//img.uscri.be/pth/8203476ad83fad0f71f056e2e5feed3d352c1971
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 32,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

JÉRÔME CARCOPINO, UN HISTORIEN À VICHY

De
531 pages
Davantage connu pour sa pléthorique production intellectuelle qui le classe parmi les meilleurs érudits du temps, que pour son bref passage au gouvernement de Vichy, Jérôme Carcopino avait laissé l'image d'un intellectuel libéral égaré en politique. Or les quinze mois passés à Vichy n'ont rien d'une parenthèse dans une vie dédiée à la science. Cet ouvrage revisite la trajectoire politique, sociale et intellectuelle d'un historien happé dès 1940 par la collaboration d'Etat.
Voir plus Voir moins

JÉRÔME CARCOPINO, UN HISTORIEN À VICHY

Collection Logiques historiques
Dirigée par Dominique Poulot

La considération du passé engage à la fois un processus d'assimilation et le constat d'une étrangeté. L'invention de traditions ou la revendication de généalogies s'élaborent dans le façonnement de modèles, l'aveu de sources. Parallèlement, la méconnaissance, mais aussi la recréation et la métamorphose des restes et des traces confortent lacertitude du révolu. La mise au jour de temporalités successives ou emboîtées, la reconnaissance de diverses échelles du temps contribuent à l'intelligence de ces archives de la mémoire et de l'oubli. Dans cette perspective, et loin des proclamations de progrès ou de décadence, il s'agit de privilégier des travaux collectifs ou individuels qui témoignent du mouvement présent de recherche sur la conscience de l'événement et la mesure de la durée, telles que I'historiographie, l'élaboration patrimoniale, les cultures politiques, religieuses, nationales, communautaires ont pu les dessiner. Dans le respect des règles érudites et critiques, il s'agit de montrer comment images et textes construisent des logiques historiques, de plus ou moins grande profondeur, mais toutes susceptibles d'exercer une emprise sur le contemporain. Déjà parus

Gilles BERTRAND (sous la direction de), Identité et cultures dans les mondes alpin et italien (XVIIIe _)(Xe), 2000. Jean-Marie CHEVALIER, Le Donzeil. Un village à travers l'Histoire, 2001. Christophe BLANQUIE, Justice et finance sous l'ancien régime, 2001.

Stéphanie CORCY -DEBRA Y

JÉRÔME CARCOPINO, UN HISTORIEN À VICHY
Préface de
PASCAL OR Y

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Q L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0831-5

NOTE LIMINAIRE ET LISTE DES ABREVIATIONS
Le terme de « Vichy» ou « régime de Vichy» est utilisé pour désigner le gouvernement au pouvoir en France pendant l'occupation allell1ande entre 1940 et 1944, bien que des 111inistèresaient été transférés totalement ou en partie, de Vichy à Paris. De même le terme « 111inistèrede l'Education Nationale» est utilisé sans tenir compte des diverses appellations successives de cette administration.

Les principales

abréviations

utilisées sont les suivantes:

AGEE AN APEL CDlC CGEGS CGQl DEPP DGTO

Association Générale des Etudiants Etrangers
Archives Nationales

Association des Parents d'élèves de l'Enseignement Libre Centre de Documentation Juive Contemporaine. Commissariat Général à l'Education Générale et Sportive Commissariat Général aux Questions Juives. Diplôme des Etudes Primaires Préparatoires. Délégation du Gouvernement Français dans les
Territoires Occupés.

EFR ENS

Ecole Française de Rome Ecole Normale Supérieure.

EPS JOEF PPF RNP SGJ SNI STO

Education Physique et Sportive.

Journal Officiel de l'Etat Français Parti Populaire Français Rassemblement National Populaire. Secrétariat (ou Secrétaire) Général à la Jeunesse.
Syndicat National des Instituteurs.

Service du Travail Obligatoire.

8

A Hubert,

INTRODUCTION A L'ECRITURE D'UNE VIE

La biographie que vous allez lire n'est pas tout à fait COlnlneles autres. Par son objet, comme par sa Inéthode.
JerÔlne Carcopino n'est pas un ministre ordinaire, ne seraitce que parce qu'il le fut de Vichy et, à ce titre, l'ordonnateur, sinon toujours l'auteur, des grandes décisions du régitne en matière scolaire; Inais il est, surtout, difficile de le réduire à la figure d'un homme politique puisque la plupart de ceux qui conservent aujourd'hui encore le souvenir de son nOln l'associent à I'historiographie de l'Antiquité romaine plutôt qu'à celle de l'Education Nationale. On se sera beaucoup interrogé, en cette France de fin de siècle, entre Procès Papon et Torture en Algérie, sur le rôle social de l'historien. D'un côté, on ne peut que constater une insistante demande sociale d'expertise, qui a sans doute à voir avec la crise contel11poraine de nos grandes références: la justice -ou, plutôt, les magistrats-, les l11édias les journalistes-, la classe politique -les hOl11111es olitiques-, privés des p grands cadres philosophiques traditionnellement établis, se retournent vers les experts, écologues, éthiquologues, archéologues de la méllloire nationale, convoquent les chercheurs à la barre. Mais si l'on prend la question du point de vue de I'historien, la schizophrénie aSSUlllée - en tant qu 'historien..., en tant que citoyen , à visée clairel11ent prophylactique, ne lui aura jalnais suffi, et l'on en a beaucoup vu s'engager dans le cOl11bat civique avec la l11êl11eintolérance, le Inêlne manichéisl11e, la Inêlne Inauvaise foi que les profanes. Dans les générations précédentes, l'expertise attendue était sans doute fort différente -moins généraliste, par exemple, comme lorsqu'elle s'adresse, en pleine Affaire Dreyfus, aux archivistespaléographes de l'Ecole des Chartes-, l11ais la delllande sociale n'était pas l11oindre. Sans parler de la vaste cohorte des érudits prêts à se laisser instrul11entaliser au service de la Mère-patrie, du Prolétariat en 111arche ou du Progrès occidental, on ne l11anquait pas, déjà, d'historiens faisant fonction d'hol11111es politiques, avec une proportion d'aveuglel11ent

stratégique et d'échec personnel pour le Inoins tout aussi élevée que chez les avocats, les Inédecins ou les artisans-bouchers. Jerôlne Carcopino présente l'intérêt d'avoir poussé très loin cette double fonction sociale puisqu'il fut à la fois un maître et un directeur, ce qui n'est pas la Inêlne chose: d'une part, reconnu par ses pairs cOlnlne excellant en sa discipline -et peu ilnporte ici que cette cOlnpétence puisse être discutée voire par la suite radicalelnent niée- et, par ailleurs, choisi par l'autorité publique pour en exercer une parcelle sur un espace de plus en plus large, l'Ecole de Rome, la rue d'Uhn, l'Acadélnie de Paris, l'Education Nationale dans son ensemble. L'Acadélnie française, alnbitionnée de longue Inain, était la prévisible clé de voûte de ce qui Inérite bien le nOln, alnbigu, de carrière. C'est le Inérite de Stéphanie Corcy-Debray de nous fournir, en bonne historienne, toutes les données pennettant de relire et relier un tel itinéraire, dont on peut se delnander s'il est un exemple achevé de réussite sociale ou de catastrophe intellectuelle: la différence entre les deux tient peut-être, justelnent, aux circonstances historiques, qui font d'un spécialiste de la République rOlnaine finissante un contemporain des délnocraties en crise face aux régitnes totalitaires. Derrière ce chelninelnent, plus tortueux qu'il n'y parait au prelnier abord, peut-on deviner une logique intellectuelle à l'oeuvre? En d'autres tennes, plus crus Inais oh cOlnbien passionnants: l'œuvre de l'antiquiste éclaire-t-elle la vie du vichyste ? Ce soupçon vous traverse quand, à l'âge de dix-huit ans, on découvre que le biographe de Sylla et de César a été directeur de l'Ecole Française de ROIne à l'époque de Mussolini et, le telnps d'après, Ininistre du Maréchal Pétain. C'est là qu'intervient l' intelligente Inéthode régressive de l'auteur. En partant du très problélnatique An Quarante pour relnonter vers la fin-de-siècle où s'élabore la personnalité du héros, elle nous pennet à la fois de nuancer et de confinner. Nuancer un détenninislne qui ne conduit pas plus fatalelnent Carcopino sur les pas de la dictature -qu'il a cependant servieque l'étude de la féodalité ne conduisait le médiéviste Marc Bloch à s'engager dans la Résistance, jusqu'à en Inourir ; Inais confinner aussi qu'un Inaître-Inot (c'est le Inot) pennet de résulner toute cette vie sous le regard de I'historien des structures COlnlne de celui des individus: l'élitislne.
12

JérÔlne Carcopino a une haute conscience de sa peu contestable supériorité intellectuelle. Il a suffisamment le sens de la calnaraderie pour, par exelnple, accorder un traitement de faveur -tout est relatif- à ceux qu'il considère COl1llneses pairs, tel, précisément, Marc Bloch. Mais cet esprit à proprelnent parler aristocratique justifie aussi sa participation sans état d' âlne à une politique en complète opposition avec les principes républicains qui avaient jusque là accompagné sa carrière, en Inêlne telnps que son indifférence aux petits. Proche du Giraudoux de 1939 qui aux frontières de la France établissait une nette distinction entre le génial Einstein et le Inisérable fourreur hassidique, le Inandarin n'a guère de sYlnpathie pour les primaires ou les apatrides, pour parler COlnllle ses contelllporains. L'élection à l' Acadélllie française est à l'ilnage et à l'échelle du personnage, jalllais candidat devant le suffrage universellllais sollicitant les voix d'une petite compagnie distinguée.
La relnontée aux origines pennet, plus subtilement, de retrouver dans une telle posture quelque chose d'une fidélité, plus ou lTIoins consciente, aux origines Ecole-des-Roches du personnage, qui retrouve alors tout un réseau intellectuel encore peu connu parce que peu étudié dont la philosophie, quelque part entre le Lycée Lakanal et les Eclaireurs de France, vise, suivant qu'on la considère avec indulgence ou sévérité, à concilier élite et délllocratie ou à préserver les intérêts de la pretTIière contre les dangers de la seconde.

Plaidons ici pour un recours plus fréquent à ce procédé risqué Inais très justifiable, grâce auquel l'individu final, clos et mesuré par la postérité, se retrouve éclairé, interprété par ses origines. Si, comlne nous devons tous nous en convaincre, on ne se baigne jamais deux fois dans le Inêllle fleuve, il faut aussi en conclure que l'adulte est le fils de l'enfant. A cette réserve près que l'historien régressiste ne dispose que rarelnent de l' olnniscience de l'artiste, nouant autour d'une Rosebud le destin du citoyen Kane. Avec les outils que son énergie heuristique et son intelligence conceptuelle lui pennettaient d'élaborer, Stéphanie CorcyDebray nous offre une très juste approxÎInation de cette écriture-d' une-vie dont l'exercice finit toujours par tenter tout historien digne de ce nom.
Pascal ORY 13

« [La vie de Jérôme Carcopino] fut interrompue par deux guerres mondiales où le destin, à des âges, à des niveaux et dans des circonstances les plus différentes, lui fit jouer des rôles qui contrastent sur plus d'un point et qui ont finalement conduit I'historien à devenir à son tour objet d'histoire. »1

Jérôme Carcopino est un personnage complexe. Historien républicain, écrivant l'histoire comme une oeuvre littéraire, revêtu d'une légitimité universitaire et académique, il est d'abord une autorité qui a fait date dans la recherche historique. S'est-il appuyé sur sa magistrale production historique et sa notoriété internationale pour gravir un à un les degrés qui l'ont Inené vers de hautes responsabilités administratives et politiques dans une période trouble? Le 24 février 1941, en effet, le Inaréchal Pétain l'appelle au gouvernement pour succéder à Jacques Chevalier au secrétariat d'Etat à l'Education Nationale et à la Jeunesse. Cet hOlnme à plusieurs facettes revendique haut et fort sa qualité d'universitaire et de spécialiste de l'Antiquité, et refuse de se considérer comlne un hOlnlne qui a fait de la politique, malgré quatorze mois passés au gouvernement de Vichy. Aux yeux de son fils qui fit partie de son cabinet, de ses proches collaborateurs et de certains de ses élèves2, son expérience ministérielle n'aurait été qu'une parenthèse dans une vie toute entière consacrée à la science. Comment un historien jusqu'alors
I

Roger Caillois et René Huyghe, Discours de réception de Roger Caillois à l'Académie
un historien au

française et réponse de René Huyghe; Paris, Gallitnard, 1972, p. 23. 2 Claude Carcopino, Paul Ourliac et Pierre Grimai, Jérôme Carcopino, service de I 'humanisme; Paris, Belles Lettres, 1981. 15

retranché dans sa tour d'ivoire prend t-il en charge dans une période critique le destin de l'Education Nationale et de la Jeunesse? Pour quelles raisons cet homme-là fut-il choisi et par qui? Ses motivations, exposées après guerre dans un vibrant plaidoyerl, s'inscrivent dans la ligne de la théorie du bouclier. C'est par esprit de sacrifice et de dévouement envers la France qu'il aurait choisi de mettre ses compétences et son énergie au service de l'Etat français pour sauver l'Université du chaos. Dans cette autojustification, les deux guerres mondiales sont mises en parallèle, attirant notre attention sur l'appartenance de Jérôme Carcopino à la génération des anciens combattants. La France, l'Etat et l'Université sont en tout cas le substrat de son engagement personnel. Jérôme Carcopino est un personnage très présent dans les archives de l'Education nationale, en raison de sa carrière et de son action réfonnatrice d'une durée relativement longue à Vichy. Mais sa figure n'était qu'à peine cernée. Les histoires de l'éducation et de l'enseignement2 ont abordé son passage au ministère dans une perspective très institutionnelle et descriptive. La réforme Carcopino pose la question de la continuité et de la rupture avec celle de Jean Zay; mais ce questionnelnent centré sur les effets pervers de la réforme de 19413, ne prend pas en cOInpte l'ensemble des héritages marquant la réforme, ni surtout la manière dont les idées novatrices des Compagnons de l'Université Nouvelle peuvent se retrouver mises en oeuvre à Vichy. Seule une étude de la sociabilité et des réseaux auxquels Jérôme Carcopino appartient permet de dépasser la focalisation sur les liens unissant le Front Populaire et Vichy. Les notices biographiques qui reprennent à grands traits la chronologie de sa carrière et de son oeuvre4, très utiles dans une perspective prosopographique, privilégient le personnage et font l' iInpasse sur le maillage institutionnel et social, tout COlnlne sur les vecteurs de la réforme. A Vichy aussi l'étude fine des
I 2

JérÔlne Carcopino, Souvenirs de sept ans; Paris, Flmnlnarion, 1953.

