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JULIETTE ADAM (1836-1936)

De
316 pages
La vie de Juliette Adam a embrassé un siècle. Partie de rien, elle impose son nom en littérature et devient l'égérie de Léon Gambetta. Esprit politique aussi, son salon la place au cœur du régime républicain né de la défaite de 1871. Entendant rendre à la France la place que l'Allemagne lui refuse en Europe, déterminée à rapprocher la France et la Russie, elle devient la " Grande Française " qui incarne pour l'étranger la France telle qu'on la rêve. Une vie qui se confond avec le cours de la IIIe République.
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JULIETTE

ADAM

(1836-1936)

L'INSTIGATRICE

Anne HOGENHUIS-SELIVERSTOFF

JULIETTE

ADAM

(1836-1936)
L'INSTIGATRICE

L'Harmattan 5-7, rue de "École-Polytechnique 75005 Paris

France

L'Harmattan Hongrie Hargila u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-2123-0

Principaux ouvrages de l'auteur:
Les relations franco-soviétiques, 1917-1925,

Ed. de La Sorbonne, Paris, 1981. Une alliance franco-russe, Bruylant - LODJ, Paris - Bruxelles, 1997.

Avant-propos

La vie de Juliette Adam a embrassé un siècle (1836-1936) Partie de rien, elle est parvenue au faîte de la célébrité parce qu'elle était d'une beauté éblouissante, dotée d'une intelligence rapide et qu'elle avait beaucoup de cœur. Portée par ses intuitions, elle fit preuve d'un grand talent politique. Sa personnalité exceptionnelle s'affirma au milieu des hommes qui déterminèrent le cours de la me République. S'appuyant sur son salon et sur sa revue, elle fonda une première Société des amis de la Russie et joua un rôle central dans le tournant qui offrait à la France l'alliance russe. Elle prôna la revanche, elle déplora la guerre, elle fut mêlée à toutes les affaires qui jalonnèrent le cours de la me République. La vie de Juliette Adam illustre et explique mieu1cqu'aucune autre la tragédie de ce régime. A son époque, les ouvrages qui lui ont été consacrés s'attachaient surtout à dépeindre sa gloire et son charisme, l'action politique et diplomatique n'étant qu'effleurée. En 1961, l'Egyptien Saad Morcos consacra à l'œuvre littéraire une thèse de doctorat ès lettres dotée d'un appareil bibliographique quasi-définitif. Enfin, en 1988, la Société des Amis de Gif et d'Alentours publia un album commémoratif replaçant la personnalité de Juliette Adam au cœur de son époque. Aujourd'hui, l'ensemble de son action peut être reconstituée grâce au recoupement d'archives diverses et au regroupement des restes éparpillés de sa correspondance. Pour une large part, l'activité politique de cette femme si célèbre reste dans l'ombre. Elle a d'abord accédé à la notoriété par sa production romanesque, mais ce furent ses Mémoires qui lui assurèrent une postérité. Or, elle arrête son récit après n'avoir raconté que la première moitié de sa vie. Ceci pose la

question des sources. Comme jusqu'aux débuts de La Nouvelle Revue les documents originaux ont rarement été conservés, la présente biographie reprend la trame des Mémoires, pour en souligner les temps forts et signaler à l'occasion les oublis et d'inévitables omissions, mais sans s'y référer répétitivement dans le détail. Les guillemets garantissent l'authenticité des citations. Par contre, les annotations sont plus nombreuses dans la suite du récit qui repose sur d'abondantes sources non exploitées, pour lesquelles des renvois précis s'imposent, en particulier lorsqu'il s'agit des incursions de Juliette Adam dans le monde de la diplomatie parallèle. Remercions donc en premier la municipalité de Gif-surYvette et M. Magdalena, maire-adjoint, qui s'intéressa à mon projet, ainsi que Madame Adde, son prédécesseur aux affaires culturelles, mais aussi M. Kremer, archiviste pour l'amabilité avec laquelle il m'a ouvert ses fonds documentaires. Ma gratitude va également à la direction de la Bibliothèque Nationale de France pour son hospitalité, d'abord à Madame Angrémy, conservateur du département des manuscrits, pour les conseils et l'aide qu'elle m'a prodiguée, ainsi qu'au Service des estampes et de la photographie dont le personnel m'a judicieusement guidée. J'ai largement tiré profit des fonds déposés aux Archives de France, en particulier celui de la famille d'Orléans, que je remercie pour l'autorisation qu'elle m'a accordée. Les conservateurs de l'Institut de France m'ont également offert une aide précieuse. Inestimable restera la générosité avec laquelle Madame Lavoir, descendante de Juliette Adam, m'a montré, commenté et prêté ses photographies de famille. Le Wildenstein Institute m'a offert son concours en me mettant en relation avec le collectionneur privé qui m'a autorisée à reproduire deux œuvres de Jean Béraud où figure Juliette Adam. J'en ai été très touchée. Enfin, je ne remercierai jamais assez tous mes proches qui m'ont aidée et encouragée à persévérer dans mon projet. Janvier 2002 10

