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Journal de marche d'un fantassin allemand (1941-1945)

De
371 pages
Rien ne destinait ce garçon de 21 ans, mobilisé en octobre 1940, sensible à la nature, amateur de musique, issu de la bourgeoisie rhénane cultivée, à partir se battre dans de si terribles conditions : la chaleur et le froid insoutenables, la mort de ses amis à ses côtés, corps-à-corps sanglants... Ce soldat, plusieurs fois blessé, livre ses impressions et réfléchit sans s'appesantir sur son sort. Ces dernières années, il souhaitait que son journal, originellement dédié à ses camarades de front qui ne sont pas revenus, puisse répondre aux questions des générations nouvelles.
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Journal de marche d'un fantassin allemand
1941-1945

Histoire de la défense Collection dirigée par Sophie de Lastours
Cette collection se propose d'étudier les différents aspects qui composent l'histoire de la défense. La guerre, la technologie, la sécurité n'ont cessé de se transformer, de se construire et même de se détruire les unes par rapport aux autres. Elles sont en perpétuelle mutation. L'apparition de nouvelles menaces a toujours conduit les sociétés à tenter de s'adapter avec plus ou moins de succès et parfois à contre-courant des idées reçues. Des questions seront soulevées et des réponses données, même si beaucoup d'interrogations demeurent. L'histoire, la géographie, le droit, la politique, la doctrine, la diplomatie, l'armement sont tous au cœur de la défense et interfèrent par de multiples combinaisons. Ces sujets contribuent à poser les défis et les limites du domaine de la défense à travers le temps en replaçant les évènements dans leur contexte. On dit par exemple que dans ce XXIe siècle naissant, les guerres entre Etats sont en train de devenir anachroniques au bénéfice de conflits tribaux ou religieux, mais seules des comparaisons, des études détaillées qui s'étendent sur le long parcours de I'histoire permettront de le vérifier.

Déjà parus
Raymond H.A. CARTER, Le tribunal pénal international pour l'exYougoslavie, 2005. Vincent PORTERET, État-nation et professionnalisation des armées, 2005. Daniel RICHEZ, Mes camarades de barbelés, 2005. Fabrice SALIBA, Les Politiques de recrutement militaire britannique et française (1920-1939). Chronique d'un désastre annoncé, 2005. Jean-Philippe ROUX, L'Europe de la Défense. Il était une fois..., 2005. Marc DEFOURNEAUX, Force des armes, force des hommes, 2005. Olivier POTTIER, État-Nation: divorce et réconciliation? De la loi Debré à la réforme du service national, 1970-2004, 2005. Jean-Paul MAHUAULT, L'épopée marocaine de la légion étrangère, 1903 - 1934, ou Trente années au Maroc, 2005. Association nationale pour le souvenir des Dardanelles et Fronts d'Orient, Dardanelles Orient Levant 1915-1921. Ce que les combattants ont écrit, 2005. Jean-Pierre MARTIN, Les aigles du Frioland, 2004. Marie LARROUMET, Mythe et images de la légion étrangère, 2004.

Hartmut Petri

Journal de marche

d'un fantassin allemand
1941-1945
« C'était ainsi »
Préface de Hélie de saint Marc et August von Kageneck
Traduction Jacqueline Druesne
Texte revu et corrigé par Sophie de Lastours et Gilbert Eudes

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www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.ft harmattan! @wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01086-5 EAN : 9782296010864

Remerciements

La directrice de collection remercie Jean Pardé, ancien directeur de recherches au département des recherches forestières de l'Inra qui, par ses relations d'abord professionnelles, ensuite amicales tout au long de quarante années, a été le lien avec Hartmut Petri, docteur en sciences forestières, responsable de sylviculture et gestion forestière dans le Land de RhénaniePalatinat qui a permis de.mener à son terme ce témoignage. La famille Pardé a toujours participé à l'histoire et aux péripéties des guerres franco-allemandes, et en a payé le lourd tribu:

. Émile Alamelle, oncle de Jean Pardé, lieutenant saint-cyrien, mort
au champ d'honneur à 19 ans dès septembre 1914, en fantassin défendant le Grand Couronné devant Nancy;

. Marcelle Pardé, sa tante, directrice du lycée de jeunes filles de
Dijon, active résistante (réseau Brutus), arrêtée puis déportée et morte en janvier 1945 au camp de Ravensbrück;

. Émile Pardé, son frère, élève-officier à l'école nationale de santé
navale, tué dans un combat dans le maquis de l'Oisans (août 1944).

Préface

Rélie de Saint Marc ayant été sollicité pour rédiger une préface pour C'était ainsi, journal de marche d'un fantassin allemand 1941-1945, avait suggéré que des passages de leurs conversations respectives échangées avec August von Kageneck et recueillies par Étienne de Montety dans Notre histoire 1922-1945 soient choisis. C'est ce qu'avait donc fait RartmutPetri. Les lignes ci-dessous sont d'abord celles d'August von Kageneck, combattant comme lui sur le front de l'Est et traduisant les atroces rigueurs du climat subies: « ...À cause du grand froid, il fallait lutter sans faiblir contre le relâchement du corps et de la volonté: le sommeil ne pardonnait pas, compte tenu de la température. Sous le coup de la fatigue, les plus lassés s'endormaient facilement en marchant ou assis sur un cheval. Les officiers donnaient l'ordre à tout soldat de réveiller un camarade en train de s'endormir, parce que cela signifiait qu'il se laissait entraîner par la mort. Dans ces conditions, ceux qui avaient le plus de mal étaient les plus jeunes et les plus éduqués. Les sous-officiers de quarante ans s'en sortaient mieux. » Bien que n'ayant pas connu le martyr de la captivité en camp de concentration comme Rélie de Saint Marc, Rartmut Petri a voulu souligner le passage dont ce grand résistant était l'auteur, car il y a aussi reconnu une même expérience, désespérée, partagée que la sienne: « Nous n'avions plus de larmes. Les appels au secours dans la nuit restaient sans réponse. L'agonie et les cauchemars, le sifflement des poumons à bout de course, les excréments vidés dans les gamelles ou à même les châlits tant certains étaient exténués, les corps purulents sans le moindre pansement, faisaient partie de notre quotidien. Nous étions des sacs d'os prononçant à peine dix mots par jour. Alors lafraternité ... Mais il est vrai que dans le dépouillement d'un camp de concentration, j'ai fait une grande découverte: la lâcheté et l'égoïsme, la

délation parfois, se trouvaient chez ceux où je m'attendais le moins à les trouver. En revanche, j'ai pu connaître la générosité, la noblesse, le courage là où, selon les critères de mon enfance ou de mon adolescence, ils n'auraient pas dû exister. Cela change toutes les perspectives. » L'auteur des Champs de braises et celui de Lieutenant de Panzer avaient chacun approuvé ce choix. August von Kageneck est décédé entretemps. Le garçon de vingt ans qu'était Hartmut Petri était devenu un homme comptabilisant quatre fois cet âge, il vient hélas de mourir très récemment. On imagine qu'exhumer puis relire ses carnets pour les voir traduits puis publiés en français l'avait rejeté avec violence dans une époque remplie de terribles épreuves qu'il dut affronter de nouveau en sachant à la différence d'autrefois qu'il avait pu longtemps y survivre.

