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Joaquin Maurin

De
384 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 54
EAN13 : 9782296344327
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JOAQUIN

MAURIN

DE L'ANARCHO-SYNDICALISME AU COMMUNISME (1919-1936)

@ L'Harmattan,

1997

ISBN: 2-7384-5609-X

YVELINE RIOTTOT

JOAQUIN MAURIN DE L'ANARCHO-SYNDICALISME AU COMMUNISME (1919-1936)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc:. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

A Léo, mOD fils

AVERTISSEMENT Cet ouvrage n'aurait sans doute jamais vu le jour sans la présence de tous ceux qui, au cours des dix dernières années, m'ont apporté leur soutien tant moral qu'intellectuel ou matériel. Je tiens en particulier à remercier Pierre Broué pour m'avoir, par son exigence critique, souvent poussée dans mes retranchements, ainsi que les différents responsables d'archives pour l'aide inestimable qu'ils m'ont apportée.

SIGLES ET ABREVIATIONS

.

. A.P.C.E. .
A.lT. B.P.

.B.O.C.

. C.C. . C.C.I. . C.E. . C.E.D.A. .C.G.T. . C.G.T.U.

. C.l . C.I.P.S.R. . C.lU.S.R. . C.N.
. C.R. . c.R.C. . C.R.R.l . C.R.T. . C.S.R.
.C.N.T.

.E.E. .E.K.K.l . E.R.C. . F.A.l . F.C. . F.C.C. . F.C.C.B. . F.C.l . F.O.U.S. .I.C. . lC.E. . lL.P. . I.SR . J.C.

Association Internationale des Travailleurs Archivos del Comité Central del Partido Comunista Espanol Bureau Politique Bloque Obrero y Campesino Bloc Obrer i Camperol Comité Central Commission de Contrôle Internationale Comité Exécutif Confederaci6n de las Derechas Aut6nomas Confédération Générale du Travail Confédération Générale du Travail Unitaire Confederaci6n General del Trabajo Unitario Correspondance Internationale Conseil International Provisoire des Syndicats Rouges Comité International d'Unité Socialiste Révolutionnaire Comité national Confederaci6n Nacional del Trabajo Comité régional Comité régional catalan Comité pour la Reprise des Relations Internationales Comité Regional deI Trabajo Comités Syndicalistes Révolutionnaires Comités Sindicalistas Revolucionarios Exécutif Elargi Exekutivkomitee der Kommunistischen Internationale Esquerra Republicana de Catalunya Federaci6n Anarquista Ibérica Federaci6n Comunista Federaci6n Comunista Catalana Federaci6n Comunista Catalano-Balear Federaci6n Comunista Ibérica Federaci6n Obrera de Unidad Sindical Internationale Communiste (Comintern) Izquierda Comunista Espanola Independant Labour Party Internationale Syndicale Rouge (Profintern) Juventudes Comunistas

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J.C.I.
J.S.

J.S.U. L.C.I. O.C.E. O.S.R.
P.C.

P.C.C.

P.C. de C. P.C.E. P.C.F. P.C.P.

P.C.O.E. P.C.U.S. P.D.S.O.E.
P.O.U.M. P.S.O.E.

P.S.U.C. S.F.I.O. S.R.

S.D.N.

S.R.I. .U.G.T.

. U.R.S.S.

. U.S.C.

Juventudes Comunistas lbéricas Juventudes Socialistas Juventudes Socialistas Unificadas Ligue Communiste InternationaHste Oposici6n Comunista de Espana Opposition Syndicale Révolutionnaire Parti Communiste Partit Comunista Català Partido Comunista de Cataluna Partido Comunista Espanol Parti Communiste Français Partit Català Proletari Partido Comunista Obrero Espanol Parti Communiste de l'Union Soviétique Partido Democnitico Socialista Obrero Espanol Partido Obrero de Unificaci6n Marxista Partido Socialista Obrero Espanol Partido Socialista Unificado Catalan Société des Nations Section Française de l'Internationale Ouvrière Secours Rouge Secours Rouge Internationale Uni6n General de los Trabajadores Union des Républiques Socialistes Soviétiques Uni6n SociaHsta de Cataluna

INTRODUCTION

C'est en 1982 que j'entendis le nom de Joaquin Maurin pour la première fois. Dans un petit café de la rue Gay-Lussac, je passai des heures à écouter celui qui était alors mon professeur, et reste un ami très cher, Juan Murcia, me conter l'histoire et m'enseigner l'Histoire du mouvement ouvrier espagnol et international. Il m'initia à parcourir les méandres du passé sans jamais oublier que si les hommes sont les effets de l'Histoire, ils en sont aussi les causes. A la fin des années 20, au fur et à mesure que les perspectives de révolution mondiale s'éloignaient, le mouvement communiste était devenu complètement dépendant de Moscou. Staline avait substitué aux espérances de révolution mondiale des années d'après-guerre l'idée du socialisme dans un seul pays, et de fait, les intérêts de l'Etat soviétique déterminaient les actions des communistes du monde entier, soumis par une discipline de fer à leurs partis régis par des méthodes bureaucratiques. L'ambition du stalinisme était moins d'être marxiste que de faire croire que le marxisme était incarné par l'Union Soviétique. Dans ce contexte, le communisme espagnol offre un champ d'investigations très attrayant parce qu'atypique. L'Espagne du début de siècle présente un développement distinct de la plupart des pays de l'Europe occidentale, et ses différences de structures socioéconomiques et politiques avec les pays plus industrialisés y expliquent en grande partie l'ampleur des mouvements anarchistes, anarcho-syndicalistes, et des idéologies patriotiques et militaires qui ouvrirent la voie au fascisme. En revanche, le communisme en tant que réponse de la classe ouvrière au capitalisme dans les autres pays européens y resta un mouvement marginal jusqu'en 1933, voire même jusqu'en 1936. Ce ne fut en effet qu'après l'échec des deux premières années de la lIe République, et face à la menace d'un régime totalitaire, que la nécessité d'une révolution prolétaire commença à envahir la conscience de diverses organisations du mouvement ouvrier. 9

Or, l'axe autour duquel se développa ce processus d'évolution ne fut pas le communisme stalinien, dont l'influence en Espagne demeura quasi inexistante jusqu'en juillet 1936, mais, d'une part, le Parti Socialiste et les Jeunesses Socialistes qui tentèrent, à partir de 1933, d'effectuer un retour à une politique plus révolutionnaire basée sur les principes marxistesléninistes, et, d'autre part, le mouvement communiste dissident incarné par le Bloque Obrero y Campesino (B.O.C.) fondé en 1931, puis par le Partido Obrero de Unificaci6n Marxista (P.O.U.M.) à partir de 1935. A vocation nationale, le rayon d'action de ce mouvement resta cependant pratiquement circonscrit à la Catalogne, les particularités politiques, économiques et sociales de cette région jouant un rôle déterminant dans les analyses politiques et les thèses organisationnelles qu'il proposa. L'histoire de ce mouvement se confond avec celle de l'évolution politique de son initiateur, Joaquin Maurin. C'est au processus évolutif de sa pensée et, par induction, de son action, qu'est consacrée cette étude. Celle-ci porte sur la période comprise entre l'apparition de Maurin sur la scène politique en 1914 et sa disparition de cette même scène vingt-deux années plus tard lors de son arrestation par les militaires franquistes en juillet 1936. La limite chronologique fixée à ce travail est due au choix délibéré et subjectif de le circonscrire aux années d'activité politique réelle de Joaquin Maurin. Contrairement à la majorité des pionniers du communisme, Maurin n'est pas issu du socialisme. C'est dans le syndicalisme révolutionnaire que s'est forgée son adhésion au communisme. Nonobstant, ses positions politiques personnelles dérivées d'une analyse marxiste-léniniste tant empirique que théorique sur la révolution espagnole lui vaudront d'être rapidement taxé d'hétérodoxie par les communistes staliniens. L'axiome de base de la pensée maurinienne est le recours permanent à l'histoire en tant qu'instrument nécessaire à la compréhension du présent; en découlent son refus d'appliquer sans réflexion les expériences russes aux conditions subjectives de l'Espagne et ses théories sur le caractère national de toute révolution démocratique, étape transitoire de la révolution socialiste. L'analyse de l'incapacité de la bourgeoisie espagnole à réaliser sa propre révolution lors des premières années de la lIe République l'amène à défendre le concept de révolution démocratico-socialiste, dans laquelle le prolétariat assumerait seul les deux phases du processus révolutionnaire, à savoir la révolution démocratique qui évoluerait vers le socialisme au sein d'un Etat fédéral. Par ailleurs, Maurin s'est constamment fait le chantre de la nécessité d'une politique unitaire, tant au niveau politique que syndical afin de surmonter la division chronique du mouvement ouvrier espagnol. 10

Ces propositions constituent les fondements de l'alternative communiste qu'il tente de construire à partir de 1931, tout d'abord dans la F.C.I.-B.O.C. puis dans le P.O.U.M. Entre stalinisme, trotskysme et socialisme, inspiré du marxisme-léninisme mais tenant compte des données économiques, politiques et sociales spécifiques à l'Espagne, ce nouvel espace communiste cherchera dans un premier temps à s'asseoir sur les forces syndicales cénétistes. La nonviabilité de cette orientation l'amènera à choisir une voie tactique différente, axée sur le front ouvrier unique d'une part et sur le parti marxiste unique d'autre part. Ces principes de base de la pensée maurinienne ainsi que le contexte national et international dans lequel cette pensée s'est développée constituent le cadre dans lequel doivent être appréhendées tant ses analyses que son action comme dirigeant politique et comme député parlementaire à partir de février 1936. Maurin a fait l'Histoire, mais l'Histoire a également fait Maurin. Ses erreurs, ses indécisions, ses contradictions l'amenèrent parfois à adopter des positions a priori confuses, mais il sut maintenir des orientations et des analyses personnelles qui constituent l'un des rares exemples d'analyse marxiste originale de la réalité espagnole.

