Julien

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Ce roman historique, tiré des écrits de Julien et des témoignages de ses contemporains, retrace le portrait d'un homme attachant, le dernier Empereur fidèle aux anciens dieux. Il n'y a aucun livre aussi précis et à jour sur cet homme complexe, mystique et rationaliste, libéral et philosémite, chaste et féministe, général toujours victorieux, mais détestant verser le sang des hommes.
Publié le : vendredi 1 mai 2009
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EAN13 : 9782336274478
Nombre de pages : 368
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Julien
La mort du monde antique

1ère édition LES BELLES LETTRES, @ L'Harmattan,

1985

2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1 @wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-08142-0 EAN: 9782296081420

Claude FOUQUET Pierre GRIMAI..

Julien
La mort du monde antique
Préface de Paul Veyne

L' Ifmattan

L'mW'UT IYtw~rd,' Ù-, Musée naÜumd d'AJ.!1à,,'s d,' Lw",!r mdürisé à ph()tographier Ù'IM .\'udpi'iüy,

Préface
Ce beau livre, d'une totale véracité historique, est un antipéplum. Claude Fouquet sait tout et fait tout comprendre. Mais, comme dans les bons films, les personnages et comparses sont individualisés. Dès la première page, le lecteur sait où il est et de quoi il s'agit. L'action commence aussitôt et l'entraîne; car l'auteur a un sens inné du dialogue, et le lecteur se plaît à trouver partout des paysages, des couleurs, des odeurs, des saisons. Cela m'a donné la nostalgie de la Turquie, d'Izmit à Antakya. Latiniste comme moi, Pierre Grimai a participé à ce livre, qu'il a suggéré, infléchi, relu et corrigé. Avec modestie, il disait à l'auteur qu'il avait du mal à comprendre cette période car, même lorsqu'ils parlaient latin, les principaux protagonistes pensaient en grec. C'est peut-être pourquoi, en mai 1968, je m'étais auto-proclamé professeur de grec, et non plus seulement de latin, et j'enseignais à mes étudiants ces beaux vers grecs lugubres qu'auraient prononcé la Pythie, près de la source Castalie. Claude Fouquet imagine qu'Oribasios, revenant de Delphes, les lit tout haut à Julien:
Va dire à l'Empereur que le brillant parvis Est à jamais ruiné. Hélios n'est plus chez lui. n n 'a plus, ni maison, ni laurier prophétique, L'eauparlante s'est tue et sa source est tarie. Admirable quatrain! Peu importe d'où vient ce faux inventé par quelque chrétien talentueux, je les enseignais en grec, et ma mémoire les a conservé en cette langue. En lisant ce livre, j'ai cru deviner ce qui a conduit Claude Fouquet à l'écrire: c'est l'amour de ce qu'il appelle les « causes perdues, l'automne et les feuilles mortes, la mélancolie des crépuscules qui n'en finissent pas de mourir, le parfum nostalgique des fleurs fanées. » Pourtant, ce livre n'est pas triste. L'apparition du futur saint Jean Chrysostome m'a fait mourir de rire. C'est

une trouvaille discrètement drolatique. J'ai pensé au jeune Mauriac. Et puis aussi le portrait de Grégoire de Nazianze en trois touches: nerveux, sorte de cynique, un anarchiste au fond... D'un seul mot l'auteur fait saisir ce qu'était la tolérance païenne, face à l'exclusivisme chrétien: Julien dit du dieu des juifs: « Il a le mérite d'exister. f) Tout devient historiquement lumineux, d'un coup. On salue, au passage, l'apparition d'un certain Valentinien et d'un certain Gratien, dont il devait être fortement question dans le monde réel, beaucoup plus tard. L'auteur fait concurrence à l'état-civil, ou plutôt aux Fastes impériaux! Mais enfin, l'important est que le lecteur ne lâche jamais ce livre et ne saute pas de phrases. Les yeux ne décollent pas de ces pages. Et puis - dois-je l'avouer? -le cuistre en moi jouit, quand Claude Fouquet montre que la religion tant vantée de Mithra n'admettait pas plus les femmes que notre francmaçonnerie. Il nous fait voir comment on enduisait d'huile les images des dieux; les hellénistes, ou certains d'entre eux, le savent, mais les latinistes l'ignorent. Il décrit aussi la sorte de foc triangulaire qui était un privilège des navires impériaux, ainsi que le salut militaire romain, ignoré des latinistes, mais prouvé par une terre cuite du musée de Strasbourg. Un dernier mot. Ce livre talentueux démontre, une fois de plus, que la prétendue compétence exclusive des « spécialistes f) est une mystification. Dès qu'il ne s'agit plus de présupposés techniques (savoir le hittite ou la topologie algébrique), tout « honnête homme f), passionné par un sujet, fait généralement mieux que les prétendus professionnels; car il n'a pas d'intérêts « temporels f) en la matière. Laisser la décision aux seuls « spécialistes f)(comme ils le revendiquent), serait politiquement une faute, car lesdits spécialistes sont prisonniers d'envies, de rivalités, de préjugés, d'intérêts corporatifs, etc. Paul V eyne

INTRODUCTION

En un temps, le nôtre, où tant de lecteurs sont friands d'ouvrages historiques, les historiens de profession s'interrogent, à la fois sur l'objet de leur science et sur les méthodes qu'il convient d'appliquer. On ne sait quel décri (ce n'est peut-être, après tout, que paresse) frappe l'histoire qui raconte; on la flétrit du nom, évidemment péjoratif, d'histoire événementielle. Les événements, nous dit-on, les batailles, les règnes, les ministres qui tombent en disgrâce, tout cela n'est que la surface des choses; les hommes dont on a conservé le nom ne sont que des marionnettes, mues par on ne sait quoi, on ne sait qui, et euxmêmes, surtout, l'ignorent. Donc, abandonnons-les à l'oubli et cherchons les «causes ». A ce moment commencent hésitations, contradictions et confusions. Il y a, nous dit-on, des causes «profondes », pareilles à des courants marins qui agitent les fonds les plus inaccessibles, elles coulent, inaperçues, pendant des siècles et leur action ne se manifeste que de loin en loin. Il y en a d'autres qui sont plus apparentes, qui agissent sur de plus courtes périodes et qui sont d'ordres divers: changement dans les habitudes matérielles, invention de techniques nouvelles, transformation des groupes sociaux, villages ou villes et bien d'autres encore. Assez curieusement, les historiens de cette école tiennent peu compte des hommes; ils semblent admettre, comme un postulat (peut-être évident à leurs yeux), que tous ceux d'un même temps pèsent d'un même poids sur le cours des choses, que Louis XIV et le plus humble savetier sont pareillement impuissants à le modifier de manière sensible. L'histoire a coiffé le bonnet rouge, elle réclame l'Egalité. On pourrait, certes, penser que chaque être humain est, spirituellement, enfermé dans des limites, qui sont celles de son temps; mais ces limites ne sont probablement pas aussi étroites qu'on le dit, ni les causes

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matérielles qui les imposent aussi contraignantes. Chaque être humain se heurte, cela est vrai, aux murs de cette prison, mais il lui arrive de forcer les barreaux et de conquérir une espèce de liberté. Claude Fouquet nous présente une expérience de cette sorte, celle d'un homme qui a été, plus qu'un autre, sensible aux contraintes que les circonstances avaient imposées à sa jeunesse, et qui a voulu les secouer et, de ses seules forces, transformer le monde. Ici, l'histoire événementielle est présente, sur le plan convenable. L'événément sert ou dessert le grand dessein formé par Julien, et l'un des problèmes qui se posent à lui, et que symbolise l'apparition du Génie de Rome, certain soir décisif, est la manière dont il est possible de maîtriser des forces apparemment incontrôlées. Problème de l'action politique, qui ressemble fort à ceux de la tactique guerrière, ou, si l'on préfère, du jeu d'échecs. Il y a des règles, mais, à chaque moment, plusieurs possibles, qui se commandent les uns les autres, prêts à obéir à l'esprit qui ordonne. Julien était, par ses origines, beaucoup moins libre de lui-même qu'un homme d'un rang moindre; sa parenté le rendait a priori suspect, quoi qu'il fit. Il n'avait, d'abord, de liberté que dans ses rêves et ses affections. Il aurait voulu être philosophe; cela ne lui fut point permis, mais, contre ce décret de la Fortune, il décida de le rester, au plus profond de lui-même, et il est certain que sa manière de régner en demeura marquée. Cela, Claude Fouquet le rend sensible avec la plus grande clarté. Il peut le faire grâce à la forme d'exposé qu'il a adoptée, le journal intime, ou plutôt (car il nous épargne les longues méditations solitaires inséparables de ce
genre) le récit à la première personne

-

le Ich-Roman,

disent

volontiers les critiques de métier. Sous cette forme, la révélation de la personne est double: par ce qu'elle nous dit, et par le choix qu'elle fait de le dire. En complément, nous avons parfois ici des propos venant d'un tiers, qui permettent d'avoir une autre vision de Julien, laissent à deviner ses mobiles profonds et raniment l'intérêt qu'un monologue continu risquerait, parfois, de lasser. Ce procédé, cependant, est plus qu'un artifice d'auteur, il installe l'historien dans son fauteuil habituel, d'où il regarde le monde, il nous rassure en nous garantissant que ce que nous disent les autres répond à une «vérité historique», celle dont personne ne sait trop ce qu'elle est, où elle gît. Mais il en va ainsi: nous croyons plus volontiers un témoin que l'homme même!