E.Maillard, « La réfonne de l'enseignement», Revue d'histoire de la Seconde Guerre

mondiale, oct. 1964, n056, pp. 43 à 64. Antoine Prost,1930-1980, L'école et lafamille dans une société en mutation; Paris, Nouvelle librairie de France, 198 I et Histoire de l'enseignement en France, 1800-1967 ; Paris, Colin, 1968.
l

Antoine Prost, Education, société et politiques, une histoire de l'enseignement en France
en France; Paris, Retz,

de 1945 à nos jours; Paris, Seuil, 1992, pp. 74-75. -l C.Nique et C.Lelièvre, Histoire biographique de l'enseignement

1990. Christophe CharIe, Le personnel de la faculté des lettres de Paris, dictionnaire biographique; Paris, INRP-CNRS, 1986. 16

réseaux est primordiale. Si le rôle de l'administration de l'Education nationale dans la politique de collaboration a été étudié par Marc-Olivier

BaruchI, il s'agit pour nous de reprendre les solidaritésd'âge, de carrière,
de convictions, qui unissent Carcopino et ses collaborateurs, ainsi que sa place parmi les clans vichyssois. A propos des lois d'exception, de nOlnbreux ouvrages ont été consacrés à la politique d'exclusion de l'Etat français, une politique consubstantielle au régime. Au cours de l'analyse des lois d'épuration et d'exclusion, ces ouvrages rencontrent Carcopino lorsqu'ils abordent l'épuration et les sanctions prises à l'égard du monde enseignane. Dans un colloque du CDJC, Pascal Ory pose les problématiques des responsabilités universitaires, analysées en termes de soulnission générale aux lois raciales3. La parution de la thèse de Claude Singer4 donne alors le dernier état de la question pour la législation antisélnite. Il définit d'abord la signification des mesures antijuives, perçues COlnlne l' aboutissel11ent d'une crise de l'identité française, et analyse le rôle des différents ministres de l'Education Nationale dans l'application des lois antisémites ainsi que le comportement des étudiants et des enseignants juifs confrontés à leur exclusion. Dans la mesure où les archives le lui permettent, il propose des évaluations quantitatives des victitnes. Il lnet fortement Jérôme Carcopino en cause, alors que I'historiographies l110dère plutôt son action dans le domaine de l'épuration. Les archives consultées nous permettent d'apporter des nuances sur la mise en oeuvre par Carcopino de la législation d'exclusion, et surtout de d'approfondir les explications réductrices expliquant le rôle du Ininistre par son « légalisme» ou son «juridisme ». Sa personnalité, son caractère, sa l11argede manoeuvre - à définir -, l'amène à entrer dans le jeu de la politique de collaboration d'Etat et dans l'illusion du pouvoir. L'épuration est aussi une des conditions de la mise en oeuvre de sa réforme. Le personnage de Jérôme Carcopino, épurant massivement tout en sauvant certaines vies, apparaît pleinement cohérent. Chez le ministre, qui est aussi un historien et un universitaire arrivé aux plus hauts somlnets, tout se tient, même s'il faut à certains moments rétablir la part
I

Marc-Dl ivier Baruch, Servir l'Etat français;

Paris, Fayard, 1997.

2

Par exelnple, DOIninique Rossignol, Vichy et les francs-maçons, la liquidation des sociétés

secrètes; Paris, Lattès, 1981. M.R.Marrus, Vichy et les Juifs; Paris, Calmann-Lévy, 1981. Marc-Olivier Baruch, op. cit. Rélny Handourtzel, Vichy et l'école; Paris, Noêsis, 1997. Pascal Dry, « L'Université française face à la persécution antisélnite », La France et la question juive; Paris, Messinger, 1981. ~ Claude Singer, Vichy, l'Université et les Juifs; Paris, Belles Lettres, 1992.
]

5

W.O.Halls, Les jeunes et la politique de Vichy; Paris, Syros, 1988. P.Giolitto,Histoire de lajeunesse sous Vichy; Paris, Perrin, 1991. 17

des contingences. L'historiographie a largement abordé le milieu des historiens de I' entre-deux-guerres, dans une approche prosopographique ou dans ses relations avec les innovations des Annales. Les travaux

d'Olivier Dumoulin1 éclairent le contextedans lequel Jérôme Carcopino a
effectué sa carrière universitaire, obtenant sa chaire au moment où I'histoire s'institutionnalise et se professionnalise. Au sein de l'Université française, les infrastructures corporatistes se développent en même temps que I'histoire connaît une crise spécifique marquée par la stagnation des chaires. Cette étude permet d'apprécier comparativement la rapidité et l'excellence de la carrière de Carcopino. Les analyses de Christophe Charle2 sur les structures des élites offrent d'autres perspectives comparatives. Sa grille de codage sociologique est particulièrement utile pour cerner le savant dans sa sociabilité, son mode de vie et ses rapports avec le pouvoir. Mais avant de devenir un homme politique, Jérôme Carcopino fut un historien et un épigraphiste renommé. Historiographiquement, le milieu des antiquisants a été peu étudié. Les travaux concernant l'école des Annales sont nombreux3, mais I'histoire ancienne est peu et mal située par rapport aux courants de renouvellement de l'écriture de l'histoire. L'analyse de l'oeuvre de Jérôme Carcopino et sa position envers les innovations historiographiques4 doivent être cernées pour voir quelle fut sa conception de l'histoire. A l'aide d'archives inédites et des conseils et précisions qui m'ont été chaleureusement donnés par Claude Nicolet et Paul Veyne, nous reprenons donc la question. La vie et l'oeuvre de Carcopino nécessitent donc une réflexion d'ensemble, au carrefour de I'histoire politique, sociale et culturelle, puisqu'elles mettent en jeu l'analyse des représentations dans le dOll1ainedu pouvoir et de l'éducation, et la philosophie de I'histoire d'un universitaire acceptant des responsabilités politiques pendant les années noires. Elles nous amènent à partir d'une histoire politique consacrée aux modalités de son arrivée à Vichy, à son action et à sa place au sein du gouvernement, à la reconstitution des réseaux et des sociabilités auxquels Jérôme Carcopino appartient, à son itinéraire
I

Olivier

DUlnoulin, Profession
1983.

historien,

un métier en crise? 1880-1900

.. Thèse de troisième 1987.
1987.

cycle,

Paris,
2
j

EHESS, notamment

Christophe
Voir

Charle, Les élites de la République
François Dosse, L 'histoire

; Paris, Fayard,
La Découverte,

en miettes;

Paris,

~

Pierre Gritnal, op. cit., exatnine avec érudition la production historique de son 1l1aître.

Inais avec une « piété filiale»

très Inarquée

18

intellectuel et historiographique, nous imposant de dépasser les strictes lilnites chronologiques du ministère. Jouant sur les durées, nous plongerons dans le temps court en amont de sa nomination au gouvernement Darlan, évoquant les périodes décisives du choc de la défaite et des rebondissements que connaît sa carrière avec la direction de l'Ecole Normale Supérieure et le rectorat de l'académie de Paris, puis en aval dans les années noires qui suivent le retour de Laval et l'éviction de JérÔlne Carcopino jusqu'à son procès et sa longue réhabilitation. Puis dans une durée moyenne, nous étudierons la pré-histoire du ministre, ce changelnent de perspective chronologique permettant de situer la période du ministère comme un épisode constituant à la fois une rupture et une continuité dans sa vie et sa carrière. La densité de son parcours d'avant guerre est telle que la résumer serait réducteur et occulterait la compréhension de son action politique. Il est en effet impossible d'appréhender les choix de Jérôme Carcopino sans connaître son parcours intellectuel et social. En ce qui concerne son action gouvernementale, nous excluerons de notre étude le domaine de la jeunesse, du sport et des beaux -arts sur lesquels il n'exerce qu'une autorité variable que nous tenterons de mesurer, et que l'historiographie a largement couvertl. De même dans une perspective historiographique, l'étude de sa production historique ne prétend pas être exhaustive, mais permet de comprendre à partir de quelques ouvrages essentiels sa manière de faire et d'écrire l'histoire, tout comme sa conception de l'histoire. L'historien a t-il un cOlnportement ou mène t-il une action spécifique lorsqu'il devient acteur de l'histoire? Nous COlnmencerons donc en 1940, pour dégager les phénomènes de rupture et de continuité entre la vie apparemment apolitique d'un historien et chercheur renommé et l'épisode vichyssois. Nous adopterons un plan rétrodictif, donnant en dernière partie des coups de projecteur pour éclairer par des retours en arrière les faits et les gestes du secrétaire d'Etat à l'Education Nationale et à la Jeunesse choisi par Pétain en 1940. Une première partie consacrée à l'expérience ministérielle, ses prodromes et ses conséquences politiques, intellectuelles et sociales, montrera à travers sa nomination à Vichy dans quelle mesure son parcours durant l'année 1940 fut déterminant. Jérôme Carcopino accède à un destin national mais c'est un homme qui n'était pas
I

W.O.Halls, op. cil. P.Giolitto, op. cil. Jean-Louis Gay-Lescot, Sport et éducation sous
; Lyon, Presses universitaires 19 de Lyon, 1991.

Vichy (I 940-1944)

prédestiné pour Vichy, et qui avait d'autres choix possibles. Les cadres de son action gouvernelnentale à travers l'étude des structures administratives et des réseaux de collaborateurs que Jérôme Carcopino tente de remanier, son adhésion à la Révolution nationale, l'application en tant que recteur, Ininistre puis directeur de l'Ecole Normale Supérieure, des lois d'exclusion seront étudiés dans la même perspective avant d'examiner les dramatiques années marquant sa lente et difficile réhabilitation, consécutive au procès en Haute Cour. Cette première partie s'achève donc sur le contraste entre une arrivée fulgurante sur la scène publique et la brutalité de sa chute. La roche Tarpéienne n'est jamais loin du Capitole. La seconde partie examinera ce qui fut la grande oeuvre du ministre, sa réforme de l'éducation et son action pédagogique, définissant dans quelle mesure ce travail intellectuel est aussi un travail d'intellectuel, porteur d'une idéologie. Elle nous amènera à rechercher la genèse du projet, les héritages, ruptures et continuités, le maillage institutionnel et social qui entoure l'élaboration de la réforme et la nature de ses prescriptions pédagogiques. Jérôme Carcopino tente-t-il d'instrumentaliser l'école au service d'une idéologie malgré les impératifs de la conjoncture? Enfin une troisième partie éclairera cette expérience ministérielle et pédagogique par l'analyse de sa carrière, de ses choix professionnels et des réseaux de sociabilité auxquels il appartient, en le situant parmi les historiens de l'entre-deux-guerres. Nous verrons en quoi Jérôme Carcopino est le produit d'une culture et l'émanation d'un milieu, en tentant de mesurer sa représentativité. Jérôme Carcopino a choisi l'histoire antique « parce que l'enquêteur, comme il le confie à Frédéric Lefèvre en 1936, n'y est pas à la merci d'une liasse d'archives inaccessibles ou d'une correspondance privée que ses propriétaires se refusent à communiquer. »1 La découverte de correspondances inédites que leurs propriétaires nous ont autorisée à consulter nous a donné l'occasion de suivre Jérôme Carcopino dans son humanité, ses amitiés, ses préoccupations professionnelles, ses choix personnels. Ambitieux, convaincu de sa grande valeur intellectuelle, Jérôme Carcopino a cherché à construire son iInage en publiant trois livres de souvenirs. La restitution de son parcours universitaire et académique éclaire aussi certains lieux et certains milieux de l'entre-deux-guerres. L'étude de sa filiation intellectuelle et de son univers historique et mental nous conduira à déterminer dans quelle mesure sa philosophie de I'histoire a pu influencer ses choix politiques. Enfin pour restituer à l'expérience ministérielle et à
I

R.Caillois

et R.Hyughe,

op. cil., p. 28.