La publication en français de ce document n'a pu être réalisée que grâce à la réconciliation entre les peuples et l'amitié franco-allemande. « L'âge étant venu, les souvenirs se détachent du temps personnel pour prendre leur place dans de grands courants historiques. »

Jean Guitton

Avant-propos

Hartmut Petri a écrit son journal de marche il y a plus de soixante ans. Il écrit au début au jour le jour, puis selon les conditions, le temps dont il dispose, le rythme des combats, il espace ou en reprend la rédaction. La lecture de cet homme, qui n'a au début que vingt ans, soulève en nous de multiples interrogations. C'est un lieu commun de dire qu'il ne peut plus être le même cinq ans plus tard. Il a d'abord survécu. Il dédie donc ces pages « À ceux qui n'en sont pas revenus. » Nous avons choisi de respecter au maximum le texte, même si la phrase n'est pas toujours parfaitement construite, même s'il y a quelques répétitions. Rester dans les conditions dans lesquelles ce journal de guerre avait été rédigé était capital. Les noms géographiques n'ont pas toujours pu être francisés. Les modifications de frontières apportées par l'Histoire transforment aussi totalement les sonorités: Lemberg devient Lvov ou Posen, Poznan 1. Il a été plusieurs fois blessé et les réflexions qu'il livre à son journal sont souvent profondes. Il s'interroge et reconnaît souvent ne pas avoir les réponses: « C'est étrange que justement dans un état communiste, chez les bolcheviques, il y ait tant de différence de traitement et de comportement entre les officiers et la troupe... En particulier, nous qui connaissons les moyens de la propagande, leur étendue et leurs conséquences en Russie soviétique, nous considérons avec attention et un œil critique ce que nous apporte notre propre pays. » Il n'aborde pas le domaine politique et affirme même qu'en août 1944: «Le ton des conversations au front est neutre, empreint de camaraderie et en règle générale absolument pas politique. La politique est loin et n'est pas un sujet de conversation... Le militaire détermine les jours et les nuits, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. » Il s'oppose au fait qu'on oblige en Estonie la population juive à servir les officiers et chante les louanges de son amie Hannelore von Blankenburg dont on comprend qu'elle se trouve en Russie, certainement comme
1 Nous précisons que les cartes d'état-major, commentées par l'auteur, étaient trop compliquées à reproduire pour figurer dans cet ouvrage. Il

infirmière et que « Le caractère et la nature de son dévouement sont sans aucun doute, une arme contre les drames du Volkhov, la bêtise et le manque de culture... Elle est à demi juive. » Lors de l'entretien que nous avons eu, il a clairement affirmé n'avoir découvert l'existence des camps de déportés qu'après la fin de la guerre. Il a dit qu'il savait seulement alors que des camps de prisonniers «civils» existaient. En avril 1945, Hartmut Petri termine par ces dernières phrases: « Sur la guerre, ses initiateurs, ses responsables, à d'autres que moi d'en discuter. Mais ce que moi dans mon fort intérieur, je reproche à Hitler, c'est essentiellement deux faits qui ont frappé de plein fouet toute la génération de la guerre. Il nous a entraînés de force dans cette guerre en nous obligeant à tirer sur des êtres humains. Il nous a soustrait du temps de notre vie, environ cinq années de jeunesse à la fois importantes et agréables à vivre, en temps normal! » Hartmut Petri est issu de la bourgeoisie rhénane, il se sentait dès l'adolescence forestier de vocation, il sera plus tard, après la guerre et plusieurs années d'études, ingénieur des eaux et forêts. On remarque vite combien il est sensible à la nature: « Le soir, je me balade encore une fois seul, le long de la Vistule. Le fleuve disparaît dans l'obscurité. L'air est chaud, envoûtant, légèrement frémissant.» Il est animé d'aspirations poétiques: « Où irons-nous? Vers une simple aventure ou plus? Quelque part derrière le soleil levant ? » La musique lui redonne espoir. Écoutant un programme de musique classique: « L'appareil déversa tout à coup sur moi une douceur indescriptible, incompréhensible qui me délivra, s'amplifia et m'arracha soudain à tout, au marécage, à la guerre... Elle (la musique) m'obligeait à sortir de ce monde pour me laisser engloutir de tout mon être dans un autre monde presque oublié. Or, je connaissais la mélodie, c'était de Franz Schubert: La symphonie inachevée. » Il se révèle particulièrement bon observateur. Il remarque le passage du dernier convoi ferroviaire de céréales en provenance de l'URSS vers l'Allemagne, le 21 juin 1941, selon les fameux accords du pacte germano-soviétique. La seconde guerre mondiale avait commencé pour l'Allemagne le 1er septembre 1939 et il eut d'abord à effectuer un service obligatoire du travail avant d'être incorporé le 10 octobre 1940 au bataillon de chasseurs à pied de Goslar, dans le Harz. Il eut à mener cinq ans de guerre. Il fit l'essentiel de ses classes à Kalisz, ville de ce qui avait été la Pologne avant 12

d'être envahie en 1939. Le bataillon très bien équipé, à effectifs renforcés, part à pied vers l'est, toujours vers l'est, par étapes, vers la Russie alors en paix presque amicale avec l'Allemagne. Le 30 avril 1941, il s'interroge en quittant la ville de Radom: « C'est la dernière phase de la marche avant la Vistule. Nous passons devant de grands aérodromes, pour quoi? pour qui? contre la Russie? » Le 23 mai 1941, «À vingt-trois heures, c'est le départ. Maintenant, nous marchons de nuit, toujours plus loin vers l'est. La marche forcée recommence. Pour où ? Aucune idée... En Russie? En Irak ? Nous avons déjà des dictionnaires russes, mais tout cela paraît incroyable. » Enfin, le 21 juin 1941, à onze heures, information de la compagnie. « C'est sûr maintenant, ce que tous pressentaient mais ne voulaient pas croire possible: attaque de la Russie. Elle doit avoir lieu ce soir. » Toutes ces étapes sont racontées, une à une, jusqu'à la frontière de Brest-Litovsk, au bord du Bug sur la rive gauche. Les alentours grouillent de troupes allemandes, notamment blindées. Et brutalement, le 22 juin 1941, c'est la guerre contre la Russie qui est massivement envahie. Guerre toujours de fantassin pour le jeune Petri en son bataillon, luimême élément d'une division d'infanterie appuyant les chars de Guderian. Ce jeune soldat écrit son journal de marche, au jour le jour, quand il le peut. Les contacts avec la population sont surprenants. Il se trouve dans un cantonnement où une femme habite avec sa fille: « C'est apparemment un lieu de rendez-vous tranquille pour les officiers de la caserne russe toute proche. La nuit, je joue de l'harmonica, la petite fille m'accompagne en chantant... Son frère est officier dans la marine russe, en mer du Japon. » On avance, combattant loin derrière ou plus près de ces chars qui ouvrent la voie et laissent derrière eux des adversaires toujours actifs bien que désorganisés. Tout est plus dur que d'aucuns l'imaginaient et dès le début, les pertes sont lourdes. On avance encore et encore à l'est, par Baranovici, le sud de Minsk, le sud de Smolensk... Et le 27 septembre, il exprime son souhait le plus vif: « Si seulement. .. à la maison avant 1'hiver! La guerre devrait être finie en peu de temps. » Quatre jours plus tard, il commence à formuler ses craintes: « Il fait très froid, les troupes qui ont eu si chaud dans les attaques de juin, vont-elles entrer dans une guerre d'hiver sans l'équipement correspondant? » Le 4 octobre 1941, dans un violent combat, Petri est blessé au sud de Mohilev, au bras et à la main. 13