INTRODUCTION

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Le dessein de Julien, lorsqu'il décida de ramener le monde à ses dieux d'autrefois, ne fut pas (nous le découvrons ici) de remettre tout simplement sur leur piédestal les antiques statues, en les restaurant plus ou moins, ni de relever des temples en ruines, de chasser les Galiléens des sanctuaires profanés. Tout cela eût été pure et simple utopie. Il nous semble que Julien a voulu intégrer ces rites et ces cultes du passé dans une spiritualité nouvelle. Et, pour cela, il a choisi le platonisme. Ce qui n'était pas un si mauvais choix, puisque le platonisme, par bien de ses aspects, a contribué à former la doctrine chrétienne, au moins dans ce qui relèvent en elle de la philosophie. Julien allait «dans le sens de l'histoire », et le platonisme de la Renaissance italienne, réconcilié avec le Dogme, n'y contredit pas. Mais les conditions politiques n'étaient pas encore telles que cette réconciliation fût possible. Nous voyons ici que le christianisme était trop profondément (déjà) impliqué dans le politique pour que sa survie fût indépendante du pouvoir impérial. Ce n'était pas sans péril qu'un usurpateur avaint vaincu sous le signe du labarum. Les évêques que nous voyons passer dans ce livre, épuisant les ressources de la poste impériale pour se rendre à de perpétuels synodes, ne sont pas des êtres d'imagination. Hilaire de Poitiers, et les autres ne manquent pas de vérité. Et l'arianisme fut mortel pour beaucoup. Claude Fouquet a très bien marqué (il l'avait fait, déjà, dans un article publié en 1981 dans le Bulletin de ['Association G. Budé) que l'un des plus graves problèmes que Julien eut à résoudre était de faire cohabiter, sous un seul Empereur, la moitié orientale et la moitié occidentale de l'Empire; l'on n'y pensait pas de la même manière, et le miracle, c'est que Julien ait été si bien accueilli par ses chers Gaulois, reconnaissants de lui devoir la paix et la sécurité. Il suffit à Claude Fouquet d'une phrase pour suggérer que l'on révérait le souvenir de Jules César, et que l'on transportait cette piété sur Julien; nous sommes loin des déclamations modernes déplorant la conquête des Gaules! . Le sentiment des Gaulois ne les autorise guère. En lisant le livre de Claude Fouquet, on comprendra mieux les causes profondes qui ont précipité le déclin de l'Empire romain: le développement de la bureaucratie, véritable pieuvre qui paralyse et noie, le monstrueux gonflement des orgueils, depuis le Prince jusqu'au dernier des fonctionnaires, un gouvernement qui trouve sa fin en lui-même, et non dans une action efficace, au service des hommes. Un tel Empire ne pouvait survivre que

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par la cruauté, le foisonnement d'une police omniprésente, la captation des forces encore vivantes pour le maintien du système, symbolisé par la «nomenclature» des dignitaires (Notitia Dignitatum). Julien avait été victime en sa jeunesse de cette grande machine, où il ne semblait y avoir place que pour la jalousie, le soupçon et le meurtre. Il tenta de la briser, à force de «vertus », en restaurant celles qui avaient fait la force et la grandeur de Rome, et qu'elle conserva aussi longtemps qu'elle refusa d'intégrer trop intimement les modes de vie et de pensée traditionnels en Orient. Julien était grec, mais, par son génie, il réussit à surmonter les limites que cette origine imposait à sa pensée. Il se fit romain. Comme l'Eglise. Julien mourut dans sa trente-deuxième année, comme Néron et, en quelque manière, ces deux jeunes princes se répondent, aux deux moments extrêmes de l'Empire. L'un et l'autre ont voulu se placer sous le patronage du dieu Soleil, et tous deux sont allés à la rencontre de la partie de l'Empire dont ils n'étaient pas originaires: Néron de l'Orient, ébloui par son attrait, Julien de l'Occident, dont il appréciait la force et le prestige politique. Néron a mis à mort Sénèque, le plus profond philosophe de son temps. Julien a contribué à redonner à la philosophie une vie nouvelle, et tandis que Néron provoquait, par ses extravagances, des guerres civiles qui auraient pu être fatales à Rome, Julien, par ses qualités humaines, grâce aux amis qu'il sut choisir, par son courage personnel, aussi, qu'il affirma sur le champ de bataille, à Strasbourg, et ailleurs, et qui devait lui coûter la vie, réussit à arrêter un moment l'irrésistible mouvement de l'Histoire.
Pierre GRIMAL.

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JULIEN Côme, mai 355.

Elle fut brève la vie belle, vie studieuse de Pergame, vie libre d'Ephèse. Ah, nuit étoilée de l'initiation, nuits exquises d'Ionie! C'était hier, et déjà si lointain. De la sombre forteresse où je suis enfermé j'aperçois le lac de Côme, étroit et coudé. Au loin vers le sud s'annonce l'orage, derrière de grises tentures de pluie. Une bise capricieuse froisse et fait gémir la ramure des peupliers surplombant les murs de ma prison. De nouveau captif, comme à Makellon où j'ai langui six ans, six années volées à mon adolescence. Me tuera-t-il comme il a tué mon père, mes oncles, mes frères? Ce parchemin est mon confident; écrire pour laisser une trace sur cette terre, conjurer la mort, survivre un peu par la magie de l'écriture. Après mes années de captivité en Cappadoce je fus autorisé à étudier à Nicomédie; mais si près de Constantinople, je me sentais trop surveillé. L'air de la liberté je n'ai commencé à le respirer que sur la route qui, à travers les douces collines de Bithynie et les gorges boisées de l'Hellespont, me menait en Ionie, à Pergame. Nous avions quitté de bon matin le domaine de ma grandmère. Le ciel était bleu, l'air vif. Enveloppé d'un long manteau de laine écrue, je chevauchais près d'Oribasios. Une escorte d'une douzaine de cavaliers nous suivait. Le soleil levant allumait les moires de l'immense rade de Nicomédie sur notre droite. Nous traversions une région de grands domaines, dont beaucoup appartenaient à des sénateurs de Constantinople. Des paysans labouraient. Je plaignais leur vie sans joie et sans espoir, pour toujours attachée à la glèbe. Courbés, ils

