//img.uscri.be/pth/a9045b2ec87484fb6c9898b7dbed8590299560b6
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,00 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Joseph Begarra

De
248 pages
Avril 1956 au Caire : Joseph Begarra est chargé par Guy Mollet de prendre contact avec le FLN pour explorer les conditions d'un cessez-le-feu. Il s'était fait remarquer quand il dénonçait les abus d'un certain colonialisme, et évoquait les perspectives d'une Algérie où toutes les communautés vivraient à égalité. Secrétaire fédéral, résistant, conseiller de l'Union française et membre du comité directeur de la SFIO, il a vécu la guerre d'Algérie dans sa chair. En 1961, il devient la cible des ultras de l'OAS et assiste au basculement de l'Oranie dans la violence, jusqu'à son départ et celui de sa famille.
Voir plus Voir moins

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 1

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 2

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 3

Joseph Begarra

© L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-06514-7 EAN : 9782296065147

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 5

Claire Marynower

Joseph Begarra
Un socialiste oranais dans la guerre d’Algérie

Des poings et des roses

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 6

Dans la même collection

Albert Gazier (1908-1997). Autour d’une vie de militant Bruno Demonsais, Gavroche. Un hebdomadaire culturel socialiste de la Résistance à la Guerre froide Christelle Flandre, Socialisme ou social-démocratie? Regards croisés français allemands, 1971-1981 Robert Chapuis, Si Rocard avait su… Témoignage sur la deuxième gauche Jacques Moreau, L’Espérance réformiste.
Histoire des courants et des idées réformistes dans le socialisme français

Emmanuel Jousse, Réviser le marxisme? D’Édouard Bernstein à Albert Thomas, 1896-1914 Gilles Morin et Gilles Richard (dir.), Les Deux France du Front populaire. Chocs et contre-chocs

Des poings et des roses
collection dirigée par Pierre Mauroy et Alain Bergounioux conception graphique|réalisation béatriceVillemant illustration de couverture : Joseph Begarra à la tribune d’un congrès socialiste, vers 1954.
(Archives personnelles Joseph Begarra.)

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 7

À Colette et Pichi.

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 8

Carte générale d’Algérie, extraite d’une brochure éditée par le gouvernement général d’Algérie en 1955.

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 9

Préface
Raphaëlle Branche
Maîtresse de conférences en histoire à l’université de Paris I-Panthéon-Sorbonne, chercheure associée au Centre d’histoire sociale du XXe siècle L’histoire de la guerre d’Algérie intéresse de plus en plus les jeunes chercheurs et ceux-ci apportent à sa connaissance un regard renouvelé par des sources encore largement inédites ou inexplorées : le livre de Claire Marynower est de ces travaux. Il laisse aussi espérer de prometteuses suites. L’historiographie de la guerre d’Algérie a été marquée, dans ses débuts, par la domination de l’histoire politique. Soucieux de comprendre le nationalisme algérien moderne, incarné par le FLN, nouvel acteur de 1954, les politistes puis les historiens ont tenté de cerner les conditions juridiques de l’affrontement et, au-delà, les modalités de son accomplissement : le pouvoir français est apparu aussi dans ces études, quoique rarement pour lui-même. Renouant avec l’histoire politique, se resserrant sur la période étroite de la guerre, Claire Marynower propose d’approfondir le regard et de s’arrêter sur un homme. Réaliser un tel travail, entrer dans le détail des agendas, mais aussi des motivations ; tenter de croiser raisons intimes et raisons politiques : pour mener à bien une telle enquête, il fallait des sources que l’auteure a su trouver. Ici – et tout travail biographique ne saurait sans doute exister sans elles, ce sont les archives privées qui fondent l’indéniable originalité du travail. Celles de Joseph Begarra lui-même ne sont pas encore déposées dans un centre d’archives. De nombreux acteurs du passé, comme lui, ont pris soin de conserver par-devers eux papiers professionnels et privés, documentation diverse, photographies, mais la

