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JOHN HIGGINSON

De
280 pages
Arrivé en Nouvelle-Calédonie en 1859, Monsieur Higginson meurt à Paris en 1904. C'est un homme d'action qui déborde d'imagination, d'énergie et d'enthousiasme. Il se lance sans hésitations dans toutes sortes d'affaires. Peu importe qu'il n'ait pas les capitaux nécessaires. Il a un charme convaincant et sait inspirer confiance. En Nouvelle-Zélande ou en Australie, à Paris, Londres ou Glasgow, il sait trouver des mécènes tant pour ses entreprises que pour résoudre ses embarras financiers. Dans le Paris de la Belle Epoque, des expositions universelles, de la Troisième République franc-maçonne et opportuniste, des grandes découvertes minières, il trouve un milieu qui sied à son penchant pour l'aventure et la spéculation.
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John Higginson
Un spéculateur-aventurier à l'assaut du Pacifique

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Collection Biographie historique

Déjà parus

André V ARENNE, Toi, Trajan. Treize entretiens avec un empereur païen au Paradis, 2000. Roger FAUCK, La vie mouvementée du curé Jules Chaperon, 2000. Madeleine LASSERE, Victorine Monniot ou l'éducation filles au XI~ siècle, 1999. Dicta DIMITRIADlS, Mademoiselle XVI à Louis-Philippe, 1999. Lenormand, des jeunes

voyante de Louis

Pierre GRENAUD, Le charmant prince de ligne, prince de l'Europe, 1999. Greg LAMAZERES, Pierre Bourthoumieux, vie et mort d'un

socialiste toulousain, 1999.

Anne-Gabrielle THOMPSON

John Higginson
Un spéculateur-aventurier à l'assaut du Pacifique

Nouvelle- Calédonie Nouvelles-Hébrides

L'Harmattan

@ L'Harmattan,

2000

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y 1K9

L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7384-9616-4

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SOMMAIRE 11

En guise d'avant-propos

PREMIERE

P ARI1E : ASCENSION

EN NOUVELLE-CALEDONIE

CHAPITRE PREMIER "Jeune homme à l'esprit d'entreprise occasions" CHAPITRE II Ingénieux créateur de débouchés 31 prêt à saisir 17

CHAPITRE III
Habile capteur de capitaux CHAPITRE IV Vers l'apothéose d'une légende DEUXlEME PARTIE: CONQUE TE DU MONDE 63 49

FINANCIER ET POLITIQUE CHAPITRE V 87

Dans le sillage de l'Exposition Universelle

CHAPITRE VI Dans la mouvance de l'industrie internationale CHAPITRE VII Coup d'envoi aux Nouvelles-Hébrides CHAPITRE VIII Les affaires minières de Monsieur Higginson et la maison Rothschild Frères CHAPITRE IX John Higginson et la Société Le Nickel CHAPITRE X "L'appui moral et financier" du gouvernement CHAPITRE Xl Le "cycle Higginson" aux Nouvelles-Hébrides CHAPITRE XlI Un état financier précaire CHAPITRE XlII Une année catastrophique et ses suites
199 181 167 143 133 123 113

101

8

CHAPITRE XIV Mission de sauvetage TROISIEME PARTIE: CHAPITRE XV L'envers de la médaille 235 REGLEMENTS 215 DE COMPTES

CHAPITRE XVI Higginson et la postérité Bibliographie thématique Chronologie Les ministères de la Troisième République de 1878 à 1904

247

257 261
267

9

En guise d'avant-propos Cher Monsieur Higginson, Quand j'entendis parler de vous pour la première fois en tant que héros de la présence française dans le Pacifique, votre rènommée était quasi légendaire. Porteur de titres tels que "Roi du Nickel de la Nouvelle-Calédonie", "Apôtre des NouvellesHébrides" ou encore "Cécile Rhodes du Pacifique", de .toute évidence, vous vous étiez distingué tout au cours de la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Dans une société coloniale souvent ignor.ée de la métropole, votre esprit d'entreprise, votre audace et votre énergie sans bornes vous avaient placé. parmi les hommes célèbres d'une société en disette de héros. Il est toujours intéressant de se pencher sur les ressorts d'une vie consacrée à l'expression la plus complète de traits personnels lorsque ceux-ci se trouvent en parfaite symbiose avec les milieux environnants. Par votre habileté et votre ingéniosité imaginative, vous avez déployé un génie remarquable à tirer le plus grand parti des circonstances qui vous entouraient. Cela fait de vous un des hommes par excellence de son époque. En vous je trouve un miroir des nouvelles sotiétés coloniales en mal de direction; des mouvements de capitaux suite aux premières grandes découvertes de richesses minières à la mi-siècle; de l'opportunisme et des mouvements de l'idée coloniale en France durant les premières décennies de la Troisième République; de la recherche par la haute banque de nouvelles sources d'enrichissement devant la montée de la banque nouvelle fondée sur l'épargne et le petit capitalisme. Sur tout cela flotte l'aura de la Belle Epoque avec son penchant étourdissant pour une joie de vivre débridée et toutes les nouveautés de la vie dans le sillage du capitalisme, du télégramme, des paquebots à vapeur, des trains et des progrès de l'industrie, des expositions universelles et de l'importance de

