Julien dit l'Apostat

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On avait exterminé sa famille entière. On l’avait relégué dans un lointain palais truffé de mouchards. On méditait même d’en faire un prêtre. Bref, le très chrétien Constance glorieusement régnant n’avait rien négligé pour évincer Julien de la pourpre de ses ancêtres. Et voilà qu’il était devenu empereur de Rome ! Et qu’entre-temps il s’était converti en secret aux dieux qu’on croyait morts. Et alors…
La noire saga d’une dynastie, hantée de monstres froids, de prélats doubles, de barbouzes et de philosophes arrivistes est racontée ici jour après jour, au plus près des textes.
Extraordinairement informé, Lucien Jerphagnon joint à l’érudition un rare talent d’évocation. En entreprenant cette réhabilitation de l’empereur Julien, il réussit avec ce livre un modèle de biographie.
Publié le : jeudi 5 septembre 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021002487
Nombre de pages : 362
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LUCIEN JERPHAGNON Membre associé de l’Académie d’Athènes
JULIEN DIT L’APOSTAT
Histoire naturelle d’une famille sous le Bas-Empire
TALLANDIER
Éditions Tallandier – 2, rue Rotrou 75006 Paris www.tallandier.com
© Éditions Tallandier, 2013 pour la présente édition numérique
www.centrenationaldulivre.fr
Réalisation numérique :www.igs-cp.fr
EAN : 979-1-02100-248-7
À mon épouse
« Il nous paraît incongru d’affirmer, d’une façon générale, qu’il y a abandon du christianisme s’il n’y eut au préalable abandon au christianisme. » P. Renucci,Les Idées politiques et le gouvernement de l’empereur Julien, p. 50
Préface
par Paul Veyne
Le surprenant héros de ce liOre, l’empereur romain Julien, dit l’Apostat, est aussi recommandable que l’auteur même du présent liOre, l’historien et philosophe Lucien Jerphagnon, mais à des titres éOidemment différents. Jerphagnon, biographe de Julien, sait se faire lire comme un romancier parce que c’est un Orai saOant et non un simple érudit: il est psychologue, il sent le pourquoi des choses, il comprend ce pourquoi et il peut donc le faire comprendre à ses lecteurs. Le roman Orai, et même très Orai, qu’on Oa lire est écrit en un style rapide et primesautier, pour ne pas dire familier. Si bien qu’on le parcourt sans sauter une seule ligne, sans que les yeux du lecteur ne s’éOadent de la page. Et on sourit deux ou trois fois par page. C’est ce qu’on peut appeler un style démocratique. Ôr, pour un liOre, c’est là un mérite, ou je ne m’y connais pas. Quant au héros même du liOre, à l’empereur Julien, surnommé l’Apostat par les chrétiens ses ennemis, ce fut une des figures les plus inattendues et les plus compliquées de l’histoire uniOerselle, une des plus riches en talents diOers. C’est aussi un personnage attirant, même si les docteurs et les historiens de l’Église n’ont pas ménagé, dans leurs jugements, celui qui aOait renié le christianisme, tenté d’en interrompre la carrière et de restaurer un paganisme réformé par ses soins. Car Julien, à la fois intellectuel, écriOain doué, grand général, ou du moins conquérant hardi, souOerain talentueux et honnête, se fit, en quelque sorte, le pape autoproclamé des derniers païens, il y a dix-sept siècles de cela. Tous rôles qu’il assuma pendant la brèOe période – moins de quatre ans – au cours de laquelle il occupa le trône impérial. Ses subordonnés les plus déOoués reprochaient à Julien de parler d’égal à égal aOec ses sujets et de refuser tout cérémonial, de ne pas arborer la majesté qui conOenait à son rang. Et de fait, les soldats gaulois qui le proclamèrent empereur du monde à Paris, dans l’île de la Cité, durent lui faire une douce Oiolence. AOant cette date mémorable, sa Oie de jeune prince suspect et menacé n’aOait été qu’une suite de dangers de mort, de cachotteries, d’exils, d’humiliations et de misères. Une fois empereur, Julien fut un météore et la dernière chance du paganisme agonisant. AOec lui, la destinée religieuse de l’Ôccident a failli basculer. C’est pourquoi son règne a souOent fait rêOer les cerOelles humaines. Fut-il aussi bon philosophe que bon écriOain? Lucien Jerphagnon en doute, et il faut l’en croire. Il connaît aussi bien que quiconque saint Augustin, lequel fut l’un des plus grands inOenteurs d’idées que la Terre ait porté. Il possède et il aime le néoplatonicien Plotin, un des esprits les plus mystiques les plus profonds de la pensée grecque, mais aussi l’un des plus rigoureux (et donc des plus difficiles: un algébriste de l’abstraction). Puisque Julien, lui, est loin de monter aussi haut, Jerphagnon n’a pas à harasser le lecteur