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appuyaient de tout leur poids sur l'araire lentement traîné par une vieille vache ou un bœuf. Des lois sans cesse réitérées prétendent leur interdire, à eux et à leurs descendants, de quitter la terre qu'ils cultivent. Elles sont bien entendu bafouées, et le. sujet de conversation le plus répandu des propriétaires terriens est la dépopulation des campagnes. Qu'il soit de condition libre ou servile, le laboureur cherche à fuir la terre. Certains vont grossir la plèbe parasite de Constantinople, qui vit des distributions gratuites de pain au titre de l'annone civique; d'autres rejoignent des bandes de moines mendiants et querelleurs; d'autres encore s'engagent dans les légions qui, désireuses de trouver des recrues, se soucient peu de leur provenance. Comment faire que les paysans restent à la terre? Morceler les grands domaines, afin de multiplier les propriétaires? Diminuer le poids des impôts pour rendre le travail des champs plus rémunérateur? Mes réflexions furent interrompues par la voix d'Oribasios. Il parlait de lui, de son enfance passée à Pergame, ville construite au sommet d'une montagne couronnée par une acropole, dominant à perte de vue la riche plaine de Mysie, où serpente le Caïcos. Il me décrivait sa maison familiale située à mi-pente dans la ville moyenne, sur la longue rue, près du gymnase, où il m'offrait l'hospitalité. Nous suivions la route côtière en direction d'Hélénopolis et de Pruse. Des mouettes voletaient en poussant de petits cris. Nous traversions des villages dont les étroites rues blanches descendaient doucement vers la mer bleue, la Propontide \ resplendissante sur notre droite. Oribasios m'expliqua que l'exemple de Galien, le plus grand médecin de tous les temps, né lui aussi à Pergame, avait déterminé sa vocation. Il parla d'Alexandrie, où il avait suivi l'enseignement médical du célèbre Zénon de Chypre, de son intérêt pour l'étude des maladies mentales. Je lui demandai si l'on pouvait guérir la folie; il me surprit en répondant: - La philosophie peut parfois guérir; c'est du moins ce que prétend Plotin. - Si c'est le cas, qu'avons-nous besoin de médecins? J'étais ravi de ma petite pique.

1. Aujourd'hui

mer de Marmara.

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- J'ai dit que la philosophie peut parfois guérir, mais la plupart du temps elle est impuissante. L'aide du dieu est nécessaire. Dans les grands sanctuaires d'Asclépios, notamment à Pergame, le dieu apparaît en rêve aux malades endormis. - Et ils guérissent? - Avec l'aide d'Asclépios. - Comment agit-il? - Il dicte le remède, mais l'interprétation des songes est ardues. C'est là que l'intervention du médecin est indispensable... moyennant une modeste rémunération. Oribasios prit un air angélique pour faire le geste d'empocher des pièces de monnaie. J'aime sa spontanéité et sa gaieté.
- Est-ce difficile d'interpréter les rêves? - Il Y a des règles décrites par Galien dans son livre: «Diagnostic des maladies par le moyen des songes », qui traite aussi des rêves divinatoires. Crois-tu à la divination? - Oui, bien que Platon ait écrit dans le Timée: «Nul homme dans son bon sens ne parvient à la divination véritable ; il faut que son esprit soit entravé par le sommeil ou la maladie. » - Je connais ce passage, qui traite de la structure du foie. On le commente dans les écoles de médecine, quand on étudie les viscères. - Porphyre a écrit que la divination ne vaut rien, qu'elle est l' œuvre de démons cherchant à nous tromper. - C'est aussi l'opinion des chrétiens. Pour une fois Porphyre est d'accord avec eux. Es-tu vraiment un adepte du dieu Chrestos? Cette question inattendue me fit l'effet d'un coup de poing. Je crois avoir rougi et balbutié:

- Evidemment je suis chrétien. En tout cas j'ai reçu une éducation chrétienne. Mes propos t'ont-ils fait supposer que je n'étais pas chrétien? - Franchement, oui! Tu ne te réfères jamais à Chrestos. Tu t'intéresses à la philosophie et à la divination. J'étais tenté de remettre Oribasios à 'sa place et de clore la discussion. Je le regardai. Il me rendit mon regard, et je lus la franchise dans ses yeux bruns. Sans bien comprendre pourquoi, je sus soudain que je pouvais lui faire confiance. Je m'ouvris à lui de mes doutes, de l'hypocrisie que j'avais constatée chez les deux évêques successivement chargés de mon éducation, de mon

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admiration pour la pensée grecque, Chrestos pour être parfaite. J'ajoutai:

qui n'avait

pas attendu

- Le dieu du Timée me convient mieux que celui de Moïse; mais si mes idées venaient à être connues, cela pourrait me coûter la vie. Même mon frère, le César Gallus, ne les connaît pas. - Je suis moi-même fidèle aux dieux de nos pères. Tu peux compter sur moi, Julien. Je serai digne de ta confiance. Je regardai ce jeune homme mince aux cheveux noirs bouclés, à qui je venais de confier mon secret, et je sentis que j'avais désormais un ami. Je n'en avais jamais eu. «J'ai vingt ans, me

dis-je et un ami! » Je pensais à Achille et Patrocle, à Oreste et
Pylade. Ma poitrine se dilata. J'étais heureux. A partir de là, la route parut extraordinairement rapide. Nous ne traversions pas seulement la Bithynie et l'Hellespont, nous chevauchions les nuées. Je n'oublierai jamais ce voyage d'hiver, cet enchantement où importait moins le paysage, pourtant admirable, que la contemplation des idées. Nous discutions encore des dieux et de l'âme quand apparut, dans le lointain, Pergame la Blanche, couronnée de temples et de palais, insolemment dressée sur sa montagne, dominant la riche plaine d'Asie, où coulait paresseusement le Caïcos, entre les vignes sombres et les oliviers d'argent. * ** Averties de notre arrivée, les autorités nous attendaient dans la ville basse formée de villas blanches et roses, disséminées au milieu de jardins irrigués par des canaux, où venaient boire les colombes. Les principaux membres de la curie étaient présents. L'évêque Dracontios - un homme de bel prestance, qui aurait aussi bien pu être général ou gouverneur de province - me souhaita cérémonieusement la bienvenue: Pergame était honorée de recevoir un neveu du grand Constantin, cousin de l'Empereur et frère du César. Il espérait que la ville serait digne de cet honneur. Quant à lui, il ferait tout pour me rendre le séjour agréable et il m'offrait l'hospitalité, soit chez lui, soit, pour plus de confort, dans la maison d'un sénateur chrétien. Le gouverneur prononça également un discours, d'où il ressortait que mes appartements m'attendaient au Palais Neuf, spéci3.le-

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ment aménagé pour me recevoir. Oribasios me regardait du coin de l'œil et j'avais peine à garder mon sérieux, tant la rivalité des deux premiers personnages de Pergame était flagrante. Jugeant cette compétition favorable à mon indépendance, je prononçai quelques mots de remerciement: je ne voulais déranger personne, je logerais chez Oribasios, mais je ne manquerais pas d'aller, dès le lendemain, rendre visite au révérend évêque et à l'honorable gouverneur. De chaque côté de la longue rue une foule désœuvrée regardait avec curiosité notre cortège officiel. Arrivés dans la ville moyenne, nous prîmes congés des autorités devant la fontaine monumentale, avant d'aller nous installer chez Oribasios, près du gymnase. Le lendemain, après avoir rendu à l'évêque et au gouverneur les visites promises, j'envoyai un de mes gardes chez l'homme pour lequel j'étais venu à Pergame: Aidèsios, le philosophe le plus savant de notre époque, le disciple du divin Jamblique. Le soldat revint bientôt dire qu'Aidèsios m'attendait. C'était un vieil homme voûté, qui habitait une petite maison de la ville haute, près du temple de Dionysos, derrière le marché. - Sois le bienvenu, Nobilissime, par ta présence chez moi tu honores la philosophie. J'avais préparé une entrée en matière un peu emphatique: - Je suis venu te déranger, parce que je cherche un maître et tu es le plus grand. Tu as connu Jamblique et Sopatros d'Apamée; le savoir immense qu'ils t'ont transmis, je voudrais en profiter. Le vieil homme leva les bras. lire. grand Le Hélas! Je n'ai plus d'élèves. Je vois à peine et ne puis plus Parle-moi de Jamblique! le maître vraiment divin, le plus après Pythagore et Platon. visage du vieillard s'éclaira.