.

l'argent à tous les niveaux de l'échelle sociale et dans tous les domaines. Si je me suis attachée à votre parcours, c'est aussi parce que mes premières recherches n'ont pas toujours supporté cette auréole de héros que vos contemporains et la postérité avaient placée sur votre tête. Il y a une centaine d'années vous avez certes fait preuve d'une énergie infatigable, d'une imagination sans bornes et d'une hardiesse touchant à l'audace pour mettre sur pied de nombreuses entreprises. Il était bien opportun de pouvoir mettre ces talents au service du progrès et du développement d'une colonie à la fois libre et pénale. Le négoce vous a fourni un premier tremplin pour vous supposer homme dévoué au bienêtre de tous. A part votre esprit d'entreprise, il y avait en vous l'amour du

risque. Comme tout joueur, vous n'avez jamais hésité à en
prendre. Les ressources minières de la Nouvelle-Calédonie vous ont offert un second tremplin. Un de vos contemporains s'est plu à voir en vous Mirès, ce grand joueur du Second Empire. Comme lui, il vous fallait faire main basse sur toute entreprise commerciale ou industrielle qui se présentait. Pour ce qui est de l'archipel des Nouvelles-Hébrides, vous en avez d'abord exploité à outrance les ressources humaines pour faire produire toujours plus aux mines de nickel de la NouvelleCalédonie, propulsant ainsi la colonie au premier rang de producteur mondial de ce minerai. A la décision du gouvernement de faire cesser ce trafic, vous décidez alors de vous implanter dans les îles et vous vous lancez dans une campagne pour leur annexion' par la France, une chimère vieille de plus de dix ans. L'entrée de l'archipel sur l'échiquier diplomatique franco-britannique vous assure la coopération du gouvernement et vous offre un troisième tremplin. Vous vous proclamez néanmoins le créateur de la politique française dans le Pacifique. Vous avez beaucoup initié, il est vrai. Les résultats obtenus ne sont pas toujours à la hauteur de vos revendications. Votre 12

souci primordial était d'être proche des capitaux nécessaires à la poursuite de vos affaires où vous vous plaisiez à être vu comme "le colon le plus influent de la Nouvelle Calédonie" ou encore "un des auxiliaires les plus actifs, les plus vigoureux, les plus ingénieux de la politique française en Océanie". Vous meniez vos affaires à distance, d'Australie ou de Paris, Londres, et même Glasgow: Vos immenses besoins d'argent et la facilité avec laquelle vous avez pu les satisfaire sans toujours trop vous soucier de rembourser les millions empruntés, les tractations financières auxquelles vous vous livriez ont, pendant les dernières vingt années de votre vie, fait planer l'ombre de vos créanciers sur votre auréole. Pendant plus de quarante ans vous avez dominé tour à tour l'économie, l'administration et les richesses minières de la Nouvelle-Calédonie. Vous avez manipulé hommes d'affaires et financiers de l'Australie, Ministres, Sous-secrétaires d'Etat et banquiers de la troisième République. Le grand public en Angleterre a enfin mis à votre service l'engouement spéculateur du petit capitalisme. Vous attachiez une grande importance à être vu comme un patriote dévoué à la grandeur de la France, votre "patrie d'adoption". On trouve photos et articles chantant vos louanges tant dans la presse néo-calédonienne ou australienne que dans la presse française ou anglaise de l'époque. De temps en temps l'image a été moins flatteuse. Néanmoins pour certains vous avez laissé le souvenir d'un "spéculateur d'une rare audace et d'une grande habileté... animé de grandes et généreuses ambitions". Dans le portrait qu'il a tracé de votre vivant pour sa galerie de Profils Coloniaux, Monsieur J. Pélissier vous considère comme un de ces hommes dont la biographie "mériterait de prendre place dans ces recueils de morale en actions par lesquels on s'efforce d'inculquer aux enfants les idées de travail, de virilité