9

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 10

démarche du versement dans un centre d’archives n’est pas toujours une évidence. C’est pourtant là que ces sources trouveraient leur plein épanouissement, dans la protection qu’offre ce type de dépôt tant en termes de conservation que de confidentialité. Héritier du désir de son père de contribuer à faire connaître cette période passée grâce aux documents préservés, le fils de Joseph Begarra a ouvert libéralement ces archives à Claire Marynower. On ne peut que s’en féliciter et souhaiter que l’ouvrage ici présenté convainque d’autres acteurs du passé d’adopter la même démarche. L’approche choisie est celle de la biographie politique. Si l’on peut regretter peut-être que l’homme ne soit pas assez présent sous toutes ses facettes, le choix est tout à fait compréhensible, de même que le fait de centrer l’étude sur la période de la guerre d’indépendance algérienne. Qui fut donc Joseph Begarra et pourquoi son rôle méritait-il d’être connu ? Il ne fut pas de ceux qui marquèrent leur temps par des discours enflammés, ni de ceux qui occupèrent d’importants postes associés à la conduite de la guerre. Peut-on pour autant parler d’un homme de l’ombre ? Peut-être l’a-t-il été un temps. Claire Marynower donne ici quelques éléments pour apprécier ce qualificatif, qu’il n’aurait sans doute pas renié. En tout cas, il fut homme d’appareil et homme de fidélité : fidélité au Parti socialiste, dont il dirigea durant vingt-deux ans la fédération d’Oranie, la plus importante d’Algérie ; mais aussi fidélité à Guy Mollet, l’homme des pouvoirs spéciaux et de l’approfondissement du conflit, l’homme des réformes aussi, d’une Algérie coloniale que Joseph Begarra espérait sans doute pouvoir garder française en en corrigeant les plus criantes inégalités. L’homme résidait en Algérie et l’arpentait régulièrement, au moins dans sa partie occidentale, jusqu’au Maroc voisin. Était-il pour autant un connaisseur de l’Algérie ? La question amène à s’interroger sur les contacts et les réseaux de Begarra : intermédiaire entre l’Algérie et la France, il était assurément, quand il arrivait à Paris, un homme qui savait. En revanche, de l’Algérie qui bougeait, des désirs qui agitaient les esprits de nombreux Algériens, que connaissait-il ? Était-il à même de comprendre ce que le nationalisme radical du FLN – quelques centaines d’hommes seulement, au tout début de l’insurrection – portait de projets collectifs qu’incarnaient les aspirations d’un nombre croissant d’indigènes algériens, dont la France n’avait pas voulu faire des égaux ? C’est la question de la capacité d’anticipation des acteurs coloniaux français qui se pose ici. Joseph Begarra était membre de l’Assemblée de l’Union française, il y avait été proche du leader de l’UDMA Ahmed Boumendjel. Fut-il pour autant apte à comprendre les rapides inflexions

Joseph Begarra. Un socialiste oranais dans la guerre d’Algérie

10

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 11

de l’idée nationale algérienne qui évolua d’un faisceau complexe de groupes et de désirs revendiqués d’autonomie, à une unité rapide autour du seul Front de libération nationale, lequel à partir du printemps 1956 prétendit incarner seul la volonté du peuple algérien aspirant à l’indépendance totale ? Le début de l’année 1956 est crucial pour comprendre cette accélération du nationalisme algérien et de l’affrontement avec la France. Ce fut aussi, pour Joseph Begarra, un moment charnière, une tentative ultime pour obtenir des concessions des parties et aboutir, pourquoi pas, à un cessez-le-feu. Joseph Begarra continua ensuite à appeler de ses vœux des réformes, tout en acceptant la ligne très répressive conduite par son camarade Robert Lacoste, ministre résidant en Algérie, de février 1956 à mai 1958. 1957 fut, à ce titre, une année emblématique. La répression française atteignit cette année-là une ampleur inégalée. Les forces de l’ordre adoptèrent des méthodes totalement illégales, en toute impunité, y compris et en particulier à Alger, vitrine de l’Algérie française. Joseph Begarra, cependant, estimait la paix proche et travaillait à l’édification de l’Algérie nouvelle qu’il appelait de ses vœux. Il semble avoir alors péché alors par excès d’optimisme et, d’interlocuteur informé, vit son statut auprès du gouvernement perdre de l’importance. Lui-même, à mesure que la France et l’Algérie s’enfonçaient dans une guerre cruelle où la République s’abîmait, prenait peut-être la mesure de son décalage et bâtissait les conditions de son repli de la scène politique algérienne. Cette souffrance de voir s’envoler l’Algérie que l’on a connue, puis l’Algérie que l’on a imaginée renouvelée, réformée, Joseph Begarra n’est pas seul à l’avoir éprouvée. C’est tout l’intérêt, bien sûr, de la biographie politique telle qu’elle est menée ici : à travers l’homme politique, c’est l’histoire de l’Algérie française que l’on entrevoit et les cheminements tortueux de son évolution que l’on observe. Si Joseph Begarra put être informé puis décalé, compétent puis dépassé en quelques années, c’est que le temps s’accélérait en cette décennie 1950. Pour les Français d’Algérie, comme pour ceux de métropole, pour ceux qui étaient nés « Français musulmans » comme pour les autres, une domination vacillait, que le rythme des réformes entamées par le pouvoir politique pour contenir le grondement ne parvenait pas à consolider. Le cas de Joseph Begarra montre aussi à quel point il est nécessaire de quitter le niveau global de l’Algérie pour comprendre ce qu’y fut la vie, et notamment la vie politique. Car, comme beaucoup d’autres, ce travail invite bien à réfléchir à ce que fut l’Algérie du temps des Français : aux yeux d’un socialiste oranais, elle méritait d’être réformée après la Seconde Guerre mondiale. Ce point de vue s’était construit dans

