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Joseph Lagrosillière

De
372 pages
Ce troisième tome nous fait voir un leader socialiste colonial qui, à peine sorti des Assises, reprend la Présidence du Conseil général ; un stratège maître en bras d'honneur aux puissants de l'Ordre colonial. Profondément solidaire du peuple noir, il flagelle ceux qui soutinrent l'invasion par Mussolini de l'Ethiopie. En France occupée, il contribue à la reconstitution du Parti socialiste. Il propose une autre manière de voir l'Empire qu'il salue du terme d'Union française, légitime ambition mais à l'origine de sa perte...
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Joseph Lagrosillière
La remontée
(1932-1950) © L'HARMATTAN, 2007
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
http ://www.li brairieharmattan corn
diffusion. harmattanwan ad oo. fr
harmattanl@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-04549-1
EAN : 9782296045491 Camille Darsières
Joseph Lagrosillière
La remontée
(1932-1950)
Tome 3
L'HARMATTAN Sommaire
Préface 7
Les strates solidaires de notre histoire 11
La sale affaire des assises de la Seine 31
Néo-socialiste, mais socialiste colonial maintenu 61
Désordre économique, turbulences sociales, incertitude
politique 1934-1935 93
Du nouveau drame à la nouvelle entente 123
Le Front Populaire 151
L'engagement algérien 177
Le désastre et l'occupation 211
Retour au pays, dernier enthousiasme 245
Jusqu'au dernier souffle 281
Lagro te ka defann le malere 307
Chronologie générale 337
347 Bibliographie
Annexes 353
PRÉFACE
Camille Darsières est de la trempe de ces passeurs d'Histoire, connus et
moins connus, que sont Virgile, Plutarque, Cornelius Nepos, Silène... Ces
passeurs ont permis que résonne à travers les siècles l'écho des hauts faits
des hommes politiques d'hier que sont Octave, Cicéron, Caton l'Ancien ou
Hannibal. Ces derniers, devenus bien souvent des mythes plus que des
figures historiques, n'ont pu acquérir une telle stature dans notre conscience
collective que grâce à ces historiens, observateurs passionnés de leur temps.
Les siècles passant, cette mécanique qui a façonné les grands hommes
depuis César jusqu'à Césaire aujourd'hui ne s'est pas démentie.
Toutefois, l'objectif poursuivi par Camille Darsières dans cette
imposante biographie(3 tomes) n'est pas uniquement d'ériger un monument
à la mémoire de Joseph Lagrosillière. Avant de s'intéresser avec passion à
l'histoire, il était lui-même un brillant homme politique, tour à tour sinon
simultanément conseiller municipal, conseiller général, conseiller régional
(vice-président puis président), secrétaire général du Parti Progressiste
Martiniquais de Césaire pendant près de trente années(de 1970 à 1999) et
enfin député. La portée de cette oeuvre est , cela va sans dire, également
politique. Camille Darsières cherche à établir, en filigrane, tout au long de
son livre, un parallèle constant et implicite entre Lagrosillière et son maître à
penser, Aimé Césaire, afin de mieux souligner, en fin de compte, l'idéal
partagé et défendu par ces deux adversaires d'une élection(élections
municipales de 1945) : ce désir ardent, pour ne pas dire effréné, d'autonomie
pour le peuple martiniquais.
Le brio de Darsières apparaît alors : analysant leurs lignes politiques
respectives, convergentes, il en tire un enseignement destiné aux jeunes
générations de Martiniquais. Des hommes comme Lagrosillière, Césaire et
Darsières lui-même, humanistes convaincus, se sont battus, toujours la tête
haute, pour l'autonomie de la Martinique. Dans leur esprit, cette autonomie
ne doit pas être une relique à idolâtrer, bientôt poussiéreuse et oubliée, mais
bien un aiguillon pour la conscience de chaque Martiniquais, l'impulsion
donnée à tout un peuple afin qu'il prenne finalement son destin en main.
Ce parallèle entre Césaire et Lagrosillière, sensible sans être
explicitement formulé dans cette oeuvre, devait être le sujet de son prochain
livre dont il m'avait longuement explicité les contours, voire le plan qu'il
avait en tête. Il voulait démontrer que le peuple martiniquais s'est constitué
significativement au cours d'un siècle, entre la fin du XIXème et la fin du XXème, période correspondant à la vie de ces deux Martiniquais,
Lagrosillière et Césaire.
Mais sa mort brutale, le 14 décembre 2006, en a décidé autrement. Il ne
réalisera jamais cette oeuvre dont le projet lui tenait tant à coeur, me confiait-
il souvent. Si Darsières était cet homme lettré, aux discours enflammés,
inépuisable militant à la verve parfois acide, il n'en était pas moins un
homme d'action. Il est ainsi tout à fait naturel qu'il invite, et même plus,
qu'il enjoigne ses compatriotes à agir à leur tour. Cette dimension de
Darsières, qui avait assurément l'étoffe d'un homme d'Etat de premier plan,
demeure trop méconnue, sa carrière se déroulant dans l'ombre de Césaire où
il fut bien difficile de trouver la lumière. Bras droit ad vitam aeternam, on
lui prête le plus souvent les qualités d'un homme fidèle, discret, dévoué et
désintéressé, avec raison. Mais ceux qui eurent la chance de connaître
véritablement Camille Darsières -l'avocat, l'humaniste, l'homme de culture-
n'ignoraient pas le lion qu'il était, défenseur infatigable de la vérité, ennemi
juré du compromis, des machinations, de la corruption, tout comme
Lagrosillière. Ils combattaient tous deux avec cette même force, cette même
verve. En effet, Darsières aurait très bien pu répondre, comme
Lagrosillière(tome 1), à une attaque de la bourgeoisie dans les termes
suivants :
«Aussi bien, n'ayant pas l'amour des autobiographies, je ne vous dirai
pas ce que je suis. Je vous dirai plus aisément ce que je ne suis pas.
Je ne suis pas usinier ; je n'encaisse donc pas les dividendes des
actionnaires, pour me faire des revenus scandaleux à leur détriment.
N'étant ni usinier, ni gros propriétaire, je ne puis en profiter pour
exercer le droit de cuissage sur les femmes et les filles de mes subordonnés.
N'étant marié à aucune dame de Pompadour, je n'ai pas eu à la lancer
entre les jambes des hauts dignitaires de l'Etat bourgeois pour avoir le
plaisir banal et niais de m'asseoir en familier à la table des Gouverneurs et
des Secrétaires Généraux.
Je n'ai jamais été commerçant, et partant, je n'ai jamais eu à incendier
mes magasins pour toucher les polices d'assurances.
De plus, je n'ai jamais eu à récolter que le fruit de mon labeur honnête
et probe, par conséquent, la Banque de la Martinique n'a pas eu encore à
me poursuivre pour détournement de gage...
Je vous défie de dire que vous êtes tous dans le même cas ; vos vices
sont tels que vous poussez le sadisme jusqu'à vous vautrer dans le sang de
vos adversaires politiques...
Quel est celui d'entre vous qui, pour garantir l'honneur collectif.,
voudra m'accorder la réparation à laquelle j'ai droit. Si vous continuez à
ergoter, à ânonner des inepties, en vous cachant derrière des fripons purs et
simples, le pays qui juge, et qui n'est pas assez empoisonné par votre presse
8 immonde pour ne point vous condamner, vous flétrira tous de l'épithète de
lâches et de goujats, d'assassins de l'honneur et d'assassins tout court...».
Camille Darsières était ce rempart infranchissable pour tous les
opposants au leader Césaire, son plus sûr défenseur, le garant de ses idéaux,
un homme doté d'un courage moral et physique indéniable. Un homme à
l'image de son modèle, Joseph Lagrosillière, lui aussi avocat de formation,
qui, comme Darsières, accède à la députation, et qui défendra jusqu'à sa
mort ses idées socialistes, bien souvent à la pointe d'une épée qu'il n'hésitait
pas à dégainer au nom des masses, dont il était le porte-parole.
Ainsi, le 30 septembre 1908, en réponse à un article insultant du
directeur de l'Union Sociale, il somme celui-ci de le rencontrer en duel dans
un article sans équivoque : « Vous serez définitivement, tous, disqualifiés aux
yeux des gens qui se respectent dans ce pays, si, à moi que vous honorez du
titre de Chef du Parti Socialiste Révolutionnaire, vous n'offrez un de vos
chefs pour réparer l'outrage que vous m'avez adressé gratuitement, par vos
valets. Je n'ai pas l'habitude de me commettre avec les laquais ; quand
ceux-ci m'insultent, je m'en prends à leurs maîtres. Etc. » Un autre chevalier
des temps modernes, en somme, sans toutefois être un vulgaire bretteur.
Ces ressemblances de fait entre les deux hommes se doublent d'une
troublante ressemblance du cours de leur vie respective. La forme adoptée
par Darsières pour synthétiser la vie de Lagrosillière, tome 1: « Les années
pures » / tome 2: « Les années dures » / tome 3: « La remontée », épouse
étonnamment les fluctuations de sa propre vie, faite de succès et de
désillusions, ce qui explique peut-être la fascination exercée par "Lagros"
sur ce jeune Martiniquais, qui n'a alors qu'une dizaine d'années. En effet, les
deux hommes se rencontrent, brièvement, entre 1945 et 1948, alors que la
vie du premier touche à son terme. Lagrosillière est un ami intime du père de
Darsières. Immédiatement le très jeune Darsières comprend, en allant
écouter les derniers comptes rendus du vieux député à la Maison des Sports,
sur la place publique de Fort-de-France, qu'il a affaire à une personnalité
d'envergure, un office qu'il remplira lui aussi, un demi-siècle plus tard, peu
avant son décès.
En définitive, ce qui rapproche le plus ces deux hommes ce sont un sens
aigu du devoir et un profond sentiment de responsabilité envers son prochain
et soi-même. Ils demeureront ainsi tous deux, jusqu'à leur dernier souffle,
des acteurs qui jamais ne chercheront à se dérober, qui toujours bâtiront à la
force des bras et des mots. Cette vie politique vouée à l'action et à la fidélité
se reflète dans cette oeuvre magnifique consacrée à Lagros, particulièrement
dans le dernier tome, que Darsières aura écrit, de la première jusqu'à la toute
dernière page, seul. C'est pourquoi ce travail de compilation des textes dont
je me suis chargé et qui n'aurait jamais été possible sans l'aide précieuse de
son épouse Jeannie Darsières aura été des plus aisés. Le député était resté ce
9 « Stakhanov martiniquais » d'un travail précis, rigoureux, ordonné, soucieux
de la conformité du texte produit avec sa pensée: une pensée unique, nourrie
de ce fécond siècle d'Histoire , dont il fut à la fois auteur et acteur, et qu'il
m'a semblé nécessaire de transmettre au peuple martiniquais.