20

sa carrière toute leur cohérence, nous nous attacherons à caractériser la culture politique à laquelle il adhère. Le cadre d'une biographie peut se révéler tout à fait opératoire pour la période de Vichy, un moment où les individus ont pu infléchir le cours de I'histoire et, livrés à eux-mêmes, sans repères habituels, ont dû effectuer des choix graves engageant non seulement leur avenir mais aussi celui des autres. Mais les risques de dérapage sont grands, « car toute biographie relève de la tentation créative. »1. Le choix d'un plan à la fois thématique et chronologique, commençant en 1940 par l'expérience ministérielle, permet d'éviter deux écueils propres au genre biographique: relnonter « le cours d'un destin en feignant par la narration de le constater au fil du temps qui s'écoule »2 et imaginer Jérôme Carcopino conscient en permanence de l'état que lui vaut son statut biographique. L'année 1940 est celle du choix décisif qui donne une autre lecture de la vie de Carcopino. Ce découpage en trois parties nous donne la possibilité de considérer Jérôme Carcopino et ses représentations dans les Inilieux qu'il traverse, sans le déconnecter, tout en évitant la linéarité d'un plan purement chronologique qui conduirait à envisager l'épisode vichyssois comme une finalité. Or Jérôme Carcopino n'est pas prédestiné pour Vichy. En abandonnant toute perspective téléologique, nous pouvons raisonner en termes de conditions d'apparition de cet universitaire à Vichy en 1940-1941 et d'effets de son action ministérielle sur la réalité politique, culturelle et sociale, en rendant aux contingences, à l'événelnent, tout son rôle puisque son parcours ne s'explique pas que par sa vie d'avant-guerre. La variété des sources consultées nous pennettra d'aborder JérÔlne Carcopino à la fois dans son intimité et dans ses représentations.

I

Philippe

Levillain,

« Les protagonistes
Paris, Seuil, colI.

de la biographie
Points, 1996, p. 136.

», Pour une histoire

politique;

dirigé
2

par R.Rémond,

Ibid.

21

PREMIERE PARTIE L'EXPERIENCE MINISTERIELLE

CHAPITRE I : UN HISTORIEN DANS L'ARENE POLITIQUE

Le défaite de juin 1940 fait basculer la vie de Jérôme Carcopino comme celle de tous les Français. Immédiatement l'ancien combattant de la Grande Guerre accepte la solution de l'armistice comme la Ineilleure pour la nation et le vieux chef qui s'est imposé à elle, le Inaréchal Pétain, comme un sauveur. Jérôme Carcopino est désormais placé devant plusieurs alternatives professionnelles, qui restent toutes en rapport avec son métier de professeur et de chercheur. La direction de l'Ecole Normale Supérieure qu'il obtient sans perdre de temps du nouveau régime, constitue pourtant dans sa carrière à la fois une continuité et une rupture dans le contexte trouble de l'Occupation. Six Inois plus tard, I'historien entre au gouvernement de Vichy comme secrétaire d'Etat à l'Education Nationale et à la Jeunesse, découvrant la complexité de l'administration qu'il doit gérer, tout comme les luttes d'influence des différents clans dont la recomposition varie aussi en fonction des opportunités offertes par le jeu de la collaboration. La nomination de Jérôme Carcopino à la tête de la rue d'Ulm est-elle la clé de son accession au gouvernement? Son expérience ministérielle n' estelle qu'une parenthèse? Les événements de l'automne 1940 préparent très vite le nouveau directeur de Normale Supérieure à assumer des fonctions politiques.

De l'étude à l'action publique:

un choix inévitable?

En 1939, Jérôme Carcopino est directeur de l'Ecole Française de Rome. En 1941, il devient secrétaire d'Etat à l'Education Nationale et à la Jeunesse du gouvernement de Vichy. Entre temps la France a subi un traumatisme profond causé par la défaite militaire des armées françaises devant les soldats de la Wehrmacht, la débâcle de l'Exode et la crise de légitimité du pouvoir. La défaite infléchit la vie de Jérôme Carcopino, parce qu'elle le touche dans sa vie morale, familiale et surtout professionnelle. La guerre avec l'Italie et la terrible

défaite contre les armées allemandes suscitent un réflexe de conservation chez Jérôme Carcopino. Sa pensée et son action s'inscrivent d'emblée dans la logique de l'armistice. La défaite devient une formidable opportunité à saisir. L'été 1940, le déclic A Rome pendant la " drôle de guerre" le travail continue à l'Ecole Française, occupée à mettre au point le volume de ses Mélanges dédié à l'élève Félix Grat, tombé en novembre 1939 à la tête de son groupe franc de reconnaissance, et à préparer son programme de conférences. En terre italienne, le directeur de l'Ecole Française de Rome est obnubilé par le durcissement de la politique mussolinienne à l'égard de la France et la multiplication des agressions francophobes. La guerre contre l'Allemagne semble incertaine et la confiance en l'armée française totale comIne il l'affirme après-guerre: " A la fin de l'automne 1939, personne de nous n'envisageait notre défaite. Hors peut-être M. FrançoisPoncet, qui savait trop à quoi s'en tenir sur le réarmement allemand et sur la dissimulation d'Hitler, tous les Français de Rome considéraient notre inaction comme le résultat d'un calcul stratégique et celle de l'ennemi comme la preuve de son impuissance. "1. Au début de la campagne de France, Jérôme Carcopino est averti assez tôt du reflux des armées françaises par les communiqués destinés au Palais Farnèse comparés avec la presse italienne2. Lorsque le gouvernement de Paul Reynaud remplace le général Gamelin par le général Weygand, Carcopino reprend espoir3. Mais la situation des Français d'Italie se dégrade. Devant la multiplication des signes d'hostilité des fascistes à l'égard des Français et la menace croissante d'une belligérance italienne, Jérôme Carcopino affirme avoir convaincu François-Poncet d'envisager le licenciement de l'Ecole Française: " J'étais, au contraire de l'opinion que, le fascisme ayant jeté le masque, je devais mettre fin le plus tôt possible à l'activité d'une Ecole, qui, vouée au culte du passé romain, rendait par sa permanence un hOInmage à l'Italie dont, à mes yeux, ses dirigeants actuels l'avaient fait

1 Jérôme Carcopino, Souvenirs de sept ans; Paris, Flammarion, 1953, p. 131. FrançoisPoncet est ambassadeur de France en Italie. 2 [...] et il nous tùt bientôt interdit de révoquer en doute la supériorité et la progression de " nos ennetnis. ", Jérôtne Carcopino, op. cil., p. 138-139. :1Jérôtne Carcopino, op. cil., p. 139. 26

déchoir. "1. Bien plus qu'une question d'hommage, c'est l'incertitude de leur sort en cas d'une déclaration de guerre de Mussolini à la France qui pousse Carcopino à solliciter des instructions d'Albert Sarraut, ministre de l'Education Nationale. Après le personnel de l'Ecole et les élèves,

Jérôme Carcopino quitte Rome le 1er juin 1940 pour sa résidence de la
Haute-Marne, puis pour Paris où il arrive le 6. Il rend aussitôt compte de la liquidation provisoire de l'Ecole à un directeur de l'enseignement supérieur inquiet de leur sort, qui" [...] approuva sans réserve [sa] chit11érique intention de faire rapporter [son] affectation spéciale et de reprendre aussitôt que possible, du service dans l'armée avec [son] ancien grade de chef de bataillon"2 à 59 ans. Le dimanche 9 juin, Jérôme Carcopino s'étonne du départ pour la Loire de Jean Verrier, Inspecteur général des Monuments historiques, avec lequel il devait passer la journée à Verneuil-sur-A vre. Soupçonnant qu'une mission de sauvegarde lui ait été attribuée dans la nuit, il ne réalise pas pour autant avant le lendemain que l'issue de la guerre est désespérée. Le lundi 10, l'ex-directeur de l'Ecole Française de Rome a en effet rendez -vous avec M. Rosset rue de Grenelle pour la signature des papiers concernant la fermeture de l'Ecole. Or il raconte être tombé avec stupeur3 sur un ministère vide: les services ministériels s'étant repliés vers le Sud. Cette retraite prend tout son sens pour l'ancien combattant de la Grande Guerre: " [...] nos soldats avaient plié sous l'invasion allemande; sûrement, ils retraitaient devant elle "4. En plein désarroi, redoutant d'être coupé de sa famille, il part immédiatement pour la Ferté-sur-Aube, où il apprend la belligérance italienne. Entassant une partie de la famille dans une Viva Stella surchargée, Jérôme Carcopino part sur les routes, direction Hendaye, c'est l'exode. C'est aux portes du Morvan que Jérôme Carcopino apprend la signature d'un armistice entre la France et l'Allemagne. Philippe Pétain, devenu Président du Conseille 16 juin au soir, a en effet annoncé dès le 17 juin aux Français la cessation des combats. L'armistice, signé le 22 juin, entre en vigueur le 25. Mais dans un pays totalement désorganisé, aux coml11unications coupées, Jérôme Carcopino déclare ensuite n'avoir appris le contenu des clauses que le 3 juillets. De retour à la Ferté, dans une maison investie pendant quelques jours par des officiers de la
IJérôtne Carcopino, Jérôme Carcopino, op.cil., p. 140. op. cil., p. 143. Le directeur

2 j

de l'enseignement

supérieur

est M. Rosset.

" La foudre fût tOlnbée à côté de moi que je n'aurais pas été secoué davantage. ", Jérôme
Carcopino, op. cil., p. 145. ~Jérôtne Carcopino, op.cil., p. 145. 5 Jérôtne Carcopino, op. cil., p. 150. 27

Wehrmacht puis par des lieutenants SS, il fait l'expérience des vexations de l'Occupation. Pendant les dramatiques mois de mai et juin 1940, Jérôme Carcopino a été touché de plein fouet par la déroute française, et la panique de l'Exode. Le patriarche est très inquiet pour ses gendres et son fils dont il est sans nouvelles depuis la fin mai 1. Complètement désemparé, sans aucune prise sur les faits, il subi les événements d'autant plus qu' iI ne les découvre qu'avec retard. Pourtant significativement, la défaite ne suscite chez lui aucune réflexion. Contrairement à un Marc Bloch, capitaine de réserve, de nouveau mobilisé en 1939, qui s'interroge dans L'étrange défaite2, l'ouvrage rédigé pendant l'été 1940, sur les causes de cette débâcle, Jérôme Carcopino considère immédiatement la défaite comme un acquis. Il s'inquiète du sort que l'armistice réserve à la France3 sans se poser la question des responsabilités, de son inéluctabilité ou d'une alternative à celle-ci. Plus que le régime de Vichy4, Carcopino accepte d'emblée la solution de l'armistice et la personne du maréchal Pétain, sans analyse des origines de la défaite. Même si les Souvenirs de sept ans ont été rédigés postérieurelnent, à l'aide d'une documentation rassemblée pour son procès, les thèses que Carcopino développe sur l'armistice concordent avec les choix politiques qu'il a été amené à faire à Vichy. L'armistice est d'abord pour Carcopino le moyen de préserver l'essentiel de la souveraineté française qui lui semble garantie avec" la création d'une zone libre,[...] l'intégrité de l'Empire, [...] l'ajournement des règlements territoriaux et de la paix, toutes conditions qui sauvegardaient notre existence et notre unité nationales. [...] L'armistice qu'il [Pétain] avait sanctionné nous dépouillait de notre grandeur et de nos richesses, mais comme au fond de la boite de Pandore, d'où tous les autres biens s'étaient envolés, l'espérance y palpitait encore. "s. L'empire est justement au coeur des négociations que mènent les partisans de la capitulation
I

Prisonnier, Jean Bertier, père de fmnille nombreuse, est libéré dans I'hiver. Claude,

hospitalisé à Gand, réussit à joindre" des amis" de son père qui obtiennent son retour en France. Sabine Bricard, Famille je vous aime; Paris, ed Calligrasseuil, dact., 1997, p. 21. 2 Marc Bloch, L'étrange défaite; Paris, Gallimard, Folio histoire, 1990, p. 9.
l

" Qu'allait devenir la Patrie, piétinée par l'invasion, assujettie à un armistice dont nous avions appris la conclusion, Inais ignorions toujours les clauses? ", Jérôme Carcopino,
op. cit., p. 149.

oJ

"Homlne d'ordre qui ne s'est jamais engagé directement dans un combat politique, Carcopino est d'emblée favorable au régime du maréchal Pétain. ", Claude Singer, Vichy, l'Université et les Juifs; Paris, Belles-Lettres, 5JérÔlne Carcopino, op.cÎt., p. 150. 1992, p. 95.