Son transport, premier vers l'arrière apparaît comme exemplaire, puis il est embarqué dans un train sanitaire, est hospitalisé et part ensuite en convalescence. Le 18 octobre, il entend pour la première fois la chanson Lili Marlène. Ce sont pour lui des jours merveilleux. Son bataillon continue de marcher vers l'est, sans lui, avec ou derrière les chars de Guderian, jusqu'à proximité de Moscou: Aleksine, entre Kalouga et Toula. Là, on s'arrête pour un terrible hiver, puis un recul dramatique. Des compagnies (de cent à cent cinquante hommes) quittèrent l'Allemagne au complet, et seulement une vingtaine d'hommes revinrent au printemps. Un militaire allemand, blessé au combat, soigné à l'hôpital et guéri, est considéré dans un premier temps comme «inapte au combat» et temporairement versé dans une unité non combattante. Hartmut Petri est ainsi affecté début 1942 à une unité de remonte de chevaux, chargée avec bien d'autres d'être conduite, d'Allemagne au front russe et dans son cas particulier de Gottingen à la région d'Orel. Chaque homme est responsable de trois chevaux et doit avancer soit à pied, soit en train. Comme il vient de passer son permis de conduire poids lourds, Petri est vite chargé avec un aide-chauffeur de la responsabilité d'un camion. Il doit apporter le ravitaillement pour la troupe, la paille et le foin journalier pour les chevaux à chaque étape. Il transporte aussi une patrouille de reconnaissance. Cette patrouille avancée doit trouver où installer chaque fois le cantonnement dans un quartier, au sens militaire du terme. L'état lamentable du camion, sur le plan mécanique, multiplie les pannes, remorquages et réparations, toujours sommaires dans un atelier militaire trouvé en cours de route. Le pire est alors l'affreux état du réseau routier soviétique, verglacé et recouvert de neige en hiver, quasi inutilisable au printemps car creusé de profondes fondrières boueuses. Et de plus, dès la fin de l'hiver 41-42, les partisans sont partout actifs contre tout ce qui circule par route ou voie ferrée, même sur les routes principales de liaison par l'arrière, voies privilégiées pourtant interdites de circulation allemande de la tombée de la nuit au petit matin. Les trains doivent circuler avec plusieurs wagons vides ou chargés de sable placés devant la locomotive, dont le rôle est de faire sauter d'éventuelles mines placées sur la voie. Ce soldat de vingt ans affronte cela tout en observant et décrivant le pays, les forêts, les étendues mornes et vides, et comment les populations 14

subsistent différemment si elles sont établies dans de petits villages isolés ou dans des villes. L'unité PferdemarschstaffeZ2 avance d'abord en train, le camion qu'il conduit de même, de Gottingen à Bialystok à l'ancienne frontière russopolonaise. Le départ de Bialystok vers l'est, le 9 mars 1942, s'effectue à pied, alors que Petri dans son camion, en avant ou loin derrière, en remorque suit... un itinéraire qui recouvre ou recoupe souvent ses pas de 1941. Volkhovysk 3, Zelva, Slonim, Baranovici, Slutsk, Bobruisk, Tchernigov, Roslavl où il arrive le 15 avril 1942. De nouveau, le train, à partir de Roslavl, le 17 mai 1942. Très vite, direction du sud, parallèlement au front qui n'est pas loin avec un trajet infesté de partisans. Il est le 2 mai à Orel qui est une grande ville, près du front, sous obédience du général Guderian. La patrouille de reconnaissance va avec Petri jusqu'à Bolschov devant Orel. Le printemps est là, les chevaux sont remis à différentes unités au front ou proches du front. Le 13 juin, un ordre arrive à Orel: Hartmut Petri est replacé dans l'infanterie, dans un bataillon voisin sur le front. Le voici donc redevenu fantassin et au front le 21 juin. Mais un abcès grossit sur sa main blessée l'année précédente. Il va en consultation à l'hôpital militaire de Bolschov. De grosses attaques soviétiques à l'avant, obligent à évacuer vers l'arrière tous les malades de l'hôpital pour laisser la place à l'afIlux de nouveaux blessés. C'est le 8 juillet 1942. L'état de sa main empire, il a 39°C de fièvre. . . On l'expédie en train de marchandises « sanitaire» vers l'arrière. Un train blindé «antipartisans» précède le train où se trouve Petri. Le Il juillet, le train passe par Brest-Litovsk et sa santé s'améliore. Il part de Radom, arrive à Varsovie, à Thom 4 le 19 juillet, puis pour l'Allemagne en passant par Posen 5 pour deux ou trois semaines de convalescence.
2 ' Echelon de marche de cavalerie. 3 En Biélorussie. 4 Ou Torun en polonais. 5 Poznan en polonais. Ville de Pologne annexée à la Prusse en 1793), entrée dans le Grandduché de Varsovie en 1807), revenue à la Prusse en 1815 et restituée à la Pologne en 1919. 15

Il ne parle pas de son admission dans une école d'officiers de réserve, à Brunswick 6. Il en sort lieutenant début 1943, et en février est envoyé par train en renfort sur le front nord-est: Konigsberg, Tilsit, Riga, Valga 7 (sud de l'Estonie), Pskov (Pelkau), Gatchina 8, Tchoudovo sur le fleuve Volkhov. Petri est affecté à la 96e division, au 287e régiment, 2e bataillon, Secompagnie, dont on lui donne, d'entrée de jeu, le commandement tant les pertes en officiers ont été lourdes! Le voilà aussitôt en première ligne sur le front du Volkhov, où s'est installée une guerre de position qui dure jusqu'au 14 janvier 1944. Le Volkhov est un grand fleuve coulant du sud vers le nord après avoir traversé le lac lImen, puis la grande ville de Novgorod, passant à l'est de Leningrad et terminant sa course dans l'immense lac Ladoga. Le Volkhov, au nord de Novgorod et tout spécialement dans la région comprise entre la ville de Tchoudovo et plus au nord le confluent d'un affluent de la rive gauche, la Tigoda, avait connu des heures féroces et dramatiques de février à mai 1942, lorsque l'armée russe du général Vlassov avait percé le front allemand. Les Allemands purent finalement vaincre ces si dangereux adversaires. Vlassov fut fait prisonnier. On sait ce qu'il en advint ensuite. Il ne resta aux Russes qu'une petite tête de pont de huit à dix kilomètres de largeur et de trois à quatre kilomètres de profondeur sur la rive gauche du Volkhov, centrée sur l'embouchure de la Tigoda. C'est sur le flanc sud de ce «doigt de gant» dangereux que le régiment, dont la Secompagnie de Petri, prit position. Ce front du Volkhov, devenu immobile, fut un modèle de guerre de position pour toute l'année 1943. Les raisons en furent multiples, notamment stratégiques mais aussi climatiques, géologiques, fluviales. Le Volkhov y coulait largement, débordant sans retenue toute une partie de l'année, dans un paysage de marais, de marécages, de fondrières où alternaient forêts misérables et terrains découverts, dangereux et sans valeur.