11

CHAPITRE LE SYNDICALISTE

I

RÉVOLUTIONNAIRE

A- LA DECOUVERTE DU SYNDICALISME l-L'étape républicaine

C'est à Bonansa, vi1lage des Pyrénées aragonais à la frontière de la province de Lérida, que vit le jour Joaquin Maurin Julia le 12 janvier 1896, au sein d'une famille paysanne. Sa mère, catalane et très croyante, et son père, aragonais, le destinaient à la prêtrise. C'est ainsi qu'entre 1907 et 1911, il s'initia à la vie ecclésiastique. Néanmoins, si ces quatre années développèrent chez ce jeune homme sérieux et plutôt introverti le goût de la connaissance, elles n'éveillèrent en lui aucune vocation religieuse. En 1911, Maurin intègre l'Ecole Normale de Huesca; il s'y initiera à la vie politique, nouant des contacts avec l'extrême gauche comme avec les milieux républicains. Au début de l'année 1914, il fonde, avec un groupe d'étudiants, un hebdomadaire, El Talion, où il forge ses premières armes journalistiques. Parmi ces étudiants, se trouvent Tomas Tuso, qui deviendra l'un des collaborateurs de La Batalla, Felipe Alaiz et Ramon Acin, futurs dirigeants cénétistes et Angel Samblancat, futur avocat, polémiste anticlérical proche de l'extrême gauche anarchisante et que l'on retrouvera en 1936 à la tête d'une milice C.N.T.-F.A.I. Par amitié pour ce dernier, Maurin collabore à un autre journal se réclamant d'extrême gauche, Los Miserables, que Juan Andrade définissait comme «un type de littérature bohème anarchisante qui était alors de mode en France»'. Quelques mois plus tard, il commence à enseigner l'histoire et la géographie dans un lycée laïc, le Liceo Escolar de Lérida. Parallèlement, Maurin s'est lié aux milieux républicains de Lérida, un des noyaux du républicanisme de tendance catalaniste. Fin 1914, il adhère aux
1 Juan Andrade: Recuerdos persona/es, Ed. del Serbal, Barcelona, 13 1983, p.112.

Jeunesses Républicaines, qu'il définit comme «le mouvement démocratique le plus important et le plus responsable de la ville»2. Lors des deux années suivantes, il devient un des collaborateurs quotidiens de El Ideal, l'organe des J.R., sans abandonner pour autant ses chroniques dans El Talion, qui disparaîtra en avril 1917. L'Espagne connaît alors une situation de crise qui culmine dans la grève générale du 10 août 1917. Chargé par El Ideal de la campagne pro-amnistie des centaines de socialistes et de syndicalistes emprisonnés à la suite de la grève, il est confronté pour la première fois aux organisations ouvrières3. Il prend contact avec les dirigeants socialistes, Julian Besteiro, Largo Caballero, Andrès Saborit et Daniel Anguiano; les deux premiers se rendront d'ailleurs à Lérida après l'amnistie, invités par les Jeunesses Républicaines. Maurin est alors proche des milieux intellectuels républicains de Madrid, où il évolue dans un républicanisme sans vraie tendance existante, cherchant une voie républicaine rajeunie, assainie, plus dynamique et différente des courants existants, qui s'exprime dans El Sol dont l'apparition en novembre 1917 fut «comme un souffle de brise vivifiante»\ même si, en 1925, il en parlera comme «la naissance de l'organe de la ploutocratie du Nord» 5.Or les courants libéral et lerrouxiste occupent tout le mouvement républicain et ne sont pas prêts à laisser un espace à une troisième tendance. Ainsi, lorsque des élections aux Cortés sont convoquées en février 1918, l'écrivain Pio Baroja, flanqué de Maurin, bat la campagne à la recherche d'une possible candidature. Mais, raconte ce dernier, «sans l'appui officiel des libéraux, il ne restait pas d'autre recours à Baroja que de chercher l'appui de petits groupes républicains lerrouxistes. Or il arrivait trop tard: les lerrouxistes avaient déjà un candidat. Et il décida de se retirer des listes»6. Anecdote sans doute, mais qui souligne combien cette voie paraît déjà sans issue. Dans les mois qui suivent, Maurin tente néanmoins d'impulser une rénovation du Parti Républicain à travers un cycle de conférences au siège des Jeunesses Républicaines. Il y fait preuve d'un républicanisme teint d'une volonté d'y intégrer les masses ouvrières et paysannes en s'appuyant sur les théoriciens du 18e et du 1ge siècles. Antimonarchiste virulent, pour lequel la monarchie est une «institution vieille et décadente, qui a en elle tous les
2 Joaquin 3 Joaquin 4 Joaquin février 1972. 5 Joaquin 1925. 6 Joaquin février 1972. Maurin: Maurin: Maurin: Maurin: Maurin: "Hombres e historia", E.vpana Libre, New York, 19 février 1960. "Hombres e historia", E.vpana Libre, New York, 19 février 1960. "Con Viladrich y Baroja", Espana Libre, New York, nOI,janvier"La crisis de la burguesia "Con Viladrich espailola", La Antorcha, n° 202, 16 octobre

y Baroja", Espana Libre, New York, nOI,janvier-

14

défauts sans aucune vertu» et qui a fait de l'Espagne «un pays mort», il n'en est pas moins critique envers le Parti Républicain, qui a échoué de s'être «nourri d'analphabètes en matière d'économie et de sociologie». L'aspect «poussiéreux» de l'idéologie d'hier étant cause du désintérêt de la population pour la chose politique, il propose une profonde rénovation du P.R. qui se concrétiserait dans une orientation différente qui contienne un maximum d'engagement individuel: «une république socialiste»7. On est déjà loin des orientations des courants libéral ou lerrouxiste, même dans ses propositions de réforme agraire basée sur le partage des terres et la baisse de l'imposition sur les terres cultivées. Néanmoins, si son analyse de la situation politique commence à intégrer une analyse économique, elle reste une analyse historique de la situation, influencée par ses lectures classiques ainsi que par sa connaissance de l'Antiquité grecque et romaine. Il y fait également preuve d'un saint-simonisme bon teint, mais il ne connaît pas encore Marx, Engels ou Sorel qui seront ses maîtres peu après. Des maîtres qu'un événement d'une ampleur considérable va lui imposer: la révolution russe. Il ne s'agit cependant pas d'un coup de foudre, mais d'une ébauche de prise de conscience. Car si l'impact de la révolution russe, dès la fin de 1917, est déterminant dans les milieux syndicalistes et anarchistes, il est moindre dans les milieux républicains. La préoccupation première reste la guerre mondiale. Les gauches républicaines et monarchistes sont partisanes des alliés, les droites germanophiles. Le milieu intellectuel, et donc Maurin, appartient évidemment aux premiers8. C'est pourquoi la sympathie de Maurin envers la révolution russe est initialement empreinte d'une certaine réserve: «Personnellement, je sympathisais avec la révolution russe, comme en général, alors, les hommes

libéraux et le mouvement ouvrier»9. Il donne cependant une conférence en
novembre 1918 au Centre Ouvrier de Lérida pour commémorer le premier

anniversaire de la révolution russe 10. Ce n'est que deux années plus tard que
cette sympathie initiale se transformera en une profonde conviction dans la justesse de la voie que s'est tracée l'Union Soviétique. Elle sera d'abord le catalyseur de sa conversion au syndicalisme.

7 Joaqufn Maurfn : ;,Por qué somo.v republicanos?, conférence du 18 avril 1918, manuscrit, Archives Maurfn, Institut Hoover, Université de Stanford, Californie. 8 Lettre de Maurin à Gerald H. Meaker, 8 septembre 1965, Archives Maurin, Institut Hoover, Université de Stanford, Californie. 9 Joaquin Maurin: "Hombres e historia", Espana Libre, New York, 19 février 1960. 10 Lettre de Maurin à Gerald H. Meaker, 8 septembre 1965, Archives Maurfn, Institut Hoover, Université de Stanford, Californie.

15

2- La découverte du syndicalisme
Créée en septembre 1910, la Confédération Nationale du Travail (C.N.T.), syndicale anarcho-syndicaliste se trouve, en 1919, au sommet de son déveÏoppement historique que même les premiers mois de la Seconde République pourront à peine égaler. Le Congrès national qui a lieu à Madrid en décembre 1919 voit la fin d'une orientation qui s'était initiée avant la propre fondation de la C.N.T., avec la création de son prédécesseur, Solidaridad Obrera. A partir de ce moment, l'apolitisme de la Confédération, son neutralisme idéologique, la croyance en un syndicalisme révolutionnaire se transforment en une orientation anarchiste de son activité syndicale, en anarcho-syndicalisme. Le contexte économique, politique et idéologique va influencer de façon décisive cette nouvelle orientation. Tout d'abord, la situation économique de l'Espagne à la fin de la première guerre mondiale entre dans une période critique, en raison de la diminution de J'activité économique due à la disparition de la demande des pays belligérants. Le retour à la normalité économique montre que l'essor a été en partie fictif, d'où résulte une tension accrue des relations sociales. D'autre part, l'exode rural massif contribue à l'aggravation de la crise du secteur agricole et l'on assiste à une importante radicalisation du problème social dans les campagnes. A ce contexte de tension maximale vont venir s'ajouter des facteurs externes. En effet, la révolution russe a un énorme impact sur les classes ouvrières espagnoles. L'idée de révolution sociale creuse son chemin parmi les ouvriers qui la perçoivent comme un projet parfaitement réalisable à court terme. Or, si la révolution russe a une influence décisive sur le mouvement ouvrier en général, elle l'a d'autant plus sur la C.N.T. puisqu'elle va déterminer son évolution future. En premier lieu, la révolution russe agit de façon déterminante sur les secteurs anarchistes, qui croient voir en elle Ja réalisation pratique de leur idéal; ceci amène les groupes anarchistes à intégrer en masse les organisations syndicales après la conférence anarchiste de Barcelone, fin 1918. De plus, dans ce contexte quasi-révolutionnaire, intervient un autre élément déterminant. En effet, cette radicalisation du milieu confédéral, l'intransigeance patronale, l'influence de la révolution russe et le renouveau de l'anarchisme militant font de la C.N.T. un terrain propice à la montée du terrorisme. De fait, en 1919, les attentats qui se multiplient tant à l'encontre des ouvriers que du patronat inaugurent une nouvelle et tragique ère terroriste, qui ne cessera définitivement qu'avec l'avènement de la dictature de Primo de 16

