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Journal d'un soldat

De
309 pages
Joseph a tenu son journal chaque jour jusqu'à son retour du front, témoignage poignant de ces années de malheur. Avec ses camarades d'infortune, il a vécu quatre ans, enterré dans la boue, sous les obus, sous les bombes et les gaz. Tous, ils ont subi la rigueur des hivers et la fournaise des étés ; ils ont mangé du pain moisi et de la nourriture avariée ; ils ont subi des brimades et des marches épuisantes ; ils ont été exposés aux épidémies ; ils ont aussi fraternisé dans la douleur.
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Journal d’un soldat 1914-1918

Mémoires du XX e siècle
Déjà parus Arlette LIPSZYC-ATTALI, En quête de mon père, 2010. Roland GAILLON, L’étoile et la croix, De l’enfant juif traqué à l’adulte chrétien militant, 2010. Jean GAVARD, Une jeunesse confisquée, 1940 – 1945, 2007. Lloyd HULSE, Le bon endroit : mémoires de guerre d’un soldat américain (1918-1919), 2007. Nathalie PHILIPPE, Vie quotidienne en France occupée : journaux de Maurice Delmotte (1914-1918), 2007. Paul GUILLAUMAT, Correspondance de guerre du Général Guillaumat, 2006. Emmanuel HANDRICH, La résistance… pourquoi ?, 2006. Norbert BEL ANGE, Quand Vichy internait ses soldats juifs d’Algérie (Bedeau, sud oranais, 1941-1943), 2005. Annie et Jacques QUEYREL, Un poilu raconte…, 2005. Michel FAUQUIER, Itinéraire d’un jeune résistant français :1942-1945,2005 Robert VERDIER, Mémoires, 2005. R. COUPECHOUX, La nuit des Walpurgis. Avoir vingt ans à Langenstein, 2004. Groupe Saint-Maurien Contre l’Oubli, Les orphelins de la Varenne, 1941-1944, 2004. Michel WASSERMAN, Le dernier potlatch, les indiens du Canada, Colombie Britannique, 1921. 2004. Siegmund GINGOLD, Mémoires d’un indésirable. Juif, communiste et résistant. Un siècle d’errance et de combat, 2004. Michel RIBON, Le passage à niveau, 2004. Pierre SAINT MACARY, Mauthausen : percer l’oubli, 2004.

Marie-France BIED-CHARRETON, Usine de femmes, Récit. 2003.

Joseph PRUDHON

Journal d’un soldat 1914-1918
Recueil des misères de la Grande Guerre

Texte présenté par Eunice et Michel Vouillot

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12855-2 EAN : 9782296128552

Joseph Prudhon, 1938, en uniforme de TCRP (RATP actuelle)

A ma grand-mère Joséphine A ma mère

Joséphine Prudhon-Brégand (1950)

Stains, 1944 : Michel et son grand-père

Remerciements

Notre gratitude à Monsieur François Boulet, professeur agrégé et Docteur d’Histoire, chercheur et auteur, titulaire des Palmes Académiques pour ses encouragements et pour son avis sur l’organisation de ce journal. Nous remercions notre fille Sandra pour la relecture. Merci à la direction du Mémorial de Verdun pour l’aimable autorisation d’utiliser des photos d’objets exposés de la Grande Guerre.

Sommaire
Remerciements Introduction Joseph Prudhon : Repères biographiques CARNET Nº 1 : De l’enthousiasme au dégoût de la vie 3 août 1914 - 16 juin 1916 Marne, Aisne, Oise, Champagne 11 15 19 23

1. « Le train est pavoisé de fleurs » (août) 23 2. « Quel massacre d’infanterie » (sept.-déc.) 32 3. Sous les obus (janv.-juin 1915) 56 4. Sous une chaleur torride, un terrible cafard 74 (juin-août) 5. Champagne : « Combien de morts par la faute de tact de nos chefs ! » 88 (sept.-déc) 6. « Je suis dégoûté de la vie » (janv.-juin 1916) 108 CARNET Nº 2 : L’enfer des tranchées 17 juin 1916 - 3 décembre 1916 – Verdun, Somme 7. Le terrible bourbier de Verdun : « J’ai un cafard qui me mine » (juin-sept.) 8. De la boue jusqu’aux genoux (sept.-nov.) CARNET Nº 3 : « Quelle guerre affreuse » 9 décembre 1916 - 19 juin 1917 Somme, Seine et Marne, Aisne 9. « Autant mourir » (déc.) 10. L’Amour plus fort que la mort (janv.-mars 1917) 11. « J’ai entendu chanter la Carmagnole » (avril- juin) 13 141

