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Jean-Pierre Ndiaye

De
558 pages
100 articles de presse et de chroniques de Jean-Pierre Ndiaye : plus de trente ans de l'histoire de l'Afrique, mais aussi les relations entre l'Afrique et le reste du monde et la recherche de solutions politiques qui s'appuient sur la notion de concorde et sur l'éthique d'une conduite sociale humaniste.
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Conception graphique : Shuana Ndiaye Corrections : Emmanuelle Laudon Photographies de couverture : Elie Blancherie

© L’Harmattan, 2008 5-7, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris http:/www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-07794-2 / EAN : 9782296077942

iaye rrend n-pie jea

Grandes figures d’Afrique
Collection dirigée par André Julien Mbem
Les acteurs de la vie politique, intellectuelle, sociale ou culturelle africaine sont les axes majeurs de cette collection. Le genre biographique autour de personnalités marquantes de l’histoire contemporaine du continent africain reste à promouvoir. Et pourtant, depuis l’accession des pays africains à l’indépendance, en Afrique ou dans sa diaspora, des personnages d’une importante densité occupent la scène du monde et la quittent parfois sans que soit mis en récit, au besoin avec leur concours, leurs parcours. La collection Grandes figures d’Afrique privilégie l’archive, le témoignage direct, en veillant autant que possible à l’authenticité du matériau historique.

Titres parus dans la collection : Le pasteur et le président - Quand un homme d’Église et un homme d’État traitent d’un sujet d’actualité, Francis Michel Mbadinga, 2008 Bernard Dadié - Itinéraire d’un écrivain africain dans la première moitié du xxe siècle, Frédéric Lemaire, 2008 Joseph Ki-Zerbo - Itinéraire d’un intellectuel africain au xxe siècle, Florian Pajot, 2007

iaye rrend n-pie jea
100 textes (1967-2001) réunis par Shuana Ndiaye

préface

Ibrahima Fall
Professeur d’université, Ancien sous-secrétaire général de l’ONU

témoignage

Randy Weston
Pianiste, compositeur, conférencier

L’Harmattan

À la mémoire
À la mémoire de Mère Raphael qui m’a épargné une déchéance fatale, en épaulant et protégeant ma mère, Élisabeth Diagne cruellement éprouvée, quand en 1952, adolescent à Conakry, j’embarquais dans un bateau remplis de soldats africains, en partance pour l’Indochine, via Bordeaux. À la mémoire de mon beau-père, Raymond Roger, amoureux de la marche à travers bois et monts. Lumineux silence ! À la mémoire du poète Sidy Lamine Diarra et de Touré Karamba1.

Jean-Pierre Ndiaye, 20 août 2008

1. Avec son oncle orpailleur, il sillonna l’Afrique (Liberia, Sierra Leone, Guinée, Congo...). Arrivé à Paris dans les années soixante, il créa l’ACTAF (Association Culturelle des Travailleurs Africains en France) qui regroupait des Maliens, des Guinéens (Bissau), des Casamançais... Avec un médecin de l’hôpital de la Cité universitaire togolais-ghanéen, Christian Nordor, il organisa des collectes de sang à destination des combattants des mouvements de libération des colonies portugaises, selon les recommandations du président Amilcar Cabral.

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préambule
Shuana Ndiaye

Ce n’est pas une idée qui est à l’origine de ce travail, mais un besoin personnel : un besoin d’histoire. Celui, à un moment de ma vie, de mettre à niveau les composantes de mon identité, d’enrichir, par une connaissance intellectuelle, mon identité africaine. Bercée par la grande Histoire de l’Occident, le moment est venu, aujourd’hui, d’interroger l’Afrique ! Je me suis donc tout naturellement penchée sur l’ensemble des écrits de mon père, cet homme qui, sur trois décennies, n’a pas débranché sa conscience de la destinée de son continent. Mais cela ne justifie pas en soi une publication s’il n’y avait eu au-delà le désir, partagé avec d’autres, de rendre compte du parcours singulier de l’auteur et de sa vision du monde.

Un parcours
Jean-Pierre Ndiaye est depuis l’enfance une personnalité « à part ». Né à Dakar, il partage son enfance entre le Sénégal et la Guinée-Conakry, où son père est responsable de la comptabilité de la compagnie maritime des Chargeurs Réunis. Dans son corps d’enfant bouillonnant d’énergie, son jeune esprit sera très tôt passionné par la diversité des tissus sociaux qui l’entourent. De la côte dakaroise à celle de Conakry, le milieu urbain, ses rues, son port, ses multiples concessions, ses courées seront pour lui de véritables trésors de vie, de chaleur et d’informations. C’est seulement auprès de sa grand-mère maternelle qu’il abandonnera volontiers le tumulte pour venir écouter, tapi comme son ombre, le récit de parentes de l’intérieur venues demander conseils. Mais, au quotidien, la charge des ambiguïtés du système colonial et sa violence sont pour lui une pesanteur insoutenable. En 1952, pour survivre à cette aliénation et lui donner un sens, il s’embarque clandestinement, à l’insu de sa famille, sur un bateau en partance pour l’Ido-

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chine via Bordeaux. Arrivé en France, un ami guinéen reconnaît l’adolescent sur le port et l’aide à rejoindre, quelques semaines plus tard, un oncle en poste à Toulouse où il poursuit ses études secondaires. Du choc colonial, il garde une méfiance vis-à-vis du pouvoir et donc de l’histoire officielle, son porte-parole. Dès lors, sa vie sera tissée d’une multitude de rencontres à travers lesquelles il recherche avant tout le témoignage. C’est auprès d’anciens professeurs républicains « exilés » de la guerre d’Espagne qu’il fait son apprentissage politique, partageant leurs lectures et leurs récits. Il s’oriente vers la sociologie et suit à Paris les cours du révérend père Lebret, dominicain et expert des Nations unies, fondateur de l’IRFED (Institut de recherche et de formation en vue du développement) et directeur de la revue Économie et humanisme. Dans les années 60, il s’inscrit dans le grand courant intellectuel des mouvements tiers-mondiste dont il partage l’élan et suit avec émotion l’évolution, tout en se réservant le choix de soutenir les luttes qui lui semblent prioritaires. Il n’a jamais adhéré à aucun parti et reste en marge des querelles dogmatiques de la gauche française, qui sont pour lui en dehors des réels préoccupations de l’Afrique et du monde noir. Partant d’une attitude pragmatique, son parcours commence à se dessiner lorsqu’il mène en 1961, avec ses propres moyens, la première Enquête sur les étudiants noirs en France. En 1962, entouré d’un groupe d’amis étudiants, il crée le BÉRA (Bureau d’études des réalités africaines) qui a pour objectif « de cerner la spécificité de l’Afrique noire et de sa diaspora et de dégager des perspectives d’action ». Ainsi le BÉRA publie-t-il les premières enquêtes sur la condition des étudiants, puis sur celle des travailleurs africains en France. En 1963, il est invité à donner des cours en sociologie africaine dans deux universités américaines (Georgetown à Washington et UCLA à Los Angeles). Il se rend à New York pour y rencontrer Malcolm X et, accueilli par le célèbre trompettiste Dizzy Gilepsie, il est introduit dans le milieu artistique et intellectuel afro-américain d’avant garde. De retour en France, il publie une étude sur Les Noirs américains pour les Africains (Éd. BÉRA, Paris, 1964). En 1965, il projette de transférer son bureau d’étude en Algérie. Le coup d’État de Boumédienne, qui renverse Ben Bella, met brutalement fin a ce projet. En 1967, il tente à nouveau une expérience en terre Africaine. En poste à Dakar,

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il est chargé de la Commission nationale sénégalaise auprès de l’Unesco. Deux ans plus tard, ne sentant pas, autour de lui, la volonté de faire aboutir les programmes qu’il s’était assignés, portant notamment sur l’équipement parascolaire, il démissionne. Jusqu’ici Jean-Pierre Ndiaye n’a jamais pu faire les concessions nécessaires pour adhérer à quelque institution que ce soit. Pour rester ce qu’il est et continuer à apporter sa libre contribution, sur le plan de la réflexion, à l’histoire africaine en train de s’écrire, il s’est imposé une mise à distance ascétique et volontaire. Il se situe alors dans le domaine de « l’informel », domaine qui lui est propre et qui semble être en adéquation avec sa mobilité. Dès la fin des années soixante, Béchir Ben Yahmed lui offre les colonnes de son hebdomadaire Jeune Afrique. Né pendant la guerre d’Algérie, ce journal à grand tirage touche chaque semaine des milliers de lecteurs d’Afrique francophone. Pendant vingt ans, Jean-Pierre Ndiaye y poursuit en toute indépendance son objectif : éclairer les Africains et les pousser à une réflexion soutenue sur les contradictions qui enchaînent le continent, leur indiquer des pistes pour s’engager avec plus d’efficacité dans le courant de la libération. Début 1970, il publie plusieurs ouvrages portant sur le néocolonialisme. La jeunesse africaine face à l’impérialisme (Éd. Maspero, Paris, 1971) remporte un énorme succès auprès de la jeunesse africaine. Ce livre sera interdit en Côte d’Ivoire, en Algérie et au Sénégal. Sur le même sujet, avec Jean-Paul Sartre, il publie des analyses sur l’emprise du néocolonialisme dans les pays capitalistes, dans la revue Tricontinental (F. Maspero, Paris, 1970). Il fréquente régulièrement la maison d’édition Présence Africaine et partage une longue amitié avec Alioune Diop, le fondateur, lequel saura calmer les passions et apaiser les angoisses du jeune écrivain qu’il considère comme son protégé. En 1972, après un voyage au Soudan, il publie dans Jeune Afrique de nombreux articles où il met l’accent sur le caractère génocidaire du conflit soudanais. Il fera la même analyse dans son livre Monde Noir et destin politique (Éd. Présence Africaine, Paris, 1976). Jusque-là opposant au régime de son pays, il se rapproche du président Senghor à la suite de la crise sénégalaise de mai 1973. Entre 1974 et 1976, il

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est invité par le président à se joindre à sa délégation, en tant qu’observateur, lors de ses visites diplomatiques à l’étranger et des sommets de l’OUA. Il se rend ainsi en Chine, en Corée du Nord, en Inde et dans le Proche-Orient. Ces voyages sont pour lui une épreuve tendue entre l’intimité singulière que lui octroie le président et l’hostilité feutrée que lui marque une partie de l’entourage présidentiel, pour qui il reste toujours un opposant dont le style dérange. À l’autre bord, pour la gauche, son rapprochement avec Senghor est perçu, dès 1973, comme une déviation idéologique, une trahison, et plusieurs de ses amis africains aussi bien qu’européens prennent leurs distances. Sans faire aucun compromis, Jean-Pierre Ndiaye poursuit sur sa lancée solitaire ses différents chantiers, tout en multipliant les contacts dans tous les milieux à travers les différentes capitales africaines et européennes. Il aura souvent à ses côtés, lors de ses déplacements en Afrique, son ami James Campbell, comédien et photographe. En 1997, il choisit de prêter sa plume au nouvel hebdomadaire L’Autre Afrique de Jean Baptiste Placca, toujours dans la même optique : soutenir les initiatives porteuses de progrès qui peuvent naître sur le continent africain.