Une leçon d'Histoire, de Patriotisme mais d'Humanisme avant tout.
Fred CELIMENE
10 LES STRATES SOLIDAIRES
DE NOTRE HISTOIRE
...Nous nous tenons, générations successives, non pas
comme les anneaux d'une chaîne, non pas comme les coureurs
dont parle Lucrèce, qui se passent le flambeau. Nous nous
tenons bien autrement. Nous avons tous été dans les reins des
premiers pères, dans le sein des femmes d'alors... Un même
esprit fluide court de génération en génération. Des
mouvements instinctifs, pour le passé, pour l'avenir, nous
révèlent la profonde identité du genre humain. » Ce que note
ici Michelet, dans son Journal d'avril 1842, c'est cette
obsession de notre propre généalogie, c'est cette prise en
charge nécessaire d'un destin qui n'est pas le nôtre, qui fut
celui d'autres hommes et d'autres femmes, la plupart inconnus
de nous, mais dont la parole nous est nécessaire pour donner un
sens à notre propre destin...
in : la « Présentation » par Claude Mettra, de L 'Histoire
de la Révolution Française de Michelet. Tome 1. p. 12. éd.
Robert Laffont 1988.
Ecrire l'Histoire d'un peuple, ce n'est pas dire seulement
ce qu'il a fait, mais encore ce que quelques-uns ont souhaité
qu'il devînt.
Camille Julian, selon André Santini, in La Gaule
racontée aux Gaulois
Chaque génération peut avoir la tentation de penser que le monde
commence avec elle, prétention qui réduirait l'Histoire de notre Martinique à
une affaire tout à fait superficielle, à la limite de l'insignifiance. En
persistant dans cette erreur, nous n'aurions d'Histoire que celle du moment,
qui voudrait signifier qu'elle est sans cesse recommencée et remise en
question. La résultante d'une telle façon de penser créerait des leaders du
temps présent sans lien avec les leaders du temps passé, en sorte qu'il n'y
aurait aucune continuité dans le déroulement de la vie du peuple
martiniquais. Fort heureusement, nous sommes bien plus que cette misérable
succession de faits, de gestes, d'évènements étanches qu'il serait illusoire de
chercher à relier entre eux. Ce n'est pas chauvinisme que d'affirmer que
nous sommes beaucoup plus que cela, pourvu que nous ne nous mutilions
pas et que nous regardions le monde sans complexe, tel qu'il est, tels que
nous sommes. Dès lors que l'on observe que, du fond des âges, l'Histoire tisse la trame
qui fait un peuple, tout escamotage d'une période, toute évacuation d'un des
artisans, d'une des gestes, tout dénigrement d'un leader, toute déformation
ou dénaturation de l'ouvrage d'un porteur d'idées et de novation constitue
une rupture, prépare et assoit une incompréhension. Bien sûr, on peut
concevoir une lecture parcellaire de l'Histoire, mais pourvu que l'on soit à
même de situer la parcelle dans l'ensemble afin de mieux appréhender le
tout et d'éviter tout contresens. Et le tout peut déborder de l'exiguïté de notre
île.
Un monde d'opprimés solidaires
Déjà notre appartenance au monde noir, avec la souffrance que l'on sait,
et dans le lot historique des colonisés, avec son cortège d'humiliations,
d'aliénations, marque notre empreinte dans le monde, dit le champ de ce que
nous avons intérêt et devoir de connaître, et élargit aussi le champ de nos
passions et de nos combats politiques : l'exclusion de Haïti, au ban de
l'Europe esclavagiste pour avoir eu l'audace de se libérer avant l'heure
occidentale, a retenu notre émotion ; les écoliers de ma génération
entendaient encore des hommes et des femmes de la Martinique chantonner
une chanson qui ne s'entend plus mais qui avait retenu l'attention des aînés,
Haïti chérie. Qu'elle ait été composée par l'un de nos compositeurs ou
qu'elle nous vienne de la Grande Ile même, peu importe. Haïti était présente
à l'esprit des Antillais. Somme toute, c'est bel et bien par lui que tout a
commencé, y compris notre Histoire moderne même. Bien plus tard, le sort
que l'aventureux va-t-en guerre que fut Mussolini réserva à l'Empire noir
d 'Ethiopie n'a pas laissé les nôtres dans l'indifférence, ce qu'il nous
adviendra de vérifier. De même, nous avons suivi avec intérêt
l'émancipation progressive des îles de la Caraïbe, après la Seconde Guerre
mondiale, ces îles dont Victor Schoelcher a écrit que,
En regardant sur la carte où on les voit presque se toucher, on est pris de
la pensée qu'elles pourraient bien un jour constituer ensemble un corps social
à part dans le monde moderne.'
Nous ont aussi marqués les luttes de Libération nationale et les révoltes
réprimées des peuples mis en veilleuse par l'Occident, ainsi les Vietnamiens,
ainsi les Malgaches, ainsi les peuples d'Afrique du Nord, d'Afrique noire.
«barbudos » a été, pour nous, antillais L'entrée à La Havane des
Des colonies françaises. Abolition immédiate de l'esclavage, p. 213. Victor Schoelcher,
Reproduction de l'édition de 1842, par les sociétés d'Histoire de la Guadeloupe et de la
Martinique. 1976.
12 francophones, un moment de joie, cependant que nous a mortifiés
l'apartheid, comme nous ont plongés dans l'amertume la guerre de libération
de l'Algérie et son cortège de souffrances, l'assassinat de Patrice Lumumba,
de Maurice Bishop, de Djibaou, du Che...Et, pour sûr, la Patrie volée à
Arafat et aux Palestiniens mobilise notre réflexion, retient notre attention,
appelle notre solidarité.
La réalité est que notre peuple, mis au monde et ayant grandi dans la
douleur, colle par nature aux opprimés. Nous sommes des leurs. Et nous
condamnons avec eux leurs maîtres temporaires, quels qu'ils soient ou aient
été. S'il est un peuple non isolable dans le monde, quoi que l'on dise ou
fasse en son nom, c'est bien le nôtre, le peuple martiniquais :
Ce qui est à moi, ces quelques milliers de mortiférés qui tournent en
rond dans la calebasse d'une île et ce qui est à moi aussi l'archipel arqué
comme le désir inquiet de se nier, on dirait une anxiété maternelle pour
protéger la ténuité plus délicate qui sépare l'une de l'autre Amérique ; et ses
flancs qui secrètent pour l'Europe la bonne liqueur d'un Gulf Stream, et l'un
des deux versants d'incandescence entre quoi l'Equateur funambule vers
l'Afrique. Et mon île non-clôture, sa claire audace debout à l'arrière de cette
Polynésie devant elle, la Guadeloupe fendue en deux de sa raie dorsale et de
même misère que nous, Haïti où la négritude se mit debout pour la première
fois et dit qu'elle croyait à son humanité et la comique petite queue de la
Floride où d'un nègre s'achève la strangulation, et l'Afrique gigantesquement
chenillant jusqu'au pied hispanique de l'Europe, sa nudité où la Mort fauche à
larges andains.
Et je me dis Bordeaux et Nantes et Liverpool
Et New York et San Francisco
Pas un bout de ce monde qui ne porte
mon empreinte digitale.... 1
Le cadre général posé, cernons notre île et penchons-nous sur son
peuple.
Comme pour toute terre et pour tout peuple, ce qui fait durablement le
sol de cette terre, et définitivement l'Histoire de ce peuple, peut se comparer
à des strates évidemment superposées, évidemment solidaires.
La strate de la préhistoire
Quant à notre propre Histoire martiniquaise, aller dire qu'elle aurait
commencé en 1635 serait aussi absurde qu'il est irritant d'entendre répéter
que Christophe Colomb a offert, en 1492, à la terre habitée un nouveau
monde. Aussi incontestable que ce monde préexistait à l'arrivée des
Cahier d'un Retour au pays natal. 1 Aimé Césaire.
13 caravelles, notre terre n'était pas vierge d'occupation quand survint
Desnambuc. Des hommes et des femmes s'y trouvaient, avec leur manière
de concevoir la vie, la mort, les rapports entre individus, entre peuples, les
relations avec la Nature et le Cosmos. Ils étaient riches d'une Civilisation qui
puisait ses racines dans les îles et jusqu'au continent américain qu'ils
fréquentaient, d'où certains venaient, où certains retournaient. Des échanges
s'opéraient, autorisant à penser qu'il s'était forgé une Civilisation
amérindienne, celle-là qui enthousiasma un Jacques Soustelle :
... Tels qu'ils furent, avec leurs grandeurs et leurs faiblesses, leur idéal
d'ordre et leurs cruautés ; fascinés par le mystère du sang et de la mort,
sensibles à la beauté des fleurs, des oiseaux et des pierres ; religieux jusqu'au
suicide, admirablement pratiques dans l'organisation de leurs Etats attachés
à la terre et à leur mars, le regard, en même temps toujours levé vers les astres,
ces hommes de l'ancien Mexique ont été des civilisés.
Leur culture, si soudainement anéantie, est une de celles que l'humanité
peut s'enorgueillir d'avoir créées. Elle doit prendre place, dans l'esprit et dans
le coeur de ceux pour qui notre patrimoine commun se compose de toutes les
valeurs conçues par notre espèce en tous temps et en tous lieux, parmi nos
trésors, si précieux parce que si rares. De loin en loin, dans l'infini de la durée
et au milieu de l'énorme indifférence du monde, des hommes réunis en société
donnent naissance à quelque chose qui les dépasse, à une civilisation. Ce sont
des créateurs de cultures. Et les indiens de l'Anahuac, au pied de leurs volcans,
sur les bords de leurs lagunes, peuvent être comptés parmi ces hommes-là ... 1
créateurs de cultures » se fond dans le sol des Ce qu'ont inventé ces «
Antilles, a contribué à façonner les hommes des Antilles, autant que cela a
apporté à la culture universelle. Escamoter les Amérindiens insupporte avec
Quand vous dites l'Amérique, lui raison le Guadeloupéen Guy Tirolien. «
demande-t-on, c'est l'Amérique des Américains, des Caraïbes, des
Arawaks ? », la réponse fuse :
Les Caraïbes oui, il faut remonter à la racine. Ils ont marqué mon pays ;
nous ne sommes pas venus dans un pays où il n'y avait rien, nous sommes
venus dans un pays qui était déjà peuplé ; il y avait des civilisations
amérindiennes. J'ai consacré d'ailleurs un ou deux poèmes à cette époque-là.