- J'eus la chance d'être en Syrie son principal disciple. Il me transmit l'enseignement de Plotin, qu'il tenait de Porphyre, dont il avait suivi les cours à Rome, et d'Amélius qu'il avait écouté à Apamée. J'étais son élève favori, et je lui suis toujours resté fidèle, contrairement à Théodore d'Asiné. L'évocation des études et des controverses de sa jeunesse

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transfigurait le philosophe. Il parla de ses parents, une bonne famille de Cappadoce, pour qui les études étaient une perte de temps. Au cours de son séjour en Grèce, son père eut beau lui couper les vivres, il ne s'était point laissé détourner de sa vocation. Tandis qu'il parlait, ses joues se coloraient et son regard vague semblait poursuivre au loin la vision d'une époque disparue. - Les meilleurs esprits venaient en Syrie suivre l'enseignement de Jamblique: Sopatros, Eustathios, Euphrasios. Nous commentions ses livres qui embrassaient tout le savoir humain: «De l'Ame », «Sur la Philosophie Chaldéique », «Mathématiques ». Nous nous chargions de recopier ses commentaires sur les dialogues de Platon ou les Analytica d'Aristote. Quelle époque! - Qu'est devenue l'Ecole de Syrie? - A Apamée Sopatros succéda à Jamblique, puis l'Ecole fut dispersée par la persécution de Constantin. J'avais honte d'être le neveu du persécuteur de la philosophie. Des larmes perlèrent aux yeux d'Aidèsios. - Sopatros fut le plus courageux. Il alla mettre la tête dans la gueule du loup à Constantinople, où il officia avec Praetextatus aux cérémonies d'inauguration. - Pourquoi cette imprudence? - Il croyait pouvoir convaincre Constantin; mais ton oncle n'était pas accessible à la raison. Il accusa Sopatros d'avoir, par magie, lié les vents, pour les empêcher d'amener d'Egypte les bateaux chargés de blé nécessaires à l'approvisionnement de la nouvelle capitale. Le malheureux fut exécuté. Pour ma part, je .

me suis caché en Cappadoce avec Eustathios. - Et vous avez reconstitué une école de philosophie?

- Pendant quelque temps, avec l'aide de Sosipatra, la femme d'Eustathios. Lui s'était enfui en Perse. Puis je me suis lassé de la Cappadoce, trop de disciples du dieu Chrestos! comme tu le sais, puisque tu y as vécu. Pergame, ville de grande tradition intellectuelle, me parut plus appropriée. J'y eus de bons élèves: Priscos qui enseigne actuellement à Athènes, ainsi que trois de mes cousins, Maxime d'Ephèse, son frère Claudianos, professeur à Alexandrie, et Nymphidianos, un autre frère de Maxime, qui a une école de rhétorique à Smyrne. L'année dernière j'ai finalement passé la main à Chrysanthios et Eusèbios. Je pense que tu vas suivre leurs cours. - J'aurais préféré les tiens.

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- Je n'ai plus la force d'enseigner, mais je te conseille de lire d'abord les dialogues de Platon les plus abordables. Tiens, prends de quoi écrire! Je vais te donner l'ordre de lecture des dialogues établi par Jamblique pour ses élèves. Je notai conscieusement la liste et dis avec fierté: - J'ai déjà lu le Phédon et le Timée. Aidèsios hocha la tête. - Je doute que tu aies pu en tirer profit. Le Timée est l'un des dialogues les plus difficiles, l'autre étant le Parménide. Comme l'a fait remarquer Jamblique, ils condensent toute la philosophie de Platon. Tu ne pourras pas les lire utilement avant un an ou deux d'étude. Terminant là l'entretien, Aidèsios me reconduisit jusqu'à sa porte. Me prenant dans ses bras, il murmura: - Méfie-toi de Dracontios; il a des espions partout. Puis à haute voix: Que la bénédiction divine soit sur toi! * ** Je traversai un marché animé. L'air était sec et frais. Les cris des marchands, l'odeur des épices se mêlant à celle des brochettes de mouton, la chanson d'un musicien ambulant, rien ne parvenait à me distraire de la pénible impression que m'avait laissée l'avertissement du vieux philosophe. Je tentai de voir si l'on me suivait, mais c'était impossible dans la foule agitée de ce marché d'Asie. Contournant le temple de Dionysos, je cherchai l'école d'Eusèbios et Chrysanthios. J'entendis une voix professorale qui venait d'une sorte de sacristie, où un homme à la barbe et aux cheveux bruns s'adressait, debout, à une dizaine d'élèves assis en tailleur sur le sol et prenant des notes sur les genoux. - Qui peut maintenant me récapituler les hypostases? Un élève répondit d'une voix appliquée: - L'Un, l'Intelligence, l'Arne... - Bien! dit le professeur, ce sont les trois hypostases selon Plotin, mais il y en a d'autres... L'élève reprit: Jamblique place l'Ineffable avant l'Un.

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- C'est vrai, et il a révélé d'autres hypostases, l'Eternité.. . Constatant ma présence, l'homme vint vers moi.

le Temps,

- Salut, Très Noble Julien, je t'attendais. - Je n'avais dit à personne que je viendrais. - Tout se sait à Pergame. Si tu veux suivre mes cours, assieds- toi. C'est ainsi que, sous l'égide d'Eusèbios de Myndos, je fis mes débuts à l'Ecole de Philosophie de Pergame. Comme c'était l'hiver, les leçons étaient données à l'intérieur; mais dès le printemps elles eurent lieu en plein air, à l'ombre d'arcades ou de portiques. L'un des endroits favoris d'Eusèbios était le long promenoir à plusieurs étages qui précède le théâtre, aménagé dans une cavité naturelle de la montagne. Il y fait frais l'été. Je me mis au travail avec ardeur et, pendant les mois qui suivirent, j'allais chaque matin écouter Eusèbios. L'après-midi je discutais avec d'autres élèves ou je travaillais à la bibliothèque du Palais Vieux. Le soir je dévalais la longue rue pour rentrer chez Oribasios. Nous dînions en famille, puis je lisais Platon, Porphyre, Jamblique ou Aidèsios, jusqu'à ce que mes yeux se fermassent. Le dimanche j'assistais sur l'Acropole à la liturgie présidée par l'évêque Dracontios, dans l'ancien temple d'Athéna Polias, désaffecté une dizaine d'années plus tôt. A la place de la statue de la déesse de la sagesse s'élevait un autel surmonté d'une croix. Un fauteuil de velours rouge m'était réservé au premier rang au milieu du sanctuaire. Après les prières et les hymnes on échangeait le baiser de paix. Le pain et le vin étaient offerts par les diacres à Dracontios, qui tendait ses mains élégantes aux ongles laqués de cinabre, en prononçant les paroles sacramentelles: «Ceci est mon corps, ceci est mon sang ». Le pain eucharistique était ensuite distribué aux fidèles, qui l'emportaient dans de petites jarres. Je faisais comme les autres. En assistant régulièrement à l'office, j'espérais détourner les soupçons et acheter ma tranquillité. Il va sans dire que les prières, que je répétais avec les autres, avaient perdu toute signification pour moi. Mon imagination vagabondait dans le passé, en essayant de reconstituer les cérémonies qui s'étaient jadis déroulées à ce même endroit, en l'honneur de la déesse vierge protectrice d'Athènes.

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* ** Après un an d'études à Pergame, j'eus le sentiment qu'Eusèbios n'avait plus grand chose à m'apprendre. Une remarque, qui revenait parfois à la fin de ses cours, m'intriguait. - Seul l'effort de l'intelligence permet à l'âme de remonter vers sa source. Les cultes à mystères et les enchantements ne servent à rien. La magie n'est qu'une illusion des sens, œuvre de charlatans. Prenez garde! Eusèbios, que je questionnai, reconnut qu'il visait Maxime, qui croyait avoir trouvé un raccourci vers la divinité. - Quel est ce raccourci? Je trouve moi aussi le chemin trop long. Eusèbios poussa un soupir.