Un regard sur le monde
Qui est Jean-Pierre Ndiaye ? Présenté généralement comme sociologue ou comme journaliste, il n’appartient à aucune école et n’a jamais été en possession d’une carte de presse. De visu, à sa façon d’occuper l’espace, on le prend souvent pour un jazzman ! Ce qu’il est d’une certaine manière, le jazz et son histoire ayant trouvé en lui une intime résonance. Divers sont les domaines qu’il traverse, qu’il transporte, qu’il transmet ! Chez mon père, j’ai toujours perçu la marque d’une personnalité individualiste qui agit de façon autonome, en perpétuelle résonance avec sa propre histoire, avec son enfance qui l’habite encore entièrement aujourd’hui. Lorsque, à 16 ans, il s’exile volontairement en métropole, cet acte constitue pour lui, symboliquement et paradoxalement, une première mise à distance par rapport aux réalités pesantes de l’histoire coloniale et par rapport à sa propre famille. Hyper-réactive, cette attitude de distanciation conditionne sa vision du monde, c’est un processus nécessaire qui lui permet de s’engager dans une réflexion saine. Dans cet espace, son esprit circule librement et cherche

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à mettre en relation les racines des événements, l’étendue du contexte, le terrain des contradictions, les niveaux successifs d’une même réalité. Cette dynamique participe à sa méthode d’écriture. Ouvrant le sujet par un angle improbable, il semble s’en éloigner pour soudain y revenir et en résoudre la problématique en un tour de main, amenant le lecteur à s’interroger. Ses convictions et son engagement au service de l’Afrique et du monde noir sont restés intacts. Il perçoit l’unité de l’Homme au-delà de toutes les identités ; il a la faculté de pénétrer la réalité des groupes pour lesquels il s’engage, d’en restituer du dedans les blessures, de défendre leurs aspirations étouffées. « Un têtu de l’espérance », comme le diront certains. Loin des dénonciations politiciennes, il est à la recherche de solutions politiques qui s’appuient sur la notion de concorde et sur l’éthique d’une conduite sociale. Mais ce qu’il ne peut admettre, c’est le parrainage idéologique empreint d’une innocente condescendance que l’Occident exerce encore aujourd’hui à l’égard de la pensée africaine. Comme le disait Senghor, « Le sujet de JeanPierre Ndiaye, c’est l’effort nègre, dans chaque situation concrète – Soudan, Malcolm X, Guinée –, de penser pour soi-même et par soi-même, en Nègre et pour les Nègres, et non pas pour les maîtres marxistes, qu’ils soient russes, chinois ou tout simplement français. » 1

Pourquoi ce livre ?
L’objectif de ce corpus est de consigner et de rendre accessible une partie de l’œuvre écrite d’une personnalité, Jean-Pierre Ndiaye, dont les livres sont pour la plupart épuisés et dont les textes parus dans la presse n’ont jamais été réunis. Cet ouvrage n’est pas un panorama de l’histoire africaine de ces trente dernières années. Bien au contraire, écrits à chaud, au cœur des événements qui vont amener au fil des décennies de nouveaux rapports de force, ces textes nous donnent à voir comment l’Afrique se pense au jour le jour. En prise directe avec l’actualité, l’auteur cherche à en extraire une priorité porteuse
1. Extrait d’une lettre de Senghor adressée à Paul Flammarion, directeur du Seuil, datée du 14 juillet 1976. Jeune Afrique, le 8 juillet 1977, nº 861.

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et à engager une réflexion prospective. Souvent visionnaires, ces textes s’appuient néanmoins sur des repères historiques, utiles pour le lecteur, et offrent une analyse des voies que cherche à prendre le monde noir depuis 1967, en porte-à-faux avec les projets d’hégémonie culturelle, politique et économique du reste du monde et avec les convoitises des oligarchies nationales. Ces textes sont des outils pour penser l’Afrique contemporaine dans son ensemble et s’inscrivent dans la continuité d’un débat toujours actuel.

Une méthode de travail
Ce corpus de textes est une sélection effectuée parmi les essais, les textes de conférences, les articles et quelques inédits de Jean-Pierre Ndiaye, ainsi que les réactions publiées dans la presse suite à ces articles. Nous avons délibérément limité à une centaine le nombre de textes que contiendrait l’ouvrage, partant toutefois du principe qu’ils devaient refléter les différents chantiers ouverts par l’auteur. À travers cette sélection, nous avons cherché à extraire quel était l’objectif principal de l’auteur, sans tenir compte ni du lieu, ni de la date, ni du sujet, avec la volonté de répondre aux questions : dans quelle perspective écrit-il ? À qui s’adresse-t-il ? Nous sont ainsi apparus les grands axes autour desquels s’articule la réflexion de Jean-Pierre Ndiaye et qui constituent les chapitres du livre. Ces textes les plus significatifs rendent compte de l’évolution d’une époque et de la permanence de la pensée du journaliste. Seul le chapitre cinq, « La démocratie sénégalaise en question », est différent. Les textes sont classés par ordre chronologique pour rendre compte de l’engagement politique de l’auteur dans son pays et de l’évolution de celui-ci. Certains textes (ou groupes de textes) sont précédés d’une contextualisation historique qui permet de repositionner le sujet traité dans son époque. Nous avons ajouté en notes, des commentaires historiques et des récits de témoins qui apportent des points de vue complémentaires. Nous conservons dans la présentation des articles de presse, les titres, les chapeaux et les notes tels qu’ils ont été publiés.

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Remerciements
À James Onobiono qui a permis la faisabilité de ce projet en m’accordant, avec une rare spontanéité, sa confiance et son soutien dès l’origine. À ma mère, Madeleine, pour m’avoir ouvert ses archives et ses souvenirs. À Florence Alexis et Sophie Bessis « mes sœurs aînées », qui m’ont guidée et encouragée. À Icham et M. Gédéon pour leur gentillesse et Paule Javaux qui a soutenu mon père. Et enfin aux personnes sans lesquelles ce livre n’aurait pu se concrétiser : Emmanuelle Laudon ; Tshitenge Lubabu Muitubile K., chef du service politique à Jeune Afrique et auteur du livre Léopold Sédar Senghor, le poète-président du Sénégal, Éd. Cauris ; Cyril Musila, docteur en Sciences sociales de l’EHESS ; Francis Nassam, analyste économique ; Fernand Ndalla ; Luc Ngowet, ancien journaliste, fonctionnaire à l’ONU (New York) et auteur du livre Petites misères et grand silence, culture et élite au Gabon, Éd. de la fondation Raponda Walker, Libreville, 2001 ; Isabelle Stoloff, professeur d’histoire et de géographie.

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préface
Ibrahima Fall
Professeur d’université Ancien sous-secrétaire général de l’ONU

Intellectuel africain d’origine sénégalaise, Jean-Pierre Ndiaye est un écrivain de talent, un journaliste militant, un sociologue rigoureux doublé d’un fin analyste politique. Son enthousiasme pour la défense des causes et défis majeurs de l’Afrique n’a d’égal que sa rigueur implacable dans la pose des diagnostics des questions abordées, et sa sagacité à aller au-delà des événements pour explorer des solutions d’avenir. Témoin et observateur avisé de l’histoire politique contemporaine du continent, il capte l’attention du lecteur par la simplicité pédagogique de son style, la précision de son outillage sémantique, la pertinence de son argumentaire et de ses interrogations, la lucidité de ses conclusions. Cet ouvrage est le regard critique d’un homme libre, héritier des grandes traditions du journalisme et de l’engagement pour les causes nobles qui dérangent, un homme qui dénonce tout racisme et tout fanatisme ; combat toute injustice ; fustige toute domination ; critique, sans ménagement, des politiques selon lui poursuivies au détriment des intérêts des peuples ; s’érige en défenseur des droits de l’homme et de l’éducation citoyenne ; et, soutient les « courants de progrès qui se battent ». C’est dans ce cadre que s’insère son appel répété aux jeunes et aux intellectuels pour qu’ils s’engagent dans le combat exhaltant pour la libération et la renaissance intellectuelles, politiques, culturelles, économiques et sociales de l’Afrique et de sa diaspora, à l’image d’une vingtaine de dirigeants politiques, d’intellectuels et d’artistes qu’il donne en exemples. Á la lecture des cent textes retenus, dont plus de la moitié remontent à deux décennies, si on réalise l’importance des progrès quantitatifs réalisés, on ne peut toutefois s’empêcher de se demander si, sur bien des points, les choses ont qualitativement changé tant les sujets abordés sont d’une actualité brûlante au regard des réalités africaines. Réalités d’une Afrique, hier vic-

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time d’une colonisation tous azimuts, d’une décolonisation avortée, et d’une guerre froide qui a transposé ses chaudes contradictions sur le continent, d’une Afrique toujours victime de conflits d’un autre âge et dont nombre de régimes politiques manquent de légitimité démocratique ; d’une Afrique aujourd’hui menacée par les effets combinés de guerres civiles, de grandes endémies et pandémies, de la paupérisation croissante et d’une mondialisation sauvage triomphante. Et c’est peut-être là, précisément, que réside l’un des intérêts majeurs de l’ouvrage. Les moins jeunes se reconnaîtront dans des événements dont ils ont été des témoins, voire des acteurs. Les plus jeunes trouveront dans les constats, analyses, esquisses de solutions et visions prospectives de l’auteur des raisons supplémentaires à leurs luttes d’aujourd’hui et de demain au service des fins supérieures de l’Afrique. Enfin, tout un chacun pourra méditer sur sa part de responsabilité personnelle dans le sort du continent, et s’inspirer, au besoin, du parcours exceptionnel de la vingtaine de figures emblématiques africaines dont les portraits, les itinéraires sont rendus à l’histoire par une plume de grand talent. Puisse cet ouvrage contribuer à éveiller, réveiller et renforcer des vocations d’engagement au service du continent au moment où l’émergence d’une renaissance africaine accouche d’une société civile déterminée, d’une citoyenneté vigilante, d’un NEPAD volontaire et d’une union africaine ambitieuse, une renaissance africaine qui appelle tous les fils et filles d’Afrique à se mobiliser pour relever les défis du devenir de notre mère patrie.