Rivera. La C.N.T. ne peut dès lors ignorer complètement ce terrorisme individualiste, réalisé par des groupes d'action anarchistes, sous-produit de la situation qu'elle-même traverse alors. Il surgit et se produit en son propre sein, même si celle-ci prétend l'ignorer et ne le contrôle pas du toutH. De par cette radicalisation de toutes les forces sociales, l'Espagne est au bord de l'explosion. Les années 1918-1919 voient une augmentation très nette du nombre de conflits sociaux. Selon l'Institut des Réformes Sociales, l'Espagne connaît 463 grèves en 1918 contre 895 en 1919 dont l'une figure parmi les plus importantes de l'histoire de la C.N.T. : la grève de La Canadiense en février 1919. Elle durera deux semaines, et sera suivie par plus de cent mille ouvriers. Des milliers de personnes sont arrêtées, la loi martiale est décrétée, les garanties constitutionnelles suspendues et les dirigeants syndicalistes emprisonnés. La situation est telle que quatre gouvernements vont se succéder en un an et le terrorisme quotidien aura force de loi jusqu'en mars 1920, date à laquelle le conservateur Dato prend le pouvoir. C'est dans ce climat de tension extrême qu'est convoqué le congrès national de Madrid en décembre 1919. La polémique engagée depuis deux ans au sein de la Confédération entre les défenseurs du neutralisme idéologique - les syndicalistes révolutionnaires - et les partisans d'une orientation anarchiste du syndicalisme - les anarcho-syndicalistes - laisse déjà entrevoir la direction vers laquelle se dirige la C.N.T. ; et que le congrès adopte comme orientation de la C.N.T.le communisme anarchique n'est pas une grande surprise. En février 1919, Maurfn part effectuer son service militaire à Madrid. Ce sera pour lui une année décisive. «Je me sentais résolument attiré par la cause ouvrière», confiera-t-il des années plus tard. «Or, en Espagne, il y avait deux mouvements ouvriers, séparés et parfois divergents», que symbolisent deux figures antithétiques: le socialiste Julian Besteiro, «avec son auréole d'intellectuel prestigieux au service de la cause ouvrière», et le syndicaliste Salvador Seguf, «le grand agitateur, le grand organisateur, le grand leader du syndicalisme»12, dont la prestance à la tribune rappelait irrésistiblement à Maurin la personnalité de Danton. Maurin se sent attiré vers le socialisme par «l'histoire, la continuité et le sens des responsabilités», mais il est poussé vers le syndicalisme par «son esprit révolutionnaire et combatif». Du point de vue doctrinal, il se sent proche des socialistes. Mais du point de vue pratique, les syndicalistes lui paraissaient plus réalistes et plus audacieux. En 1919, il commence la lecture de Sorel et notamment ses "Réflexions sur la
11

12Joaquin Maurin: "Hombres e historia", Espana Libre, New York, 19 février 1960. 17

Cf. Angel Pestaiia : Lo que aprendi en la vida, 2e édition, Madrid,

1934, p.n.

violence". Pour lui, «le syndicalisme soréIien était basé sur ce qu'il y a de solide dans le marxisme», et était, de plus, «pragmatique et créatif» ; c'est pourquoi, dira-t-il, «il répondit de façon positive à mes questions»lJ. Ces lectures et la propre expérience de Maurin développent chez lui une exaltation de la violence révolutionnaire qui jalonnera tous ses écrits l'année suivante. Il ne s'agit pas de la violence spontanée et individualiste des anarchistes, mais d'une violence collective, organisée dans un but précis qui, guidée par une élite, doit à la fois détruire et régénérer. Sa vision révolutionnaire est dès alors différente de celle de la majorité des cénétistes car basée sur des thèmes élitistes et organisationnels. Sa conception est déjà très proche de la conception léniniste et va le conduire naturellement au départ au syndicalisme révolutionnaire: «le marxisme (sorélien) conduisait au syndicalisme révolutionnaire et le syndicalisme révolutionnaire était alors probolchevik».14 Du JO au 18 décembre 19]9, Maurin assiste au lIe Congrès national de la C.N.T. qui se tient au Théâtre de La Comédie à Madrid -le premier ayant eu lieu en 1910 -. Si l'on se base sur les chiffres donnés dans le rapport du congrèsl\ les organisations fédérées comptaient 706 990 affiliés et les non fédérées 55 606, soit au total 762596 ouvriers représentés. Les débats portent essentiellement sur l'orientation idéologique de la C.N.T. et la révolution russe. De fait, la discussion sur la question idéologique, non seulement en ce qui concerne la finalité concrète que doit poursuivre la C.N.T., mais, de manière générale, en tout ce qui se réfère à la conception libertaire maintenue par les délégués, se produit fondamentalement lors des débats autour des thèmes de l'unification du prolétariat et du soutien à apporter à la révolution russe. Dans les interventions d'une grande majorité des délégués apparaît un dénominateur commun: l'anarchisme, même chez les syndicalistes révolutionnaires qui réclament une C.N.T. sans idéologie politique concrète mais qui prônent l'anarchisme comme orientation générale. Mais, pour beaucoup, la question initiale est de délimiter parfaitement ce que l'on entend par anarchisme, non plus comme une question morale ou un principe éthique, mais comme une idéologie politique que l'on veut imposer dans l'organisation syndicale pour la diriger et l'orienter vers sa finalité. Poser le problème n'étant pas le résoudre, une grande confusion règne sur les débats, les intervenants étant le plus souvent en pleine contradiction avec euxmêmes. En effet, des termes comme émancipation, socialisme, anarchisme et
13lbid.
14 Lettre de Maurin à Gerald H. Meaker, 8 septembre 1965, Archives Maurin, Institut Hoover, Université de Stanford, Californie. 15 Confederaci6n Nacional deI Trabajo : Menlllria dei Congreso celebrado en el Tearro de la Comedia de Madrid. los d{as 10 al 18 de diciembre de 1919, Barcelona, 1932. ]8

communisme apparaissent indissolublement unis au point de constituer différentes dénominations d'une même chose. Ceux qui se présentent comme les plus fidèles partisans de l'anarchisme se montrent également les plus ardents défenseurs de la révolution russe, au point de voir en elle la pleine réalisation de leurs principes idéologiques et de leurs aspirations. Ce sont également les secteurs anarchistes, qui, paradoxalement, défendent non seulement la conception, mais aussi la réalisation de la dictature du prolétariat, comme étant un des passages obligés du processus révolutionnaire. De fait, ce congrès éprouve beaucoup de difficultés à adopter une orientation idéologique. Ce n'est que pendant le débat sur l'adhésion à la Troisième Internationaledont nous reparlerons - et comme un simple point complémentaire à l'accord d'adhésion provisoire à cette dernière qu'est adoptée la résolution sur l'orientation idéologique de la C.N.T. La transformation de la C.N.T. en une organisation anarcho-syndicaliste surgit comme quelque chose d'accessoire: «...en accord avec l'essence des postulats de l'Internationale des Travailleurs, déclare que la finalité que poursuit la C.N.T. en Espagne est le Communisme Libertaire»16.En ce qui concerne la question russe, les débats surgissent autour de l'aspect idéologique du fait révolutionnaire russe et, par conséquence, autour de l'attitude à adopter par la C.N.T. devant celui-ci. La grande majorité des interventions se montrent clairement favorables à la révolution russe, soulignant l'identité existant entre les principes et les idéaux cénétistes et ceux incarnés par cette révolution. Les discussions portent surtout sur l'adhésion à la Ille Internationale qui «n'est pas une organisation spécifiquement syndicale», comme le souligne un délégué, «mais une organisation spécifiquement politique, composée de fractions des partis socialistes d'Europe. C'est pourquoi la C.N.T. qui est une organisation purement syndicale ne peut pas, ne doit pas appartenir à un tel organisme»17. Le congrès résout le problème de façon assez contradictoire en adoptant une motion qui, à la fois, réaffirme le contenu anarchiste de la C.N.T. et déclare adhérer, même si ce n'est que provisoirement, à la Ille Internationale, donc à un organisme politique "autoritaire". L'adhésion, en effet, n'est prononcée que provisoirement, dans l'attente d'organiser en Espagne un Congrès International qui créerait la véritable Internationale des
organisations syndicales, l'Internationale Syndicaliste.
IR

16 Confederaci6n Nacional deI Trabajo : Memoria dei CongreS(} celebrado en el Teafro de la Comedia de Madrid, los d£as 10 al 18 de diciembre de /919, Barcelona, 1932, p.373. 17 "'ntervenci6n de Eleuterio QuintiniIla", Memoria del CongreS(} celebrado en el Teafro de la Comedia de Madrid, lo.f d£as 10 al 18 de diciembre de 1919, Barcelona, 1932, p.362. 18 Ibid., p.373. 19

3- Le syndicaliste

révolutionnaire

Après un an de réflexion et au sortir de ce congrès, auquel il assista en tant que "soldat-spectateur,,'9, il est clair que Maurin a-intégré le syndicalisme révolutionnaire. Libéré de ses obligations militaires vers la fin avril 1920, il revient à Lérida. La Fédération Locale des Organisations Ouvrières affiliées à la C.N.T. le nomme directeur de l'hebdomadaire Lucha Social et secrétaire provincial du Travail. Aidé d'Andrés Nin, il organise en quelques mois la province de Lérida20. La première collaboration de Maurin à Lucha Social est un long article sur "Le Socialisme et la Guerre" de Lénine; article dithyrambique s'il en est sur la clairvoyance d'esprit de «l'homme le plus génial que, depuis Marx, le socialisme ait compté en son sein»21.S'il est clair que Maurin voue à Lénine une admiration sans bornes et que ses propres théories rejoignent souvent les théories léninistes, il serait faux de penser qu'il est dès lors pro-bolchevik. Maurin est résolument syndicaliste révolutionnaire; s'il ne renie pas les théories marxistes, il ne les conçoit pas sans l'apport des orientations anarchistes: «L'anarchisme a donné au syndicalisme toute sa valeur. [...J. Tout ce qu'il y a de formidable chez Marx est passé au syndicalisme grâce aux efforts de Sorel. Mais le marxisme seul n'est qu'un squelette gigantesque. L'anarchisme y a mis une âme et l'a investi. Aux côtés de la théorie de la lutte des classes et de la critique du capital et de la propriété établies par Marx, l'anarchisme met sa critique de l'Etat, de la loi et du parlementarisme. Ceci est la valeur morale du syndicalisme»22 ; et c'est pourquoi le syndicalisme révolutionnaire a «une finalité essentiellement transformatrice: la destruction de l'Etat quelle que soit son étiquette»B. D'ailleurs, lorsqu'à la fin de 1920, se pose la question de la représentation aux élections générales, Maurin s'oppose vivement à toute participation, arguant que «la valeur principale du syndicalisme est la pureté de ses principes idéologiques», et qu'en conséquence «opposé à l'immoralité créée par une politique pervertie, le syndicalisme dresse la tête»24. Quant à la révolution russe, si Maurin la reconnaît comme un fait de dimensions historiques, il n'en critique pas moins ses réalisations: «La
19 Joaquin Maurin: 20 Joaquin Maurin: 21 Joaquin Maurin: 22 Joaquin Maurin: 24, 3 juillet 1920. 23 Joaquin Maurin: 24 Joaquin Maurin: 1960. "Hombres "Hombres e historia", Espana Libre, New York, 19 février 1960. e historia - La derrota", Espana Libre, New York, 3 juin

