objet du rapport de Jean. (...) Le mal dont souffre le Conseil Mondial de la Paix est à rechercher essentiellement dans le fait que le PCUS tend à imposer ses vues, plus précisément à considérer qu'en tout temps, en tout lieu et en tout domaine le mouvement de la paix doit épouser et faire sien les vues et les initiatives diplomatiques de l'Etat soviétique" 97.

Il estime ces méthodes "violentes" et "condamnables", dénonce les "ingérences" :
" Il est anorlnal que des membres de partis communistes en opposition avec la direction de leur parti, ou même exclus de ce dernier, bénéficient d'une telle aide soviétique et sont présents à toutes les réunions. C'est le cas notamment de la Suède et des Pays bas, ce fut longtelnps le cas avec Lister pour l'Espagne".

Cette situation n'est pas à proprement parler nouvelle mais elle s'aggrave, dit-il, regrettant encore les complaisances du Kremlin pour la politique giscardienne : il
97 Fonds Polex/KanapalEst/1968-80.

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signale avoir été lui-même censuré par les Soviétiques, comme ce fut le cas de Marie-Claude Vaillant-Couturier au 25è congrès. Dans ses conclusions, Marchais fait état des « appréciations de Jean Kanapa » : ce sera la seule mention publique de cette intervention. Lors de la conférence de presse qui suivit cette réunion, G. Marchais fut très entouré à la tribune: C. Fiterman, G. Gosnat, G. Plissonnier, J. Kanapa. Mais ce dernier fut le seul à prendre la parole, outre le secrétaire général, pour répondre à une question sur les divergences avec l'Est 98. Des indiscrétions vont permettre au journal trotskiste Rouge 99, dans les jours qui suivent, de citer des extraits de l' « information» de Kanapa. Un nouvel épisode à verser au dossier de la divulgation des papiers « secrets» de Kanapa. . . Les données que ce dernier reçoit de ses différents réseaux à l'Est ne sont pas de nature à lui faire changer d'avis. Début avril, une lettre du correspondant de L 'Humanité à Moscou, Serge Leyrac, lui signale qu' : « (...) à l'intérieur du PC US, on se livre à une « explication» généralisée de la politique de notre parti visant à nous discréditer (<<réformisme et opportunisme »). Ceci n'est pas nouveau. Il me paraît clair, après la discussion avec Vadim (Zagladine) qu'en ce qui concerne la politique étrangère giscardienne, les Soviétiques ont élaboré une ligne qui est totalement à l'opposé de notre analyse. On peut s'attendre à des développements peu faits pour nous satisfaire» 100. Paul Courtieu, de Prague, rapporte une conversation qu'il vient d'avoir avec Zarodov, le rédacteur en chef, soviétique, de la NRI.
" Tu sais que chez nous, on est en désaccord avec plusieurs de vos thèses"
101

dit ce dernier. Courtieu en recense au moins quatre. La question de la dictature du prolétariat d'abord. Une quinzaine de partis utilisent cette formule, selon le Soviétique, et "tous les autres ne l'utilisent pas tout en étant d'accord avec le principe". Est-ce une façon de dire: n'en parlez plus mais faites la? La NRl, prévient Zarodov, cherche des auteurs pour "justifier la valeur universelle de la dictature du prolétariat". Courtieu en profite pour indiquer que deux papiers, l'un d'un Mongol,

98 L'Humanité, 3 avril 1976. 99 Rouge, 9 avril 1976. 100 Fonds Jean Kanapa. 101 Fonds Kanapa 1967-76.

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l'autre d'un Vietnamien, chantent les louanges de la « dite» dictature; mais il les a censurés dans l'édition française 102. Le thème de la diversité des voies ensuite agace les Soviétiques: " Pourquoi mettre l'accent seulement sur la variété et ne rien dire des lois générales? pourquoi avoir une attitude nihiliste à l'égard de l'expérience des bolchéviks? pourquoi construire un nouveau chemin alors qu'il est possible de suivre le sentier qui existe déjà, sans copier!". Dans le même ordre d'idées, Courtieu est pris à partie à propos de la formule reprise par Marchais" Tout ce qui est national est nôtre" ; il commente:
" Les critiques sont les ,nêmes que celles de nos critiques français tIde gauche"! Inutile de dire que j'ai vigoureuselnent défendu notre ligne et que j'ai parfois mis Zarodov assez vertement à sa place!".