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témoignage
Randy Weston
Pianiste, compositeur et conférencier

Jean-Pierre Ndiaye, l’Africain universel
Le livre de Jean-Pierre Ndiaye, qui couvre plus de trente ans de l’histoire mondiale, est une contribution de poids sur l’histoire propre de l’Afrique mais aussi sur les relations entre l’Afrique et le reste du monde. La grande expérience et la réputation de son auteur, qui est à la fois journaliste et sociologue, sa sensibilité visionnaire lui permet de nous éclairer grâce à une analyse exigeante et courageuse sur des sujets tels que « Les Noirs américains », « Pour comprendre ce qu’est l’Afrique du Sud », « Indépendances africaines et néocolonialisme », « Sauver le Rwanda », et de nombreux autres sujets y compris ceux qui concernent directement son propre pays, le Sénégal. Jean-Pierre Ndiaye dresse aussi les portraits de grandes figures historiques, musiciens, hommes politiques, intellectuels ou leaders tels Malcolm X, Senghor, Cabral, Neto, Sankara, Monk, Mandela, Sartre avec qui il a eu, pour beaucoup d’entre eux, des liens personnels et forts. Certains de ses textes, écrits dans les années 1970 et 1980, comme ceux sur le Soudan et l’Afrique du Sud notamment, donnent une perspective historique à l’expérience tragique du peuple noir et nous permettent de mieux comprendre la crise politique et humanitaire que connaît encore aujourd’hui le Soudan. Cette collection de textes est également riche d’enseignement et extrêmement importante parce que nous, peuple Africain du monde entier, avons besoin de notre histoire – je veux dire une histoire écrite par nous-mêmes – car, en effet, nous ne connaissons pas notre histoire, y compris en Amérique. Même avec tous les livres d’histoire que j’ai lus, je ne peux pas prétendre connaître parfaitement notre histoire. Nous sommes un peuple si divers et complexe répandu à travers la planète. Mon père me disait toujours cette vérité fondamentale : « Fils, l’Afrique c’est le Passé, le Présent et le Futur. Si tu prends un poulet de Chine et que tu l’emmènes en Amérique, c’est toujours un poulet. » Je me demande à partir de quel moment, nous Africains dispersés dans le

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monde, avons-nous cessé d’être Africains. Cette question est importante parce que nous sommes Africains et nous avons vraiment besoin de nous identifier comme tels. Et c’est pourquoi Jean-Pierre est capital parce qu’il est avant tout Africain : avant d’être Sénégalais, sociologue, journaliste ou quoi que ce soit d’autre. Idem pour moi : je suis avant tout Africain, ce qui signifie que où que j’aille en Afrique, je m’associe aux gens parce que je me reconnais en eux. Je suis Sénégalais, Gabonais, Algérien, Brésilien, Vénézuélien… Qui nous a retiré notre identité africaine ? Cela s’est fait pendant la période de l’esclavage, où l’on nous a tout nié. Pourtant une des nombreuses choses que nos ancêtres ont apportées dans ce pays, c’est la musique, la culture d’une façon générale, parce qu’elle était en nous et nous ne l’avions guère oubliée. Pour moi, nous sommes donc toujours Africains et tant que nous ne l’aurons pas admis, nous ne serons jamais réellement libres et nous n’arriverons pas à éliminer certaines barrières. Jean-Pierre est ce que j’appelle un Africain universel. Un certain nombre de textes écrits dans son livre l’ont été dans les années 1970, en fait à l’époque où nous nous sommes connus. Nous nous sommes rencontrés par l’intermédiaire d’amis communs lors d’un passage à Paris. Je vivais à l’époque au Maroc et je venais régulièrement en tournée en Europe. Ce fut un véritable bonheur, cette rencontre, parce que Jean-Pierre s’intéressait beaucoup aux Africains américains et souvent on discutait de Malcolm X, de Martin Luther King et de la lutte pour les droits civils. À vrai dire, quelques années avant que je ne le rencontre, il avait écrit en 1964 un livre intitulé Les noirs aux États Unis pour les Africains. Ironie de l’histoire, j’avais moi-même composé au début des années 1960 ce que la critique retiendra comme un de mes chefs d’œuvre musical, Uhuru Africa, en collaboration avec le grand écrivain africain américain Langston Hugues qui en avait écrit les paroles. Nous avions commencé l’enregistrement en 1958 et l’avons achevé en 1960. Cette œuvre musicale portait un double message culturel et politique. Le message culturel consistait à dire que nous, Africains d’Afrique et d’ailleurs, sommes tous un même peuple : ce n’est pas parce que nous parlons des langues différentes que nous sommes fondamentalement différents. Comme le disait Cheikh Anta Diop, rien ne nous est étranger et tout ce qui est nous appartient parce que nous avons créé la Civilisation et la Musique. Pour ma part, je voulais donc montrer que nous sommes le même peuple bien que

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nous vivions à différents endroits de la planète et que nous parlions différentes langues. C’est pourquoi aussi j’avais fait appel à plusieurs musiciens venant de pays aussi divers que Cuba, le Nigeria, les États-Unis, la Tanzanie, etc. De la même manière, nous avions aussi choisi d’utiliser le swahili pour certains morceaux pour montrer la beauté et la magie des langues africaines et surtout lutter contre les images stéréotypées sur l’Afrique véhiculée à l’époque notamment par des films comme Tarzan. Au-delà, Uhuru Africa avait aussi une portée politique forte parce que nous nous sentions une solidarité naturelle avec les Africains et les Africaines qui se battaient pour la liberté du continent. Quant l’Afrique avait des problèmes, nous les Africains américains en avions aussi. Aujourd’hui encore, je continue à croire que nous ne serons jamais totalement libres sans que l’Afrique le soit totalement parce qu’elle est encore en phase de construction. Tous les problèmes auxquels elle doit faire face, les désastres naturels, la guerre, la corruption, la maladie, tout ce qui l’affecte nous touche aussi. C’est pourquoi nous devons continuer à soutenir ce que je considère naturellement comme notre continent dans cette phase de construction. Nous devons le faire à partir de ce que des leaders historiques comme Marcus Garvey ont fait avant nous. Quand j’étais enfant, mon père était garveyiste et Garvey disait qu’il était de notre responsabilité de reconstruire l’Afrique, notre mère patrie. Personne ne doit nous retirer une telle responsabilité. Dans les années 1920, 1930 et jusque dans les années 1970, les Africains américains étaient très engagés pour l’Afrique. Malheureusement, aujourd’hui, nous avons perdu ce type d’engagement culturel et politique. Il nous faudrait plus de lieux de culture parmi les communautés noires pour transmettre aux jeunes l’histoire de l’Afrique, pour qu’ils puissent y trouver des livres, des films sur les Africains, les Africains américains, les Africains des Caraïbes. Il nous manque encore de tels espaces. Si nous ne revendiquons et ne maintenons pas notre propre histoire, notre culture, notre héritage, nous nous perdrons. C’est pour toutes ces raisons que le travail effectué par une minorité de leaders noirs, de musiciens ou d’intellectuels comme Jean-Pierre Ndiaye est essentiel, parce qu’il nous faut encore sensibiliser les jeunes générations. Et quand bien même, des gens comme Jean-Pierre et moi nous nous sentons solitaires parfois dans cette lutte, quand bien même certains considèrent d’une manière ou d’une autre que nous sommes des « dinosaures », et peutêtre le sommes-nous en effet, quand bien même nous n’avons plus la même

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énergie qu’autrefois, il est absolument nécessaire que nous poursuivions le combat pour l’Afrique et sa véritable histoire. Je souhaite vivement que ce livre important, écrit par un Africain universel, soit traduit en anglais, en espagnol et en portugais pour que tous les Africains et tous ceux qui s’intéressent à l’Afrique aient une meilleure connaissance de son histoire récente.

Texte recueilli et traduit de l’américain par Luc Ngowet New York, juin 2007.

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sommaire

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1

les tragédies oubliées . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1
«Afro-Américains »

Les Noirs américains (1970) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
Vietnam

Hitler au Vietnam (1972) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17 Vietnam : l’horreur quotidienne (1972) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 20 Vietnam : le tiers-monde intervient (1972) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 26
Afrique du Sud

Sharpeville, si jamais je t’oublie (1972) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 28 Le testament de Steve Biko (1979) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30 Un monde d’un autre âge, pétrifié et clos (1985). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 34
Soudan

Soudan : deux civilisations, un pays (1973) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38 Soudan, cette « Afrique oubliée » (1984) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 50 Soudan : génocide oublié (1994) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 55
Mauritanie

Présence et culture des Nègres mauritaniens (1986). . . . . . . . . . . . . . . . 58 J.P.N.D et les Mauritaniens (1987). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61
Rwanda

Il faut sauver le Rwanda (1990) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69 Il est encore temps d’agir (1994) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 75

2

enjeux de puissance . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 79
Le nord et le sud

Le développement du sous-développement (1970) . . . . . . . . . . . . . . . . 81 La « sauvagerie » du monde « civilisé » (1970). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 84 Colonies intérieures (1972) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 88
Le Moyen-Orient

Afrique-Israël : les amours déçues (1973) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 91 Pourquoi Khartoum ? (1973) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102
L’Afrique australe

Pour comprendre ce qu’est l’Afrique du Sud (1971) . . . . . . . . . . . . . . . Cabora Bassa : barrage contre L’Afrique (1971) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Qui est responsable ? (1971) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Sous l’emprise des militaires (1986) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

110 121 129 132

XXII

La France et l’Afrique

De Gaulle (1971) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les Africains et de Gaulle (1971) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L’Eurafrique à l’Académie (1973) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . France d’hier et d’aujourd’hui (1981) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

135 149 161 166

3

l ‘afrique au carrefour des idéologies . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 171 Les idées-forces en Afrique (1970) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 173 Francophonie et négritude (1991) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 183 Indépendances africaines et néocolonialisme (1970). . . . . . . . . . . . . . 187 Le [mauvais] exemple du Japon (197) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 191 L’Algérie (1971) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 197 La Côte d’Ivoire (1971) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 199 Fin de la bipolarisation (1974) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 204 Le combat continue (1979) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 207 OUA : une victoire capitale en 1984 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 209 Périlleuse mondialisation (1998). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 216

4

les chantiers de la nouvelle afrique
Des États

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219 221 229 237 244 250 253 256 260 263 267 273 276 281

L’heure de vérité (Guinée-Conakry, 1971) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Une expérience révolutionnaire : la Guinée (Guinée-Conakry, 1976) Un peuple au travail (Congo-Brazzaville, 1974) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Prudence en la révolution (Congo-Brazzaville, 1974) . . . . . . . . . . . . . . Plaidoyer pour le Congo (Congo-Brazzaville, 1973) . . . . . . . . . . . . . . . . Je ne suis pas d’accord (RDC, 1978) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L’ombre de Patrice Lumumba (RDC,1997) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La négritude au Golgotha (RDC, 1998) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Lettre ouverte à Bédié (Côte d’Ivoire, 1996) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Des hommes

La longue marche, Le grand rêve, Nkrumah (1972) . . . . . . . . . . . . . . . . Un homme, Cabral (1973) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le phénomène Idi Amin Dada (1974) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Léopold Sedar Senghor, un classique face aux temps modernes (1974) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

XXIII

Malcolm X (1976) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L’homme qui a gravi la montagne, Neto (1979) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mandela et nous (1982) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Sankara : l’espoir de la troisième génération (1987) . . . . . . . . . . . . . . . Diallo Telli, martyr par naïveté (1990) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

284 292 295 297 301

5

la démocratie sénégalaise en question . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Sénégal : l’heure de vérité (1971) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L’ultime espoir (1973) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L.S. Senghor–J.-P. Ndiaye. Quand le chef d’État répond au militant... (1973) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Un aboutissement (1974) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Internationale socialiste, à l’heure du tiers-monde (1976). . . . . . . . . Senghor, J.A. et moi (1996) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ils ont peur de la démocratie ! (1983) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La lutte pour et contre le pouvoir (1985) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Pour un gouvernement d’union nationale (1989). . . . . . . . . . . . . . . . . .

