Jorge Ricardo Masetti

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Au printemps 1958, le journaliste argentin Jorge Ricardo Masetti (1929-1964) interviewe les leaders de la guérilla cubaine, Fidel Castro et Che Guevara. Cette exclusivité radiophonique va changer le cours de sa vie. La Révolution triomphe en janvier 1959 et le Che lui confie les rênes de la bataille médiatique. Masetti fonde alors l'agence de presse internationale Prensa Latina (1959) dont l'objectif est de rompre le monopole des agences états-uniennes. La vie de Masetti constitue un apport fondamental à l'analyse de la geste guévariste.
Publié le : samedi 1 septembre 2007
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EAN13 : 9782296176690
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Préface

Vingt années bientôt après l'effondrement du système communiste de type soviétique en Europe et alors même que le castrisme est aussi en difficulté avec la fin annoncée du líder máximo, proposer la première biographie en langue française de Jorge Ricardo Masetti, un révolutionnaire argentin proche de Che Guevara, peut paraître étonnant. Pourtant, cette étude mérite la lecture : précise, bien documentée, rédigée de façon alerte, elle suscite un intérêt continu. Pierre-Olivier Pilard ne se contente pas de prolonger les travaux de Gabriel Rot et Guillermo Rojas, il a effectué sur place sa propre enquête documentaire, recueilli de nombreux témoignages, il a tout lu ou presque sur et autour de son sujet (voir les notes et la bibliographie). Ce retour vers les mouvements révolutionnaires d'Amérique latine, autour de 1960, peut nous aider à comprendre les mutations politiques récentes de beaucoup de pays du sous-continent. Masetti, né en 1929, compatriote du Che et son cadet d'un an seulement, est encore un jeune journaliste radio d'El Mundo de Buenos Aires, un déçu du péronisme, quand il décide d'aller enquêter à Cuba, dans la Sierra Maestra, fin mars 1958, sur la jeune guérilla menée par Castro, afin de comprendre la nature (qui finance ?) et les objectifs de ce mouvement révolutionnaire. Il aurait pu en rester à un scoop remarquable : les interviews radiophoniques de Fidel et du Che et surtout la diffusion du premier des discours fleuves de Castro au peuple. Mais il sort transformé des deux mois de vie dangereuse partagée avec les militants urbains du M-26 puis avec les guérilleros de la Sierra. Tout particulièrement, de nombreuses conversations avec Guevara dont il devient l'ami l'ont convaincu de la légitimité de la lutte armée contre la dictature de Batista afin d'établir une démocratie basée sur la justice sociale et l'indépendance nationale. S'étant affirmé, après son retour en Argentine, comme un défenseur de la Révolution cubaine par ses publications et conférences, Masetti
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est appelé à La Havane par Guevara peu de temps après la victoire des guérilleros. Début 1959, le Che le choisit comme directeur de la nouvelle agence de presse Prensa Latina (ou Prela) qui a pour mission de briser le monopole des grandes agences des Etats-Unis, afin de faire connaître d'un point de vue anti-impérialiste ce qui se passe non seulement à Cuba, mais aussi dans l'ensemble de la « patrie latino-américaine ». Le journaliste argentin réussit bien dans cette entreprise de guerre médiatique, fondant de nombreuses succursales dans les pays d'Amérique latine, recrutant des journalistes engagés comme le futur prix Nobel G. García Márquez. Alors qu'il était devenu une sorte d'ambassadeur officieux du guévarisme lors de ses déplacements à l'étranger, Masetti est contraint de démissionner de la direction de Prela au printemps 1961. Dans le contexte d'une tension croissante avec les Etats-Unis, les « orthodoxes » du PSP (Partido Socialista Popular, le nom alors du parti communiste cubain), ayant de plus en plus d'influence, développent la censure et font écarter un journaliste qui s'affirme trop proche à leur goût du tiers-mondisme du Che. Cependant, au moment de l'invasion de la Baie des cochons en avril 1961, dans un climat d'union sacrée, Castro rappellera provisoirement Masetti à la direction de Prensa Latina. Avec la Crise des Missiles, tandis que s'affirme l'influence de l'URSS sur Cuba, Masetti considère, comme Guevara, que la lutte révolutionnaire doit s'intensifier et s'internationaliser. Après avoir été de nouveau chargé de missions diplomatiques, en particulier en Afrique du Nord où, fin 1961, il avait apporté une aide armée de Cuba au FLN algérien, il décide de s'engager totalement dans la lutte révolutionnaire en Amérique latine. Guevara va lui confier la mission de mettre en œuvre, pour la première fois, ses principes et techniques de la guérilla révolutionnaire, tels qu'il les avait définis, en 1960, dans La guerre de guérilla. En mai 1962, le choix du Che se porte sur l'Argentine, alors sous la férule de militaires qui pourchassent les péronistes et les communistes. Salta, une région isolée et montagneuse du nord-ouest de l'Argentine, paraît apte à devenir lieu d'implantation du foyer révolutionnaire guévariste. Les paysans, dont de nombreux Amérindiens, y sont particulièrement pauvres et exploités, et la Bolivie qui partage sa frontière avec cette région peut servir de relais