« Karukera » ..(...).. est un poème que j'ai fait en me disant je dois faire
quelque chose qui rappelle nos sources, nos racines indiennes. Parce que
l'Indien d'Amérique a été là avant nous autres, avant les Européens, avant les
Américains
actuels. 2
La vie quotidienne des Aztèques à la veille de la conquête espagnole, p. 365 J. Soustelle
Hachette. 1955.
Guy Tirolien. De Marie-Galante à une poétique afro-antillaise, p.139. éd. Caribéennes. 2 in :
1990.
14 Entretenir le souvenir de ces Amérindiens brise l'idée saugrenue que
notre île et notre peuple ont été créés ex nihilo, et c'est déjà dénoncer la
colonisation, grosse de génocide en ce qu'elle voudrait nous faire accroire
que tout a commencé avec elle :
je me rappelle-
six fois le pipiri a fait siffler sa flèche
le malheur vole au rendez-vous
ils débarquent !
Ils débarquent !
Leurs gris-gris crachent des lucioles
la mort est flamme autour de moi
la mort est nuit
l'île chavire
- et nul oiseau ne chantera plus
Karukéra.
Survivant dans notre sol d'où l'archéologue a tiré des tessons dont, avec
l'historien, il arrachera les secrets, témoignages de leur mode de vie, ces
premiers habitants n'ont pas disparu sans laisser de traces. Roger Parsemain
a relevé dans les actes de baptême des registres paroissiaux du François, et
jusqu'au XIXe siècle, la mention que les nouveau-nés sont « de race
caraïbe » ou «fils des naturels du pays ». Les premiers occupants ont, tant
soit peu, créé notre type physique, moment de rappeler l'interrogation de
Tzvetan Todorov, dans son essai sur la conquête de l'Amérique :
L'Histoire d'un pays quelconque peut-elle être autre chose que la somme
2 de toutes les influences successives qu'il a subies ?
La strate de la colonisation et du peuplement infernal
Une fresque historique de la Martinique post-colombienne nous
raconterait la très longue période de la Traite des Africains, de leur
déportation et de leur esclavage, du crime d'Etat contre l'Humanité, de la
chosification, de la mutilation physique de l'homme, le temps aussi de la
mutilation intellectuelle de l'esclave et de l'affranchi, entretenus dans la
conviction que rien de bon ne pouvait venir d'Afrique, que le bon, c'était
l'Europe qui en était créatrice et dispensatrice. Ce fut évidemment le temps
Parsemain. Article « Le François », p.7. in : Histoire des Communes. Antilles-Guyane, éd.
Pressplay. 1986.
La conquête de l'Amérique. La question de l'autre. p. 226 éd. du 2 Tzvetan Todorov.
Seui1.1982.
15 par excellence des colons, puissants économiquement, puissants politique-
ment, jusqu'à l'arrogance à l'endroit du Pouvoir, à preuve l'épisode du
Gaoulé, en 1717, au cours duquel les colons martiniquais signifièrent à la
métropole qu'il n'y avait de directive outre-mer qu'au filtre de leur volonté,
arrogants jusqu'à aller comploter avec l'Anglais, à White-Hall, en 1793,
convenant de lui faciliter d'occuper l'île, afin qu'il mette un terme aux idées
émancipatrices de la Révolution. Ce fut le temps pour les hommes de
couleur libres de faire le dur constat, payé dans leur chair et de leur liberté,
que leur aspiration à se voir reconnaître l'égalité avec les maîtres de race
blanche n'était que naïve et folle revendication, temps donc, du combat des
Bissette, Volny et Fabien, mulâtres affranchis, marqués au fer rouge et
déportés pour avoir osé réclamer la plénitude des droits civils et civiques. Et,
cependant, c'est le Temps de la constante Résistance des esclaves, des
insurrections spontanées et des révoltes préméditées : ainsi au Carbet en
1822, ainsi à Saint-Pierre en 1831, ainsi à Grand'Anse en 1833, culminant le
22 mai 1848 avec la rébellion de l'esclave Romain arrachant, plus d'une
semaine avant l'arrivée dans la colonie du décret « libérateur » du
gouvernement de la République, la proclamation locale de l'Abolition par le
Gouverneur. C'était le temps de « la Nuit », au cours de laquelle
l'humiliation accumulée, les sévices répétés firent naître chez l'affranchi
toujours méprisé la soif et la volonté, dès que libre, de prouver sa propre
valeur face à celle, prétendue inaccessible, du colon, et chez le Noir attaché à
la terre, produisant et faisant la richesse des autres, l'espérance d'être,
quelque jour, en mesure de sortir des griffes du maître, sans omettre que,
pour les besoins de l'échange entre hommes et femmes venus de coins divers
d'Afrique ou de France, pour les besoins des ordres à donner, à exécuter sur
les plantations, c'est le temps où s'est forgée une langue, qui n'est pas le
français, qui n'est pas un dialecte africain, mais un mixage de mots et de
syntaxes, la langue créole, précieux élément du patrimoine du peuple qui se
forme. Dans notre Histoire, c'est une période en quelque sorte fondatrice
dont il n'est pas facile de mesurer les traces qu'elle a laissées dans le moule
de la communauté et dans le cerveau de l'individu.
A qui fera-t-on croire que tous les hommes, je dis tous, sans privilège,
sans particulière exonération ont connu la déportation, la traite, 1 'esclavage, le
collectif ravalement à la bête, le total outrage, la vaste insulte, que tous, ils ont
reçu, plaqué sur le corps, au visage, l'omni-niant crachat ! Nous seuls,
Madame, vous m'entendez, nous seuls les nègres ! Alors au fond de la fosse !
C'est bien ainsi que je l'entends. Au plus bas de la fosse. C'est là que nous
1 crions de là que nous aspirons à l'air, à la lumière, au soleil ...
Aimé Césaire. La Tragédie du Roi Christophe.
16 Or, l'Abolition n'a pas été la fin du cauchemar. La République de
Février 1848, dès juin, fut accaparée en France par des conservateurs qui
oeuvraient à revenir en arrière. Aux colonies, les maîtres d'hier, maîtres de
l'économie, demeuraient aussi arrogants, aussi insultants, aussi déterminés.
L'intermède du Second Empire fut, à partir de 1853, et à la requête des
anciens propriétaires d'esclaves, désireux de créer un « ouvrier agricole
référence », le temps de l'introduction dans l'île de travailleurs importés des
comptoirs de l'Inde. De 1853 à 1882, il en vint près de vingt-cinq mille,
nouveau déracinement d'hommes et de femmes enlevés à leur terre, à leur
famille, à leurs pratiques culturelles. Ce fut une autre source d'exploitation
éhontée de l'Homme dont les conditions de vie constituaient un nouvel
esclavage hypocritement justifié par le contrat que l'on présentait à l'Indien
censé le lire, lui l'illettré, censé le signer, lui l'analphabète, contrat-référence
qui prétendait gérer les relations de travail de tous les travailleurs, indiens et
noirs, contrat monstrueux, attendu que le monde policé appelle « contrat » le
libre échange de volonté entre personnes conscientes de l'acte qu'elles
accomplissent. Ce fut le temps où le peuple martiniquais continua de s'ériger
en peuple pluriel, à nul autre comparable : l'immigration indienne apportait
en effet, une autre culture encore s'ajoutant aux apports premiers qui, déjà,
avaient commencé à forger l'homme nouveau que devenait le Martiniquais.
Ce fut, hélas, le temps, dans le monde du travail, de la division préméditée,
de la digression, l'Indien opposé au Noir, celui-ci voyant dans celui-là un
collaborateur objectif du maître d'hier. Le temps de l'impensable unité
d'action du travailleur, et, conséquemment, de l'ajournement de la prise de
conscience, par ces masses entretenues dans l'éclatement, de l'existence
d'une classe ouvrière.
La strate des Temps modernes
Et voici, en effet, ce que l'on pourrait appeler la strate des « Temps
modernes » avec la survenance du suffrage universel sous la Ille
République. La période s'ouvre avec l'Insurrection du Sud, révolte de masse
« dans laquelle », selon Le Figaro, « le pétrole, l'assassinat et le pillage
jouèrent le même rôle qu'a Paris six mois plus tard, ce qui prouve »,
s'empresse d'ajouter le journaliste, « que les misérables de la Commune
Il était trop tôt pour que, ni procèdent en droite ligne des sauvages ».
préparées, ni concertées, ni encadrées, ces masses, comme il fut dit des
communards, montent à l'assaut du ciel. Et quand, à Paris, émerge la
bourgeoisie d'affaires, chez nous, c'est l'avènement en politique de la
bourgeoisie de couleur. Elle y accède sans triomphalisme, mais sans
du mardi 14 novembre 1871, cité par Jules Monnerot, in La Revue de la Le Figaro,
Martinique, n° 17, d'avril 1932, p. 30.
17 complexe, avec fierté. Ernest Deproge, petit-fils de Fabien, situe l'état
d'esprit de cette classe politique nouvelle :
...Soumis à un odieux préjugé, nous ne nous sommes pas inclinés devant
l'injustice, et loin de sembler en demander pardon par notre humilité, nous
avons pris dans notre abaissement social une fierté que rien ne saurait
abattre ... ( ) ... Le silence et la réserve, voilà notre dignité. Nous repoussons
tous ceux qui ne nous croient pas leurs égaux, et nous ne souffrons pas plus la
morgue insolente que les blessantes familiarités. A ceux qui nous approchent,
nous demandons moins de poignées de main et plus de considération ... 1
C'est le temps du défi lancé par la bourgeoisie républicaine au camp de
la ploutocratie des usiniers, « immigrés de l'intérieur » persistant à grogner
contre l'émancipation, à refuser la société démocratique qu'offrait la
République. C'est le temps, pour la bourgeoisie, de hâter la formation de
l'Homme afin de démontrer sa capacité naturelle à se faire, par elle-même,
sa place au soleil. Deproge toujours :
On a longtemps, pour justifier notre servitude, fait admettre comme une
vérité que notre incapacité native nous condamnait à une infériorité
irrémédiable.( ...) Eh bien ! nous croyons que c'est une erreur, et nous avons
à coeur de le prouver. Nous laissons donc nos anciens seigneurs perdre leur
temps à se persuader et à persuader aux autres qu'ils nous sont naturellement
supérieurs et qu'ils nous méprisent, et nous montons, nous montons toujours.
