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Jean tardieu et la nouvelle radio

De
295 pages
Jean tardieu est bien connu du grand public pour son oeuvre poétique et théâtrale. On sait moins l'importance du travail qu'il a accompli à la radio et à la télévision. Son Club d'Essai a été à l'origine d'un nouveau programme (France Musique), mais aussi de nouveaux talents. Très vite, il s'est rendu compte qu'il était nécessaire de poser les fondations d'une science de la Communication. De Gaston Bachelard à Etienne Souriau, il a su faire venir les plus grands chercheurs et universitaires dans son Centre d'Etudes de Radio Télévision, qui est aujourd'hui devenu l'Institut National de l'Audiovisuel.
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Jean Tardieu et la nouvelle radio

Ouvrages du même auteur
Télédistribution, télévision communautaire, Rennes, Maison de la Culture, 1975. Des radios pour se parler (les radios locales en France) Paris, Documentation Française, 1985. L'Agora électronique, mémoire adressé à l'Académie des Arts, Sciences et Belles Lettres de Dijon, non édité. La Radio en lie de France, in Cahiers d'Histoire de la Radiodiffusion, n° 20, Paris, Août 1988 La Radio, l'entendre ou ['écouter, Dossiers de l'Audiovisuel n° 32, INA Documentation Française, Paris, Août 1990. Lire l'Audiovisuel, (étude bibliographique), Dossiers de l'Audiovisuel n° 42, INA Documentation Française, Paris, Mars Avril 1992. Les radios locales, Dossiers de l'Audiovisuel n° 63, INA Documentation Française, Paris, 1995. Dictionnaire de la Radio, 654 pages, près de 3000 entrées, Coédition INA-Presses Universitaires de Grenoble, 1998.

Robert PROT

Jean Tardieu et la nouvelle radio

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa

75005 Paris

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www.librairieharmattan.com Harmattan l @wanadoo.fr diffusion. harmattan @wanadoo.fr @L'Harmattan,2006 ISBN: 2-296-00336-2 EAN : 9782296003361

Ceci est l'histoire d'un moment de la Radiodiffusion en France, alors que le pays sortait de la guerre et de l'Occupation nazie et que, dans le même temps, il se produisait une extraordinaire floraison d'idées et de talents

dans tous les domaines de la vie culturelle.

La Radiodiffusion a en effet participé largement à ce mouvement et, en particulier, un petit service sans grands moyens, dirigé par un poète, Jean Tardieu.

La chambre d'écho

La Chambre d'Écho
Il fut un temps où les ondes furent confiées à des poètes. (Émile Noël, Les chemins de la connaissance, France Culture)

La chambre d'écho... Pour nous qui avions vingt ans et même moins dans ces années-là, la Radio nous apparaissait comme la caisse de résonance de toute l'activité de la planète, des heurs et malheurs des êtres humains. Or le Club d'Essai de la Radiodiffusion Française possédait, disait-on, la meilleure chambre d'écho de Paris, voire de France! Elle renvoyait avec une fidélité incomparable, une hautefidélité, les bruits, les sons, les paroles qu'on lui confiait, mieux que ne l'avait jamais fait la Nymphe antique. C'est vrai, les pages qui suivent sont empreintes de la nostalgie du témoin qui croit toujours qu'hier était un monde meilleur, que SA Radio était autre chose, tout de même, que celle d'aujourd'hui !... C'est ce qui le différenciera toujours de l'historien de métier. Vous avez dit objectivité? Allons, soyons sérieux ! Ultime raison du choix de ce sous-titre, l'existence d'une revue dont le numéro unique parut sous le même titre en 1947, édité par le même Club d'Essai. Nostalgie!... Il faudrait pouvoir retranscrire ce qu'a été l'ambiance de ces moments vécus dans l'ombre du poète, au 37 rue de l'Université, entre cour et jardin, dans un charmant petit hôtel particulier, retiré des bruits du quartier Saint Germain des Prés, dont cependant il faisait partie: Arthur Adamov et sa silhouette cassée s'avançant silencieusement dans le couloir qui menait au bureau de Jean Tardieu, suivi à quelques pas de Marthe Robert, son éternelle cigarette aux lèvres. Dehors, le poète Armand Robin s'efforçant de garer sa petite voiture dans la rue de l'Université et accourant vers nos studios, une épaisse liasse de papiers débordant de sa serviette, pour une émission sur le poète chinois Tou-Fou, dont il est le traducteur. Dans un des bureaux du deuxième étage, le compositeur Marius Constant distille son humour à froid, avec son petit accent délicieusement