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et d'échappatoire : le PC y est moins aligné sur l'URSS que ne l'est celui de Cuba et un groupe révolutionnaire y existe déjà. Tout indique que Guevara va prendre la direction effective de cette colonne révolutionnaire de Salta, la première qu'il organise, et minutieusement, sur le continent sud-américain. Mais en attendant sa venue, souvent différée, c'est Masetti, comme Comandante Segundo, qui la dirige. Après une opération préalable de reconnaissance, le petit groupe de guérilleros se fixe dans la province saltègne en septembre 1963. Son destin est tragique : peu nombreuse (40 membres « actifs » au maximum), indisciplinée, dénoncée, découverte et même infiltrée par la police, la guérilla sera anéantie en mars-avril 1964, avant même d'avoir pu combattre. Les révolutionnaires sont faits prisonniers ou meurent de faim et l'on ne retrouvera jamais le corps de Jorge Masetti. Voilà, nous semble-t-il, l'essentiel des informations concernant J.R. Masetti que nous fournit P.O. Pilard, mais ses développements sont beaucoup plus riches. En s'attachant à cette période cruciale des années 1958-1964, à travers les destins croisés de Masetti et de Guevara, il revisite toute l'histoire de l'Amérique latine révolutionnaire pendant cette période. Il montre la séduction exercée par le guévarisme sur certains jeunes intellectuels (une bonne partie des guérilleros de Salta sont des étudiants), de même que la réticence plus en plus marquée des appareils communistes du sous-continent à l'égard de cette doctrine trop aventuriste à leurs yeux. Y a-t-il eu, comme le pense l'auteur à la suite de G. Rot, une conspiration du silence à l'encontre de Masetti ? Son guévarisme enthousiaste, son tiers-mondisme militant et sa vision romantique de la guerre révolutionnaire en faisaient, pour des partis communistes de plus en plus soumis à l'URSS (ce à quoi les poussait la politique agressive des Etats-Unis à l'intérieur de ce qu'ils considéraient comme leur pré carré), un frère ennemi à disqualifier, alors qu'il était plus difficile de s'attaquer directement au Che. C'est en particulier sur ces interactions complexes entre guévaristes, fidélistes et communistes à Cuba comme dans toute l'Amérique latine, dans le contexte de l'évolution des relations entre les USA, l'URSS, la Chine et les non-alignés, que cet ouvrage apporte des éclairages précieux (voir par exemple les pages concernant l'Algérie). On mesure aussi combien, pour Guevara comme pour Masetti, une politique culturelle volontariste visant à

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briser le monopole des agences de presse étrangères est un élément constitutif du combat : la lutte révolutionnaire est aussi une guerre médiatique, une guerre des images, des mots, de la propagande. Au terme de cette lecture, des questions restent posées. En les évoquant, l'auteur, malgré sa sympathie pour Masetti et Guevara (il revendique, comme l'ancien directeur de Prela, la possibilité de concilier objectivité et partialité), se garde bien d'apporter des réponses complètes ou simplistes. Comment expliquer l'infiltration, dans cette petite colonne isolée, de deux policiers sans que cela éveille la méfiance de Masetti ? La guérilla de Salta a-t-elle été trahie par le parti communiste argentin qui avait été informé de son existence par le parti de Bolivie ? Quels que soient son courage, sa valeur humaine et sa détermination politique, Masetti avait-il les qualités suffisantes pour mener une opération militaire aussi difficile ? N'a-t-il pas démoralisé sa petite troupe en faisant exécuter deux de ses hommes, coupables il est vrai de négligence et d'insubordination, ce qui mettait le groupe en danger ? Comment peut-on se lancer dans une telle entreprise avec des hommes dont la plupart sont fraîchement recrutés, donc sans entraînement ni expérience ? Quelle est la part de responsabilité de Guevara dans cet échec complet qui apparaît, avec le recul, comme une sorte d'opération-suicide ? Le cours des choses aurait-il été changé s'il avait pris, comme Comandante Primero, la direction des opérations ? En toute hypothèse, il semble bien que la tentative de créer ce foyer révolutionnaire en Argentine venait trop tôt ou trop tard. Certes, Masetti conteste la légitimité d'élections encore contrôlées par les militaires, mais Arturo Umberto Illia, élu en août 1963, est bien un président constitutionnel. Quant au mouvement péroniste qui reste puissant, en particulier dans le mouvement syndical, il suit toujours les directives de son chef réfugié à Madrid et celui-ci a repoussé les tentatives de Guevara en vue de constituer un front de collaboration provisoire. Che Guevara sera très marqué par l'échec de Salta et la disparition de son ami, ce qui explique en partie sa décision d'aller en Afrique propager son idéal révolutionnaire avant revenir le mettre en œuvre en Amérique latine, quand les conditions objectives d'un soulèvement

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armé lui paraîtront davantage favorables. Sa fin tragique en Bolivie en octobre 1967, trois années après celle de Masetti, sera beaucoup plus médiatisée. Le Comandante Segundo n'avait certes pas l'aura du Che et, par sa mort anonyme, il est doublement un vaincu. Alors que l'histoire écrite, l'auteur le rappelle opportunément, n'exprime habituellement que la vision des vainqueurs (et l'on sait combien c'est particulièrement le cas pour l'Amérique latine depuis les débuts de la Conquête), cet ouvrage montre l'intérêt de revisiter l'histoire à partir de la trajectoire des vaincus.