Un irrésistible élan nous entraîne ; nous y obéissons sans même nous en
2 apercevoir. « La sève vient d'en bas ». Est-ce un crime ?
C'est le temps de la création de l'Ecole communale laïque, du Lycée de
garçons, du Pensionnat de Jeunes Filles, de l'Ecole Préparatoire de Droit, de
l'Ecole des Arts et métiers, de la création d'une presse républicaine qui
véhicule et défend dans l'opinion l'idée forte que les hommes nouveaux se
font de la démocratie. Et sur le terrain, pour initier, propulser, faire avancer
et réussir toutes les innovations que sous-tendent ces initiatives, c'est le
temps des Hurard, des Deproge, des Duquesnay, des Knight, des Agricole,
e siècle, à Fort-de-France, de Victor Sévère, celui, à l'aube même du 20
homme de couleur, républicain, laïque et radical. C'est le temps,
parallèlement, de la clarification des problèmes du monde des salariés
lorsque, en 1884, le conseil général met un terme à l'immigration indienne.
Alors, plus de distinction entre les exploités des champs de canne, des usines
et des distilleries. C'est le temps entamé de la prise de conscience du
Lettre d'Ernest Deproge à M. le Contre-Amiral Aube, en réponse à son libelle : Extrait de la
Publication de la Revue de la Martinique, La Martinique, son présent et son avenir p. 58. in
nouvelle édition. Imprimerie du gouvernement. 1943. Comporte une préface de Jules
Monnerot, publiée par sa veuve. Coll. de l'auteur.
2 In La Lettre d'Ernest Deproge... citée. p. 51.
18 nombre, puis de la force du nombre quand ceux et celles qui font nombre se
rassemblent et revendiquent d'une même voix, le temps du mûrissement de
la concertation ouvrière, l'avènement d'une étape nouvelle de notre Histoire.
La strate des masses émergentes
Dans les champs de canne, Indiens et Noirs se regroupent, redressent
l'échine, affrontent, font face. Même si la prise de conscience de classe est
encore sourde, c'est le temps de la revendication ouvrière. C'est, ouvrant le
)0(e siècle, la grosse grève du François. Voici la maturation des idées
socialistes qu'annonce un petit groupe instigateur du journal Le Prolétaire :
il se définit comme l'« organe du Parti ouvrier », dont le ler numéro avertit
qu'il « répudie la guerre des races pour se consacrer uniquement à la lutte
des classes ». C'est le temps de Linas et d'un groupuscule qui fait savoir, au
2e numéro, que « la lutte des classes qu'ils préparent n'admettra
naturellement ni concession ni compromission ». Ils sont en attente d'un
leader qui développe, essaime et assume la grandeur et les contraintes du
socialisme.
Décidément, notre Histoire se fait, non pas à la manière d'un puzzle
constitué d'éléments épars qu'il faut s'efforcer de reconstituer pour avoir
l'image de l'ensemble, mais cohérente tout à fait, une période préparant et en
introduisant la suivante : voici donc, tout logiquement, le temps du
mûrissement des idées socialistes, au moment de l'éclosion : le temps de
Joseph Lagrosillière, éveilleur ou réveilleur de conscience, qui évolue dans
une dialectique à laquelle nous sommes préparés, ou devrions l'être :
Citoyen, le Socialisme a pour objectif la socialisation des moyens de
production et d'échanges, terres, usines, bateaux à vapeur, chemins de fer ...
en d'autres termes, leur incorporation au domaine collectif de la nation, disons
pour être plus clairs, de l'Etat. Il a pour méthode la lutte de classes, plus
exactement l'organisation de la lutte de classes, car ce n'est pas nous qui
créons la lutte de classes que nos adversaires, dans leur jésuitisme
conservateur, appellent la haine des classes. Elle est déterminée par le milieu
capitaliste lui-même... 1
On imagine bien qu'il est très tôt perçu et dénoncé comme le trublion
dont tous, en tout cas tout l'establishment politique en place, se passeraient
bien ; c'est qu'il vient brouiller les cartes, casser la routine installée,
s'opposer tant à l'Usine, l'adversaire commun, qu'à la Bourgeoisie dont les
horizons la referment sur elle-même ; à l'une comme à l'autre, il révèle le
rôle historique des masses, impose de compter avec les masses jusque-là
1 V. Tome I, p. 110, chapitre "L'étincelle et la cendre".
19 négligées ; il est le leader des masses déclenchant contre lui, et donc contre
elles, les foudres des possédants et du pouvoir colonial aux intérêts
solidaires; c'est, incontournable dialectique, la réaction des hommes alors
aux affaires publiques, inquiets et désorientés par le discours et la démarche
du nouveau venu, et tellement inquiets et désorientés qu'ils se rapprochent
de l'adversaire d'hier, l'Usine, qui guettait cette heure pour sa revanche.
Coalisée avec le Pouvoir et les puissances économiques, une frange de
républicains, laïque et radicale, défend ses avantages par les armes mêmes
que répudient tous les principes républicains et laïques : la fraude,
l'intimidation, les menaces physiques, le meurtre, l'assassinat. Qui pourrait
vraiment contester que la vie publique martiniquaise est marquée par
l'émergence de la forte personnalité de Lagrosillière ?
La vérité, seule, est révolutionnaire
C'est bien pourquoi nous croyons, fort, que la biographie que nous
sommes au moment d'achever colle à l'histoire politique de la Martinique,
qu'elle la raconte, sur près d'un demi-siècle, voire davantage, si l'on veut
bien se rappeler que l'homme est né en 1872, et meurt en 1950.
1872-1950 : le suffrage universel vient de faire son entrée, la Ille
République succédant au Second Empire. Les institutions démocratiques
sont mises en place aux colonies, avec l'opposition ouverte ou sourde,
toujours vigilante, des maîtres d'hier qui n'acceptent pas. Ceux qui avaient la
formation requise et que l'Histoire flanque face aux forces de réaction
relèvent le gant. Quand pointent les idées socialistes, les tenants du politique
et de l'économique s'insurgent, toutes opinions confondues, et très vite,
s'installe le règne de la candidature officielle qui oppose le pays légal au
pays réel, mais aussi qui brise l'ascension de la classe ouvrière, préoccupée
de protéger son leader et de se protéger elle-même contre la répression
commandée par les forces réactionnaires et la volonté gubernatoriale de
« sortir » le leader socialiste du combat politique. Surnageant à tous les
complots de toute nature y compris l'assassinat, la traque policière, la
procédure criminelle, traqué de toutes parts y compris à la fin par son parti
incluant sa propre Fédération, celle-là même que, de toutes pièces, il a créée
et mise en mouvement, Lagro quitte la scène politique martiniquaise en
1947, mais continuera, jusque peu avant sa mort, à commenter la politique
coloniale de la France.
1872-1950, longue période qu'il n'était pas aisé à un non-initié de
reconstituer, parce que sans le support d'un travail objectif antérieur de
défrichage, hors L'Histoire de la Martinique' de M. Jules Lucrèce, d'un
intérêt incontestable, mais qui avait la seule vocation, excellente et
Opus cité. édité aux Presses Universitaires de France. 1933. Vient d'être réédité.
20 judicieuse au demeurant, d'éclairer des écoliers du primaire, en 31 leçons,
hors, récemment, Les Antilles Françaises, de leur découverte à nos jours',
de l'inlassable chercheur Jacques Adelaïde, ouvrage didactique, qui porte de
nombreuses réponses aux nombreuses interrogations que pose notre Histoire,
mais succinct puisque destiné à des élèves, à des étudiants ou aux visiteurs
de notre île, départ excellent pour un approfondissement.
L'Histoire de notre peuple durant cette période, mal connue pour
l'essentiel, est relativement proche, ce qui explique qu'elle a pu susciter des
prises de position subjectives, dénaturant les évènements et tronquant les
gestes et les propos. Cette mise à mal de l'Histoire a été déplorée en
introduction au Tome II, lorsque, au fur et à mesure de son élaboration, il
était découvert combien le leader socialiste Lagrosillière avait été la cible de
politiques qui aspireront à prendre sa place dans les masses. De bonne
guerre, peut-être, dans la faune politique, ils lui prêtent tous les maux de la
création, et plus encore : il fallait le rapetisser pour se grandir soi-même. Il
nous a fallu, à nous, ne rien tenir pour vrai que nous n'ayons vérifié être tel
et aller à la vérification méthodique des démarches de ce leader contestées
par ses dénigreurs ; il nous fallait tâcher de recréer le contexte, ce qui a
apporté parfois une autre coloration à l'événement considéré.
Même, il est arrivé que la vérification ait révélé une erreur, non de fait
ni d'appréciation, mais de date, pas grave en soi, sauf que, matérielle au
départ, l'erreur cesse d'être anodine lorsqu'elle n'est pas corrigée. Or, elle
peut ne pas être corrigée lorsque la correction impose aux dogmatiques une
novation radicale dans leur interprétation. Le courage est tout simplement
de modifier, de même que la vérité historique impose de modifier.
L'exemple type en est la découverte, à travers nos recherches, de la date
véridique de la création du mouvement qui, du temps de Lagro, passe pour
avoir introduit des idées neuves, la création du Groupe Jean Jaurès, avant-
coureur du communisme local : nous avons rapporté la preuve qu'il fut créé
en 1918, et pas en 1919, ce qui est une très importante rectification. En 1918,
contrairement à ce qui était colporté, voire enseigné, le Groupe n'a pas été
créé sous le prétexte de permettre à des « purs » de prendre leurs distances
avec Lagrosillière. Cette hypothèse eut voulu dire que, très tôt, Lagro fut
perçu comme ayant dévié, voire ayant trahi. La lucidité de précurseurs
aurait, en somme, rejeté la déviance de l'initiateur du socialisme. C'est une
légende. Le Groupe Jean Jaurès a, tout au contraire, été créé par un noyau de
socialistes-lagrosilliéristes désireux de rétablir et revigorer le mouvement du
leader, au sortir de la « Grande guerre » pendant laquelle la politique fut en
veilleuse. Et la lecture de l'Histoire change tout à fait : le Groupe fut créé,
s'insurgeant contre Lagro, mais par un non pas par un contestataire
de Lagro voulant lui donner une arme de combat. La chaleureux partisan
nuance est importante, puisque le « Groupe Jean Jaurès » n'est pas l'acte
Opus cité, éditions Desormeaux. 2000.
21 premier de rébellion, et majeur, contre le « lagrosilliérisme », ni le premier
pas de la longue marche vers le communisme.
