Juifs et anarchistes

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«Une étrange et magique rencontre...» C’est ainsi qu’Amedeo Bertolo définit dans son introduction la convergence – entre la fin du XIXe et la moitié du XXe siècle – de deux traditions que l’on aurait tendance à considérer comme étrangères l’une à l’autre. Mais il suffit d’évoquer les noms de Bernard Lazare, de Gustav Landauer, de Franz Kafka, de Gershom Scholem, d’Emma Goldman et de tant d’autres pour prendre conscience à la fois de la réalité complexe d’une telle rencontre, mais aussi de sa richesse, qui a influencé durablement à la fois le mouvement ouvrier international, les expériences communautaires en Argentine, aux Etats-Unis ou en Israël, mais également, en retour, le judaïsme moderne, ouvrant la voie à ce qu’il convient d’appeler sa version “laïque”. Ce volume, issu d’un colloque tenu à Venise en 2000, retrace l’histoire de cet “anarcho-judaïsme” ou “judéo-anarchisme”, de ses figures emblématiques et des débats qu’il a suscités, notamment lors de la création de l’État d’Israël, autour de la question du nationalisme.
Publié le : lundi 14 juillet 2014
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EAN13 : 9782841623228
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Sous la direction de Amedeo Bertolo

Juifs et anarchistes

Histoire d’une rencontre

Présentation

«Une étrange et magique rencontre...» C’est ainsi qu’Amedeo Bertolo définit dans son introduction la convergence – entre la fin du XIXe et la moitié du XXe siècle – de deux traditions que l’on aurait tendance à considérer comme étrangères l’une à l’autre. Mais il suffit d’évoquer les noms de Bernard Lazare, de Gustav Landauer, de Franz Kafka, de Gershom Scholem, d’Emma Goldman et de tant d’autres pour prendre conscience à la fois de la réalité complexe d’une telle rencontre, mais aussi de sa richesse, qui a influencé durablement à la fois le mouvement ouvrier international, les expériences communautaires en Argentine, aux Etats-Unis ou en Israël, mais également, en retour, le judaïsme moderne, ouvrant la voie à ce qu’il convient d’appeler sa version “laïque”. Ce volume, issu d’un colloque tenu à Venise en 2000, retrace l’histoire de cet “anarcho-judaïsme” ou “judéo-anarchisme”, de ses figures emblématiques et des débats qu’il a suscités, notamment lors de la création de l’État d’Israël, autour de la question du nationalisme.

Table des matières

  • Introduction(Amedeo Bertolo)
  • Yiddishland libertaire(Furio Biagini)
  • Utopie sociale et spiritualité juive(Furio Biagini)
  • La question juive chez Max Stirner et dans la perspective libertaire(Enrico Ferri)
  • Apocalypse, messianisme laïque et utopie(Chaïm Seeligmann)
  • Gershom Scholem entre anarchisme et tradition juive(Eric Jacobson)
    • La tradition anarchiste
    • Le nihilisme anarchiste
    • L’anarchisme catastrophiste
    • L’anarchisme critique
    • L’avenir de l’anarchie
  • « Le vrai lieu de sa réalisation est la communauté »(Siegbert Wolf)
  • Le cas Franz Kafka(Michael Löwy)
  • Anarchisme et judaïsme dans le mouvement libertaire en France(Sylvain Boulouque)
    • La phase assimilationniste
    • Les phases d’affirmation identitaire
    • Les territoires de la conflictualité
  • Anarchisme et sionisme(Mina Graur)
    • Moses Hess
    • Trois approches de la question nationaliste
    • Proudhon et Bakounine
    • Gustav Landauer
    • Rudolf Rocker
    • Le débat Yarblum-Kropotkine
    • Bernard Lazare
    • Hillel Solotaroff
    • Épilogue
  • Réflexions sur l'antisémitisme dans le débat anarchiste(Rudolf de Jong)
    • Socialisme, anarchisme et antisémitisme
    • Les pogroms et la réaction des Juifs
    • Le mouvement anarchiste yiddish
    • Assimilation et mouvement antisémite
    • Antisémitisme et mouvement révolutionnaire
    • Sionisme et anarchisme
    • Le nazisme
    • Israël et les Palestiniens
  • Formes de la militance juive radicale en Pologne(Daniel Grinberg)
  • Anarchisme et judaïsme en Argentine(Gregorio Rawin et Antonio Lopez)
  • Anarchisme juif et communalisme aux États-Unis(Francis Shor)
  • L'anarchisme dans le mouvement des kibboutz(Yaacov Oved)
  • Anarcha-féminisme et judaïsme(Birgit Seemann)
    • Anarchisme et féminisme
    • Anarchisme et judaïsme
    • Itinéraires
  • Bibliographie sélective

Introduction

Amedeo Bertolo

AMEDEO BERTOLO est un des responsable du Centre d’Etudes libertaires de Milan

Entre la fin du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle a pris corps un phénomène d’un grand intérêt historique et politique : la rencontre incongrue de deux traditions culturelles, de deux phénomènes apparemment étrangers l’un à l’autre, l’anarchisme et le judaïsme.