Préface

11

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 12

l’intimité d’un monde colonial spécifique que l’auteure nous laisse entrevoir mais que d’autres recherches devront davantage éclairer. En effet, Joseph Begarra n’était pas seulement un socialiste d’Algérie : il était un Oranais. Toute sa vision de l’Algérie s’était élaborée à partir de ce point d’observation particulier, qui l’avait amené à fréquenter les intellectuels réfléchissant à l’avenir du Maghreb. Eut-il toujours à cœur de dire d’où il parlait ? En avait-il même toujours conscience ? Le récit de Claire Marynower offre quelques occasions d’en douter. On peut même faire l’hypothèse d’une conduite s’expliquant en partie par une guerre vue d’Oran, c’est-à-dire une guerre commençant plus tard qu’ailleurs, avec moins de violence et comme épargnée par la brutalité la plus nue durant les deux premières années du conflit au moins. L’Oranie a bien sûr connu la guerre, mais à Oran, chez les Français d’Algérie, il y a fort à parier qu’elle est apparue plus longtemps qu’ailleurs sous le visage d’incidents que l’on pouvait mater, de réformes nécessaires et trop longtemps retardées que l’on pouvait enfin promouvoir. Pour qui veut comprendre l’effervescence d’un monde politique malmené par l’explosion nationale algérienne, ce livre offre une voie d’entrée originale. Reste maintenant aux lecteurs à emprunter ce sentier socialiste à travers une certaine Algérie française, sur les pas de Joseph Begarra.

Joseph Begarra. Un socialiste oranais dans la guerre d’Algérie

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 13

Remerciements
Mes remerciements vont à tous ceux qui, de près ou de loin, ont permis à ce travail d’exister et a fortiori d’être publié. Je remercie d’abord mon directeur de recherche, M. Marc Lazar, qui a eu la patience de suivre les premiers pas de cet ouvrage entrepris dans le cadre du master de recherche « Histoire et théorie du politique » à l’IEP de Paris. Ses conseils, son soutien et sa disponibilité ont été constants au cours de ces deux années. Je tiens ensuite à remercier Mme Raphaëlle Branche dont les publications d’abord, puis la rencontre ont fait naître la curiosité qui est à l’origine de ce mémoire. Le cheminement vers le sujet définitif de ce travail n’aurait sans doute pas trouvé d’aboutissement sans l’aide précieuse de ces deux professeurs. La réalisation de cet ouvrage aurait été impensable sans la confiance qu’a bien voulu m’accorder M. Dominique Begarra en me permettant de consulter librement les archives de son père. Qu’il trouve ici l’expression sincère de ma reconnaissance. Les séminaires suivis dans le cadre du master de recherche m’ont initiée aux méthodes et aux exigences propres à l’écriture de l’histoire. À la croisée des regards entre l’histoire politique enseignée par Mme Claire Andrieu et M. Marc Lazar, l’histoire culturelle étudiée avec M. Jean-François Sirinelli et l’épistémologie de l’histoire proposée par M. Marc Sadoun, ces deux années de formation ont été des plus riches et fécondes. Mes remerciements vont également à l’Office universitaire de recherche socialiste et à la Fondation Jean-Jaurès, et à leurs présidents respectifs

13

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 14

M.Alain Bergounioux et M. Pierre Mauroy. J’adresse une pensée particulière à M. Frédéric Cépède dont l’aide dans la recherche et l’exploitation des sources du socialisme français a été précieuse et à M. Gilles Morin pour sa relecture attentive, ses remarques toujours précises et pertinentes. La publication de ce travail, constituant tout à la fois un aboutissement et un honneur, doit enfin beaucoup au travail et à l’enthousiasme de Mme Emmanuelle Jouineau et de M.Thierry Mérel. Je tiens enfin à remercier M. Guillaume Laisné, auteur d’un travail de recherche aux préoccupations proches, pour nos échanges qui ont profondément nourri ce travail. Je remercie également Adrien, ma famille et mes amis pour leur présence, leurs encouragements, leur confiance aussi, et particulièrement mon père pour ses patientes relectures.