I L'enfance

Juliette Lambert est née le 4 octobre 1836 à La Verberie dans l'Oise. Cette donnée exceptée, ce que l'on sait de ses débuts lui appartient. Elle a choisi de raconter sa vie telle qu'elle s'en souvenait, bien des années plus tard, lorsqu'elle songea à l'image qu'elle allait laisser. Le ton à la clé sera donc idyllique. A l'approche de la cinquantaine, elle est revenue sur ses débuts pour y retrouver le côté heureux et les enchaînements providentiels qui l'ont menée au faîte de la célébrité, reconnue comme la Grande Française dont la vie se confondait avec le cours de la me République. Les jalons dont elle a parsemé son récit suggèrent que tout la prédestinait à jouer le rôle médiateur qui y fut le sien. Ses souvenirs s'articulent avec naturel pour ouvrir la voie aux temps forts de sa vie. Dans cette vision, son enfance constitue le prologue d'une destinée exceptionnelle pour une époque où les femmes restaient dans l'ombre de leur mari. Mariée deux fois, elle sera romancière, journaliste, directrice de revue, conseillère du gouvernement, femme du monde et très jolie femme d'ailleurs. Le point de départ en est une enfant qui se sait déjà une personne à nulle autre pareille. Rien pourtant dans son milieu d'origine n'atteste la singularite; les élites de la Troisième République procéderont largement de cette France rurale et aisée où la bourgeoisie, lasse des changements de régime, aspire à la paix et à la prospérité. Les blessures se referment, mais l'histoire fait encore partie du vécu quotidien et les préjugés qui perdurent en témoignent. La famille où naît Juliette reflète les clivages qui ont divisé la France. Ses parents forment un couple mal assorti: Jean-Louis Lambert, son père, autodidacte, socialiste libertaire, a épousé Olympe Séron,

d'origine bourgeoise, née d'un père bonapartiste et d'une mère royaliste. La vie de Jean-Louis Lambert ne peut servir d'exemple à personne. Fils d'aubergiste, ce que Juliette passera sous silence, il commence par entrer au séminaire, puis entreprend des études de médecine, ouvre un cabinet, se marie, fait faillite et s'engage dans une vocation d'inventeur, sans plus de succès; en effet le mémoire qu'il publie en 1856 sur l'utilisation de la glycérine iodée comme succédané à l'huile de foie de morue ne lui apporte pas la consécration espérée. Ses heures de gloire, il les vit en 1848, sur les barricades parisiennes où fraternisent les républicains de tous bords. Puis, après que Louis-Napoléon ait confisqué la ne République, il continuera à vitupérer l'empereur et rêvera d'une république jacobine. Comme il échoue dans toutes ses entreprises, il ne peut assurer la subsistance de son ménage. Un premier enfant meurt à trois mois. A la naissance du second, Olympe s'enfuit pour éviter la misère et se réfugie dans une auberge des environs. Sa mère règle la note et emporte le nourrisson. Après réconciliation et promesses, l'histoire se répétant, la grandmère gardera chez elle l'enfant pour la soustraire aux chimères de son père et à la sottise de sa mère. Dès lors, elle jouera un rôle capital dans l'éducation de sa petite-fille. Madame Séron conserve le culte du XVIIIe siècle et déteste autant la Révolution que l'Empire. Née sous Louis XVI dans une famille de notables, elle avait épousé contre le gré de ses parents un chirurgien de la Grande armée. Les campagnes militaires se succédant, elle était restée seule avec deux petites filles, à attendre son retour, tandis que défilaient à travers la Picardie les rescapés de la campagne de Russie, poursuivis par les Anglais détestés, les Prussiens féroces et les Russes chevaleresques. Les enfants moururent de faim. Olympe naquit après le retour du chirurgien. Tandis que son époux se consolait au vin de Mâcon de ses illusions perdues, Madame Séron dirigea les affaires du ménage. Dès son plus jeune âge, Juliette

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a appris que les bonapartistes étaient des arrivistes qui avaient profité de la folie des jacobins. Madame Séron s'arrange pour baptiser la petite Juliette dans l'église de Blérancourt, où habitent Olympe et Jean-Louis Lambert, puis le moment venu, lui fait faire sa première communion à Chauny, où elle vit. Elle l'éduque selon ses principes. Juliette acquiert auprès d'elle une culture dont il ne faut pas exagérer l'ampleur, mais qui sous la monarchie de Juillet, si conformiste, étonne comme la survivance d'une époque où les jeunes filles pouvaient accéder à toute l'instruction disponible et soutenir au salon une conversation avec les beaux esprits. Les grandes tantes de Chivres, qui vivent en fermière, à en croire Juliette, lisent Virgile; elle leur attribuera ses premières incursions dans l'univers antique et la poésie rurale. Bien que ses grands~parents traitent leur gendre de fou dangereux et de jacobin, Juliette subit aussi le charme de son père dont l'influence s'accroît avec le temps. Jean-Louis entraîne sa fille dans de grandes promenades où il lui fait découvrir les merveilles de la nature. Il en profite pour se lancer dans de longs développements sur ses certitudes et ses rêves. 11 lui cite Homère et dresse à son intention un programme de lectures plus éclairées que le Balzac qu'on lit en feuilleton à Chauny. Il introduit aussi Juliette à sa conception libertaire de la politique. Les grandes envolées de Jean-Louis Lambert emportent moins la conviction qu'elles ne forcent la sympathie de l'enfant pour ce génie incompris par son entourage. Elle a douze ans en 1848, lors des barricades qui aboutissent à la ne République; elle en a quinze au lendemain du 2 décembre 1851, lorsque les Parisiens se soulèvent à nouveau pour protester contre le coup d'Etat de Louis-Napoléon. Juliette en garde la conviction profonde que les idées républicaines méritent qu'on leur sacrifie sa vie. Elle est émue aux larmes et prend le parti des ouvriers, mais elle ne comprend rien aux théories égalitaristes à la Fourier. Si elle écoute attentivement les développements sur 13