Cette rencontre est peu connue et encore moins étudiée. Pourtant elle a eu lieu, surtout (mais pas seulement) dans un contexte socio-historique bien défini : tout d’abord dans la « Zone » de résidence forcée (à savoir cette partie polonaise, ukrainienne, balte de l’Empire tsariste d’alors), qui fut le berceau de la culture yiddish, c’est-à-dire du judaïsme d’Europe de l’est ; puis le processus d’attraction réciproque entre la culture juive et l’utopie anarchiste s’est manifesté, de manière croissante et presque explosive, dans l’émigration massive vers l’Europe occidentale et les Amériques.

C’est essentiellement en Angleterre, aux Etats-Unis et en Argentine que le mouvement ouvrier juif naissant, à la charnière entre deux siècles, s’organise quantitativement de manière significative et selon des lignes qualitatives d’inspiration (ou tout au moins de fascination) anarchiste. En Amérique du nord et du sud, les membres des organisations syndicales et culturelles libertaires se comptent par milliers, et les lecteurs des journaux anarchistes en langue yiddish par dizaines de milliers. C’est beaucoup. Trop, pour que le fait ne soit pas qualifié de phénomène historique, de « rencontre historique ». Les raisons de cetévénement doivent être recherchées et discutées, et cette anthologie est une importante contribution à ce travail, le premier d’une telle ampleur, à notre connaissance1.

Dans Les Anarchistes, Léo Ferré chantait : « Y’en a pas un sur cent et pourtant ils existent./ La plupart Espagnols, allez savoir pourquoi ! » Allez savoir pourquoi ! Concernant l’Espagne, qui constitue sans doute une importante rencontre entre un peuple et l’idée anarchiste (une des rares rencontres qui dépassent le 1%), il y eut différentes explications, émanant surtout d’historiens de formation marxiste qui ne parvenaient pas à digérer cette exception à leurs élaborations historico-dialectico-matérialistes. Ainsi, par exemple, on a pu avancer comme explication la tradition religieuse messianique apocalyptique espagnole, ce qui peut éventuellement avoir un sens pour les paysans anarchistes de l’Andalousie, mais certainement pas pour les anarcho-syndicalistes catalans. On a évoqué également la répression de la tradition communaliste et fédéraliste, puis sa résurgence. Ou encore ceci et cela…

Ainsi, pour l’anarchisme juif également, il s’est trouvé et il se trouve encore des tentatives pour ramener ce phénomène à une « étrange rencontre », à une tradition messianique et apocalyptique (surtout hassidique, mais en réalité, récurrente), ou encore, interprétation compatible mais non nécessairement en accord avec la précédente, en expliquant cette rencontre par l’impact de l’illuminisme tardif, la Haskalah ou lesdites « Lumières juives », sur une culture fortement messianique. Par laquelle le « Peuple du livre », le peuple de la parole, découvre que la « parole » n’est pas parole de Dieu, mais parole de l’homme : un anarchisme comme désenchantement et réenchantement accéléré du monde.

La révolution salvatrice (selon d’autres « paroles », selon un autre « livre ») comme nouveau messianisme ? Mais alors comment expliquer le fait que l’anarchisme yiddish (le plus proche de la culture messianique) se soit développé selon des lignes décidément laïques (ou explicitement athées) et positivistes, et non pas ou pratiquement pas millénaristes ? Et comment expliquer cet autre fait que, s’il y eut, certes, un anarchisme juif « religieux », « mystique », et en tous cas plus tardo-romantique que néo-réaliste, on ne le trouve pas dans le mouvement yiddish, mais plutôt parmi les libertaires « assimilés » d’Europe centrale (Landauer, Scholem, Buber, pour ne citer qu’eux…) ?

Dans sa contribution à ce volume, Michaël Löwy écrit à ce propos : « On voit apparaître, dans la culture juive de la Mitteleuropa à partir de la fin du XIXe siècle, un courant romantique … qui sera attiré par l’utopie libertaire plutôt que par la social-démocratie. » Et il ajoute : « Un réseau complexe de liens … va se tisser entre romantisme, renaissance religieuse juive, messianisme, révolte culturelle “anti-bourgeoise” et anti-étatiste, utopie révolutionnaire, socialisme, anarchisme. »

L’explication de cette « rencontre » serait plus vraisemblablement un entrelacs complexe de facteurs socio-culturels qu’une simple cause. Sans quoi, comment expliquer d’autres aspects – et non des moindres – de la « rencontre » comme, par exemple, l’émergence aux Etats-Unis d’un nombre statistiquement disproportionné d’intellectuels libertaires de haut niveau et d’une grande originalité de pensée – appartenant à la seconde génération yiddish – comme Paul Goodman, Julian Beck, Noam Chomsky, Murray Bookchin ou Paul Avrich ?