28

militaire en métropole et de la poursuite des combats avec les colonies et l'Angleterre, au sein du gouvernement Reynaud. Or, si Carcopino n'envisage pas cette possibilité sur le moment, il s'acharne, une fois le guerre terminée, à démontrer qu'en préservant l'empire l'armistice a penl1is ultérieurement la libération de la France par la France libre et les Alliés. C'est la thèse du bouclier] et de l'épée, développée par Pétain au cours de son procès: "[...] l'armistice était comme l'opération chirurgicale exécutée d'urgence en péril de mort. Personne n'envisageait plus la possibilité de continuer la lutte dans la métropole. Une capitulation déshonorante2 eût doublé le chiffre des prisonniers et livré la France, dès la fin de juin 1940, à l'asservissement et aux cruautés de l'occupation totale qu'elle a connue en 1943 et 1944. Quant au transfert de la lutte dans l'Afrique du Nord, où notre stock de munitions était juste suffisant pour trois jours de combat, qui ne possédait aucune industrie de guerre et que la Royal Air Foree, concentrée, pour leur défense, dans les îles britanniques, ne pouvait secourir, il n'eût abouti qu'à étendre l'invasion à notre Empire, en ébranlant celui des Anglais. Il n'y avait donc pas, pour la France, d'autre parti à prendre que l' armistice[...] "3. Jérôme Carcopino affirme avoir été persuadé que l'armistice al' avantage de reconnaître la souveraineté française sur l'ensemble du territoire. Il n'évoque pas la dramatique partition de la France, qui évolue pendant l'Occupation en fonction des événements militaires, l'occupation par l'armée allemande des trois cinquièmes du territoire métropolitain, ni l'annexion de fait de l'Alsace-Lorraine, qui rendent cette souveraineté très relative. De même dans son plaidoyer en faveur de l'armistice\ il ne fait aucune allusion à l'article 35 impliquant que l'administration française" collabore" avec la puissance occupante " d'une manière correcte", article qui engage de manière formelle toute l'administration française dans la collaboration. Il omet de s'étendre sur
l "Vat-on représailles
2

nier la pureté de ses intentions qui étaient de faire écran et bouclier allemandes? " Lettre à Louis Madelin, 21/07/1945, AN 355 AP 2.

aux

déshonorante pour l'armée. Déjà en 1945 à propos du procès de Pétain, Carcopino

développe l'idée du bouclier: "Va t-on méconnaître l'immense service qu'il a rendu à la coalition en signant un armistice sans lequel la France aurait perdu 3 millions de prisonniers au lieu de I 500 000, et l'Afrique du Nord dans les trois mois? ", AN, 355 AP 2. 3Jérôtne Carcopino, op. cil., p. 163. ~ Dans les Souvenirs de sept ans, deuxiètne partie chapitre premier, pp. 149-175. SM.Launay, L'armistice de 1940; Paris, P.D.F., "dossier Clio ",1971, doc n° l, pp. 37-42, voir le texte de la convention d'armistice.

29

les contraintes lourdes, financières et politiques, imposées par la convention d'armistice à la France, moins parce que l'armistice signifie la fin des hostilités, que parce qu'il permet à la France de durer: " [...] la France avait besoin de durer jusque là. Le destin du monde s'accomplirait. Seulement ce n'était pas encore pour demain; et puisque les Français ne pouvait être, par un coup de baguette magique, transportés en masse en Angleterre, ils devaient, comme Pétain le leur intimait, s'armer de patience, et attendre, en s'y préparant, le jour J où, revenue de son évanouissement, et sans encourir la subversion que méditaient ses vainqueurs, la Nation pourrait reprendre sa place au combat dans une ligue des peuples assez puissante pour diriger contre les Allemands une offensive qui paralyserait leurs entreprises d'anéantissement, avant de les abattre, eux et leurs satellites. Tôt ou tard se lèverait l'aurore de la ,,1 renaissance [...] Jérôme Carcopino admet immédiatement l'armistice, comme une évidence, parce qu'il réfléchit en fonction de son expérience passée, par référence à la Grande Guerre et au Traité de Versailles. Il méconnaît l'originalité de la Seconde Guerre mondiale et du nazisme, ne s'interroge jamais sur les volontés ou l'intérêt de Hitler. Il raisonne de tnanière hexagonale: la France a perdu la guerre de 1870, elle a gagné celle de 1914-1918 après laquelle l'Allemagne écrasée s'est relevée, elle prendra sa revanche dans un futur lointain sur la défaite de 1940, l'important étant de durer. La défaite ne suscite alors chez lui aucune interrogation, aucune volonté d'agir dans l'immédiat, mais plutôt un réflexe d'obéissance qui le pousse vers le vainqueur de Verdun. Il se rallie en effet immédiatement au maréchal Pétain: " et je n'ai pas douté qu'en 1940, le Maréchal, sacrifiant non seulement son repos mais son orgueil et sa gloire à son pays, n'accédât au pouvoir que comme on gravit un calvaire. Aussi, n'ai-je pu me retenir alors de répondre présent à son appel. "2. En se ralliant à la personne du maréchal, Carcopino accepte sans réticence un nouvel Etat, autoritaire, fort et efficace. Il aurait été informé" peu après le 10 juillet [...] du vote massif par lequel l'Assemblée nationale l'avait investi des pleins pouvoirs, puis de la fonnation de son nouveau Ministère"3 . Convaincu que l'armistice préserve la souveraineté française, certain que Pétain a été" légalement
IJérôme Carcopino, op. cil., p. 169. 2Jérôtne Carcopino, op. cil, .p. 162. :) Jérôtne Carcopino, op. cil., p. 151. 30

muni de tous les pouvoirs"1, il adhère au gouvernement de Vichy. Carcopino ne fait pas la différence entre le vote du 10 juillet 1940 où " L'Assemblée nationale donne tous pouvoirs au gouvernement de la République, sous l'autorité et la signature du maréchal Pétain, à effet de promulguer par un ou plusieurs actes une nouvelle constitution de l'Etat ,,2 français [...] et les actes constitutionnels des Il et 12 juillet 1940 par lesquels Pétain réalise" sa propre révolution institutionnelle"3 en s'attribuant les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, les pouvoirs d'un dictateur4. Au delà de la mystique du chef incarnant à moyen ou long terme l'espoir d'une revanche, Jérôme Carcopino accepte le régime autoritaire et dictatorial que Pétain et Laval, exploitant la défaite, ont réussi à imposer à la France. En juin et juillet 1940, Jérôme Carcopino fait donc le choix de la continuité. Il s'inscrit dans la logique de l'annistice qui cherche à préserver l'existant. Dans l'immédiat, l'ajournement de la paix a interrompu sa carrière romaine. Il s'agit pour lui de rebondir professionnellement et de veiller sur les institutions universitaires françaises. Le directeur de l'Ecole Française de Rome fait alors preuve d'une ambition inassouvie. A la mi-juillet 1940, beaucoup d'incertitudes sont levées: les rapports entre la France et l'Allemagne semblent réglés par la convention d'annistice, la guerre continue à l'extérieur des frontières, la France est administrée par un gouvernement aux pouvoirs étendus, sans contrôle, désireux de lancer une grande révolution culturelle. Jérôme Carcopino se trouve placé devant trois alternatives professionnelles: conserver la fonction de directeur de l'Ecole Française de Rome, réintégrer sa chaire de la Sorbonne ou tenter de prendre la direction de l'Ecole Normale Supérieure pour laquelle il avait été autrefois pressenti à deux reprises. En effet l'Académie des Inscriptions, et particulièrement Mario Roques, envisagent de transplanter l'Ecole Française de Rome dans le Midi de la France ou en Algérie5. Son directeur refuse absolument ce déménagement qui ne permettrait pas à l'Ecole de remplir sa double mission de séminaire d'archéologie et d'histoire de l'antiquité païenne et du moyen âge chrétien, dans une France du sud aux richesses trop
I Jérôtne Carcopino, op. cil., p. 167. Jean-Pierre Azéma, et Olivier Wieviorka , Vichy 1940-1944 ; Paris, Perrin, 1997, p. 32. Le texte est voté par 569 députés et sénateurs, 20 s'abstiennent et 80 votent contre.
2

3 Ibid. -lJérôme 5 Jérôme Carcopino, Carcopino, op. cil., p. 170. op. cil., p. 177.

31

fragtnentaires et dans une Algérie où le moyen âge chrétien est absent: " Croyez, dis-je à mes confrères de l'Institut, qu'il en va de l'Ecole de Rome, aujourd'hui comme il en fut jadis des mystères d'Eleusis. L'empereur Claude avait voulu les installer sur le Palatin, mais il s'aperçut que, déracinés de leur terre originelle, ils ne tarderaient pas à dépérir, et renonça à une entreprise qui, sous prétexte d'en favoriser l'expansion, en eût tari la sève nourricière. Ayons pareillement la sagesse d'abandonner, à l'égard de notre Ecole de Rome, un dessein qui, avec les ,,1 tneilleures intentions de la préserver, ne réussirait qu'à l'amoindrir. Néanmoins l'activité de l'Ecole n'est pas interrompue. Les promotions recrutées dans les conditions habituelles choisissent la ville ou la région où ils ont le plus de facilité à poursuivre leurs recherches. Les crédits continuent d'être débloqués pour l'impression de leurs travaux et des thèses des générations précédentes2. Pourtant l'activité du directeur se trouve singulièrement réduite et Carcopino refuse cet" état de roi ,,3 fainéant qui s'offre à lui. Remonter dans la chaire en Sorbonne dont il conserve l'attribution soulève à ses yeux deux difficultés4: Carcopino affirme ne disposer à Paris que d'un pied à terre trop étroit pour y loger tous ses livres. D'autre part son suppléant Piganiol a pris en 1937 ses dispositions comme si sa suppléance ne devait cesser qu'avec le départ à la retraite de Carcopino. Le retour de Carcopino aurait renvoyé Piganiol dans la chaire qu'il possédait, et entraîné" par ricochet" le renvoi en province de son suppléant, ce qui aurait pu compromettre ses travaux et diminuer son aisance matérielle. En fait le désir profond de Jérôme Carcopino est de continuer une carrière prestigieuses. La défaite française en interrompant sa direction de l'Ecole de Rome lui fournit au même tnoment une opportunité pour relancer son ascension professionnelle. Jérôme Carcopino exploite presque immédiatement l'occasion que la tnise en oeuvre d'une Révolution nationale lui offre, de pouvoir assouvir son ambition professionnelle et surtout d'imposer ses conceptions

I

JérÔlne Carcopino, op.cil., p. 177-178.

2 JérÔlne Carcopino, op.cil., p. 178. 3 Ibid. ~ AN 3 W 121, note de 12 pages dactylographiée, et Souvenirs de sept ans, p. 178. 5 JérÔlne Carcopino a deux possibilités: "ou remonter dans la chaire dont je conservais l'attribution, ou accepter la proposition dont j'étais saisi, qui, du reste, me laisserait le titre de lnon enseignement et ln' amènerait aussi bien, par un détour, à reprendre mes cours d'histoire rOlnaine. ", Souvenirs de sept ans, op. cil., p. 178. 32

pédagogiques et administratives à la faveur des grands bouleversements qui suivent la défaite. C'est une vieille solidarité normalienne et universitaire qui lui en donne les moyens. Le premier ministre de l'Education Nationale de Vichy, Mireaux, a en effet été reçu à l'agrégation d'histoire en 1910 alors que Carcopino siégeait pour la première fois au jury. Son" camarade" Mireaux " avait pour [lui] de l'amitié "1. Jérôme Carcopino, dès qu'il est informé de la nOlnination de Mireaux, lui écrit pour le féliciter, en faisant acte d'adhésion au nouveau gouvernement et en lui demandant du " travail" : " Il est donc naturel que je me sois réjoui de la nomination Ininistérielle de l' "archicube" Mireaux et que je lui aie écrit, plus librement que je n'aurais osé le faire au Maréchal, une lettre qui, en ,,2 réalité, s'adressait à tous les deux. La lettre de Carcopino, acheminée par la voie officielle grâce à M. Taillandier conseiller municipal de Chaumont promu préfet de la Haute-Marne, met plus d'une semaine à franchir la ligne de démarcation. Mireaux lui répond le 26 juillet 1940, par une lettre que Carcopino ne reçoit que début août, en lui offrant la direction de l'Ecole Normale Supérieure3. II accepte le 12 août en posant ses conditions: "Dès le reçu de votre lettre dont la chaleureuse sympathie m'a profondément touché, je vous ai écrit pour vous exprimer Ina vive reconnaissance et mon entier dévouement. Je vous avais delnandé du travail. Vous m'avez offert la direction de notre Ecole Normale Supérieure. Je vous ai répondu que je l'accepterais d'autant plus volontiers que je la tiendrais de vos mains, mais sous la réserve qu'après m'avoir entendu vous fussiez encore certain de mon aptitude à l'assumer et qu'après vous avoir écouté j'eusse acquis la conviction que dans la maison reconstruite par vos soins, je pourrais agir utilement. Cette réponse qui ne vous est jamais parvenue, j'ai eu le plaisir, avant-hier, d'en confirmer les termes à M Lavelle, le Directeur de votre cabinet, et

IJérÔlne 2Jérôme
:1

Carcopino, Carcopino,

op. cU., p. 151 et AN 3 W 121. op.cil., p. 175, COlnlne pour le paragraphe suivant.

" Le choix de JérÔlne Carcopino pour succéder à Célestin Bouglé, mort durant 1'hiver 1940, Inontre toute l'attention que le régime de Vichy porte à l'Ecole normale supérieure: cet historien respecté, Inaréchaliste de la première heure, n'hésitera pas à servir le nouveau pouvoir en tant que recteur puis Secrétaire d'Etat à l'Education nationale de février 1941 à avril 1942" Jean-François Sirinelli (dir), Ecole Normale Supérieure.Le /ivre du bicentenaire; Paris, P.U.F., 1994.