Jacques-Guy Petit Professeur émérite à l'Université d'Angers

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Introduction

La pensée d'Ernesto Che Guevara influença, influence et influencera avec vigueur la sphère politique latino-américaine. L'ELN colombien revendique, et ce dès sa création en 1964, les principes du guérillero cubano-argentin comme sources et règles de son action. Au Mexique, dans les années quatre-vingt, l'EZLN s'est également organisé à partir du legs guévariste et, même si le mouvement a depuis recentré son discours autour de la question indigène, ses symboles emblématiques – ceux qui émanent notamment du sous-commandant Marcos – restent très éloquents. Quant au président vénézuélien Hugo Chávez, il fait régulièrement allusion à Guevara qui, par ailleurs, demeure une référence civique et culturelle de premier ordre à Cuba. Cette liste d'exemples, non exhaustive, confirme que l'icône insignifiante véhiculée par d'avides publicitaires ou vendeurs de souvenirs est outrageusement fallacieuse. Aussi, afin de mieux appréhender le sens d'un message idéologique fondamental pour la compréhension et le devenir du monde latinoaméricain actuel, semble-t-il pertinent de commencer par en connaître l'essence. Or, la vie du révolutionnaire guévarien et guévariste1 Jorge Ricardo Masetti est, à cet égard, d'une inestimable valeur. En effet, malgré l'anonymat injustifié dont il a souffert jusqu'à présent, ce rare et proche ami du guérillero argentin ne fut rien de moins que le maître d'œuvre des aspirations profondes du Che de 1959 à la date de sa propre mort en 1964. C'est donc une lecture radicalement nouvelle de l'histoire du guévarisme que propose cette étude qui, évidemment, entend respecter les principes épistémologiques de la science historique. Car les pièges réservés par la biographie sont nombreux et séduisants. Jacques Le Goff avertit ainsi le néophyte que la
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Par guévarien, nous comprenons les principales qualités humaines relatives à la personne du Che et par guévariste l'idéologie développée par le leader cubano-argentin.

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« (…) connaissance intégrale de l'individu en question demeure une "quête utopique"1. » L'omniscience et l'omnipotence, impossibles et irréalisables, nous ont alors amenés à réfléchir à la façon d'aborder ce sujet et, par conséquent, à élaborer deux postulats d'analyse. Nous avons choisi, tout d'abord, de travailler exclusivement sur l'aspect public de l'existence de Masetti, vie publique qui débute véritablement en 1958 avec ses interviews des leaders de la rébellion cubaine. Le côté privé ne sera volontairement pas approfondi, sauf si la compréhension du récit l'exige. Ensuite, nous avons pris le parti de présenter la biographie du journaliste à travers le prisme guévariste. Il ne s'agit pas d'user, une fois de plus, d'un moyen détourné pour traiter la vie d'Ernesto Guevara mais de répondre simultanément à deux questions méthodologiques : la première est l'interdiction ontologique d'adopter un cadre biographique trop étendu, la seconde consiste à mettre en évidence l'individualité de Masetti comme emblème du guévarisme, au même titre que Marcos en 1994, par exemple. Ces axiomes semblent d'autant plus opportuns que, manifestement, la personnalité et l'idéologie du Che ont marqué en profondeur Masetti… A notre sens, il faut s'imprégner de certains traits de caractère guévariens pour mettre en pratique les thèses guévaristes. Néanmoins, le fort tempérament du journaliste portègne interdit de penser à une appropriation aveugle de ces caractéristiques humaines et politiques. Masetti est, par ses qualités et ses défauts, plus qu'un guévariste : il est un prototype avant-gardiste de l'Homme nouveau dont rêve déjà le Che. Plus qu'une relation à sens unique, il s'agit d'une rencontre. Jorge Ricardo Masetti voit le jour le 31 mai 1929 à Avellaneda, dans la province de Buenos Aires. Elevé « dans un ménage conservateur et catholique, même si lui sera davantage catholique que conservateur2 », il songe quelque temps au sacerdoce. Mais après avoir fréquenté les collèges Nuestra Señora de la Guardia et Don Bosco, son choix se porte finalement sur l'Ecole des Arts Graphiques de la