roumain. Il Y a aussi ces moments d'humour où, tel un pas de deux, Jacques Dufilho et Jean Tardieu esquissent un dialogue impromptu sur n'importe quel sujet, pour notre seul plaisir. Ce sont de ces moments dont on dit "dommage qu'il n'y ait pas eu un micro"... L'année du centenaire de sa naissance, 2003, a vu fleurir livres, spectacles et expositions sur Jean Tardieu et son œuvre. Il est devenu Le Poète et maintenant on lit ses textes dans les écoles; on réédite ses œuvres; on joue son théâtre un peu partout en France, de la Bretagne au Béarn, à la Bourgogne ou à la Côte d'Azur en passant par le Théâtre du Rond Point à Paris, où une salle porte son nom, grâce à l'un des anciens directeurs de ce théâtre, Chérif Khaznadar. Sur Internet, une quarantaine de sites lui sont consacrés avec textes, photos et nombreuses citations. Ainsi, rien ne manque à sa gloire, mais curieusement semble oubliée une part importante de son œuvre, celle qu'il a menée à bien dans les studios de la Radiodiffusion Française pendant près de vingt-cinq ans. C'était au temps où les patrons de la Radio et ceux de la Télévision étaient des poètes, des écrivains, des cOlnpositeurs : Jean Tardieu bien sûr, mais aussi Paul Gilson, Henry Barraud, Albert Ollivier, Wladimir Porché, Agathe Mella, Marius Constant, Michel Philippot, Arno Charles - Brun, Henri Dutilleux et bien d'autres. Aujourd'hui encore, il faut constater l'importance de son œuvre radiophonique. Sans en faire une généralité, on constate que chaque fois que l'on parle de la création radiophonique des années 50-60, il Y a toujours un moment où l'on cite Jean Tardieu et le Clùb d'Essai de la Radiodiffusion Française; chaque fois que l'on évoque une carrière radiophonique qui s'est déroulée dans la seconde moitié du XXe siècle, il y a des chances pour que la personne en question ait franchi un jour ou l'autre le porche du 37 rue de l'Université. Jean Tardieu a pris la suite d'un Studio d'Essai déjà très innovant pour aboutir une dizaine d'années plus tard à un programme musical de haute qualité. Et durant ces années, il n'a cessé d'offiir le micro à de jeunes talents devenus par la suite producteurs ou réalisateurs panni les lneilleurs d'une radio et d'une télévision de grande culture. Un colloque organisé en 2001 par l'Université Paul Valéry de Montpellier, sur le thème des écrivains à la Radio, a montré l'actualité de l'action 12

d'un Jean Tardieu: le Club d'Essai de la Radiodiffusion Française, le Centre d'études de radio télévision, les Cahiers d'Études de Radio Télévision, le Congrès sur les aspects sociologiques de la Musique à la radio (à l'UNESCO en 1954), les séminaires de créateurs de radio et de télévision, la naissance du Programme spécial en Modulation de Fréquence sont quelques-unes des pierres vives qui jalonnent son parcours dans l'audiovisuel. Avec d'autres aujourd'hui disparus, j'ai vécu ces années entre 1946 et 1960 où/aire de la Radio (puis de la Télé) était souvent un plaisir, jamais une tâche répétitive et ennuyeuse, tout en essayant ce qu'on croyait de bonne foi être des formes nouvelles. Jean Tardieu était le berger de ce troupeau un peu turbulent, volontiers frondeur, traversé des crises que connaissent tous les groupes humains, surtout lorsqu'ils sont composés, comme c'était le cas, d'individualités fortes. Parce que nous serons toujours de moins en moins nombreux à avoir connu cette période-là, pour paraphraser Alphonse Allais, nous avons été quelques-uns à souhaiter rappeler dans les pages qui suivent l'importance des travaux radiophoniques et télévisuels de Jean Tardieu. C'est-à-dire en faisant appel aux rares survivants de cette époque, à leurs souvenirs personnels et aux textes déjà existants, notamment ces livraisons des Cahiers d'Histoire de la Radiodiffusion co-rédigées avec Roger Pradalié en 1996, les actes du colloque de l'Université de Montpellier, organisé par Pierre Marie Héron en 2001, le superbe travail d'Eliane Clancier, pour sa maîtrise d'Histoire en 2002, ou l'imposant volume des œuvres de l'écrivain rassemblées par Delphine Hautois, sous l'autorité de Jean Yves Debreuille et avec l'appui de sa fille, Alix Turolla Tardieu, recueil publié en 2003 dans la collection Quarto~chez Gallimard. Ici, il ne s'agit en aucun cas d'une étude critique des œuvres littéraires de Jean Tardieu, mais d'un témoignage sur l'importance de son action à la radio et aussi à la télévision. Il est complété par un certain nombre de documents à l'intention du lecteur soucieux de plus d'information. Cependant, on ne peut laisser croire que l'œuvre littéraire de Jean Tardieu était totalement découplée de sa tâche radiophonique. D'abord parce que sa fonction à la Radio était justement d'y faire régner la poésie et la musique sous toutes leurs formes. Jean Tardieu, au plus 13

fort de sa mission radiophonique, parlait et agissait comme le poète qu'il était. Ensuite parce qu'il a amené au micro la longue cohorte de tous ceux qui comptaient dans le Paris littéraire de l'époque et qui étaient ses amis, ce qui n'est pas un mince résultat. Le Club d'essai était un laboratoire pour les idées et pour les hommes, un creuset où furent fondues bon nombre de formules nouvelles. Jean Tardieu, poète, auteur déjà connu de l'écurie Gallimard, géographiquement toute proche, amenait à la fois sa culture, sa créativité, sa rigueur dans la recherche de la qualité mais aussi son sens de !'hwnoUf, sa connaissance des milieux artistiques et littéraires de l'époque et une affabilité pennanente qui tenait grandes ouvertes les portes de ce Club à tout ce que Paris et la France recelaient de talents désireux de s'impliquer dans une nouvelle radio. De Jean Cocteau à Philippe Soupault en passant par André Gide ou Roger Martin du Gard, sans oublier les compositeurs ou les plasticiens, le Tout Paris littéraire ou artistique connaissait la rue de l'Université. Mais surtout Jean Tardieu aimait s'entourer de visages nouveaux et jeunes. C'est à cette disposition naturelle que l'on doit l'infinie palette de talents suscités par lui. Le renouvellement perpétuel de l'antenne, même si son écoute était quelque peu confidentielle, était la clé du succès de ce vivier dans lequel ont puisé Paul Gilson et les directeurs des chaînes: Programme National, Programme Parisien, Paris Inter. On imagine quels sentiments contradictoires pouvait produire chez Jean Tardieu et sa petite équipe ce prélèvement à la fois consécration mais aussi amputation. La relève était vite assurée dans un Club d'essai proche du Quartier Latin et de Saint Gennain des Prés et qui ne désemplissait jamais. Si Jean Tardieu s'attristait, voire s'irritait, de devoir laisser partir quelqu'élément de sa petite troupe, du côté de celle-ci, le sentiment était différent. Je ne crois pas que nous ayons été comme anesthésiés par la douceur du cocon tardivien ; nous avions toujours l'espoir de voguer sur les ondes des grandes chaînes, voire de la télé, encore confidentielle. Comme la plupart d'entre nous, j'aimais cette vie très plaisante, mais dès que l'occasion m'en fût donnée, je suis parti vers l'avenir qu'on m'offrait. Car le Club d'Essai n'était et ne pouvait être que le lieu de nos premières armes. 14