Claire Marynower est agrégée d’histoire et prépare à Sciences Po Paris, sous la direction de Marc Lazar, un doctorat sur la gauche oranaise dans l’entre-deux-guerres.

Joseph Begarra. Un socialiste oranais dans la guerre d’Algérie

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 15

Carte des régions d’Oran et d’Alger, extraite d’un dépliant édité par l’Office algérien d’action économique et touristique au début des années 1950.

15

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 16

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 17

Introduction

Le parcours d’un militant socialiste à Oran
Joseph Begarra est né à La Sénia, près d’Oran, le 26 mai 1908. Descendant d’une famille basque française arrivée en Algérie dans les années 1850 pour s’employer dans l’agriculture, il héritait d’une double culture : française et espagnole, car les Begarra épousaient des filles de l’immigration ibérique. Son père était travailleur journalier, commis de ferme au sud d’Oran, sa mère sans profession. Joseph était l’aîné de la fratrie, comprenant un frère et une sœur. Sa génération fut celle de la promotion par l’école républicaine : lui-même obtint une bourse, entra à l’école primaire supérieure de Sidi Bel-Abbès puis à l’école normale d’instituteurs en 1924. Jusqu’en 1927, il étudia ainsi à la Bouzaréah à Alger, où il se lia d’amitié avec des camarades de promotion, tel l’instituteur Ahmed Boumendjel. Il côtoyait dans ces années un milieu politique spécifique, marqué par le socialisme et la franc-maçonnerie. Il obtint son premier poste à Bou Sfer, près d’Oran, en 1927, et adhéra l’année suivante à la SFIO. Il avait vingt-deux ans, et partit faire son service militaire à l’école d’artillerie de Poitiers, dont il sortit sous-lieutenant en 1929. À son retour, il fut nommé à Aïn el Turk, près d’Oran, dans une école dirigée par le secrétaire fédéral du Syndicat national des instituteurs (SNI) militant socialiste et Henri Bertrand. En 1931, il épousa une institutrice venue de métropole.

17

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 18

L’an d’après, la fédération socialiste d’Oran lui confia la tâche de relancer l’hebdomadaire socialiste Le Semeur. Il rétablit rapidement la gestion du périodique, qui tira bientôt à plus de 2 000 exemplaires dans tout le département. En 1935, Joseph Begarra devint secrétaire adjoint de la fédération SFIO en Oranie. En 1936, le secrétaire fédéral Marius Dubois fut élu député d’Oran, et envoyé à l’Assemblée nationale à Paris : de fait, Joseph Begarra commença dès lors à diriger la fédération, alors qu’il n’avait que vingt-huit ans. Dans ces années, le département d’Oran fut le théâtre de luttes politiques violentes, parfois meurtrières. Le Front populaire, puis le début de la guerre d’Espagne, exaspérèrent les tensions : les Oranais choisissaient leur camp, et la ville retentit des échos de ce conflit finalement si proche. Joseph Begarra, qui enseignait désormais à Oran, rejoignit les rangs de l’Espagne républicaine à Alicante, où il dirigea une formation accélérée d’artilleur durant les étés 1936 et 1937. En septembre 1939, il fut mobilisé dans le Sud tunisien pour affronter les troupes italiennes, puis participa dès 1940 à un réseau de résistance de portée d’abord très locale, intégré après le débarquement allié de novembre 1942 à Combat-Afrique du Nord. Il repartit dès lors combattre les armées de l’Axe, en Tunisie puis en Provence, où il débarqua en août 1944. Il participa enfin à la campagne de France et à la libération de l’Alsace en mars 1945. Il fut démobilisé après l’armistice du 8 mai 1945. À l’automne 1945, Joseph Begarra fut élu secrétaire de la fédération SFIO d’Oranie, qui comptait alors 2 500 adhérents, parmi lesquels un nombre important de militants musulmans. Lui-même partisan de l’établissement d’un collège unique pour les élections algériennes, il gagna à son opinion la fédération, qui fut la seule en Algérie à défendre alors une telle position. Envoyé au congrès national de la SFIO en juin 1946, il prononça un discours en faveur de cette mesure, et attaqua le ministre socialiste de l’Intérieur, Le Troquer, sur son anticommunisme et son choix de chef de cabinet. La vivacité de son propos, son audace, marquèrent Guy Mollet qui le voyait pour la première fois. À la création en 1947 de l’Assemblée de l’Union française, sorte de conseil consultatif des colonies, il fut désigné pour y entrer, avant d’en devenir bientôt le vice-président. La même année, il défendit le projet de statut de l’Algérie présenté par Maurice Rabier, auquel il avait luimême contribué, et qui ouvrait la porte à une évolution fédérative de l’Algérie. Sous cette forme, le projet échoua. De même, l’année suivante, il ne parvint pas à faire triompher ses arguments face à Jules Moch, ministre de l’Intérieur, qui rappela le gouverneur général d’Algérie Yves Chataigneau pour le remplacer par Marcel-Edmond