309 311 323 329 338 343 351 357 360 365

6

renaissance africaine . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 371
Formation des élites

Les universités en Afrique (1971) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La tribalisation de l’enseignement (1970). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Un diplôme et après ? (1970) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Empécher l’éclosion d’une pensée africaine (1970) . . . . . . . . . . . . . . . Tradition et développement (1970) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tradition et modernisme (1970) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Félicitations docteur (1978) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pouvoir, droits de l’homme, citoyenneté

373 378 381 383 388 390 392 397 402 410 417 420 423 426

Petit dictionnaire du citoyen (1991) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Système social et tribalisme (1972) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Des droits de l’homme africain (1977) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le Christ n’est pas mort ! (1972) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Racisme et génocide (1970) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La justice en plein air (1971) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Morts en sursis ? (1973). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

XXIV

Le pays ou le président démissionne (1973) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 429 Redéfinir l’homme (1999) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 439 Code d’honneur du citoyen (1997) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 442
Se construire

Du néocolonialisme au racisme (1972) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mépris de l’art nègre… (1974) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le Mandingue à l’honneur (1972). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Où l’Afrique noire retrouve son Antiquité (1974) . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il ne s’agit pas de redevenir africain mais de l’être sans rejeter l’inquiétude de la pensée (1976) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Pourquoi j’aime mon prénom (1987) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La civilisation de l’être (1998) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La vraie histoire ne fait que commencer (2001) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

445 452 455 460 466 469 472 475

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portraits d’intellectuels et artistes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Hommage à Léon-Gontran Damas (1978) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Qui était Frantz Fanon ? (1979) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Sartre à l’écoute des autres (1980) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Alioune Diop, une passion fiévreuse et spirituelle (1980) . . . . . . . . . . Léopold Sedar Senghor, la vérité du poète (1980) . . . . . . . . . . . . . . . . . . Léopold Sedar Senghor, la source initiale (2002). . . . . . . . . . . . . . . . . . . Cheikh Anta Diop, aux sources du génie noir (1986) . . . . . . . . . . . . . . . À l’ami, William Sassine (1997) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Jo Maka, il nous a initiés… (1981) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Un musicien venu du fond des âges, Thelonious Monk (1982) . . . . Survive Miles Davis (1991) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

479 481 483 487 490 495 497 505 512 515 517 521

Index

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526 531

Bibliographie

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les tragédies oubliées

Au terme de la Seconde Guerre mondiale et face à la négation absolue de la dignité humaine par la barbarie nazie, la communauté internationale crée l’Organisation des Nations unies (l’ONU). Comme la Société des Nations (SDN), quelques décennies plus tôt, la nouvelle organisation multilatérale se proposait d’empêcher le retour à la guerre, les exactions et massacres à grande échelle, car contraires à l’éthique de la responsabilité et du privilège de la raison dont se prévaut l’humanité des temps modernes. Moins d’un demi-siècle seulement après ces réformes institutionnelles et la proclamation de ces généreux principes, au Rwanda ou au Soudan, Jean-Pierre Ndiaye, longtemps avant qu’elles n’exacerbent jusqu’aux drames qui suscitent aujourd’hui indignation et réprobation, tire la sonnette d’alarme sur des situations potentiellement explosives, des tragédies collectives à ciel ouvert pourtant ignorées des grands médias et des grands centres de décisions planétaires. La stupeur récente du monde entier après le génocide rwandais et le ballet diplomatique actuel sur la question du Darfour donnent la mesure de l’humanisme viscéral et de la rare prescience de Jean-Pierre Ndiaye à lire à travers les lignes du présent l’amorce des enjeux dans lesquels se dessine un visage souvent peu glorieux de la condition humaine, sans que nous fassions valoir notre capacité et notre devoir d’indignation.

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Texte intégral, Jeune Afrique, 1er septembre 1970, n° 504

les noirs américains
Il y a quelque chose de changé aux États-Unis ; un voyage récent m’a permis de réaliser concrètement les profondes transformations qui s’annoncent et se préparent au cœur même de la citadelle de l’Occident. Le peuple afro-américain, avant-garde de la lutte qui monte, est en train de faire des progrès gigantesques dans le domaine de l’organisation, de la conquête de son autonomie et de la confiance en sa force si longtemps étouffée sous les chaînes et dans le sang. Sous l’effet de cette lutte, l’édifice américain tout entier est maintenant soumis à une convulsion profonde. Arrivé à l’aéroport Kennedy par une chaleur torride, après quelques altercations avec les agents des services américains d’immigration, je m’entends interpeller par deux jeunes Afro-Américains ; ce sont deux « black sisters », militantes de la lutte de libération. Elles portent sur la poitrine l’insigne du Black Panther Party, dont elles sont probablement des sympathisantes, comme la plupart des jeunes Afro-Américains, et la photo de Huey Newton1. À mon étonnement, car je ne les connais pas, elles me rassurent : « Nous venons de la part de B., un frère qui sait que tu es de passage ici. » Le regard ferme, le pas décidé, mes deux hôtesses traversent la foule avec calme et détermination – cette fermeté me frappe et je ne puis m’empêcher de me rappeler l’allure toujours aux aguets qu’avaient, il y a encore quelques années, les Afro-Américains dès qu’ils devaient affronter le monde blanc. Nous gagnons la sortie. « Taxi ! »… « Non ! dit l’une des jeunes filles, nous avons notre propre voiture, notre propre sécurité ! » Au bout d’une demi-heure de route, nous sommes en plein Manhattan, quartier situé à environ un kilomètre de la frontière du
1. Dirigeant du Black Panther Party. Arrêté par le gouvernement américain, emprisonné, il risque la chaise électrique.

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« Afro-Américains »

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ghetto. Là aussi, les choses ont bien changé, la situation est devenue claire ; c’est très simple, la ligne de démarcation entre le quartier blanc et le ghetto noir est maintenant tracée non par des plaques municipales, mais par un épais dispositif de cars de police et de policiers armés et nerveux. Descendus de voiture, nous empruntons un long couloir et montons dans un ascenseur qui nous conduit en haut d’un immeuble où nous sommes attendus. J’y retrouve avec joie un ami afro-américain qui, après de chaleureuses accolades, m’introduit dans ma chambre et me conseille de prendre un bain : «We are leaving tomorrow morning. Sleep now, Jean-Pierre, take care of yourself. » Dans la pièce voisine de ma chambre, durant la nuit, trois machines à écrire rivalisent de vitesse, deux voix d’hommes avec cet accent particulier aux Noirs du sud dictent des articles et des notes. Tenu en éveil par le climat d’intense travail qui règne ici, j’écoute sans toujours comprendre ce langage du sud. Les mêmes expressions reviennent sans cesse : «Brothers and Sisters, recent events in…»…, «Legitimate concept…»…, «Violence »…, «To acquire power »…, « America is Babylon»…, « Power to the People »…, «White man feared the Black man»…, «The historical development of this country…»…, «To see how the White man…» 2. Violence ouverte Gagné par cette ardeur militante, je ne puis garder la chambre ; je sors et rejoins la salle de travail. Une dizaine de personnes y travaillent, chacune à son poste ; filles et garçons ont la même attitude, militaire et disciplinée, la même tenue – veston en cuir noir. Je reconnais là W., ex-assistant de sociologie qui, après plusieurs années de recherches au Nigeria et au Kenya à l’époque de Kennedy, a aujourd’hui déserté l’establishment, renonçant à la carrière universitaire dont il
2. « Frères et Sœurs, les récents événements de… », «Volonté légitime »…, «Violence »…, « Pour conquérir le pouvoir »…, « L’Amérique, c’est Babylone »…, «Tout le pouvoir au peuple »…, « L’homme blanc a terrorisé le Noir »…, « Le développement historique de ce pays »…, « Pour voir comment l’homme blanc… »

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était assuré pour se consacrer à l’organisation de la lutte. Il a 26 ans, une taille d’athlète, 1,98 m, 80 kilos. Il dicte : « But there are five aspects of violence : there is aggressive violence, retaliatory violence, defensive violence, non-violent violence (to self), and lawless violence… » 3 Pour un Africain qui partage sa vie entre l’Afrique d’expression française et l’Europe – régions où, actuellement, la température politique et sociale est plutôt tiède, où la colère des masses exploitées est constamment détournée, désamorcée par l’incurie des oppositions « démocratiques » – l’Amérique de 1970 offre un tout autre visage : le visage d’une réalité radicalement différente, qui annonce des changements décisifs. Ici, la violence ne reste pas longtemps latente, potentielle, comme dans les bidonvilles de la médina de Dakar, de Treichville ou d’Aubervilliers. Ici, la violence est ouverte, clairement formulée, explosive. À la mesure du système impérialiste le plus puissant qui lui a donné naissance et qui l’alimente, la violence révolutionnaire aux États-Unis se manifeste dans tous les domaines, parce qu’elle est la seule riposte à la violence criminelle du gouvernement américain. Ici, la violence révolutionnaire ne s’encombre pas du verbiage éclectique et précautionneux des marxistes européens ; elle s’exprime sans fard, nue comme la misère à l’état pur. Actuellement, elle cherche à s’ordonner, à se structurer en regroupant autour d’elle tous ceux que l’ordre du pouvoir impérialiste – l’establishment – a rejetés, bannis de ses rangs. Face au pouvoir de Wall Street, de la Maison-Blanche, émerge lentement, mais sûrement, le pouvoir des millions de Noirs des ghettos – et, parallèlement, celui des Blancs pauvres et de la jeunesse blanche – qui refusent de plus en plus farouchement les « idéaux » de l’Amérique, ou qui en tout cas n’y croient plus. Minuit et demi : je quitte mes hôtes militants pour me lancer à l’im3. « Il y a cinq sortes de violence : la violence agressive, la violence qui a un caractère de représailles, la violence défensive, la violence non-violente (à l’égard de soi-même ou des siens) et la violence illégale. »

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« Afro-Américains »

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proviste à l’écoute de la rue. La rue dans les villes américaines, c’est cette assemblée populaire, réellement démocratique, où siègent en permanence des milliers, des millions d’Américains qui n’ont aucun porte-parole au Congrès, qu’aucun parlementaire ne représente pour exprimer leurs besoins, leurs revendications. Ces millions d’hommes sont le lumpenproletariat américain ; le siège véritable de leur pouvoir est la rue, comme le souligne Eldridge Cleaver dans l’analyse qu’il fait de l’idéologie du Black Panther Party : « Il est très important de reconnaître que la rue appartient au lumpen, et que c’est la rue qui sera le lieu de la révolte du lumpen. » Lumpenproletariat « Une des caractéristiques marquantes de la lutte de libération des Noirs aux États-Unis est que la plus grande partie des actions ont lieu dans la rue. Cela vient du fait que c’est généralement le lumpen noir qui a été le fer de lance des rébellions noires. C’est en raison de son rapport aux moyens de production et aux institutions que le peuple noir ne peut exprimer sa révolte au niveau des moyens de production et des institutions, car ce rapport est typique du lumpen. Mais cela ne veut pas dire que les rébellions dans les rues ne sont pas l’expression légitime d’un peuple opprimé. Ce sont les seuls moyens que le lumpen possède pour se révolter. » À quatre reprises, je fais signe à des taxis conduits par des Blancs. Aucun ne s’arrête. Ils roulent à grande vitesse. Deux cents mètres plus loin, je monte dans un bus : aucun passager blanc à l’intérieur. Je descends à la cinquième section, carrefour très animé, scintillant de néon, de boutiques, de vitrines. Une foule en kermesse va et vient ; s’y côtoient de riches fêtards blancs et les pauvres, Noirs, Portoricains ou Mexicains en quête de bonne fortune… ou de mauvais coups… Toute cette foule disparate déambule, ice-cream en main, au rythme de la « soul and pop’ music » qui fuse de tous les magasins du boulevard. Le commerce du livre est ici florissant ; partout, des boutiques (shops) de livres, de disques, de posters… Les ouvrages et publications révolutionnaires et la dernière nouveauté – la littérature « sexuelle » – se