"El socialismo y la guerra", Lucha Social, n° 16,8 mai 1920. "La proyecci6n anarquista sobre el sindicalismo", Lucha Social, n° "Una conferencia de Maurin", Lucha Social, n° 25, 10 juillet 1920. "Sindicalismo y polftica", Lucha Social, n° 38, 9 octobre 1920. 20

révolution russe n'appelle pas une adhésion inconditionnelle; [...] elle n'est pas exempte d'erreurs. Le raisonnable, face à elle, n'est pas d'adopter une attitude de dogmatisme pur en acceptant tout ce que le bolchevisme a mis en oeuvre»25.Sa critique porte surtout sur le fait d'avoir adopté fidèlement l'idée du centralisme marxiste d'où il résulte que «l'Etat et le centralisme étouffent la liberté individuelle et la complète indépendance des régions qui deviennent des rouages de la monstrueuse machine». Sur le plan économique, il reproche au bolchevisme de ne pas s'être appuyé sur le syndicat «qui n'est pas un parlement» mais «le regroupement rationnel de producteurs unis de telle sorte qu'ils puissent se charger à tout moment de tous les processus économiques», mais sur le soviet qui n'est pas autre chose qu'une assemblée plus ou moins importante d'ouvriers qui délibèrent et qui «est à la révolution ce que sont les parlements au régime capitaliste»26. Il reproche également à la révolution russe de n'avoir pas su intégrer les intellectuels, «non comme directeurs, mais pour occuper les fonctions qui leur correspondent à l'intérieur de l'engrenage social», et de s'être ainsi «vu obligée de payer des sommes fabuleuses à des ingénieurs étrangers qui ont remplacé ceux qui ont abandonné leurs emplois après le triomphe de la révolution»27. La période qui suit l'adoption formelle par la C.N.T. de l'orientation communiste libertaire est une période assez confuse pendant laquelle la C.N.T. va souffrir non seulement d'une dure répression gouvernementale commencée en 1919, mais aussi des scissions internes, produits des fortes tensions occasionnées par l'introduction du débat idéologique au sein des syndicats. L'arrivée d'Eduardo Dato au gouvernement en mai permet à la C.N.T. de reprendre son souffle, mais cela ne dure pas. En novembre, le Général Martinez Afiido est nommé gouverneur militaire de Barcelone. Commence alors pour la C.N.T. une des périodes les plus noires qu'eUe ait dû endurer. A la répression légale s'ajoute la répression "extralégale", avec notamment l'application fréquente de la "ley de fugas"2R la prolifération des et assassinats des dirigeants du mouvement ouvrier. Nila réponse pacifique - le Pacte de 1920 avec l'U.G.T. - ni la réponse violente de la C.N.T. ne réussissent à éviter l'attitude répressive du gouvernement ni l'affaiblissement qui en résulte, produit tant par la "décapitation" de la C.N.T. - arrestation ou assassinat des leaders du mouvement - que par le découragement de la base. L'autre élément déterminant du déclin de la C.N.T. est l'aggravation et
25 juillet Joaquin 1920. 26lbid. 27 Joaquin 28 Maurin: "La revolucién rusa ante el sindicalismo". Lucha Social. n° 27. 24

Maurin:

"La revolucién

y los intelectuales",

1920.

Lucha Social, n° 33, 4 septembre

Les prisonniers

libérés étaient abattus au sortir de la prison sous prétexte de tentative

d'évasion.

21

l'extension de ses tensions internes. Aux deux tendances classiques de la Confédération, la tendance syndicaliste révolutionnaire, avec à sa tête Salvador Segui et Angel Pestana, et la tendance anarcho-syndicaliste, dirigée par Evelio Boal et Manuel Buenacasa entre autres figures marquantes, vient s'ajouter le courant pro-bolchevik; réduit quantitativement, il est important qualitativement puisqu'il va diriger la C.N.T. pendant un an et réussir non seulement à maintenir la confédération en vie, mais aussi à maintenir ses relations extérieures. Maurin n'appartient pas encore à ce courant. Il se borne alors à prôner la solidarité avec le peuple russe et à rejeter l'attitude de la social-démocratie, et reste profondément syndicaliste révolutionnaire; il n'intégrera réellement la tendance pro-bolchevik qu'après son voyage à Moscou pendant l'été 1921. Evelio Boal est alors secrétaire général de la Confédération. Arrêté en janvier 1920, il est libéré peu après; mais en mars 192 1, arrêté de nouveau, il est assassiné quelques semaines plus tard, victime de la "ley de fugas". Bon nombre de dirigeants syndicalistes viennent remplir la prison de Barcelone et les cellules de Montjuich. Dans cette situation, privée de ses dirigeants les plus expérimentés et agissant dans la clandestinité, la C.N.T. fait appel à ses dirigeants les plus jeunes: Andrés Nin~ qui appartient au syndicat des professions libérales de la C.N.T. depuis 1919, date à laquelle il avait quitté le P.S.O.E., remplace Evelio Boal en mars 1921 au poste de secrétaire général; Maurin intègre le Comité régional catalan (C.R.C.) en tant que représentant de Lérida, de même que Joaquin Ferrer pour Barcelone, Francisco Isgleas pour Gérone, Felipe Alaiz pour Tarragone et Ramon Archs, chargé des relations entre le Comité national et le régional. Le travail de ces nouveaux dirigeants s'avère très difficile car, à la répression et à la clandestinité, s'ajoute l'opposition ferme des secteurs anarchosyndicalistes et des groupes anarchistes; en effet, ceux-là mêmes qui avaient défendu avec acharnement l'adhésion de la C.N.T. à la Ille Internationale, la rejettent totalement et ils ne pardonnent pas au nouveau comité directeur son attitude favorable à la permanence de la Confédération dans l'Internationale. Cependant, et contrairement à ce que plusieurs historiens de la C.N.T. ont affirmé, notamment Manuel Buenacasa et José Peirats29, la nouvelle direction, accusée de "pro-bolchevisme", n'a fait que suivre les décisions prises au Congrès de Madrid et son action a été des plus régulières en 1921.

29

I) Manuel Buenacasa: El movimiento obrero e.rpanol. /886-/926. Ediciones Jucar,
1977. 2) José Peirats : Los anarquistas en la cri.ris espanola, 22 Buenos Aires, 1964.

Madrid,

B- LA QUESTION

DE L'ADHESION

À L'INTERNATIONALE

I-Pestana

à Moscou

Le 19 juillet 1920, s'ouvre à Moscou le deuxième congrès de l'LC. Au printemps, et conformément aux décisions prises lors du congrès de la C.N.T., une délégation se prépare à effectuer le voyage. Les conditions exceptionnelles de répression et de clandestinité font que seul Angel Pestana parvient à passer la frontière et effectue une partie du voyage avec Alfred Rosmer, délégué de la minorité de la C.G.T. française, le Comité pour la TIle Internationale (ex-Comité pour la Reprise des Relations Internationales, C.R.R.I.). Sa mission consiste essentiellement à entériner l'adhésion de.la C.N. T. à la TIle Internationale Communiste et_à «étudier l'organisation politique, sociale et économique qu'a établie, dans ce pays, le gouvernement des soviets» 30.Il va cependant assister au congrès en tant que représentant de la C.N.T. et même participer aux tâches du Comité de l'LC. L'existence d'un parti comme condition nécessaire de la révolution n'apparaît pas évidente pour certains délégués dont Pestana. En effet, bon nombre d'entre eux n'ont jusque là jamais appartenu à un parti politique et toute leur activité s'est développée non seulement hors des partis, mais le plus souvent contre ceux-ci. Lénine et Trotsky consacreront la majorité de leurs discours à les convaincre qu'ils parlent de la même chose, mais avec des mots différents. Bref, les bolcheviks affirment qu'il ne s'agit là que d'un débat sur la forme alors que tous sont d'accord sur le fond, c'est-à-dire la nécessité d'un organisme de combat. Les syndicalistes se rallient à leur point de vue et les

thèses sur le rôle du Parti Communiste sont votées à l'unanimité. 31 Dans ces
conditions, il est clair que pour les bolcheviks, l'indépendance syndicale n'a pas de raison d'être. Cette question est surtout débattue lors des réunions qui se déroulent parallèlement au congrès. En effet, le 16 juin, les délégués syndicalistes déjà présents avaient décidé de se réunir en conférence. En juillet 1920, un Conseil International Provisoire des Syndicats Rouges (C.LP.S.R.) est donc formé dont Pestana fait immédiatement partie. Après un mois de discussion, le C.LP.S.R. aboutit à une motion de compromis signée par tous ses membres, qui décide de réaliser au sein des organisations syndicales du monde entier une propagande méthodique en créant dans chacune d'entre elles une cellule communiste, dans le but de faire prévaloir son point de vue. A cet
30 "Memoria que al comité de la Confederacion Nacional dei Trabajo presenta de su gestion en el/JO Congreso de la Tercera /nternacional Comunista el delegado Angel Pestana". Madrid. 1921. 31 Cf. "Résolution sur le rôle du Parti Communiste dans la révolution prolétarienne". Manifestes. Thèses et Résolutions des quatre premiers Congrès Mondiaux de l'Internationale Communiste (/9/9-/923), p.49-52.