Joseph Begarra. Un socialiste oranais dans la guerre d’Algérie

18

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 19

Naegelen. Il fut pourtant dès lors au sein de la SFIO un représentant important et écouté des fédérations d’Afrique du Nord, puis un proche de Guy Mollet à partir de la visite de ce dernier en Algérie au printemps 1948. Son ascension à Paris fut rapide : il entra au comité directeur de la SFIO en 1950, puis à la commission de l’Union française du parti à partir de 1951. Il dénonça dans ces instances les élections du collège musulman en Algérie, truquées sur ordre de Naegelen. En 1953, il participa avec Charles-André Julien, lui aussi conseiller socialiste de l’Assemblée de l’Union française, à la création du Comité France-Maghreb, contre la destitution du sultan du Maroc 1. Joseph Begarra avait quarante-six ans quand éclatèrent les attentats du 1er novembre 1954 et la guerre d’Algérie. Ce conflit, qui commençait alors à s’étendre dans le pays, fut aussi le sien ; ce fut pour lui un drame personnel. Joseph Begarra était un homme entier, qui ne s’épargnait ni les enthousiasmes ni les colères. L’instituteur au physique affable était aussi un homme doté d’une grande énergie, d’une force singulière qui semblait ramassée dans son corps. Durant les huit années de la guerre, sa volonté, sa sincérité, son entêtement furent éprouvés par un affrontement de plus en plus extrême, qui questionna ses engagements et ses convictions.

Les questions de la biographie
Constater aujourd’hui la prolificité du genre biographique en histoire tient du lieu commun, tant ce phénomène est signalé et décrit depuis maintenant deux décennies. En 1988 déjà, dans l’ouvrage-manifeste dirigé par René Rémond Pour une histoire politique, Philippe Levillain désignait ce phénomène comme une « entreprise éditoriale systématique où les historiens n’ont cessé d’accroître leur influence 2 ». La biographie n’est aujourd’hui plus un problème ; elle est une forme d’écriture de l’histoire acceptée parmi les autres, au point que l’on peut regretter que cette situation s’accompagne désormais d’un certain silence sur les polémiques qui secouaient jusque-là son usage. En effet,
1. Ce court résumé s’inspire essentiellement des notices biographiques parues sur Joseph Begarra dans deux

dictionnaires biographiques : Gilles Morin et Jean-Louis Planche in Claude Pennetier (dir.), Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social. Tome I, période 1940-1968, de la Seconde Guerre mondiale à mai 1968, Paris, L’Atelier, 2006, pp.432-436 ; et celle de René Gallissot, dans id. (dir.), Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, Maghreb. 2 Algérie : engagements sociaux et question nationale, de la colonisation à l’indépendance de 1830 à 1962, Paris, L’Atelier, 2007, pp.88-91. 2. René RÉMOND (dir.), Pour une histoire politique, Paris, Le Seuil, 1988, p. 123.