Jacques Le Goff, Introduction à Saint Louis, Paris, Gallimard/NRF, 1996, p.16. Selon Mario Valery, son ami de jeunesse. Entretien avec Gabriel Rot, Los orígenes perdidos de la guerrilla en la Argentina. La historia de Jorge Ricardo Masetti y el Ejército Guerrillero del Pueblo, Buenos Aires, El Cielo por Asalto, 2000, p.19. Toutes les citations ont été traduites par nos soins.
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Nation où ses résultats, sans s'avérer probants, lui tracent la voie : du journalisme il fera sa vie. A l'âge de 15 ans, il signe ses premières collaborations avec, notamment, le journal pro-péroniste1 El Laboralista, option professionnelle et politique confirmée par son engagement militant à la Alianza Libertadora Nacionalista (ALN), mouvement péroniste d'extrême-droite, « ultra catholique, antisémite et ennemi du communisme2. » Cet enrôlement posera longtemps problème aux historiens américains3 et discréditera Masetti aux yeux de la gauche argentine. Mais toutes ces analyses résultent malencontreusement d'un anachronisme psychologique. En effet, si cette affiliation est certaine, il faut toutefois souligner qu'elle ne dure que quelques mois, entre 1945 et 1946, et procède davantage d'un virulent anti-impérialisme que d'un antisémitisme féroce hérité de son fervent catholicisme4. En fait, le péronisme originel répond presque parfaitement à l'émergence de l'orgueil national d'une génération à laquelle appartient Rodolfo Walsh, sommité du journalisme argentin, lui aussi membre du mouvement nationaliste mais que personne taxerait d'antisémite du fait de son parcours politique ultérieur5. En outre, plus que le charisme de ses leaders, c'est le caractère de masse de l'Alliance, sa puissance et sa nouveauté qui attirent le jeune Jorge Ricardo. De cette éphémère expérience militante résultent un intérêt certain pour la politique et le mûrissement d'un regard nationaliste-populaire posé sur la vie publique. S'il n'adhère plus à aucune organisation politique par la suite, ses collaborations journalistiques se multiplient et le conduisent à travailler pour différents journaux et agences de presse comme Telam et Agencia Latina. Parallèlement, sa soif d'écriture en prose s'exprime par la composition de contes publiés dans les grands journaux portègnes que sont La Prensa et Clarín. Cette dualité scripturaire est un paramètre essentiel à la
1 Adjectif relatif à Perón, président populiste d'Argentine de 1946 à 1955 puis de 1973 à 1974, qui marque, aujourd'hui encore, le paysage politique du pays par le souvenir de sa politique de dirigisme économique et de redistribution des richesses. Populiste, cette gouvernance complexe peut s'analyser de l'extrême-gauche à l'extrême droite de l'échiquier politique. 2 Gabriel Rot, Los orígenes perdidos de la guerrilla en la Argentina…, op. cit., p.11. 3 Jon Lee Anderson, Che Guevara, una vida revolucionaria, Barcelone, Emecé, 1997, 704 pages. 4 L'organisation est vécue comme un lieu « (…) où s'alimenta notre passion anti-impérialiste dans les années 40 » remarque Rogelio Garcia Lupo, « Masetti, un suicida », Marcha, Montevideo, n°1254, 14 mai 1965, p.18. 5 Nilda Susana Redondo, El compromiso político y la literatura. Rodolfo Walsh. Argentina 1960-1977, Santa Rosa, Amerindia, 2001, 371 pages.

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compréhension de la psychologie de Masetti, qui lie toujours l'idée politique à une forme d'écriture littéraire. Après la fermeture de la péroniste Agencia Latina, Masetti apporte sa contribution à plusieurs rédactions avant de créer une revue d'information générale, Cara y Ceca, dans laquelle la politique intérieure tient une part croissante. Sa réprobation vis-à-vis du leader argentin, à dissocier de sa fascination pour le mouvement de masse, atteint alors son paroxysme. Paradoxalement, le coup d'État militaire qui renverse Perón en septembre 1955 sonne aussi le glas de sa publication et Masetti doit, à nouveau, proposer son savoir-faire à divers journaux comme La Epoca. Ses emplois sont marqués par leur brièveté jusqu'au jour où Mario Valery, son ami journaliste, le fait « (…) entrer au Canal 7 […] et grâce aux contacts qu'il noue dans l'entreprise il rejoint ensuite Radio El Mundo1. » Masetti acquiert une certaine stabilité professionnelle puisqu'il reste membre de ces rédactions jusqu'en 1959, date de son départ pour Cuba. Malgré la chute du président populiste, son intérêt pour la politique ne faiblit pas et, à partir de 1957, sa passion l'amène à écrire les commentaires de politique internationale d'abord pour Radio El Mundo puis pour le Canal 7, unique chaîne de télévision argentine. Durant son temps libre, Jorge Ricardo fréquente le café La Paz, « cœur de la bohème intellectuelle portègne2 », où il retrouve Rogelio García Lupo, Mario Valery, Rodolfo Walsh ou encore Ricardo Rojo, ami d'Ernesto Guevara3. En cette année 1957, Masetti est donc un journaliste politique reconnu dans le milieu professionnel, même s'il l'est moins, il est vrai, du grand public. La destinée de Guevara est, elle, toute autre. Né en 1928 à Rosario, dans l'Intérieur argentin, il appartient à la même génération que Masetti mais n'est pas un véritable portègne, le théâtre de sa prime jeunesse ayant pour décor les provinces de Misiones, de Buenos Aires et surtout de Córdoba, réelle contrée de ses souvenirs. Asthmatique dès l'âge de deux ans, il partage les premières années de sa vie entre lectures et affrontements physiques directs avec la maladie. En 1947, la famille Guevara finit par rejoindre définitivement la capitale
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Entretien de Claudia Korol avec Mario Valery, Buenos Aires, inédit. Hernán D. Doval, Jorge Ricardo Masetti : periodista y guerrillero, Buenos Aires, Revisionismo Histórico Argentino Joven, 1998, sans pagination. 3 Ricardo Rojo, Mi amigo el Che, Buenos Aires, Sudamericana, 1996, 259 pages.