23

effet est créé un Comité d'action et de lutte internationale qui fonctionnera comme Soviet international des Syndicats ouvriers, en accord avec le Comité Exécutif de la Ille Internationale32. La motion prévoit également qu'un représentant du C.E. de l'LC. fera partie du Bureau Exécutif du C.I.P.S.R. A en juger par les différentes résolutions et cette motion, l'indépendance syndicale si chère à Pestana est déjà bien compromise, même si la subordination n'est pas encore explicitement exprimée. Son opposition première lors des débats s'est chaque fois conclue par un ralliement aux thèses proposées; il signera même le Manifeste du Congrès de l'LC. Ces signatures vont être d'une importance extrême dans les événements postérieurs car leur reniement par Pestana lui-même sera une des principales causes de la crise grave qui secouera la C.N.T. dans les années suivantes. A son retour de Russie, Pestana est immédiatement arrêté et ne peut pas faire son rapport au Comité national de la C.N.T. Le seul à avoir pu le contacter avant son arrestation est Salvador Seguf qui affirme dans une interview au Nuevo Hera/do que Pestana «lui a confessé qu'il revenait enthousiasmé du congrès de l'Internationale Rouge (sic) auquel il avait assisté au nom de la C.N.T.»33.Il mettra à profit son long séjour dans la prison de Barcelone pour écrire son "Mémoire" qu'il datera de novembre 1921, auquel il ajoutera une analyse personnelle, datée de mars 1922, bien que, selon ses propres dires, les deux dateraient de juin 1921.

2- Le contexte interne
Cette même année, le comité national passe aux mains de la nouvelle génération syndicaliste révolutionnaire de la Confédération, qui se trouve immédiatement confrontée à une situation hautement problématique. La tendanc~ que Nin et les autres dirigeants de la C.N.T. représentent à ce moment-là est purement révolutionnaire et syndicaliste, et comme telle, favorable à l'adhésion de la centrale à l'LC., adhésion votée en congrès. Cependant, outre la répression et l'obligation d'agir dans la clandestinité, le nouveau comité national doit faire face aux secteurs anarchistes de plus en plus opposés à l'Internationale Communiste. Aux critiques de la presse républicaine et monarchiste s'ajoutent alors les critiques très dures contre le phénomène russe, publiées dans la presse
32

Déclaration

constitutive

du Conseil International

Provisoire

des Syndicats

Rouges,

compte-rendu du G.I. des S.R. pour la période du 15/07/1920 au 01/08/1921, Moscou, 1921, p.20. 33 Jordi Arquer: Salvador Segui - 1887-1923. Treinta y seis aiÎos de una vida, Barcelona, p.23-24.

24

anarchiste; des revues comme Nueva Senda, Tierra y Libertad traduisent et publient les articles de Malatesta, Rudolf Rocker, etc., qui ne font qu'amplifier le mouvement d'opposition et radicaliser les tendances. De plus, la Ille Internationale elle-même vient encore compliquer la situation et commet, selon Maurfn, «une grave erreur dont les conséquences se sont payées plus tard». En 1920, J'I.C. envoie un délégué, Borodin, en Espagne; celui-ci, «au lieu de contacter directement les syndicalistes de Barcelone, qui étaient la seule force révolutionnaire solide et les seuls qui avaient témoigné fermement leur profonde adhésion à la révolution russe»34,se rend à Madrid où il prend contact avec le groupe que dirigent Merino Gracia et Garcfa Cortés, qui formera, en avril 1920, le premier Parti Communiste Espagnol. Pour Maurfn, l'erreur s'explique par le fait que «partant de l'idée générale que le mouvement communiste se formait dans tous les pays avec l'aile gauche de la social-démocratie et que l'anarcho-syndicalisme avait peu d'importance, il transféra à l'Espagne le même point de vue. Or, la particularité, c'est que là, précisément, tout se passait d'une autre façon. La social-démocratie avait peu de base prolétarienne, et le syndicalisme, en revanche, était une grande force, la seule, en réalité, qui pouvait constituer le noyau vital d'un fort mouvement communiste»35. Quand on sait, par ailleurs, combien la politique du nouveau P.C.E. sera sectaire et agressive envers les cénétistes, on prend la mesure du contexte dans lequel le comité national de la C.N.T. convoque son plenum national, le 28 avril 1921. 3- Le plenum de Barcelone Lors de ce plenum, plus connu sous le nom de plenum de Lérida, sont présents Andrés Nin pour le comité national, Jesus Ibanez pour les Asturies, Jesus Arenas pour la Galice, Hilario Arlandis pour Valence, Arturo Parera pour l'Aragon et Joaqufn Maurfn pour la Catalogne. Sont absents les délégués des régions du Nord, du Centre et d'Andalousie. Deux thèmes principaux y sont débattus: le premier concerne la répression dont est l'objet la C.N.T. dans toute l'Espagne et plus particulièrement à Barcelone; deux thèses s'affrontent: ce]]e d'Arturo Parera, partisan du terrorisme permanent et systématique, et celle de Nin et de Maurfn, opposés au terrorisme, qui prévaudra. Mais le thème central du débat porte sur l'opportunité d'accepter l'invitation officielle faite à la C.N.T. un mois auparavant d'envoyer une délégation au Ille congrès de l'Le. et au premier, constitutif, de l'Internationale Syndicale Rouge (I.S.R.), ces congrès devant s'ouvrir à
34 Joaquin Maurin: El Bloque Obrero y Campesino Documentos Sociales, Barcelona, 1932, pA. 35 Ibid., p.S. - Origen - Actividad - Perspectivas,

25

Moscou, respectivement les 22 juin et 3 juiIIet 1921. La propositjon est acceptée et le plenum se doit de désigner la délégation cénétiste ; le choix se fait sur le critère de la nécessité de pailer au moins une langue étrangère. Sont désignés: Andrés Nin, Joaquin Maurin, Jesus Ibanez, ancien membre de l'U.G.T. passé à la C.N.T. en 1919, et Hilario Arlandis, ex-anarchiste devenu anarcho-syndicaliste en 1919. Ce dernier propose de faire désigner le cinquième membre de la délégation par la Fédération des Groupes Anarchistes36. Gaston LevaI, anarchiste français réfugié en Espagne, les accompagne à Moscou3'. Cette délégation, composée de trois syndicalistes, d'un anarcho-syndicaliste et d'un anarchiste, donne une image des différents courants idéologiques qui intègrent alors la C.N.T., et la légitimité de sa désignation paraît irrépréhensible. A ce propos, Nin écrira des années plus tard : «La légitimité de cette désignation est irréprochable. Pestana ne pouvait pas dire la même chose, lui qui fut simplement désigné par le comité national, sans consultation des comités régionaux»38. Quelques jours plus tard, la délégation cénétiste entreprend le voyage vers Moscou. 4. La délégation cénétiste à Moscou

En raison du contexte, le voyage ressemble à une véritable expédition.-Sur les cinq hommes, seul Ibanez possède un passeport et aucun n'a d'argent. Les contrôles de police étant fréquents, ils décident donc de voyager séparément, à l'exception de Maurin et Nin. Ceux-ci franchissent la frontière espagnole par le chemin des contrebandiers et rejoignent Paris où ils prennent contact avec Pierre Monatte, directeur de l'hebdomadaire syndicaliste pro-communiste La Vie Ouvrière. Ce dernier les recommande auprès d'un de ses amis, directeur d'un quotidien communiste de Metz, Alsace, qui leur permet d'entrer clandestinement en Allemagne. Au début du mois de juin, la délégation espagnole au complet est à Berlin. Arlandis et LevaI, qui voyagent également sans passeport, ont utilisé leurs relations parmi les anarchistes français pour passer la frontière.
A leur arrivée, Nin et Maurin sont accueillis par un des dirigeants de l'organisation anarcho-syndicaliste allemande, Fritz Kater. Cette organisation est loin d'avoir l'ampleur de la confédération espagnole; ses dirigeants, Rudolf Rocker, Fritz Kater et Agustin Souchy, éditent un hebdomadaire, Der
36 Joaquin Maurin: "La C.N.T. y la IIIlntemacional", Espana Libre, New York, 21 octobre 1960. 37 José Peirats : Los anarqui.ftas en la crisÜ politica espanola, Buenos Aires, 1964, p.33. 36 Andrès Nin: Las organizaCÎone.f obreras internaCÎonale.f, Editorial Fontamara, Barcelona, 1978, p.85.

26

Syndicalist, et tiennent une petite librairie à Berlin. En arrivant au domicile de Kater, Nin et Maurin sont surpris par les conditions de vie de celui-ci. Ancien maçon, Kater vit pourtant modestement; mais pour les deux syndicalistes espagnols, cette modestie allemande se traduit par opulence; «je crus comprendre», écrira Maurin, «pourquoi le mouvement ouvrier allemand, qui avait mené à bien une révolution démocratique, se refusait obstinément à réaliser la révolution communiste à laquelle l'invitaient avec insistance les bolcheviks russes. L'ouvrier allemand vivait bien et ne voulait pas jouer à la roulette russe, toujours dangereuse, mais conserver ce qu'il avait gagné en un demi-siècle d'efforts, l'améliorant progressivement dans la mesure du possible. La grande majorité des ouvriers allemands ne pensait pas comme les spartakistes de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht»39. Quelques jours plus tard, les délégués espagnols se rendent à l'ambassade russe, où a lieu le premier contact avec les représentants de l'LC. Munis de faux papiers de "russes rapatriés", ils atteignent Moscou à la mi-juin. Ils sont hébergés à l'hôtel Lux comme la plupart des délégations étrangères. Le congrès de l'LS.R. commence ses travaux le 3 juillet 1921, sous la présidence d'Alexander Lozovsky, le secrétaire général; y assistent 220 délégués venus de 42 pays différents. La délégation espagnole produit une forte impression sur les autres délégués, si l'on en juge par les nombreux témoignages, en particulier celui d'Alfred Rosmer, délégué français au Comité Exécutif de l'Internationale Communiste: «La nouvelle délégation espagnole arrivée à Moscou était d'une autre trempe; elle incarnait une nouvelle génération de syndicalistes, moins enclins aux discussions interminables et mieux préparés pour comprendre le sens de la Révolution d'Octobre. Tous quatre étaient jeunes, sérieux et modestes: ils conquirent immédiatement la sympathie des délégués» 40. Deux hommes surtout marquent par leur personnalité, ainsi que le souligne Victor Serge: «On voyait dès le premier coup d'oeil la qualité de cet instituteur de Lérida, Joaquin Maurin, et de cet instituteur barcelonais, Andrés Nin. Maurin avait une allure de jeune chevalier comme les dessinaient les préraphaélites. Nin, sous ses lunettes cerclées d'or, une expression concentrée que la joie de vivre allégeait. Tous deux engageaient leur vie, Maurin pour des captivités interminables et Nin destiné à une mort atroce... En 1921, ils n'étaient
qu'enthousiasme» 41.