- Plus on est jeune, plus on est pressé. Ce raccourci n'en est pas un. C'est une impasse! En croyant communiquer avec les dieux, on s'enfonce dans l'illusion des sens entretenue par des démons. La magie ne conduit pas à l'intuition mystique; seule la raison peut purifier notre âme, mais c'est le travail de toute une vie. Je suis impulsif et, soudain, je pris ma décision.
- Je n'ai pas le temps d'attendre. Reste avec tes livres, Eusèbios! Tu m'as beaucoup appris et je t'en remercie, mais maintenant je veux aller plus loin. Tu viens de me faire comprendre que l'homme que je cherche, c'est Maxime! * ** Je quittai sans plus tarder Pergame pour Ephèse où, par un beau soir de printemps, je fus cérémonieusement accueilli au pied de l'enceinte de Lysimaque par l'évêque Ménophante, le Proconsul d'Asiana, Araxios, et une délégation de la curie. Devant les tours massives de la porte de Smyrne, que le soleil teintait d'ambre, il me fallut écouter des discours, d'où il ressortait que rejaillissait sur moi la gloire de Gallus, César de l'Orient. Tous ces gens détenant une parcelle d'autorité calculaient que, si mon frère avait été jugé digne d'accéder à la

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pourpre, on ne pouvait exclure que je connusse un jour la même élévation. Le lendemain je fis savoir que mon premier désir était de me rendre en pèlerinage à la maison de la Vierge; mais secrètement j'avais envoyé chez Maxime le seul garde du corps en qui j'eusse confiance, un vieux soldat adepte de Mithra, qui bientôt revint me dire que Maxime avait disparu de son domicile de la rue de l'Odéon, et que personne ne savait où il était. J'eus tout loisir de poursuivre mes visites pieuses sur les traces de la Vierge, de Paul et de Jean, qui sont supposés avoir vécu à Ephèse, il y a trois siècles. Je commençais à désespérer quand un soir, sur les marches de la bibliothèque de Celse, un homme dont je n'eus pas le temps de distinguer les traits, me tendit un billet et disparut. Maxime me faisait savoir que je devais aller, le soir même, à la Taverne des Deux Louves, rue de Marbre, pour y rencontrer un homme qui me demanderait si je venais d'Olympos, et à qui je devrais répondre: «Oui, mais je suis Silicien d'origine ». A l'heure dite, j'allai sans escorte rue de Marbre. La taverne était bruyante et bondée. On y sentait la sueur, le vin bon marché, l'oignon et le graillon. Un petit homme brun, vêtu comme un portefaix, m'aborda et, après que nous eûmes échangé le mot de passe, me fit signe de le suivre. Il me conduisit dans un dédale de rues jusqu'à une maison, dont nous avons traversé la cour, avant de ressortir dans une autre ruelle. Nous avons encore marché un moment, jusqu'à une belle demeure, dont nous montâmes l'escalier. Un homme encore jeune, qui nous attendait en respirant une rose, sur une terrasse fleurie dominant la ville et le port, s'inclina très bas, au point que ses longs cheveux noirs lui voilèrent à demi le visage. Je suis Maxime, à tes ordres Nobilissime. Quel excès de précautions! - Des délateurs veulent ma perte. Les sbires de ton frères sont à ma recherche. S'ils me trouvent, je serai mis à la question. Il se pencha vers moi, la barbe noire frémissante. - On me persécute pour mes idées, dit-il à voix basse. Il se mit à arpenter la terrasse à grandes enjambées. Ses vêtements larges et chatoyants, que soulevait la brise du soir, lui donnaient l'air d'un mage de Chaldée.

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- Je traverse une période néfaste. Tous les signes concordent; je cours un grand risque jusqu'à la prochaine lune. - Ton ami Chrysanthios dit que tu communiques avec des dieux, qui te livrent les secrets de l'avenir.
Maxime prit un air modeste, mais il semblait flatté. - L'avenir est inconnaissable. Cependant, parfois les dieux... s'ils nous aiment, nous laissent jeter un coup d' œil. Je ne peux te dire l'heure de ta mort, ce serait un blasphème... Il s'arrêta de parler, comme une femme apportait des rafraîchissements. Je bus avec plaisir un sirop de fruit; la marche rapide à travers la ville m'avait donné soif. Les étoiles perçaient le ciel noir. Les rumeurs d'Ephèse montaient assourdies jusqu'à nous. Les jasmins de la terrasse répandaient de lourds effluves. Maxime suivit du regard la femme qui se retirait puis, s'approchant de moi, murmura: - Je ne peux pas non plus te dire si tu règneras. Je me sentis pâlir et parcouru d'un frisson, qui ne devait rien au serein. Il ne faut jamais mentionner ce sujet; toute prédiction en ce domaine est punie de mort. Je changeai de conversation. Puis-je suivre ton enseignement? Je n'ai plus d'école. Les chrétiens sont partout à Ephèse. C'est l'évêque Ménophante qui commande, avec l'aide d'une curie où les clercs jouent un plus grand rôle que les notables. J'ai dû entrer dans la clandestinité. Nous allons nous compromettre mutuellement. - J'ai pris mes précautions en faisant croire à Ménophante que je m'intéresse aux origines chrétiennes.

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Tout en respirant sa rose, il me fixait de ses yeux noirs, dont je sentis le magnétisme. - Un jour tu connaîtras la gloire. Veux-tu la gloire Julien? - Je veux accomplir ma destinée, agir conformément à la nature que les dieux m'ont donnée, faire ce qu'ils attendent de moi. * **

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Désormais je rencontrais régulièrement Maxime, mais de manière suffisamment discrète pour que, en dehors des loges et des sociétés secrètes où se retrouvaient les initiés, on ne sût pas que j'étais son disciple. Maxime était à la fois prêtre d'Hécate et de Mithra, ou plus exactement, hiérocéryce de Mithra et hiérophante d'Hécate. Quelques jours après notre rencontre, il me donna, un soir, rendez-vous dans un petit temple d'Hécate, situé dans un faubourg populaire. Aucun signe distinctif n'en signalait l'entrée, qu'on aurait pu prendre pour celle d'une maison particulière. Il y avait là, autour de Maxime, une dizaine de fidèles inclinés en prière devant la statue de la déesse coiffée du polos cylindrique. Elle tenait une torche dans chaque main. Après avoir brûlé une pincée d'encens, Maxime commença à chanter doucement des paroles incompréhensibles pour moi, reprises en chœur par l'assistance. Tout le monde avait les yeux fixés sur le visage de la déesse. Il me sembla soudain qu'un sourire plissait sa bouche. Je me frottai les yeux, incrédule. Maxime me dit à l'oreille: - Ne t'étonne pas! Les torches vont s'allumer. Après la cérémonie Maxime me fit signe, ainsi qu'à quelques fidèles. Nous l'avons suivi à l'étage dans une salle sans fenêtre, où un repas léger nous attendait sur des guéridons à trois pieds cannelés. Il n'y avait pas de sièges; nous mangions debout. Cela me donna l'occasion d'approcher une jeune fille brune au profil grec très pur, qui gardait modestement les yeux baissés. Elle s'appelait Arsinoé et était prêtresse d'Artémis. Maxime récita des prières dont le sens m'échappait, mais où revenaient des noms de dieux et de déesses: Sérapis, Mithra, Isis, Hélios, Hécate. Les prières terminées Maxime dit en grec: - J'abandonne maintenant la sainte langue chaldéenne, dont je me sers pour m'adresser aux dieux. Nous avons aujourd'hui le grand honneur d'accueillir le Très Noble Flavius Claudius Iulianus. Son appartenance à notre groupe doit rester secrète, comme toute notre activité. Vous êtes des représentants de cultes persécutés par la religion officielle. La diversité de nos rites est le reflet de la variété du monde sensible; mais nous croyons tous à l'unité du monde intelligible, qui existe et a toujours existé, au-delà de la perception de nos sens. Derrière les apparences nous voyons l'unité de l'univers. Hécate, qui est l'Ame du Monde évoquée par Platon, est également Isis; elle est aussi la Grande Mère ou Artémis. Mithra est le Soleil et aussi

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Sérapis. Je vais maintenant rompre le pain sacré et faire circuler la rituelle coupe de vin qui nous redonnera l'espérance. Julien, veux-tu être des nôtres? J'étais impressionné; chacun me regardait. Les grands yeux noirs d'Arsinoé étaient fixés sur moi. Je sentais l'odeur du vin qu'on mélangeait à des aromates. Les torches crépitaient et fumaient. Il faisait chaud. Mon front ruisselait. - Oui, je le veux! - Tu entres aujourd'hui dans une communauté liée par des serments. Tu les prononceras bientôt et seule la mort pourra t'en délier. Ainsi soit-il! - Ainsi soit-il! dis-je d'une voix mal assurée, sans trop savoir à quoi je m'engageais. - Tu seras initié au début de la prochaine lune, dit Maxime. * ** J'avais loué une maison non loin du port, car j'aimais ce quartier animé, peuplé de gens venus de tous les coins du monde. Chaque jour je remontais à pied la rue des Kourètes, toujours encombrée de véhicules et de passants, malgré sa largeur inhabituelle. J'allais à la bibliothèque de Celse, puis, quand j'étais fatigué des livres, je me promenais sur l'Agora ou au stade. Le dimanche je ne manquais jamais la liturgie à la cathédrale. Après la cérémonie je passais quelques instants avec Ménophante, un homme ascétique versé en théologie, dont on disait qu'il avait été une des lumières du concile de Sardique 2. Je revis Arsinoé. Son nom est courant à Ephèse; c'était celui de la femme de Lysimaque, sous le règne duquel Ephèse devint Arsinoeia. La jeune fille me parla de son père, qui avait été prêtre d'Artémis, jusqu'à ce que le temple de la déesse fût saisi par les chrétiens, saccagé et transformé en église, sous le règne de Constantin. Un jour nous nous sommes promenés sur l'emplacement de l'Artémision, l'une des merveilles du monde. La splendeur de ce monument entouré d'une colonnade double, et même triple sur l'un des côtés, ne fut jamais égalée. Arsinoé évoqua le