L'expression de socialisme démocratique horripile également Zarodov qui déclare, grandiloquent:
" Je n'aurais pas pu utiliser le drapeau du socialisme tâché par la social-délnocratie!". dé/nocratique, le vêtement

Enfin la divergence est nette sur l'appréciation de la politique extérieure de Giscard d'Estaing: " Tu comprends, nous sommes tenus par certaines obligations dans les relations d'Etat à Etat. Quand nous publions un article dans la Pravda critiquant Giscard, nous avons une délnarche de l'ambassade française!". Zarodov pense qu'il est, peut-être, plus facile de porter un tel jugement critique dans les colonnes de la NRl, mais considère néanmoins les formules du PCF sur la question" un peu raides". On apprend à cette occasion que Kanapa a fait insérer une note dans la page de garde de l'édition française de la revue qui marque une nouvelle distance 103 avec le contenu de la NRI. Cette disposition a le don de mettre Zarodov en colère. Se souvenant de l'ancien Kanapa, il fulmine: si la revue ne peut plus faire de théorie,
" alors on devient ce que combattait Kanapa en 58, une simple boîte postale"...
102Fonds Polex Kanapa Est 1968-80. 103Déjà les éditeurs français se réservaient le droit de publier ou non les articles programmés à Prague.

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Les directions donc se toisent. Et la base, comment réagit-elle à cette montée des tensions avec l'Est? Tout indique d'abord que l'information de Kanapa ne redescend que lentement, et très imparfaitement, vers les adhérents. Comme un filet d'eau qui se tarit dans le désert, elle s'arrête le plus souvent en chemin, ne dépassant gère, quand elle y arrive, les directions départementales. Partout, il y a de la rétention. L'attitude des militants est certes diversifiée; mais les choses vont vite, trop vite pour la plupart d'entre eux. On ne bouscule pas en quelques semaines une mentalité philosoviétique construite au fil de décennies, un attachement lourd. Au volontarisme, en haut, répond l'inertie, en bas. On retrouve cet état d'esprit dans les notes que les membres du Comité central en visite dans les départements, sorte de préfets du parti, adressent plus ou moins régulièrement, surtout aux lendemains de comité fédéraux, à la direction. Celle-ci n'étant pas en état de tout lire, le secteur «Fédérations» rédige des synthèses, adresse aussi aux différents autres secteurs de travail des extraits de ces notes concernant plus particulièrement leur domaine. Telle cette petite fiche que Kanapa conservait dans ses dossiers, suite à une réunion des communistes de Belfort, où il est dit " Par rapport à l'URSS: dire tout ce qu'il faut dire mais bien tenir la ligne par rapport à l'antisoviétisme. Bien rappeler le rôle de l'URSS" 104.

Le printemps 1976 est également un moment de rupture dans la vie personnelle de Kanapa. Il est depuis plusieurs mois amoureux de Danièle Angeli, ouvrière, petite main dans la couture - comme sa mère, une militante dont la jeunesse ( elle n'a pas trente ans), la blondeur et la vivacité l'ont conquis. Valia défend son couple. La séparation puis le divorce sont difficiles. Cet éternel passionné demande Danièle en mariage, début 1976 ; celui-ci a lieu le 14 avril:
« Tu as plus à perdre que lnoi »

lui dit-il, énigmatique; Danièle interprètera ce mot plus tard comme un propos prémonitoire de sa maladie et de sa mort. L'ex-épouse conserve la garde des deux filles, âgées alors de 14 et 15 ans. Toutes trois repartent à Moscou. Branko Lazitch, dans sa biographie de Kanapa, fait remarquer la similitude entre la brouille Paris-Moscou et la fin du couple Kanapa. A.S.Tcherniaiev, l'ancien collègue de Kanapa à Prague, écrit dans ses mémoires:
104 Fonds Polex Kanapa Est 1968-80.

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" Un jour, Ponomarev me fit lire une lettre, officiellement adressée au comité central du PCUS, et signée par le secrétaire général Georges Marchais. Ce courrier nous informait que Valia rentrait à Moscou avec ses filles et la direction du PCF nous demandait de lui trouver un appartement et du travail". J05

B) La conférence de Berlinr « un prQjet opportuniste»