de cette algèbre et se borne, dans ce liOre, à en juger en deux pages. Julien, âme pieuse du paganisme mystique, théologien païen, aussi superstitieux au moins que les chrétiens de son temps, grand intellectuel, bon prosateur et moins bon philosophe, fut aussi un capitaine courageux: il est mort sur le champ de bataille, à la tête de ses armées, en empereur combattant, à l’âge de 32 ans, dans l’Irak actuel, quelque part entre Bagdad et Mossoul. Mais ce jeune prince aOait commencé par être un gamin perdu dans ses liOres, un jeune rat de bibliothèque, et c’est pour cela qu’il n’aOait pas été mis à mort par la garde impériale, à l’âge de 6 ans, comme le furent les autres princes ses cousins et comme l’aOait été jadis Britannicus. Telles étaient les coutumes successorales des dynasties de ce temps-là: à chaque aOènement, on tuait ceux des membres de la famille régnante qui risquaient de se trouOer un jour à la tête d’un pronunciamiento. Les gardes l’aOaient cru inoffensif, lui qui, deOenu empereur par usurpation, a été un grandpeut-être: il a failli suspendre le cours du christianisme, il a failli également conquérir l’empire perse, ce riOal héréditaire de l’empire romain. Telle est la biographie que Lucien Jerphagnon fait reOiOre d’une plume talentueuse et rapide de narrateur irréprochablement Oéridique. Biographie d’un prince dont la Oie intérieure et la Oie politique furent l’une et l’autre extraOagantes, même à l’échelle de cet Empire romain dont l’histoire, en dépit des légendes respectueuses, fut «une réOolution permanente», écriOait Mommsen. Car ce fut une succession presque ininterrompue d’usurpations, de guerres
ciOiles (ou plutôt de guerres entre armées riOales) et de coups d’État. Depuis deux siècles, le christianisme, quoique majoritairement haï et quelquefois persécuté, était deOenu le grand problème de l’heure pour l’intelligentsia, un peu comme le marxisme l’a été en France au lendemain de la Libération. Il faut saOoir qu’à cette époque, lorsqu’on aOait l’esprit éleOé, on se souciait de saOoir comment il fallait se représenter les dieux et quel était le sort de l’âme après la mort, de même qu’à notre époque on se soucie de la condition du prolétariat et de l’aOenir du tiers-monde. Un contemporain de Julien décrit la chambre de son prince, où n’entraient jamais les femmes, mais dont le cheOet s’encombrait d’une «pile de liOres». Ce qui prouOe, soit dit en passant, qu’à cette époque les liOres n’étaient déjà plus des rouleaux, comme on en Ooit dans les péplums, mais des assemblages de pages, comme chez nous.
Paul Veyne
Prologue
Samarra, sur le front perse, 26 juin 363. Julien n’avait pas peur. Seulement soif, mal, froid et chaud à la fois. Sa blessure avait fini par s’engourdir, mais n’était-ce pas lui tout entier qui s’endormait? Il lui venait une immense indifférence, qu’il ne se connaissait pas. Au fond, le drame, ce n’était pas la mort ; c’était la vie. Dans peu de temps, il abandonnerait sur place la blessure, la fièvre, la soif, le corps. Avec sa vie morte, il quitterait enfin la sueur, le sang et les larmes. Bizarrement, ces dernières minutes prenaient toute une vie. Des images lui revenaient, à la limite du rêve. Il entendait des clameurs, des pas précipités, le bruit de ferraille des cuirasses et des armes. Mais était-ce dehors, dans le camp, ou dans ses souvenirs? Cette nuit-là – il était alors tout petit –, ils étaient entrés en trombe. Des types en armes, qui lui semblaient énormes. Il se rappelait que son frère Gallus dormait. Pauvre Gallus! On le donnait pour mort. Les soldats avaient dit: «Et celui-là? Qu’est-ce qu’on en fait?» Une voix grasse avait répondu: «Laisse tomber. Il est foutu. Il crèvera bien tout seul.» Et ils étaient repartis. Et lui, l’avaient-ils seulement vu, près du lit de Gallus? Ou alors ils l’avaient épargné, parce qu’il était trop petit ? Il n’avait jamais su. Une odeur de sang. Le sang de sa blessure. Le sang de Jules Constance, son père, couché sur les dalles du palais de Constantinople. Mort. Et son autre frère, et les deux Delmatius, le père et le fils, tous morts. Plus tard, Gallus mort. Il était resté tout seul. Maintenant, c’était son tour. Il voyait des visages penchés sur lui : Oribase, le médecin, Maximos, Priscos, Saloustios, vieux amis déjà d’un autre monde. Il n’avait plus tellement envie de bavarder avec eux, comme autrefois, de l’âme, de l’immortalité, ni de quoi que ce soit. De toute façon, il allait savoir. Et puis, il était trop fatigué. Des mains penchaient vers lui une coupe, et ce fut comme s’il buvait pour la première fois. Et il sentit qu’il allait s’endormir.