le système des saint-simoniens, elle préfère la partie qui concerne les chemins de fer à celle des phalanstères. Elle bâille lorsqu'il lui parle d'Auguste Comte. Par contre son père réussit à lui communiquer son engouement pour la science et ses applications modernes, l'électricité, la locomotion, le télégraphe ou la chimie qu'il révère. De toutes les façons, quoi que dise son père, l'influence de Jean-Louis Lambert s'arrête au cercle magique tracé par la vieille dame pour protéger l'âme de Juliette contre les démons de la modernité. Juliette restera républicaine pour la vie, mais détestera les doctrinaires. Dans tout ceci, la belle Olympe, le chaînon intermédiaire, n'apparaît que par incidence. Son apport essentiel consiste en une apparence agréable, les photos en témoignent, mais qui ne correspond pas à une personnalité attachante. Mal aimée par sa mère, déçue par son mari, elle se contente de résister à tous. Juliette se range dans la catégorie opposée. Elle prend consciemment ses distances avec l'exemple à ne pas suivre. Elle en a pourtant hérité un penchant à la crise nerveuse, et, très certainement aussi, la certitude d'avoir toujours raison, au risque de lasser son auditoire. Lorsqu'elle y repense, Juliette approuve le choix éducatif de sa grand-mère, encore qu'elle en ait payé le prix. Elle n'a pas eu d'amies de son âge. Elle n'en souffre pas trop. Elle se soumet avec bonheur aux règles sur les bonnes manières et le beau langage. Comme elle n'est ni timide ni modeste, elle ne déguise pas sa satisfaction à se savoir dotée d'une grâce qui n'avait pas été échue en partage à ses petites voisines. La grand-mère redoute que celles-ci ne contaminent l'objet de ses soins par des manières douteuses ou des tournures de langage qui trahiraient la province. Ainsi Juliette parle le patois, mais ne retient rien de l'accent picard. C'est un tour de force à une époque où Paris est si loin de Chauny que les dames n'y vont qu'une fois dans leur vie, et encore. Juliette ne se voit pas à leur image.

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-« Vous comprenez bien que je ne vivrai pas toute ma vie à Chauny, que j'irai à Paris et que je deviendrai quelqu'un qui ne
sera pas comme tout le monde.
»

Lancée comme une évidence, cette vision du futur exclut une existence provinciale et anonyme. Juliette s'attribue la conscience d'avoir une destinée. Elle échappe cependant au reproche de se conduire en prétentieuse parce qu'elle montre du goût pour les choses de l'esprit et qu'elle espère sincèrement les trouver dans la capitale. Son père les lui a fait entrevoir et son entourage s'applique à rendre l'idée crédible. Petite fille, Juliette règne sur ce monde d'adultes mal assortis dont elle a appris à surmonter les conflits. Elle ne se laisse pas déchirer par leurs influences contradictoires, car elle les aime tous et sait les réconcilier par son bon sens. Elle apporte à cette famille le liant d'harmonie qui lui manque. A son père qui lui assène ses convictions révolutionnaires, elle se targuera d'avoir répondu: - « Moi, papa, je suis pour les milieux, les plus justes milieux; comme ma grand-mère, je déteste les extrêmes de ta

balançoire politique. »
La réplique, rapportée cinquante ans plus tard, souligne le souci d'échapper aux influences extrémistes sans toutefois les rejeter, car, loin de se détruire, les atavismes et les sublimations de ses proches, venus d'horizons si divers, s'arrangent pour se loger dans des portions bien partagées de son esprit. Plutôt que d'hésiter entre la république et l'empire, ou même la monarchie, elle intègre toutes ces composantes en une idée très vivante de la France à laquelle elle s'attache avec la même force qu'aux personnes qui ont su éveiller son enthousiasme par leurs récits. II en résulte un patriotisme très sincère qui sera le mythe unificateur de sa vie. Comme elle, d'autres petits Français, dans d'autres villes de province, sont à la même époque ainsi éduqués dans l'idée d'une France idéale, mère et patrie généreuse. Ils consacreront leurs carrières à la rendre forte et respectée de tous ses voisins.

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Lorsque au faîte de sa gloire Juliette ouvrira les portes de son salon à toutes les tendances éparses du courant républicain, elle appliquera un penchant qu'elle fera remonter à l'enfance, et qui provient du cœur. Car elle possède une sensibilité qui la relie aux personnes comme aux arbres de son jardin, son secret, dira-t-elle. Juliette n'est pas religieuse du tout, les diatribes de son père contre l'Eglise ont produit leur effet, mais elle appréhende le mystère des choses et des gens, un don qui rend immédiat son contact avec autrui. On dirait aujourd'hui un talent pour communiquer, on parlait, à l'époque, de charme, on peut penser à la grâce, encore qu'il soit trop tôt pour trancher, parfois ce don s'efface avec l'adolescence. Seize ans, l'âge de songer aux choses sérieuses. Sa grandmère pense qu'il est temps de lui trouver un mari: la fin dernière, le but et le couronnement d'un apprentissage de tous les instants. Pour y accéder, une première étape s'impose, le pensionnat tenu par des religieuses qui jouxte la maison familiale. Afin de constituer une dot, sa grand-mère va vendre aux sœurs qui le convoitent le jardin, l'endroit au monde que préfère Juliette. Pendant qu'elle prépare son trousseau de pensionnaire, de l'autre côté du mur on commence à abattre les arbres. Elle en tombe malade, elle ne peut se résigner à ce que l'on les fasse mourir. Elle les sent gémir et pleurer. Dans son récit, Juliette suggère que l'idée d'un mariage qui impliquait de tels sacrifices lui était insupportable et que Madame Séron n'avait rien voulu savoir de la sensiblerie affichée par sa petite-fille, espérant que, justement, le mariage l'en guérirait. Le fait est que Juliette, elle aussi, le voit comme une entrée en campagne pour réaliser son plan d'avenir. Elle s'y engage armée de principes glanés dans son entourage, munie d'un cœur sensible et dotée d'une bonne tête.