La fin du premier semestre 1976 est dominée par la question de la conférence de Berlin. Dans la même période, les divergences avec l'Est s'approfondissent, et le PCF se trouve de nouvelles priorités internationales. Dans le prolongement de la rencontre de Rome, les Partis français et italien se rapprochent, non sans problème, et organisent un vaste meeting populaire à la Villette en présence de G.Marchais et E.Berlinguer. Tout irait pour le mieux s'il n'y avait cette problématique conférence de Berlin qui empoisonne l'atmosphère. Que faire de ce forum? La préparation traîne depuis l'automne 1974 ; les PC sont en désaccord sur l'objectif assigné à la rencontre. Les Français ne partagent ni l'orientation soviétique, ni celle des Italiens et des Espagnols qui ont adopté un profil bas, laxiste selon Paris. Le PCF en vient à douter de l'opportunité de l'initiative. Selon Lilly Marcou, " Cette conférence engage un débat profond avec de larges et imprévisibles implications pour l'avenir du mouvement communiste européen en général et pour l'évolution de certains partis occidentaux en particulier...( Ses contradictions) sont, en fait, le résultat de la confrontation entre le passé et l'avenir, entre la continuité et le renouveau qui donnent, en s'amalgamant, ces caractéristiques de fin d'une étape historique" 106. Plusieurs fonds d'archives permettent de reconstituer assez précisément le déroulement et l'aboutissement de cette conférence. Dans le fonds Polex/Kanapa/Est/1968-80, on trouve les interventions de Kanapa à Varsovie en octobre 1974, à Berlin peu après; un compte rendu des débats de Berlin; un exemplaire d'un des avant-projets de texte en russe, un autre en français; les extraits d'une intervention du responsable-adjoint soviétique Zagladine; un résumé du texte; des échos d'une polémique avec le PC roumain; une liste des
105

106 MARCOU

TCHERNIAIEV A.S. Ma vie. mon époque. op cil, p.232.
Lilly. Le mouvement communiste, op cil, P 109-111.

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délégations et un mode d'emploi d'une réunion au printemps 1975. Un second fonds107comporte un rapport intermédiaire sur le texte de la conférence, une série d'amendements acceptés et un commentaire de Gérard Streiff. Un troisième fonds 108 porte sur la fin de la conférence, les sessions de mai et juin 1976, les ultimes négociations, où l'on voit le PC français tenter d'arracher d'ultimes amendements ou de raboter le texte; mais ils se heurtent à une sorte d'entente soviéto-italienne. Kanapa évoque à plusieurs reprises devant la direction française l'état d'avàncement des travaux, notamment lors du Bureau Politique de début mars, où il est par ailleurs question du 25e congrès soviétique. Il dit
" La conférence se prépare marqué {Jar l'opportunisme. actuellement sur la base d'un avant-projet fortement (..) Il est trop tôt pour décider de notre attitude

finale"

109

.

Le 16 mars, lors d'une réunion de la commission préparatoire, la délégation française dépose, " de façon à prendre date", une «note» de sept feuillets énumérant les points de désaccord du PCF 110.Kanapa revient longuement sur Berlin devant le Comité central de fin mars:
" Le Comité central, le parti, doivent savoir qu'au fur et à mesure de nombreuses réunions qui ont examiné une succession d'avant-projets de document, le contenu politique de ceux-ci n'a cessé de se dégrader" 111.

Il reprend les griefs formulées dans la note: découplage des idées de lutte pour la paix et de lutte de classes; confusion sur la détente, fruit de la "sagesse" de quelques-uns ou «recul de l'itnpérialisme »; évacuation de la menace de bloc militaire ouest-européen; faiblesse de l'analyse de la crise capitaliste; abandon de l'objectif de progrès social. Il en conclut qu'
'

" il se dégage ainsi très forten1ent du texte actuel l'idée d'une acceptation pour toute la période à venir du maintien du statu quo social et politique dans la partie capitaliste de l'Europe. En son1me, on fait une croix sur les luttes révolutionnaires
107 Fonds polexldivers/VII,3,A. 108Fonds Kanapa 1967/76. 109 Fonds Kanapa Polex 1975/78. Voir aussi l'additif de trois pages, sur Berlin, pour le Bureau Politique. 110Fonds Jean Kanapa. Kanapa évoque à nouveau cette note devant le Comité central de la fin mars puis la résume lors d'une nouvelle réunion à Berlin le 5 mai.
111 Fonds Kanapa Polex 1975-78.

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dans nos pays, sur leur ilnportance et sur leurs possibilités de succès. Et l'on voudrait que nous ratifions, que nous fassions nôtres cette façon de voir les choses... ".
Les questions de guerre et paix seraient ramenées à des impératifs diplomatiques, les problèmes de l'union traitées avec légèreté, le principe d'actions communes des Pc abandonné:
" Sur toutes ces questions essentielles, il existe un accord - visiblement concerté à l'avance - de tous les partis communistes des pays socialistes. Ceux-ci sont rejoints en l'occurrence par les camarades italiens et espagnols, soucieux pour des motifs de politique intérieure d'éviter un document ayant un caractère de classe et antiimpérialiste clair".