33

l'ancien maître du Lycée Henri IV à qui mon fils doit le meilleur de sa

formation intellectuelle[...] "1
Le 18 août son nouveau ministre le convoque à Vichy, mais Carcopino n'obtient son ausweiss que le 5 septembre. Le 7 septembre, il se présente à son audience à 9 heures et apprend que le maréchal Pétain a procédé à un remaniement ministériel dans la nuit du 6 au 7 septembre2. Georges Ripert confirme la nomination de Jérôme Carcopino à la direction de la rue d'Ulm en "[1'] assurant qu'il se félicitait d'avoir inauguré son secrétariat d'Etat par un choix qui recueillerait l'applaudissement général "3. Un arrêté de Ripert du 9 septembre 1940 nOlnme Carcopino directeur de l'Ecole Normale Supérieure en remplacement de C. Bouglé à compter du 1er octobre 1940, et directeur honoraire de l'Ecole Française de Rome, chargé jusqu'à nouvel ordre de la direction des publications de l'Ecole4. D'après l'arrêté du 17 octobre 1940, Carcopino, professeur de première classe à la faculté des Lettres de Paris recevra un traitement équivalent de directeur de l'Ecole Normale Supérieure (90 000 F)5. Le 21 novembre 1940, Ripert l'informe, à la suite de sa lettre du 16 octobre, qu'il demeure titulaire de sa chaire. Il est donc inutile de transformer sa nomination à la rue d'Ulm en délégation. Carcopino recevra d'autre part une indemnité de 10 000 F prévue au budget et 10 000 F supplémentaires pour se loger tant qu'il ne pourra pas occuper son appartement de fonction à l'Ecole6. Enfin un arrêté pris par Jacques Chevalier le 24 décembre 1940, précise que Carcopino continuera à recevoir en qualité de directeur de l'Ecole Normale Supérieure l'indemnité qu'il recevait comme directeur de l'Ecole Française de Rome, égale à la différence entre son traitement de professeur de première classe à Paris et la partie de ce traitement affectée à la rémunération du professeur qui le supplée7. En se ralliant au nouveau régime, Carcopino a donc obtenu la direction de la rue d'Ulm, la direction
AN FI7/697. étaient exclus du gouvernement, à la seule exception de Pierre " Tous les parlementaires Laval. En conséquence, le sénateur Mireaux était remplacé par mon collègue de l'Université, lTIOnconfrère de l'Institut, le professeur Georges Ripert, doyen de la Faculté de Droit de Paris. J'augurais mal de cette opération inattendue qui propageait dans le pays une irritante sensation d'instabilité [...] " JérÔlTIe Carcopino, op.cil., p. 185. 3JérÔlTIe Carcopino, op. cil., p. 187. -lAN F17/25 411. 5 AN F 17/25 411, arrêté du 17 octobre 1940. 2
6

I

7

AN F 17/25 411. Lettre de Ripert à Carcopino, AN F17/25411.

21 novembre

1940.

34

honoraire de Rome et le contrôle des publications, tout en conservant sa chaire en Sorbonne. L'Ecole Normale Supérieure, embarquement pour Vichy Sa nomination à la direction de l'Ecole Normale Supérieure constitue à la fois une continuité dans la carrière d'enseignant-chercheur de Jérôme Carcopino et une rupture, parce que dans les circonstances particulières de l'Occupation elle le conduit à prendre des initiatives qui le l11ettent en contact avec les milieux politiques. Elle est la clé de l'accession de Jérôme Carcopino au gouvernement, car, toujours dans la logique de l'armistice, Carcopino préserve et remet en marche l'institution de la rue d'Ulm. Le poste de directeur de l'Ecole Normale Supérieure est en continuité administrative et pédagogique avec la carrière que Jérôme Carcopino a menée jusqu'en 1940. Il est matériellement équivalent avec celui de directeur de l'Ecole Française de Rome, du point de vue du traitement et du logemene. Il a en outre l'avantage de lui permettre juridiquement de conserver sa chaire et lui donne la possibilité de reprendre un enseignement sans évincer son suppléant de la Sorbonne. D'autre part Mireaux, en attribuant à Carcopino cette fonction, n'a fait qu'exprimer le voeu de la majorité du Conseil de l'Université. Jérôme Carcopino a en effet été pressenti à deux reprises en 1927 et au début de 1940 pour la direction. 1927 est l'année du départ à la retraite de Lanson, et Paul Hazard informe Carcopino le 22 juillet qu'il a proposé son nom à la succession de Lanson, lui-même ayant décliné d'être candidat2. Mais au mois d'août Carcopino refuse, alléguant son attachement à son enseignement, son manque de temps pour achever son Histoire de la fin de la République romaine, et son peu d'intérêt pour un travail administratif et financier accru par les projets de rénovation des locaux3. C'est donc un scientifique, Vessiot, qui remplace Lanson. Le 25 janvier 1940, Celestin Bouglé, le directeur suivant, meurt prématurément et Jean Perrin au nom du Conseil de l'Université demande à Carcopino de lui succéder. Vendryes aurait dès le printemps 1939 demandé à Carcopino de poser sa candidature4. Carcopino refusant de quitter Rome, Jean Perrin trouve un arrangement précaire. Georges Bruhat,
1
2

AN 3W121.
Lettre de Paul Hazard à Carcopino,
op. cil., p. 176.

22 juillet

1927, correspondance

7149.

3Jérôme Carcopino, ~ AN F17/697.

35

antérieurelnent directeur-adjoint, est élu à la direction vacante et Jean Bayet, professeur de littérature et de civilisation latines à la faculté des Lettres de l'Université de ParisI, devient directeur-adjoint, mais de manière transitoire2. La nomination de Carcopino par l'arrêté du 9 septembre 1940 est bien accueillie par la presse, qui souligne comme Le Figaro, les titres du nouveau directeur" membre de l'Institut, professeur à la Faculté des Lettres de l'Université de Paris, directeur de l'Ecole Française de Rome "3. Dans son discours du 20 octobre 1940, lors de la séance de rentrée du Conseil de l'Université de Paris, Carcopino rend hOlllmage à Célestin Bouglé, qui, se sentant perdu lui aurait écrit en août 1939 pour lui confirmer que l'engagement pris envers lui serait maintenu par son successeur4. Pourquoi Jérôme Carcopino accepte t-illa direction de la rue d'Ulm en août 1940 alors qu'il l'a refusée à deux reprises, même si elle lui est en quelque sorte réservée depuis les arrangements transitoires du début de l'année 1940 ? Parce que la mise en place d'un gouvernement autoritaire, les bouleversements liés au projet de Révolution nationale, assurent à Jérôme Carcopino une liberté d'action pleine et entière qu'il compte bien mettre à profit pour réformer la rue d'Uhll : " En outre, le rattachement pleinement réalisé à partir de 19045, de l'Ecole Normale à l'Université de Paris hérisserait ma tâche de difficultés pour moi singulièrement ardues. Tandis, en effet, que la section scientifique de l'Ecole vivait en parfaite harmonie avec la Faculté des Sciences et jouissait, sous la tutelle nominale de celle-ci, d'une large autonomie de ses enseignements, la section littéraire était tenue en laisse par la Faculté des Lettres dont les professeurs, en grande majorité, ne voulaient toujours la considérer que comme l'internat de ses boursiers. Je jugeais cette conception beaucoup trop étroite pour n'être pas nuisible à tout le monde; mais si je m'appliquais à l'élargir, je doutais fort de l'emporter sur ses partisans et j'étais seulement assuré, au cours de cette lutte incertaine, de chiffonner plus d'une amitié qui m'était chère. "6
l "[...] qui, en ces dernières années, a pris sur les étudiants, et sur les Normaliens en particulier, une autorité et un crédit dont j'aurais dû être jaloux et qui me réjouissait sincèrelnent pour nos élèves comlnuns. " lettre de Carcopino à Mireaux, 12/08/40, AN FI7/697.
2

JérÔlne Carcopino, op. cil., p. 176 ; AN F17/13698 :1Le Figaro, lnercredi Il septembre 1940. -l AN 3W121.
:1

et AN 3W121.

Les décrets de 1903 et 1904 réorganisent le concours et le statut des élèves (boursiers de
supérieure. Le livre

l'Académie de Paris), voir Jean-François Sirinelli (dir), Ecole normale du bicentenaire... (iJérôme Carcopino, op.cit., p. 176. Il fait a11usion à son refus de 1927. 36

En écrivant à Mireaux au cours du mois de juillet 1940, Carcopino lui a ainsi rappelé les engagements pris naguère à son égard et le ministre, conformément à la tradition, ne pouvait faire autrement que de le rappeler pour l'exercice d'une direction effective. Jérôme Carcopino est d'ailleurs extrêmement habile puisqu'il accepte" l'offre" de Mireaux conditionnellement1. Tout d'abord Carcopino propose un arrangement destiné à éviter une rétrogradation de G. Bruhat et J. Bayet qui pourrait affaiblir sa " position lTIorale" et lui ôter par la suite" des collaborations précieuses, indispensables". Il demande de dispenser Georges Bruhat de son enseignement à la faculté des Sciences, un privilège qui n'était jusqu'alors concédé qu'au directeur, et le rétablissement en faveur de Jean Bayet d'une seconde sous-direction gérant la section des lettres2 avec l'attribution d'un logement convenable dans les locaux de l'Ecole. Il s'agirait d'un retour à la tradition du directeur littéraire de Fustel, Perrot, Lavisse et Lanson. Mais Bruhat refuse la dispense et Bayet cette deuxième sous-direction, considérée comme superflue. Carcopino exploite aussi l'opportunité offerte à lui par la désorganisation du pays, pour tenter de soutirer de Mireaux la modification du statut de l'Ecole à laquelle il tient depuis les réformes de 1903. Comme élève il a appartenu à une Ecole Normale placée sous l'autorité du ministre, comme maître, à une Ecole placée sous la dépendance de l'Université de Paris. S'il s'agit bien pour lui d'augmenter l'autonomie de la rue d'Ulm vis à vis de l'Université de Paris, il ne souhaite pas un retour complet au régime antérieur à 19033. En effet dans sa lettre à Mireaux Carcopino défend le régime actuel, non par" esprit de corps" selon lui, mais parce que la Sorbonne est trop richement dotée en enseignements et en outillages scientifiques pour que l'Ecole Normale puisse vivre sans elle. Néanmoins il souhaite qu'un cinquième ou un quart du personnel enseignant puisse être choisi par le directeur en dehors des facultés parisiennes. "Pas davantage, je n'étais disposé à céder sur la reconstitution d'un enseignement propre à l'Ecole Normale. En 1904, cet enseignement avait fait lTIinede disparaître. [...] Mais il était inévitable que la charte nouvelle
I

Pour toutes les conditions

voir AN F 17/697 et Souvenirs

de sept ans, pp. 179-182.
avec lui s'il conserve à mes

2
3

Je suis assez lié avec M.Bayet pour être sûr de m'entendre " côtés la sous-direction dont il est investi. " AN F 17/697.

Je ne suis pas sur ce point Stéphane Israël, dans sa contribution au colloque dirigé par André Gueslin, Les facultés sous Vichy; Clermont-Ferrand, publications de l'Institut d'études du Massif Central, 1994, "Jérôme Carcopino directeur de l'Ecole normale supérieure des années noires" pp. 154-168. A voir pour le projet de réforme du concours d'entrée Iittéraire -décrets du 28 avril et Il juillet 1941. 37

subît très vite les correctifs que nécessitait l'étroitesse de ses partis pris. Aussitôt après la victoire de 1918, chèrement payée, du plus beau sang normalien, M. Lanson, que le Conseil de l'Université avait élu au départ d'Ernest Lavisse, et dont l'autorité était considérable, obtint, en don de joyeux avènement, que fussent détachés à l'Ecole Normale, pour trois ans chacun, des maîtres de la Sorbonne qui y dispenseraient un enseignement particulier. [...] Sous peine d'abaisser Normale au rang subalterne d'un pensionnat de la Sorbonne, et, si l'on veut, en songeant à la pauvreté de ses installations matérielles, de la réduire à n'être plus que la Cendrillon de la Cité universitaire, il conviendrait de prolonger ce ,,] cadre universitaire permanent par un autre, modeste, souple et mobile [...] Il met au point un nouveau système de conférences extraordinaires effectuées plusieurs fois dans l'année par" des savants et des lettrés, désignés par le ministre, à la requête du directeur, non seulement dans les facultés parisiennes, mais en dehors d'elles, et, le cas ,,2 Renouant ainsi avec Perrot qui avait pu échéant, de toute hiérarchie. appeler comme collaborateurs Andler, Bédier et Brunetière à l'Ecole, l'objectif de cet enseignement" hors série et hors de pair" est d'ouvrir aux normaliens de nouvelles perpectives intellectuelles et de diriger" sur des voies imprévues les vocations des meilleurs maîtres de demain "3. L'article 4 du nouveau règlement de l'ENS doit être modifié comme suit: à titre exceptionnel le ministre peut sur proposition du directeur donner une délégation d'enseignement à des maîtres désignés de son choix par la portée de leurs recherches ou l'éclat de leur enseignement4. Le nouveau directeur demande en octobre 1940 une inscription au budget de la somme de 60 000 F pour ces conférences extraordinaires5. Carcopino, pour parachever le rayonnement nouveau de ces activités, dote la section des lettres de publications, "d'un recueil de diffusion analogue à celui dont, avec ses annales, la section des sciences s'enorgueillissait depuis soixante ans, et où seraient publiés, les meilleurs travaux que les littéraires auraient composés, et les conférences les plus neuves qu'ils auraient entendues. ". Il modifie l'article Il du règlement en donnant à l'enseignelnent normalien l'objectif de faire acquérir aux élèves" la
1

Jérôn1e

Carcopino,

op. cU., p. 180.