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fédérale dans laquelle Ernesto entame des études de médecine. Peutêtre à cause d'une vie sans véritables attaches géographiques et par soif d'aventures, le jeune étudiant entreprend, en compagnie de son ami Alberto Granado, un voyage en moto à travers l'Amérique du Sud. De janvier à juillet 1952, les deux Argentins visitent les territoires reculés d'Argentine, le Chili, le Pérou, la Colombie, le Venezuela et même la Floride pour Guevara. Si le Che prétend ne jamais avoir eu de préoccupations sociales durant son adolescence1, ce voyage semble l'avoir profondément marqué. Dorénavant, son objectif premier est de repartir sur les routes. Mais auparavant, il s'attache à obtenir son doctorat de médecine ; c'est chose faite en juin 1953. Exempté de service militaire du fait de sa maladie, il reprend sa pérégrination continentale en juillet 1953. L'Amérique du Sud puis l'Amérique centrale accueillent le voyageur qui finit par s'installer durablement au Guatemala, pays qui développe alors une expérience socialiste et démocratique sous le gouvernement du président Jacobo Arbenz. Quand Guevara s'installe dans la capitale de la république centraméricaine, ses idées politiques sont déjà fortement empreintes de communisme. D'ailleurs, ses biographes ont coutume d'écrire que sa transformation d'Ernesto en Che se produit au cours des discussions avec les exilés cubains de Ciudad de Guatemala. En juin 1954, le coup d'État de Castillo Armas, fomenté par la CIA au nom de la « sécurité de l'hémisphère » et du maccarthysme virevoltant, pousse Guevara à réagir. En vain. Comme la plupart des réfugiés politiques, il poursuit son chemin vers Mexico où il retrouve ses amis antibatistains. Il y fait d'ailleurs connaissance avec leurs leaders, Raúl puis Fidel Castro en juillet 1955. L'Argentin prend la décision de lier son destin au projet révolutionnaire du jeune avocat cubain en devenant le médecin de la petite troupe. En novembre 1956, le Che s'embarque sur le Granma en direction de la côte orientale de Cuba mais, quelques jours plus tard, le débarquement escompté s'apparente à un véritable naufrage. Dans un premier temps, la guérilla s'emploie à rassembler ses forces vives : une douzaine d'hommes ! Après cette réorganisation, ou plutôt ce regroupement, Fidel lance la guerre de guérilla et remporte son premier combat à La Plata, le 17 janvier 1957.

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Jon Lee Anderson, Che Guevara, una vida revolucionaria, op. cit., p.48.

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Guevara et Masetti ont donc, en théorie, des centres d'intérêt convergents mais, en pratique, leurs destins suivent des chemins fort distincts. En 1957, l'un d'eux est guérillero au sein d'une « armée » dont l'avenir paraît encore plus qu'incertain tandis que l'autre semble à l'orée d'une stabilisation professionnelle et sociale. Comment expliquer, alors, que Jorge Ricardo Masetti ait pu devenir guévarien et guévariste et que ses (r)évolutions intellectuelles aient pu changer – en permanence et par alternance à la fois – le cours de sa vie ?

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PARTIE I LES SENTIERS DE LA SIERRA MAESTRA

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Chapitre 1 Une Amérique latine soumise ?

En 1945, la Seconde Guerre mondiale meurt en couches en donnant naissance à un nouvel ordre international fondé sur l'opposition idéologique de deux camps radicalement antinomiques. Conflit d'un genre nouveau, cette « Troisième Guerre mondiale » prend plusieurs dimensions et dessine une perspective à échelle planétaire dont chaque face est aussi bien militaire, économique, culturelle ou scientifique. Si les géants que sont l'Union soviétique et les Etats-Unis dominent la planète, ils ne s'affrontent jamais directement. Truman, avec sa doctrine de l'endiguement, puis Jdanov et sa conception de l'impérialisme capitaliste agressif théorisent cette nouvelle approche du système-monde en 1947, date de floraison d'une divergence déjà enracinée depuis quelques décennies. Deux camps, deux blocs s'érigent face à face et tentent, par tous les artifices concevables, d'intimider l'adversaire. Mais un troisième protagoniste se présente petit à petit sur la scène internationale au cours des années 1950 : le mouvement des pays nonalignés. En 1955, lors de la Conférence de Bandung, vingt-neuf pays d'Afrique et d'Asie proclament leur neutralisme de principe. Ce refus de la bipolarité aboutit logiquement à des politiques résolument indépendantes, comme celle que conduit Nasser à la tête de la République Arabe Unie. Pour le leader égyptien, la fondation d'une nation arabe unifiée est comprise comme une démarche idéologique : à son avis, seules l'union et la conduite d'une politique neutraliste peuvent permettre la véritable émancipation de la région. Mais qu'en est-il de la situation du sous-continent latino-américain, mis à l'écart du mouvement tiers-mondiste, tout au moins au départ ? « Évidemment, comme l'écrit Che Guevara, ce volcan américain n'est pas séparé de tous les mouvements qui bouillonnent dans le monde contemporain en ces temps d'affrontement crucial des forces entre

