Jeanne et Joseph

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Autour de 1350, après que son fils ait repris la couronne impériale, Jeanne de Savoie quitte Constantinople. Son confident Joseph, juif espagnol, relate leur amitié passionnelle. Le culte de la Mère de Dieu leur permet de transcender la diversité des religions et des préférences sexuelles.


Publié le : mardi 17 novembre 2015
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EAN13 : 9782332900449
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ISBN numérique : 978-2-332-90042-5

 

© Edilivre, 2016

 

 

Où jadis chanta l’espérance

D’un monde d’une seule voix,

Au carrefour des voies,

Une princesse de Savoie

N’eut bientôt plus que doléances.

L’impératrice de Byzance

Dont maint Sires s’étaient épris,

Devenue Grecque, avec aisance,

Et n’aimant plus qu’en libre Esprit,

Ne fuyant fêtes et bombance

Que pour s’enivrer de silence,

Ne couchant dans le lit d’un roi

Que pour enfanter d’autres rois,

Pleurait de joie en poésie.

Dans sa cellule ensoleillée

L’entendit geindre un troubadour,

Qui devint, à peine éveillé,

Esclave du Seigneur Amour,

Contemplatif sans religion,

Ivre d’universalité,

Avide de passer le pont

Pour enseigner des vérités

Qu’il ne connaissait pas encore

À ses frères errants au nord

Ou prendre la mer vers le jour

Naissant d’un empire sans nom

Lui donnant une vraie raison

De vouloir vivre pour toujours.

1

Le soleil, déployant magistralement sa chasuble de nuages roses et dorés, allait se coucher sur le Bras Saint-Georges. Tous ces feux, culminant au dessus des Dardanelles, semblaient vouloir crier quelque chose. Tu imaginais chaque fois l’épée, le bras levé de l’archange Michel menaçant les sectaires des quatre vents de l’Empire. Le chef de la milice des anges projetait son rayon protecteur sur le havre de paix qu’allait peut-être devenir pour nous, là-bas, très loin, en Thessalonique, le monastère du Mont Athos.

Moi, je préférais voir dans ces signes célestes le geste rassurant de la main gauche du saint archange Gabriel, bénissant avec une infinie bonté le destin des sages universalistes qui, contre toute hérésie et toute orthodoxie, croyaient toujours que l’Empire romain, qu’on le byzantinise ou le germanise à sa guise, n’avait jamais disparu et, ce qui en est le corollaire immédiat, que l’Église ne pourrait survivre que si elle était une, et qu’elle ne saurait être une que si elle se faisait impériale.

Combien de fois nous fûmes bousculés, nos apaisements brusquement interrompus, où que nous fussions, toujours en partance, dans la chapelle ou sur la terrasse, que retentît le cri d’un garde qui nous enjoignait de déguerpir en vitesse sans rien emporter ou qu’arrivât à bout de souffle un eunuque affolé venu nous avertir qu’un nouvel attentat nous menaçait, le front turc ou la ligue antiturque nous barrant tour à tour les issues, chaque fois glacés jusqu’aux os par ces intrusions troublantes et ces cris alarmants, nous dûmes improviser un trajet nouveau et faire preuve de beaucoup d’ingéniosité dans nos tactiques de fuite.

Tu connaissais une petite chapelle en retrait où tu avais l’habitude de te rendre, à l’insu de la cour, pour t’adonner à la prière du corps, celle que je t’avais enseignée, moi qui ne suis pourtant pas Grec, cette prière presque dansante qui, substituant l’adoration en mouvement à la contemplation passive de la philocalie dont s’était entiché le tout Constantinople, pousse à l’extrême les principes sur lesquels se fondait la prière du cœur des hésychastes. Plutôt que préparer le corps, avec une rigueur presque morbide, à recevoir la lumière de Jésus, la prière du corps l’entraîne à célébrer dans la joie de la beauté de sa Mère. La pratique en devenait dangereuse au palais où régnait en despote la suspicion. Tu devais donc te retirer dans ce petit nid ensoleillé de Sainte-Marie-du-Paradis où, croyais-tu, rien ne pouvait t’atteindre, pour avoir le libre loisir de t’étendre sur les dalles, vêtue simplement d’une tunique de laine blanche, et t’adonner à ces exercices de respiration si apaisants que nous avait enseignés Valaque.