2 Ibid. 3 Ibid. -l AN F 17/697. Pour toutes les citations 1940. relatives au nouveau règlement et à la lettre du 12/08/40. 5 AN F 17/697, lettre du 3 octobre

38

culture générale et la pratique des méthodes de recherche et de critique également indispensables à la formation des futurs maîtres de l'enseignement secondaire et supérieur" au lieu de " la culture générale indispensable à de futurs professeurs ainsi que la pratique des méthodes critiques et de recherche "1. Le directeur réaffirme ici la destination privilégiée des normaliens vers le supérieur et la recherche. C'est toujours dans cette finalité qu'il souhaite modifier le régime du stage pédagogique exigé des candidats aux agrégations du secondaire2. L'arrêté du 5 mars 1929 prévoyait en effet un stage d'observation de trois semaines consécutives d'assistance à des classes de lycée et une période de deux semaines de participation active. Les trois semaines semblent inutiles à Carcopino, puisque les normaliens ont encore un souvenir frais de leurs années de lycée et qu'ils avouent en recevoir peu d'enseignement. Les cinq semaines de stage lui semblent préjudiciables aux travaux des normaliens qui les effectuent pendant l'année de leur DES ou de l'agrégation. La solution envisagée est de réduire le stage" passif" à une semaine3. Après les questions de personnes et le statut de l'école, Jérôme Carcopino pose une troisième condition à Mireaux : le renforcement des pouvoirs disciplinaires du directeur4. Le directeur doit être le seul responsable de la vie interne de l'Ecole devant le ministre: " Il doit donc recevoir du Ministre les pouvoirs nécessaires et ne plus être contraint de subordonner ses blâmes ou ses exclusions à des conseils qui

n'aboutissent jamais à rien. "5 Jérôme Carcopino cite à l'appui de sa
demande des précédents sous Vessiot, qui n'a pu frapper les auteurs de manifestations antimilitaristes douze ans auparavant6 : " [...] il y a certains gestes de lèse-patrie qui appellent une répression immédiate. J'en ,,7 revendique expressément le droit et les moyens. L'article 35 sur les
I AN FI7/697. 2 Article 25 du règlement et AN 61 AJ 191, lettre du 14 novembre 1941 de Bruhat à Carcopino. 3 AN 61AJ191, lettre de Carcopino au secrétaire d'Etat à l'Education Nationale, 14 novelnbre 1941.

~ 5
6

AN FI7/697, lettre du 3 octobre 1940. AN F 17/697, lettre de Carcopino à Mireaux, 12 août 1940. "[...] ancrées l'une et l'autre [Ulm et Saint-Cloud] à gauche, ulmiens et cloutiers
au Inouvement pacifiste de l'entre-deux-guerres [...] ", "Les écoles normales ", Frédérique Mantoni, Dictionnaire des intellectuels français; Paris, Seuil,

participent supérieures
1996,
7

p. 426.

AN F 17/697, lettre de Carcopino à Mireaux, 12 août 1940. 39

conseils de discipline est modifié en ce sens. Le directeur peut proposer au ministre" aux fins d'expulsion immédiate"1 tout élève troublant l'ordre intérieur et la paix nécessaire au travail. La conduite externe des élèves doit être aussi sans reproche (article 36) : toute démarche individuelle ne pourra être faite qu'à titre privé par les élèves sans exciper leur titre de normalien. L'exclusion immédiate sera prononcée s'ils manquent à leurs obligations ou s'ils causent par leur attitude personnelle un préjudice moral à l'Ecole. De même le manque d'assiduité pourra entraîner l'exclusion immédiate au lieu de la réunion du conseil de discipline (article 40). Doté de tels pouvoirs discrétionnaires et " résolu à ramener dans la maison l'ordre qu ['il] y avai[t] connu quand [il en était] ,,2 Carcopino décide d'exclure les femmes de l'Ecole et le pensionnaire d'y généraliser l'internat: " Car si étrange que paraisse l'anomalie, il y avait maintenant des femmes à Normale, et en revanche il y avait des N oflnaliens qu'on y rencontrait plus que par le plus grand des hasards. "3. Puisqu'aucun homme ne se présente au concours de Sèvres, il ne voit aucune raison d'admettre des femmes à Ulm. Longtemps en marge des trois autres ENS, Sèvres ne s'ouvre que progressivement après 1918 à l'enseignement supérieur et à la recherche. Après 1936, "Sèvres, désormais dirigé par Eugénie Cotton, se transforme en Ecole normale supérieure de jeunes filles, homologue de la rue d'Ulm et rattachée à l'enseignement supérieur."4 En dehors du cas des élèves mariés, obligatoirement externes, l'internat devient la règle. Jérôme Carcopino veut développer l'esprit d'école en rassemblant les étudiants recrutés sous le même toit. Cette vie communautaire ne présente selon lui que des avantages: renforcement de la discipline, gain de temps, échange d'idées, " constituer les équipes sportives où se fortifieraient leurs corps, effacer, au frottement de la vie commune, leurs inégalités sociales, et, malgré leurs divergences d'opinions et leurs différences de tempéraments, retrouver toute la douceur d'une intime et quotidienne camaraderie"5. Quant aux deux postes de maîtres surveillants, ils seront pourvus sur proposition du directeur pour six ans maximum non renouvelables ou trois ans renouvelables une fois. Cet emploi ne doit pas devenir une carrière mais plutôt une sorte de stage" où de jeunes Normaliens, choisis
I 2

AN FI7/697, règlelnent de l'ENS, article 35. Jérôme Carcopino, op. cil., p. 179.
op.cil., p. 427. Eugénie Cotton est révoquée par

3JérÔlne Carcopino, op. cil., p. 179. 4 Dictionnaire des intellectuels français, JérÔlne Carcopino ministre. S JérÔlne Carcopino, op. cil., p. 180.

40

dans l'élite,

achèvent leurs thèses et affermissent

leurs goûts de

l'enseignement" 1. Les mots d'ordre du directeur sont donc clairs, et dans
ses Souvenirs de sept ans2, il affirme avoir tenté d'atténuer la sévérité de ce nouveau régime disciplinaire en brandissant après le bâton de l'exclusion, la carotte d'une cinquième année exceptionnellement octroyée par le directeur après avis des professeurs. La durée des études est toujours en principe fixée à quatre ans, et à la fin de chaque année, le tninistre, sur proposition du directeur maintient ou non les étudiants. Carcopino souhaite réserver le bénéfice éventuel d'une cinquième année, non plus aux agrégatifs de philosophie préparant une licence es-sciences en vue de cette agrégation, ni aux élèves ayant opté pour les sciences naturelles au début de la seconde année ou ayant souffert d'une maladie prolongée, mais" aux Normaliens qui auraient été victimes d'un échec immérité à l'agrégation, comme à ceux qui, sortis vainqueurs de cette épreuve finale, auraient désiré, avant de partir pour un lycée des départements, soit de perfectionner leur apprentissage professionnel par des stages dans les lycées de Paris, soit de pousser activement les études qu'ils avaient amorcées en vue de leur diplôme supérieur [...]". Cette année supplémentaire est réservée dans l'esprit du directeur à la recherche ou aux concours. Pour justifier ces réformes, Carcopino affirme à Mireaux qu'elles sont imposées par le double échec de la rue d'Ulm. Un échec des vocations d'abord, les normaliens ne désirant plus être professeurs, l'université étant considérée comme un pis-aller. Un échec professionnel ensuite, les ulmiens étant distancés dans les concours d'agrégation par les élèves des facultés ou les chargés de cours non normaliens. Selon le nouveau directeur, il faudrait remonter jusqu'en 1910 (année où précisément l'archicube Mireaux fut reçu à l'agrégation d'histoire par Carcopino) pour rencontrer une agrégation d'histoire où les quatre premiers admis soient normaliens3. Le nouveau règlement de l'Ecole Normale Supérieure est promulgué le 3 mars 1941 sous le secrétariat d'Etat de Jérôme Carcopino4. Ce dernier avait encore rappelé ses

I
2 3

AN F 17/697 suite.
JérÔtne Carcopino, lettre op. cil., p. 181. de Carcopino à Mireaux, 12 août 1940. AN F 17/697,

4

AN 3W 121, nouveau règlement

de l'Ecole Normale

Supérieure,

3 mars 1941.

41

conditions d'acceptation et insisté, au moment de son entrée en fonction, auprès de Ripert pour qu'il soit immédiatementédicté1. La direction de Jérôme Carcopino constitue néanmoins une rupture dans sa carrière car elle le met en contact avec la politique vichyssoise et indirectement avec l'occupant. Le directeur de l'Ecole Française de Rome est en effet convoqué par Mireaux à Vichy et reçu par le successeur de ce dernier le 7 septembre 1940. Après avoir signé, en pesant les termes un à un, l'arrêté qui consacrait l'autorité de Carcopino sur les publications de l'EFR, " dont le directeur n'avait fait que semblant de disparaître"2, Georges Ripert lui demande de ne quitter Vichy qu'après avoir remis à son directeur de cabinet le projet d'arrêté portant règlement de l'Ecole Normale Supérieure. Prolongeant donc son séjour à Vichy, Jérôme Carcopino remarque avec stupéfaction que les " techniciens" sont légion au ministère de l'Education Nationale, et cette découverte lui ouvre de nouveaux horizons. René Gillouin, archicube de la même génération, son" cadet de Normale, un philosophe doublé d'un patriote que l'influence de Barrès avait dérivé sur la politique,,3 vient d'être choisi le matin même comme secrétaire général de l'Instruction publique. Prenant rendez-vous avec lui pour le lendemain lundi, Carcopino découvre la valse du personnel politique vichyssois, car dans l'après-midi Gillouin est remplacé par Jacques Chevalier. La nomination de Jacques Chevalier sert d'aiguillon aux aspirations de Jérôme Carcopino qui se transforment en prétentions politiques. Les deux hommes sont de vieilles connaissances: Chevalier est un archicube comme Gillouin et comme Gillouin, Carcopino le tutoie. Ils ont été reçus ensemble en 1900 à l'Ecole normale, mais Chevalier, exempté de service militaire, y est entré effectivement une année avant Carcopino. Ils ont des amis communs: Albertini, Paul Hazard, Masson, Lesquier, Legendre, Martino et Terracher. Jacques Chevalier a fait partie des souscripteurs qui offrirent en 1930 à Carcopino son épée d'académicien. Pourtant" [leurs] études et [leurs] goûts ne se rencontraient guère; l'intimité qui [...] unissait [Carcopino] à beaucoup de ses camarades ne s'était pas établie entre [eux], et [leurs] relations s'espacèrent.,,4 Leurs relations se détériorent lorsqu'un conflit d'attribution les oppose en tant que directeur
1 2

AN FI7/697, lettre du 3 octobre 1940. Jérôme Carcopino, op. cil., p. 187.
op. cil., p. 188. op. cil., pp. 189-190.

:1JérÔI11e Carcopino, -tJérÔI11e Carcopino,

42

de l'Ecole Française de Rome et doyen de la faculté des Lettres de Grenoble sous le ministériat de Jean Zay. Jean Zay a reconnu au directeur de l'Ecole de Rome un droit de regard permanent sur les instituts français d'Italie de Rome, Florence et Naples au détriment du doyen de Grenoble qui exerce sur eux une tutelle traditionnelle. Méfiance et rivalité succèdent à l'amitié et ne cessent de s'exacerber sous Vichy: "[...] Jacques Chevalier cachait l'appétit de domination qu'aiguisent à l'ordinaire les convictions trop sûres d'elles-mêmes [...] je crus 111 'apercevoir, à certaines réticences, que son amour-propre hypersensible se formalisait déjà de ce que j'eusse directement saisi le ministre de mon projet d'arrêté sur le règlement futur de l'Ecole Normale."1 Le nouveau règlement de l'Ecole Normale est une cause de divergence entre Chevalier et Carcopino. Devenu ministre, Jacques Chevalier en retarde la publication au Journal Officiel arguant qu'il l'intégrera dans la vaste réforme de l'enseignement qu'il projette2. Ce retard est vécu par Carcopino comme un affront, d'autant que le nouveau règlement est appliqué depuis la rentrée. Malgré un voyage exprès du directeur à la fin de janvier 1941 pour mettre sa démission dans la balance, Jacques Chevalier décide de classer l'arrêté au lieu de l' expédier3. A l'issue de son premier voyage à Vichy, Jérôme Carcopino a constaté que le nouveau régime faisait une grande place aux " techniciens" et que les responsabilités politiques dans la haute fonction publique étaient ouvertes aux universitaires de métier. Régulièrement investi de ses nouvelles fonctions, le nouveau directeur de la rue d'Ulm est Ï111médiatementconfronté aux dures réalités de l'Occupation. Les locaux de l'ENS sont en effet envahis par un détachement de Panzerjager depuis le 26 août. Le ministère de l'Education Nationale a informé le recteur qu'il avait obtenu l'évacuation pour le milieu du mois de septembre, un moyen d'éviter le départ de l'ENS en zone non occupée " solution contraire à l'esprit de collaboration que s'efforce de créer le

Ministère de la France occupée "4. Occupée depuis un mois par des
" détachements de l'armée de terre allemande qui ont fait preuve de la plus grande compréhension vis-à-vis des autorités universitaires "5,
I

Jérôme Carcopino, op. cil., pp. 189-190.