Si nous revenons sur ce rétablissement de la vérité, c'est que, devant les
preuves avancées dans le Tome 2, l'errement est demeuré ancré chez
certains. Pour dire vrai, des communistes, ou d'anciens communistes, nourris
et entretenus dans l'erreur jusqu'alors, ont accepté de reconnaître que, durant
des années, ils s'étaient trompés ou avaient été trompés, qu'à leur tour, de
bonne foi, ils avaient trompé de jeunes cerveaux. Certains, publiquement,
n'hésitèrent pas à prendre acte qu'il fallait rectifier. Par contre, tel vecteur de
l'erreur véhiculée refusa net, et, au lieu de corriger avec l'humble rigueur de
l'historien, a cru devoir, dans une correspondance privée, hargneuse, me
prendre à partie si grossièrement que ce ne serait pas péché que de le taxer
d'insigne mauvaise foi. Pourquoi estimons-nous devoir revenir sur ce sujet ?
Mais c'est qu'il soulève un point d'histoire important, et si un tel persiste, il
est évident que d'autres peuvent s'autoriser de lui pour persister aussi et
continuer d'égrener une erreur qu'aujourd'hui rien n'autorise ni n'excuse.
Nous avons l'obligation de marteler encore le vrai jusqu'à ce que la
rectification soit définitivement acquise.
Sans cesse répétons que nous sommes une trop récente nation pour nous
payer le luxe, sans vérification ni correction objective, de salir nous-mêmes
ceux que le peuple martiniquais a choisis pour leaders. Ne pas protester
desservirait la quête voire le droit de connaissance et de vérité de notre
jeunesse. Le pénible constat qu'une tête pensante martiniquaise, pensante
mais mâtinée de stalinisme, refuse de reconnaître s'être trompée, fait, fort à
propos, remonter en mémoire la diatribe de Césaire écoeuré par le refus du
Parti Communiste Français de condamner Staline en dépit du réquisitoire
terriblement accablant de Khrouchtchev :
...nous n'avons vu qu'entêtement dans l'erreur ; persévérance dans le
mensonge ; absurde prétention de ne s'être jamais trompé ; bref chez des
pontifes plus que jamais pontifiant, une incapacité sénile à se déprendre de soi-
même pour se hausser au niveau de l'événement et toutes les ruses puériles
d'un orgueil sacerdotal aux abois... I
Ceux qui sont pris en faute pourront se consoler par le fait que des
politiques de droite ne se montrent pas plus rigoureux quant à la vérité.
L'exemple que nous en donnerons porte sur la relation erronée d'un
événement ; non redressée, cette relation mettrait une coloration humiliante
sur le front d'un acteur d'envergure. Jules Monnerot est, ici, l'éclaboussé
posthume d'une certaine légèreté.
Une dame Maurin prétendit, en juin 1937, avoir été visitée, dans son
appartement de Neuilly, par deux individus se disant inspecteurs de la Sûreté
Aimé Césaire. Lettre à Maurice Thorez, p. 7. Présence Africaine, 1956.
22 nationale. Sans mandat, sans révéler l'objet de leur présence, ils opérèrent
une perquisition. En réalité, l'affaire était politique, du temps où les
couteaux étaient tirés entre communistes pro-Staline et communistes pro-
Trotsky, et les imposteurs avaient agi en activistes staliniens. Mme Maurin
était très liée à la mouvance troskyste : elle était l'épouse du militant
communiste espagnol Joaquin Maurin, rallié au troskysme. Cofondateur du
Parti Ouvrier d'Unification Marxiste, il était alors dans les geôles de Franco.
La dame était, aussi, la soeur de Boris Souvarine, russe naturalisé français,
membre de la S.F.I.O., puis du Parti communiste en 1920, mais exclu du
PCF parce que trotskiste. La méticulosité avec laquelle il suivit le conflit
Trotsky-Staline aurait même fait de lui, à lire Pierre Broué, une source
incontournable dans la biographie de Trotsky.' La police chercha donc du
côté des staliniens.
Lorsque Mme Maurin eut porté plainte, elle se vit présenter la photo de
gens fichés, parmi lesquels Marcel Monnerot qu'elle déclara reconnaître.
C'était le fils de Jules Monnerot, qui ne dissimulait pas son engagement
communiste. Il fut interpellé le 12 octobre, présenté à l'Instruction, mis sous
mandat de dépôt et ne dut sa liberté, le 19 octobre, qu'au motif qu'il
démontra n'avoir pu être à Neuilly au jour déclaré de l'imposture. Son père
écrivit au ministre de la Justice, en l'occurrence Vincent Auriol, pour
dénoncer la légèreté de cette détention, publiant sa correspondance dans le
n°24 de la Revue de la Martinique, sous l'intitulé « Pour la liberté
individuelle ».
Jules Monnerot eut mille fois raisons de signaler ainsi un tel incident, et
raison de citer les journaux qui en firent état à Paris, La Flèche,
l'Emancipation, L'Action française, Ce soir, Le Temps, auxquels le
chercheur pourrait se référer. Il eut grandement raison puisque 56 ans plus
tard, dans un ouvrage autobiographique, l'un des hommes politiques les plus
fins de la droite martiniquaise, Victor Sablé, estima devoir en parler, dans
une version désobligeante, de surcroît incontrôlable, puisque ne donnant
aucune référence vérifiable: l'incident se serait passé, non pas en 1937, mais
à la veille de la Seconde Guerre mondiale ; il se serait agi non pas de la
participation à la « perquisition » d'un appartement privé, mais, tout
crûment, de la participation au « cambriolage d'une banque » et le fils
Monnerot découvert se serait vu imposer un incroyable marché. Sablé écrit
cette relation extrêmement grave qui exigeait d'autant plus de donner des
sources fiables, contrôlables, qu'il ne donna pas :
Marcel militait au quartier latin, dans les rangs du parti communiste.
L'ordre lui avait été donné de faire le guet pour couvrir une opération
organisée par des spécialistes du cambriolage dans une banque qui détenait
dans ses coffres des documents accablants pour le Parti. D 'après certains
Ed. Fayard 1988. Pierre Broué, Trotsk y.
23 historiens, Staline lui-même au début de sa carrière révolutionnaire, pour se
procurer les fonds indispensables à son mouvement, en avait donné l'exemple.
L'affaire avait mal tourné. En ce temps de guerre, le choix avait été donné aux
auteurs du hold-up manqué : ou la condamnation aux travaux forcés, ou
l'engagement volontaire immédiat pour le front en première ligne. Marcel était
donc mort au champ d'honneur. 1
On voit là, décidément, l'importance d'appuyer ses dires de références,
surtout dans un ouvrage appelé à être consulté par nos historiens. Que
Marcel et Jules Monnerot reposent en paix !
Reconnaître l'engagement de Lagro
Donc, le politique immense que fut Lagrosillière, après avoir été le
gêneur de la bourgeoisie, le gêneur de la gubernatocratie, est devenu le
gêneur d'une certaine idée du Mouvement communiste local. Il n'aurait que
trahi, quand le mouvement communiste n'aurait que servi. Et plus il serait
reconnu traître à la classe ouvrière, plus le communisme en gestation se
pourrait ériger en messie. La démarche n'est pas historiquement acceptable,
d'autant que, à force de vouloir discréditer Lagro, le dernier carré de ces
communistes-là en arrive, d'un paragraphe l'autre, à avancer des idées qui
s'entrechoquent, entretiennent l'incohérence, opacifiant notre passé : au
dessus une idée, au-dessous l'idée contrariant la première. Vous pensez que
j 'en rajoute ?
Le Manuel d'Histoire de la Martinique d'un communiste en panne
d'autocritique évoque le Pacte de la Poterie conclu, en 1929, par les
lagrosilliéristes avec le clan Sainte-Luce, aux Trois-Ilets, pacte dont nous
avons fait état dans notre 2 e Tome 2 . Il commente que c'était là la « réédition
du Pacte de 1919, première collusion du Parti Socialiste et d'une partie de
l'Usine ». Reprenant l'expression du journal La Résistance, l'auteur du
Manuel affirme que, alors, « le bout de chemin avec l'Usine ne faisait que se
prolonger et c'était bien dans la tradition du lagrosillièrisme.» La tradition
du lagrosilliérisme !
Face flagellée du Pacte
L'auteur, plus loin, mais pas beaucoup, met un bémol au réquisitoire :
Le Pacte de la Poterie fut efficace d'entrée. En octobre 1931, les coalisés
reprenaient la majorité au Conseil général, malgré les pressions du
p. 89. éd. Maisonneuve et Larose. 1993. 1 Victor Sablé. Mémoire d'un Foyalais,
2 Tome 2, p. 290 et ss.
24 gouverneur, et plaçaient à la présidence de l'assemblée locale le grand béké
Gabriel Ilayot
C'est inattendu, puisqu'il est écrit là que le gouverneur, par définition à
la dévotion de la réaction, en tout cas hostile aux socialistes, tenta, à défaut
d'avoir pu s'opposer à la conclusion du Pacte, de s'opposer à ses effets. En
clair, le gouverneur et le grand béké Hayot n'étaient pas sur la même
longueur d'ondes.
Face acceptée du Pacte
En réalité, en pactisant à la Poterie, Lagro mettait le pied dans la
fourmilière et jetait la division chez l'adversaire, opération d'autant moins à
risque que, nous l'avons fait voir, la majorité, chez les coalisés, était
constituée d'élus socialistes. Plus curieux encore, le Manuel apprend, en
effet, que l'opération de maîtrise du Conseil général par Lagro fit si mal aux
tripes du proconsul que celui-ci en punit l'initiateur:
Le gouverneur avait subi un dur échec (sic). La formation du Pacte
n'avait pas manqué de l'inquiéter (resic). Il y avait un moyen de discréditer
Lagrosillière auprès des électeurs : le « scandale Séjourné-Lagrosillière »
arriva à point. 1
C'est, ici, l'évocation de la procédure criminelle conduisant Lagro aux
Assises, du chef de corruption, procédure déclenchée par des lettres
anonymes adressées au gouverneur, qui les accrédita, tout heureux de
compromettre le leader socialiste.