2. Aujourd'hui Sofia.

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légendaire Crésus, qui en avait financé la construction, échelonnée sur un siècle, le rite artémisien, si étrange, où des prêtres castrés, les mégabyses, et des prêtresses vierges entretenaient un culte grandiose et compliqué. Il ne subsistait que colonnes effondrées et statues brisées. Le marbre qui revêtait jadis le templ~ gigantesque avait presque entièrement disparu, les décombres ayant servi pour les monuments de Constantinople. Tandis qu'elle parlait, la jeune fille s'animait. Sa jeunesse, sa beauté et sa pureté m'attiraient. Je lui demandai où se trouvait la grande statue d'Artémis. Elle secoua la tête avec tristesse. - Elle fut détruite pendant les troubles. Des chrétiens l'ont précipitée de son piédestal et elle s'est brisée en mille morceaux. L'or, l'argent, l'ivoire et les pierreries qui la composaient ont été volés. - Pourrais-je assister à une cérémonie en l'honneur d'Artémis? - Tu serais déçu. Tout culte public nous est interdit. On ne peut honorer la déesse qu'en privé, chez des particuliers. Les riches et les puissants ayant peur de s'attirer des ennuis, il faut nous contenter de locaux mis à notre disposition par de petites gens. C'est dire que nos fêtes manquent de splendeur. On n'y trouve guère que des vieillards nostalgiques. Les jeunes qui veulent faire carrière nous évitent. J'ai d'abord participé au culte pour faire plaisir à mon père. La conviction profonde ne m'est venue que récemment, en écoutant Maxime. J'approuvai. - Nous te devons aussi beaucoup, Julien. Ta présence nous rend l'espoir. Tu es jeune et tu seras puissant; je le vois. Tu es l'avenir. Sais-tu que je suis voyante? - Tu es prêtresse; les dieux te parlent. - Parfois. Veux-tu connaître ton avenir? Dans ses grands yeux noirs fixés sur moi, j'avais envie de lire mon avenir; mais je fis non de la tête. - Peut-être vas-tu me révéler quelque chose qui te coûtera la vie. Tu sais qu'il est interdit de prédire, sous peine de mort. Je ne veux pas que tu sois suppliciée. - Je suis prête à tout risquer, à tout accepter, si cela t'aide, si mes faibles connaissances peuvent éclairer ta route. * **

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Au soir convenu pour l'initiation, Maxime passa me prendre à ma maison près du port. Un convoi de blé d'Egypte venait d'arriver. Les navires, les voiles ferlées, étaient sagement alignés sur l'eau glauque qui clapotait. Des prostituées deminue interpellaient les petits marins égyptiens au teint basané, dont beaucoup avaient trop bu et titubaient. La lune se levait dans un ciel constellé. - Quelle nuit! dit Maxime. La nuit de ton initiation est un moment de l'histoire du monde. J'admire Maxime, mais je ne sais pas toujours s'il plaisante ou s'il est sérieux. Il est capable d'émouvoir aux larmes, quand tout à coup une réflexion incongrue vient montrer que lui-même ne pense pas un mot de ce qu'il dit. Nous remontâmes la rue de Marbre, puis la rue des Kourètes, avant de nous engager dans un dédale de ruelles. - Il Y a sept degrés d'initiation, dit Maxime: Corbeau, Occulte, Soldat, Lion, Perse, Messager du Soleil, Père. Nous entrâmes dans une maison bourgeoise adossée au Mont Pion, par laque lIé on pénétrait dans une grande salle vide, à l'exception d'une statue d'Isis. Une rumeur montait du sol. Cachés derrière la statue, des degrés taillés dans le flanc de la montagne nous menèrent à une crypte circulaire, «symbole du Cosmos », dit Maxime. Il faisait chaud en raison de l'affluence, des hommes uniquement. Après les ablutions purificatrices, on me banda les yeux symboliquement; le voile était tellement fin que je voyais bien. Un desservant tendit à Maxime un long manteau rouge. - Je suis le Père, dit ce dernier, en coiffant un bonnet phrygien. Vêtu d'une robe blanche bordée de rouge, le mystagogue me lia les mains, puis me poussa vers le Père, au son d'une mélopée chantée sur le mode lydien par des voix d'hommes. Je sentis une torche, qui me brûlait presque le visage. - Tu renais par le feu, murmura le mystagogue. Poussé à nouveau en avant, je descendis une marche et me trouvai pataugeant dans l'eau: renaissance par l'eau. A genoux je répétai ce que me dit le mystagogue : je renonçai à tout ce qui n'était pas la volonté divine. Les chants s'amplifiaient dans la chaleur étouffante. Mon corps était mouillé, humilié, mais en

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même temps je sentais que mon âme s'allégeait, qu'elle allait prendre son essor. Un sentiment ineffable m'envahit quand, brusquement, le Libérateur trancha avec un glaive les liens de boyaux immobilisant mes poignets. Il me libérait des liens de la chair et du monde. Le bandeau ôté, le mystagogue me posa une couronne sur la tête. A mes yeux éblouis apparut l'autel surmonté d'une statue de Mithra Tauroctone, le dieu invincible. Après avoir reçu dans ma chair les instructions divines, je ressentis une illumination; je vis l'unité du monde, qui émane de celui qui n'a pas de nom. J'entendis Mithra murmurer: «Je suis le Berger. » Je répétai le refrain entonné par tous: «Mithra est ma

seule couronne. »
* ** Chrysanthios avait quitté Pergame pour venir nous rejoindre à Ephèse. Nous nous rencontrions souvent pour faire des expériences théurgiques. Un soir que nous étions dans ma maison du port, en compagnie de Maxime, à essayer de mettre en pratique les rites décrits par Julien le Chaldéen, un esclave vint annoncer la visite d'un certain Aetios, envoyé d'Antioche par le César Gallus. J'interrogeai mes compagnons du regard. Chrysanthios ne le connaissait pas; mais Maxime plissa les yeux. - Il y a, dit-il, un théologien de ce nom, un arien fanatique, qui soutient que le Fils est subordonné au Père, comme le serviteur à son maître. - C'est la thèse des anoméens, dit Chrysanthios. Aetios était un diacre à la barbe sale et au crâne dégarni. Il s'inclina avec raideur.