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II Le mariage

Alexis Lamessine, avocat à la cour d'appel de Paris se lie avec Jean-Louis Lambert qui l'introduit dans sa famille. Ce Parisien de trente et un ans, charmé par Juliette, revient à Chauny et fait sa demande Il a de la conversation, de l'assurance et quelques idées. La grand-mère et la mère l'agréent comme gendre, le père refuse, tandis que l'intéressée confiera n'avoir accepté qu'à contre-cœur. Madame Séron livre un produit parfait, une beauté gracile aux yeux pervenche, destinée à une société courtoise et cultivée, qui allait être celle de Juliette, elle n'en doute pas, le tout agrémenté de la dot qui permettra au jeune couple de s'installer à Paris. Elle ne cache pas son intention de venir séjourner chez sa petite-fille. Juliette, plus tard, n'évoquera son mariage que pour le présenter en affaire classée, sans s'attarder ni aux émotions ni aux préparatifs qu'elle dit avoir suivis d'une façon distraite. L'important reste la décision. Elle a quinze ans. Elle va se marier. Après, viendra la grande vie. Elle n'est pas la première à sauter au cou d'un inconnu pour devenir majeure et faire ce qui lui plaira, encore qu'elle ne sache pas très bien quoi, sinon aller à Paris. Le mariage a lieu le 10 avril 1853, à la mairie de Blérancourt. Il est suivi d'une bénédiction à la paroisse SaintMartin de Chauny. Jean-Louis Lambert ne s'y montre pas, ce qui n'assombrit pas l'humeur de la fête. Alexis se soumet de bonne grâce à la cérémonie des discours et des vœux d'usage. Il remercie avec tact et dignité, puis le jeune couple s'éclipse. Le récit que fera Juliette de sa vie mariée n'invite pas à l'attendrissement. Inutile d'y chercher des allusions à la félicité des jeunes épouses. Si déception il y a, elle découle de la

banalité des débuts dans un cadre qui ne nourrit en rien l'imagination. Lamessine emmène sa jeune épouse vers Soisson où ils vont demeurer le temps qu'il faudra pour régler sa mutation. La maison se révèle sombre et sans jardin. Pour lutter contre la solitude, Juliette rédige un opuscule sur les seigneurs de Coucy qui n'a de succès qu'auprès des proches. Dans l'immédiat, le projet parisien perd de son urgence, car elle s'aperçoit qu'elle est enceinte. Elle va chez les vieilles demoiselles de Chivres qui la réconfortent et, ce dont elle a le plus besoin, la rassurent. Elle leur a laissé entendre qu'elle n'était pas heureuse. Elle le devient pourtant lorsque naît sa petite Alice, le 29 août 1854. Alexis emmène tout de même son épouse à Paris, pour l'exposition universelle. Elle repère les monuments, visite les musées, va au spectacle et, entre-temps, se promène le long des avenues. Elle veut déjà tout savoir de l'endroit où elle s'installera plus tard. Puis, vient enfin le jour où Lamessine obtient enfin sa mutation, avec un poste au tribunal de première instance. Le ménage s'établit en face du Louvre, rue de Rivoli. Le plaisir d'être dans la capitale l'emporte sur l'inconvénient des pièces exiguës. Ce sont alors les véritables débuts d'une vie conjugale agitée, oscillant entre les disputes et les réconciliations, qui tourne au drame lorsque Lamessine commet un acte que

Juliette qualifie d'odieux 3,
Madame Séron, après s'être fait annoncer par lettre, débarque de l'omnibus avec sa malle. Lamessine s'en montre stupéfait et la renvoie4. De retour à Chauny, elle s'alite pour être emportée par une fièvre cérébrale. La nuit où sa grandmère trépasse, Juliette se réveille pour la voir dans la chambre, les orbites vides, qui s'efforce de lui transmettre un message. Elle a honte et se sent coupable. Elle prend aussi conscience de ses dons de visionnaire. Dans ses souvenirs, cet épisode tragique marquera la faillite de son mariage.

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Elle juge désormais son mari comme un vieil égoïste, tombé sur une jeune personne qui a la moitié de son âge, mais qui est plus intelligente que lui, ce qu'il ne supporte pas. Elle en conclut un peu vite qu'il ne l'a épousée que pour sa dot. Elle en avait attendu beaucoup, qu'il lui expliquât le monde, qu'il l'initiât aux raffinements du bon goût, bref, qu'il lui offrit Paris. Il n'en a rien été. Il tire toujours le diable par la queue. Pourtant, il faut, pour rester équitable, ajouter que, sans le vouloir et parce qu'il manque toujours d'argent, Lamessine ouvre à Juliette une voie qu'elle ne quittera plus et qui suffit à racheter bien des griefs. IlIa fait écrire. Il a eu l'idée d'utiliser son talent et sa curiosité naturelle pour lui faire rédiger des contributions au Journal des Inventeurs, fondé par lui, et auquel elle fournit avec enthousiasme des articles sur des sujets les plus divers, comme la chimie, la médecine ou l'archéologie. Les leçons de Jean-Louis Lambert trouvent enfin leur application pratique. Juliette s'insurge parfois contre le peu de cas que son mari semble faire des contributions qu'elle lui livre, mais elle ne dissimule pas sa satisfaction à se voir imprimée, même dans l'anonymat. Ce seront là les meilleurs souvenirs que Juliette gardera de sa vie conjugale. D'autres, à trente ans de distance, la feront rire. Agacé, Alexis tente de démontrer à sa femme que lui aussi a des convictions, les-mêmes, comme par hasard, que celles qu'aimait professer Jean-Louis Lambert. Il tente de la convertir au positivisme d'Auguste Comte. Il lui explique la loi des trois états de l'humanité et son ascension vers un progrès indéfini. Les démonstrations n'en finissent pas à force d'adverbes répétés. Juliette se demande s'il croit vraiment à ce qu'il avance, puis elle prend le positivisme en horreur lorsque son époux tente de l'emmener chez le maître afin qu'il bénisse leur couple dans une sorte de cérémonie initiatique à la mode. Perplexe, elle va demander conseil à un ami bibliothécaire qui lui répond que Comte est un fou, ce qui rejoint le jugement que Madame Séron portait sur les théories professées par son gendre. 19