Avec la création du Centre d'Études de Radio Télévision, à la compagnie des saltimbanques qui lui réjouissait le cœur, Jean Tardieu ajouta celle des universitaires et des chercheurs du CNRS, qui comblait son besoin de mieux connaître les ressorts de la communication radiophonique: la radio et l'auditeur, la radio et la société, la radio et la culture, la radio et les arts. La radio, mais aussi la télévision, qui était encore une rareté à l'époque.

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Portrait ou " l'étonnement

d'être au monde" " Dieu sait, pourtant, qu'il faut s'en méfier, du témoignage" Jean Lescure, Queneau mon ami, in Magazine littéraire, mars 1986

Qui était Jean Tardieu pour nous, gens de Radio, à la fin des années quarante? Certes, nous savions qu'il était un poète et qu'il était édité chez Gallimard, mais avions nous réellement conscience de ce que cela représentait? Oui, sans aucun doute, pour les Bastide, Polac, Dumayet, Peuchmaurd, Bisiaux ou Brenner, parce qu'ils étaient du sérail, de la Principauté des Lettres, comme le disait si joliment l'intitulé de rune de leurs émissions, mais j'en doute un peu pour les autres, dont je faisais partie. Cette remarque, je peux la faire aujourd'hui, où, pour le public, l'homme de radio a été presque complètement éclipsé par l'écrivain. Tous les commentateurs et les critiques s'accordent à trouver dans la biographie de Jean Tardieu les sources de son univers poétique et de son goût pour les arts et les lettres en général. Existe-t-il de semblables motivations en ce qui concerne sa carrière radiophonique? C'est à chacun d'en juger. Les éléments de ce qui va suivre ont été glanés à travers les travaux de plusieurs chercheurs et notamment ceux de Delphine Hautois qui a travaillé sur cette biographie en parfaite complicité avec la fille du poète, Alix Turolla- Tardieu, pour l'édition des œuvres de Jean Tardieu. Jean Tardieu est né le 1er novembre 1903, à Saint Germain de Joux, dans le Jura. Ce fut un séjour de courte durée, rendu nécessaire par la santé fragile de la mère du poète, à laquelle on avait coutume, en ce temps-là, de remédier par des séjours en montagne. Cette période (ou plutôt le récit qu'on lui en a fait) avait dû profondément marquer le jeune Jean, car près de cinquante années plus tard, elle joua un rôle dans mon parcours radiophonique. Jean Tardieu l'a expliqué un jour à mon épouse: c'est parce qu'il avait appris qu'un

semblable incident de santé m'avait un moment immobilisé en montagne, qu'il avait décidé de me donner ma chance. Cette main tendue à un inconnu résume bien à mes yeux tout ce qu'a été son action. Il était le fils du peintre Victor Tardieu (né en 1870). Sa mère, Caroline Luigini (dite familièrement Caline) était une musicienne, harpiste et professeur de harpe. Elle était la fille du compositeur et chef d'orchestre Alexandre Luigini, très célèbre à son époque. Comme il est de coutume de le rappeler dans le monde musical, elle avait été l'élève du compositeur Calnille Saint Saëns. De 1904 à 1914, Jean Tardieu connaît une enfance bourgeoise, rue Chaptal à Paris, où il vit dans un appartement à deux étages: celui de la musique, domaine de sa mère, celui de la peinture, domaine de son père. C'est ainsi qu'il le raconte dans son seul écrit autobiographique On vient chercher Monsieur Jean. Ces séjours parisiens sont coupés de vacances dans la région lyonnaise, à Orliénas (à une trentaine de kilomètres au nord-est de Lyon), dans une maison familiale. Sans connaître Orliénas, les bribes de renseignements glanées ici et là m'incitent à penser que ce fût là pour l'adolescent cette sorte d'Eden que certains d'entre nous ont pu connaître à la même période de leur vie: un jardin plutôt en désordre, plein de feuillages et de chants d'oiseaux, de longues heures ensoleillées et passées à guetter le trajet des founnis, l'incessante activité d'une abeille de fleur en fleur, l'insouciance d'un papillon, tout est bon pour une rêverie, c'est-à-dire la découverte de la Vie. Plus que les rares propos du poète, ce sont les tableaux peints par son père, Victor Tardieu, qui peuvent nous renseigner là-dessus. Au moment de la première guerre mondiale, en 1914, Victor Tardieu est engagé volontaire. Jean reste seul avec sa mère. C'est le moment de dire le rôle irremplaçable de celle qui, assez souvent, a été seu1e pour élever ce garçon qui lui voua une affection sans borne tout au long de son existence. Cela, nous le savions, au Club d'Essai, et nous respections cette vénération qui le faisait courir auprès d'elle chaque semaine, à Villiers sous Grez où, veuve, elle s'était installée. 18