Introduction

19

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 20

les termes de ces débats, aussi extrêmes furent-ils, présentent l’avantage d’expliciter les postulats sur lesquels une telle histoire repose. On doit la dénonciation la plus systématique des écueils du genre à Pierre Bourdieu : en mettant en évidence les dangers de « l’illusion biographique 3 », il met en garde contre l’erreur qui consiste à croire que l’on peut reconstituer véritablement le contexte de la vie d’un individu, la « surface sociale » sur laquelle il agit et par laquelle lui-même est influencé, tant est grande la diversité des niveaux auxquels le champ d’action d’un individu s’étend. S’il convient de ne pas conclure, sans autre forme de procès, à l’impossibilité d’écrire une telle histoire, il faut cependant prendre en compte cet avertissement. Celui-ci a en effet le mérite de secouer les bases d’un genre qui, au premier abord, peut sembler plus évident que les autres, car moins problématique. Au contraire, en effet, d’une histoire structurelle, d’une « histoire-tableau », la biographie reconstitue le cours d’une vie individuelle, c’est-à-dire d’une chronologie établie et continue, dont le déroulement semble inévitable ex post. Il semble alors que l’historien n’ait qu’à mener l’enquête sur les étapes successives d’une existence, à reconstituer le cours de celle-ci, à en combler les éventuels silences. Or là se trouve peut-être le plus grand piège dans lequel le genre peut tomber : considérer la linéarité d’une existence individuelle comme un destin, c’est-à-dire présupposer une cohérence dont la vie humaine, pleine au contraire de discontinuités et de hasards, est souvent dépourvue. Ainsi Guillaume Piketty met l’historien en garde contre la tentation, inscrite dans l’exercice biographique, de créer des « effets de réel 4 », qui tiennent pour causales et logiques des suites d’événements n’ayant a priori qu’un lien induit par la succession dans le temps. L’écriture d’une vie pose en fait à l’historien les problèmes que son travail lui a toujours posés. C’est le constat paradoxal que fait Jacques Le Goff dans son introduction à Saint Louis en 1996 : « La biographie confronte aujourd’hui l’historien avec les problèmes essentiels – mais classiques – de son métier d’une façon particulièrement aiguë et complexe 5. » Il faut en effet chasser avec d’autant plus d’insistance l’impression de comprendre, qui recouvre les manques d’information et les doutes du voile de la continuité et du déroulement logique : tentation d’autant plus grande que l’historien lui-même vit cette existence qu’il tente de décrire pour un autre.
3. Pierre BOURDIEU, « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 62-63, juin 1986, pp. 69-72. 4. Guillaume PIKETTY, « La biographie comme genre historique ? Étude de cas », in Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 63, juillet-septembre 1999, pp. 119-126. 5. Jacques LE GOFF, Saint Louis, Paris, Gallimard, 1996, p. 15.

Joseph Begarra. Un socialiste oranais dans la guerre d’Algérie

20

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 21

Le retour en grâce de la biographie symbolise une tendance essentielle de notre époque qui, dans le domaine des sciences sociales, a vu l’individu opérer son retour, à mesure que les grands systèmes d’explication – marxiste et structuraliste – perdaient de leur influence. Ainsi, François Dosse distingue trois âges du genre dans Le Pari biographique 6 : après avoir connu les étapes « héroïque » et « modale » qui, respectivement, exagéraient et minimisaient la place de l’individu dans l’histoire, on est parvenu à « l’âge herméneutique », qui s’interroge sur la notion même de sujet. Le cadre unitaire de la biographie se trouve déconstruit, traversé par les ruptures qu’induit le cours d’une vie qui ne se déroule pas sur une ligne droite, mais au contraire selon des chemins parfois sinueux, mais aussi et surtout à des niveaux différents. La variation des échelles, les allers-retours entre parcours individuel et collectif font partie des exercices auxquels la biographie doit se plier, dans une vigilance constante qui vise à ne pas surévaluer l’influence du contexte, sans pour autant ignorer les déterminismes qui pèsent sur une existence. Le genre biographique est donc celui qui fait dialoguer les différents systèmes d’explication : entre le déterminisme structural et l’individualisme méthodologique, il ne choisit pas, mais tente au contraire de faire cohabiter les divers niveaux de compréhension d’une action dans un environnement social. Philippe Levillain écrit fort justement que la biographie « est le meilleur moyen […] de montrer les liens entre passé et présent, mémoire et projet, individu et société et d’expérimenter le temps comme épreuve de la vie […], le lieu par excellence de la peinture de la condition humaine dans sa diversité si elle n’isole pas l’homme de ses dissemblables ou ne l’exalte pas à leurs dépens 7 ». La recherche documentaire doit ainsi viser non seulement l’homme, mais les groupes dans lesquels il s’insère, les réseaux d’amitié, d’intérêt, d’institutions qu’il parcourt. C’est enfin Giovanni Levi qui dit le mieux ce que la biographie peut tenter d’être aujourd’hui : « le lieu idéal pour vérifier le caractère interstitiel – et néanmoins important – de la liberté dont disposent les agents, comme pour observer la façon dont fonctionnent concrètement des systèmes normatifs qui ne sont jamais exempts de contradictions 8 ».