13

et de persévérance". A son avis votre histoire "tient un peu dt merveilleux", ajoute-t-il. Elle tient tout autant du paradoxe. Il est bien dommage. que votre vie privée ne soit documentée comme ne l'est votre personnage public.' Vous semblez avoir mis autant d'ardeur à maintenir la première dans le seCret que vous n'en avez mis à exposer le second. Un réflexe naturel peutêtre? Je suis obligée de rester silencieuce quant à la façon dont vous avez vécu à Paris ou Londres pendant ces' vingt ans où vous sembliez oublieux d'une famille nombreuse en NouvelleCalédonie. Un jour peut-être en saurons-nous quelque chose! Malgré ces lacunes, j'ai tenté de retracer ici l'évolution de votre personnalité, l'histoire de votre grande escalade au faîte de.la société coloniale et votre épanouissement dans le monde des affaires et de la politique telles qu'ils ressortent des opinions émises par vos contemporains, des autoportraits que vous vous plaisiez à esquisser, des nombreuses lettres que vous avez fait écrire et des documents d'archives consultés.

Anne-Gabrielle Thompson Caen 2000

14

PREMIERE

PARTIE: ASCENSION EN NOUVELLECALEDONIE

CHAPITRE PREMIER
"Jeune homme à l'esprit d'entreprise occasions" prêt à saisir

Si le jeune homme qui est sur le point de s'embarquer pour la Nouvelle-Calédonie en ce jour de juillet 1859 à Sydney avait tenu à faire connaître son arrivée dans la colonie française c'est probablement en ces tennes qu'il se serait annoncé. Mais ce jeune homme va voyager incognito et sur les quais bondés de Sydney nul ne sait le nom auquel il répond. Il n'a pas besoin de le donner car il fera la traversée en cale, tout comme deux autres jeunes gens. N'ont-ils pas les moyens de se payer une cabine ou ne tiennent-ils pas à faire connaître leur départ ? La ruée sur l'or des dix dernières années a donné naissance à une société de frontières des plus désordonnées, propice aux crimes de tout genre. Partir pour une nouvelle contrée est un moyen comme un autre d'échapper à toute poursuite. Nous savons qu'un de ces jeunes hommes se nomme John Higginson, grâce aux mémoires, confuses sur certains points, qu'une des passagères à bord, Bridget Casey, rédigera pour ses proches. n est bien possible qu'un des deux autres soit Jean-Baptiste Bernard Dezarnaulds, originaire de Cadillac, parti en Californie à la suite du Coup d'Etat de décembre 1852. La date de son arrivée sur les mines d'or de l'Australie n'est pas connue, mais il a été possible de retrouver trace de sa présence dans les archives de la police du Victoria pour l'année 1854. Quoi qu'il en soit ces trois jeunes gens rejoignent un groupe hétéroclite qui se forme près d'un petit voilier de 102.tonneaux, le Francis, sur le point de faire son troisième voyage pour la Nouvelle-Calédonie, la colonie française du Pacifique la plus proche. Treize bâtiments ont déjà fait le trajet Sydney/Port-deFrance, le port principal de la colonie, depuis le début de l'année, dont trois en ce mois de juillet. Il y a quand même une trentaine de passagers prêts à s'embarquer pour cette île qui vient de faire parler d'elle dans la presse de la ville. 17