Il poursuit ses études au Lycée Condorcet, où il noue des amitiés durables avec des camarades tels qu'Albert Marie Schmidt, futur médiéviste, ou le futur historien et archéologue Jacques Heurgon. À seize ans, il passe la première partie du Baccalauréat latin grec philosophie. L'année suivante, en 1920, il traverse une grave crise, due sans doute au surmenage, qui lui fait prendre conscience de sa double personnalité:
...

J'ai eu cette impressioncurieuse queje me détachaisde moi-même,

qu'en voyant cette image devant la glace, je voyais un étranger (...) l'événement m 'a laissé quand même des traces, par exemple l 'habitude que J''ai prise, à ce moment-là, de donner une extrême attention aux moments que je vis, aux gens que je connais, aux choses que je rencontre, pour en faire une espèce de recensement qui est comme un besoin de certitude, de certitude matérielle... l'impression qu'il ne faut pas laisser s'échapper ce qui passe et que tout ce que nous touchons est entraîné dans une sorte de disparition, de dissolution immédiate et qu'il fallait lutter contre cette tentation ou cette crainte. La conséquence a été une remise en question de tout ce que je disais, de tout ce que je lisais, même de l'approche des autres êtres* Les exégètes de son œuvre écrite se sont particulièrement intéressés à cette prise de conscience, sans doute fort douloureuse. Ils y ont vu le départ de ce qui marquera toute son œuvre. C'est fort probable et cela s'appliquait également à toute son activité. De là ce titre de l'un des chapitres de son autobiographie: ['étonnement d'être au monde*. Il reprendra un peu plus tard ses études, le Droit puis les Lettres à la Sorbonne, à Paris, et il obtiendra sa licence ès Lettres à 21 ans (1924). Connaissant les qualités intellectuelles de l'homme, on devine que ces études littéraires furent brillantes. Et déjà son intérêt pour la littérature se manifestait concrètement: Grâce à son ami Jacques Heurgon, il suit à partir de 1921 les Entretiens d'été de Pontigny où il rencontre André Gide, Paul Desjardins, Roger Martin du Gard. À André Gide, il montre ses premiers essais poétiques et reçoit de lui quelques encouragements. C'est là aussi qu'il rencontre Paulhan, qui publiera, en 1927, dans La Nouvelle Revue Française, son premier recueil de poèmes Les fleuves cachés, marquant 19

ainsi l'entrée du poète dans la Communauté littéraire. Dès 1923 et jusqu'en 1958, il entretient une correspondance régulière avec Roger Martin du Gard, dont une partie sera publiée chez Gallimard sous le titre de Lettres croisées, de façon posthwne, en 2003. De cette amitié déférente de la part du poète pour son aîné, nous avons le témoignage, lorsque, au Club d'Essai, plus tard, Jean Tardieu programme une série d'émissions adaptée des Thibault. En 1928 il s'apprête à faire son service militaire. Son père, chargé, par le gouvernement français, de fonder une École des beaux-arts pour les jeunes artistes en Indochine, lui propose alors de demander son affectation à HanoÏ. Il l'obtient et part en octobre, avec sa mère. Dans les archives du ciné-club de Hanoi, au hasard d'une promenade sur Internet, je découvre cette séance, datée du 20 mai 1999, où Timothée de Fombelle donne lecture de La lettre de Hanoï, publiée de façon posthume en 1997 par les éditions Gallimard. En voici la présentation: Quelle surprise, cette lettre que l'on reçoit de Hanoi: datée de l'hiver 1928 .I Elle nous parvient tardivement, discrètement, publiée par la maison Gallimard il y a deux ans à peine, et bientôt traduite en vietnamien. L'auteur: Jean Tardieu. On le savait homme de théâtre et poète, on le découvre à l'âge de 25 ans, soldat de 2° classe à Hanoi: lndochine. "Jamais, en effet, je ne me suis senti aussi instable que depuis que je suis venu "mefixer" pour un temps à Hanoi: Cela doit tenir au climat: il me semble que dans ce pays, plus que partout ailleurs, les hommes sont directement soumis au pouvoir despotique et capricieux des éléments. On se sent devenir une simple marionnette reliée par des milliers de fils invisibles à la volonté du soleil, des nuages, des brouillards, des vents et des heures,. la pensée change de couleur, la sensibilité s'avive ou s'atténue dans le même temps que met un orage à s'approcher, à éclater, à se dissoudre. Pour ma part je n'ai pas encore passé un jour sans que mon état mental et physique ait traversé plusieurs phases successives: de la fatigue à ['euphorie, d'un bien-être béat à un malaise mystérieza, de la
JOoieparfaite au désespoir. "