Cette chapelle était tienne. On t’y avait rebaptisée Anne afin de pouvoir autoriser ton mariage avec Andronic dans le rite orthodoxe, mais aussi pour éviter que les historiens te confondent avec celle qu’on appelle Jeanne de Constantinople, comtesse de Flandre et de Hainaut, fille aînée de Marie de Champagne et de l’empereur Beaudouin premier, un siècle avant que tu épouses l’héritier grec de la même couronne. Quoi qu’il en soit, tu étais là chez toi, vite enchaînée à l’odeur enivrante de la cire et de l’encens. T’assoupissant presque dans une rêverie qui te reconduisait toujours au bord d’un lac étal dans le miroir duquel se reflétaient de hautes montagnes enneigées, tu redevenais Jeanne. Tous les détails de ton existence grecque, tous les soucis, qui tendaient à devenir des tourments, se dissipaient au contact du marbre et des tuiles fraîches de l’obscurité oublieuse du lieu.

Il n’y avait aucun autre moyen d’avoir la paix. Quand tu t’y retirais, je savais que, dès que tu serais partie, je pourrais te fausser compagnie pour aller rejoindre parmi les cyprès de la colline les eunuques armés, cachés là pour surveiller les alentours pendant que tu prierais. Je buvais avec eux au clair de lune. Quand il n’y avait pas de lune, nous faisions du feu et je leur tirais de la gorge quelques vieilles chansons grivoises qui m’enchantaient.

Mais depuis peu, dans l’extrême fébrilité d’une guerre civile entre ton mari et son grand-père ou dans l’urgence d’un transfert de palais, je ne m’éloignais pas de toi. J’étais à tes semelles et je suivais tes pas comme si j’eusse été ton ange gardien. Ensemble devant l’icône de Marie au voile vert, celle dont l’œil droit de la sainte est placé exactement au centre du carré peint, la voix cassée par la peur et les yeux plein de larmes, nous avons chanté : Rose mystique, épouse inépousée, garde-moi du péché !

Chaque fois que les rues de la ville, à feu et à sang, étaient une fois de plus le théâtre de luttes fratricides et de crimes xénophobes, nous ne pouvions pas prendre le risque de nous y rendre. Tu étais, malgré toi, une maudite papiste et moi, encore plus condamnable, un apatride sans culture ni religion. Personne n’aurait eu envie de nous épargner. La soif de vengeance de nos ennemis était palpable dans tous les quartiers où ils entretenaient encore de trop nombreux parasites. Malgré le mariage de ton fils Jean avec la fille de ton ancien allié devenu ton rival – il avait fait le même coup à ton mari –, nous aurions risqué, à chaque pas, d’être harponnés sur la route de Mese, et poursuivis par les alliés des Cantacuzène, Alexis Apokaukos en tête, comme nous l’avons été si souvent tout au long de ces fuites insensées. Certains de ces Grecs y étaient même allés jusqu’à porter des habits turcs pour mieux nous tromper. Désormais dans le lit même de ton fils, une Cantacuzène de Didymotique faisait la loi : Hélène la tigresse, aussi opportuniste que son père, avec beaucoup moins de raffinement.

Seul Calliste avait échappé à cette épidémie, pire à tes yeux que la peste noire. Ayant été privé de son titre de patriarche pour avoir refusé de couronner Mathieu, le neveu de Jean Cantacuzène, ton vieil ami, l’hésychaste le plus équilibré que j’aie connu, s’était retiré au Mont Athos où il voulait consacrer à la prière de Jésus les jours qu’il lui restait à vivre. Ayant défendu jusqu’au bout le droit inaltérable de ton fils au trône de l’Empire, du seul empire qui méritât ce nom – car l’empire serbe des Uros, l’empire bulgare des Asen et l’empire des Comnènes à Trébizonde, étant tous fondés sur un principe de sauvegarde plutôt que sur l’avant-garde philosophique, n’allaient pas survivre –, Calliste avait renoncé à tous les titres et tous les biens qu’on lui avait proposés, parce qu’il condamnait toutes les alliances mercantiles. Selon lui, le bon chrétien devait tourner le dos à toute spéculation, matérielle ou intellectuelle, pour se consacrer à la prière. Mais à force d’être confronté à l’arrogance des Romains, d’une part, et d’autre part, à l’opiniâtreté des Grecs, il avait fini par comprendre que l’idéal transcendant de l’Un ne pouvait se réaliser qu’en pensée.