141 157 179

179 185 201

CARNET Nº 4 : « On se fait vieux » 1er juillet 1917 - 31 décembre 1917 Aisne, Marne, Somme 12. « Quand cela va-t-il finir ? » (juillet-sept.) 13. « Ils ne pensent qu’à embêter le monde » (oct.-nov.) CARNET Nº 5 : Pauvre maman dans une si grande peine 7 déc. 1917 - 26 décembre 1918 Soissons, Marne 14. « Pauvre France ! » (déc.) 15. « Quand trouverai-je mon bonheur délaissé ? » (janv.-avril 1918) 16. Entouré de ruines et cadavres (mai-août) 17. « Mon pauvre frère est mort, moi, c’est la guigne » (sept.-déc.) 18. « On est des cochons » (déc.) En guise de conclusion :  Dernière lettre d’Alexandre  « Pour un soir » (chanson) Annexe 1 : fac-similé de décès de Fernand Brégand Annexe 2 : fac-similé de décès d’Alexandre Prudhon Annexe 3 : fac-similé du carnet nº 1 Annexe 4 : fac-similé du carnet nº 5 Index des cartes et photos

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INTRODUCTION Genèse de ce Journal
Après le décès de notre grand-mère Joséphine Prudhon née Brégand en janvier 1979, notre père nous a confié cinq petits cahiers moleskine remplis d’une petite écriture serrée. Notre grandmère en avait parlé de son vivant, elle pensait nous les montrer, mais cela ne s’est pas fait. Dans son enfance, Michel passait la plupart du temps chez ses grands parents1 qui vivaient à Stains où il est né et où sa famille habitait. Dans sa 12e année, son grand-père est décédé et il a gardé de lui le souvenir de la tendresse d’un homme travailleur et bon. Michel savait qu’il avait fait toute la guerre et il a gardé dans sa main la chaleur de la sienne, lorsqu‘âgé de 3 ans, il l’a emmené à Pierrefitte (sur Seine), à l’automne 1944, pour voir passer la Division Leclerc. La lecture des carnets manuscrits nous a émus jusqu’au tréfonds de nous-mêmes, car c’est un témoignage poignant et en direct de quatre années de misères d’un homme jeune et paisible, arraché à sa jeune épouse après six mois de mariage et jeté dans l’enfer de la guerre. Nous avons pensé que cette voix représente tant d’autres qui se sont tues ! Michel a pris une loupe et entrepris de déchiffrer et recopier fidèlement ces carnets. Michel se souvient des cartes postales tendres et amoureuses que son grand-père écrivait à sa jeune épouse, ainsi que quelques photos et même des dessins malheureusement égarés lors du décès de sa grand-mère. Eunice Vouillot2 a mis à profit la première année de sa retraite pour la mise en forme de ce journal. Nous n’avions pas assez de détails en ce qui concerne le soldat Joseph Prudhon pour accéder aux archives militaires de Besançon.
1

Cette intimité avec mes grands-parents était telle que mes camarades d’école m’appelaient souvent Prudhon. 2 Ma femme, chercheur et docteur ès-lettres de la Sorbonne.

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Cependant, nous avons senti que nous n’avions pas le droit de garder dans un tiroir le récit de faits qui appartiennent à l’Histoire et à tous les combattants qui ont donné leur vie pour notre Liberté. C’est un soldat qui parle de quatre années de misères. Cette génération s’est éteinte. Pour cette raison, nous avons senti le devoir de faire revivre les malheurs de tous ces soldats par l’intermédiaire de la voix de notre grand-père.