- Nobilissime, le César Gallus te salue et prie pour que tu demeures dans la paix du Seigneur. - C'est là mon plus cher désir, répondis-je courtoisement. - César s'inquiète. On lui rapporte que tu es soumis à de mauvaises influences. Parfois les démons, pour nous tromper, prennent l'apparence de faux dieux. J'abondai dans son sens.
- Il faut fuir les démons et nous référer seulement Maxime intervint avec un sérieux imperturbable. à Dieu. s'est

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Nous faisons

des recherches

prouvant

que Dieu

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manifesté avant la Révélation du Christ. On trouve dans Platon l'idée d'un dieu unique, éternel, tout puissant, inconnaissable par les sens. Aetios passait la main dans sa barbe hirsute et semblait perplexe. - J'ai moi-même, commença-t-il, consacré à Platon et à la dialectique plusieurs années de ma vie. Il fut intarissable. Je l'amenai à nous parler des problèmes théologiques qui le passionnaient, me contentant de lui fournir de temps en temps une citation de Platon venant en renfort de sa thèse. Cette première entrevue fut suivie de plusieurs autres. L'envoyé de mon frère finit par se plaire tellement en notre compagnie, que je ne savais plus comment m'en défaire. Il était maintenant complètement rassuré sur mon christianisme. Un jour que je l'avais accompagné au stade où saint Paul s'était adressé à la foule, il s'écria:

- L'éloquence de l'apôtre était irrésistible, car elle était inspirée par Dieu. Il n'avait pas eu besoin des leçons d'un rhéteur . - Malheureusement nous ne sommes pas des apôtres. Aetios soupira.
- Lorsque j'ai voulu suivre les leçons d'un grammairien, je n'avais pas d'argent. J'ai dû lui servir de valet, en échange de ses cours. Sans cette formation je serais mort aujourd'hui, par ordre de ton frère. J'étais surpris. - Gallus n'est pas si méchant! - Il est emporté. A son arrivée à Antioche, mes ennemis lui avaient dit tant de mal de moi, qu'il m'avait condamné à avoir les membres rompus. Je lui fis dire que je lui pardonnerais ma mort, s'il consentait à m'entendre avant de m'envoyer au supplice; ce qu'il m'accorda. En peu de phrases je réussis, non seulement à le convaincre de mon innocence, mais à gagner son amitié. Maintenant je suis son homme de confiance. J'éclatai de rire. - L'éloquence est à la fois ton gagne-pain et ton bouclier. Le visage d'Aetios s'assombrit. J'aimerais pouvoir couvrir Gallus de ce bouclier.

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Syrie? - Il Y a pire maintenant. Le Préfet du Prétoire Domitianos et son Questeur Montios ont été tués par les soldats de César. Ils les ont attachés par les jambes et fait traîner par des chevaux à travers Antioche. Les corps sanglants ont été jetés dans l'Oronte. Je pâlis. Le Préfet du Prétoire! C'est un crime de lèse-majesté! * ** - Tu n'aurais pas dû assister aux courses de l'hippodrome, encore moins te faire applaudir par la foule. Gallus hocha la tête. - Ce sont les circonstances, Julien. Comment être à Constantinople et ne pas aller aux courses? Comment refuser, étant Gallus César, de poser la couronne sur le front du vainqueur? Populaire comme je le suis, comment ne pas être applaudi? - C'est justement ta popularité que craint Constance. Il prendra la manifestation de l'hippodrome pour un geste séditieux. Si encore tu avais l'intention de te rebeller... Gallus eut un geste de découragement. - Comment m'opposer à Constance? Il m'a retiré mes troupes. - Que comptes-tu faire? - Me rendre à Milan, comme on m'en prie. - Tu te livres au bourreau. Il faudra répondre de tous ces meurtres. Le Préfet du Prétoire! - Domitianos m'avait provoqué. Il n'était même pas venu me saluer en arrivant à Antioche, et il disait partout qu'il cherchait des preuves de ma culpabilité. Mes soldats étaient outrés. - J'espère que tu pourras convaincre Constance. Gallus eut une moue dubitative.

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Est-il en danger? L'Empereur lui a retiré ses troupes et l'a convoqué à Milan. Pour rendre compte de l'assassinat du gouverneur de

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Si Constantia

était encore là... Je l'avais envoyée plaider

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ma cause à Milan. Morte de fièvre en Bithynie, sans que rien le laissât prévoir. Elle était ma dernière carte! - Je ne comprends pas tous ces crimes. - Ne me fais pas la leçon, Julien! Je ne suis pas un philosophe, moi! J'ai gouverné l'Orient pendant plus de trois ans. Avec peu de troupes j'ai maintenu l'ordre et contenu les Perses, pendant que Constance était engagé en Occident dans une lutte à mort contre Magnence. Il devrait m'être reconnaissant, lui qui sait bien qu'on ne gouverne pas innocemment, qu'il faut doser la contrainte et la persuasion. J'avais le peuple avec moi et aussi l'armée, mais les notables complotaient. Des partisans de Magnence ont tenté de me faire assassiner. Devais-je me laisser faire? Gouverner c'est comme faire la guerre: tuer ou être tué. - Et ta femme, qui s'emparait des biens de ceux qu'elle avait fait périr? - C'étaient des adversaires. Il était normal que leurs biens fussent confisqués. C'est la loi. Je ne nie pas la cupidité de Constantia; mais elle était la sœur de l'Empereur, et je n'ai pas à répondre de ses actes. - Tu dis que tu as maintenu l'ordre, Gallus; mais laisser tuer des fonctionnaires impériaux, c'est le désordre! Qui commandait, toi, la populace, les soldats? Gallus me regarda d'un air peiné. - Les faits n'entrent pas forcément dans les catégories des moralistes. On n'arrive à mener les hommes que là où ils désirent aller. L'ordre ne pouvait régner que si le peuple et l'armée me suivaient. Ils ont cru m'aider en supprimant mes adversaires. Un chef ne peut être partout à la fois. Des excès sont toujours possibles. Constance me comprendra, lui qu'on a accusé du meurtre de notre père, parce qu'il était le seul des trois fils de Constantin présent à Constantinople ce jour-là. Cette conversation se déroulait dans la maison de mon oncle Julien à Constantinople. De la fenêtre on distinguait sous un ciel couvert quelques voiles claires, que le vent gonflait à peine sur la Mer Propontide. Il faisait froid, malgré le petit feu de braise qui rougeoyait. Dès que j'avais appris que Gallus avait quitté Antioche pour se rendre à la convocation de l'Empereur, j'étais parti d'Ephèse, afin de le rejoindre à Constantinople. Bien qu'informé des mauvaises dispositions de l'Empereur à

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son endroit, Gallus, fataliste, décida d'aller vers son destin. Il quitta Constantinople le lendemain de notre entrevue, à la tête d'un cortège brillant, qui ne laissait pas présager sa disgrâce. A Andrinople un émissaire du Grand Chambellan le persuada de renvoyer la plus grande partie de son escorte. Ne gardant que Lucilianus, commandant de sa garde, l'évêque Théophile l'Indien et quelques serviteurs, il partit pour l'Illyrie, entouré de soldats occidentaux. Arrivé en Norique, à Pétovio, il vit sa résidence cernée à la nuit tombante. Apparut alors devant lui le Comte Barbation, qui à Antioche avait commandé sa garde, et dont il n'avait pas de raison de se méfier. Cet ancien subordonné le persuada d'abandonner ses attributs de César et lui fit revêtir une tunique de simple soldat, avant de le conduire en Istrie, à Flanona près de Pola, là où Constantin avait jadis fait tuer un autre César, son fils Crispus. Le Grand Chambellan Eusébios et le tribun Mallobaudes, qui venaient d'arriver de Milan, l'interrogèrent brutalement sur les excès d'Antioche. Gallus commis l'erreur de charger sa défunte épouse, sœur de Constance. Lorsque le procès-verbal d'interrogatoire lui parvint à Milan, l'Empereur entra dans une violente colère et ordonna l'exécution de Gallus. L'arrêt de mort fut transmis par trois messagers, Sérénianus, Pentadius et Apodémius, qui galopèrent nuit et jour vers Flanona. Quelques heures après leur départ, l'Empereur, s'étant calmé, changea d'avis et envoya un quatrième cavalier pour annuler l'ordre. Bien qu'il eût connaissance de l'arrivée de ce nouveau messager, Eusébios fit quand même procéder à l'exécution, prétendant ensuite avoir reçu trop tard le contrordre. Comme s'il était un voleur, on lia les mains de Gallus, et, par un froid soir de décembre 354, au fond d'une prison d'Etat, le bourreau trancha sa tête blonde, qui fut ensuite mutilée. * ** Après ma rencontre avec Gallus j'étais allé m'installer à Nicomédie, car il était trop tard en saison pour la campagne. J'appris qu'une terrible répression s'abattait sur les amis de mon frère. Dans les tourments la plupart avouaient avoir participé à ses crimes, ce qui justifiait a posteriori son exécution. Aetios me fit savoir qu'il se cachait en Asie. Désireux avant tout de me