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deux conceptions opposées de l'histoire1. » Néanmoins, il est utile de rappeler que ses positions géographique et économique, étroitement liées à celles des Etats-Unis, lui octroient une spécificité contraignante. Jacqueline Beaujeu-Garnier qualifie même la stratégie géopolitique nord-américaine de « néo-colonialisme économicopolitique2 », conférant au continent une certaine homogénéité économique – la servilité productiviste ordonnancée en fonction des besoins états-uniens – et diplomatique, c'est-à-dire l'alignement total en matière de politique internationale. En outre, le conflit mondial en gestation incite au renforcement de cette politique puisque sur le nouvel échiquier politique, chaque pion doit être âprement défendu et fermement dirigé par son roi afin d'éviter tout risque de déstabilisation de l'ensemble.

« Un hémisphère fermé dans un monde ouvert » Cette formule du président Truman résume parfaitement la politique états-unienne menée à l'encontre de l'Amérique latine, politique se constituant en fonction des besoins vitaux de la « République impériale3 ». La confection d'outils assurant la pérennité du système lui est attachée et le successeur démocrate de Roosevelt encourage la ratification du Traité Interaméricain d'Assistance Réciproque (TIAR) en 1947 puis de l'Organisation des Etats Américains (OEA) en 1948. La diligence avec laquelle ces alliances ont été conclues prouve que la défense du statu quo latino-américain figure comme priorité absolue de l'Administration Truman, contrairement à ce qu'a pu affirmer Olivier Dabène4 : ces accords, militaire et politique, datent de la même année que la mise en route de la CIA (1947)… et devancent même celle de l'OTAN (1949) ! Symptomatique de l'air du temps, le TIAR est un traité militaire qui précède l'alliance politique… Signé à Rio de Janeiro le 2 septembre 1947, il est, de facto, un instrument tactique mis au
1 Ernesto Che Guevara, « La tactique et la stratégie de la révolution latino-américaine », in Textes politiques, Paris, La Découverte & Syros, 2001, p.75. 2 Jacqueline Beaujeu-Garnier, L'économie de l'Amérique latine, Paris, PUF, 1967, p.126. 3 Serge Berstein, Pierre Milza et alii, Le Second 20e siècle. De 1953 à nos jours. La croissance et la crise, Tome 3, Paris, Hatier, 1991, p.75. 4 Olivier Dabène, L'Amérique latine au 20e siècle, Paris, A. Colin, 2001, p.90.

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service du Pentagone en vue d'une éventuelle agression extracontinentale, sous-entendue soviétique. Officialisation politique d'un accord militaire, ce traité ne fut pas un acte isolé : en témoigne la création antérieure de ce qu'on appelait communément l'Ecole des Amériques destinée à former idéologiquement et militairement des officiers latino-américains dès 1946. Cependant, comme la Guerre Froide n'est pas unidimensionnelle, la signature d'un corollaire politique au TIAR s'avère vite indispensable. En mai 1948, la Charte de Bogotá est ratifiée et l'OEA établie. Chargée de régler les problèmes continentaux sur la base de la concertation, elle est en réalité dominée par le leader du bloc de l'Ouest. Son institutionnalisation laisse deviner que les deux parties contractantes éprouvent quelque appréhension : d'un côté, les Etats latino-américains imposent la non-intervention (cf. chapitre III de la Charte) et, de l'autre, les Etats-Unis font ajouter une résolution de « préservation et défense de la démocratie en Amérique ». Les ambiguïtés délibérées du texte permettent à Washington d'entendre les situations politiques continentales à son gré et, avant d'être un organisme de promotion du système démocratique, l'OEA matérialise rapidement l'hégémonie continentale des Etats-Unis. Ainsi, la tenue d'une conférence de l'Organisation au Venezuela en mars 1954, sous la dictature sanglante du général Marcos Pérez Jiménez, ne dérange en aucun cas la Maison-Blanche qui, en juin… 1954, ordonne à la CIA d'aider au renversement du régime démocratique du président guatémaltèque Jacobo Arbenz. Cette mise au pas politique du souscontinent est si criante « que Fidel Castro a pu […] baptiser [l'OEA] du nom de "ministère des colonies" nord-américain1. » En 1957, l'action de l'Organisation des Etats Américains confirme le constat dressé par Alain Rouquié, à savoir que « (...) la montée en puissance de la République impériale parallèle au déclin de l'Europe à partir de la Seconde Guerre mondiale a fortement contribué à limiter la souveraineté de tous ses voisins méridionaux2 ». Et l'exemple de Cuba, sous la coupe du dictateur Fulgencio Batista, ne déroge pas à la règle. Jorge Ricardo Masetti parle alors d'une île bicéphale avec, d'un côté, des combattants qui luttent contre la corruption morale et
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Alain Rouquié, L'Etat militaire en Amérique latine, op. cit., p.431. idem, p.148.