Nous avions tant de fois changé de domicile, soit qu’il fallût échapper aux troupes du grand-père de ton mari, soit qu’on dût esquiver les manœuvres de Jean Cantacuzène et de ses alliés. Et le temps pressait. Nous n’avons jamais pu déménager en paix. Notre séjour en Orient aura fait de la suite courtoise d’une impératrice une troupe de saltimbanques parcourant en roulottes les routes du monde. Quand nous ne semblions pas savoir où aller, un garde de mes amis ou l’un des eunuques, plus débrouillard que la plupart, nous conduisait vers un lieu sûr. Telles des biches affolées, parmi lesquelles bêlaient de peur quelques agneaux désarmés, dont ton humble serviteur, nous suivions notre guide de fortune vers un palais chaque fois moins luxueux, loin des griffes de familles grecques à prétentions impériales, loin du grappin des marchands de reliques, loin des couteaux sans merci d’envahisseurs sans histoire, nous courrions vers une autre prison domestique, toujours moins dorée que la précédente.

Combien de fois avions-nous réussi nos fuites, toi et moi, avec chaque fois de moins en moins d’eunuques et de femmes de compagnie ? Quand nous avions fui Andrinople pour Didymotique, ou quand nous nous étions échappés de l’emprise des Cantacuzène à Didymotique pour rentrer à Constantinople, quand nous sommes allés du grand palais, par le quartier génois, puis le quartier vénitien, jusqu’au palais des Blachernes, gardant toujours vive la flamme de notre amitié, jamais nous avions douté de nos succès. Mais cette dernière fois, après une deuxième guerre civile qui avait laissé Byzance exsangue, tout a basculé. Voulant laisser régner seul ton fils victorieux, nous avons pris la mer. Et au large de Lemnos, notre aventure commune a pris fin abruptement. Je n’ai même jamais su si tu avais pu te rendre auprès de Calliste au mont Athos. J’écris ceci pour que notre amitié ne subisse pas le même sort que notre vie commune et nous survive même, en toute majesté.

Refaire de Constantinople la grande capitale impériale qu’elle avait été nous apparaissait dorénavant comme un rêve irréalisable. Chaque famille grecque s’étant accaparée d’un morceau de l’immense Empire romain en avait fait son propre empire domestique. Pourtant, ayant encore foi en l’union de la Louve et de l’Aigle, nous nous y enchaînions avec acharnement. Même si, sous nos yeux, le corps de l’Empire se crevassait de partout et semblait vouloir partir en lambeaux, nous tenions à bout de bras la bannière unique des Églises et des États réunis. Au-delà du conflit incessant entre les prêtres et les guerriers, un état d’égalité philosophique nous était promis. Hélas, l’appât du gain, un défaut viscéralement individuel, finit toujours par s’emparer des esprits les plus détachés et la folie des particularités embrase tous ensemble les peuples, les clans et les familles.

Nous étions coincés entre deux intolérances qui n’avaient rien d’inspirant. De l’Athènes antique à la Constantinople d’aujourd’hui, la culture grecque s’est raffinée au point qu’à bien des égards elle a perdu l’essentiel, c’est-à-dire son authentique nature. Refusant les atouts politiques qu’aurait pu lui donner le bilinguisme, elle s’est repliée sur elle-même ; elle est devenue précieuse au point d’en perdre toute substance philosophique. À force d’aimer le Beau – et quiconque a vécu à Byzance pourra témoigner de l’opulence, mais aussi du bon goût qui fit sa réputation –, on finit par comprendre l’œcuménisme des monophysites. C’est un effet de compensation. Au foisonnement d’ornements et de représentations symboliques doit s’opposer un ferme refus de représenter. Il n’y a qu’un seul Dieu et on ne saurait le nommer que par la négative ou l’interrogation.