Quatre années en enfer
Les premières semaines de la guerre, les soldats avaient l’espoir de rentrer aux moissons et aux vendanges. La propagande vantait la force de l’Armée française et dénigrait les forces allemandes. Nombre d’entre eux étaient agriculteurs et ne voyaient pas leurs femmes ni leurs vieux parents faire seuls les travaux des champs. À travers Joseph Prudhon, on lit la détermination de ces hommes qui ont dû quitter leurs foyers pour aller nombreux à la rencontre de la mort. L’enthousiasme était palpable : on chantait, « le train était pavoisé de fleurs et de feuillages », dit-il. Le dernier trimestre de 1914 (son premier trimestre de guerre), Joseph ne percevait pas encore l’horreur de la situation : il illustre son état d’esprit dans un poème exalté qu’il écrit en décembre à sa femme, où il y honnit l’ennemi tout en laissant paraître son espoir d’un prochain retour auprès des siens et de sa bien-aimée. L’ennui se fait sentir fin janvier 1915, après la constatation de cette absurdité : le 29 janvier, Joseph fête au front son premier anniversaire de mariage. Il commence à se lamenter sur le traitement fait aux soldats ; mais c’est à partir du mois de mars que son âme est envahie par le « cafard », et sa nouvelle activité n’y fait rien : il commence à s’occuper des chevaux des officiers et du commandant, plus tard il sera téléphoniste, puis il fera de la reconnaissance et guidera les officiers dans les lignes. Ces sorties sont risquées, il passe dans des villes et champs de bataille exposés aux bombardements, il voit des camarades se faire faucher. Il circule entre les batteries et les régiments, souvent à découvert, il 16

échappe à la mort par miracle. « Qu’allons-nous devenir ? », écritil. Cette question peut nous sembler bizarre dans son contexte. Il expose sa vie, mais se préoccupe surtout de l’évolution de la guerre : il est désorienté ! À partir de mai 1915 les plaintes deviennent plus lancinantes, il dit qu’il proférerait la mort à cette vie. Ce sentiment est aggravé par la vision de la dévastation de la nature, les villes anéanties, les corps jonchant les routes et les champs de bataille. Il parle de soldats martyrs. Ce dégoût de vivre se traduit par des suicides autour de lui lors des retours de permission. À la fin de ses carnets, il fait le décompte des siennes : 76 jours de permission depuis le début de la guerre jusqu’au 9 octobre 1918. Il suit les nouvelles sur les massacres qui ravagent l’infanterie, préoccupé du sort de ses deux frères, son beau-frère ainsi que leurs amis ; il énumère le nom de ceux qui se font tuer, laissant un mémorial vivant de vies cruellement fauchées. Rien ne leur est épargné. Ils mangent de la viande pourrie et du pain moisi ; le vin et les denrées sont vendus par des officiers peu scrupuleux qui affament les soldats ; ils s’enfoncent dans la boue avec leurs chevaux et les batteries ; ils dorment souvent dans la boue sous des bombardements intenses ; ils traversent des nuages de gaz asphyxiants ; ils sont dévorés par des parasites et tombent malades ; ils font des marches interminables et épuisantes qui leur semblent inutiles : ils partent d’un lieu pour y revenir, le temps s’écoule dans l’ennui et les hommes se sentent vieillir. Ils passent à côté de la vie pour tutoyer la mort ! Joseph lit les journaux qu’il distribue, il connaît aussi bien l’évolution de la situation internationale que celle des batailles plus proches. Il remarque les avancées des troupes et le nombre de morts qui va croissant. Il remarque les dérèglements provoqués par la guerre à l’arrière. Le dégoût laisse place à la révolte : le fossé entre soldats et officiers se creuse, alors que les pages du journal laissent apparaître la solidarité entre soldats et la gentillesse de la population à leur égard. Il dénonce une guerre de riches faisant fi de la souffrance d’un peuple laborieux qui a dû échanger bêches et faux contre des armes. 17

L’époque où l’on pensait revenir pour les vendanges s’est éloignée dans le temps et dans les esprits, la guerre est bien implantée pour un temps indéfini. Et l’on ressent que ce fossé qui s’est creusé ne sera pas comblé facilement, d’ailleurs, il a ramené le communisme à l’Est. Une fratrie de quatre garçons orphelins qui tous ont été envoyés sur le front, laissant leur mère veuve abandonnée. Nous savons que Joseph est resté en vie. Il a perdu son beau-frère (11 novembre 1914), son frère (9 novembre 1918), un cousin et des amis. C’est un homme triste qui savoure une victoire endeuillée par l’absence de ceux qui ont péri. Nous avons un témoignage poignant en style télégraphique et pour cela nous avons gardé fidèlement le texte du journal. Les cinq carnets qui rythment les permissions et les dix-huit chapitres servent de fil conducteur à un récit pris sur le vif au jour le jour. Les itinéraires sur des cartes traçant les déplacements du Régiment de Joseph Prudhon sur les différents fronts illustrent ses dires le 17 mars 1917 : « Nous déménageons encore, c'est le mauvais commandement dans toute l'acception du mot : ordre, contrordre et ce n'est que bêtise ». En annexe, nous avons choisi quatre fac-similés : deux certificats de décès émis par les Armées et deux extraits du premier et du dernier carnet. En l’absence des documents familiaux égarés, nous en avons pris d’autres pour l’illustration : des images d’archives et des photos prises au Mémorial de Verdun. Chose rare, le 29 juin 1916, la jeune épouse laisse dans l’un des carnets une remarque teintée de désespoir.