Invitée également au Ille congrès de l'Internationale Communiste s'ouvrant
39 Joaquin Maurin: "Berlin: 1921", Comunidad lbérica, México, n° 3, mars-avril 40 Cité par Wilebaldo SOLANO: Andrés Nin - Ensayo biogrdfico, p.15 Alfred ROSMER : Hommage à Nin, Paris. 1954. 41 Victor Serge: Mémoires d'un Révolutionnaire, p.151-152. 1%3.

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le 22 Juin, la délégation cénétiste y assiste, sans y participer réellement; elle abandonne, non sans réticence, le soin de représenter l'Espagne aux délégués des deux petits partis communistes espagnols à peine constitués (Parti Communiste Espagnol et Parti Communiste Ouvrier Espagnol) : «Nous, les délégués de la C.N.T., en arrivant à Moscou, dûmes constater que la C.N.T. était devenue une invitée de second ordre. La première place était occupée par un hypothétique Parti Communiste Espagnol dont le leader était Merino Gracia. Notre délégation fit tout son possible pour éviter une rupture avec le P.C.E. naissant, plus connu à Moscou qu'en Espagne. De même, elle essaya de faire comprendre aux dirigeants russes que l'avenir du communisme en Espagne était intimement lié à la C.N.T. Il faut reconnaître que Lénine et Trotsky, avec lesquels nous échangeâmes quelques impressions, comprenaient parfaitement qu'il en était effectivement ainsi. Mais ni Lénine, ni Trotsky ne s'occupaient de l'Espagne, abandonnée telle une province lointaine aux expériences de révolutionnaires et d'internationalistes plus ou moins intelligents»42.En conséquence, la délégation cénétiste se consacre surtout au congrès constitutif de l'I.S.R. La C.N.T. représentant entre 700000 et 1000000 d'ouvriers selon les sources, l'Espagne fait partie, lors de ce congrès, des pays majeurs. Tout d'abord désigné au Conseil Provisoire, Nin est nommé membre du Bureau du congrès lors de la première séance4~. Levai, Ibanez et Maurin et Ibanez participent respectivement aux commissions chargées de préparer les thèses et les résolutions relatives au contrôle ouvrier, aux questions d'organisation, de statuts et de tactiques. Maurin assure également les fonctions de secrétaire de la délégation. Lors de la Conférence internationale des Syndicats Rouges qui s'était tenue à Moscou l'année précédente, la question des rapports Parti-syndicats n'avait reçu qu'une réponse confuse. La motion signée par Pestana définissant les grandes lignes de la future Internationale Syndicale Rouge résultait d'un compromis entre les partisans de la subordination des syndicats au Parti Communiste et ses opposants, et ne résolvait rien. Lors du congrès de 1921, cette question prend une ampleur considérable et alimente l'essentiel des discussions, d'autant plus que la "discussion syndicale" qui a lieu en Russie prouve aux délégués étrangers l'importance des syndicats russes, mais aussi leur subordination au Parti Communiste. La position des bolcheviks reste ferme; Trotsky, s'il veut bien admettre le passage graduel de l'ancienne séparation à la fusion totale des syndicalistes révolutionnaires et des communistes dans un seul Parti, se refuse à envisager d'autre objectif. «Il ne s'agit pas de subordonner les syndicats au Parti, mais de l'union des
42

Joaquin Maurin: El Bloque Obrero y Campesino

- Origen -Actividad- Perspectiva.ç,

Documentos Sociales, Barcelona, 1932, p.7 43 Moscou, n° 33, 5 Juillet 1921.

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communistes révolutionnaires et des syndicalistes révolutionnaires dans les cadres d'un seul Parti, et d'un travail concerté, centralisé de tous les membres de ce Parti unifié, au sein des syndicats demeurés autonomes, une organisation indépendante du Parti», écrit-il à Monatte le 13 juillet". Une organisation unique pour les révolutionnaires, tel est le but. Le 12 Juillet 1921, le congrès de l'Internationale Communiste vote une motion qui tient compte des divers points de vue exprimés. Les bolcheviks ont toute satisfaction de principe: «Les préjugés de neutralité, d'indépendance, d'apolitisme, d'indifférence aux partis qui sont le péché de bien des syndicalistes révolutionnaires loyaux de France, d'Espagne, d'Italie et de quelques autres pays, ne sont objectivement rien d'autre qu'un tribut payé aux idées bourgeoises. Les syndicats rouges ne peuvent pas triompher d'Amsterdam, ne peuvent pas par conséquent triompher du capitalisme, sans rompre une fois pour toute avec cette idée bourgeoise d'indépendance et de neutralité». En conséquence, «le Parti Communiste est l'avant-garde», et les syndicats «demeurent une organisation plus vaste, plus massive, plus générale que le Parti, et par rapport à ce dernier ils jouent jusqu'à un certain point le rôle de la circonférence par rapport au centre». Ce sera donc aux noyaux communistes organisés dans les syndicats d'agir. Sur le plan international, proposition est faite de constituer une Internationale prolétarienne unique, regroupant à la fois les partis politiques et toutes les autres formes d'organisation. Sur cette question, les syndicalistes obtiennent des satisfactions concrètes: «II faut constituer une union autonome des syndicats rouges acceptant dans l'ensemble le programme de l'Internationale Communiste, mais d'une façon plus libre que les partis politiques appartenant à cette Internationale»4~. L'organisation unique est remise à plus tard et un organisme distinct, l'Internationale Syndicale Rouge (I.S.R.), est créé. La constitution de l'I.S.R. est en fait une concession des bolcheviks aux syndicalistes et ils la considèrent seulement comme un organisme transitoire. Ils vont donc s'employer, lors du congrès constitutif, à empêcher tout autre débordement en demandant le maintien d'une liaison organique ferme entre les deux Internationales. Quelle est l'attitude de la délégation espagnole face à ce compromis? Partagée entre l'attrait de la puissance révolutionnaire représentée par l'Internationale Communiste et la tradition apolitique des syndicalistes révolutionnaires et
Syndicalisme révolutionnaire et communisme - Les archive.f de Pierre Monatte, Ed. Paris, 1968, BS 12, p.295-297. . Manifestes. Thèse.f et Résolutions de.f quatre premier.f CongrèJ Mondiaux de l'Internationale Communiste (/919- J 9231, Librairie du Travail, juin 1934, 216 p., reproduction en fac-similé, Ed. La Brèche, p.132. Maspero, 45 44

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anarcho-syndicalistes, la délégation espagnole (à l'exception de Gaston LevaI, catégoriquement opposé à toute relation avec l'I.C.) a une position relativement abstruse pendant ce congrès. Selon Alfred Rosmer, co-rapporteur avec Thomas Mann de la commission du premier congrès de l'LS.R., et favorable à une relation organique entre les deux organismes, la délégation espagnole lui apporta «un grand réconfort» : «1'eus l'agréable surprise de constater que leur position était la mienne, celle que j'avais défendue devant le congrès; seul Arlandis, facilement influençable, se laissait parfois entraîner par les «syndicalistes purs» et nous causait quelque ennui»46. En 1960, Maurin confirmait cette position: «Arlandis, au début, était opposé à toute relation. Nin, Ibanez, Maurin, y étaient favorables»47. Or, si effectivement Arlandis est le seul à prendre la parole pour «défendre l'indépendance de l'Internationale Syndicale Rouge», il le fait «au nom de la délégation espagnole» 411. ailleurs, un rapport de la délégation cénétiste au Par congrès, vraisemblablement écrit par Maurin apporte quelques nuances à une position aussi tranchée: «Notre position fut, dès le début, claire et décidée. Le plenum du Comité national de notre Confédération nous avait donné pour mandat de défendre l'indépendance de l'Internationale et de nous prononcer, tant que cette indépendance n'était pas en cause, pour une collaboration, à buts purement révolutionnaires, avec l'Internationale Communiste. [...] Nous fûmes LES SEULS à défendre l'indépendance du mouvement syndical, en nous opposant à l'intromission, que nous jugions excessive, de la Troisième Internationale dans notre organisme»49. De fait, le 10 Juillet, Arlandis prononce un discours où, en vertu du mandat confié à la délégation espagnole et «au nom des intérêts du mouvement syndical de tous les pays»50,il demande le respect de l'indépendance organique de l'LS.R. ; il espère éviter ainsi que «les désirs d'émancipation du prolétariat ne soient détournés par les usuriers de la politique». Il préconise cependant l'établissement de relations étroites avec l'LC., à condition qu'elle «nous traite d'égal à égal et non de «petit frère»51. Or trois jours plus tard, le Bulletin du Ille congrès de l'LC. publie cette déclaration d'Arlandis : «Nous sommes des syndicalistes qui avons profité des leçons de la guerre et de la révolution russe. Nous nous plaçons dans le cadre des idées générales de l'Le. Nous sommes partisans d'un lien permanent entre les deux Internationales par
46