À notre grand étonnement, qui s’est rapidement changé en indignation, nous avons vu toute une horde de boucs en érection, travestis en chastes hiboux, qui ont eu et ont encore, malgré l’absence persistante de preuves, la réputation d’être des intellectuels et des esthètes de la dernière heure, prendre parti pour la séparation de Dieu en trois personnes et pour toute une série de complexifications intellectuelles de ce qu’ils appelaient la parole de Dieu, une litanie où se laissait humilier l’humilité même de sainte Marie et l’évidente universalité de la Mère de Dieu. Quelle farce ! Il y avait plus de raffinement dans le pavillon de chasse de ton père en Savoie ou dans la boutique de mon grand-père à Saragosse que dans les conciles des patriarches byzantins. Plus de goût, infiniment ! Et plus d’audace aussi ! Certes, on invente la plus grande partie des événements et des circonstances de sa vie, mais tant que ça se tient et que ça nous donne l’occasion de rayonner, de faire partager cette lumière exceptionnelle que les paroles et les actions diffusent tout naturellement, tant qu’on peut le faire sans brimer qui que ce soit ! Pourquoi pas ?

Je n’ai même pas pu te chanter, une dernière fois, l’une de nos chansons fétiches. Pénélope nomade, en Thessalonique tu pourras terminer ta tenture, accorder à l’aile déployée de l’Aigle la croupe de la Louve et à la peau velue de l’Ourse le ramage luisant du Cygne noir, les confondre en une même spirale. Et moi, j’irai je ne sais où, là où me pousse ma destinée, cueillant au gré des prés et des jardins les fleurs qui m’apprennent à respirer. En temps normal, je n’avais qu’à chanter : aux quatre coins du lit un bouquet de pervenche ou elle a tant d’amoureux, qu’elle ne sait lequel prendre pour que tu te mettes en selle et chevauches avec frénésie les coursiers de tes rêves, pour que tout s’enflamme dans ta pensée prompte à s’exalter. Mais ce soir-là, je n’avais pas ouvert la bouche, ni même fredonné entre mes lèvres. L’air était plein de l’appel lancinant des airs que nous avions sacralisés.

2

Quand le vent se levait, tu te gardais au chaud derrière des brocarts si lourds que tu ne pouvais pas, toute seule, les faire glisser sur les sangles d’or. À l’heure où tu avais besoin d’apaiser tes pensées, de la myrrhe et du benjouin étaient brûlés dans tes appartements. Tes narines se gonflaient ; ces parfums enivrants communiquaient leur ravissement à tout ton corps. C’était bien loin de l’odeur de la pinède et des vallées fleuries, mais tu as fini par t’habituer à cet exotisme devenu pour toi, depuis déjà longtemps, ton ordinaire.

Si nous avions seulement pu finir notre ouvrage discursif, toi cette tenture imaginaire où tu organisais ton bestiaire et moi cet Hymne à Marie, une cantilène florale autour des noms de la mère de Dieu ! Ma tour d’ivoire accueillait ton cygne noir ; ma maison d’or ta louve, et nous jouions ainsi à mélanger nos poésies en une même allégorie impersonnelle.

Hélas ! Lemnos a été notre dernière escale commune. Après le triomphe de ton fils, que nous souhaitions décisif, nous avons compris qu’il était temps pour nous de plier bagage. Tu avais joué un rôle important dans l’histoire récente de Byzance, mais il était temps de penser à autre chose que des trivialités politiques.

Avant le grand énervement, il arrivait souvent qu’à la brunante nous quittions la terrasse où la fraîcheur du large devenait trop insidieuse. Du lait chaud nous était servi, avec beaucoup de miel. Ensuite, à la lueur de ta petite lampe en forme de cygne flottant sur un étang d’or, je te faisais la lecture du récit passionnant de la croisade entreprise par le saint roi de France Louis IX et de ses années d’emprisonnement chez les Ayyoubides. À peine eût-il rendu son dernier souffle qu’on l’avait déjà canonisé à Rome ! Déjà se nouaient entre l’Église d’Occident et l’ambition des Capétiens et de leurs vassaux des liens inextricables. Le texte du chroniqueur Jean de Joinville nous rapportaient plusieurs bonnes et grandes actions du saint homme, mais il négligeait à mon avis, le rôle capital qu’avait joué dans la croisade dirigée par son mari celle que les papistes, favorables à ton mariage, ont dit être ton arrière grand-mère : Marguerite de Provence, fille de Béatrice de Savoie, une fleur cultivée par les troubadours au château de Menuet des Échelles. Pendant la captivité du roi, qui lui avait donné onze enfants, dont trois nés dans sa litière de voyage, elle avait su prendre les commandes de la guerre sainte. Certes, il était aisé de vous trouver des points de ressemblance, mais cela n’en faisait pas pour autant ta grand-mère. L’hérédité ne remonte pas le cours du temps pour satisfaire de telles velléités politiques.