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politique et, de l'autre, des spéculateurs capitalistes anglophones à la recherche d'un mélange d'argent rapide et de tropicalité1. En effet, la patrie de José Martí est tellement dépendante et asservie aux besoins du Géant américain qu'on la présente souvent comme le 51e Etat de l'Union. Au niveau économique, par exemple, les Etats-Unis fournissent les trois quarts des importations de l'île et achètent la moitié de son sucre2. La guérilla qui sévit dans la grande île caraïbe souligne donc parfaitement le contexte dans lequel doit s'épanouir la pensée politique latino-américaine : la convergence entre la guerre idéologique opposant les deux Grands et la « dictature diplomatique » de l'impérialisme états-unien. Les Argentins Ernesto Guevara et Jorge Masetti incarnent deux attitudes dissemblables vis-à-vis de cette situation. A cette époque, Guevara est commandant de l'Armée rebelle de Cuba qui oppose une guerre de guérilla à l'oppression menée par le dictateur Batista. Reconnu et respecté, le Che s'enorgueillit déjà sans ambiguïté d'un engagement politique que beaucoup auraient alors caché : « de par ma formation idéologique, j'appartiens à ceux qui croient que la solution des problèmes du monde se trouve de l'autre côté de ce qu'on appelle le rideau de fer (…)3. » Internationaliste, communiste et activiste, la radicalité apparente de Guevara est absolue mais s'appuie sur une connaissance encore limitée du monde soviétique… la théorie sans la pratique en quelque sorte4. Jorge Masetti est aussi un fervent anti-impérialiste et son travail de journaliste chargé des questions de politique internationale à Radio El Mundo lui fournit un promontoire de choix pour observer les événements mondiaux. Qualifié de nationaliste-populaire par son biographe argentin Gabriel Rot5, son esprit critique ne trouve cependant pas de réponse à ses questions dans les systèmes élaborés à l'Est, contrairement à celui du Che. Notons d'ailleurs que son point de

Jorge Ricardo Masetti, Los que luchan y los que lloran (el Fidel Castro que yo vi) y otros escritos inéditos, Buenos Aires, Nuestra América, 2006, p.31. Pierre Vayssière, Les révolutions d’Amérique latine, Paris, Le Seuil, 1991, p.130. 3 Paco Ignacio Taibo II, Ernesto Guevara connu aussi comme le Che, T.1, Paris, Editions Métailié/Editions Payot & Rivages, 2001, p.285. 4 Jorge G. Castañeda, Compañero, Vie et mort de Che Guevara, Paris, Grasset et Fasquelle, 1998, 477 pages. 5 Gabriel Rot, Los orígenes perdidos de la guerrilla en la Argentina…, op. cit., p.23.
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vue est majoritairement partagé par la population latino-américaine lorsque la réflexion de Guevara ne séduit qu'une infime minorité. A partir de 1953, date de la mort de Staline, et jusqu'en 1958, les relations Est-Ouest se tempèrent1 mais, paradoxalement, la situation latino-américaine se durcit avec, notamment, le soutien logistique états-unien apporté aux putschistes guatémaltèques (juin 1954) ou le renversement du président argentin Perón par une junte militaire rapidement légitimée par Washington (septembre 1955). L'hémisphère se ferme selon le vieux souhait de Truman. Cependant la République impériale se distingue des anciens empires monopolistiques européens par trois critères : sa puissance économique et militaire exceptionnelle, la conjoncture idéologique internationale inédite et l'immensité insolite de sa zone d'influence2. En conséquence, le fonctionnement conjoint de trois organismes (CIA, TIAR et OEA), extrêmement performant du Rio Grande à la Terre de Feu, permet d'étendre la célèbre formule de Zbigniew Brezezinski à l'ensemble du souscontinent latino-américain : en 1958, c’est la totalité de l'Amérique latine qui apparaît comme « l'Europe de l'Est » des Etats-Unis…

La guérilla fidéliste, première guérilla médiatique La situation politique cubaine corrobore ce constat. Ainsi, bien que l'Amendement Platt3 ait été abrogé en 1934, l'importance économique et géostratégique de Cuba n'a pas disparu et les Etats-Unis continuent d'exercer un strict contrôle sur la politique interne d'un Etat caraïbe indépendant depuis 1898 ! Fulgencio Batista commande, secrètement ou non, aux destinées de l'île à partir de 1934 et fomente un nouveau coup d'Etat, soutenu par Washington, le 10 mars 1952. Le 25 novembre 1956, quatre-vingt deux hommes, en grande majorité cubains, quittent les côtes mexicaines sur le yacht Granma dans l'espoir de libérer leur pays de la tyrannie. A cause du mauvais temps, leur « débarquement » à Playa de las Coloradas est retardé et
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Serge Berstein et alii, Le Second 20e siècle. De 1953 à nos jours. La croissance et la crise, op. cit., p.68. 2 Octavio Ianni, Imperialismo y cultura de la violencia en América Latina, Mexico, Siglo XXI editores, coll. Sociología y Política, 1971, p.121. 3 L'Amendement Platt, voté en 1902, donne à Washington le droit d'exercer sur Cuba un « protectorat légal ».