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disputent la place de choix. Aux États-Unis, tout ce qui peut se vendre, tout ce qui peut trouver acquéreur, se vend ; et si l’acquéreur manque, on le provoque. C’est pourquoi le marché actuel du livre entend suivre de près la demande des textes révolutionnaires, en même temps qu’il crée une nouvelle clientèle du côté des complexes sexuels… Il y a autant d’acheteurs que de lécheurs de vitrines. Dans ce décor de festival nocturne, se croisent sans trop se mêler les hippies blancs crasseux aux cheveux longs, les chômeurs afro-américains et mexicains au regard plein de haine, la classe moyenne et les riches Blancs américains en mal d’exotisme et de sensationnel. « Oui, mon gars ! » Un passant signale un attroupement qui vient de se former au coin de la 45e rue. Bousculade. Les badauds se dirigent vers l’endroit où quelque chose se passe… Au milieu de la foule, un jeune Noir de 24 ans, dont l’allure est celle d’un professeur de collège, s’adresse à un ouvrier blanc : « — Well ! bon ! tu veux comprendre, eh bien, tu comprendras… Cela n’a rien d’incompréhensible. C’est très clair. Il suffit simplement de ne plus écouter cette sale radio, cette sale télévision et de ne plus lire ces sales journaux qui, depuis bientôt deux siècles, vous racontent des histoires fausses. Ils vous cachent notre vraie histoire, celle qui est cause qu’aujourd’hui toi et moi, vous et nous, sommes dans de sales draps, enlisés dans le lit du racisme, du capitalisme et de l’impérialisme. Ce lit sur lequel nous sommes couchés comme des cadavres, nous devons le casser ; ces draps dans lesquels nous sommes enveloppés comme dans un linceul, nous devons les mettre en pièces. Oui ! Tout dans ce pays sent le cadavre, le meurtre. Tel est le prix de la liberté du peuple noir et, par conséquent, celle du peuple blanc. — Je suis totalement d’accord avec les revendications des Noirs qui veulent du travail, des logements et l’instruction. Je suis d’accord avec vous et, crois-moi, il y a de plus en plus de Blancs qui commencent à réaliser comme vous que l’Amérique est devenue Babylone. Il y a quelque chose qui ne va plus, qui ne va plus du tout, ça, je le sais très bien et tout le monde ici le sait. Well, mais ce que

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je ne comprends pas, c’est quand vous refusez de travailler à l’intérieur des syndicats pour changer cette situation. Je ne comprends pas que vous continuiez à nous traiter de racistes, à traiter tout le monde de raciste. Je crois qu’ici, en Amérique, et particulièrement dans le Nord, c’est l’exploitation économique qui existe, et non le racisme. C’est le fait que cette gigantesque richesse est détenue par une poignée de trusts qui manipulent le pays et le peuple comme ils l’entendent. C’est contre cette force gigantesque de l’argent que nous devons combattre. — Écoute, frère, si je puis m’exprimer ainsi, les syndicats dont tu me parles ont depuis leur naissance collaboré avec le big business pour réduire la communauté noire à l’esclavage et à la mendicité. Quant au racisme, il est inséparable de l’exploitation et de la frustration dont la communauté noire a été et continue d’être la victime. Qui a bâti ce pays au prix du crime et du racisme ? Qui a exterminé les Indiens ? Qui a maintenu les Noirs sous le joug de l’esclavage pendant plus de trois siècles ? Quelle était l’attitude des Blancs pauvres, des ouvriers blancs quand on nous lynchait en masse dans le sud, quand on nous pendait ?… Te rappelles-tu d’Emmett Till, de Charles Parker, des Sammy Young, des Ruby Robinson, de Medgar Evers… ces milliers de crimes perpétrés par des racistes individuels qui, au lieu d’être punis, sont félicités et même récompensés ? Ici, dans le nord, que font les honorables syndicats blancs quand on nous parque dans les ghettos, quand, pour un rien, on nous expédie ces régiments de pigs (flics), quand on nous refuse du travail, quand on assassine et cherche à mener à la chaise électrique les hommes les plus intelligents et les plus capables de notre communauté ?… Je cite : Malcolm X, Luther King, Rap Brown, Bobby Seale, Huey Newton, Eldridge Cleaver… … Oui, mon gars, je sais que tous ces forfaits commencent à troubler le sommeil et la conscience de l’Américain moyen, mais il vous faudra choisir entre la cause de la communauté noire, qui est une juste cause, et la cause des pigs, qui est une cause injuste, condamnée à long terme. »

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Ni Nixon ni les flics Le débat est animé ; il y a autant de Blancs que de Noirs, de Portoricains et de Mexicains. La foule écoute, attentive. Elle semble prendre plaisir à cette discussion spontanée et ouverte où sont enfin exclus les « ténors de la politique officielle ». Un Blanc d’une cinquantaine d’années, monsieur très distingué, un libéral certainement, se fraye un chemin et face au militant noir se présente : « Je suis de Chicago comme vous, je suis de ceux des Blancs qui, avant même que vous naissiez, avaient prévu ce qui arrive aujourd’hui ; et nous n’avons jamais cessé de combattre pour alerter les dirigeants de ce pays. Notre combat fut dur, difficile… Avez-vous fait le compte des libéraux blancs qui ont perdu leur poste, leur avancement à cause du soutien qu’ils ont apporté à la cause noire ? Avez-vous fait le compte de ceux d’entre nous qui ont dû plier bagage, quitter leur région natale sous la pression des extrémistes blancs ?… Eh bien, je fais partie de ceux-là. Alors, je vous demande, allez-vous avec votre Révolution totale foutre en l’air le travail accompli par deux générations d’Américains blancs et noirs ? Le problème de l’Amérique n’est pas une révolution totale de structure économique, mais une révolution sociale, progressive. Prenons un exemple : dans chaque grande banque, en Amérique, il y a des Noirs non pas comme domestiques, mais comme employés et cadres avec des responsabilités. Il s’agit de combattre pour augmenter le nombre actuel des Noirs éduqués, des Noirs intégrés. » Un groupe de jeunes hippies (blancs) s’esclaffe… et donne la riposte au libéral quinquagénaire : « Croyez-vous, Monsieur, que la proportion de vos Noirs employés et cadres dans les banques US soit égale à l’effectif des Noirs américains enrôlés dans la guerre du Vietnam ? » Un autre hippie : « c’est une stupidité de croire encore que Nixon peut apporter une solution, si minime soit-elle. Il est évident maintenant qu’aucun progressiste au pouvoir ou dirigeant n’a survécu aux États-Unis : voyez le président Kennedy, voyez Robert Kennedy… Voyez le dernier coup fourré à Edward Kennedy… Voyez Luther King… Il ne reste plus ici que deux

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possibilités : ou la révolution, ou l’exil. » Avant que le libéral n’ait le temps de répondre, une jeune gauchiste d’origine suédoise bondit, telle une amazone : « Monsieur, vous a-t-on jamais dit que vous étiez le réel prototype du libéral américain, c’est-à-dire l’ami des Noirs, des Églises et des banques en même temps ! Eh bien, je vous le dis : vous et votre espèce avez été durant toute l’histoire sanglante de l’Amérique la bonne conscience puritaine humaniste qui a empêché ce peuple de voir clair. Votre rôle est à jamais terminé. Vous n’êtes plus qu’un cadavre politique. Laissez donc les Noirs faire leur révolution !… » L’histoire en plein air Le débat auquel je viens d’assister me convainc mieux que les articles du Times ou de Newsweek que quelque chose de très important se passe aux États-Unis. Les Noirs, hier silencieux, passent à l’offensive avec des arguments irréfutables qui empruntent leur rigueur à l’Histoire, une histoire de plus en plus connue, maîtrisée dans sa dialectique. Leurs interlocuteurs blancs, qu’ils soient réactionnaires racistes, libéraux ou révolutionnaires, ne peuvent plus rester indifférents ou afficher un air narquois devant des accusations incisives qui ébranlent l’édifice de l’histoire officielle de l’Amérique. Je me dirige vers un autre quartier, en quête d’un autre pouls de l’Amérique en fièvre… Il est trois heures du matin, j’aperçois à nouveau un attroupement et demande au chauffeur de taxi de m’arrêter. « Il n’y a rien d’étonnant, me dit-il, c’est l’été. » Il est vrai que l’été américain nous a déjà donné, et à plusieurs reprises, le spectacle d’émeutes urbaines ; maintenant, un autre aspect s’y développe : la discussion politique et la confrontation des arguments politiques entre les différentes communautés raciales. Le débat se présente comme tout à l’heure, mais il se situe à un autre niveau : un groupe de jeunes Noirs développe devant une foule l’historique de la lutte révolutionnaire afro-américaine comme partie intégrante de la lutte de libération des trois continents et, par conséquent, de la révolution mondiale.

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Fausses solutions Les jeunes orateurs noirs retracent les principaux jalons de l’itinéraire du nationalisme noir : 1916 : le mouvement Garvey 4, qui va s’efforcer de canaliser l’afflux des Noirs du Sud vers le Nord. Les jeunes Noirs commentent le programme de Marcus Garvey, soulignant qu’il reposait tout entier sur une seule thèse : le Noir ne recevra jamais justice dans ce pays de l’homme blanc, et l’unique solution est et sera la création d’une puissance économique noire contrôlée par le peuple noir. 1929 : le mouvement des Black Muslims, créé par Wallace Fard et Elijah Muhammad. Mouvement nationaliste et religieux. Il va dénoncer le christianisme comme idéologie esclavagiste. 1963-1964 : le mouvement afro-américain de Malcolm X. L’irruption de Malcolm X sur la scène politique va donner une dimension nouvelle à la révolution noire aux USA : l’organisation de l’autodéfense et la préparation idéologique du peuple noir par la conquête de la confiance en ses propres forces, en sa dignité. Où en est actuellement le mouvement de lutte des Afro-Américains ? Quelles sont leurs perspectives ? Ce qui est nouveau aux États-Unis, c’est que le peuple noir a maintenant perdu toutes ses illusions sur le pouvoir américain. Telle est la donnée principale de la situation, qui marque un changement radical, après de longues années de luttes et de souffrances. Une brève rétrospective du mouvement montre, en effet, que, jusqu’à ces dernières années, le peuple noir a souvent lutté pour des objectifs illusoires. Depuis le début du siècle, deux voies principales caractérisaient les mouvements de lutte ou de résistance. Un de ces deux courants faisait confiance au pouvoir américain pour qu’il accorde peu à peu satisfaction aux revendications des
4. Marcus Garvey, né à la Jamaïque en 1885, fut l’un des plus grands nationalistes noirs. C’est lui qui, au début du xxe siècle, lança le mot d’ordre historique : « L’Afrique aux Africains ! » Il organisa le peuple afro-américain dans un vaste mouvement. À l’instigation des États-Unis et de l’Angleterre – qui redoutaient les effets de sa propagande en Afrique –, il fut arrêté et condamné par un tribunal américain en 1925. Il mourut en exil à Londres en 1940.