6 Braunschweig en allemand, située en Basse-Saxe. Elle fut capitale d'un duché du même nom jusqu'en 1918, puis une république de 1918 à 1934 dans la république de Weimar, enfm incorporée au Reich en 1934.
7

S

Walk dans le manuscritallemand.
Au sud, près de Leningrad. Catherine II fit édifier un palais pour son fils Paul en 1783. 16

Une guerre de position où Petri, axé à la fois sur le fleuve et le flanc sud "la tête de pont russe, y occupait une position très inconfortable dangereuse, tant sur le plan militaire que sur le plan géographique environnemental, sans oublier les poux et punaises et l'été les myriades moustiques et la guerre!

de et et de

L'eau était partout, inondant les fondrières et d'énormes épaisseurs de boue. La glace, la neige, le vent, le froid paralysaient les paysages et les hommes. L'Amerikawald9 et l'Handtuchwald 10 étaient aux mains des Allemands. Tout cela était garni de points d'appui plus ou moins solides, de tranchées de défense ou de circulation, de palissades de bois renforcées de plaques de blindage sans oublier les postes de commandement et de défense, les armes accompagnant l'infanterie comme les lance-grenades, les lanceroquettes, les obusiers de campagne, la PAK Il, la FLAK 12 et partout les fusils mitrailleurs et les groupes ou Pendelspahtruppen 13de reconnaissance et de liaison. Le jeune officier va d'un point d'appui à un autre, poussant aussi jusqu'au contact de l'ennemi. En le lisant, on le suit au jour le jour, vivant onze mois de guerre de position dans les marécages des bords du Volkhov. Il y a bien sûr la guerre, mais aussi le quotidien qu'il faut assumer, avec parfois ses étonnants côtés positifs. L'extraordinaire camaraderie entre les chefs de compagnie, mais aussi avec leur chef de bataillon, le tout à la fois simple et distingué capitaine Magavly, dit Maggy 14et aussi la chaleur réservée aux hommes. Il y a aussi les fêtes joyeuses pour les anniversaires dans les abris ou postes au-dessus desquels volent les balles et les obus. La

fête de Noël 1943, organisée par Petri pour sa compagnie, avec tous les
préparatifs et où lui-même se déguise en saint Nicolas. La musique de la radio allemande en provenance de l'émetteur de Belgrade. On rencontre aussi au fil des pages, la division espagnole Azul, et une compagnie disciplinaire, composée d'officiers dégradés dont un commandant de sousmanne

9

« La forêt de l'Amérique» : c'est un nom donné au terrain, ici une forêt touffue. Cela peut être une traduction du Russe ou le terme donné par les Allemands. 10 Nom géographique traduit par « doigt de gant ».
Il

12Flugzeug Abwehrkanone : défense contre aérienne (DCA). 13 Patrouilles dites pendulaires. 14 Il sera porté disparu en Russie, en 1945.

PanzerAbwehrkanone: canon antichars.

17

Saison après saison, on arrive à janvier 1944 avec son départ précipité en train le Il janvier 15pour aller de toute urgence porter secours à une autre lointaine portion de ce front immense, allant de Mourmansk à la mer Noire. Le 14 janvier 1944 16, tout s'effondrait très vite sur le front du Volkhov. Le front allemand y avait été percé, entre Kiev et Jitomir, et surtout les grandes unités allemandes dans une retraite sans coordination, l'une reculant plutôt vers le nord-ouest et l'autre sur sa droite, plutôt vers le sud-ouest. Il en résultait un trou de soixante-dix kilomètres de large, vide de troupes combattantes à part des fuyards isolés et perdus... Et pire encore à Tschepetowka, à l'ouest de Jitomir important nœud de communication ferroviaire et routière, un vaste ensemble de services de l'arrière allemand était installé jusqu'alors: Kommandanturs diverses, trains des équipages variés, bureaux d'intendance, services sanitaires, hôpitaux, etc. Et dans cette routine tranquille le bruit avait couru soudain que « Ivan était là» avec ses chars et sa brutalité. Cela motiva immédiatement une incroyable déroute et une gigantesque fuite vers l'ouest, du genre Rette sich,
wer kann 17.

Le résultat, devant les hommes de la « division de secours» venant du Volkhov : une ville vide de présence militaire allemande, les bureaux grands ouverts, abandonnés avec les dossiers jetés par terre et même dans tel ou tel autre service, la table mise chargée de couverts et de plats entamés. Et pourtant, au cœur de cette panique, les hommes des chemins de fer allemands, imperturbables continuaient à travailler comme si de rien n'était, chargeant des trains entiers de matériels ou de denrées à ramener en Allemagne, les manœuvrant, malgré les partisans, revenus en nombre et en pilleurs. Les militaires soviétiques arrivaient petit à petit, en prudents explorateurs, plutôt qu'en conquérants, mais des convois ferroviaires allemands apportèrent des trains d'équipage aux régiments de la 96edivision: armes lourdes, munitions. On partait en avant, toujours cette sinistre direction, vers l'est, en formation de combat. Le 18 janvier, dans le grand froid, la neige, la glace, le vent. .. et souvent de nuit, l'avance russe adverse est prudente, de village en

15

16 14 janvier 1944 : attaque générale des Russes sur le V olkhov. 17 «Sauve-qui-peut ». 18

Il janvier 1944 : départ de la division de Petri, du Volkhovvers l'Ukraine.

village... d'abord une avant-garde russe qui devient de plus en plus forte, de plus en plus hardie, courageuse, accompagnée de chars, les terribles T-34. On suit Petri presque heure par heure dans des combats violents proches du corps à corps. Le 27 janvier, les Russes entrent dans les positions de sa compagnie. On tente de les y en chasser, soudain des grenades, parties d'un Granatwerfer, une fois, deux fois. Le lieutenant Petri est atteint à la tête et au cou, sans pour autant perdre connaissance. Le 28 janvier, le voici dans un poste de secours près de Tarnopol18, mais alors jugé intransportable. Le 29 janvier, il est pourtant dans un train de marchandises « sanitaire », puis il arrive à Lublin, et Lemberg 19 au sud-est de Varsovie. Il est hospitalisé jusqu'au 12 février. Le 13, il prend un train hôpital par Katowice 20,Vienne, Münich, Karlsruhe. Hartmut Petri, comme lors de sa première blessure, est considéré comme incapable de reprendre tout d~ suite le combat 21mais le 9 juin 1944, il est très vite chargé de diriger et de conduire un « bataillon de marche» en Italie, formé d'hommes devant être affectés à différentes unités militaires allemandes se battant en Italie contre les forces américano-anglaises et françaises. . . Le départ a lieu le 10 juin, en train de voyageurs. Les étapes du trajet sont Münich, Innsbruck, Brenner, Bolzano, Vérone, San Giovanni (près de Bologne), puis en camion-bus, direction Florence-Pistoia où ils arrivent le 19 juin. Le lieutenant est sous le charme de ce pays. Il écrit: « À midi, nous déjeunons de viande de bœuf arrosée d'un merveilleux vin rouge, dans un café à la fraîche atmosphère» et « Après la guerre, je retournerai en Italie ». Ils repartent à pied de Florence vers le sud, le 25 juin. Ils sont à Sienne le 27 juin. Petri, mission remplie, rentre en train en Allemagne depuis Sienne. Il est de retour à Quedlinburg le 30 juin. Un voyage pour lui, reposant et magnifique, une parenthèse dans la guerre.
18Ou Temopol en Volhynie-Podolie. 19Le nom de la ville est Lemberg en allemand, Lvov en polonais et en russe et Lviv en ukrainien. 20En Silésie. 21 La formule utilisée en allemand est rédigée en abrégé: NK, c'est à dire Nicht KV, soit Kriegs verwendungsfahig. Le contexte de la guerre avait changé et on n'avait vraiment plus le choix, c'est la raison pour laquelle on l'a envoyé sur un front moins dur. 19