2JérÔlne Carcopino, op.eil., pp. 265-266. 3 JérÔlne Carcopino, op.eil., p. 267.
-l

AN AJ40/566, note de Jean Baillou, 19 septembre 1940. Voir aussi Jérôme Carcopino,
19 septembre 43 1940.

op. cil., pp. 191-198. 5 AN AJ40/566, note de Jean Baillou,

,,} l'Ecole voit s'établir des" relations courtoises, voire cordiales entre des occupants satisfaits de leurs cantonnements confortables et des occupés poursuivant leur activité de vacances. Le 15 septembre, les Panzerjager quittent les lieux mais ils sont immédiatement relevés par d'autres. Le 18, des détachements de l'armée de l'air visitent l'endroit de la cave au grenier avec l'intention d'y loger 300 aviateurs après le dernier départ des troupes cantonnées, ce qui aboutirait à la fermeture de l'Ecole et de sa bibliothèque de 650 000 volumes. Carcopino saisit directement le représentant du gouvernement en zone occupée, le général la Laurencie, sans s'embarrasser de la hiérarchie, ni du protocole le "23 ou 24 septembre "2. Dans une lettre du 3 octobre 19403 au ministre de l'Education Nationale, Carcopino signale que l'occupation des locaux menace de s'éterniser malgré les démarches effectuées par Bruhat et lui depuis le 24 septembre. Dans ses Souvenirs de sept ans, Carcopino raconte que les efforts de La Laurencie sont irrémédiablement compromis par une malencontreuse initiative du gouvernement, qui fait diffuser le 27 septembre à midi, sans avertir Carcopino, ni lui demander son avis, un avis annonçant la libération de l'ENS et sa réouverture en octobre4. Carcopino affirme ensuite avoir protesté dès le 28 septembre auprès de Georges Ripert. Dans son courrier du 3 octobre, il évoque sa réception par la Laurencie le samedi 29 septembre, et le rejet de sa requête, associée au cas de la Cité universitaire, le lundi 1er octobre par les Allemands. Il propose trois solutions au ministre: soit un externat des normaliens et du personnel, les cours se déroulant dans les salles du Musée pédagogique; soit l'installation des normaliens dans les locaux de l'Ecole Polytechnique vacante à cause de son repli à Lyon, l'accès aux laboratoires et à la bibliothèque de l'Ecole étant négocié avec les Allemands dans les deux cas; soit proposer aux Allemands de cantonner à Polytechnique. D'après lui, certains indices laissent à penser que l'entourage de la Laurencie a envisagé cette solution5. Dans ses Souvenirs Carcopino, conscient de la mauvaise accessibilité de Polytechnique pour des troupes militaires, n'évoque que la deuxième solution et livre à ses lecteurs une version
I 2 3

AN AJ40/566, note de Jean Baillou, Jérôn1e Carcopino, op. cil., p. 192.

19 septembre

1940.

AN F 17/697. Ce courrier n'est pas Inentionné dans la chronologie des faits établie par

Carcopino dans ses Souvenirs de sept ans. 4 " l'étais froissé de la désinvolture avec laquelle mes supérieurs avaient pris pour l'Ecole Nonnale une décision de cette ilnportance sans consulter son directeur, et l'avaient lancée sur les ondes au-dessus de ma tête. ", Jérôme Carcopino, op. cil., pp. 192-193. 5 AN F 17/697, lettre de Carcopino à Ripert, 3 octobre 1940.

44

différente de la résolution de la crise. Il aurait téléphoné au directeur de l'enseignelnent supérieur Th.Rosset le 8 octobre pour lui proposer la " solution Polytechnique", en mettant sa démission en jeu. Puis au nom de l'intérêt de l'Ecole, écrit le soir même au maréchal Pétain, sollicitant son concours pour obtenir le consentement du ministère de la Guerre, administrateur des locaux. Il ajoute, dans ses Souvenirs, que le colonel Fontana réglera ensuite avec lui même le détail de cette organisation provisoire. Cette lettre serait donc" la première en date des missives qu' [il s'est] cru, soit autorisé, soit contraint à écrire au maréchal Pétain "1. Or d'après les archives2 Carcopino n'a pas écrit le 8 octobre, mais le 4 au lnaréchal Pétain. Le préambule de cette" missive" fait allusion à " l'Ecole de Rome qui avait réalisé le rêve de [sa] vie parce qu'elle [lui] pennettait enfin de confondre [son] travail professionnel avec [son] travail historique ". Jérôme Carcopino se justifie ensuite d'avoir accepté l'ENS pour des raisons" égoïstes" : " D'abord, j'étais fier de servir sous vos ordres, en un poste qui m'était proposé par votre gouvernement". La deuxième raison mise en avant, est l'opportunité qui lui est donnée de réaliser des réformes. Puis il s'inquiète de l'occupation de la rue d'Ulm par les Allemands et demande l'intervention de Pétain en faveur de la " solution Polytechnique". Pétain lui accorde les bâtiments. Le 5 octobre le colonel Fontana, délégué de l'Ecole Polytechnique à Paris, s'occupe du transfert et reçoit le 6 le double de la requête de Carcopino adressée à Pétain. Le 14 octobre, il met à la disposition des normaliens le pavillon Joffre. Au cours de la dernière semaine de novembre, les Allemands évacuent définitivement la rue d'Ulm. Jérôme Carcopino a donc utilisé directement ses relations personnelles avec Pétain pour résoudre un problème causé par l'occupant. C'est ce succès, la "libération" de l'Ecole Normale Supérieure dont la rentrée universitaire s'effectue sans retard et en ordre, qui le conduit au rectorat. Cette" libération" est présentée après guerre par Carcopino comme un premier acte de résistance aux occupants qui "nourrissaient à l'égard de l'Université [...] un fond de hargne "3. La célébration du Il novembre lui fournit une deuxième occasion de braver
IJérôme Carcopino, op.cil., p. 195. 2 AN F60/1501, 3W122, 3W121 où Carcopino lui-même avoue être passé par dessus son tninistre (informé cependant) et le directeur de l'enseignement supérieur (doncRosset) en écrivant à Pétain. j

Jérôme Carcopino, op. cil., p. 196. 45

en toute sécurité les Allemands. Le MBF prohibe en effet la commémoration du Il novembre]. Le 9 novembre 19402, le recteur de l'académie de Paris, Roussy, communique à ses subordonnés" le texte de la dépêche ministérielle en la faisant suivre d'un commentaire qui, de fait, en sacrifiait les dispositions positives au Diktat dont la violation déclarée eût vouée l'Université tout entière aux pires représailles "3. A l'abri des hauts murs de Polytechnique, le directeur Carcopino décide que les normaliens célébreront collectivement l'armistice de 1918 en écoutant son message d'espoir et en déposant une gerbe au pied du monument aux morts de l'Ecole Polytechnique, sur lequel on peut lire le nom du jeune cousin de Carcopino, Charles Carcopino, frère de Francis Carco, tombé à Verdun en 1916. Et les manifestations parisiennes de ce Il novembre 1940 scellent l'engagement de Carcopino vers la politique. Gauleiter ou grand maître de l'Université En ayant bien négocié le transfert des locaux de l'Ecole Normaie Supérieure et ainsi permis sans retard un déroulement normal de la scolarité, Carcopino devient aux yeux du maréchal Pétain, avec lequel il a noué des relations personnelles, le candidat à la succession de Roussy, recteur de Paris dépassé par les événements du Il novembre 1940. Ce passage au rectorat fait entrer le directeur de l'Ecole Normale Supérieure dans le processus de collaboration d'Etat. Auréolé de ses succès, il renforce sa crédibilité politique, et en affrontant Jacques Chevalier dans le contexte de l'épuration, construit son image d'homme efficace et libéral. Carcopino est en effet rattrapé par les contingences. Un événement imprévu, les manifestations du Il novembre 1940, infléchit sa vie en lui offrant une occasion qu'il saisit sans hésiter. Car dans le contexte de l'Occupation, cette opportunité n'est pas seulement professionnelle. Pendant qu'il s'efforce de préparer une rentrée aussi normale que possible rue d'Ulm, un mouvement de résistance, déjà sensible avant Montoire, se développe au Quartier Latin après l'entrevue de Pétain et d'Hitler4. Les papillons, les inscriptions et le port de la croix de Lorraine se multiplient.
I

W. Halls, Les jeunes et la politique de Vichy; Paris, Syros, 1988, Annexe 1 : ordre
du 29 octobre 1940, pp. 413-416, et Jérôme Carcopino, op.cil., p. 196-197.

allemand
2

AN AJ 16/2544, le recteur Roussy aux directeurs

des lycées et des ENS.

J Jérôn1e Carcopino, op. cil., p. 197. ~ AJ 16 / 7123 : article de Combat, s.d., et témoignage recueilli le 28 octobre 1954 de M.Guyot qui appartient au cabinet de Roussy. 46

La rumeur d'une manifestation organisée pour le Il novembre se propage. L'Université en est informée, comme le cabinet du recteur et la préfecture de police. Les incidents se renouvellent: le 28 octobre, le cours de médecine du professeur Rouvière est abandonné en raison de la présence de trois officiers allemands; le 2 novembre des bagarres aux cafés d' Harcourt et Dupont entraînent leur fermeture par les Allemands; le 4 novembre le Quartier Latin apprend l'arrestation du professeur Langevin, un mot d'ordre circule: aller dimanche 10 dans l'après-midi déposer des fleurs avec un ruban tricolore au pied de la statue de Clemenceau au rond-point des Champs-Elysées ; le 7 les étudiants désertent le cours du professeur Michaud suite à la présence d'un étudiant allemand, ils se regroupent dans la cour de la Sorbonne I. La radio et la presse annoncent qu'aucune manifestation ne sera tolérée le Il. Ripert avait en effet prévu une commémoration de l'armistice exprimant la volonté de redressement national de la France2, " [m]ais presque aussitôt la volonté du Ministre se heurta au veto du Militarbefehlshaber. Celui-ci, par une communication officielle, aussitôt claironnée dans ses journaux et par sa radio, prohibait, sous toutes ses formes, l'expression d'un souvenir qu'il jugeait insultant pour le Reich "3. Le recteur de l'académie de Paris, Roussy, s'efforce par sa circulaire du 9 novembre de trouver un compromis. Il souligne que la commémoration du souvenir des morts et la volonté de redressement national se marqueront par un attachement à la Révolution nationale. Le Il ne sera pas un jour chômé, mais empreint de recueillement profond. La jeunesse doit s'abstenir de toute manifestation extérieure qui pourrait nuire à la gravité même du jour et à la dignité dans laquelle doit continuer le travail des lycées. Roussy donne l'ordre aux directeurs des lycées d'éviter tout prétexte à des difficultés qui pourraient toucher toute la collectivité et réduire à néant les efforts du gouvernement pour permettre aux jeunes de continuer leurs études. Le directeur de Normale reçoit cette circulaire le samedi 9 novembre. Quant au rectorat, il est effectivement averti de la préparation d'une manifestation étudiante4. Jean Delorme, normalien, délégué titulaire des étudiants de la Faculté des Lettres, écrit le 8 au recteur pour l'avertir du projet de défilé le Il autour de la tombe du
I
2 }

AN AlI6/7123.
AN Al 16/2544, circulaire Roussy aux proviseurs, 9 novelnbre 1940.

lérôlne Carcopino,

op. cil. p. 196-197.

-lAN Al 16 / 7116, lettre de Jean Delorme au recteur, 8 novembre 1940. 47

soldat inconnu. Il demande au recteur d'inviter solennellement les étudiants à déposer des fleurs aux monuments aux morts des facultés pour les détourner d'une manifestation pouvant être dangereusel. Une lettre anonyme reçue le 9 novembre signale les récents incidents qui ont touché les facultés et livre aux autorités académiques une version du message qui circule dans ces facultés: " Tu n'assisteras à aucun cours. Tu iras honorer ,,2 le soldat inconnu: 17h30 . Vous voilà prévenu, Monsieur le Recteur. Le lundi Il novembre au matin3, des étudiants rendent une première visite au Soldat inconnu. La police française arrête dix étudiants dans la matinée et "dans l'après-midi, fit disparaître de la statue de Clelnenceau sur les Champs-Elysées un amas de bouquets de fleurs, orné de rubans tricolores "4. L'après-midi, les étudiants et lycéens se groupent dans la cour de la Sorbonne pour former un cortège à destination de l'Etoile. Maurice Guyot témoigne: " Je n'ai pas besoin de dire que le Recteur et Inoi ne faisions rien pour les en empêcher"5. A l'Etoile les militaires allemands stoppent le défilé en envoyant" sur place un détachement d'infanterie pour essayer de disperser la foule dans les rues transversales menant aux Champs- Elysées ", des coups de feu sont tirés, quatre Français sont blessés, "des Allemands appartenant à la Propaganda Staffel, sortirent alors d'un immeuble qu'ils occupaient sur les Champs-Elysées et procédèrent à de nombreuses arrestations" 6. Le recteur et le secrétaire général essaient le soir même d'en savoir davantage, mais n'obtiennent aucune précision sur le chiffre des blessés ni le Il, ni le 12. Enfin la police parisienne intervient et met fin à la manifestation. Sa présence provoque le départ d'une patrouille allemande de la rue de Berri. D'autres inspecteurs de police visitent les lycées afin de s'informer de la situation et de relever les absences. Dans ses Souvenirs, Carcopino évoque le chiffre de 150 arrestations parmi les manifestants. Un seul blessé se serait fait connaître à lui? Les archives
C'est précisément ce qu'a fait Carcopino à Polytechnique comme on l'a vu. 2 AN Al 16/7116, lettre anonYlne reçue le 9 novembre 1940.
3
I