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masses noires. Son but était de permettre aux Noirs leur intégration dans la société américaine. Ce courant, largement suivi à ses débuts et jusqu’après la Seconde Guerre mondiale, perdit peu à peu son audience. Soutenu par les libéraux blancs, ce courant intégrationniste incarnait pour le pouvoir raciste la forme la moins dangereuse de la protestation des Noirs. L’autre courant, né aussi au début du siècle, ne plaçait au contraire aucune illusion dans le gouvernement américain. Il élabora et tenta d’appliquer une idéologie propre, autonome : le nationaliste noir, qui prit d’abord la forme du séparatisme (c’est-à-dire la volonté de rompre avec le pouvoir et la société racistes). Les militants et dirigeants de ce courant furent durement réprimés (Marcus Garvey, voilà quarante ans). Après la Seconde Guerre mondiale, le courant nationaliste sera débordé sur sa gauche. C’est Malcolm X qui va « déverrouiller » les perspectives trop étroites des Black Muslims. Avec une vision claire de la situation, Malcolm repousse toutes les fausses solutions et les solutions partielles dans lesquelles s’étaient englués jusqu’alors tous les mouvements noirs. Sauvage répression De plus, Malcolm X va mettre l’accent sur le développement des luttes de libération nationale dans le monde, ce qui lui fera définir le rôle du peuple noir aux États-Unis comme l’avant-garde de la lutte aux ÉtatsUnis, et comme le détachement avancé de la révolution mondiale aux États-Unis même. Cette dimension nouvelle, apportée par Malcolm X, va bouleverser tous les stratagèmes du département d’État américain, qui voit dans les idées de Malcolm X une menace mortelle qui risque de miner la cohésion de la société américaine, obligeant l’impérialisme US à faire face à la fois à l’extérieur et à l’intérieur à des forces de même inspiration. D’un point de vue opérationnel, Malcolm X chercha à rétablir le lien naturel entre les Afro-Américains et les Africains, persuadé que les nouveaux États africains ne pouvaient manquer d’apporter une base d’appui à la révolution afro-américaine. Ce néopanafricanisme faisait peur aux dirigeants américains. Le temps ne

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sera pas donné à Malcolm d’explorer cette voie. Le 21 février 1965 – jour anniversaire de la journée anticolonialiste dans le monde –, Malcolm X est assassiné, en plein cœur de Harlem, pendant qu’il s’adressait à des milliers de militants. Toute la communauté noire américaine est en deuil. La colère des masses gronde, les ghettos bougent : Los Angeles, Harlem sont mis en état de siège… Durant l’été 1966, plus de trente villes américaines sont à feu et à sang. La conscience du peuple s’élève, de nouveaux leaders émergent… Les étudiants du SNCC 5 écartent l’influence des libéraux blancs de la direction des organisations et accélèrent l’encadrement et la formation des masses dans les zones rurales du Sud. La « marche Meredith » dans le Mississipi exprime l’ampleur du mouvement de protestation et de résistance. C’est au cours de cette marche qu’un mot d’ordre nouveau, le Pouvoir noir, fait son apparition. Comme le SNCC, organisation non-violente, d’autres mouvements pacifistes et intégrationnistes vont à leur tour effectuer des progrès spectaculaires, radicalisant leurs formes de lutte. C’est en particulier le cas du mouvement dirigé par Martin Luther King – le SCLC 6. De la nonviolence érigée en idéologie, Luther King passe à la résistance active en organisant des manifestations de chômeurs, d’éboueurs, et en prenant des positions radicales contre la guerre du Vietnam. À nouveau, les tenants du pouvoir de Wall Street prennent peur. Au printemps 1968, Luther King est assassiné. Dès lors, les masses noires perdent définitivement l’espoir dans une solution pacifique du problème noir aux États-Unis. La communauté blanche est consternée et commence à réaliser la nature réactionnaire et dangereuse du pouvoir américain. C’est à partir de là que le Black Panther Party accélère l’encadrement et l’organisation de la communauté noire des ghettos urbains en groupes d’autodéfense armés : il s’impose de plus en plus comme le parti d’avant-garde de la révolution aux États-Unis.
5. Student Non-Violent Coordination Committee (SNCC). Prononcer : « Snick ». 6. Southern Christian Leadership Conference.

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Pour cette raison, ce jeune parti est la cible d’une violente offensive généralisée du pouvoir. Plus de trente dirigeants du BPP ont déjà été assassinés au cours de fusillades opérées par la police locale et le FBI. Assassinats nocturnes, arrestations arbitraires… tous les moyens sont mis en œuvre pour décimer, étouffer dans l’œuf les espoirs de la révolution aux États-Unis. Face à la sauvagerie des attaques criminelles qu’il subit, le Black Panther Party ne cesse d’expliquer que la lutte des Afro-Américains compte et est en droit de compter sur le soutien des progressistes du monde entier. Solidarité internationale Aujourd’hui encore, plusieurs militants, dont les fondateurs du parti, Huey Newton, Bobby Seale, sont passibles de la chaise électrique ; si le gouvernement américain recule encore et hésite, c’est uniquement à cause des puissantes manifestations de masse organisées aux ÉtatsUnis en faveur de la libération de Bobby Seale, de Huey Newton et d’Angela Davis. Telles sont les grandes lignes du développement de la lutte des Noirs américains durant ces dernières années. Quant à l’avenir, d’aucuns s’efforcent de spéculer sur les perspectives de telle ou telle organisation d’avant-garde, faisant des pronostics radieux pour telle organisation, condamnant telle autre… et vice versa. Ces pronostics au ton prophétique n’ont aucun intérêt parce qu’ils font fi du principal, de l’essentiel : la conscience nouvelle de la communauté. Ce qui est important et qu’il faut savoir, c’est qu’aujourd’hui la conscience culturelle et politique de millions de Noirs américains a franchi une nouvelle étape, un point décisif de non-retour. Désormais, la communauté noire tire sa force d’elle-même ; après avoir été longtemps influencée par des idées qui lui étaient étrangères, elle a maintenant ses propres leaders et penseurs 7, dont l’expérience, de l’école du ghetto à l’école
7. Ces leaders et penseurs sont Marcus Garvey, Franklin Frazier, Malcolm X, Robert Williams, James Boggs, LeRoi Jones, Stokely Carmichael, James Forman, Eldridge Cleaver, Huey Newton, Bobby Seale, pour ne citer que les plus connus à l’étranger.

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des prisons, a fait des théoriciens et des organisateurs capables, résolus et de renommée internationale. Forts de cette ressource, les jeunes Afro-Américains s’inspirent dans leur réflexion et dans leur action de leurs propres penseurs : ils ont cessé de faire appel à « l’extérieur ». La communauté noire, en récupérant la puissance intellectuelle de ses enfants, de ses étudiants, a par là même brisé définitivement le carcan de la dépossession culturelle qui stoppait son développement. C’est ce qu’analyse Eldridge Cleaver dans son étude sur l’idéologie du Black Panther Party. « … Nous savons que nous devons compter sur nos propres cerveaux pour résoudre les problèmes idéologiques qui nous sont propres. »Voilà trop longtemps que le peuple noir s’en remet aux analyses et aux perspectives idéologiques des autres. Désormais, notre lutte en est arrivée à un point où ce serait vraiment un suicide pour nous de nous cantonner dans cette position de dépendance. Personne au monde n’est dans une situation identique à la nôtre ; et personne d’autre que nous-mêmes ne pourra nous tirer de là (…). Si nous devons mourir pour des idées, que ce soit au moins pour les nôtres… » Aujourd’hui, les mots d’ordre autour desquels s’articule la détermination des militants noirs et blancs aux USA sont : « Libérez Huey Newton ! Libérez Bobby Seale ! » La jeunesse et les intellectuels militants des pays européens, de la Suède, de la Hollande, de la France notamment, ont donné un large écho à cet appel des Noirs américains en organisant, durant toute l’année 1969, des séries de meetings et de réunions d’information en faveur de la lutte acharnée que poursuit dans des conditions difficiles le Black Panther Party. Ainsi s’est concrétisée la solidarité agissante et fraternelle des militants européens et des révolutionnaires noirs américains. À l’adresse de l’Afrique, de la jeunesse universitaire africaine, les militants noirs américains ne cessent de tendre une main fraternelle. Mais les obstacles sont nombreux : les intellectuels africains étant moins portés à l’ouverture, moins affranchis que leurs homologues européens parce que enfermés dans le ghetto du nationalisme des indépendances.

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Plus que jamais l’établissement d’un pont s’impose entre les Africains et les Afro-Américains afin de renforcer le courant de solidarité internationale qui aujourd’hui se développe… sans la contribution de la jeunesse africaine.

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Texte intégral, Jeune Afrique, 27 mai 1972, n° 594

hitler au vietnam
L’escalade de souffrances auxquelles sont soumises les millions de familles vietnamiennes connaît aujourd’hui un degré jamais atteint. C’est pourquoi le ministre des Affaires étrangères de la RDVN vient à juste titre d’accuser le « président des États-Unis d’être plus barbare que les fascistes hitlériens ». D’aucuns considèrent cette affirmation avec une approbation teintée de scepticisme – oser comparer Nixon à Hitler paraît à beaucoup abusif. Pourquoi les horreurs d’aujourd’hui ne soulèvent-elles pas la réprobation d’hier ? Au moment même où l’escalade de la folie atteint un niveau sans précédent, la solidarité en faveur du peuple vietnamien est presque inexistante, contrairement à ce qu’elle était au début de l’escalade voici sept ans. Ce paradoxe amène à s’interroger : – La sympathie pour la résistance du peuple vietnamien n’était-elle pas fonction d’une vogue?… Les faits : en 1965, sous Johnson, aux temps des premiers bombardements sur le NordVietnam, un peu partout dans le monde, les ambassades américaines devaient faire face à de puissantes manifestations. L’impulsion de ce grand mouvement de solidarité internationale va isoler l’Amérique. Ébranlé, Johnson recule. Octobre 1968 : il est contraint d’arrêter les raids contre le Nord Vietnam… Usé, il cède la place à Nixon en 1969. Avec Nixon, c’est l’avènement d’une nouvelle stratégie, la plus perfide. Ici, le cerveau sera mis au service de la force ; le pouvoir, pour atteindre son objectif – désarmer l’opinion publique tout en accélérant la guerre – s’entoure d’intellectuels rompus aux techniques de l’action psychologique à grande échelle. Il en résulte : A) Sur le plan strictement vietnamien : le plan Nixon de vietnamisation. Il consiste à faire combattre les Asiatiques par les Asiatiques

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– en clair : « Changer les couleurs des cadavres en les uniformisant ». B) Sur le plan européen, une offensive idéologique à caractère culturel en direction de la jeunesse et de l’intelligentsia des démocraties libérales… Or, si le plan de vietnamisation n’a pas pu venir à bout d’un peuple résolu à défendre son indépendance, par contre le grand mouvement de solidarité a été étiolé par cette offensive. De quoi s’agit-il, en fait ? Du déferlement d’une quantité et d’une variété de produits culturels nouveaux, présentés comme l’expression d’une civilisation nouvelle mais en rupture complète avec le courant historique. C’est la nouvelle idéologie : l’idéologie de la société de consommation… sexualité, psychanalyse, drogue… propagée par la littérature, le théâtre et le cinéma ; cette idéologie de l’absurde et de l’impuissance se propage en empruntant divers thèmes : l’humain unidimensionnel, la conscience de soi, ni Marx ni Jésus, marxisme et sexualité… Jésus superstar. Par l’action conjuguée – et acceptée car indolore – de cette sous-culture made in USA, la conscience collective s’est écartelée pour se détacher de tout lien collectif, de l’humanisme. C’est l’anesthésie collective. D’où la disparition subite des comités vietnamiens qui, en Europe, se comptaient par milliers jusqu’en 1968. Le vide culturel ainsi créé aura pour conséquence la prolifération des groupuscules « gauchistes », l’atomisation des forces d’opposition. Mais comment l’Amérique est-elle arrivée à geler à ce point l’opinion publique internationale ? Revenons en arrière : en Europe, la disparition du général de Gaulle, principal obstacle à l’hégémonie américaine, coïncide avec la pénétration en force de la politique de consommation sous toutes ses formes. Depuis lors, en France, aucune politique officielle d’opposition aux États-Unis n’a été mise en avant, au contraire. Par voie de conséquence, dans les pays africains encore liés et dépendants de l’Europe, la propagande américaine a trouvé un terrain d’accueil plus favorable. Simultanément, la disparition de Nasser, guide du monde arabe, marque le recul du mouvement anti-américain dans les pays arabes.