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" Le soldat n° 560, puisque c'est son matricule, fait là son service militaire dans des conditions un peu spéciales: il est secrétaire d'étatmaj'or, sous le commandement du frère de Marcel Aymé; la publication de ses premiers poèmes dans la N.RF. (qu'on lit alors avec passion) lui vaut la considération de ses chefs et quelques menus avantages; il loge dans la villa de son père, le peintre Victor Tardieu, directeur de l'Ecole des Beaux-Arts. Mais ni le confort ni les privilèges ne l'empêchent de voir, et il a tant à dire que la lettre abandonnée puis reprise devient un vrai journal. C'est d'ailleurs le sentiment de son destinataire, Roger Martin du Gard, qui l'encourage à publier, sous cette forme ou sous une autre, une "Lettre d'Indochine'~ Jean Tardieu s'en abstient alors, mais il tenait à cette lettre, non remaniée, dont il souhaitait la publication posthume. On comprend pourquoi lorsqu'on la lit aujourd'hui, car elle contient une critique très vive, très personnelle du colonialisme ainsi que des questions sur l'identité des cultures. Et son charme tient pour une grande part à l'évocation du milieu, du climat, des paysages et de la peinture orientale, sans compter le rôle que jouent ces éléments dans la découverte de soi" (Extrait de la préface de Gérard Macé à Lettre de Hanoï.) Le samedi Il février 1928, Jean Tardieu écrit, sur le même thème, à son ami Jacques Heurgon : " ... J'ai réussi à distinguer, à meUre à part ceux qui, à mon sens, sont les plus intéressants c'est-à-dire ceux qui n'ont pas le sens colonial, ceux qui, comme moi, flairent partout ici l'inquiétude d'une atmosphère fausse, artificielle, et pressentent l'ébranlement d'un édifice de pacotille. * " Il faudra que passent une quinzaine d'années pour que cette vision d'un jeune homme lucide devienne la triste réalité de la guerre d'Indochine. Voici également un extrait de la biographie de Jean Tardie~ tirée de l'émission de télévision Un siècle d'écrivains, de Bernard Rapp* pour la partie relative à ce même séjour à Hanoï : 1930-1931 ,..Arrivé à Hanoi: vu sa complexion alors fragile, le conseil de révision lej'uge inapte au service actif II est affecté aux bureaux de l'État-Major où il aura pour commandant le frère de Marcel Aymé. Il passera ses dix-huit mois de service à la colonie où le milieu français lui déplaît, 21

alors qu'il venait de signer, avec ses aînés et amis de Pontigny, une pétition en faveur d'André Malraux, tout jeune alors, et inJ"ustement accusé pour avoir, comme des milliers de touristes" cueilli" quelques vestiges de sculptures dans les ruines d'Angkor. (À vrai dire, on le sait depuis, ce prétendu larcin lui avait été imputé pour renvoyer à la métropole ce "gêneur '~ coupable, en fait, d'avoir devancé et aidé à la libération du Vietnam.) Il s'ennuie en songeant à ses amis de Paris, à ce milieu aux idées avancées (anti- colonialistes, entre autres). Une grande consolation toutefois, il rencontre Marie-Laure Biot, une J"eune savante venue à Hanoi" dans les mêmes conditions que lui (pour rejoindre son père médecin) et qui commence une brillante carrière de recherche en biologie végétale. Elle est d'ailleurs licenciée ès sciences et lauréate de lafaculté de pharmacie à Paris et, déjà, dirige le laboratoire d'analyses biologiques de l'hôpital de Hanoi" où elle commence, en outre, ses études de médecine et un doctorat de sciences. Le dimanche, il lui arrive de quitter son uniforme et de s'habiller en civil pour rendre, clandestinement, visite à de jeunes poètes vietnamiens révolutionnaires, ce qui lui vaudra trois semaines de cellule! En 1931, de retour à Paris, le voici rédacteur à l'hebdomadaire professionnel Toute l'Edition (Hachette). L'année suivante et jusqu'en 1938, il dirige le Service Historique de la Marine à la direction générale des Messageries Hachette, où il se lie d'amitié avec Francis Ponge. Ce sera également en 1932 qu'il se marie avec Marie-Laure BIot, spécialiste de biologie végétale (elle sera plus tard directrice de laboratoire à l'Ecole pratique des Hautes Études). En février 1936, naît leur fille Alix (Alix-Laurence), tandis qu'en 1937, Victor Tardieu décède à Hanoï. Comme je l'ai déjà souligné, Jean Tardieu fera alors de nombreux séjours en Seine-et-Marne, à Villiers-sous-Grez, où s'est installée sa mère. Mobilisé en 1938, il participe, après la débâcle de 1940 et jusqu'en 1944, à la vie littéraire clandestine de la Résistance. Il est membre d'un mouvement de la Résistance regroupant des écrivains, Paul Eluard, André Frénaud, Pierre Seghers. C'est le moment où il commence à être 22