Il s’agit de fils d’émigrés juifs d’Europe de l’est, certes, mais ils « émergent » alors que le mouvement anarchiste yiddish est déjà sur le déclin (Goodman) ou totalement disparu. En outre, leurs formations culturelles n’a rien de messianique et est sans doute plus américaine qu’est-européenne. Ce fut précisément cette « exubérance » qualitative et quantitative d’intellectuels libertaires d’origine, mais non pas – ou en tout cas apparemment pas – de culture juive, qui a incité le Centre d’études libertaires de Milan à mener cette réflexion sur le judaïsme et l’anarchie, puis à organiser ce colloque international d’études qui a donné naissance à cette anthologie.

Une autre explication a été proposée à la rencontre entre l’anarchiste et le juif : la dimension communautaire, et également individualiste de la culture et de la vie juives (un couple contradictoire seulement en apparence, typique aussi de l’anarchisme). C’est surtout la nature communautaire des shtetels et des ghettos qui est souligné. Comme le rappelle Sylvain Boulouque dans sa contribution, Arnold Mandel écrivait à propos du milieu anarchiste français : « Le monde à part des anarchistes, ce monde de “nous autres” me faisait penser au milieu juif archaïque à cause de certaines similitudes. […] J’ai retrouvé dans ce milieu des vertus qui avaient eu cours dans la vie ghettoïque. » Mais il ajoute : « Leur origine ethnique ou religieuse était dénuée d’importance. » Paradoxalement, ce qui attire initialement les Juifs vers le mouvement anarchiste, à savoir cette indifférence aux origines ethniques, ce cosmopolitisme (plus encore qu’internationalisme : « notre patrie est le monde entier », comme le dit une chanson anarchiste italienne), deviendra, à un moment de l’étrange histoire de la rencontre, un élément de non-affinité, sinon d’incompatibilité.

C’est quand la « diversité » culturelle juive commence à s’affirmer également dans le cadre libertaire, mais surtout quand elle reflète de manière toujours plus accentuée les instances nationalistes du mouvement sioniste les plus générales, que s’ouvrent de larges fractures théoriques et pratiques, y compris dans l’anarchisme yiddish de l’émigration, qui atteignent leur apogée avec la fondation de l’État d’Israël.

Entre-temps… entre-temps, c’est-à-dire entre la fin du XVIIIe siècle et la moitié du XIXe, un grand nombre d’événements ont eu lieu qui, de manière différente et pourtant concomitante, marquent l’évolution puis la fin de la rencontre dont il sera question dans ce volume. Tout d’abord, en Europe occidentale, une forte remontée de l’antisémitisme (dont l’Affaire Dreyfus sera un cas exemplaire) qui entrave les hypothèses assimilationnistes. Puis, en Europe orientale, la succession macabre et inexorable des pogroms. Puis encore la Révolution russe. Enfin et bien évidemment, l’inouï de la Shoah.

Dans l’émigration yiddish, à la fois au-delà et avec le sionisme, les organisations politiques et syndicales sociales-démocrates et communistes prendront le dessus. En Israël, les kibboutz, constitués selon des principes substantiellement anarchistes, prospèrent, méconnaissant toutefois leurs racines libertaires… C’est, enfin, l’intégration culturelle, linguistique, économique, sociale, politique, des fils de ceux qui ne sont désormais plus de misérables émigrants de l’Europe de l’est, cette « chair à sweat-shop » qui a tant contribué aux organisations et aux luttes libertaires. Ces « marginaux » qui rêvaient d’une triple émancipation : en tant que prolétaires, en tant qu’étrangers, en tant que juifs. Sauf exception, même remarquable, l’étrange et magique rencontre entre l’anarchiste et le juif est terminée ou s’est banalisée.

Comme je le disais, cette anthologie est née des contributions et communications présentées au Colloque international d’études « Anarchistes et Juifs », organisé par le Centre d’études libertaires/Archives G. Pinelli de Milan, en collaboration avec le Centre international de Recherches sur l’Anarchisme (CIRA) de Lausanne et sous le patronage du Département des Etudes historiques de l’Université de Venise. Le colloque s’est tenu du 5 au 7 mai 2000, à Venise, en quatre sessions, suivies d’une table ronde sur la « double identité » [dont les contributions ne figurent pas dans ce volume (N.d.e)].

[N.d.é.]

Les Éditions de l’éclat tiennent à remercier Marianne Enckell du CIRA de Lausanne, pour l’aide précieuse qu’elle nous a apportée lors de l’édition française de ce volume. Que soient également remerciés : Michel Antony, qui nous a autorisé à reprendre partiellement la bibliographie sur le sujet qui figure sur son site (voir bibliographie sélective), et Yves Coleman de la revue Ni patrie, ni frontières, où parurent certaines contributions de ce volume. Les traductions des articles d’Amedeo Bertolo, Furio Biagini, Enrico Ferri, Chaïm Seeligmann, Eric Jacobson, Mina Graur et Gregorio Rawin sont de Patricia Farazzi ; les articles de Francis Shor et de Yaacov Oved ont été traduits par Jean-Manuel Traimond ; ceux de Siegbert Wolf, Daniel Grinberg, et Birgit Seemann par Marianne Enckell.


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