Après cet échec, Lamessine renonce à subjuguer Juliette et reprend ses habitudes de garçon. Aux yeux de la jeune femme qui ne l'aime plus, rien ne trouve plus d'excuse. EUe le découvre bavard, ennuyeux même. EUe lui reproche d'être moins obnubilé par l'avenir de l'humanité que par le sien et de ne penser qu'à l'argent. Alexis, comme tout un chacun, joue à la bourse et perd régulièrement, peut-être parce qu'il veut forcer la chance. Juliette n'en dénoncera qu'avec plus d'ardeur le climat d'agiotage ambiant. EUe s'élève aussi contre le côté factice et bri11ant du Second Empire. Tandis que l'Orphée aux enfers de Gluck la ravit, eUe souffre du goût de Lamessine pour les Bouffes Parisiens et les calembours irrévérencieux de La Belle Hélène la navrent. Pourtant, eUe ne déteste pas tous les divertissements. Invitée avec Alexis à un bal masqué, eUe a fait sensation, déguisée en Véléda, déesse gauloise, toute innocence et simplicité dans une tunique de voile blanc, ses cheveux blonds déployés sur les épaules. EUe racontera qu'à sa vue le vieux Meyerbeer, le grand musicien de l'époque, avec son lourd accent germanique, tomba amoureux d'eUe pour le rester jusqu'à la fin de ses jours. EUe aime plaire et, soyons en sûrs, le couple s'amuse à plus d'un bal, mais ce seront là pour Juliette des souvenirs inopportuns. Le message indique qu'eUe ne supporte plus son mari. En attendant, Juliette se morfond, souffre de névralgies et ne pense qu'à s'échapper. EUe trouve son salut dans l'écriture. Son père l'avait exhortée à travailler. EUe rédige des notes, court les bibliothèques, compulse les étalages des libraires. Désormais, eUe écrit, n'importe quoi, articles, contes ou vers, pourvu que ce soit une ouverture sur l'extérieur. Un jour, eUe tombe sur un article d'Alphonse Karr, l'humoriste qui dans son feuilleton du Siècle se moque de la mode des crinolines énormes, qu'il juge malcommodes pour passer les portes, indécentes lorsqu'on se penche et ridicules en silhouette. En effet, les caricaturistes s'en donnent à cœur joie en dessinant

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des Parisiennes dévalant en crinoline les montagnes russes, elles aussi à la mode. En un rien de temps, la réponse de Juliette est prête: - « Oui, il y a en France une jeune femme de vingt ans qui n'a jamais porté de crinoline, et c'est moi, Juliette.» Elle préfère, en effet, des jupons bien empesés. Publiée le 20 février 1856, la lettre ranime son courage par les compliments qu'elle lui vaut. Juliette continuera à écrire, un article scientifique par-ci, une étude sur Garibaldi par-là, un texte sur la papauté publié aux Pays-Bas. Son père est ravi, mais elle poursuit surtout une autre idée, qu'elle met en œuvre dans la discrétion la plus totale, se réjouissant d'avance de l'effet qu'elle produiras. Le vieux Proudhon, révéré par Jean-Louis Lambert, en sera la victime. L'anarchiste barbu vient de publier Guerre ou Paix où il s'attaque aux deux figures de proue du féminisme, Marie d'Agoult et George Sand. L'opuscule pontifie sur l'amour et le mariage. Juliette en démontre l'inconsistance: le mariage est le tombeau de l'amour, écrit-elle. Il faut au contraire rendre à la femme la place qu'elle mérite dans la société et qui lui est déniée par une triple infériorité, physique, mentale et morale. Juliette rédige son manuscrit d'une jolie écriture saintsulpicienne et profite d'un voyage de son mari en province pour courir les maisons d'édition. Elle fondait ses espoirs sur La lettre philosophique qui refuse le texte. La plupart des éditeurs n'aiment pas le sujet et ne voient d'ailleurs pas en quoi il pourrait intéresser leurs lecteurs. Cependant, un libraire peu connu, Jules Hetzel, accepte le risque et publie l'ouvrage sous le nom de Juliette Lamessine. Il confirmera quelques années plus tard son flair en éditant les romans d'un Jules Verne débutant.

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III Marie d'Agoult et George Sand

Juliette, pour avoir osé ce premier ouvrage, remporte un succès total. Il la sort de son isolement et la libère de son mauvais mariage. Alexis, outré d'abord par un texte qui le choque, change de ton à mesure que s'affirme la renommée de son épouse, car il entend bien profiter des droits d'auteur qui lui reviennent d'après le code civil. La leçon est tirée: Juliette ne publiera plus sous son nom de femme mariée. Entre-temps, elIe découvre un monde parisien dont elIe devinait l'existence, mais où elle n'avait aucune chance d'entrer. ElIe y arrive, propulsée par son manifeste féministe, avec sa bonne mine, son assurance et son goût des grandes choses6. Certes, les camarades de Jean-Louis Lambert hésitent, étonnés. Mais tous ceux qui ne digèrent pas les discours du vieux Proudhon trouvent à Juliette de l'esprit. Les femmes surtout se rallient à elle. Dans le Paris de l'époque, rares sont celles qui publient et elIes le font sous un nom masculin. Personne n'imagine que Juliette se produise à visage découvert. Marie d'Agoult, qui signe Daniel Stern, lui écrit comme à un homme afin de savoir pourquoi il aurait emprunté un pseudonyme féminin. Elle adore l'audace de Juliette. Au faîte de la célébrité, la comtesse d'Agoult se sent un peu seule. Elle décèle chez Juliette une détermination qui lui rappelle la sienne au même âge. Marie de Flavigny, comtesse d'Agoult, a dépassé la cinquantaine. Son influence tutélaire plane sur Je monde musical et littéraire de son temps. Sa vie scandaleuse appartient au passé. Elle avait quitté, jeune mère de famille, un mari qui l'ennuyait, puis elle s'est battue pour conduire sa vie comme il lui convenait. Sa liaison avec Franz Liszt, qui avait duré près de dix ans, lui a fourni la trame d'un roman plus ou moins