Voir AN Al 16 1 7123 et 7116. Le témoignage de M.Guyot (secrétaire général de
par l'arrêté ministériel du 13 novembre) est

l'Acadélnie de Paris relevé de ses fonctions recueilli en 1954.
~

W. Halls, op. cil., Annexe l, pp. 413-416.

5 AN Al16/7123, témoignage de M.Guyot. 6 W.Halls, op. cil., Annexe l, pp. 413-416.

7lérôlne Carcopino, op.cil., p. 213 et p. 216. Il s'agit de Pierre Lefranc, petit-fils de son confrère Abel Lefranc. p. 227 : "Sur les 150 arrestations auxquelles les Allemands se 48

académiques livrent les chiffres de 111 étudiants et lycéens arrêtés et

deux professeursI. Les rapports de police font état d'autres incidents le
Inercredi 132 révélateurs de la tension qui agitent les esprits. Le 12 novembre au matin Roussy et Guyot sont informés par téléphone du cabinet du ministre à Paris qu'ils sont relevés de leurs fonctions. L'Université de Paris est fermée sur ordre des Allemands. Est-ce la colère des Allemands qui est à l'origine du relèvement de fonction de Roussy? Un article de Combat en donne une autre version: " ( En ce qui concerne le Recteur et le Secrétaire Général, la manifestation du Il novembre n'a été que le prétexte de leur relèvement de fonctions. Ils étaient avertis depuis quelques semaines que leur sort était réglé; mais ceci est une autre histoire... )"3. Ce qui pourrait expliquer qu'ils aient laissé les manifestants s'organiser et se regrouper à la Sorbonne, contrairement à ce qu'exigeaient leurs instructions du 9 novembre. Carcopino échafaude dans ses mélnoires l'hypothèse d'une intervention de Laval4, gardant rancune" au recteur [Roussy] d'une récente candidature au Sénat qui avait failli brouiller les cartes de sa propre réélection5 dans le département de la Seine" et faisant endosser au Maréchal seul cette décision dont il aurait été l'instigateur. Ripert aurait reçu dès le 13 novembre à 9 heures du matin (information qui contredit le témoignage de Maurice Guyot) l'ordre de révocation" impérative et foudroyante" de Roussy, rédigé de la Inain Inême du Chef de l'Etat. Ripert en aurait été stupéfait car le recteur Roussy" malgré ses origines étrangères, ses attaches israélites et ses accointances avec les partis d'extrême gauche, [...] avait ses entrées, petites et grandes [à l'hôtel du Parc]. Visiblement, le Maréchal respectait sa notoriété médicale, aimait sa distinction, se plaisait à causer avec lui, voire à le "consulter" à l'occasion."6 Cherchant à obtenir des explications, le secrétaire d'Etat à l'Education Nationale, ne serait parvenu qu'à arracher" l'autorisation de transformer la révocation

targuaient étudiants"
I
2

d'avoir procédé, il n'yen avait en tout, c'est à dire non lycéens entre autres.

que

15 opérées

sur d'authentiques

AN AJ 16/7116.

AN AJ 16 / 7116 : arrestation d'une étudiante juive ayant fait une grimace et tiré la langue à une voiture allemande; d'un lycéen d'Henri IV qui criait "Ah! ah!" au passage des voitures; dispersion de groupes de jeunes sur le boulevard Saint-Michel commentant la fenneture des facultés, quatre arrestations. 3 AN AJ 16/7123.
-lVoir JérÔlne Carcopino, op. cil., p. 206. 5 Laval est député jusqu'en 1927, puis sénateur
6

jusqu'en

1940.

Jérôme Carcopino,

op. cil., p. 206.

49

prononcée en un relèvement de fonctions susceptible de révision et ,,} compatible, en attendant, avec l'octroi d'une pension de retraite. Jérôme Carcopino reçoit la nouvelle de son investiture au rectorat de l'académie de Paris dans son bureau installé à l'Ecole Polytechnique le mercredi 13 novembre. La veille au soir, il fut averti de l'arrestation d'une centaine d'étudiants, menacés d'être déférés devant les tribunaux militaires, et de la fermeture des facultés comme des établissements d'enseignement supérieur par le rectorat2. Un peu après onze heures du matin le 13, alors qu'il achevait le courrier et la signature aidé du surveillant de service Jean Bérard, la chargée de mission auprès du cabinet de Ripert l'aurait invité par téléphone" de but en blanc [...] à assumer le rectorat de Paris dont M. Roussy venait d'être exclu "3. Surpris, Carcopino aurait fait ainsi part au ministère de ses hésitations à prendre de l'avancement dans le malheur commun: " L'adage populaire "ôte-toi de là que je m'y mette", même édulcoré par toutes les délicatesse du savoir-vivre et de l'urbanité, n'est pas de ceux qui sortent de la gorge d'un chrétien sans la contracter au passage, surtout quand celui qui doit le mettre en pratique n'a jamais entretenu avec celui qui doit en subir les effets que des rapports exempts de l'aigreur des

compétitionset empreintsde la plus grande courtoisie. "4
Le directeur de l'Ecole Normale Supérieure accepte néanmoins cette proposition qu'il considère comme un ordre" auquel s'[il] ne [se] démettai[t] pas, [il] n'avai[t] plus qu'à [se] soumettre "5, lnais, refusant de lâcher la proie pour l'ombre dans des circonstances incertaines, à la condition expresse de conserver la direction de la rue d'Ulm. Lavelle, délégué du ministre à Paris, précise dans une communication que Carcopino désire vivement conserver sa chaire à la faculté et à l'Ecole Normale. Il lui fait savoir" que ses fonctions à l'Université [comme recteur] seraient un pur intérim en attendant qu'un Recteur fut nommé "6. Un arrêté de Georges Ripert du 13 novembre 1940
I Ibid.
2

D'après W.Halls, op. cil., pp. 413-416, 63 établissements supérieurs sont fermés le 13
sont les 5 facultés parisiennes op.cil., p. 202. op. cil., p. 202. communication et 34 autres établissements supérieurs.

novembre, le 17 ce j Jérôme Carcopino, -lJérôtne Carcopino, 5 Ibid. 6 AN 3W122, n018,

du 13 novembre 50

1940.

charge Jérôme Carcopino, membre du Conseil de l'Université de Paris, chargé en plus de l'Ecole Normale Supérieure, à titre temporaire des fonctions de recteur de l'académie de ParisI. Cet arrêté souligne, comme Carcopino l'a souhaité, le caractère provisoire de son investiture, sans qu'y soient attachées la nomination - et la rémunération - corrélatives: " Sans m'arrêter au fait que ce libelle [recteur intérimaire] pouvait aux yeux d'un public mal renseigné voiler plutôt que traduire la confiance qui m'était témoignée, j'ai obéi sans hésiter, parce que l'ordre de votre Gouvernement est sacré à mes yeux, et aussi parce que la situation était

trop critique pour qu'un Français songeât à se dérober. "2 En fait, pour
Jérôme Carcopino le caractère provisoire de cette investiture ne présente que des avantages puisqu'il conserve toutes ses fonctions et prérogatives octroyées par Ripert en septembre 1940 quelque soit le résultat de son action rectorale sans se donner l'image d'un opportuniste carriériste. L'arrêté du 13 novembre adjoint à Carcopino M. Hitte, chef du 3ème bureau à la Direction de l'Enseignement supérieur avec lequel ce dernier fut en rapport lors de sa direction à l'Ecole Française de Rome, à la succession de Maurice Guyot. Carcopino expose avec lucidité dans ses Souvenirs les raisons de sa nomination, imputée à Ripert : "Quant à savoir qui se chargerait de la gestion du rectorat vacant, nul ne s'en souciait à la Présidence du Conseil; et, pour me désigner, M. Ripert n'a pris conseil que de lui-même et de la connaissance qu'il possédait à la fois de me relations d'autrefois avec le Maréchal, de mon passé, où la politique n'avait joué aucun rôle, et, par-dessus tout, du statut et de la composition du Conseil de l'Université, dont, en tant que doyen de la Faculté de Droit, il faisait toujours partie et se trouvait à même de prévoir

les réactions. "3
En cette période de crise, Carcopino apparaît comme la meilleure solution au ministre de l'Education Nationale: jusqu'en 1940 il n'est qu'un pur" technicien", pas marqué politiquement, ayant fait allégeance dès juillet 1940 au nouveau régime, et surtout ayant fait la preuve de son efficacité en trouvant une solution à l'occupation de la rue d'Ulm par les Allemands. Sa nomination avait toutes les chances d'être agrée par le maréchal Pétain avec lequel il est lié. Enfin Carcopino comme Ripert partagent les mêmes préoccupations corporatistes.
I 2

AN F17/25411 AN F60/427. Lettre de Carcopino
Carcopino, op. cil., p. 206.

à Pétain du 8 décembre

1940.

3Jérôtne

51

Carcopino en tant que directeur de l'Ecole Normale Supérieure est le sixième doyen de l'université de Paris, après Gidel qui remplace Ripert à la faculté de Droit, Baudouin doyen de Médecine, Maurain doyen des Sciences, Vendryès doyen des Lettres et Damiens doyen de Pharmacie. Lavelle souligne que Roussy s'est montré" très beau joueur" lors de sa démissionl et que la nomination de Carcopino ne sera publiée au Journal Officiel qu'après accord des autorités allemandes. Jérôme Carcopino doit cependant prendre immédiatement son poste. Sa nomination est annoncée à partir du 16 par la presse qui encense" [le] recteur véritablement " magnifique" de l'Université ", " [...] un historien exceptionnel, latiniste et helléniste profond "2, aux études excellentes, disciple de Fustel, soldat comme Péguy et père méritant de six enfants. Dans ce concert de louanges, l'Université libre est le seule note discordante, qui l'accuse d'être un " laquais", un " Gauleiter" et de ne devoir sa nomination qu'à Laval,thèse que Carcopinos'efforce de réfuter.3 Ce " savant éminent, [...]

patriote ardent et sage "4 accepte un poste important. Le rectorat de Paris
sert en effet essentiellement de relais entre le ministère et les établissements de l'académie de Paris, répercutant les décisions et circulaires ministérielles. Il reçoit et synthétise les réponses et joue sous l'Occupation un rôle particulier en raison du transfert à Vichy du siège du gouvernement. En zone occupée le recteur voit ses fonctions accrues, l11êl11e n'y a pas de relations officielles entre le rectorat et les autorités s'il d' occupation5. Suite à l'agitation étudiante du Il novembre le Gouvernement militaire allemand dans les territoires occupés interdit les cours jusqu'à nouvel avis. Seuls les travaux de recherche personnels des professeurs restent autorisés. Tous les étudiants ne possédant pas leur domicile familial à Paris doivent rejoindre la province, leur nom devant parvenir au plus tard le 16 novembre aux Allemands. Quant aux étudiants parisiens, ils ont l'ordre de se présenter chaque jour au Commissariat de
I AN 3W 122, communication de Lavelle n° 19, 14 novembre 1940. Gustave Roussy est rétabli dans ses fonctions le 20 août 1944. 2 Le Matin et Paris-Soir 16 novel11bre 1940. Le Petit Parisien, 16 novembre 1940, lui fait le l11êl11eaccueil. 3JérÔl11eCarcopino, op. cil., p. 205. ~ Correspondance 7142, C.Dard, 15 novembre 1940. 5 Après Carcopino, Charles Maurain, doyen de la Faculté des Sciences, est délégué dans les fonctions de recteur du 26 février 1941 au 30 septembre 1941, puis GilbertGidel du 1er octobre 1941 au 19 août 1944.

52

police, qui réalise chaque semaine un compte-rendu de ces passages pour l'Occupant. Ce pointage est suspendu le 20 décembreI. Le 13 novembre les étudiants sont reçus dans les établissements pour prendre connaissance de ces instructions. Ils sont gardés toute la journée avec un emploi du temps spécial et écoutent un lnessage du nouveau recteur de Paris leur recomlnandant de passer une journée studieuse2. L'objectif de Carcopino est de ramener immédiatement l'ordre et le silence dans les facultés pour faciliter les négociations et éviter des scènes dramatiques. Il s'insurge contre la radio anglaise qui, en évoquant le chiffre de Il morts le Il novembre 1940 " excitait les étudiants à la rébellion "3. Une circulaire du 14 novembre signale des troubles sur le boulevard Saint-Michel: des étudiants sont arrêtés pour avoir manifesté et poussé des cris hostiles. Carcopino réitère ses appels à la conscience des lycéens en leur rappelant que le sort de leurs camarades emprisonnés le Il et les démarches en faveur de la réouverture de l'Université dépendent" de le bonne tenue et de l'absolue correction de tous, - dans la rue comme dans les locaux scolaires". Il préconise d'éviter les artères où la surveillance est active comme le boulevard Saint-Michel, d'éviter de former des groupes dans la rue et exige des proviseurs qu'ils surveillent l'entrée et la sortie des élèves4. Dès le jour de sa nomination, avant même de s'installer dans son nouveau bureau, Carcopino affirme avoir rendu visite au général la Laurencie, délégué du gouvernement en zone occupée, qui l'aurait adressé à son secrétaire général le comte de Boissieu. Boissieu s'entremet auprès des autorités occupantes pour obtenir d'eux les audiences souhaitées par Carcopino et s'engage à l'accompagner ultérieurement chez eux5. Le 14 au soir a lieu la présentation officielle du nouveau recteur aux doyens, auxquels Carcopino déclare avoir exposé sa tactique: " J'étais persuadé, quant à moi, que si, comme entrée en matière avec eux, nous demandions aux Allemands une levée immédiate de leurs sanctions, leur orgueil se cabrerait; et, plutôt que de confesser leurs torts, ils préféreraient nous claquer la porte au nez. J'étais donc d'avis de nous incliner verbalement devant leur force, mais, en même temps, de protester contre les injustices dont ils nous avaient frappés en l'employant si mal; et, aussitôt après, d'essayer de soustraire à leurs coups les plus iniques diverses catégories d'étudiants que, de discussions en discussions, nous
I 2
3

AN Al 16/7116, AN Al 16/7123.
AN Al lérôl11e 16 / 7119 Carcopino,

l11ais d'après
Carcopino,

W. Halls, op. cil., annexe
op. cil., p. 216.

l, p. 415, c'est le 23 décembre.

AN 3 W 121 et lérôl11e

-l 5

et 72 AJ 251 . op. cil., pp. 209-210.

53