Eunice Vouillot

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Joseph Prudhon Repères biographiques
Né le 19 octobre 1888 à Authume (Jura, deuxième d’une fratrie de quatre garçons), décédé en 1952. Père : décédé le 17 janvier 1894, dans la 6e année de Joseph dont le frère cadet avait quatre mois : 22e anniversaire de sa mort signalé par Joseph le 17 janvier 1916. Mère : Adélaïde Prudhon née Viénot (décès avant la 2nde Guerre mondiale) Fratrie : François, Joseph, Alexandre et Jules. Marié le 29 janvier 1914 à Joséphine Brégand née à Authume (Jura) le 9 septembre 1890. De cette union est née en 1920 une fille unique : Madeleine, qui a épousé Élie Vouillot en 1940 (ils ont eu trois enfants). Joseph Prudhon habitait avec sa jeune épouse à Saint-Denis (Seine), mais il a été mobilisé dans sa région de naissance et son lieu de recrutement : Besançon. Profession : Chauffeur de tramway puis d’autobus aux TCRP (RATP actuelle). Pour ses données militaires, nous n’avons que des informations incomplètes : Lieu de recrutement au Fort de Besançon, 5e Régiment d’Artillerie de Campagne. Conscription : 1908, soldat de 2e classe.

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1914 : 104e régiment d’artillerie, 30e batterie. Les 21 et 22 mars 1915, nous lisons : Je passe conducteur de deux chevaux blancs au 9e d'Artillerie à pied de Belfort… définitivement… 5e batterie. Le 13 mars 1918 passe « 304e d'artillerie, 7e batterie, Section 103 3e groupe ». Pendant la Guerre : - Conducteur servant de batterie. - Téléphoniste et réparateur des lignes à partir du 17 novembre 1914. - Ordonnance et guide des officiers et commandants en visite aux régiments et batteries sur le front à partir du 21 mars 1915. Citation pour sa bravoure en 1918, médaille remise le 11 décembre : « On me donne ma citation du 29 octobre dernier, devant Château-Porcien ».

Artilleur monté, Mémorial de Verdun. Photo M. Vouillot 20

GUERRE 1914 – 1918 3

Pour mémoire : mobilisation générale en France le 1er août 1914. L’Allemagne déclare la guerre à la France le 3 août et envahit la Belgique ; la France et la Grande-Bretagne entrent en guerre le 3 août.

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CARNET Nº 1 De l’enthousiasme au dégoût de la vie 3 août 1914 - 16 juin 1916
Alsace, Marne, Aisne, Oise, Champagne 1. - « Le train est pavoisé de fleurs »

En route vers l’Alsace Départ de Paris 3 août à 11 heures 50 : Voyage sans fin, bousculé et voies encombrées tout le long du parcours, c'est l'enthousiasme, le train est pavoisé de fleurs et de feuillages. Nous arrivons à Dole le 4 août à 4 heures du matin, je 23

donne une lettre à un employé pour être remise à Marie Gaudard, qui lui parvient. Arrivée à Besançon à 7 heures du matin, pluie à torrents. 4 août : Besançon, fort de Monboucon, nous sommes logés dans un vieux château, surnommé "Château des Pépères", inhabité, les casernes étant déjà bondées de réservistes. Toute la journée, c'est la pluie. On nous habille et équipe. Ce jour : déclaration de guerre avec l'Allemagne et l'Autriche. 5 août : Approvisionnement du harnachement toute la journée, ainsi que des armes. 6 août : Besançon. Réquisition des chevaux et affectation aux pièces. Je viens de voir Xavier Feuillebois de Mutigney, qui est au bataillon d'Artillerie de Forteresse au fort de Monboucon. 7 août : À l'avoine de réserve au parc du 4e d'artillerie, à la lutte. Recrutement des chevaux. 8 et 10 août : Embarquement à la gare de Besançon à minuit. J'ai eu bien froid à notre poste d'observation, on nous avait placés sur un wagon découvert pour la défense contre l'attaque des avions ennemis. Arrivés à 7 heures du matin, le 9 août à Belfort, à 11 heures, débarquement par une chaleur terrible, nous cantonnons au Valdoie, départ du cantonnement pour Rougemont, on entend déjà le canon.