C’est une autre Marguerite – il y a dans ton histoire presque autant de Marguerite que cette fleur a de pétales ! –, l’une des filles du saint roi, qui avait en effet épousé ton grand-père maternel, Jean de Brabant. Mais comme elle était morte en couches et que son enfant ne lui avait pas survécu, le duc de Brabant, privé d’un héritier, avait dû épouser une autre Marguerite, de Flandres celle-là, qui, elle, lui avait donné de nombreux enfants, dont ta mère.

Pour te marier, la maison de Savoie usurpait donc un peu les privilèges d’une hérédité franque auprès des ambassadeurs byzantins. Tu ne descendais de saint Louis qu’en ligne brisée. Mais le privilège du saint roi était tel qu’aucun autre lignage n’aurait pu avoir autant de poids dans une négociation nuptiale. Votre mensonge n’était pas bien grand et, s’il tordait un peu la réalité du sang, il constituait, du point de vue tactique, un très bon coup diplomatique. Car, même si ta famille favorisait le camp gibelin des électeurs germaniques, elle aidait aussi les guelfes, entre autres, à remettre sur son trône cette pauvre mère éplorée, Marguerite de Genève – encore une ! –, dont les fils s’étaient divisés, l’un étant un fervent papiste et l’autre un farouche partisan de l’Empire.

En Orient, une dernière Marguerite s’ajouta à cette guirlande : la fille illégitime d’Andronic, pour laquelle tu eus beaucoup de compassion et que tu adoptas même. Son vrai nom était Balayun, mais tu l’appelais Marguerite, en souvenir de ta tante, Marguerite de Brabant – l’ultime ! –, la sœur de ta mère, devenue impératrice germanique, de laquelle, en pensée au moins, tu te sentais très proche. Comme elle, tu as été donnée à un empereur, mais toi au moins, tu as eu la chance d’avoir pu vivre une jeunesse normale avant d’être mariée. Tu allais avoir vingt ans quand nous nous embarquâmes à Gênes ; et tu avais déjà beaucoup de maturité. Alors qu’elle, qui n’avait que seize ans quand elle quitta Bruxelles, ce qui à l’époque était considéré comme un mariage tardif, n’avait pas semblé plus futée qu’il ne fallût à son arrivée en Bavière. Tout le contraire de Balayun qui n’a jamais manqué de discernement et n’a jamais eu froid aux yeux.

Cette roue des Marguerite, comme les pétales nombreux d’une même fleur, blanche et nordique, plaisait à l’esprit hellénique, épris de sensations et de beauté. Mais la chaîne des mères glorieuses, dont tu portais la bannière flamboyante, avait commencée bien avant la ronde des Marguerite. En préambule à ma guirlande de marguerites, j’avais dû tresser une guirlande des anciennes dont la geste avait pu, d’une manière ou d’une autre, influencer ton parcours : Blanche de Castille, la mère du saint roi Louis, ayant toujours su tenir avec noblesse et fermeté les rênes de sa horde, était encore au berceau quand sa grand-mère Aliénor d’Aquitaine, qui avait quatre-vingt ans, l’avait choisie entre toutes ses petites-filles, pour la donner à Louis le Lion, huitième de ce nom sur le trône de France. Il lui semblait que la petite avait toutes les qualités requises pour devenir reine.