publié sous divers pseudonymes. C'est ainsi qu'il écrit dans la revue Message que dirige Paul Eluard. Officiellement, et pour faire vivre sa famille, il est documentaliste puis chef de chantier du chômage intellectuel à la Bibliothèque du Ministère de la Marine, dirigée par Charles Braibant, qui protégeait ainsi des écrivains en danger de STO (travail obligatoire imposé par les nazis). Il nous racontait volontiers que les uns et les autres passaient leur temps à établir des fiches, travail morne et peu rentable mais qui avait la faculté de les mettre à l'abri. Des heures noires de la guerre et de l'Occupation nazie, Jean Tardieu a conservé le souvenir de cette protection que lui avait donnée comme à d'autres intellectuels Charles Braibant. À son tour, il donnera aide et protection à ceux que les années qui suivirent la Libération avaient laissés sur le bord de la route. S'il n'oubliait jamais la recherche du talent, il savait aussi détecter la difficulté de vivre chez ceux qui frappaient à la porte de son bureau. À la Libération, en 1944, il entre à la Radiodiffusion Française. Selon certains, c'est sur la recommandation de Paul Eluard qu'il rejoint Jean Lescure à la Radio où il est nommé chef des émissions dramatiques. Le 31 mars 1946, il est nommé directeur artistique du Club d'Essai. Décembre 1948 marquera la création du Centre d'Etudes Radiophoniques. En 1954, alors que le Centre d'Etudes Radiophoniques devient le Centre d'études de radio télévision, il crée la revue trimestrielle Les Cahiers d'Etudes de Radio Télévision, expression des travaux du CERT et reflet des activités de recherche dans le monde sur les aspects artistiques et scientifiques de la radio et de la télévision. La même année, il crée le Programme spécial en Modulation de Fréquence, sur la demande de la direction de la RTF. Le 1er janvier 1960, il est toujours directeur de France IV Haute Fidélité (devenu en 1963 France Musique puis France Musiques à la fin du siècle) et Chef Adjoint du Service de la Recherche, auprès de Pierre Schaeffer, poste qu'il refuse d'occuper. Après cette date, il est conseiller artistique auprès de la Direction de la Radiodiffusion à l'ORTF et ce jusqu'à son départ en retraite. Auparavant, en 1968, il propose un projet d'Atelier de création 23

radiophonique avec Alain Trutat, que ce dernier mettra en œuvre l'année suivante. Dans les années 50, Jean Tardieu se rend acquéreur d'une maison à Gassin, dans le golfe de Saint Tropez (Var). Souvent, à son retour des séjours qu'il y faisait, il nous disait les travaux entrepris pour modifier ce qu'il appelait modestement cette vieille grange. Les photos qu'on a pu en voir par la suite montraient qu'il s'agissait, en fait, d'une charmante maison provençale. Il nous parlait souvent de ces sept rangs de collines violettes qu'il apercevait depuis sa fenêtre. À tel point que ne connaissant pas encore ce coin de France, je l'ai longtemps imaginé par ses yeux. On en retrouve la trace dans sa pièce radiophonique Une soirée en Provence ainsi que dans un de ses poèmes. Il cédera cette maison en 1970 pour acquérir une autre maison à Gerberoy, dans l'Oise, plus proche de Paris, ainsi qu'une autre demeure en Italie, où s'installera sa fille. 1968 sera l'année du décès de sa mère, à Villiers sous Grez, et 1969 l'année de sa retraite à la radio, mais aussi celle de la naissance de son premier petit-fils. En 1972, il reçoit le Grand Prix de Poésie de l'Acadélnie Française. Autre sujet de satisfaction: il participe à l'organisation d'une exposition parisienne des peintures de son père, Victor Tardieu. Jean Tardieu décède à l'hôpital Henri Mondor, à Créteil, en banlieue parisienne, le vendredi 27 janvier 1995. Ses cendres sont dispersées à Villiers sous Grez, dans le cimetière où reposent ses parents. Depuis 1996, une rue de cette commune de l'lIe de France porte son nom. Son épouse, Marie-Laure, décédera quelques mois plus tard. On dit que la mort d'un écrivain est pour son œuvre le début d'une plus ou moins longue traversée du désert. La Radio, cependant, en France, en Suisse, en Belgique ou au Canada, ne sera pas avare de rediffusions des œuvres de Jean Tardieu ou des entretiens qu'il a pu accorder. France Culture rediffusera en mars 1995 la série d'entretiens avec Roger Vrigny en 1972, puis en octobre 2003, d'autres entretiens, conduits, ceux-là, par Laurent Flieder, de l'Université de ClermontFerrand, également en seconde diffusion. En effet, l'Université, elle aussi, a pris le relais, à Montpellier, à Lyon. 24

Jean Tardieu a été Commandeur de la Légion d'Honneur, chevalier de l'Ordre des Arts et Lettres, mais surtout président de la Société Française de la Communauté européenne des écrivains, qu'il a fondée avec Jean Baptiste Angioletti, écrivain italien membre de la Société européenne de Culture. Son œuvre, étendue et diverse, va de la poésie lyrique à la méditation, de l 'humour à la gravité, de la comédie au drame, du sens de la réalité au monde inquiétant des rêves, mais touJ'oursà travers l'obsession du langage verbal et des différents langages des arts, auxquels il elnprunte souvent méthodes et thèmes de recherche. Il a également collaboré à de nombreuses revues françaises et étrangères (surtout la N.RF.). Comme le précise Marcel Sauvage, dans son Anthologie des poètes de l'ORTF, à la Radio, Jean Tardieu a eu pendant plus de vingt ans la responsabilité d'environ 25 000 heures d'antenne, 300 conférences, congrès et colloques, 500 heures de cours de formation, travaux pratiques, etc., 3000 pages de publications spécialisées, etc. Pour tenniner ce portrait, voici trois citations de Pierre Dumayet, extraites d'un entretien qu'il a accordé à Eliane Clancier en 2002 et qui cement la personnalité de l'homme de radio: C'est une bonne idée que d'avoir donné à Tardieu cet endroit, car on aurait pu le donner à quelqu'un d'autre qui n'en aurait rien fait. (...}... J'ai surtout connu Tardieu comme poète plus que comme homme de radio. Je crois que pour lui, rien ne remplaçait la plume, ou il y a une