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11 août : Nous sommes à Etueffont-Haut, le canon tonne sans arrêt, et combat contre avion. Les pièces de 754 des forts de Belfort n'arrêtent pas contre les aéroplanes boches qui essayent de survoler la région. On voit déjà des prisonniers. Arrivée de deux corps d'armée, le 21e et le 21e, le 7e corps se retire pour se reformer, étant rudement éprouvé par ces premiers combats, les 35, 44, 45e bataillons de chasseurs, les 15, 42, 71, 171 et 172e d'infanterie. 12 août : Rougegoutte, à 10 km de la frontière, le canon tonne depuis le matin 4 heures, fusillade toute la nuit, départ à 10 heures du matin à la frontière, nous allons ravitailler nos batteries de tir. 13 août : Départ de Rougegoutte (Haut-Rhin), arrivé à Etueffont, mangé la soupe à 11 heures sur un coteau, convois immenses de tous les côtés. Départ à 2 heures du matin, arrivée à Saint Germain à 5 heures le 14 août, on y passe la journée du 15 août, pluie battante tout le jour, pas moyen de faire la cuisine. 16 août : Attelés à 8 heures du matin, nous sommes sur le qui-vive jusqu'à 10 heures du matin. Nous attelons et attendons les ordres pour le départ.

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Note de M. Vouillot : Le canon de 75 mm était muni d'un frein de recul qui évitait sa remise en position après chaque tir, au contraire du 7,7 cm allemand, Ludendorff avait dit en découvrant ce canon : je hais l'artillerie française, en effet le secret avait été gardé en montant ces pièces sans frein et en les complétant au dernier moment.

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Canon de 75 mm, Mémorial de Verdun. Photo M. Vouillot

17 août : Etueffont-Bas, nous y cantonnons, pluie sans arrêt, couchés sur la dure. Nous ne recevons nos vivres qu'à 7 heures du soir. 18 août : La Chapelle, frontière, restés pour coucher sur la paille. 19 août : Départ à 8 heures du matin, passons la frontière à 9 heures et demie où nous voyons déjà la désolation de la guerre. Le bureau des douanes allemandes brûle et est démoli par notre artillerie. Nous voyons les premières tombes des soldats allemands et français le long de la route, des petites croix de branchages montrent l'emplacement. Les chevaux tués le long de la route ne manquent pas. Nous arrivons à Soppe-le-Bas, premier pays d'Alsace à 2 heures de l'après-midi, pays conquis.

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20 août : Départ de Soppe-le-Bas pour Pont d'Aspach à 7 km, à 5 heures du soir, arrivée à 6 heures et demie. Plusieurs soldats le long de la route, 3 du 152e de ligne, 2 du 11e hussard et du 14e dragon et tombes de soldats allemands. Nous arrivons dans ce village marqué par la guerre, le clocher démoli et le village à moitié brûlé par les Allemands avant de l'évacuer. Nous couchons dans une usine de tissage où les Boches avaient couché quelques jours avant. On fait la soupe avec les poutres des maisons détruites. 21 août : Même cantonnement, seulement on nous fait quitter notre usine, c'est de l'infanterie qui couchera à notre place. 22 août : Nous quittons Pont d'Aspach à 10 heures du matin après avoir eu bien froid à coucher sur les caissons, arrivons à Sentheim à midi, dimanche, beau soleil, joli village : il y a le château d'un député allemand, nous manquons à peu près de tout : nous faisons une passoire à café avec une pomme d'arrosoir du château. J'achète une pipe, je vois Gerbet de Champagney et le gendre du père Caillet de Champagney, tous deux gardes forestiers. Nous restons à Sentheim, on en profite pour se baigner et pour se nettoyer, c'est embêtant pour se faire comprendre. On nous sert à boire par les fenêtres, pas moyen d'entrer dans ces bistrots ! Départ de Sentheim à six heures du soir, arrivée à Ettuefont-Haut à 11 heures, on couche dans les greniers sans rien manger. 23, 24 août : Jura. À 10 heures du matin, arrivée à Champagney, Haute-Saône à 1 heure de l’après-midi, chaleur terrible, on mange la soupe, il est question que nous devons embarquer pour Lunéville ou Nancy. On ne sait aucune nouvelle de ce qui se passe sur le front. 25 août : Idem : on fait la cuisine chez de braves gens.