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ne coïncide pas avec le déclenchement de l'insurrection organisée à Santiago de Cuba par le réseau urbain du M-26. Ce n'est d'ailleurs pas un débarquement mais un naufrage combiné à une hécatombe. En effet, l'armée a vent du projet et « cueille » les apprentis-guérilleros dès leur arrivée… Le correspondant de l'agence de presse étatsunienne UPI divulgue précipitamment la fausse information, aussitôt reprise par de nombreux journaux-clients, des décès de Fidel, Raúl Castro et Che Guevara. Premier constat manifeste : la bataille sera médiatique tout autant que militaire. Durant un mois et demi, Castro s'affaire à la recomposition du groupe puis à son entraînement. La victoire du 17 janvier 1957, emportée sur la minuscule garnison de La Plata, marque véritablement l'entrée en action de la guérilla fidéliste. Corrélativement, le M-26 cubain prend conscience du poids de la presse et, dès lors, le mouvement urbain s'occupe à organiser une rencontre journalistique dans la Sierra Maestra. Des contacts sont noués avec le New York Times et le grand reporter Herbert Matthews est envoyé rendre compte de la situation sur l'île. L'interview, programmé en février 1957, reste mémorable pour deux raisons. Symboliquement d'abord, elle constitue le premier acte d'une des batailles primordiales de la guerre cubaine. Tactiquement ensuite, elle laisse présager la manipulation des médias au cours d'un conflit avant tout psychologique. Fidel présente ainsi sa douzaine d'hommes comme l'état-major d'une armée rebelle encore imaginaire1 ! Une nouvelle phase militaire s'ouvre pour la guérilla avec la venue d'une cinquantaine d'hommes qui montent dans la sierra se joindre à la petite troupe au début du printemps2. La médiatisation relative de l'Armée rebelle et la forte augmentation de son effectif – multiplié par trois et demi en l'espace d'une seule journée – génèrent, indirectement, l'élaboration d'une stratégie et d'une organisation plus solides, des améliorations que l'on retrouve lors de la victoire dite de l'Uvero, le 28 mai 1957. Le renforcement de la guérilla et l'accroissement de l'importance du Che en son sein se font simultanément. L'ancien
Paco Ignacio Taibo II, Ernesto Guevara connu aussi comme le Che, T.1, op. cit., p.215. La dualité llano-sierra – plaine-montagne – au sein du M-26 est une logique essentielle à la compréhension de la guérilla fidéliste. Le llano correspond au mouvement urbain qui se définit par opposition à la guérilla rurale, bras armé de l'organisation qui se développe dans les montagnes cubaines; d'où l'expression « monter à la sierra ».
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médecin de la guérilla en devient l'un des principaux leaders. Capitaine à la mi-juillet 1957, il est nommé commandant par Castro quelques jours plus tard. Cette promotion, d'autant plus remarquable qu'il est le premier à être nommé à un tel grade, démontre que Guevara a grandement contribué à la réalisation de la première victoire psychologique de la guérilla : les troupes batistaines ne s'aventurent plus à traverser la Sierra1. Malgré tout, le contrôle militaire et politique des guérilleros sur la région reste encore relatif. Si l'institution d'une justice révolutionnaire matérialise la présence effective et solidifiée d'une guérilla, cette législation judiciaire ne date que de février 1958 à Cuba2. Le Che confirme d'ailleurs cette chronologie en écrivant que « la période de consolidation de notre armée dura jusqu'au deuxième combat de Pino del Agua, le 16 février 19583. » Le travail d'information débute alors véritablement comme en témoigne la première émission de Radio Rebelde le 24 février de la même année4. Le résultat n'est pas convaincant et le Che le reconnaît franchement : « (…) pour tout auditeur, nous eûmes Pelencho, un paysan dont le bohío était situé sur la colline face au poste, et Fidel, qui nous rendait visite dans notre campement (…)5. » Toutefois, le mouvement est lancé et, peu à peu, la qualité technique des radiodiffusions s'améliore. Autonome mais pas indépendant de la colonne de Fidel, le groupe de Guevara multiplie les initiatives tactiques avec la création d'un campement permanent à La Mesa – ce qui caractérise la méthode du Che car la guérilla est basée, par définition, sur le mouvement – ou le développement d'une stratégie d'information. Cette dernière est conduite au nom du principe selon lequel l'information « (…) doit se faire de l'extérieur, c'est-à-dire dans l'organisation civile nationale, et de l'intérieur, c'est-à-dire au sein de la guérilla6. » Les deux démarches
Paco Ignacio Taibo II, Ernesto Guevara connu aussi comme le Che, T.1, op. cit., p.294. Fidel Castro Ruz et Humberto Sori Marin, « Reglamento n°Uno. Régimen Penal », Boletín Oficial del Ejército Revolucionario« 26 de Julio », Sierra Maestra, Edición extraordinaria, n°1, 22 février 1958, p.1. 3 Ernesto Che Guevara, Souvenirs de la guerre révolutionnaire in Textes militaires, Paris, La Découverte & Syros, 2001, p.325. 4 Cette date renvoie au début de la Guerre d'Indépendance cubaine du XIXe s. Notons que le Che utilise souvent des références historiques cubaines. 5 Ernesto Che Guevara, Souvenirs de la guerre révolutionnaire, op. cit., p.330. 6 Ernesto Che Guevara, La guerre de guérilla, in Textes militaires, Paris, La Découverte & Syros, 2001, p.104.
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