autobiographique et légué un fils, Daniel, et deux filles, Cosima et Blandine qui, telles des comètes, traversent le salon de leur mère. Cosima reproduit à la caricature sa double hérédité. Elle a épousé un élève de son père, le baron von Bülow qui va révéler Wagner au public parisien. Après Tristan et Isolde, Cosima s'éprend du compositeur et s'enfuit peu après pour le rejoindre. Elle finira par l'épouser après avoir eu de lui trois enfants. Par contre, Blandine a épousé un jeune républicain, Emile Ollivier, qui entraîne la nouvelle génération politique chez sa belle-mère, rue de Presbourg. Marie d'Agoult comprend que Juliette est mal mariée. Elle la prend sous son aile, l'invite à venir la voir dans son hôtel rose de la rue de Presbourg où elle la présente aux habitués de son salon. Elle voudrait faire partager à Juliette ses affinités artistiques et décide de l'éduquer comme elle l'avait fait pour ses propres filles. Elle est ravie de sa protégée. Elle en fait exécuter un portrait que tout le monde applaudit. Par son salon, Juliette accède au monde des beaux esprits. En bonne néophyte, Juliette s'accommode de la liberté des goûts de son entourage. Elle s'efforce d'apprécier les concerts de Bülow. Plus tard elle reniera ce qui n'aurait été qu'un engouement passager. Elle dira que la musique de Wagner n'est pas faite pour les oreilles françaises, mais en réalité il lui manque la culture musicale qui lui aurait permis d'en juger. Pour son bonheur, à l'intermède musical succède l'engagement politique. En effet, Marie d'Agoult se lasse de la musique et transfère sa sollicitude sur la vie publique. Elle rédige un ouvrage sur la révolution de 1848, bien accueilli par l'opposition républicaine. Comme son second gendre, Emile Ollivier, se laisse séduire par l'empereur et devient ministre, elle voit affluer dans son salon des célébrités intellectuelles ou politiques qui ne se montreraient pas chez n'importe qui. On y rencontre les grands savants Emmanuel Arago et Emile Littré, les républicains Hyppolite Carnot ou Jules Grévy, suivis par Charles Floquet, le jeune avocat ambitieux, des critiques journalistes, sans oublier 24

les deux frères Goncourt, Jules et Edmond, qui ricanent parfois de la naïveté de Juliette. Ils sont les seuls. Dans ce salon des plus sophistiqués où les femmes forment l'exception, les habitués font bon accueil à la jeune femme blonde qui leur parle avec vivacité d'Homère, de Virgile et des dieux antiques dont elle entretient le culte. Si elle frôle parfois le ridicule, son enthousiasme les séduit. Elle plaît à ces hommes sérieux qu'elle écoute avec attention et qu'elle charme, par sa sincérité d'abord, mais aussi par un air d'innocence cultivé avec soin. Ils savourent le plaisir d'être compris par elle à mi-mot. Ils la trouvent très désirable dans sa robe de taffetas noir, tout de même bien décolletée, la seule qu'elle possède. Elle les écoute, elle les amuse, mais elle se garde de ne rien entreprendre qui puisse donner à la maîtresse de maison l'impression d'héberger une rivale en puissance. Néanmoins, en toute discrétion, Juliette s'attache à deux personnalités qui joueront un rôle déterminant dans sa vie, George Sand pour la littérature et Emile de Girardin pour le journalisme. La comtesse n'aurait pas supporté que ses fidèles se rendent chez elle attirés par des charmes qui ne soient pas ceux de la conversation: elle s'était brouillée pour moins avec George Sand, l'amie des jours anciens, l'autre grande féministe de l'époque, avec laquelle elle est à couteaux tirés. Les deux femmes s'opposent d'ailleurs en tout, et autant Marie d'Agoult, devenue diaphane et méfiante ne vit que par l'esprit, George Sand, brune, ronde et bonne terrienne suit en tout son cœur. La suite est prévisible. La romancière s'intéresse à Juliette et lui envoie un ami pour la sonder sur ses idées. L'entrevue confirme que Juliette est une femme raisonnable tout autant que sensible. Comme George Sand n'accepte que ce qui vient du cœur, elle décrète qu'elles pourront devenir amies. Une nouvelle porte s'entrouvre, encore que leur relation, au départ, revête une forme très littéraire. Elles ont toutes deux le goût des sentiments élevés et le sens du bonheur. La jeune femme admire la façon dont George Sand exprime des émotions 2S

qu'elle n'a pas encore su formuler: l'aspiration de l'univers à la bonté et à l'amour, avec un lien qui unit les parties éparses du grand tout. Juliette n'a que vingt ans et n'a pas encore exploré ces émotions cosmiques. Son sens de la religion s'arrête à ce qu'elle sait des dieux antiques, mais elle aurait voulu avoir inventé certaines phrases qui la confortent dans son attirance pour les choses de l'âme. Encouragée par sa nouvelle amie, Juliette se lance dans le roman paysan. Sous son influence, elle publie Mon Village qu'elle signe Juliette Lamber, sans t, sur le conseil de Hetzel, afin d'empêcher Lamessine d'en confisquer les droits d'auteur. Dans une langue limpide et simple (du moins par rapport à ses contemporains), elle y raconte les secrets et les plaisirs de la vie à la campagne, où les hommes comme les femmes peuvent développer leurs qualités de courage et accéder au véritable bonheur, celui auquel, dans ses rêves, elle n'a pas renoncé. Ce n'est pas le pire des ouvrages qui ont fait foison dans le sillage de la grande romancière. Cependant, la jeune femme comprend qu'une double allégeance est exclue. Elle évite de se montrer chez George Sand et se confine aux soirées de Marie d'Agoult. Son avenir et sa subsistance en dépendent. D'ailleurs, sa fidélité ne lui coûte aucun effort, car elle admire sincèrement la comtesse dont elle s'applique à suivre le modèle. Elle l'accompagne au Salon d'automne: à sa robe noire Juliette a rajouté une capeline de paille blonde. Un châle de laine noire fait office de manteau. Les visiteurs se retournent sur les deux silhouettes élégantes. La protectrice est contente de sa recrue. Entre-temps, le mariage se disloque: Lamessine a une maîtresse, Juliette, ses propres amis; elle confie Alice à sa mère et décide de vivre seule, avec décence, c'est-à-dire le soin de sa réputation. Pour cela il lui faut gagner sa vie. Dans ce domaine, les hommes qui l'entourent l'aident de leur mieux. Les amis quarante-huitards de son père lui offrent leur caution morale. Jean-Louis Lambert, qui, lui aussi, a déménagé à Paris, s'applique à ce que sa fille se lie avec ses 26