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26 août : Pluie tout le jour. Le soir, nous allons à un office célébré par l'Aumônier de la place de Belfort. J'achète une paire de bandes molletières et nous buvons un bon marc, les deux Jeandot et mon compagnon de cuisine et maintenant à la paille, bonsoir. 27 août : Réveil à Champagney, toujours la pluie torrentielle, difficile de faire la soupe, on mange à 10 heures et demie tout de même, mouillés comme une soupe. On nous invite à faire notre cuisine dans une maison, braves gens, ils nous prêtent leurs ustensiles de cuisine, menu : soupe, bœuf rôti, pommes au jus de rôti, salade offerte par nos braves gens qui mangent avec nous, nous allons boire un vieux rhum, les deux Jeandot. 8 heures et demie à la paille. 28 août : Même cantonnement, j'attrape le cafard comme jamais. On commence à ne plus rien trouver, il n'y a plus le petit rhum de chaque soir. 8 heures couché. 29 août : Réveil à 4 heures du matin, départ de Champagney à 6 heures 30, arrivée à Belfort à 10 heures 30, nous embarquons à 1 heure, j'ai hâte, car j'ai télégraphié à ma Finette5 que je serais de passage à Dole dans la soirée. Enfin nous sommes installés dans notre wagon à bestiaux et assez sale, sur du fumier de chevaux. 30 août : Après un long voyage nous arrivons à Dole à 10 heures du soir. Je réussis à voir ma Chérie à la gare où nous nous arrêtons pour faire boire les chevaux et donner de l'avoine. Il y a André Viénot, enfant de troupe, la maman Adèle6, nous nous embrassons pas très longtemps, dix minutes, je suis obligé de faire 500 mètres couché
5

Le jeune couple habitait au 14 de la rue du Saulger à Saint-Denis mais Joséphine, sa jeune épouse était partie à Dole dans sa famille pour l’été. Ayant quitté le front d’Alsace, Joseph Prudhon n’y reviendra plus. 6 Adelaïde, maman de Joseph.

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sur un marchepied, à contre-voie pour ne pas manquer le train, nous revoilà partis, toujours sans savoir où, on ne sait rien, c'est dimanche, nous sommes salués tout le long du parcours, on nous distribue des cigares, des cigarettes et toute sorte de bonnes choses dans toutes les gares de passage. Tous nous demandent des souvenirs et des fleurs d'Alsace qui changent des dernières reçues à la gare passée, notre train est fleuri et roule à une allure de 10 kilomètres heure. Les voies sont encombrées de troupes en déplacement, nous faisons un arrêt à Stains, je vois la Basilique de Saint Denis, je pense au 14 de la rue du Saulger, je vois la dame courtière de chez Singer. Pauvre femme, elle pleure en m'embrassant, son mari y est aussi. Nous arrivons enfin à Creil à 2 heures du matin. 31 août : Nous débarquons à 5 heures à Balagny, nous sommes reçus à bras ouverts, tout le monde nous offre son lit, ces braves gens étaient levés depuis cette nuit en nous attendant. Nous nous couchons jusqu'à 9 heures, les deux Jeandot voilà un mois que nous n'avions plus couché dans un lit. Nous vivons comme tous les camarades, avec les habitants7. Il passe des trains de blessés, jusqu'à douze par jour. Nous avons vu les premiers Anglais à la gare de Creil, un train de zouaves les a croisés, c'était des cris de joie. À 5 heures du soir départ de Balagny, on renverse la soupe, je range la viande à moitié cuite et en route. Il fait une chaleur terrible, nous faisons l'étape à pied, on arrive à 9 heures du soir à Sainte Geneviève. J'ai eu chaud, j'ai attrapé un bon rhume. Assez bien accueillis par les habitants, nous couchons avec des émigrés des pays envahis dans une usine, pêle-mêle, c'est bien la guerre.

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Une grande empathie lie très souvent les soldats et les habitants.

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