Parmi eux, il y a des Alsaciens venus du Victoria où ils n'ont probablement pas trouvé le filon d'or qui les y avait attirés; et des Irlandais, dont les familles de John et de Joseph Casey, récemment propriétaires de deux des tavernes de la ville, le Ki/rush et le Rock of Cashel. Peut-être ont-ils été encouragés à tenter leur chance dans la colonie française par ceux de leurs compatriotes partis l'année précédente. Les occasions n'ont certainement pas manqué depuis l'annexion de l'île par la France six ans plus tôt pour aller s'établir sur cette île à quelques jours de mer. La jeune Bridget Casey nous apprend que John Higginson vient de Melbourne et parle allemand avec les Alsaciens à bord. Il est de petite taille, mais donne néanmoins une impression de robustesse, de force et de détermination. Il ne sait pas au juste quel âge il a, "moins de vingt ans" dira-t-il. Personne n'a jamais réussi à trouver avec certitude la date ou le lieu de sa naissance. Il est possible qu'il soit né à Hitchin, en Angleterre, que sa famille ait émigré en Australie en 1841 et qu'il ait travaillé aux mines d'or du Victoria avant de partir pour la NouvelleCalédonie. C'est la version courante. Des documents attestant l'exactitude de ces faits, il n'yen a point. Il se dit fils de Peter Higginson et de Sarah Davies. De ce côté non plus, il n'a jamais été possible de trouver des documents authentiques. Il a toujours maintenu qu'il était Anglais mais quand ses contemporains le disent tour à tour Ecossais, Américain, Irlandais ou même juif Polonais, il laisse dire et ne contredit point. Ne sait-il pas ou ne vept-il pas dire? Selon certains il ne parle ni le français ni l'angiais couramment. Il parle "un français à lui avec les incorrections les plus invraisemblables, les barbarismes les plus étranges, prononcés avec un accent tout personnel" commente l'amiral Réveillère lors d'une rencontre en 1882, Un journaliste australien qui le rencontre en 1896 se demande si Monsieur Higginson "apprécie vraiment les subtilités et les nuances de la langue anglaise". Par contre, comme la jeune Bridget à bord du Francis nous l'apprend, il 18

peut parler allemand. Il pourrait aussi y avoir du vrai dans l'information fournie au Sous-secrétaire d'Etat au Colonial Office de la Grande-Bretagne. "John Higginson parle fort mal tant le français que l'anglais. Son vrai nom n'est pas connu mais on le dit être un juif polonais qui était autrefois jockey et est arrivé en Angleterre avec un convoi de chevaux". Même si cette piste semble la plus vraisemblable, quand et comment arrive-t-il en Australie? Le seul indice relevé sur sa vie avant son arrivée en NouvelleCalédonie est le nom de Gustavus Vaughan Brooke. Cet homme, comédien anglais d'une vingtaine d'années son aîné, vient régulièrement en Australie à partir de 1855 pour des tournées dans les èentres miniers. Dans les années 1870, G. V.Brooke est le nom que Higginson donne à un des cotres qui lui appartiennent. Or M. Brooke a trouvé la mort en 1866. C'est donc un souvenir vieux de plusieurs années qui le mène à ce choix. Se sont-ils rencontrés en Angleterre ou aux antipodes? Quelles que soient les circonstances de la rencontre, le comédien fait une impression durable sur le très jeune homme, peut-être encore un jeune adolescent. Un changement de nom à un certain moment, et peut-être même au cours du voyage qui l'amène en Nouvelle~Calédonie, expliquerait les difficultés rencontrées pour suivre le chemin parcouru par John Higginson entre sa naissance et son arrivée dans la colonie française. Ce qui frappe, c'est "son sourire malicieux et son regard qui ne laisse jamais lire le fond de sa pensée"; "des yeux très vifs, pétillants d'intelligence [qui] animent une physionomie dont le caractère dominant est une indomptable énergie, une volonté de fer" diront bientôt ses contemporains~ Quels mondes connus de lui seul se cachent derrière ce front bombé et ces yeux '''d'une pétulance extrême" ? Quels sentiments, quels souvenirs s'y agitent, et quels rêves ou quelles chimères pour l'avenir?

19

Ceux qui vont le connaître en Nouvelle-Calédonie se rendent vite compte qu'il n'a reçu qu'une instruction rudimentaire. II est raisonnable d'en conc1ure qu'il n'a pas passé son enfance au sein d'une famille bourgeoise tenant à assurer l'avenir de sa progéniture en lui donnant une certaine éducation. Le passé n'a probablement rien qui vaille la peine de s'en souvenir. Comme la plupart des enfants de familles modestes à cette époque il a eu à gagner son pain à la sueur de son front dès on assez jeune âge. Il a donc déjà passé quelques années à faire l'apprentissage de la vie avec ses espoirs et ses amertumes. Si, comme le veut la légende, il a travaillé sur les mines d'or australiennes avant de partir pour la Nouvelle-Calédonie, il s'y sera trouvé mêlé à une vie violente marquée par l'appât du gain et aura eu à se mesurer parfois contre plus fort et plus rusé que lui. Circonstances qui pourraient avoir renforcé des traits innés. Laissons-le donner sa version des circonstances qui l'amènent dans la colonie française. "Le cercle de famille étant trop restreint pour mon esprit aventureux, je quittais ma famille en 1859. Je n'avais pas encore vingt ans". Pourtant l'Australie est bien vaste et bien grands les changements qui s'y déroulent suite à la découverte de vastes richesses minières. Il n'est pas improbable qu'une autre raison agisse dans ce départ pour un nouveau monde, ou une île nouvelle. En l'absence totale de toute indication, malgré des recherches approfondies, l'enfance, la jeunesse et les vraies raisons de son départ pour la NouvelleCalédonie restent dans l'ombre. Pour Higginson, une porte entrouverte sur un nouveau destin vaut bien un voyage en cale et un nouveau patronyme. La traversée de Sydney à Port-de-France est plus longue que de coutume et prend seize jours. Peu avant son arrivée à destination, le voilier fait un échouage malencontreux sur un des nombreux rochers de la côte sud de l'île et débarque tous ses passagers au Mont d'Or, sur une des baies au sud de Portde-France. Les routes sont encore plus ou moins inexistantes