amis libertaires que sont Alphonse Arlès-Dufour et, moins proche, mais plus connu, Auguste Blanqui. L'éditeur Hetzel est devenu un ami, comme Charles Edmond, le bibliothécaire du Sénat, qui s'appelle en réalité Edmond Chojecki et traduit en polonais Le manuscrit trouvé à Saragosse. Ainsi se forme un milieu un peu disparate qui la protège, l'instruit et lui donne l'occasion d'écrire. On aime son sens de la formule accrocheuse, l'argumentation bien charpentée et, toujours, l'émotion qui se donne libre cours. Parmi ces vieillards de cinquante ans, un admirateur retient l'attention, Emile de Girardin, le grand journaliste, l'inventeur de la presse populaire. L'année où naissait Juliette, il avait, à trente ans, fait paraître dans ses journaux les premiers feuilletons signés Balzac, puis Dumas. Il est une légende à lui seul avec des feuilles à bon marché qui traitent de sujets à sensation et qu'il finance en vendant à des particuliers de l'espace publicitaire pour leurs produits. Il possède tout une gamme de titres, allant de La Liberté à La Mode. Il a aussi un Journal des Connaissances utiles qui parle au cœur de Juliette. Ce ne sont que des aperçus de son empire. Il est conscient du pouvoir qu'il exerce à une époque où tout le monde se met à lire les journaux, et qu'un article devient un acte politique. Quant à ses opinions, elles correspondent à un républicanisme conservateur, tel qu'on le pratique chez la comtesse d'Agoult, avec une pointe de bonapartisme. Cet homme moderne et pratique a aussi du courage. Il n'avait pas hésité, en son temps, à épouser une poétesse courtisée par tous les grands romantiques de l'époque, Delphine Gay, qui en plus commettait des vers ridicules. En séducteur confirmé, bien entendu, il fait la cour à Juliette, qui ne le décourage pas. Devenu veuf, en 1855, il lui déclare qu'il en est amoureux. Elle fait celle qui n'a pas compris, car, pour elle, il s'agit de publier et d'apprendre le métier. Elle ne le décourage pas non plus, elle se montre sensible aux attentions de cet homme exceptionnel, mais elle sait qu'il n'y a pour elle qu'une seule conduite possible, celle 27

de la jeune femme gentille et naturelle, qui séduit par ses qualités de cœur et d'esprit. Elle s'y tiendra. Ainsi, grâce à Marie d'Agoult, Juliette acquiert son autonomie. D'ailleurs, pendant les mois d'été où elle quitte Paris, la comtesse autorise sa protégée à tenir un petit cercle, d'une quinzaine de personnes de leurs amis, parmi lesquels s'introduisent quelques femmes. Une telle générosité témoigne d'une confiance totale. Il suffit pourtant qu'un homme s'interpose et reporte ouvertement sur Juliette toute son attention pour qu'une période de collaboration fertile s'achève brusquement sur des reproches de trahison et d'usurpation.

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IV Une vie indépendante

Juliette Lamessine rencontre Edmond Adam en 1859 à un concert chez le beau-fils de Marie d'Agoult. Elle a 23 ans, l'âge de commencer enfin une vie telle qu'elle l'avait rêvée. Adam en a 43, qu'il porte d'ailleurs bien, avec toute la séduction d'un personnage qui a réussi dans la vie publique. Il est né au Bec Hellouin, en Normandie. Après des études de droit à Paris, il a débuté dans le journalisme au National. En 1848, il est entré en politique comme adjoint au maire de Paris. Battu aux législatives, il a occupé un temps le poste de secrétaire général de la Préfecture de la Seine, puis a été nommé conseiller d'Etat, pour enfin devenir banquier à la Société Générale. Juliette le connaît de réputation. Il s'amuse auprès d'elle à faire revivre le jeune dandy à l'allure conquérante qu'il a été, mais avec une assurance qui sied au banquier dont il a acquis l'allure: déjà grisonnant, un peu ventripotent, son visage rond encadré de favoris et d'une barbiche comme l'exige à l'époque la position d'un homme établi. Si Juliette a été assez impressionnée par la rencontre pour n'en oublier dans ses Mémoires aucun des détails, en présence de Marie d'Agoult, elle se garde bien de le montrer'. Elle se conforme ainsi aux règles tacites du salon. Adam a assez d'esprit pour n'être pas dupe d'un refus mitigé. Il persévérera. Peu après, il écrit à Juliette pour la complimenter sur le roman paysan qu'elle vient de publier. Elle répond, brièvement, comme il se doit, mais elle répond. Entre-temps, elle sonde les amis communs qui lui chantent des louanges orchestrées sur son nouvel admirateur. Lors du coup d'Etat du 2 Décembre sa conduite a été exemplaire. Il s'est trouvé sur les barricades au côté des républicains et pour ne pas cautionner l'Empire, il a

démissionné du Conseil d'Etat. Ses qualités sont indéniables et on ne lui sait pas de liaison connue.