PREMIÈUE PAUTIE
LE PETIT PUINCE
Chapitre premier
Les fils du Danube
Toute cette histoire commence par une série de remariages. Or chacun sait que les remariages, s’ils étendent les familles en surface, contribuent rarement à les unir en profondeur. Moins encore dans le cas des familles princières, où sont en jeu des intérêts tout à fait sérieux et qui de soi répugnent au partage. Et, quand il s’agit non pas d’une vague principauté ou de quelque royaume d’opérette, mais bel et bien du monde entier à gouverner, nul n’est disposé à faire des cadeaux. Car dans l’esprit des acteurs de ce drame, en cette e première moitié du IV siècle, c’est bien de cela qu’il est question: de la survie du monde civilisé, harcelé de tous côtés par des peuplades qui le sont autrement, donc censément pas du tout, et qu’on appelle de façon vague et sans grande sympathie les Barbares. À ce niveau, les problèmes de famille sont à l’échelle de 2 l’enjeu : quelque 3 300 000 km d’Empire, soixante à soixante-dix millions d’habitants, et toute une manière de vivre qu’on tient pour la seule vraiment humaine. Il faudrait, pour y voir plus clair, remonter d’un bon demi-siècle le cours du temps, jusqu’à ce jour mémorable où un Dalmate obscur, devenu empereur de Rome sous le nom de Dioclétien, avait estimé qu’il devenait urgent de réorganiser de fond en comble un Empire qui se délabrait. C’était autour de 285. Soucieux d’affirmer aux quatre coins du monde la présence musclée des armées romaines, il lui parut indispensable de s’adjoindre un second en la personne de Maximien, Pannonien d’origine, autant dire un voisin. Dioclétien, depuis Nicomédie – l’actuelle Izmit –, régnerait sur tout l’Empire, mais plus spécialement sur l’Orient; Maximien, en poste à Milan, veillerait sur l’Occident. Et, comme il fallait assurer au plus près la défense et la gestion en collant au terrain, les deux Augustes se feraient aider chacun d’un César ou vice-empereur. Galère, en résidence à Sirmium, sur le Danube – aujourd’hui Mitrovitza –, assisterait Dioclétien; Constance Chlore, ainsi surnommé du fait de son teint blafard tirant sur le vert, se tiendrait à Trèves à la disposition de Maximien. Encore et toujours des compatriotes: Galère était de Sardique, l’actuelle Sofia, et Constance Chlore sortait des montagnes de Dardanie, dans la Serbie d’aujourd’hui. Il y avait bel âge que Dioclétien ne se faisait plus d’illusions sur la capacité des Romains de Rome et d’Italie à s’occuper désormais des affaires sérieuses. En revanche, il savait d’expérience qu’il pouvait tout exiger de ces gens nés au sud du Danube: depuis cinquante ans, ils avaient fait pour l’Empire de Rome infiniment plus que tous les autres. Claude le Gothique, Aurélien, Probus… Des hommes. Inquiet d’autre part des pronunciamientos en chaîne, des usurpations continuelles dont on avait tant de peine à se remettre, Dioclétien avait mis au point une combinaison qui lui paraissait tout à fait ingénieuse. Tous les vingt ans, les deux Augustes devraient obligatoirement laisser la place à leurs Césars, qui deviendraient alors empereurs à part entière, tandis que deux nouveaux Césars se verraient promus. Et ainsi de suite. Tel est le système que l’Histoire connaît sous le nom de tétrarchie. Attentif à la dimension religieuse du pouvoir – car on ne commande jamais mieux qu’au nom du ciel, quel qu’en soit le propriétaire présumé –, Dioclétien avait pris soin de sacraliser la chose: le premier Auguste régnerait en délégation de Jupiter, maître des cieux et des hommes, tandis que, plus modestement, le second se contenterait du patronage d’Hercule, fils de Jupiter et donc simple demi-dieu. La distance hiérarchique se mesurait au premier coup d’œil. L’étiquette, inspirée des potentats orientaux, concrétiserait le sublime en créant la distance, et frapperait les imaginations: il fallait de la majesté. Une solide bureaucratie assortie de ce qu’il fallait de propagande intelligente ferait le reste. Mais voilà bien que Dioclétien s’avisa de conforter d’un lien de famille l’unité supposée des tétrarques. Il fit donc en sorte que Galère devînt son gendre, tandis que Constance Chlore le serait de Maximien. L’Auguste pensait à tout, mais, hélas! ce dernier détail était de trop. On n’allait pas tarder à s’en apercevoir. Dans un premier temps, il faut reconnaître que le système fonctionna à la perfection, la personnalité exceptionnelle de Dioclétien – et sa poigne – y étant sans doute pour l’essentiel. Julien, plus tard, portera sur cette combinaison un jugement tout à fait élogieux :
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