20

dans la colonie, c'est un bateau qui vient chercher les passagers du Francis. Tout le monde arrive enfin à destination le 14 août. Le spectacle qui s'offre aux nouveaux venus n'est pas des plus réconfortants. Le jeune Higginson se souvient, bien des années plus tard, qu'il a trouvé devant lui "un marais au bord duquel s'é~evaient quelques maisons en torchis couvertes de chaume". Un voyageur de passage observera avec, justesse que "pour quiconque vient de l'Australie, le changement est aussi complet qu'il est soudain. Nul signe d'activité, de force, d'exubérance, ou d'une vie turbulente. Au fond de la rade, où sont ancrés bateaux de commerce et baleiniers, il y a bien quelques mansardes qui donnent l'impression d'une ville, mais le tout est morne et sans vie". La première impression est sans aucun doute décevante mais Port-de-France n'est pas un port à l'échelle des ports australiens. Il y eut pourtant un trafic assez régulier entre le port calédonien et Sydney pour approvisionner le poste militaire qui s'y est installé en 1853, les militaires rendus à la vie civile auxque\s il est fait des concessions de terres aux alentours dans la Vallée des Colons, et les trois ou quatre cents colons arrivés d'Australie ou même de Californie au cours des années suivantes. Les plus aventureux des nouveaux venus se sont installés à Napoléonville bientôt renommée Canala, sur la côte est. D'autres sont recrutés par les colons Didier Numa Joubert et James Paddon. Ces deux hommes reçoivent de larges concessions de terres en 1858 pour encourager la colonisation libre sur leurs terres respectives à Païta ou à la Dumbéa, au nord de Port-de-France. Le petit port est surtout un poste militaire et la bourgade n'est pas bien grande. On y trouve bien un ou deux hôtels, dont l'Albion que vient de se faire construire le colon Frédérick Knoblauch dans la colonie depuis 1855. Ancien comptable et bras droit de Paddon au temps où celui-ci était le principal fournisseur de la garnison, l'Allemand, originaire de Francfort,
se remarque par sa grande taille

- il a

presque deux mètres de

hauteur! Il est fort plausible que c'est chez lui que descend le 21

jeune Higginson qui peut converser en allemand et que c'est lui qui le conseille d'aller voir Paddon à son établissement de l'île Nou dans la rade de Port-de-France. . Je redonne la parole à l'intéressé: "Dès le lendemain même [de mon arrivée] j'eus l'occasion d'aller visiter l'île Nou. Accueilli par James Paddon, je lui racontais les motifs qui m'avaient fait quitter ma famille, et que pour les mêmes motifs j'étais à court d'argent jusqu'à ce que j'en reçoive de mes parents. - Jeune homme, savez-vous tirer les cordes? Non? Eh bien il n'y a rien à faire ici pour vous". Du reste, quelques semaines après leur rencontre, Paddon part précipitamment en barque à rames po~r l'Australie à la suite d'un incident au sujet de .provisions d'armes aux autochtones et des sanctions proposées par le chef de la colonie, le Capitaine de Vaisseau Jean Marie Joseph Théodore Saisset. Higginson regrette ce premier refus, mais n~ se décourage pas. Au contraire, au départ du Capitaine Paddon, il montre de quoi il est capable. Quand le Commandant Particulier Saisset annonce la construction d'un hôpital et de casernes pour les militaires, il saisit l'occasion qui se présente. Il va bien falloir de grandes quantités. de chaux pour toutes ces constructions et Paddon qui la préparait sur l'île Nou n'est plus là. A l'annonce de ce programme, en association avec le charpentier anglais John Watson, Higginson demande à l'administration une licence pour faire de la chaux sur l'île Tondoet l'autorisation de couper du bois sur cette île. Hélas Paddon revient d'Australie et quelques mois plus tard Saisset est rappelé en France. Higginson ne se lancera pas dans la fabrication de chaux avec Watson. Il a néanmoins dû trouver du travail, peut-être auprès de ce dernier qui établit une cale de halage sur un terrain du port. En janvier 1860 son nom apparaît pour la deuxième fois dans le Moniteur de la NoUvelle-Calédonie, la gazette officielle locale fondée l'année précédente par Saisset, pour amarrage illégal d'un bateau. En même temps qu'il met son esprit d'entreprise en évidence, Higginson laisse voir qu'il se soucie peu des règlements en vigueur. 22