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faire oublier, je menais une vie discrète, ne me montrant qu'à la liturgie du dimanche. Ma conduite dut être si édifiante, que le bruit courut que je m'étais fait moine. J'avais sollicité de Marinos, le nouveau Proconsul d'Asiana, l'autorisation d'aller étudier à Athènes. N'ayant pas reçu de réponse, j'avais demandé conseil à Libanios, qui avait transmis ma requête à son ami Stratégios Mousonianos, Préfet du Prétoire pour l'Orient; mais je n'avais obtenu qu'une réponse d'attente, et maintenant Libanios était allé s'installer à Antioche. - Tu as tort de suivre la voie hiérarchique, dit mon onele. - Comment faire autrement? - Passe par les eunuques. Euthérios est bien disposé à ton égard. Je donnai mon accord, et mon onele fit part au Chambellan Euthérios de mon désir de me rendre en Grèce. Il n'y avait là rien qui pût inquiéter Constance; d'abord parce que les études philosophiques ne préparent guère au gouvernement de l'Empire, ensuite parce qu'il n'y a pas en Grèce de troupes, dont j'eusse pu prendre le commandement, au cas où l'envie m'aurait pris de me rebeller. Deux mois plus tard, je fus convoqué au Grand Palais par Euthérios. A mon embarquement à Nicodémie un léger brouillard couvrait la Propontide. Un vent venu du Bosphore le dispersa comme j'arrivais à Constantinople. A peine avais-je sauté sur le quai, que je me vis entouré de soldats. Un centurion de la Garde s'avança pour me dire, courtoisement mais fermement, qu'il était chargé de m'accompagner. Quand je fus introduit en présence d'Euthérios, il me salua sans sourire. - Suis-je prisonnier? - L'Empereur veut te voir dès que possible à Milan. - Et la Grèce? - Ce sera pour plus tard. - Quand dois-je partir? - Dès que les vents seront favorables, tu t'embarqueras Aquilée.

pour

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J'étais le seul civil sur le pont de la galère de la marine impériale, d'où je regardais s'estomper au loin les côtes de ma chère Bithynie. Le capitaine était un homme cultivé qui avait lu Homère. Comme nous voguions entre l'île de Ténédos et la Troade, je m'ouvris à lui de mon désir de visiter le site antique de Troie, de voir le Scamandre et la plaine où s'affrontèrent jadis Achille et Hector. Ma proposition fut acceptée et, au soleil couchant, le navire accosta dans le petit port d'Alexandrie de Troade. Le lendemain, m'étant levé de bon matin, je pris la route étroite qui mène à Ilion. Tandis que je traversais à gué un ruisseau boueux, on me dit que c'était le Scamandre. La lecture de l'Iliade m'avait laissé l'impression qu'il s'agissait d'un fleuve ,majestueux. Le rêve ne gagne pas à être confronté à la réalité. J'arrivai en fin de matinée à Ilion, qui n'est plus qu'une petite ville, où m'accueillit l'évêque, un certain Pégasios, qui tenait à m'en faire les honneurs. - Je suis venu, dis-je, visiter les tombes des héros l'Iliade et tout ce qui rappelle la guerre de Troie. de

L'évêque sourit en disant qu'il n'y avait que cela d'intéressant à Ilion. Il me conduisit devant les monuments d'Achille et d'Hector, qui se font face. Alors que la statue d'Achille est en plein air, une petite chapelle abrite celle d'Hector, dont le bronze frotté d'huile brillait doucement à la lumière de nombreuses lampes et cierges. Il était manifeste qu'un culte y était toujours entretenu. Je pris l'air étonné en me tournant vers Pégasios. Les habitants d'Ilion offrent donc des sacrifices? Ils respectent en Hector un héros qui fut leur concitoyen, de même que nous honorons nos martyrs. Ce curieux évêque me conduisit ensuite au temple d'Athéna Ilienne, dont la porte était fermée. Il la fit ouvrir pour me montrer avec fierté que les statues étaient intactes. Il s'abstint de siffler ou de faire le signe de la croix, comme le font d'habitude les Galiléens devant les statues des dieux. Nous marchâmes ensuite jusqu'au cap Sigée, où se dresse le tombeau d'Achille. Nous nous approchâmes du monument avec recueillement. Cette visite me réconforta. En regagnant le bord je me dis que -

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tant qu'il y aura

tout n'est pas encore perdu pour l'hellénisme, des évêques comme Pégasios. * **

Lorsque, quittant la mer de Myrta, la galère doubla le Cap Malée, les côtes qe la Grèce me paraissaient si proches et si inaccessibles! A gauche Cythère, l'île d'Aphrodite, à droite le golfe de Laconie et l'embouchure de l'Eurotas. Au loin les cimes neigeuses du Taygète, où Homère voyait courir les nymphes. J'aurais aimé visiter Sparte, mais cela nous aurait trop retardé. Après avoir doublé le Cap Ténare et le Cap Acritas, nous avons longé la côte de Messénie, pour relâcher dans la vaste rade de Pylos, le pays du sage Nestor, dont je n'eus pas le temps de voir le palais, car, sans attendre les vents favorables, nous reprîmes la mer par la seule force des rames, dont le bruit ponctué par le cri des hommes berçait ma rêverie. Kyparisse, les côtes d'Elide, Zante, le Cap Chélonatas, le golfe de Kyllène et celui de Patras, ensuite Céphalonie, Ithaque, Leucade, Corfou et la côte de l'Epire, que domine au loin le mont Tomaros, sur lequel se levait un soleil glorieux. 0 Dodone! Où sont tes divins bosquets, où Zeus s'exprimait par le bruissement du chêne sacré? Arrivé à Aquilée, je dis adieu à mes compagnons de voyage. L'évêque Fortunatianus était venu en grand équipage m'accueillir au débarcadère. Une escorte m'attendait pour me conduire à Milan. En route nous remontâmes une colonne de prisonniers amaigris et chargés de chaînes, qui marchaient lentement vers Milan. - Ce sont, dit le chef de l'escorte d'une voix neutre, des officiers et des fonctionnaires du César Gallus qui arrivent d'Orient. Ils seront jugés à Milan. * ** A Milan je fus enfermé pendant plusieurs jours dans une grande maison lugubre et froide. Comme je commençais à désespérer, un homme brun au teint olivâtre se présenta. - Je m'appelle Paul et je viens te communiquer les charges qui pèsent sur toi. Il t'est reproché d'avoir quitté Makellon sans

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JULIEN,

LA MORT

DU

MONDE

ANTIQUE

autorisation et d'avoir comploté avec Gallus, lors de son passage à Constantinople. Je regardai l'homme sans répondre: sible, des yeux noirs impénétrables. accent qui me parut ibérique. ger. Prépare ta défense, Nobilissime! un visage glabre, impasIl parlait latin avec un Je reviendrai t'interro-

Resté seul, je réfléchis. - Paul... Qui peut-il être? Un frisson me parcourut. PauL.. Ce devait être Paul Catena, la Chaîne! le plus redouté des agents spéciaux de Constance. Partant d'un renseignement anodin, il en tire une chaîne de déductions. Tout lui est bon pour envoyer un homme à la mort: délation, présomption ou aveux obtenus sous la torture. Personne dans l'Empire n'est à l'abri de son pouvoir. Si c'est là, me dis-je, l'homme auquel a été confiée l'instruction de mon cas, je ne donne pas cher de ma vie. Le lendemain j'attendis avec anxiété la venue de Paul. Dans ma solitude je répétais les arguments de ma plaidoirie. J'étais innocent de tout ce dont on m'accusait. J'avais quitté la Cappadoce quand Gallus avait été proclamé César. L'autorisation de partir m'avait été transmise par l'évêque Georges de Césarée. Si j'avais vu Gallus à Constantinople, nous n'avions pas parlé de politique. C'était la première fois que je le revoyais depuis que nous avions quitté Makellon, car j'avais refusé d'aller le rencontrer à Antioche, comme il m'en avait prié. J'avais d'ailleurs peu de points communs avec lui; nous n'avions pas grand chose à nüus dire; nous nous écrivions peu, et seulement sur des riens. Les jours passèrent sans que Paul se manifestât. Finalement un soir, une voiture fermée vint me prendre. Je crus qu'on allait m'exécuter de nuit, comme Gallus; mais on m'emmena au Palais, une grande bâtisse sombre ornée d'une colonnade corinthienne. A l'étage, dans une petite pièce tendue de velours jaune, m'attendait le Grand Chambellan Eusébios. - Quelle joie de te revoir, Julien! La voix d'enfant charmeur dans ce corps énorme - il avait encore grossi depuis notre rencontre à Makellon six ans plus tôt

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