chose qui remplaçait la plume, c'était le théâtre. (...) Tardieu était quand même quelqu'un qui (...) n'avait pas dix-huit ans ; il connaissait
pas mal de gens, chez Gallimard en tout cas. Écrire sur Jean Tardieu, c'est faire venir au jour quelques images évocatrices d'un moment d'une vie, dans les réunions de travail, dans les séances de studio, à l'heure des conférences ou des rencontres avec des personnalités du monde scientifique. Il aimait par-dessus tout établir des liens avec les gens du spectacle, comédiens, musiciens, et autres, ou recevoir ses "collègues" écrivains. Il est rare de rencontrer un homme aussi facile à aborder dans le cadre de son travail, toujours prêt à accorder une chance à qui l'en sollicitait, du moment que ce quidam pouvait expliquer clairement les buts et les motifs de sa démarche. Le 25

Club d'Essai accueillait chacun, pourvu qu'il ait quelque chose à dire. Rarement un service, une institution a pu s'identifier à ce point à celui qui en avait la responsabilité. Sans Jean Tardieu, il n'y aurait pas eu de Club d'Essai: la grande ouverture de ce service était homothétique de l'ouverture d'esprit de son directeur, toujours curieux des autres, toujours à l'affût d'une nouvelle pensée, d'une nouvelle expression, toujours prêt à écouter, à lire, à comprendre. Évidemment, l'exiguïté des budgets comme celle des temps d'antenne l'obligeait à laisser voler de ses propres ailes chacun de ses poulains, dès lors qu'une antenne nationale pouvait l'accueillir, mais cette notion de renouvellement pennanent des équipes était le socle même du cahier des charges virtuel du Club d'Essai L'une de ses préoccupations a toujours été le respect de la langue. Il mettait un soin infini à la rédaction d'un texte quel qu'il soit, fut-ce la plus simple des notes de service. C'est à lui que quelques-uns d'entre nous doivent d'avoir acquis quelque rigueur en la matière. À la lecture de nos infonnes brouillons, Jean Tardieu, avec sa bonhomie habituelle, se faisait pédagogue. Qui d'autre que lui, magicien du mot, aurait pu nous faire accepter ces leçons de stylistique? Je rougis encore au souvenir de mes propres incongruités en la matière. Sans mon patron, je n'aurais peut-être jamais bien compris qu'en matière de correspondances administratives, on ne vivait plus au XIXe siècle et qu'on ne mettait plus de manches de lustrine! Il faudrait aussi parler de l'humour du personnage. II est vrai qu'il résistait mal à l'idée de faire un bon mot, de glisser une plaisanterie à double sens, de risquer un jeu de mot le plus mauvais possible, en somme de faire un clin d'oeil à chacun de ses interlocuteurs pour s'assurer qu'ils partageaient tout deux le même espace culturel. Toutefois, comme cette réputation d'humoriste s'étendait à son oeuvre, il tenait à faire savoir qu'il pouvait être très sérieux. C'est ainsi qu'il s'exprime auprès de Christian Cottet Emard qui l'interviewe pour un ouvrage dont nous reparlerons plus loin : Un humour dans lequel on a voulu m'enfermer. En fait, mon tempérament est double: aufond, J"esuis très pessimiste, à la fois attiré etfasciné par tout ce qui est obscur, et en même temps J"'aiune certaine bonne humeur naturelle. Mais il y a trop de gens qui mettent de côté le 26

tragique. Je ne renie pas une certaine drôlerie, mais il ne faut pas la séparer de sa part d'ombre: elles sont tellement liées! Pour clore ce portrait, voici les quelques lignes par lesquelles Roger Pradalié ouvrait le numéro des Cahiers d'Histoire de la Radiodiffusio}\ consacré en 1996 à l'homme de radio qu'a été Jean Tardieu: Décédé en Janvier dernier, Jean Tardieu était un grand humaniste au sens que lui conférait le Moyen âge finissant. Si sa pudeur d'intellectuel lui interdisait cette flatteuse qualification, il n'en était pas moins conscient d'être un homme se situant à la charnière de ce temps et de la Renaissance. Ne l'a-t-il pas lui-même avoué en intitulant son article d'introduction au seul numéro paru de la Chambre d'écho, "Nous autres, gens du Moyen âge" ?

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De la TSF à la Radio TSF, ces trois lettres, qui signifient Téléphonie sans fil après avoir voulu dire Télégraphie sans fil, ont fait place à la Radio, la Radiophonie, la Radiodiffusion, pour aboutir en ces années 2000 à ce média qui n'a pas encore un siècle d'existence. II a déjà subi tant de mutations que les jeunes auditeurs d'aujourd'hui ne ressemblent guère aux auditeurs que furent leurs grands parents, voire leurs arrièregrands- parents. Dans les années vingt et trente du siècle vingtième, l'auditeur s'appelait sansfiliste, témoignant ainsi de la place de la technique dans l'écoute de la Radio. Je me souviens du poste de TSF que mon père avait rapporté de Paris. C'était un appareil que l'on branchait directement sur le secteur, grande nouveauté par rapport aux postes sur accus, due à l'ingénieur René Barthélemy, celui-là même qui fut un des pionniers de la télévision. Mon père était passionné par la recherche de stations lointaines et il lui arrivait de passer de longues heures à promener l'aiguille tout au long du cadran et sa chimère personnelle tout autour de la Terre. Ma mère s'indignait mais en vain contre ce penchant de mon père pour ce lent glissement aérien d'un pays à l'autre, au gré du fading qui donnait son rythme à cette promenade auditive: la parole ou la musique s'éloignaient puis revenaient sur un tempo plus ou moins lent selon les jours ou les saisons. Plus que l'audition d'un concert ou d'une conférence, le romantisme de cette balade était l'aliment de sa passion pour la TSF. J'entends encore les chants religieux diffusés par Hilversum le dimanche après midi. Le fading, toujours lui, les transformait en chants venus directement du Paradis! Les stations captées étaient surtout européennes: Droitwich, Beromunster, Hilversum, Rome, Madrid, mais aussi Stuttgart ou Berlin. J'ai encore dans l'oreille les vociférations de Hitler haranguant des foules hurlantes, qui auraient dû nous renseigner sur la montée des périls, à nous auditeurs des années trente. Celui-là avait compris le