Tout au cours de l'année suivante les choses n'avancent pas, au contraire; surtout après le départ du Capitaine Saisset en mai. "La situation est intolérable. Il est impossible de faire quoi que soit. On a l'impression de reculer au lieu d'avancer", écrit son successeur au Ministre. Le Moniteur parle d'une vague de
désespoir et de manque de confiance parmi la population

- pas

plus de cinq cents colons libres. Higginson lui-même succombe à cette vague de découragement et. fait une demande de passeport pour se rendre aux Nouvelles-Hébrides. Il prend cette décision "car il n'y a aucun avenir pour moi en NouvelleCalédonie" se souviendra-t.,.il. Pourquoi les Nouvelles-Hébrides plutôt que l'Australie? Besoin de découverte d'un autre milieu ou nécessité d'éviter le pays qu'il a quitté l'année précédente? Comme toujours, il est le seul à savoir. "Je profitais du départ d'une goélette pour les NouvellesHébrides pour prendre passage à son bord. Mais dès le soir même de notre départ, ayant mouillé dans la rade qui se trouve entre la Grande Terre, [une autre appellation pour l'île principale de la colonie] et l'île Ouen, je quittais la goélette pour aller visiter une tribu canaque établie sur cette île. Après avoir laissé partir le navire je restais quelques jours". Il est permis de se demander si l'annonce d'un départ pour les îles et . son débarquement à un point inconnu de la côte ne faisaient pas partie d'un plan conçu afin de se soustraire à toute poursuite désagréable de la part de ceux auxquels il échappait en quittant l'Australie et en se donnant un nouveau patronyme. Cet épisode inspirera le flamboyant auteur anglais Robert Bontine Cunninghame Graham à écrire une. nouvelle, Higginson's dream" (Le rêve de Higginson), qu'il publie en 1900. En sept pages il y raconte les souvenirs de jeunesse d'un homme devenu le bienfaiteur généreux de la NouvelleCalédonie, des six heureux mois qu'il a passés dans une tribu où ses amis étaient Tean et sa soeur, les enfants du chef. Le récit est romancé bien sûr, mais il est fort probable que Higginson lui-même a évoqué les souvenirs dont s'est servi l'écrivain.
.

23

On ne sait au juste ce qui cause son retour à Port-de-France dans les premiers mois de 1861. Ce pourrait être la mort de James Paddon à l'île Nou en février ou bien l'arrivée en mai de la même année d'une compagnie disciplinaire de plus de deux cents hommes envoyée de France pour travailler à l'aménagement du port. Disons en passant que ce dernier événement a pour effet de doubler du jour 'au lendemain la population de Port-de-France. Le labeur des hommes est de démolir "à l'aide de la pioche, du pic à roc et du pétard un monticule long de, 150 mètres, large de 50 et haut de 15 qui s'élève droit devant la ville et intercepte en quelque sorte les communications avec la rade". Ce monticule encombrant a pour nom la Butte Conneau, d'après le premier capitaine du port, Théophile Conneau, arrive en janvier 1855 en tant qu'agent de colonisation. Cela semblerait une insouciance de la part du. gouvernement impérial. Conneau est un ancien négrier connu sous le sobriquet de "Monsieur poudre à canons". Sous le pseudonyme de Théodore Canot, Théophile Conneau vient de faire publier ses mémoires aux Etats-Unis, "Confessions d'un négrier - Les aventures du Capitaine Poudre à Canon trafiquant en or et en esclaves, 1820-1840". En 1854, Canot/Conneau est à Paris pour arranger la publication française de cet ouvrage. Ceci est très embarrassant pour Napoléon III et son entourage, car Henri Conneau, frère de Théophile, est le physicien et meilleur ami de l'Empereur. L'ancien négrier est donc envoyé dans la colonie lointaine où, une dizaine de jours seulement après son arrivée, il se fait nommer capitaine du port. On lui construit un logement sur la butte d'où il èst facile de surveiller les allées et venues dans la rade. Ceci dit, revenons à Higginson et son premier associé John Watson. Ils se font tous deux embaucher comme main-d'oeuvre pour aider à la démolition de la butte. Les travaux commencent alors que la colonie est fort à court de provisions car aucun navire n'est entré au port depuis l'arrivée de la compagnie disciplinaire. Higginson sait cela aussi bien que tout le monde. 24