Alors, s'il est ainsi le jouet de commentaires contradictoires de la part
de l'Historien, comment le Pacte de la Poterie peut-il être appréhendé à sa
vraie dimension par le lecteur qui veut s'informer ? Il ne faut absolument pas
minimiser ce jeu de poker-menteur qui ne permet pas de voir clair dans le
déroulement de notre Histoire, jeu qui, en l'occurrence, incite bien des
martiniquais, et qui pis est, de bonne foi, à porter sur la vie publique de
Joseph Lagrosillière un éclairage frelaté, artificiel, contrefait. Il nous faut
nous en écarter pour mieux transcender notre Histoire. Il nous faut savoir
dénoncer l'erreur et le colporteur d'erreur. C'est un devoir impérieux.
On s'étonnera que, contrairement à mes habitudes, bonnes je le crois, je ne donne aucune
référence à mes citations concernant les écrits de l'auteur du Manuel. C'est tout simplement
Manuel ne dit jamais ses sources, pour respecter le parallélisme des formes : l'auteur du
jamais. Sa parole est parole d'Evangile. On ne m'en voudra pas, le citant, d'utiliser,
fugacement, la méthode de ce spécialiste de l'Histoire. Notez que je n'ai pas, pour autant,
écrit que « toute ressemblance avec un auteur ou avec un Manuel existant n'est que pure
coïncidence ».
25 On ne peut ni ne doit survoler la connaissance d'un homme qui occupa
la scène politique martiniquaise pas moins d'un demi-siècle. Et il l'occupa si
longtemps pourquoi ? Parce que les masses l'avaient choisi. Qu'elles l'aient
choisi à tort, cela relève de l'Histoire, celle, indéfinissable, insaisissable mais
très réelle, dont Fidel Castro fut assuré, après Moncada, qu'elle
l'acquitterait. Ce choix par le peuple martiniquais est incontestable.
Apparentes et nécessaires digressions
Or, ce troisième Tome est d'une tranche de vie, à mon sens, peu ou mal
connue, y compris de la tradition orale, sans doute parce qu'elle s'est, par la
force des circonstances, déroulée, en grande partie, hors de la colonie. Très
dense, elle prête à beaucoup de polémiques: c'est Lagro aux prises avec la
Cour d'Assises de la Seine, Lagro adhérant, à la Chambre, au groupe
parlementaire des néo-socialistes, puis à leur formation politique ; c'est
l'assassinat d'André Aliker et le procès de Marcel Aliker vécus par le leader
absent du pays pour l'essentiel; c'est la « grève de la faim » des ouvriers
agricoles en février 1935, Lagro étant à Paris ; ce sont les Fêtes du
Tricentenaire qui ont donné lieu à une polémique importante déclenchée par
Lagro, depuis la capitale ; c'est l'avènement du Front Populaire et la mission
donnée en 1937 par le gouvernement Blum au député martiniquais de se
rendre en Algérie pour faire l'inventaire de l'institutionnellement possible
tout de suite ; ce sont la guerre, Pétain, la Résistance vécus par le leader en
métropole ; ce sont le retour au pays, l'exclusion du Parti Socialiste pour
cause rien moins que de pétainisme, les luttes intestines et les graves
accusations contre le vieux lion qui doit se battre de toutes parts, et qui se
bat. C'est le dernier départ pour la France où ne s'arrête pas la lutte : lutte
pour l'honneur bafoué du vieux militant socialiste et lutte aussi pour une
Union Française rénovée.
Quel a été l'engagement du leader socialiste lors de tous ces
évènements ? Un engagement qu'évidemment le mouvement communiste
du cru affirme négatif; de même les historiens qui ont effleuré ces
évènements laissent transmettre l'impression que Lagro évitait de prendre
position et même ils tâchent de le faire : il se serait tu lors des affaires
Aliker, aurait été ambigu lors de la grève de la faim, n'aurait pas marqué les
singularités du pays et du peuple martiniquais lors du Tricentenaire. Plus
injuste encore : à ma connaissance, nul historien n'a parlé de la mission de
Lagrosillière en Algérie, alors que ses investigations dans ce territoire ont été
plus longues qu'à l'ordinaire, et qu'il déposa à la Chambre un Rapport très
circonstancié invitant le gouvernement Blum à aller plus loin que la fameuse
loi Blum-Violette qui, pourtant, mettait déjà le feu aux poudres. Quant à
Lagro durant la guerre de 39-45, il y a très peu de choses sur lui, ou des
allusions rapides autant que perfides qu'il aurait été du côté de Pétain.... A
26 l'intérieur de la Fédération, jusqu'à la survenance du conflit mondial, il
demeure le chef de Parti, y compris lorsqu'il se met au ban de la S.F.I.O. et
qu'il contribue à créer la dissidence des néo-socialistes. Il n'y a pas trace, me
semble-t-il, de la rébellion samaritaine d'un adjoint qui lui fait perdre sa
mairie de Sainte-Marie, en 1936, ce qui aurait été une excellente occasion
d'aller chercher à qui put bien profiter le terme mis au mandat municipal de
Lagro, dont la mairie fut, toujours, le havre des ouvriers agricoles de la
région.
Mais, la guerre terminée, qu'il a passée en France, Lagro revient dans
un enthousiasme certain qui ne va pas durer, sous l'effet de deux coups de
boutoir : la montée des idées communistes sous l'impulsion du leader
nouveau qu'est Aimé Césaire et la volonté de jeunes Turcs de la fédération
qui pensent qu'est venu le moment de l'accession aux mandats d'une autre
génération. Alors, ceux-ci sont réceptifs à toutes les informations de nature à
discréditer le commandeur. Ils n'osent pas le dire hostile à l'émancipation de
la classe ouvrière, n'osent pas lui contester ses fibres socialistes. Ils s'en
gardent bien. Mais choisissent perversement de jouer la carte de la fidélité à
l'Etat-Major socialiste parisien lorsque celui-ci leur fait connaître que Joseph
Lagrosillière a été exclu de la SFIO au motif avancé, et admis sans
vérification, qu'il aurait voté les pleins pouvoirs à Pétain. Alors ils le traitent
en exclu, lui contestant même de pouvoir paraître au Congrès de la
Fédération.
Lagro choisit alors de quitter la Martinique. Qui a jamais suivi le vieil
homme à Paris Qui a jamais fait connaître que, ne pouvant se battre que
par la plume, Lagro développe, dans un journal de province, la grandeur qui
eût été celle de la France si elle avait fondé une Union française solidaire, au
sein d'une France fédérale qui mettrait tous ses citoyens, de tous les
continents, sur un pied d'égalité ? Qui a jamais montré que Lagro eut pour
ultime pensée une Algérie libérée de la chape du colon et qui verrait conférer
aux Algériens musulmans la gestion de leurs propres affaires ? Qui a fait
connaître, ou même sait, que, chassé subrepticement de la SFIO, en 1944,
Lagro s'est battu, bec et ongles, pour être réintégré, ce qui nous vaut des
témoignages de résistants socialistes confortant la conviction que, sous
l'Allemand, le leader n'a pas collaboré ? Et qui a retenu que Lagrosillière a
été réintégré au grand jour d'un Congrès national de la SFIO, avec l'appui de
toutes les tendances de la Fédération, sans doute parce que, loin de la
Martinique, le vieux tribun ne présentait plus aucun danger pour personne ?
Tout cela est oblitéré, pas connu, peu connu . On ne sait rien, ou peu de
chose de lui. N'empêche, on croit pouvoir émettre une opinion sur le leader.
N'importe, on disserte « savamment » sur lui, et on le descend en flèche. Ni
sérieux ni constructif.
Pour notre part, nous essayons de traiter des évènements susévoqués. Et
l'ouvrage est double. C'est qu'il faut aller en quête de ce que fit, de ce que
dit Lagro. Mais c'était fait et dit dans un contexte qui nous incite, par devoir
27 de clarté, à plonger dans de longues pages de l'Histoire de France. Joseph
Lagrosillière a contribué à l'écriture de pages de l'histoire du groupe
parlementaire socialiste. Oblitérer ces pages risquerait de ne pas faire
comprendre les prises de position du leader , d'opacifier le récit: comment
parler de Lagro néo-socialiste si (et le Martiniquais ne serait pas alors en
faute), le « néo-socialisme » était une péripétie politique ignorée ? Comment
accompagner Lagro dans sa mission en Algérie, en 1937, si l'on ne connaît
pas la situation politique de l'Algérie à l'heure où il s'y rend Qui
comprendrait le rôle de Lagro lors du vote des pleins pouvoirs à Pétain qu'il
ne donna pas, si les circonstances qui ont entouré l'événement étaient
occultées du récit ? L'exclusion de Lagro du Parti Socialiste, incompré-
hensible en soi, nécessite de disséquer le mouvement socialiste du temps de
l'Occupation allemande. Et le retour du tribun à la Martinique exige de
dépeindre le climat politique du moment, chez nous. Lorsque, plus tard, dans
La Bourgogne Républicaine, où il mènera son dernier combat, il dira, sans
retenue, son sentiment sur le statut voté, en 1947, pour les « départements
français d'Algérie », il faudra bien situer le débat au Parlement, présenter le
statut voté; donc comment apprécier ce qu'en a pensé Lagro ?
Un dernier mot : on peut s'interroger sur le titre donné à ce dernier
C'est qu'il faut se rappeler la fin du second, qui Tome, La Remontée.
s'arrête, pour les besoins de la cohérence de la narration, en janvier 1931 :
Lagro, alors, est dans les geôles parisiennes, menacé d'être traduit aux
Assises de la Seine ; il est toujours privé de ses droits civiques ce qui
l'amène à ruser pour se maintenir au Conseil général ; mais il demeure
incapable de représenter la Martinique à l'Assemblée nationale. Peut-être
l'homme est-il fini. Et l'on imagine les sombres pensées qui ont pu venir à
ceux qui accompagnaient le leader jusque-là, mais qui peuvent se prendre à
croire que, politiquement, sa dernière heure est arrivée. Il n'en est rien.
Lagro retrouve son mandat parlementaire. Il récupère sa place à l'Assemblée
nationale et compte d'autant plus qu'il est au rang des contestataires qui
secouent la SFIO. Au pays, il est le « chef du Parti Socialiste », si vrai que,
sortant des griffes de la cour d'Assises, il est élu à la Présidence du Conseil
Général. Il est de ceux qui reçoivent la délégation nationale lors des Fêtes du
Tricentenaire, occasion pour lui de réitérer la volonté d'assimilation du pays,
sans pour autant s'interdire de rappeler les racines africaines du peuple
martiniquais. Dans les méthodes nouvelles qu'apporte le Front Populaire au
regard des colonies, place est faite à l'enquête sur le territoire, au milieu du
peuple concerné : Lagro est dépêché en Algérie. Et quand arrive la guerre,
que survient la débâcle, il est à l'origine de rien moins que de la refondation
du Parti Socialiste Français.