En juillet 1944, Petri est en garnison d'attente à Quedlinburg, près de Halle, en un bataillon qui achève sa préparation, avant qu'on ne l'envoie en renfort au front, on ne sait quand, on ne sait où. Rappelons que le mois d'août 1944 fut dramatique pour l'Allemagne 22 et bientôt particulièrement pour ce jeune officier. Le 24 juin, une formidable offensive soviétique avait débuté en Russie centrale. Minsk fut repris le 3 juillet, Vilna le 13, Bialystok le 27 et Brest-Litovsk, le 28 juillet. Le 31 juillet, l'Armée rouge est sur la Vistule, devant Varsovie. Le 29 juillet, un corps d'armée russe venant de l'est avait pris la localité de Tukkum, sur le golfe de Riga, pas loin à l'ouest de cette ville, isolant en Courlande le groupe d'armée nordallemand. Les Allemands purent réagir avec une efficacité limitée en rétablissant un étroit couloir de liaison d'une trentaine de kilomètres de large. L'ordre arrive le 9 août. C'est le départ immédiat pour le front, au sud de l'Estonie, un front en retrait très mobile où une dangereuse offensive russe doit être stoppée, laquelle a lieu le 10 août vers midi, la Secompagnie de Petri en tête. Arrivée à Bantel près d'Alfeld 23, embarquement en train dès l'après-midi, sans que personne ne semble savoir pour quelle destination. Le Il, le train traverse Berlin; le 12 août, il est à Thom, à Eylau, Allenstein, en Prusse orientale. Le 13 août arrêt du train à Insterburg, près de l'aérodrome, toujours en Prusse orientale. Le voyage se poursuit par avion, lu-S2 24, vingt hommes par avion et cela jusqu'au front même. Survol du golf de Riga, atterrissage près de la ville de Valga (Walk) tout au sud de l'Estonie, près de la frontière lettonne. On charge la troupe en camion, jusqu'au village de Antsla pour l'engager immédiatement. Les Allemands sont bien armés mais les Russes davantage encore, beaucoup plus nombreux et fortement soutenus par les chars T-34, une artillerie active, sans oublier l' aviation. Les Allemands se défendent bien... se retrouvant tout de même plus ou moins encerclés, dans une sorte de marmite, un chaudron et notre lieutenant décrit sa compagnie faisant le gros dos, se mettant en hérisson. Les positions sont tenues, comme il a été demandé mais à quel prix!

22
23

Le 20juillet 1944,attentatmanqué contre Hitler; le 25 août 1944,libérationde Paris.
Dans le Hanovre.
Certains modèles furent adaptés

24 Junker:

avion de transport de troupes de la Luftwaffe. comme bombardiers.

20

Au cours de cette campagne, Hartmut Petri a été blessé trois fois en trois j ours consécutifs: le 22 août: éclats dans le nez d'un tir de canon antichar; le 23 août: deux éclats de grenade au bras droit, venant d'un char attaquant tout près de sa position ou d'un lancegrenades voisin; le 24 août: perforation de l'avant-bras gauche par un tir de pistolet mitrailleur 25 et éclats de grenade dans le haut de la cuisse droite dans un combat rapproché. Il est transporté l'après-midi dans une voiture paysanne locale sous le feu à un poste où les blessés ont été rassemblés; le 25 août: train sanitaire jusqu'à Riga, directement relié par voie ferrée à Valga; le 26 août: attente du bateau sanitaire à Riga; les 27-28 août: embarquement sur un bateau; les 29 et 31 août: trajet en mer, en zigzag, pour éviter les sous-marins adverses;

le 1er septembre 1944: débarquement à Swinemünde, à
l'embouchure de l'Oder. Puis, le même jour, transfert dans un train sanitaire à l'origine italien, vers Berlin-Leipzig; le 2 septembre: hôpital militaire d'Asch dans les Sudètes; mi-septembre 1944 : sortie de l'hôpital, puis convalescence chez lui. Le lieutenant Hartmut Petri mobilisé pour combattre, se battait depuis 1941. Il avait été décoré de : la Croix de fer de deuxième classe (ruban) ; la Croix de fer de première classe (Croix de fer sur la poitrine) ; la médaille de l'hiver 1941-1942 en Russie; la médaille des blessés;
25 Maschinenpistole

(MP) : pistolet mitrailleur (PM). 21

la médaille des combats rapprochés; il en avait beaucoup vu, supporté, entrepris, souffert ; il lui restait à vivre les premiers mois de l'année 1945 mais cette fois au cœur de l'Allemagne. Le sort de l'Allemagne était scellé. À l'est comme à l'ouest, l'invasion était là, progressant rapidement. On le sait, les Russes avaient lancé le 13janvier, à l'est, une formidable offensive, depuis les bords de la Vistule, devant Varsovie. Le 31 janvier, ils étaient le long de l'Oder. Leurs avant-postes à Küstrin ou devant Francfort sur l'Oder, n'étaient plus qu'à soixante-dix kilomètres de Berlin. Les choses allaient moins vite à l'Ouest, on l'on voulait et savait mieux économiser les vies humaines. Le 7 mai, les Américains prenaient la ville de Cologne sur le Rhin et plus en amont sur le même fleuve, le pont de Remagen, resté intact! Ces premiers mois furent pour Petri consacrés temporairement à l'enseignement dans une école d'élèves officiers. Son journal de 1945, tel qu'il nous a été communiqué commence le 27 mars à Brunswick à l'est de Hanovre en Basse-Saxe. Il dirige un cours d'aspirants au grade d'officiers. Ce 27 mars, il y est brusquement mis fin de manière anticipée. On constitue une « compagnie de marche» de cinquante hommes et on part retrouver la guerre, toujours sous la conduite du lieutenant Hartmut Petri. Une compagnie sommairement équipée de fusils mais pas de fusils mitrailleurs dans un premier temps. Il n'y a ni toiles de tente, ni linge de rechange, ni outils. .. Direction la gare de Brunswick, à pied bien sûr, puis en wagons pour Hanovre le 28 mars. Le lendemain, le train repart à quatre heures jusqu'à la Weser que l'on traverse à pied sur un pont partiellement détruit. Presque tous les déplacements se feront ensuite par la marche jusqu'à la fin de la guerre que Petri avait commencée en fantassin et terminera en fantassin. Le premier trajet, de nuit, à cause des avions ennemis est de quarantecinq kilomètres, en direction d'Osnabruck, le premier avril, puis Ibbenbüren le 2 avril; au pied du « Teutenburger Wald », où l'on se joint à d'autres unités. En face, les Anglais et les Canadiens sont magnifiquement équipés et 22

armés, notamment en chars, artillerie et aviation. Ils bénéficient d'une énorme supériorité mais savent économiser les vies humaines. Les anglo-canadiens, venant du cours inférieur du Rhin, fonçaient en direction de la région de Hambourg, axes de marche ouest vers l'est. Les unités de défense allemandes placées dans la région entre Weser et Ems devaient les attaquer de flanc, sur leur flanc gauche, leur interdisant l'approche de la mer du Nord. Les unités combattant avec Petri, notamment le Kampfgruppe dont il dépendait, s'opposèrent aux anglo-canadiens. Le 6 avril, le long d'une ligne approximative Ibbenbüren - Osnabrück, puis en retraite en direction du nord, toujours dans la région encadrée par les deux fleuves. Le 10 avril, Petri et ses troupes sont à Arkum, le 15 avril à Ahlhom, le 20 avril à Dahlen, le 21 avril à Kirchhatten, les 1er et 3 mai à Aschhausen. .. Combats toujours en retraite, mais sans désordre! Un communiqué annonce la mort d'Hitler, alors qu'il se trouve près de la ville d'Oldenburg à cinquante kilomètres de Brême. Le 5 mai 1945, à huit heures du matin, c'est la fin des hostilités. Ce résumé étant fait, il reste au lecteur à découvrir C'était ainsi. Tandis qu'il s'enfonce dans la Russie profonde, ce jeune soldat réfléchit, subodore. Le 6 juillet 1942, il est à Bolschov. « L'hôpital est plein. La guerre et la paix ou plutôt des éléments de guerre et des événements de paix se côtoient et s'entremêlent. » Mais tout change encore, en 1945 en pleine Allemagne: que doit-il faire, lui, Petri, quand étant chargé de défendre un pâté de maisons habitées, il voit ses compatriotes suspendre des draps blancs à leurs fenêtres alors que la situation militaire allemande est désastreuse et la guerre déjà perdue? Comment réagir lorsque la population lui demande de les laisser en paix et d'aller se battre ailleurs? Quand des sous-officiers et des soldats disparaissent pour passer la nuit chez eux à proximité, faut-il les considérer comme des déserteurs sous le prétexte que les autres ne peuvent faire la même chose? Ses effectifs varient et changent au fil des jours. Il y a les défaillants mais aussi leur contraire. Les «extrémistes-patriotes », prêts à toujours poursuivre, quoi qu'il arrive ou risque d'arriver. 23