Mais il est le seul à savoir que s'il se fait embaucher pour travailler sur la butte, il pourra surveiller la rade et sera ainsi le premier à voir un navire entrer au port, tout comme le guetteur des premières années qui y était placé pour avertir de l'arrivée d'un bâtiment. Et c'est ainsi que les choses se .passent. Quand l~ navire tant attendu apparaît à l'horizon, le jeune manoeuvre d'occasion abandonne ses outils de tràvail, emprunte une baleinière et se rend à bord du bâtiment, le Sébim, en provenance de Melbourne avec plus de 60 000 fr~cs de marchandises. Il sait bien que tout va se vendre. Il achète donc la cargaison à crédit, offrant au capitaine ll;lmoitié des produits de la vente. Le capitaine prend quelques risques, mais évidemment Higginson sait le persuader du bon sens de sa proposition et les deux hommes tombent d'accord. Bien sûr tout se vend et moins de deux ans après son arrivée dans la colonie, "ayant traité à son profit avec tout le monde, Higginson avait réussi la première affaire importante de sa carrière" raconte un vieux résident au journaliste australien René Bordon~ une trentaine d'années plus tard. C'est le coup d'envoi de sa carrière en Nouvelle-Calédonie. n est seul à savoir s'il a eu l'occasion de faire preuve du même sens des affaires avant son arrivée dans la colonie française. Le jeune homme à la bourse vide de 1859 a si bien réussi son coup qu'il n'est jamais retourné à son travail sur la butte. Il a évidemment trouvé l'affaire à son avantage car il n'a jamais réclamé de paiement pour le travail déjà fait, pas plus que son ancien associé d'ailleurs. Les choses avancent pour Higginson plus vite qu'elles n'avancent pour la colonie. C'est en vain que les colons les mieux placés viennent ajouter leurs voix à celle du commandant particulier, le chef de la colonie durant ces premières années, pour obtenir" des conditions plus favorables à la colonisation et donc au progrès. En février] 86], c'est Victor Kresser, à Port-de-France depuis 1859, qui écrit à l'Inspecteur en chef de la Marine, suggérant un programme vigoureux de colonisation.
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Il ne reçoit aucune réponse. En novembre de la même année, Edmond Guys, arrivé en 1858, Président de la Chambre de Commerce, membre, du premier conseil municipal établi en 1859, et membre du comité établi en 1860 pour décider de la voie à suivre en matière de concessions de terres, envoie à son tour un long mémoire au Conseil d'Etat. Il plaide "pour une colonie qui m'intéresse au plus haut degré, pour l'adoption d'une politique à la fois sérieuse et libérale, et pour 'la nomination d'administrateurs ayant un sens pratique de leurs fonctions". Les règlements du port sont astreignants et les méthodes de distribution des terres ne font rien pour encourager la colonisation libre. Le Gouvernement de Napoléon III reconnaît qu'il y a des problèmes mais laisse le temps passer et ne fait rien. On ne peut avoir les yeux tournés vers le Nouveau Monde et sur un coin du Pacifique en même temps! Pour échapper à la lenteur du progrès, au début de l'année 1862, Higginson, le jeune homme de petite taille, décide alors de partir faire le tour de l'île en compagnie de Knoblauch, le colosse de deux mètres de hauteur. Vont-ils à la recherche de l'or dont on soupçonne la présence dans l'île? Peu de temps après son arrivée en Nouvelle-Calédonie, Knoblauch avait pourtant vu plusieurs de ses compagnons de voyage périr à Canala lorsqu'ils se mirent en route à la recherche du précieux métal dans une brousse inconnue. Knoblauch lui-même avait pris part à l'expédition punitive organisée par le Commandant Particulier le Bris. Mais les deux hommes se séparent avant d'avoir terminé leur périple. Higginson reprend une fois de plus le chemin de Port-de-France. Est-il découragé par ce qu'il voit à travers l'île, par la méfiance des indigènes? Se dit-il qu'après tout il vaut mieux être au centre d'activités, surtout que le capitaine de vaisseau Charles Guillain vient d'être nommé premier Gouverneur de la colonie et y arrivera sous peu pour prendre les décisions nécessaires à sa croissance? Fait-il déjà preuve de ce tempérament primesautier qui va être un des traits marquants de sa carrière?