La vérité est que Joseph Lagrosillière n'est pas un quidam, le premier
politique venu. Qu'il a fortement marqué sa place sur l'échiquier politique
national de la Martinique. Il est un maillon qui vient s'ajouter aux autres
28 maillons formant la chaîne. Il a, en quelque sorte, reçu puis passé le relais.
Il a contribué à l'Histoire du pays martiniquais, non pas dans ses pantoufles
et pour ses intérêts, mais au combat et en symbiose avec le peuple
martiniquais.
Que si des Martiniquais n'en savent rien, à ce jour encore du XXIe
siècle, la question est, et c'est la seule : à qui la faute ?
Ni celle de l'auteur. Ni celle du lecteur.
Avec Lagro, bien sûr, notre Histoire n'est pas finie.
La survenance de quoi, de qui a-t-il préparée, qui poursuivra le
déroulement logique et cohérent qu'est l'Histoire du pays et du peuple
martiniquais ? Puisse ce Tome nous conduire, tout naturellement, à ce quoi,
et à ce qui !
29 LA SALE AFFAIRE
DES ASSISES DE LA SEINE
"... Lagrosillière a commis des erreurs et même des manquements. Qui n'en a
pas commis ?... " Il les a commis par la volonté de ses compatriotes, des hommes de
sa race, qui ont, par jalousie ou par intérêt, aidé l'ennemi traditionnel à l'abattre
commercialement et politiquement.
Mais, de grâce, qu'on respecte la vérité ! Il les a commis parce que, depuis le
Pacte honteux du 31 mars,' il n'a cessé d'être poursuivi et traqué comme un vulgaire
gibier par de mauvais mulâtres volontiers oublieux de notre histoire locale et de ses
enseignements si précis...".
Extrait d'un article intitulé : "Joseph Lagrosillière, notre compatriote et
notre "frère".
In : Le Franc Parler, hebdomadaire paraissant à Fort-de-France, numéro
du 31 mai 1934, p.1.
Donc, depuis le 16 janvier 1931, Joseph Lagrosillière est incarcéré à la
prison de la Santé. Il est à quelques mètres de la rue de la Tombe Issoire où,
dans une soupente, il avait vécu pendant ses études, trois décennies
auparavant ; il est dans la Maison d'Arrêt où, avocat stagiaire, il dut aller
visiter des justiciables qu'il assistait. Aujourd'hui, poursuivi du chef de
corruption passive et de trafic d'influence, il risque, s'il n'obtient pas un
non-lieu, que le jury des Assises de la Seine le condamne à des peines très
lourdes, en tout cas infamantes.
Les coinculpés de Lagro, les faits reprochés
En même temps que le leader socialiste martiniquais, ont été incarcérés :
- depuis le 6 janvier 1931, Georges Edmond Giraudon, administrateur-
délégué de la Société Générale pour le Développement de la Martinique
(SGDM), société constituée en avril 1929, manifestement afin d'exécuter les
I II s'agit du Pacte du 31 mars 1913, passé avec l'Usine par les radicaux et des "socialistes
indépendants", anciens partenaires de la Fédération Socialiste de Lagrosillière dans l'Entente
Républicaine. Ce Pacte de 1913, du même coup, brisait net l'Entente républicaine. V. notre
Tome 1, "Les années pures", pp. 147 et ss. grands travaux envisagés, et votés depuis, par le Conseil Général de la
Martinique ;
- depuis le 8 janvier, Henri Renouard de Bussière, Président du Conseil
d'Administration de la SGDM.
Aurait été également mis sous mandat de dépôt à la Santé, n'eût été son
décès, Louis Séjourné, Administrateur de la SGDM, une connaissance de
nos lecteurs. Il fut, en effet, en 1924, le candidat malheureux à la députation
présenté par les lagrosilliéristes ; même, il avait été élu maire de Basse-
Pointe, en 1925, mais son élection avait été annulée faute qu'il ait pu justifier
de son inscription sur les listes électorales de la commune ou d'une
quelconque attache de contribuable avec elle. Louis Séjourné, qui, depuis,
avait mené de nombreuses campagnes électorales au côté des socialistes de
la Martinique, avait ouvertement revendiqué d'être poursuivi au même titre
que Lagro, fin 1924, lorsque le Pouvoir gubernatorial, avide d'en finir avec
lui, reprochait au leader d'inciter la population à l'émeute. Il mourut, à Fort-
de-France, en février 1931, vraisemblablement de troubles cardiaques, alors
que des poursuites avaient commencé contre lui.
Que reproche-t-on à tout ce monde ?
A la session de décembre 1929, notamment sur le rapport de
Lagrosillière, le Conseil général avait voté un programme de grands travaux
et proposé de confier à la SGDM une mission technique pour l'étude que les
projets nécessitaient, moyennant un prix forfaitaire de 700.000 francs.
Le Comité technique du ministère des Colonies avait approuvé, et le
Ministre lui aussi, le 18 février 1930, sauf la clause préférentielle qui
énonçait que, si le Conseil général décidait, après dépôt du rapport sur
l'étude technique du projet, de passer à l'exécution des travaux, priorité
serait donnée à la Société Générale pour le Développement de la Martinique.
A son tour, le Gouverneur avait signé la convention, le 17 mai 1930, mais,
lui aussi, avait mentionné ses expresses réserves quant à l'avantage fait à la
SGDM.
Rien de bien particulier dans tout cela
Sauf qu'une lettre, en date du 10 avril 1930, adressée au gouverneur de
la Martinique "par un expéditeur resté inconnu"' , fait état d'un contrat
entre Giraudon et Bussière, d'une part, et, d'autre part, Louis Séjourné : il est
prévu d'intéresser tous ceux qui apporteraient leur concours à l'attribution
Formulation employée, notamment dans l'arrêt de la Chambre d'accusation, du 17 février
1933, renvoyant Lagro aux assises.
32 des marchés à la SGDM, et de régler les déplacements de Séjourné et de
Lagrosillière entre la France et la Martinique, présumés faits dans l'intérêt de
la Société. Cette lettre anonyme qui fait référence à un contrat dont
Lagrosillière n'est pas partie ne serait pas bien compromettante pour ce
dernier, si n'avait été rapportée la preuve de versements de chèques,
immédiatement suspects, dont le leader aurait profité :
- 15.000 francs, le 4 avril 1930, virés par Bussière sur le compte
bancaire parisien de Lagro ;
- chèque de 27.000 francs remis, le 10 avril 1930, par Giraudon à
Maurice Séjourné, frère de Louis, qui le reverse à Lagro ;
- 40.000 francs au total, remis en 5 versements, les 2 mai, 7 juin, 25 et
31 juillet, 9 septembre 1930 ;
- 19.000 francs, en 3 règlements, les 31 mai, 16 et 26 juin 1930.
C'en est assez pour qu'il soit reproché à Lagrosillière d'avoir, en
échange de ces rétributions, obtenu les votes du Conseil général avantageant
la SGDM et d'avoir accompagné Giraudon au ministère des Colonies, le 18
avril 1930, étant prétendu que cet accompagnement aurait eu pour finalité de
décrocher de la Tutelle le feu vert pour la réalisation des travaux par cette
Société.
De tels faits, s'ils étaient établis, constitueraient bel et bien, en effet, les
infractions prévues et punies de peines criminelles, sanctionnant la
corruption passive et le trafic d'influence dont se rend coupable, disent les
textes, "le fonctionnaire public de l'ordre administratif" , qualité conférée à
Lagrosillière par sa fonction de conseiller général.
Devant le magistrat instructeur, Lagro ne nie pas avoir reçu de l'argent,
procuré, dit-il, par Séjourné, en tant que supporter politique, qui contribuait
ainsi au coût de ses nombreuses campagnes électorales : celles ouvertes à
échéances normales, comme celles provoquées par ses présentations aux
"cantonales" partielles de Trinité, répétitives du fait des annulations
successives de ses proclamations.
Par contre, Lagro nie avoir cherché à corrompre quelque fonctionnaire
du ministère des Colonies, quelque ministre que ce fût. Il fait observer que
les votes favorables du Conseil général ont été obtenus de plus de conseillers
que de ceux constituant la majorité de l'Assemblée. Après une déclaration
expresse, lue par M. Victor Sévère, leur chef de file, les radicaux, en effet,
ont voté les grands travaux, on l'a bien vu, en son temps. Ils avaient critiqué
le fait de n'avoir pas été associés à la préparation du débat public, mais
reconnaissaient la nécessité des travaux envisagés et ne voulaient pas qu'il
fût dit qu'ils s'opposaient à une pareille initiative d'intérêt public. Ils n'ont
énoncé, à l'occasion, qu'une seule réserve : elle tenait aux créations de
recettes fiscales proposées en conséquence des travaux projetés ; cette
surcharge fiscale a constitué leur unique réserve, et ils ne l'ont pas votée. Et
33 c'est dans ces conditions que l'Assemblée a approuvé la politique de grands
travaux, en somme, à l'unanimité.
Si donc l'on prétend que Lagrosillière a obtenu les votes majoritaires de
l'Assemblée par le truchement d'avantages pécuniaires reçus de la SGDM,
et redistribués par lui à des conseillers généraux, c'est toute la classe
politique qui est compromise, ce que certains, non inféodés aux socialistes,
n'ont pas manqué d'écrire. Nous avons évoqué au second Tome' Les
Annales Coloniales, citées par La Paix, qui avaient conclu leur présentation
de l'affaire : "Il semble bien que ce nouveau scandale appartient aussi bien
aux deux clans politiques aux prises à la Martinique" : plus qu'une
insinuation.