L'idée force du lieutenant Petri en ce mois d'avril 1945 est de garder en main la compagnie, de la préserver de la débandade pour éviter les pertes et les drames, de ne pas être fait prisonnier et d'arriver au temps de la suspension des armes en unité constituée. Il y parvint ce qui lui vaudra ainsi qu'à ses hommes de ne pas se trouver dans un camp de prisonniers britanniques, mais d'être simplement et très temporairement placés dans un lieu d'internement en mai 1945. Le 26 mai 1945, jour de Pentecôte, comme il le précise, un ultime défilé de son régiment suscite le respect des adversaires et est un hommage aux morts allemands de la guerre et à leurs proches. Les hommes sont rassemblés sans armes mais leur discipline est irréprochable. Une longue colonne marchant au pas, les officiers à cheval (à partir des commandants de compagnie) devant leurs unités et derrière les soldats, une longue file droite de véhicules militaires, de chevaux et d'attelages sur plusieurs kilomètres de long. Du côté gauche, les troupes anglaises, silencieuses; du côté droit une foule allemande émue. Nous terminons sur l'image de sa première chevauchée de civil, en juin 1945, au nord de Wilhemshafen : « Il fait un temps splendide, au petit matin, je me promène au trot sur mon cheval bai, à travers les prairies et les dunes du bord de la mer du Nord; la lumière, le soleil, un vent léger, une fraîcheur matinale, ce paysage doux et tranquille. On se sent bien. .. Où sont parties les pensées sombres et oppressantes? »

21e anniversaire, écrivait: « Un sentiment de nostalgie, d'angoisse mais en
même temps d'impuissance, l'envie de connaître et de pénétrer dans ces lointains, nous étreint. C'est comme si tout voulait nous imprégner durablement sans nous lâcher. Cela doit être la guerre qui, de toute façon, est devant nous. » À l'automne 1942 : «Nous vivons dans un autre monde, pratiquement mis en danger à chaque instant et simplement occupés à rester en VIe. » En juin 1945, quatre années plus tard, presque jour pour jour de l'invasion de la Russie, l'officier refermait son dernier carnet, sur ces lignes: «Depuis ce temps là, les générations nouvelles me demandent souvent, comment c'était cette guerre? Voilà, la fin de mon journal. Eh bien! C'était ainsi ».

Le 29 mai 1941, le soldat Hartmut Petri qui venait juste de fêter son

24

Il Ya un an, j'ai eu la chance de rencontrer Hartmut Petri et de pouvoir parler avec lui de son journal de marche. Je suis peinée que celui-ci paraisse quelques semaines après son décès car il attendait avec impatience sa publication. Il écrivait au début de sa campagne militaire: « D'une certaine façon, elles sont étranges et pleines de charme, ces heures à cheval sur minuit et le matin, entre combat et repos, entre guerre et paix, entre ciel et terre, entre rêve et réalité, entre vie et mort. » Il a aujourd'hui franchi cette frontière.

Sophie de Lastours

25

Campagne contre la Russie Offensive
- 1941 -

Prologue

L'histoire est bien connue: si tous ceux qui ont reçu un ordre de mobilisation et ont été appelés sous les drapeaux ne se rendaient pas là où on leur a dit d'aller et restaient chez eux, il n'y aurait pas de soldats et pas de guerre. Que les naïfs se rassurent! Il faut bien admettre que la réalité, telle que nous l'ont racontée les survivants est hélas dans la pratique, beaucoup moins simpliste, en particulier sous les dictatures. En accord avec notre aimable lecteur cela se devait d'abord d'être rappelé comme corollaire aux lois de la guerre. Ce journal a été écrit par un soldat de l'infanterie, l'un de ceux qui pestaient quand il entendait dire qu'elle était « la reine des batailles », mais qui devenait amer lorsque son interlocuteur en doutait. Ces notes ont été prises au cours de courtes pauses, entre les marches, les moments de sommeil, les repas et les combats, entre les pluies et les rayons de soleil, au quartier, dans la paille, sous la tente, dans les tranchées. C'est sur la demande de tiers que l'original a été reproduit, après avoir été tapé à la machine parce qu'on ne peut plus aujourd'hui lire l'écriture ancienne manuscrite allemande, dite «gothique ». Des photos m'ont été envoyées peu après la fin de la guerre, par un camarade dont l'adresse a été perdue depuis longtemps, d'autres photos et documents m'appartiennent. Il semble y avoir eu peu de récits sur les « chasseurs de Goslar 26 » et sur leur vie au quotidien. Cette «chronique» peut donc contribuer à apporter un témoignage. Elle est dédiée aux camarades qui ne sont pas revenus. Les premières pages du journal, décrivant la marche offensive vers la Russie en 1941, ont été données à lire à ceux qui ont survécu, et que j'ai rencontrés après la guerre, à Goslar. L'intérêt du public s'est révélé de plus
26 Ville de Basse-Saxe, ancienne, ville libre d'Empire qui a dû sa prospérité aux richesses minières du Harz. Dès 1550, des désaccords naissent de querelles religieuses entre la ville et les ducs de Brunswick (Braunschweig), suzerains des mines. Goslar devient prussienne au XIXesiècle. 29

en plus souvent ces dernières années quant aux mémoires de cette époque et m'a convaincu d'explorer une fois encore les vieilles histoires de guerre et ce qu'il en reste et de relire les souvenirs couchés sur le papier, au jour le jour et de les faire publier.

30

Dimanche 20 avril 1941 Départ de Krotochine dans la région de la Warta, autrefois petite ville polonaise, devenue un tout petit patelin, si misérable et cependant si intime, quelque part aux avant-postes de la Silésie, sur une voie secondaire allant vers Breslau.

chasseurs, du 17erégiment d'infanterie de la 31e division. Le régiment se
rassemble à Kalisz, environ à cinquante-deux kilomètres à l'est de Krotochine. Les quelques biens des recrues sont renvoyés chez eux ou chargés.

Fin d'une dure période de formation des recrues dans le 3e bataillon de

de la Il e compagnie de Goslar avec lui, vers n'importe où, vers un but indéfini...
Lundi 21 avril 1941... 35 km De bonne heure nous partons de Kalisz, que je tiens pour la petite ville la plus jolie du «Warthegau» parmi toutes celles que je connais, la direction se dessine. Bientôt nous l'avons pressenti, nous lisons sur le panneau jaune: «Litzmanstadt ». Nous n'allons donc pas revoir avant longtemps une vraie jolie petite ville allemande. Nous marchons dès l'aurore, vers l'est. Temps radieux, chaleur, soif, chaleur, de nouveau soif. Les pieds semblent marcher sur des charbons, les courroies, le harnais du paquetage pèsent sur les épaules. Mon voisin gémit. Il a les orteils en feu comme beaucoup. Le pavé épuise. Le rythme de la marche est de six à sept kilomètres par heure. La route est infinie. Les kilomètres se traînent et nous de même. En faisant appel à toutes leurs forces, les derniers suivent. Chaleur, poussière, et marcher continuellement. On se regarde les uns les autres et dans chaque regard se lit la question de l'eau qui n'est jamais clairement formulée. Les quelques gouttes des gourdes de campagne sont depuis longtemps épuisées. Toujours pareil: prairies, arbres et huttes en paille. À côté de nous, dans la direction opposée, marche le convoi des permissionnaires. Varsovie, Berlin. Et nous toujours plus loin vers l'est!