Mais, attend ! Avant la roue des Marguerite, avant même que la grande Aliénor devienne le chaînon aimanté qu’elle a été dans l’histoire, il y eut la ronde des Mathilde. D’abord, en tête de la milice mariale, la mère de son mari, Mathilde de Normandie, surnommée l’emperesse. Elle a eu un destin fort singulier. Tu en parlais peu. La fin de son histoire te faisait horreur. Tu savais qu’on ne peut pas rester impératrice pour toujours, mais tu ne voulais pas qu’on te le rappelle. Aussi n’aimais-tu pas les récits d’ambitions déçues.

À sept ans, on fiança Mathilde, fille de Henri Beauclerc, premier du nom en Angleterre, successeur de son frère Guillaume le Roux sur le trône de son père, Guillaume le Conquérant, au futur empereur de Saint Empire Romain Germanique, Henri V. Comme celui-ci avait été excommunié par le pape Pascal II, pour avoir maintenu distincts le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique, elle dut, afin d’être couronnée emperesse, faire appel à Maurice Bourdin, l’antipape Grégoire VIII.

À la mort de son mari, elle se retrouva de nouveau à l’avant-scène des épousailles politiques. La pauvre Mathilde ! La sarabande solennelle des mariages politiques prend parfois des allures de bourrée bouffonne. Alors que son premier mari était de seize ans son aîné, son nouvel époux, Geoffroy Plantagenêt comte d’Anjou, était de onze ans son cadet. Certes le fils du comte Étienne-Henri de Blois, qui avait épousé la sœur du premier roi normand d’Angleterre, pouvait prétendre à la couronne d’Angleterre, mais Mathilde ne voyait pas les choses du même œil ! Prise entre les intérêts de son mari, qui guerroyait sur le continent, et les siens propres, elle se rendit en Angleterre et mit tout en œuvre pour sauver le patrimoine normand et surtout pour voir son fils monter sur le trône. Comme le pape refusait de reconnaître la légitimité d’Eustache, le fils d’Étienne de Blois, elle tenta de faire valoir son lien de sang avec Guillaume le Conquérant. Constamment pourchassée par les partisans d’Étienne de Blois, elle finit par se réfugier à Oxford. Elle y fut assiégée. Mais, avec quatre compagnons, elle réussit à s’enfuir, en pleine nuit. S’enroulant dans des draps de lin noués bout à bout, ils se laissèrent glisser le long du mur de la forteresse. Ensuite, à cheval, ils gagnèrent au galop des terres favorables aux Plantagenêt.

Peine perdue ! Après avoir obtenu les titres de Domina Anglorum et même d’AngliaeNormanniaeque Domina, après être presque devenue reine mère d’Angleterre, elle finit par se retirer au prieuré de Notre-Dame du Pré, dépendant de l’Abbaye du Bec, à Quevilly. Et le roi Étienne finit par reconnaître comme son fils ce Henri, dit Court-Manteau à cause de son bas âge, qui devait épouser plus tard Aliénor d’Aquitaine, alors qu’il était son oncle. La comédie que l’Histoire a fait jouer à vos nobles familles, fortes de tant de Mathilde et belles de tant de Marguerite, l’emporte en hilarité sur celle que m’a fait jouer, au gré des pérégrinations les plus imprévisibles, la religion de mes ancêtres.

Nous nous perdions avec plaisir dans ton labyrinthe familial. Les animaux de ton ouvrage s’en coloraient de nuances inouïes et mes guirlandes s’entrelaçaient grâce à la rime intérieure agissant contre l’effet d’uniformité de l’allitération : Marie, Madeleine, Marguerite, Mathilde.

En ces temps de folie furieuse où l’on tuait pour un mot changé dans une prière, qu’on l’y eût ajouté ou qu’on l’en eût omis, nous avons réussi à ne jamais nous cantonner, mais au prix de combien d’identités bancales, échafaudées à toute hâte pour échapper toujours à l’étroitesse d’esprit des fanatiques. Nous étions, toi et moi, dans la marge, Jeanne, jouant tous les rôles qu’on nous proposait, mais n’en assumant jamais la finitude, puisque nous sentions, depuis le premier jour à Gênes, que nous étions faits pour connaître ensemble le pouvoir personnel de l’empire. Et plus l’impératrice ou l’empereur est vulnérable, plus doit être mise en œuvre une machine complexe, afin que soit consacrée sa personne.

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