6. François DOSSE, Le Pari biographique : écrire une vie, Paris, La Découverte, 2005. 7. « Les protagonistes : de la biographie », in René RÉMOND (dir.), op. cit., p. 158. 8. Giovanni LEVI, « Les usages de la biographie », in Annales E.S.C., n° 6, novembre-décembre 1989, pp. 1333-1334.

Introduction

21

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 22

Un socialiste dans la guerre d’Algérie : les questions d’une biographie politique
Ce travail ne prétend pas embrasser l’ensemble du parcours et de l’existence de Joseph Begarra : le champ chronologique mais aussi thématique est restreint aux années et à la question de la guerre. Il s’agit bien plutôt d’une biographie politique, étant donné que la personne de Joseph Begarra est ici envisagée moins pour elle-même et dans toutes ses dimensions qu’insérée dans un milieu, des institutions et des réseaux, et pour l’éventuel caractère de représentativité qu’elle revêt. L’angle de vue choisi permet d’aborder de façon précise, car limitée, la question de la politique algérienne de Guy Mollet, marquée par le glissement vers un règlement presque exclusivement répressif du problème nationaliste algérien et par la révélation de l’usage massif des violences illégales, dont la torture, sur la population musulmane. Les débats à son sujet sont vifs aujourd’hui encore. « Les forces de gauche n’auraient-elles pas eu le sens de l’histoire ? » demande Sylvie Thénault dans une interrogation générale sur la décolonisation9, interrogation que l’on peut adresser au Parti socialiste SFIO s’agissant de la guerre d’Algérie en particulier. Toute guerre semble a priori constituer un terrain intéressant pour l’exercice biographique, tant le cours des événements est influencé par le jeu des décisions et des niveaux de pouvoir : militaire, politique mais aussi symbolique, dans la mesure où le sens que l’on donne aux événements est un des enjeux principaux de l’activité militaire. La biographie politique d’un membre du cercle restreint du pouvoir a l’intérêt de poser les questions de la prise de décision, de la marge de liberté des dirigeants et du degré de connaissance de la réalité des opérations militaires sur le terrain. Raphaëlle Branche 10 a montré qu’il fallait exclure la possibilité que les dirigeants politiques français n’aient pas été informés de la façon dont, sur le terrain, les militaires menaient la guerre. De fait, Guy Mollet a reçu durant son gouvernement de nombreux témoignages de torture, dont ses archives portent la trace. Dès lors, on peut se demander si Joseph Begarra, dont les allers-retours entre la métropole et l’Algérie étaient incessants, n’a pas été d’autant plus en mesure de connaître ces réalités qu’il les approchait de façon régulière par ses séjours à Oran. La question qui se pose ici est celle de l’acceptation éventuelle de la
9. Sylvie THÉNAULT, « La gauche et la décolonisation », in Gilles CANDAR et Jean-Jacques BECKER (dir.), Histoire des gauches en France, vol. 2, XXe siècle, à l’épreuve de l’histoire, Paris, La Découverte, 2004, p. 436. 10. Raphaëlle BRANCHE, La Torture et l’Armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962, Paris, Gallimard, 2001.