Le régiment d'infanterie marchera, et moi le chasseur Petri, chasseur

31

La route bétonnée n'est pas l'idéal pour marcher. La chaleur du soleil décuple à l'infini la valeur d'un verre d'eau. À l'arrière, l'un des hommes décrit un verre de bière munichoise: «Un grand verre de bière blonde ou brunâtre et au-dessus un gros nuage de mousse. Si blanc et immaculé qu'il la recouvre comme un édredon. .. »11 y en a qui aimeraient le tuer! On dort sur la paille, chez les Allemands qui viennent de Galicie. Une eau merveilleusement claire et froide, en quantité inquiétante, étanche la soif. Dans la pièce c'est vraiment intime et agréable. Otto S. fait miroiter « notre» retour à la maison. D'abord dormir, même si un vrai verre de bière serait apprécié, des œufs sont battus dans une poêle. Je n'ai pas les pieds écorchés. Mardi 22 avril 1941 - De

... 27 à Zdunska

Wola... 28 km

À gauche, à droite, toujours la même chanson. On marche en sentant ses jambes vous rentrer dans tout le corps. Nous marchons, après avoir traversé la rivière Warta, après une localité assez importante et arrivons bientôt à Zdunska Wola, un lieu infect. Mais, en faisant une ronde, je découvre un café sympathique avec tarte et musique légère. Mais sinon! Pendant les moments de garde près des véhicules, on fait la connaissance de filles polonaises... Au quartier, un toit solide sur notre tête nous garantit un bon sommeil. Mercredi 23 avril 1941- De Zdunska Wola à Trusfice... 37 km Nous marchons indéfiniment sur cette large route en direction de Lask. La ville est peuplée de juifs, partout les pancartes bleues: « Ghetto ». Partout brille l'étoile jaune. Je ne sais pas si les tableaux qu'en fait le « Stürmer 28 » peuvent être véritables. À Lask notre chemin nous conduit vers la droite et abandonne la grande autoroute. La nouvelle route porte le numéro VII, route d'offensive. Direction Petrikau 29! Après les derniers kilomètres avec les camions, miracle! Repos à Trusfice. C'est de nouveau très sympa et intime après une journée fatigante. Sous la madone noire de Czestochowa, on peut dormir tranquillement sur un espace rendu libre: du pain bizarre, des œufs, sous
27

28 Unjoumal antisémite nazi. 29 Aujourd'hui Piotrkow Trybunalski,

L'auteur n'a pas écrit le nom de l'endroit où il se trouvait car c'était un petit village.
ville polonaise proche de Lodz. 32

l'éclairage d'une lampe à huile. Bientôt tout le monde est rassemblé autour du foyer. Devant la friture de pommes de terre odorante, tout en s'accompagnant d'un chant léger, nous apprenons des Polonais comment ça fonctionne: il y a dans la pièce deux lits et huit hommes doivent y dormir... Jeudi 24 avril 1941- De Trusfice à Petrikau... 29 km

Sur le fourgon à bagages, avec les fusils mitrailleurs comme protection, on est à la recherche des avions ennemis. L'exercice se passe sans douleur. Mais, pour changer, il fait très froid dans la voiture. Nous arrivons à Petrikau dans l'après-midi. Environ 80 000 habitants dont 46 000 juifs. Avec plaisir on découvre un endroit pour dormir avec des sacs de paille. Gardés par lIse Werner 30, dont la photographie est suspendue au mur, nous allons bien dormir. Mais nos vêtements sont à peine défroissés, nos pieds oubliés, qu'on repart dans la petite ville. Dans notre esprit, c'est inqualifiable. Nous faisons partie d'une armée en campagne, par conséquent, c'est le prix à payer. Difficile de trouver quoi que ce soit à manger! Juste au café Krakau, il y a de toutes petites tables, de minuscules morceaux de gâteaux très onéreux, et de la musique pour danser. Nous sommes fiers de notre découverte. Nous ne pouvons hélas trouver de bière pour nos gosiers desséchés. Le soir, une foule d'événements sont vécus au ghetto. Tschick, tschick... 31 et naturellement Will Lather 32 est de nouveau là. La patrouille aurait pu nous attraper. Vendredi 25 avril 1941 - Petrikau Jour de repos. Le matin nous nettoyons nos armes, mettons de l'ordre. Après-midi en ville. Il ne se passe pas grand chose. Samedi 26 avril 1941 - De Petrikau à 8 km avant Opoczno 33... 28 km Nous marchons le long d'une voie ferrée, que nous abandonnons bientôt, traversons une rivière, la Pilica, je pense. Le village de Soulejov,
30

Actrice et chanteuse, star des studios Ufa de Babelsberg près de Berlin, elle connut la

gloire et fut très liée au régime. Elle tenta de poursuivre sa carrière- après la guerre, mais avec difficulté car elle avait travaillé pour la propagande du Ille Reich. 31Onomatopée qui traduit l'aspiration de la fumée de cigarette par les lèvres. 32Un camarade. 33Ou Opczno (Pologne).
33

lors de la campagne polonaise, a été pilonné. Il n'y a que des pans de mur, une misère. Il pleut à verse, là-dessus vient un exercice adéquat (de la démence!) à dix-huit kilomètres seulement, attaque à travers les champs. Boue, froid, complètement crottés, nous sommes couchés dans les sillons du champ. Puis on continue. Alors que nous sommes trempés et couverts de boue, l'exercice prend fin. Mikki (le lieutenant-colonel von Stolzmann) est cependant accueilli avec enthousiasme. Nous nous arrêtons dans un village avant Opoczno. Le cantonnement est très petit mais vraiment beau. Nous mangeons bien: œufs, pommes de terre... Les Polonais ne comprennent pas un mot d'allemand. Je m'endors lentement, bien enfoncé dans la paille. Une bonne bouteille de thé au rhurn fait oublier les derniers froids. Un sentiment de bien-être nous enveloppe tous. Dimanche27 avril 1941- DevantOpoano à 4 km avant Prysucha 34... 32 km Opoczno est un coin ordinaire. Il y pleut sans arrêt. Le ghetto, en particulier, est sale. Toute la journée il fait froid, les chemins sont détrempés. Nous sommes déjà à midi, arrivés au but de la journée. Un énorme bâtiment où tout le bataillon est logé. La nuit est tranquille. Lundi 28 avril 1941- De Prysucha à Radom... 41 km De nouveau la pluie, la marche est longue et monotone. Peu à peu on en a plein le dos de marcher. La route a de nouveau beaucoup de trous. Avec Will Lather, nous parlons de nos belles années d'étudiants et ainsi nous avançons de vingt kilomètres. Vers dix-sept heures nous voyons l'émetteur de Radom de loin, au-dessus des collines. Depuis longtemps nous suivons une ligne de chemin de fer, devant nous beaucoup de cheminées. Sur la route qui vient de Petrikau, on marche bien. La petite ville ne nous fait pas mauvaise impression, en son centre. Notre camp est fait de baraques, entourées de boue. On s'installe. Mardi 29 avril 1941 Jour de repos à Radom. Nous dormons bien, sous un bon toit dans les baraques. Nous n'allons en ville que l'après-midi.