Alfred 47 Joaquin 46 Acciân 49 Ibid. 50 Acciân 51 Acciân

Rosmee: Moscou sou.v Lénine, tome l, éd. Maspero, Paris, 1970, p.192. Maurin: Revo[uciân y Confrarrevo[uciân en Espana - Apéndice, p.260 et 261. Sindicali.vfa, n° 7, 22 Septembre 1922. Sindicalista, Sindicalista, n° 9, 6 Octobre 1922. n° 7, 22 Septembre 1922. 30

l'échange de membres des comités exécutifs, le représentant de l'lC. venant chez nous avec voix consultative»~2. A l'issue des discussions, un texte est présenté dont la rigidité semble prouver que les communistes ont eu toute satisfaction: la "liaison organique" n'y est-elle pas "obligatoire" ? Un amendement proposé par Rosmer et signé notamment par Nin et Maurin, permet de transformer le mot "obligatoire" en "hautement désirable", mais ce sera la seule modification. La résolution affirme la nécessité de l'établissement de la dictature du prolétariat et du régime communiste ainsi que d'un contact étroit et d'une relation organique entre les diverses formes du mouvement ouvrier révolutionnaire, et, au premier chef, entre l'Internationale Communiste et l'Internationale des Syndicats Rouges53. Elle est votée par 282 voix, dont celles de la délégation espagnole, contre 25. Si l'on excepte l'amendement cité plus haut, aucune des propositions cénétistes n'a été retenue; la dépendance de l'lS.R. vis à vis de l'lC. est on ne peut plus explicite. Comment expliquer ce vote des délégués chargés de défendre l'indépendance de l'Internationale Syndicaliste? La déclaration justificative qu'ils publient offre un certain nombre d'éclaircissements nécessaires mais peut-être pas suffisants. La crainte de se retrouver en marge du mouvement international est à la base de l'accord des cénétistes ; la question de l'Internationale se présente ainsi: Amsterdam ou Moscou; d'Amsterdam, il n'en est pas question. D'autre part, «s'écarter de la Russie, centre et foyer de la révolution universelle, signifierait éteindre tout espoir d'émancipation du prolétariat mondial». Dès lors, la C.N.T. se doit de rejoindre l'lS.R. S'ils clament bien haut «nous ne craignons absolument pas la subordination», l'avertissement, si dérisoire a posteriori, donné aux communistes: «Renoncez pour toujours à l'idée de faire de l'lS.R. une organisation sectaire de parti. Si l'Internationale Communiste est sincèrement disposée à l'action révolutionnaire, elle nous trouvera à ses côtés au moment de l'action» 54laisse transparaître leurs inquiétudes quant à la collaboration avec 1'le. et ses conséquences pratiques. Ce vote d'accord de la délégation espagnole sur les relations lC.-lS.R. ne clôture pas le débat sur les rapports Parti-syndicats. Lorsque Tsiperovitch, membre de la fraction communiste russe, présente un rapport sur le contrôle ouvrier, les cénétistes s'enthousiasment: «La doctrine soutenue, fondamentalement et rigoureusement révolutionnaire, est l'entière confirmation de nos principes»55 mais... Le point de dissentiment est la
52 "Au congrès de l'I.S.R.'', Bulletin du Ille Congrès de /'I.e., 13 juillet 1921. 53 Acciân Sindicalista, n° 8, 29 Septembre 1922 et MO,fCOU,n° 40, 13 Juillet 1921. 54 Acciân Sindicalista, n° 10, 13 Octobre 1922. 55 Acciân SindicalÜta, n° 5, 8 Septembre 1922. 31

reconnaissance explicite du Parti Communiste comme seul élément directeur

de la révolution 56. Deux raisons majeures justifient l'intervention des
délégués espagnols. Premièrement, même s'ils sont en majorité "procommunistes" par leur attachement à la révolution russe et aux réalisations des bolcheviks, ils sont avant tout des syndicalistes révolutionnaires chargés par leur Comité national de défendre l'indépendance syndicale. Par ailleurs, en Espagne, le mouvement ouvrier espagnol est profondément imprégné, et le sera durablement, par l'anarchisme et l'anarcho-syndicalisme. En effet, en 1921, la C.N.T. compte cent fois plus d'adhérents que les deux partis communistes qui regroupent quelques milliers d'adhérents: le Partido Comunista Espafiol (P.C.E.), issu des Jeunesses Socialistes, fondé le 15 Avril 1920, et qui a pour organe de presse El Comunista, et le Partido Comunista Obrero Espafiol (P.C.O.E.) constitué en Avril 1921 par des éléments du Partido Socialista Obrero Espafiol (P.S.O.E.) partisans de la Troisième Internationale et qui publie l'hebdomadaire Guerra Social. Cette situation, qui avait fait dire à Maurin que «le Parti Communiste espagnol était plus connu à Moscou qu'en Espagne» explique le refus des cénétistes de voir dans le Parti Communiste l'élément directeur de la révolution: «S'il se produisait une révolution, il est certain que ce ne serait pas le seul Parti Communiste qui en aurait la direction ou qui en serait l'avant-garde; il est de même certain que les syndicalistes révolutionnaires seraient à l'avant-garde de la révolution et même souvent à l'avant-garde du Parti Communiste; [...]. C'est pourquoi nous demandons une collaboration de toutes les forces révolutionnaires, mais nous nous élevons contre tout exclusivisme»H. D'autre part, la délégation cénétiste fait remarquer que la légalité dont jouissent les communistes en Espagne prouve qu'ils ne représentent aucun danger pour le gouvernement et qu'en conséquence, il est difficile de les prendre au sérieux: «Nous n'accordons aux communistes qu'une confiance limitée. Pour mériter notre confiance, ils devront passer des paroles aux actes»5R. Soumis au vote, l'amendement proposé par la délégation espagnole afin de remplacer «le Parti Communiste» par «le Parti Communiste, les organisations syndicalistes révolutionnaires ou les deux forces réunies, selon les circonstances»5,! est rejeté par les autres délégués. Les cénétistes
56 Manife.vtes. Thèse.v et "Résolutions et Statuts adoptés au 1° Congrès de \' I.S.R Résolutions des quatre premier.v Congrè.v Mondiaux de l'Internationale Communiste (191919231. Librairie du Travail. juin 1934, 216 p., reproduction en fae-similé. Ed. La Brèche, p.43. 57 AcCÎÔn Sindicali.vta. n° 5. 8 Septembre 1922. 58 AcCÎ6n SindicalÜta. n° 10. 13 Octobre 1922. 59 AcCÎÔn Sindicalista. n° 6,15 Septembre 1922. 32

accepteront néanmoins la proposition de texte pour les mêmes raisons qui leur ont fait accepter le texte sur les relations entre l'Internationale Communiste et l'Internationale Syndicale Rouge. «Si, à Moscou, il avait été tenté de subordonner l'Internationale Syndicale Rouge à J'Internationale Communiste, la division aurait surgi immédiatement. Jamais nous, les syndicalistes révolutionnaires, n'aurions consenti à ce que notre mouvement ne jouisse pas de sa totale indépendance, obtenue par ses luttes et méritée par la force de ses doctrines. L'organisation syndicale reste entièrement autonome dans chaque pays. La recommandation que tous les efforts possibles soient faits pour arriver à la réalisation d'un grand bloc dressé contre les gouvernements capitalistes, est naturelle», explique Maurfn60. En fait, il semblerait qu'une partie de la délégation cénétiste, dont Maurin, ait pris contact avec des délégués français et notamment Sirol1e pour créer une opposition interne dans l'I.S.R., une minorité syndicaliste cohérente qui lutterait contre la majorité communiste. Mais le congrès se termine avant qu'ils aient pu se mettre d'accord sur la tactique à adopter. Quelques jours plus tard, ils parviennent néanmoins à faire voter des textes par l'ensemble des opposants, dont un "Appel aux syndicalistes révolutionnaires du Monde" qui proclame qu' «il ne saurait être permis que des tendances politiques s'assurent l'hégémonie totale sur les organisations combattantes des travailJeurs...»61. En conséquence, la tendance luttera à l'intérieur de l'I.S.R. après s'être organisée. L'organisation prend la forme d'une Association des Travailleurs Syndicalistes Révolutionnaires du Monde à laquelle Maurin adhère au nom de la CN.T., et qui prétend représenter 242] 500 membres dans le monde entier. Cette association tiendra une conférence en juin 1922, puis un congrès en décembre, mais sans parvenir à s'organiser vraiment. Paral1èlement, Nin et Arlandis assistent le ] 3 août à une réunion du Bureau de l'I.S.R. convoquée afin de trouver une solution aux graves polémiques qui existent au sein de la délégation française. Une résolution est prise à l'issue de cette réunion, signée par tous les participants, moins un. Elle réaffirme la nécessité de l'unité d'action, «dont les formes doivent être définies d'après les particularités des mouvements syndicalistes et communistes de chaque pays», et insiste sur le fait que «dans toutes les résolutions votées, on ne trouve pas l'idée de subordination au Parti Communiste, mais l'idée de conquête du mouvement syndical au communisme»62. Si Arlandis a été un moment
60 1921. 61 Joaquîn Maurin: "La Internacional Sindical Roja", Lucha Social. n° 89,15 révolutionTwire international, octobre Ed.