Joseph Begarra. Un socialiste oranais dans la guerre d’Algérie

22

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 23

violence, justifiée par certains impératifs qui ont pu être considérés, sur le moment, comme plus pertinents que les principes d’humanité et de moralité. Quand la violence devient également celle de la communauté européenne 11, avec les attentats de l’Organisation de l’armée secrète (OAS) en particulier, il s’agit de comprendre quel regard Joseph Begarra pose sur ces actes et les idées qui les sous-tendent. Mais il ne suffit pas d’éclairer le passé d’un homme associé au pouvoir. Joseph Begarra doit aussi être considéré comme un membre de la population des Français d’Algérie qui, si elle est socialement et politiquement plus hétérogène qu’on ne l’a longtemps pensé et dit 12, est marquée par un même attachement à la terre algérienne. En effet, il semble bien que Joseph Begarra ait été pris dans les contradictions entre ses idées de paix, de progrès social, et l’impossibilité de s’imaginer devoir un jour quitter l’Algérie. C’est ce qui, dans les premiers temps, lui a fait promouvoir l’idée de concorde des communautés, de réformes politiques et sociales, et condamner la répression systématique mise en place après les attentats du 1er novembre 1954. Or on constate qu’alors que, dans les premiers mois de la guerre, il s’oppose vivement à toute solution militaire du problème, il en vient progressivement à considérer celle-ci comme nécessaire, à côté d’indispensables mesures auxquelles il tient, telle la mise en place du collège unique pour les élections à l’Assemblée algérienne. L’un des éléments d’un tel regard sur la guerre d’Algérie consiste donc à s’intéresser aux Français d’Algérie, groupe relativement mal connu dans son extrême diversité. Ils sont en fait, jusqu’à aujourd’hui, un objet d’histoire étudié le plus souvent selon des points de vue internes et partisans. L’un des ouvrages de référence sur ce sujet, Les Français d’Algérie, de Pierre Nora 13, date de 1961 et prend donc place au cœur d’un monde aujourd’hui révolu. La ville d’Oran, à l’époque coloniale, abrite en outre un milieu particulièrement hétérogène : jusqu’en 1961, c’est la seule grande ville d’Algérie constituée majoritairement d’Européens d’origines diverses, qui manient des langues variées, appartiennent à des cultures, notamment politiques, différentes, et connaissent de grandes disparités de niveau de vie. Ainsi, la question que pose ce travail de recherche est la suivante : il s’agit d’essayer de comprendre comment Joseph Begarra, dans la situation
11. La terminologie qui distingue « musulmans » et « Européens » correspond aux catégories appliquées à la population algérienne durant l’époque coloniale. Elle sera utilisée dans ce travail, considérant qu’elle correspondait à une conscience de soi longtemps acceptée. 12. Cf. Jeannine VERDÈS-LEROUX, Les Français d’Algérie de 1830 à aujourd’hui. Une page d’histoire déchirée, Paris, Fayard, 2001. 13. Pierre NORA, Les Français d’Algérie, Paris, Julliard, 1961.

Introduction

23

117383 001-74.qxd:Gazier2

6/11/08

14:39

Page 24

particulière qu’il occupait, c’est-à-dire à la fois comme Européen d’Oranie, militant socialiste et responsable politique, a vécu ce conflit qui a divisé les habitants de son pays dans la plus grande violence. Étudier le parcours d’un socialiste oranais dans la guerre d’Algérie, c’est certes se concentrer sur un point parmi d’autres d’une mosaïque de situations diverses. Mais c’est aussi mettre en valeur la multiplicité des expériences vécues, en même temps que le caractère diffus d’un sentiment « Algérie française » loin d’être réservé aux seuls individus qui constitueront finalement les rangs des « ultras ». Begarra est socialiste, donc sensible aux inégalités sociales et économiques qui marquent profondément son pays ; algérien, donc attaché à cette terre et à la recherche de la solution d’un « vivre ensemble » ; oranais, donc soumis à une violence tardive mais intense, prenant un caractère tragique à la fin de la guerre : c’est ce triple niveau d’une identité qu’il s’agit d’interroger, en s’autorisant des va-et-vient constants, et sans s’interdire de se référer encore à d’autres niveaux de compréhension.

État des sources
Un tel sujet étonne de prime abord, car Joseph Begarra n’est pas un personnage connu de la guerre d’Algérie ; il n’apparaît pas dans la plupart des ouvrages de synthèse, si ce n’est brièvement, pour le rôle qu’il a joué au printemps 1956 dans les négociations de la SFIO avec le Front de libération nationale (FLN) 14. Seul Marc Sadoun lui fait une place différente dans l’historiographie généraliste de la guerre, en abordant son rôle dans le Parti socialiste 15. L’accès aux archives personnelles de Joseph Begarra, conservées par son fils, est finalement ce qui a déterminé le projet d’écriture d’une biographie politique. Ce que l’on peut considérer comme un hasard, ou encore comme une chance, a donc eu un effet définitif sur les recherches et montre bien combien, en histoire, la question des sources est primordiale. Ces sources, inédites, auront une place privilégiée dans ce travail. Les archives personnelles de Joseph Begarra sont passionnantes dans leur diversité, puisqu’elles contiennent, assez classiquement, des coupures de presse, des tracts, mais aussi de nombreuses correspondances, tant personnelles qu’officielles, des rapports et des notes, enfin, qui révèlent
14. François Lafon est l’un de ceux qui abordent le plus longuement son rôle dans les discussions : François LAFON, Guy Mollet. Itinéraire d’un socialiste controversé (1905-1975), Paris, Fayard, 2006, pp. 521-526. 15. Marc SADOUN, « Les socialistes entre pouvoir, principes et mémoire », in Jean-Pierre RIOUX (dir.), La Guerre d’Algérie et les Français : colloque de l’Institut d’histoire du temps présent, p. 225-234.

Joseph Begarra. Un socialiste oranais dans la guerre d’Algérie

24