34

Ou Przysucha (Pologne). 34

Radom semble être un lieu de trafic intense. Des routes en partent pour Varsovie, Cracovie, Lublin, etc. De l'extérieur, la ville est exactement comme toutes les villes polonaises. Cependant, Radom fait incontestablement partie d'une des grandes villes. L'après-midi, nous sommes dans un magnifique cinéma allemand. Je ne peux réellement le comparer qu'au « Ufapalais » au zoo de Berlin. Le film de Karl Peter est très bon. Ce n'est pas tout à fait une vraie détente car il est difficile de dénicher quelque chose à manger. Enfin, nous réussissons au café Magdalena. Pour nous, les fantassins, ce café est fabuleusement distingué. Café noir fort bon, petits gâteaux servis par « Ischa 35. » Radom nous fait une très bonne impression. Mercredi 30 avril 1941 - De Radom à Zczescie... 31 km C'est la dernière étape de la marche avant la Vistule. Nous passons devant de grands aérodromes (Pour quoi? Pour qui? Contre la Russie ?) Dans l'après-midi je parle avec un Polonais. Deux de ses enfants travaillent à Brême, lui-même parle un peu allemand, pense que plus tard ça ira mieux dans la vieille Pologne. La route devient de pire en pire passé Radom. Le soir, nous atteignons un petit village, de nouveau particulièrement sale. Mais au quartier c'est de nouveau très sympa. Nous pensons que le village est à peine fait pour des hommes. La saleté, la boue, les cochonneries, on ne peut les décrire! L'un de nous ose emprunter un chemin, il est embourbé jusqu'en haut des bottes. Les véhicules de combat doivent rester en dehors de la localité. Aucune rue n'est en dur, il n'y a pas de trottoirs. Le soir, de nouveau une grande quantité d'œufs préparés sous toutes les formes possibles. C'est de nouveau près du fourneau qu'on est bien. Les

filles sont si jolies

-

du moins c'est ce qu'il semble à première vue. La

garde, la nuit, près des véhicules, est moins agréable. Les gardes de nuit sont particulièrement dures quand on a marché toute la journée. On y est pratiquement deux heures chaque nuit. Jeudi 1er mai 1941- De Zczescie à Pulawy... 27 km Nous partons à huit heures du matin en direction de la Vistule, et vers un but inconnu. Le paysage n'est plus aussi plat, il est plutôt vallonné. On
35 Diminutif de la serveuse.

35

voit même de temps en temps des forêts d'arbres à feuilles caduques. Chaque fois, dans une cuvette, on croit pouvoir apercevoir la Vistule derrière la montagne. On y est enfin vers midi. De l'autre côté du fleuve, sur le versant, Pulawy, autrefois une ville de cure de la Pologne. Sur la rive ouest de la Vistule, on peut voir ce qu'on prend miraculeusement pour une jolie petite ville, au bord du fleuve. Mais, à y regarder de près, ce n'est de nouveau qu'une petite ville ordinaire, grise et, comme beaucoup d'autres, sévèrement pilonnée par la guerre de Pologne (1939). Nous traversons la Vistule sur un grand pont de chemin de fer resté intact; un fleuve puissant, un de plus, se trouve entre nous et notre patrie. Nous marchons dans un espace forestier en aval de la Vistule, pendant cinq à huit kilomètres. Direction Deblin, à l'écart de la civilisation. Du 2 au 23 mai 1941- Camp forestier Wolka - Profeka (près de Pulawy) Tout près de la Vistule, au milieu d'une forêt, s'étend le camp sous de hauts pins. Propre et neuf. La région est magnifique. Beaucoup de gibier, de marais et de forêts. Un bon service, beaucoup de temps libre, pour la chasse au chevreuil, au merle et à la huppe 36. De temps en temps, à Pulawy, en carnian avec Will Lather, entre autres choses, nous allons au cinéma pour voir la première partie de Faust. Nous en revenons comme d'une île lointaine et parlons longtemps dans la nuit. Au milieu du quotidien, de petits exercices: le 13 mai, franchissement de la Vistule. Le 16 mai, franchissement sur une corde. L'ennemi est repoussé. Le 10 mai c'est mon 21e anniversaire. Une marche, que le capitaine Schmidt fait interrompre à cause du très beau temps. Je pense que c'est pour moi. Avec d'autres, le soir nous allons à Pulawy pour une petite fête d'anniversaire. Ici, ce sont surtout les soirées au bord de la Vistule, au début du printemps, qui resteront inoubliables. De nombreux rossignols, un vent du soir léger, chaud, la large étendue d'eau de la Vistule. Elle est tout autre que le Rhin et me fait cependant penser à lui. Inoubliables, les chasses à travers le marais, le chemin le long de la voie... Où mène-t-il ? Où mènent les autres chemins? Où irons-nous? Vers une aventure ou plus? Quelque part derrière le soleil levant ?
36Passereau de la famille des Upupidés pourvu d'une crête de plumes orange à extrémité noire.

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Mardi 20 mai 1941 Quand le service est terminé ou le matin, quand le soleil se lève sur la forêt de pins, les fantassins vont à la chasse. Knust a tiré une laie qui est remarquablement préparée par le cuisinier de la compagnie et dégustée avec plaisir. Peu après le lever du jour, comme je sortais d'un fourré, j'ai rencontré le lieutenant Ille avec un fusil, lui aussi. Il dit aimablement « bonne chasse» et « bonjour ». Trois heures plus tard, les chasseurs étaient là de nouveau, évidemment, ou des supérieurs ou des subordonnés. C'en est fini des « bonne chasse». .. Vendredi 23 mai 1941- De Wolka-Profeka à Ryki... environ 30 km Le matin, nous le savons, nous devons de nouveau repartir. Le soir, je me balade encore une fois seul le long de la Vistule. Le fleuve disparaît dans l'obscurité. L'air est chaud, envoûtant, légèrement frémissant. À vingttrois heures, c'est le départ. Maintenant nous marchons de nuit, toujours plus loin vers l'est. La marche forcée recommence. Pour où ? Aucune idée. On chuchote... vers Brest-Litovsk, mais c'est déjà russe! En Russie? En Irak? Nous avons déjà des dictionnaires russes, mais cela paraît incroyable. Le paysage m'impressionne désagréablement. Des champs, des prairies, des forêts, un plateau légèrement ondulé. Il fait chaud, on entend le merle et plus tard les rossignols. Ils nous accompagnent dans notre marche du soir. Pour la première fois on est conscient que les arbres ont verdi, surtout les tendres bouleaux blancs. Ils annoncent le printemps auquel nous pensions souvent, mais nous ne croyions pas qu'ils nous rejoindraient si loin et si vite à l'est. Le parfum des saules et des aubépines nous engourdit et nous ensorcèle peu à peu et rend l'atmosphère encore plus mystérieuse et incertaine. Au loin, on voit les lumières de Pulawy qui, avec ses projecteurs, brillent jusqu'à vingt kilomètres. Malheureusement la garde de la nuit précédente m'a épuisé, je vacille en marchant, de droite à gauche. C'est terrible, mes yeux se ferment, alors que je marche, mais je dois tenir bon. Pour moi c'est un parcours pénible. Devant Deblin nous nous effondrons dans les fossés et nous endormons avant même de nous être arrêtés sans savoir où nous sommes. De Deblin nous ne voyons pas grand chose. Vers cinq heures trente du matin nous sommes au quartier. Pour moi c'est la délivrance.

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