Maspero, 62

Christian Gras: A(fred Rosmer et le mouvemeni Paris, 1971, BS 20, p.23!. Ibid., p.314. 33

proche des "syndicalistes purs", comme l'ont affirmé Rosmer et Maurin, il en est maintenant très éloigné, et sa nomination comme membre du Bureau permanent de l'I.S.R. en est une preuve. Quant à Maurin, sa gestion parallèle tendrait à prouver qu'il a essayé de défendre la position qui était la sienne au début du congrès, à savoir l'indépendance du mouvement syndical par rapport à l'I.C., mais que le manque d'organisation des opposants, leurs propres luttes internes, son inexpérience, l'influence de Nin et les discours habiles de Rosmer l'aient fait se rallier à la majorité. Mais il est et reste encore profondément syndicaliste révolutionnaire. De toute façon, expliquera Nin en 1933, «la délégation espagnole ne pouvait agir autrement puisqu'elle était liée par l'accord d'adhésion à la Ille Internationale adopté par le ne congrès de la e.N.T.»63. II n'est cependant pas surprenant que l'acceptation de ces deux résolutions, synonymes de subordination à l'I.e. pour une majorité de syndicalistes, soit en grande partie à l'origine de la crise interne qui secoue la C.N.T. dès l'automne 1921. 5. La radicalisation des secteurs anarcho-syndicalistes

De fait, pendant leur absence, l'opposition à l'I.C. au sein même de la e.N.T. s'est amplifiée et la radicalisation des secteurs anarcho-syndicalistes se confirme. Le Comité régional (C.R.T.) du Nord, secondé par l'organisation de Madrid et le C.R.T. aragonais, conduit cette opposition. Sur leur demande, un plenum national s'est réuni à Madrid les 14 et 15 août. Si l'on en croit Manuel Buenacasa, le plenum, «auquel assista la représentation
authentique

- dans

le précédent,

elle était truquée

- de

toute l'organisation

espagnole, désavoua à l'unanimité la réunion de Lérida, ses accords et la délégation qui, sans mandat de personne, se rendit à Moscou»64.En réalité, le plenum a adopté une position intermédiaire, très modérée, qui n'est en aucun cas une condamnation du e.N., ni un désaveu de ses positions. Le plenum a rejeté la condamnation proposée par le e.R.T. du Nord, repoussant la question de l'Le. à un plenum ultérieur, afin de permettre aux délégués envoyés à Moscou de présenter leur rapport. De plus, il a décidé de donner toute liberté d'action au e.N. dans la lutte qu'il mène contre la répression pour le maintien de la C.N.T., dans la limite des principes définis jusque lors. Cependant, a été votée une résolution qui «affirme une fois de plus son caractère d'indépendance et d'autonomie absolues face à tous les partis, les partis dits communistes inclus. Elle rejette tout pacte ou alliance avec les partis, considérant que la Confédération se suffit à elle-même pour préparer,
63 Andrès Nin : Ul.~ organizaCÎone.~ obrera.~ internaCÎonales, Ed. Fontarama, Barcelone, 1978, p.85. 64 Manuel Buenacasa : El movimiento obrero e.~pafl()l 1886-1926, Ed. Jûcar, Madrid, 1977, p.81.

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C.N.T. est le communisme anarchique»6s.

diriger et mener à bien la révolution sociale au niveau national et international». Cette résolution réaffirme également que «la finalité. de la

Malgré les références explicites aux partfs communistes, c'est surtout l'indépendance de la C.N.T. et son neutralisme idéologique qui sont réaffirmés ici, le seul trait d'union entre le comité national de la C.N.T. et les jeunes partis communistes espagnols étant pour le moment le soutien à la Ille Internationale. L'on peut penser néanmoins que la lettre du Conseil Central de l'I.S.R., publiée une semaine auparavant par Lucha Social a motivé ces propos; il y est notamment expliqué qu'en dépit de la liaison entre les deux internationales, «le congrès n'a jamais pensé restreindre l'autonomie des organismes syndicaux des différents pays, et les deux congrès n'ont jamais eu pour but de subordonner une Internationale à l'autre»66. Quoiqu'il en soit, l'antibolchevisme qui se développe dans les secteurs anarcho-syndicalistes purs ne s'est pas encore généralisé, et si ces derniers s'attaquent, à travers les colonnes du nouvel hebdomadaire de Madrid, Nueva Senda, aux concepts mêmes de la révolution russe, Solidaridad Obrera continue d'en défendre les préceptes, réaffirmant la nécessité de la dictature du prolétariat «comme tutrice qui émancipe tous les êtres humains de l'exploitation et de l'injustice»67. Lors du voyage de retour, les délégués cénétistes connaissent des fortunes diverses. Arlandis et Levai sont arrêtés à Berlin, puis expulsés d'Allemagne. Les geôles berlinoises hébergent également Nin au mois de septembre; à sa libération en janvier 1922, il préférera retourner à Moscou où il demeurera jusqu'en 1930, travaillant pour l'I.S.R. Sortis ensemble de Russie, Ibanez et Maurin sont arrêtés à Stettin en Allemagne et détenus pendant cinq jours avant d'être expulsés, le 16 septembre6R. C'est une cellule espagnole qui accueille Ibanez dès son arrivée; il y restera jusqu'en avril 1922. Maurin rejoint donc seul Barcelone au début du mois d'octobre. Nin absent, Maurin le remplace comme secrétaire général du Comité national. En accord avec la décision prise au plenum d'août, le C.N. convoque alors un nouveau plenum national où les délégués, en l'occurenee Maurin, devront rendre compte de leurs actes. Il ne s'agit done pas, comme
65 Lucha Social. n° 84,27 août 1921. 66 "No hay subordinacion", Lucha Social, n° 81,6 août 1921. 67 Solidaridad Obrera, 29 juin 1921, supplément. 66 Fiche de police, 1922, archives Maurin, Institut Hoover, Université

de Stanford,

Californie. "Incidentes de un viaje", Lucha Social, n° 90, 22 octobre 1921. 35

l'a affinné Gerald H. Meaker, d'un plenum convoqué par «les communistes syndicalistes» pour «rendre la pareille» aux anarcho-syndicalistes 69. Ce plenum a lieu à Barcelone, les 15 et 16 octobre; y assistent des représentants de Catalogne, du Levant, de Castille, d'Andalousie, des Asturies, du Nord et d'Aragon70 ; seuls sont absents les délégués de Galice. Le C.N. doit d'abord faire face aux attaques des délégués du C.R.T. du Nord dont le but est de déplacer le siège du C.N. afin de pouvoir, par le jeu du système électoral interne, en changer la composition et donc la tendance. Mais, à une large majorité, les délégués décident que le comité de la Confédération continuera à siéger à Barcelone dans la mesure où s'y trouvent les effectifs les plus importants. Les discussions les plus vives portent évidemment sur l'envoi de la délégation cénétiste au congrès de l'LS.R. et sur l'attitude à adopter face au problème de l'adhésion à cette dernière. Le premier débat se conclut par un vote majoritaire des délégués qui reconnaissent qu'en ce qui concerne la réunion du plenum, célébrée le 29 avril à Barcelone, où furent nommés les délégués qui assistèrent au congrès de l'LS.R., elle fut «régulière»71. Sur la question de l'adhésion à l'LS.R., le plenum, après avoir écouté le rapport de Maurin, décide par douze voix contre six72de «ne pas prendre de résolution ferme, et d'attendre que les syndicats puissent d'abord se documenter, pour qu'ensuite ce soit eux qui, dûment informés, formulent une résolution définitive». Dans cette attente, «la Confédération conservera un délégué au comité exécutif de l'Internationale Syndicale Rouge»73. Cette ultime résolution va conduire la C.N.T. à une crise interne très profonde dans les mois suivants. Le ton des débats se durcit, et le C.N. doit affronter non seulement les attaques des anarcho-syndicalistes, maintenant fennement opposés à toute relation avec l'LC., mais aussi celles des secteurs syndicalistes plus modérés, qui reprochent au C.N., et surtout à Maurin, d'avoir abandonner les principes de la Confédération.

6- L'échec du syndicalisme révolutionnaire
L'hebdomadaire de Madrid, Nueva Senda, sert de support aux critiques contre le C.N. et son action, auxquelles ce dernier répond, par la plume de son secrétaire général, dans Lucha Social, - devenu porte-parole officieux du C.N. depuis la suspension de Solidaridad Obrera -, dans une perspective qui reste clairement syndicaliste révolutionnaire, mais qui n'empêchera pas l'extension
69 Press,
70

Gerald Stanford, "A todos "Reunion "Reunion

H. Meaker:
Californie,

The revolutionary
1974, p.421.

left in Spain, 1914-1923,

Stanford

University

los trabajadores", dei Pleno",

71
72

73

"A todos los trabajadores", Luclw Social, n° 93, 19 novembre 1921. dei Pleno", Lucha Social, n° 90, 22 octobre 1921.

Lucha Social, n° 93, 19 novembre Lucha Social, n° 90, 22 octobre 1921.

1921.

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de la polémique sur l'Le. et la multiplication des attaques contre le Comité national; «La e.N.T. ne peut être un groupement politique quelle que soit l'école», clame Maurin; «Au-delà de ces différenciations doctrinales, il y a l'intérêt suprême de la classe. La Confédération regroupe les syndicats et ceux-ci, pour admettre un membre, ne lui demandent pas quelles sont ses idées politiques, car il suffit de savoir que c'est un exploité»74. En décembre, Nueva Senda publie le rapport de Pestana 75 ; le prestige de J'auteur, emprisonné depuis un an, accroît l'impact de ses critiques du processus révolutionnaire russe sur des masses cénétistes déjà perplexes. Avec l'arrestation de Maurin le 22 février 1922, s'effondre le dernier obstacle à la victoire des anarchistes. Un nouveau Comité national est élu, avec à sa tête Juan Peir6, qui opère un changement total d'orientation: «Nous, essentiellement anarchistes, n'admettons aucune autre orientation ni ingérence dans notre mission que celles qui viennent des anarchistes. Nous rejetons toute modalité de lutte qui ne soit pas celle de l'action directe et qui n'ait pas pour but l'implantation du communisme libertaire. Enfin, nous sommes et serons toujours les ennemis de l'Etat, de toutes les formes d'état et de ses institutions»76. Ce manifeste, véritable déclaration de foi anarchiste, rejette en bloc les principes qui ont régi la e.N.T. pendant les dernières années. Il condamne notamment la dictature du prolétariat en tant que forme d'état et comme forme de domination de classe: «Nous sommes et nous serons les ennemis irréconciliables de toutes les dictatures quelle que soit leur étiquette»77, ainsi que la doctrine, chère à Maurin, de la violence collective. C'est l'ajournement du projet de Maurin et des syndicalistes révolutionnaires, devenus minoritaires au sein de la e.N.T. La conférence de Saragosse, en juin 1922, entérinera cet état de fait. Mais dans les mois suivants, les maurinistes vont essayer de reconquérir l'espace politique perdu de l'intérieur de la Confédération en créant, pour ce faire, les Comités Syndicalistes Révolutionnaires.

74 "A todos los trabajadores", Lucha Social, n° 93, 19 novembre 1921. 75 Angel Pestafla : MenlOria que al Comité de la Confederaciân Nacional deI Trabajo presenta de su gestiân en el Il Congreso de la Tercera Internacional el delegado Angel Pestana, Madrid, 1921,87 p. 76 "La C.N.T. a la opinion publica", Lucha Social. n° 101. 18 mars 1922. 77lbid.

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