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Quand on sait que le pape, les associations à vocation humaniste, telles que « les Droits de l’Homme », se réfugient dans un silence glacial… on peut se demander si, explicitement ou implicitement, l’Europe n’a pas choisi d’être aux côtés des États-Unis dans l’affrontement entre les pays riches et les pays pauvres. Il devient alors clair que ce que l’on a appelé en Occident la victoire des forces de liberté sur le fascisme hitlérien ne fut en réalité qu’une remise en ordre intérieure, mais en tout cas un leurre pour les peuples du tiers-monde. En fait, la victoire des forces dites de liberté n’a pas du tout enrayé la marche du fascisme dans le tiers-monde. Mieux, ces prétendues forces de liberté sont devenues les meilleurs héritiers du fascisme hitlérien en imposant à l’échelle mondiale un génocide avec des moyens et à des dimensions sans précédent. Si la victoire du peuple vietnamien ne fait aucun doute, il est une vérité non moins évidente, c’est que demain les peuples africains devront à leur tour payer le prix. La meilleure manière de s’y préparer est d’apporter sans tarder leur solidarité au peuple vietnamien.

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Texte intégral, Jeune Afrique, 5 août 1972, n° 604

vietnam : l’horreur quotidienne
Que chaque individu prenne parti contre ce double génocide qui n’est plus un problème « politique » mais un problème humain. De quoi s’agit-il ? Du Vietnam encore une fois. Assez de discours ! Quelques données : – Dans le sud : 220 000 tonnes de bombes en quatre-vingts jours, larguées par les forces américaines, soit en moyenne près de deux tonnes de bombes par minutes ; – Dans le nord : 80 000 bombes en trois mois, chargées chacune d’une tonne d’explosifs ; – 26 millions de cratères creusés par des bombes, soit, en termes épidémiques, 26 millions de nids pullulant de moustiques porteurs de malaria. Encore signés Nixon ; – Les digues bombardées chaque jour menacent de se rompre, engloutissant les ressources et la vie de millions de paysans vietnamiens. Voilà quelques chiffres : ils ne résument qu’un aspect de l’assassinat infligé au peuple vietnamien : assassinat inscrit au menu quotidien par le système politique le plus dément de l’histoire humaine. Son nom est synonyme de terreur. C’est le capitalisme américain – le modèle qu’on nous présente –, où la puissance démesurée est proportionnelle à une décadence sans limites. Ici, la science est au service du crime. Ces chiffres, ces faits sont aujourd’hui connus, publiés, lus. Un autre élément complémentaire : l’intensification au Vietnam d’une forme de guerre spéciale. Elle a pour nom la guerre chimique. Le caractère absolu de sa capacité de destruction a été dénoncé et condamné depuis longtemps par les grandes puissances, elles-mêmes, notamment dans la Convention de Genève en 1925. À cette époque, tous les États européens, malgré leurs divergences qu’ils savaient les

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mener inexorablement vers cette seule issue qu’est la guerre, avaient pourtant unanimement pris la précaution de rejeter, mieux, de proscrire le recours aux armes chimiques et toxiques. En effet, l’utilisation de ce type d’armes non seulement provoque une destruction totale, mais engendre des conséquences incontrôlables et illimitées qui – de ce fait – annulent et rendent caducs les objectifs même de la guerre, à savoir, annexion de territoires, accaparement ou contrôle des ressources, vassalisation politique de l’adversaire. En clair, les effets consécutifs à la guerre chimique, tant sur l’atmosphère, sur le milieu naturel, que sur les espèces humaines, animales et végétales, en se faisant sentir bien après la guerre, se retourneraient inévitablement sur les conquérants eux-mêmes. Ces effets, qui menacent le développement de la vie humaine et de toute vie, vont à l’encontre des objectifs initiaux qui motivent toute guerre de conquête ou de domination. En un mot, le recours à ce type d’armes place la guerre à un autre niveau : ce n’est plus (ou plus seulement) le gain, l’appropriation, la conquête. L’objectif ici est contraire à celui que vise toute guerre. Il n’est donc plus ni politique ni économique. Il s’agit d’autre chose. Dont la gravité est sans nom, tellement grave que la langue des hommes ne lui a pas encore trouvé un nom. C’est justement pourquoi, à de nombreuses reprises, les puissances européennes, depuis la fin du xxe siècle (depuis le développement de la chimie) ont banni le recours aux armes chimiques : 1868 : Manifeste de Saint-Pétersbourg. 1899 : Convention de La Haye. 1907 : Nouvelle Convention de La Haye. 1919 : Traité de Versailles. 1922 : Traité de Washington. 1925 : Convention de Genève. 1930 : Convention du désarmement. … jusqu’à récemment, en 1969, dans un rapport d’une commission d’experts des Nations unies. C’est justement pourquoi le président des États-Unis, Roosevelt, déclara en 1943 : « Je ne peux pas croire qu’une nation, y compris nos

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ennemis actuels (il s’agissait alors des nazis), puisse vouloir employer une arme aussi horrible et inhumaine. L’emploi de telles armes est défendu par l’humanité civilisée. » Il s’agissait alors, entre « pairs » de s’entendre sur certaines lois de la guerre. Dans deux cas seulement, cette loi a été enfreinte : – en 1936 : les responsables de l’Italie fasciste anéantissent en quatre jours à l’ypérite (gaz asphyxiant) le corps d’élite de l’armée éthiopienne, à Makale ; – en 1941, les Japonais vont introduire des produits chimiques dans les obus utilisés contre les troupes chinoises. Deux infractions seulement : toutes deux visaient des peuples pauvres, refusant l’asservissement. Au Vietnam, actuellement, il s’agit aussi d’un peuple pauvre, résolu à maintenir son droit à la vie et à ne plus se dessaisir de l’initiative de son destin… à l’indépendance. Une seule différence : il ne s’agit plus ici d’un emploi localisé, mais du déversement généralisé de produits toxiques. Toute surface vivante, tout ce qui soutient la vie, jusqu’à la vie même est une cible : arrosage de gaz chimiques sur les récoltes, les forêts, sur la terre… Résultats : dans ce pays essentiellement agricole, 44% des surfaces cultivables sont inutilisables, condamnées ; le sol, bouleversé dans sa substance même, se transforme en latérite, impropre à toute culture. Les forêts, qui constituent une des principales ressources domestiques et industrielles (charbon de bois, fibres textiles… ), seront improductives pendant trente ans. Cela, sur le plan des ressources qui se trouvent dans l’environnement ; il s’agit là de la destruction systématique du milieu naturel des populations. L’autre plan, la population, l’homme. Là aussi, mais avec des conséquences beaucoup plus dramatiques, la guerre chimique poursuit le double but de tuer dans le présent, de tuer dans le futur. Le génocide par la guerre chimique ne consiste pas seulement à frapper d’atrophie la population présente, mais aussi de frapper de mutilation sa descendance. Or il s’agit de mutilations imparables, sans remède. De plus, sans limites perceptibles. Quelques exemples : – Sur les Vietnamiens qui vivent, on relève des milliers de cas de

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personnes frappées d’asthénie, de baisse de la vie, de neurasthénie profonde… lésions oculaires, névrites, cataractes ; pire : impuissance sexuelle, troubles de la menstruation chez les femmes ; – Sur les petits Vietnamiens à peine nés ou à naître : des milliers d’enfants mort-nés, des milliers d’enfants malformés, anormaux (microcéphalie ou tête anormalement petite ; macrocéphalie ou tête anormalement grosse, membres déformés, mains avec plus de cinq doigts…, paralysie du système nerveux, perte du sens de la direction et de l’équilibre… ). Des enfants, nés depuis l’épandage de produits toxiques, présentent des anomalies telles que respiration bruyante, bouche entrouverte, langue saillante hors de la bouche (tous signes qui rappellent ceux des enfants anormaux ou débiles). Les chercheurs et médecins qui ont étudié ces cas concluent à la multiplication d’aberrations chromosomiques dans des proportions graves, par exemple : telle anomalie qui, dans des conditions normales, survient une fois sur 700 ou 1 000 naissances, touche au Vietnam, dans les régions arrosées de produits chimiques, deux naissances sur quatre. Ces chercheurs vietnamiens concluent : « Quel sera l’avenir d’une population confrontée à des bouleversements écologiques qui n’épargnent même pas – tout comme la guerre atomique – le patrimoine chromosomique humain ? Le cancer, en particulier les leucémies, et les monstruosités humaines seront certainement les dangers les plus graves. » Telle est la question posée par un peuple paysan qui n’exige qu’une chose : le droit de survivre et de vivre dans la fidélité et l’amour de ses propres valeurs. Les mêmes chercheurs ajoutent : « À l’heure actuelle, par l’altération de leurs chromosomes, il existe deux populations qui semblent partager le même sort tragique : la population survivante d’Hiroshima et de Nagasaki et les victimes de la guerre chimique du Sud Vietnam. » Tels sont les faits qui concrétisent ce que tout le monde connaît et qu’on appelle « la guerre du Vietnam ».

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Pourtant, malgré la gravité des questions qu’elle pose à l’Humanité entière, l’opinion publique internationale s’en est dessaisie, tout au moins dans son aspect fondamental. Ceux qui sont informés et, par voie de conséquence, sont à même d’exercer une pression, semblent avoir accepté la folie du monstre qui s’acharne à défigurer la vie et à la transformer à son image. C’est là la tragédie. Tout se passe aujourd’hui comme si la guerre du Vietnam faisait partie d’un décor quotidien. Une affaire d’habitude, à la limite un spectacle. De la même façon que les clochards font partie du décor parisien ou des grandes cités. Ce qui est en jeu – le fond du problème – n’est plus perçu. Il s’est évaporé, déplacé telle une nuée. Même ceux qui condamnent la guerre en ont perdu le fil qui conduit à en saisir la signification profonde, son sens réel : à savoir, que cette guerre a pour enjeu deux conceptions de l’homme et de la vie radicalement contraires, celle d’un monstre d’une part, celle des hommes d’autre part. L’insupportable est que la guerre est abordée comme un fait établi, un accident inévitable mais supportable. Comment peut-il en être autrement lorsque l’on sait que les états-majors politiques et les organes d’information ont conçu à l’intention de l’opinion – qui cherche à savoir – des discours ou une littérature décharnée dont le caractère stérile et incolore contribue à débrancher l’information de la réalité la plus profonde. La transformation de l’information en discours « politique » a donné comme résultat la dévitalisation de la sensibilité, cette faculté humaine créatrice d’un lien immédiat de solidarité entre les membres de l’espèce humaine. Ainsi s’explique la passivité inquiétante de l’opinion, d’une opinion qui sait, mais qui n’a pas saisi encore ce que signifie cette chose simple, essentielle : le droit de vivre. Au Vietnam, beaucoup d’hommes meurent atrocement, beaucoup d’enfants naissent handicapés, mutilés dans leur chair et leur esprit – sans espoir. Ceux qui ont échappé à la mort résistent farouchement, humainement, pour sauver leur vie. C’est là l’espoir impérieux qui, à plus d’un titre, mérite d’être soutenu, défendu. Pour ce faire, il ne s’agit plus d’abandonner le sort

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de ce conflit décisif aux grandes puissances, mais que chaque individu, parce que concerné, se pose des questions et prenne parti contre ce double génocide qui n’est plus un problème « politique », mais un problème humain.