pouvoir de la radio comme celui du cinéma et il sut en user pour les maléfices que l'on sait. Si l'on consulte les programmes de l'époque, on constate que même dans les années 40 et 50 ridée d'associer les écrivains à la production radiophonique était une idée encore neuve. En effet, entre 1922 et 1940, les écrivains reconnus méprisaient volontiers ce moyen d'expression. Il faut admettre aussi que la radio de ces années-là ne ressemblait qu'assez peu à celle d'aujourd'hui. Ne parlons pas des radios privées dont le niveau général n'était guère brillant. Quant au service public, il se cherchait encore et si l'on veut résumer d'une phrase l'impression dominante, il travaillait dans la difficulté: les chroniques étaient débitées sur un ton grave et solennel qui ferait rire aujourd'hui n'importe quel auditeur de France Culture. Nous avons mieux à faire que de nous moquer. Quel est le moyen d'expression, théâtre ou musique, qui a acquis sa fonne idéale dès son apparition? Le monde des Lettres était, en fait, peu attiré par la Radiophonie. Témoin ce jugement à l'emporte-pièce d'un Georges Duhamel, qui, en 1935, parle de la radio comme d'une odieuse menace pour le silence. Déjà, dans Scènes de la vie future, ouvrage pam en 1930, il estime, comme la bonne société de l'époque, que ce divertissement d'ilotes ne méritait pas qu'on s'y intéressât. Il oubliera cette courte philippique lorsque, vers la fin des années 40, il sera membre du Conseil supérieur de ladite radio, ayant même dirigé les programmes de la Radio Nationale en 1939. Il ne s'agit pas d'accabler un homme aujourd'hui disparu et dont on ne lit plus guère les livres, mais de préciser les contours d'un climat général peu favorable. On s'étonnera davantage en relisant, dans les Nouvelles Littéraires du 21 avril 1934, cette phrase de Cocteau, généralement mieux inspiré: "La TSF, comme le phonographe d'ailleurs, ne peut servir l'art que très imparfaitement". Voilà une imperfection qui n'a guère gêné ce brillant auteur lors de ses nombreuses apparitions dans les studios de radiodiffusion! Il est à peine nécessaire de poursuivre, lorsqu'on trouve sous la plume de Thierry Maulnier (L'Action Française, 24 juillet 1944) une condamnation sans appel du radiodrame dont il prétend qu'il est une grave erreur! Ces propos attristants ont été relevés par Christopher 30

Todd, dans l'étude citée plus loin. Et pourtant, en 1938, sur l'initiative du ministre Georges Mandel, les radios d'Etat ont confié la programmation du radio théâtre à un homme incontestable, l'écrivain Paul Vialar, secondé avec talent par le jeune Wladimir Porché, lui-même fin lettré et fils du poète François Porché, alors très connu. Dès ses débuts, dans les années 20, la Radio s'est intéressée à l'art dramatique, en diffusant soit des retransmissions théâtrales, soit des pièces écrites spécialement pour le micro ou adaptées pour lui d'œuvres littéraires ou de pièces de théâtre. La retransmission pennettait de donner à l'auditeur la sensation de se trouver dans le public de la salle. Elle était cependant entachée du problème d'une prise de son parfois défaillante, lorsque les acteurs s'éloignaient trop des microphones. Parmi les auteurs qui écrivaient pour le micro, dans les années vingt et trente, peu nombreux étaient ceux qui s'efforcèrent d'utiliser le micro comme un instrument méritant des formes d'expression nouvelles. Or c'était une époque où tant de choses changèrent dans le monde, à la suite des bouleversements apportés par la Première guerre mondiale, mais aussi du fait des inventions nouvelles, qu'il était normal de réfléchir à ce que pourrait être un art radiophonique. Par le climat qu'il instaurait, le bouillonnement du Surréalisme devait les y aider, même s'ils n'adhéraient pas tous à ce mouvement. On sait les combats que menèrent des hommes comme Paul Deharme, Paul Dennée, Gabriel Genninet, Carlos Larronde, Emile Malespine pour faire admettre le principe d'un véritable art radiophonique. Ceuxlà écrivent et réalisent des pièces qui mettent en exergue la spécificité de la Radio, art aveugle. Ce sont souvent des textes oniriques ou très intériorisés. Curieusement, l'écriture de spots publicitaires, les réclames, a attiré beaucoup de talents littéraires et poétiques: Paul EIuard, Robert Desnos, Paul Deharme, Armand Salacrou (la mort parfumée des poux) et bien d'autres. D'un côté, les élites intellectuelles rejettent avec 31