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Il aurait aussi pu apprendre que Messieurs Kresser et Guys renonçaient à rester à Port-de-France et rentraient en Australie. Ce qui ne les empêcha pas de vouloir continuer à profiter du commerce qui pourrait se faire. Tout naturellement le jeune Higginson se proposa pour prendre leurs affaires en mains et de~int leur mandataire. En février 1863, c'est au tour du failli réhabilité, Camille Mora, de lui confier cette charge; et en 1865, un autre commerçant, Charles Gasking, fera de même. Higginson réunit ainsi en ses mains une grande partie du commerce avec Sydney. Il ne néglige pas non plus les ventes ou concessions de terres offertes par l'administration pour encourager la colonisation de l'île. En ce qui le concerne, c'est surtout la spéculation qui l'attire pour les lots de ville et l'élevage pour les grandes terres en campagne. Il fait tant et si bien qu'il est bientôt cité comme négociant et propriétaire dans les annales de la petite colonie. C'est l'image qu'il a de lui-même et qu'ont de lui les fonctionnaires. En contraste avec le dynamisme de Higginson, Port-deFrance est toujours un petit centre d'habitation morne et sans grande vie. Peu de nouveaux colons y sont venus quand y arrive, le 24 avril 1864, le premier convoi de transportés condamnés à vivre en exil dans l'île. lointaine. Ils y viennent servir leur peine de huit ans ou plus. A la nouvelle que le gouvernement de Napoléon III a enfin mis à exécution son plan, délibéré depuis maintes années, de faire de la NouvelleCalédonie une colonie pénale, Higginson se rend bien vite compte que l'arrivée régulière de transportés dans une île où il ne se trouve pour ainsi dire rien va ouvrir des débouchés commerciaux. Pour trouver de quoi nourrir et loger ces 250 hommes et leurs gardiens, il va falloir faire venir d'Austra.lie les fournitures et marchandises nécessaires. Il est le mieux placé pour prendre en charge ce négoce. L'administration propose bien de lancer des appels d'offre pour provisions de farine, biscuits, légumes, café et sucre à Sydney, Melbourne et Adélaïde, mais elle n'en fait rien. On fait 27

ressortir les avantages qu'il y a à avoir sur place un homme comme Higginson. Il n'est nul. besoin d'aller chercher des fournisseurs étrangers. Il y a bien quelques autres commerçants sur la place, mais nul n'a le même don pour se proposer comme acheteur au nom de l'administration. A ses dons de persuasion, il faut ajouter qu'une certaine connaissance de l'anglais lui donne un incontournable ascendant sur ceux-ci. C'est lui qui vend "pour le compte des capitaines de commerce les diverses marchandises apportées par ces derniers et qu'ils ne veulent pas mettre en consignation chez un des commerçants de la place" conclut-on au Conseil d'Administration. Le 5 décembre 1864, Higginson signe ~on premier marché de gré à gré avec l'administration pour 5 000 kilos de riz "nécessaires à la nourriture de certains rationnaires". En homme soucieux de son prestige et de son image, Higginson fait attention à sa mise. C'est à Madame Catherine Gréer qu'il a demandé d'assurer cette bonne mise. Elle est sérieuse et a deux adolescents à sa charge, Jérémiah, né le 2 juillet 1847 et Bridget, née le 13 janvier 1850. La famille vient de Nouvelle Galles du Sud où Catherine Ryan et Thomas Greer se sont mariés le 28 août 1842, selon le rite de l'église catholique romaine. Il n'y a aucune trace des mouvements de la famille en ce milieu. de siècle où les colonies australiennes sont le site de grands bouleversements. En Nouvelle Galles du Sud, colonie pénale depuis sa fondation en 1788, le système de transportation pénitentiaire est enfin aboli. Il est donné à des hommes libres de pouvoir trouver un emploi comme travailleurs agricoles. Dans la colonie du Victoria, la découverte de riches gisements d'or disloque la société existante. Par dizaines de milliers les gens vont et viennent dans tous les sens. Certains arrivent, d'autres partent. Pourquoi pour la Nouvelle-Calédonie? Thomas Greer aurait-il travaillé pour le grand éleveur, Benjamin Boyd, sur une ou plusieurs de ses propriétés 28