Si rien ne change, le PCF se retrouverait en face d'un" problème sérieux". De nouvelles réunions sont programmées. La décision d'adopter ou non le document final reste problématique: " Nous informerons régulièrement tout le parti à ces différentes phases, comme nous l'avons fait pour la conférence internationale de 1969". Kanapa accorde un entretien, au ton sévère, au nouveau journal du PC en direction des entreprises, Action; il y parle des divergences avec le PCUS, sur les libertés, sur la politique extérieure giscardienne également. Le titre de l'interview sera repris deux ans plus tard par un collectif d'auteurs critiques: L'URSS et nous 112. Les 5 et 6 mai a lieu une des dernières sessions préparatoires de la conférence. Kanapa conduit la délégation; on dispose, sur cette réunion, d'une importante documentation. A savoir les exposés introductifs des Français, leurs propositions d'amendement au texte mais également un P.V. complet de toutes les interventions françaises au cours des négociations, et elles furent nombreuses, et de toutes les réponses qui leur furent données, par la présidence de séance ou d'autres délégués. Un P.V. singulier, car ces échanges n'ont pas été pris en note selon le procédé du scribe, mais selon un enregistrement mot à mot; on pourrait penser qu'ils ont été saisis au magnétophone; les feuilles du compte rendu portent d'ailleurs des indications, des cotes, qui confirmeraient cette hypothèse; on voit mal en même temps la délégation française enregistrer ouvertement les débats; dans ce saint des
saints du mouvement, - une vaste villa, dans la banlieue résidentielle de Berlin, entourée d'un grand parc, solidement gardée par des «voPOS» cela aurait été

-

112

KANAP A Jean. « L'Urss et nous », Action, n06, mai 1976.

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plutôt mal pris... L'auteur, qui participait à cette rencontre, n'a pas de souvenir d'appareil d'enregistrement, ni d'anecdote à ce propos; par contre, Kanapa se faisait accompagner d'une secrétaire expérimentée 113,et celle-ci a dû prendre en sténo tous les débats, traduits en simultané, autour des propositions françaises, les enregistrer ensuite avant de les faire retranscrire. Kanapa se méfie. Il veut pouvoir justifier devant les siens des attitudes, voire des turpitudes de ces Partis « frères ». Il sait d'expérience le poids des archives. On dispose ainsi d'un compte rendu insolite des discussions, polémiques, avec le Soviétique Ponomarev ou l'Italien Pajetta, des mouvements d'humeur de Kanapa 114.Il se confirme que Kanapa, tout au long de cette préparation, adopte un profil très à gauche, où finalement il s'isole quelque peu, regardant Soviétiques et Italiens comme pareillement « opportunistes». .. L'enjeu est grave: en même temps, on a envie de penser que Kanapa provoque, s'amuse, comme s'il jouait avec ces partenaires qu'il méprise un peu, dont il connaît les limites politiques, et la dangerosité aussi. On le voit en action. Il n'est plus 1'homme de l'ombre, le conseiller occulte; il est devenu le maître d'oeuvre, le metteur en scène; certes son propos s'inscrit dans une "ligne" qu'il a fait avaliser à Paris, mais il connaît la partition comme personne; c'est du Kanapa pur sucre qui se donne à voir là, un Kanapa qui change sans changer; il est aux antipodes de l'inquisiteur stalinien de jadis, et pourtant il manifeste la même énergie, la même causticité, la mên1e impatience, la même arrogance peut-être, qu'il déployait hier, pour une autre cause. Dans une déclaration liminaire, il rappelle les points de désaccord du PCF, déjà signalés dans sa note du 16 mars. Ils sont nombreux:
" Analyse de la situation actuelle en Europe; rapports entre l'indispensable lutte pour la paix et la lutte de classe; responsabilité de l'impérialisme en tant que tel et de ses représentants au pouvoir dans les agissements hostiles à la détente (...); évocation en termes anodins de la crise qui frappe toute l'Europe capitaliste (...); exposé superficiel de la question si importante et complexe de l'union des communistes avec les socialistes et aussi avec les chrétiens; abandon par le projet jour"/ /5.

des objectifs de lutte des partis communistes

(...) contrairement à

l'ordre du

Il évoque les efforts faits depuis 19 mois par le PCF, propose un certain nombre d'amendements sans, dit-il, prétendre imposer son point de vue ni accepter des thèses contraires et assure que ce n'est qu'à l'issue de cette réunion que la direction du parti français prendra position. Reprend alors une longue bataille procédurale,
113 Jeannine. EUe était l'assistante 114Fonds Kanapa 1967/76 . 115 Fonds Kanapa 1967/76. de Marcel Zaidner au secteur cadres.

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