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Appel, Jeune Afrique, 18 novembre 1972, n° 619

vietnam : le tiers-monde intervient
Après trente ans d’une guerre imposée au peuple vietnamien, les conditions de la paix sont fixées. Avant de prendre fin, la guerre, qui a accumulé les destructions, a aussi rempli les prisons. Les détenus politiques au Sud Vietnam se comptent par dizaines de milliers. Au moment même où les accords américano-vietnamiens prévoient l’ouverture des prisons et la restauration, pour la première fois, d’une vie politique normale, la vie de ces prisonniers est en danger. À Saigon, des extrémistes aux abois, le général Thieu et ses forces de répression, ont mis au point un plan d’extermination de milliers de patriotes emprisonnés – intellectuels, libéraux, bouddhistes, catholiques. En exterminant ces patriotes, le général Thieu priverait l’une des composantes essentielles du peuple vietnamien de ses meilleurs cadres, l’empêchant de contribuer à la réconciliation des Vietnamiens et à la reconstruction de leur patrie. En cette minute ultime où se scelle le destin du Vietnam, également le destin de tous les peuples du tiers-monde opprimés, il est urgent que l’opinion publique internationale et, d’abord, celle du tiers-monde, pèse de tout son poids pour éviter la tragédie. Les signataires, qui viennent de tous les horizons du tiers-monde, inquiets du sort des prisonniers politiques au Sud Vietnam, appellent tous les peuples et tous les responsables politiques, intellectuels ou religieux du tiers-monde, à manifester leur volonté de les sauver1. Ils préconisent de multiplier partout les interventions auprès des autorités diplomatiques et consulaires américaines ou sud-vietnamiennes.

1. Les adhésions à cet appel sont reçues par Jean-Pierre Ndiaye, 25 bis, rue des Écoles, Paris 5e.

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Les signataires : Adonis, poète (Liban), Al Haidari Bouland, poète (Irak), Alonso Ojeda Luiz, journaliste (Colombie), Anis Sayegh, essayiste, rédacteur en chef journal Affaires palestiniennes (Palestine), Arraes Miguel, ancien gouverneur de Pernambuc (Brésil), Ayachi, journaliste (Maroc), Bably-Ly, médecin (Sénégal), Barrada Hamid, professeur (Maroc), Beji Caid Sebsi, avocat, ancien ministre, ancien ambassadeur à Paris (Tunisie), Belal Aziz, professeur (Maroc), Benjelloun Omar, avocat (Maroc), Ben Jelloun Tahar, écrivain (Maroc), Bernetel Paul, journaliste (Guyane), Boiteux Bayard, mathématicien, ancien secrétaire du Parti socialiste du Brésil (Brésil), Bouabid Abderrahim, dirigeant de l’UNFP (Maroc), Boucetta M’Hamed, ancien ministre (Maroc), Boughedir Ferid, cinéaste (Tunisie), Boumendjel Ahmed, ancien ministre (Algérie), Bourquia Alleslam, journaliste (Maroc), Buu-Diem, chirurgien-dentiste (Vietnam), Aimé, écrivain, député (Martinique), Conde Alpha, assistant Fac Droit Paris (Guinée), Dan Tokusaburo, secrétaire général Association Japon-Maghreb (Japon), Dang Van Ky, ingénieur civil des Ponts et chaussées (Vietnam), Danial Atef, président de société (Syrie), Darwish Mahmoud, poète (Palestine), De Carvalho Apolonio, dirigeant du Parti communiste du Brésil (Brésil), De Castro Josué, professeur à l’université de Paris (Brésil), Diagne Elisabeth, présidente des Femmes catholiques (Sénégal), Diagne Pathé, économiste (Sénégal), Diallo Siradiou, journaliste (Guinée), Diem Phung Thi, sculpteur (Vietnam), Diop Ahoune, directeur de Présence africaine (Sénégal), Diop Birago, écrivain (Sénégal), Diop Cheikh Anta, écrivain (Sénégal), Dibango Manu, musicien (Cameroun), Diouri Mohamed, ancien ministre (Maroc), Doura Mané, chorégraphe, directeur de ballet (Sénégal), Idriss Souhal, éditeur romancier (Liban), El Attar Saïd, ancien ministre (Yémen du Nord), El Azm J. Sadek, professeur université (Syrie), El Fassi Allal, président de l’Istiqlal (Maroc), El Fassi Omar, assistant (Maroc), Faye Safy, actrice (Sénégal), Founou Bernard, assistant Fac de Droit Alger (Cameroun), Giovanni Nikki, poète (États-Unis), Haloui Mohamed, avocat (Maroc), Iglesias Sergio, graveur (Uruguay), Jounblate Kamal, écrivain, président du Parti progressiste socialiste (Liban), Kabbani Nizar, poète (Syrie), Kadiri Aboubakar, dirigeant Istiqlal (Maroc), Kake Ibrahima, professeur agrégé université (Guinée), Keita Salif, footballeur (Mali), Khair Eddine Mohamed, écrivain (Maroc), Ki-Zerbo Joseph, professeur agrégé université, député (Haute-Volta), Kohn-Kagan Katia, artiste peintre (Équateur), Lakhdar Mohamed Hamina, cinéaste (Algérie), Le-Ba Dang, peintre (Vietnam), Le-Thanh Khoi, professeur (Vietnam), Lewis Ida, journaliste (États-Unis), Lyazghi Mohamed, avocat (Maroc), Makkattini Futhi, représentant de l’ African National Congress à Alger (Afrique du Sud), Manville Marcel, avocat (Martinique), Mekhloufi Rachid, footballeur (Algérie), Ndiaye Jean-Pierre, sociologue (Sénégal), Ndiaye Sey Doo, médecin psychiatre Paris (Sénégal), N’Dongo Sally, syndicaliste (Sénégal), Njo-Lea Eugène, footballeur (Cameroun), Ousmane Sembene, cinéaste (Sénégal), Perez-Seminario Juan, économiste (Équateur), Rachedi Ahmed, cinéaste (Algérie), Said Khalida, critique (Liban), Sayegh Samir, poète, critique d’art (Liban), Simone Nina, artiste (États-Unis), Sokoto, artiste, peintre (Afrique du Sud), Soliman Lotfallah, écrivain (Égypte), Soumare Yaya, syndicaliste (Sénégal), Sow Alpha, professeur langues orientales Paris (Guinée), Tambo Oliver, avocat (Afrique du Sud), Thystère Tchikaya, ministre de l’Enseignement professionnel (Congo), Touré Bachir, artiste (Sénégal), Touré Karamba, secr. gén. de l’Association culturelle des travailleurs africains en France (Mali), Twaini Nadia, poète (Liban), Wright André, haut fonctionnaire OUA (Niger), Yacine Kateb, écrivain (Algérie), Yata Ali, secr. gén. du Parti de la Libération et du Socialisme (Maroc), Yaya Diallo, sociologue (Mali).

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Vietnam

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Texte intégral, Jeune Afrique, 8 avril 1972, n° 587

sharpeville, si jamais je t’oublie
À Sharpeville, le 21 mars 1960, des centaines de combattants de la liberté, membres de l’African National Congress aux mains nues, fauchés par la mitraille, tombent et rendent l’âme sur leur propre sol. L’étau de la folie criminelle, telle une machine infernale, refuse de céder. Défié, le monstre sort ses griffes, encore prêt à bondir… Encerclés et tenus en joue par l’implacable armée de métal – une marée humaine – des milliers d’hommes, femmes, enfants et vieillards, couchés à même le sol, au coude à coude, le front contre la terre brûlante, mordent le sable ; pleins de terreur et de haine. Une mer de silence mêlée à l’odeur de poudre et de chair humaine submerge la ville. Sharpeville, dès cet instant, devient un autre Oradour, là où la liberté assassinée rôde comme un fantôme. Soudain, brutalement, de ces mêmes milliers de gorges pétrifiées roule un grondement de voix qui s’enfle comme le tonnerre. Le cri déchirant de la liberté a crevé la nuit et le brouillard du fascisme concentrationnaire du Pouvoir pâle. Pendant qu’une épaisse nuit s’acharne à recouvrir cette partie meurtrie de l’Afrique (le sud), un grand voile s’abat sur l’autre partie, enchaînée dans les festivités des « indépendances ». Nous sommes en 1960. Pour un temps, les peuples du continent sont désaccordés. Ici les hommes sont mis aux fers, là ils mordent au mirage des « indépendances ». Mais voilà que survient le grand changement, la fin des illusions ; l’époque où les peuples à genoux, tête courbée, poings serrés, le monde sur les épaules, disent : NON au pouvoir pâle, NON à l’esclavage. Pour les hommes libres, les maîtres, ceux qui ont un nom, le mot « esclavage » ne veut rien dire. Tout juste l’évocation confuse d’un système social ancien, enfoui quelque part dans le passé. Un mythe ! En Afrique du Sud, par contre, le mot n’évoque pas. Il fixe, désigne la vie volcanique à feu et à sang de l’esprit et du corps. Il fixe et dési-

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gne des milliers d’hommes quotidiennement broyés, terrassés ; des millions d’hommes qui, depuis la première aurore, n’ont plus revu le jour. Opaques, les nuits sont des siècles. Pour les vrais fils d’Afrique, ceux qui sont résolus à tourner le dos au déshonneur et à la trahison, Sharpeville ne peut pas être un mythe ; c’est une étape décisive de la longue marche du continent vers la liberté et la dignité ; c’est cette étincelle qui ne doit plus s’éteindre et dont le message doit être assumé par chaque Africain où qu’il se trouve et quels que soient ses moyens. Depuis lors, en 1960, il y a maintenant douze ans, l’étincelle de Sharpeville s’est rallumée dans plusieurs endroits. L’un après l’autre – 1961, 1962, 1963 – les peuples de Guinée-Bissau, d’Angola, du Mozambique ont pris les armes et déclenché la guerre populaire pour extirper le colonialisme portugais de cette terre d’Afrique. 1965 : nos frères afro-américains, en réponse à la violence fasciste, surgissent des ghettos et mettent 100 villes en flammes. 1972 : au Zimbabwe, le peuple descend dans la rue pour s’opposer à la législation de l’apartheid. Dans les métropoles capitalistes, une jeunesse farouchement éprise de justice, avec les travailleurs immigrés, dit non au pillage du tiers-monde. Explosions successives d’un même volcan jamais éteint. Tracé par le sang et le courage indomptable d’un cortège interminable de martyrs, le chemin de Sharpeville est maintenant clair. Il nous montre que l’espoir est dans la résistance. Toute autre voie est celle de la honte, du mensonge, de l’esclavage.

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