Il n'empêche que les choses vont très vite, puisque, dès le 8 mai 1931, le
juge d'Instruction près le Tribunal de la Seine, considérant terminées ses
investigations, transmet les pièces du dossier au Procureur Général pour des
réquisitions qui devraient tendre à la saisine de la Chambre d'Accusation
afin que celle-ci, dans le cadre de ses compétences, dise s'il faut renvoyer les
inculpés en Cour d'assises. Peut-être parce que l'instruction est achevée et
que l'étape de la procédure restant à accomplir est généralement longue - ce
que nous ne manquerons pas d'observer-, Lagro et Giraudon sont mis en
liberté, le 18 juin 1931, Bussière l'ayant été déjà, mais sous caution, le 21
mars précédent. 2
A la vérité, les moments que vit alors Lagrosillière sont complexes
souvent, difficiles à cerner toujours. C'est une démarche sinusoïdale, pas
Misérables, "Nuit propre au leader. Hugo intitule un des chapitres de ses
derrière laquelle il y a le jour", ce qui n'est pas l'équivalent de cette autre
il n'est aucun exemple que le assertion d'un autre écrivain selon laquelle "
jour ne succède à la nuit". Ce n'est pas non plus l'équivalent de ce que fait
chanter l'un de nos meilleurs compositeurs, des plus appréciés 3 :
"Si jodi ni la pli ka tombé
" mé dumain bel soleil ké eléré". 4
A la différence des deux autres, Hugo n'annonce pas l'inéluctable
succession dans le temps du jour puis de la nuit, la fin d'un moment,
V. Tome II, chapitre XI, "Mise à mort". 1
2 Toutes les précisions, ici données, sur l'Instruction sont tirées de l'arrêt précité,du 17 février
1933, que l'auteur doit de posséder à l'obligeance de son fraternel ami Albert Forgues, alors
magistrat instructeur à Paris. Qu'il en soit vivement et très affectueusement remercié.
qui raillait les 11 s'agit de Fernand Donatien. En 1964, il créa la mazurka Si ça rivé,
arrestations à l'aveuglette opérées au sein de l'Organisation de la Jeunesse Anticolonialiste
Martiniquaise (OJAM). Chantée alors par tout un peuple, cette mazurka exprima la solidarité
des Martiniquais, contribua à mobiliser et eut sa part dans la libération de ceux qui avaient été
emprisonnés. Elle est connue, à l'heure actuelle, sous le nom de Vié frê moin.
Extrait de Si ça rivé. 4 Si, aujourd'hui, tombe la pluie/ Demain brillera un beau soleil.
34 l'arrivée incontournable d'un autre ; il dénonce l'opacité des ténèbres qui
empêchent de discerner la clarté pourtant déjà actuelle du jour. En quelque
sorte, une persistance de la nuit, en dépit du jour.
C'est cette mixité du clair et de l'obscur qui caractérise le calvaire que
vit Lagro, à cette époque-là. Il est au fond du puits (comment le nier ?),
puisque dans un cachot d'infamie. Or, cependant, les éléments de la
remontée se présentent. Ils s'additionnent, mal perçus, tant est forte
l'impression de la déconfiture, de l'écrasement. C'est pourquoi, tout en
continuant à suivre les péripéties procédurales, nous nous devons de signaler
la survenance de quelques événements, qui n'ont pas dépendu de
Lagrosillière, mais qui, au milieu de ses malheurs, n'ont pas dû manquer de
lui donner confiance, en ce qu'ils constituent une très réelle embellie.
Un procès, à Nantes, accuse, au grand jour, les déplorables pratiques
de la politique coloniale de la France dans les "quatre vieilles"
Le leader donc, est, de nouveau, dans les geôles à la fin d'une décennie
au cours de laquelle il a été systématiquement pourchassé par la Haute
Administration gubernatoriale. Celle-ci avait utilisé cyniquement contre lui
les armes les plus déloyales, en tout cas les plus antidémocratiques. Durant
dix années, des sommets de la Société coloniale "bien pensante",
Lagrosillière a été montré du doigt, sommairement désigné à la vindicte
publique comme un gêneur, arbitrairement déclaré forban. C'est sous ce jour
que les adversaires entendent le présenter à la juridiction populaire
métropolitaine, celle-là seule qui, dans l'ignorance, sortie du contexte
colonial, est capable du pire à l'endroit de l'homme à laminer.
L'acharnement du Pouvoir contre ce politique considérable est localement
très connu, et mal vécu, si vrai qu'un jury martiniquais, s'il avait eu à
connaître et à mesurer les accusations contre le leader, aurait su à quoi s'en
tenir. Traduit aux Assises, à Fort-de-France, il n'y a pas l'ombre d'un doute
que Lagro eût été acquitté, avec, si l'on ose dire, les félicitations du jury, et
dans un grand concert d'applaudissements.
Et c'est vrai que la Démocratie française en métropole, elle, et, pour
parler concrètement, le peuple de France, lui, ignorent contre quelles moeurs
institutionnalisées par-delà les mers, a eu à se débattre le leader socialiste. Ils
ignorent, et, pis encore, ils ne peuvent concevoir. Et comment pourraient-ils
concevoir ?
Dès lors, Lagro court très fort le risque d'être jugé par des hommes de
France, braves gens au demeurant, mais absolument en marge de la réalité
coloniale, un jury qui se prononcera sans pouvoir soupçonner tout ce dont les
adversaires, activement soutenus, incités même par l'Administration, ont été
et sont capables contre lui.
35 Lagro a chu dans une dangereuse chausse-trappe
Mais voici que, en Cour d'assises de Nantes, du 9 au 21 mars 1931, se
tiennent 13 audiences du procès dit "des émeutiers de la Guyane". Quatorze
accusés sont dans le box à la suite de circonstances dont on imagine mal
qu'elles pourraient s'être produites en métropole. Jean Galmot, homme
d'affaires que nous avons côtoyé au tome précédent, mais homme politique
aussi, adulé des foules en Guyane, est mort subitement, le 6 août 1928, à
l'hôpital de Cayenne. Très vite, la rumeur se répand qu'il aurait été
empoisonné. Aussitôt, des centaines de Cayennais descendent dans la rue,
avec le souvenir encore brûlant des deux échecs de Galmot, leur idole, aux
législatives d'avril et aux municipales de juin 1928, échecs dus à une
manipulation éhontée des urnes, initiée, de main de maître- fraudeur, par le
gouverneur.
C'est une véritable chasse à l'homme : six adversaires de feu le leader
sont tués, dont le docteur Jean Clément, l'empoisonneur présumé ; sa maison
est saccagée, et aussi la villa de Gober, l'ancien maire, qui a soutenu le
candidat officiel Lautier. La répression est musclée ; les arrestations se
multiplient. Douze hommes et deux femmes, d'origine très modeste, sont
incarcérés et, pour cause de sûreté publique, transférés à Nantes en mai
1929. Dans les prisons de cette ville de France, loin des leurs, loin de leurs
défenseurs habituels, ils ont attendu, pendant deux ans, que s'ouvre leur
procès. Peut-être l'Accusation a-t-elle laissé traîner les choses par le motif
qu'elle se dit que, meurtriers ou complices de meurtriers, les quatorze
détenus ne pourront échapper à la réclusion perpétuelle. Somme toute, doit-
elle, cette Accusation, concocter que ces détenus ne perdent rien pour
attendre.
Il est clair alors que les douze avocats des quatorze accusés savent
parfaitement qu'ils n'ont de chance de faire comprendre, en tout cas de
sensibiliser le jury à la cause de ces Guyanais, que s'ils peuvent décrire le
contexte colonial dans lequel se déroulent les événements reprochés ; et c'est
bien ce à quoi ils s'appliqueront avec talent, avec une insistance têtue que ne
parviendra pas à entamer l'agacement du Président. Parfois même, pour bien
montrer leur détermination, ils se font arrogants. A la barre, de grands noms
du barreau parisien attirent la presse et garantissent, donc, que l'opinion
publique sera informée : ce sont Théodore Valensi, Henri Torrès, Alexandre
Zévaès... motivés presque autant que leurs confrères Odet Denys,
guadeloupéen, ou Gaston Monnerville qui fera la magnifique plaidoirie dont
nous avons eu occasion de donner des extraits, précisément lorsque, dans le
Tome 2, il a fallu faire démonstration de l'introduction aux colonies de la
fraude électorale et de la détestable pratique de la candidature officielle.
Dès les premiers échanges, en tout début de procès, Alexandre Zévaès
donnera le ton, ce que nous relate Géo London, journaliste présent à toutes
les audiences. Auteur depuis 1927, des Grandes Affaires de l'Année, il a
36 considéré, pour 1931, et c'est significatif, devoir reporter, dans une sélection
de 43 procès, "Le procès des troubles de la Guyane". 1 Il raconte la mise au
point de la Défense, qui, dès l'abord, colore définitivement les débats :
" Le Président.- Messieurs les jurés observeront que, si les faits
reprochés aux inculpés ont eu lieu à l'occasion de troubles politiques, ce
sont des crimes de droit commun.
Mû comme par un ressort, Me Zévaès se dresse.
" Me Zévaès.- Crimes de droit commun peut-être, mais provoqués à
l'occasion de faits politiques dans une période électorale. Quatorze accusés
sont ici, mais c'est toute la population de Cayenne qui s'est soulevée,
déchaînée, indignée, lorsqu'elle a appris que Galmot était mort
empoisonné...
" Nombreux sont ceux qui sont encore convaincus que si Galmot est
mort c'est qu'on a voulu se débarrasser, comme d'un gêneur, de l'homme
qui avait libéré la Guyane". 2
Ce qui importe pour nous, c'est que c'est bel et bien un réquisitoire des
moeurs coloniales que développe la Défense, témoignages à l'appui, durant
plus d'une semaine avec, en fin de débats, l'acquittement général. Géo
London décrit pour nous l'exceptionnel climat d'enthousiasme qui clôtura
l'évènement :
Vive la France !" ... A l'annonce du verdict d'acquittement général ce cri
est parti, unanime et fervent. Tous l'ont poussé : Iquy, de sa voix de géant ;
Léopoldine Radical, à demi défaillante. Refusse, lui, l'a murmuré, puis est
tombé de toute sa hauteur, évanoui !
Vive la France !"
C'est par ce cri que Me Henry Torrès a terminé sa plaidoirie humaine et
magnifique, la plus belle de sa carrière de grand avocat. C'est ce cri qui a
décidé le jury au pardon total, à l'absolution de tous les accusés.
« Vive la France ! ", répète maintenant l'auditoire le plus nombreux, le
plus vibrant qu'ait jamais rassemblé, à Nantes, un procès d'assises.
Et voici - couronnement de cette scène poignante - qu'un geste du
président Lemonnier impose silence, et que le magistrat s'associe lui-même à
l'allégresse de tous
Votre acte bienveillant et humain, messieurs les jurés, dit-il, est la
manifestation du désir que nous avons tous de voir restaurer en Guyane une
ère de paix et de concorde".
Cette fois, c'est du délire. Il n'y a pas qu'au banc des accusés qu'on
aperçoit des yeux baignés de larmes.
Tandis que l'on emmène les quatorze acquittés qui, dans un instant, seront
libérés, voici que, mus par une même pensée, avocats, jurés se tendent la main
Les Grandes Affaires de l'année-1931. Les éditions de France. 1932. Géo London.
2 Géo London,op.cité.pp.39-40.
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