Jean-Louis Lambert lui donne sa caution. « C'est de l'or en
barre, dit-il. » Juliette ne fait pas l'exégèse de cette répartie digne du titi parisien que n'a jamais cessé d'être son père. Elle n'a d'ailleurs pas beaucoup le sens de l'humour. Elle n'est accessible qu'aux grands sentiments. La voilà donc rassurée. Edmond Adam sait manœuvrer. Il se place sur un terrain qui ne peut que le mettre en valeur, celui de la bienfaisance. Pour attirer les donateurs, les dames dites patronnesses doivent être jeunes et avenantes, un exercice où Juliette excelle. Comme elle a été chargée de placer des billets de concert au profit d'une bonne œuvre, Edmond Adam en retient une vingtaine. Au spectacle, Juliette se retrouve à deux sièges d'Edmond, séparée de lui par Paul Challemel-Lacour, un républicain quarante-huitard, journaliste et philosophe, lui aussi fidèle au salon de Marie d'Agoult, qui revient juste de déportation et deviendra leur ami commun. De l'autre côté se trouve une cousine du côté Séron devenue l'amie de Juliette. Ils peuvent converser sans attirer l'attention. La discrétion préside donc aux premiers moments de leur rencontre, alors qu'ils se laissent emporter par un élan spontané. Juliette reconnaît en Edmond Adam l'homme qu'elle attendait. Il devient son amant, il fait partie de sa vie. Elle déménage près de chez lui dans un meublé du boulevard Poissonnière, l'hôtel Beauséjour. Quant à Lamessine, il est parti en Algérie comme substitut du procureur, tenter à nouveau sa chance sans rien laisser à sa femme. Même au loin, il n'en reste pas moins dangereux, car il est parti furieux. Il réclame surtout que Juliette partage avec lui ce qu'elle gagne pour ses articles. Il a d'ailleurs fait passer pour sienne l'étude de sa femme sur Garibaldi. Pressé comme il l'est par le manque d'argent il commet d'ailleurs à son nouveau poste des indélicatesses dont ses collègues se sont rendus compte et qui risquent de rejaillir sur la réputation de Juliette, 30

car, même séparée, une femme qui déserte le domicile conjugal n'a que des torts et aucun droit. Afin qu'on ne puisse lui reprocher les conditions dans lesquelles elle vit, Juliette a confié à Olympe l'éducation d'Alice, qui a dix ans. Elle redoute qu'elle ne lui soit enlevée ou peut-être même ne serve d'otage. On mesure ainsi l'agressivité qui règne entre les époux et la précarité totale de la situation dans laquelle vit la jeune femmes. Ariès-Dufour, l'anarchiste, aime jouer le rôle de père auprès de Juliette et s'en acquitte mieux que Jean-Louis Lambert. Il s'alarme le premier du désordre dans lequel elle se débat. Si elle invoquera plus tard son témoignage, ce sera pour instiller la constatation que, sans aucun doute, un protecteur lui devenait indispensable. Car Jean-Louis Lambert, en vertu d'un de ses nombreux principes, n'accepte pas l'union libre et rappelle à sa fille qu'elle est encore mariée. Certes, Adam, généreux et intelligent, veille à ne pas donner en public de preuves de leur liaison, mais il laisse entendre à ses intimes qu'il s'agit d'une relation privilégiée. Juliette s'en aperçoit à la déférence appuyée qu'ils lui manifestent. L'affaire aurait pu rester discrète, assez banale même, si n'intervenait un épisode qui allait l'orienter vers la longue durée. Le vieil Arlès- Dufour avait toutes les raisons du monde de s'inquiéter. Juliette tombe malade, minée par les privations qu'elle impose à son ordinaire, bouleversée aussi par les incertitudes de sa position en société et, surtout, épuisée par le travail ardu qu'exige le métier d'écrire. L'année même de Mon village, elle a publié un roman, Les Mandarins. Parmi d'autres dont la trace s'est perdue, ['Illustration publie une de ses nouvelles en 1861. La revue germanique, étrangère et française en publie une autre en 1861, suivie d'une seconde, l'année suivante. Le Temps en publie trois en 1862. Elle prépare la même année Les récits d'une paysanne. Elle tousse, elle crache du sang, elle se sent mourir, mais elle le cache à ses parents auxquels elle va rendre visite pour voir Alice. Sur le chemin du retour survient une hémorragie. 31

Son entourage est atterré. Ses meilleurs amis conjuguent leurs efforts pour la sauver, ArIès-Dufour le premier, mais très vite Adam intervient, déterminé à ne pas la perdre. Il découvre alors, étonné, l'étendue du dénuement dans lequel vit son amie. Il la sort de son logement mal aéré. Il lui envoie le meilleur praticien de la ville, celui qui soigne son ami Adolphe Thiers. Sitôt après, il trouve une adresse dans le Midi et loue un compartiment dans un train qui emmènera Juliette vers Cannes, accompagnée de la cuisinière bordelaise qu'il lui prête pour servir comme femme de chambre. Arrivée mourante, ou presque, Juliette, au bon air du Midi, reprend des forces. Une vie simple, au calme, dans un paysage radieux, l'aide à se remettre. Malgré les mauvaises années parisiennes sa solide constitution de Picarde reprend le dessus et sa volonté fait le reste. Juliette commence à rédiger un nouveau récit sur la vie paysanne. L'exil temporaire de Juliette arrive à temps pour décourager les commérages. Convalescente, elle mérite toutes les compassions. Bien entendu, quelques mauvaises langues n'accréditent pas la version de la maladie et insinuent qu'il y a eu une aventure, qu'elle s'est enfuie. Pendant son séjour dans le midi la jeune femme se fait de nouveaux amis. Elle rencontre Jean Raynaud, un écrivain assez connu, qui lui parIe de la vie de l'âme, de l'au-delà. Il lui fait découvrir dans la nature le divin qui la rend sublime. Elle absorbe ses paroles avec d'autant plus de ferveur qu'elles coïncident avec l'exaltation du retour à la vie. Juliette subit l'enchantement des paysages et se laisse griser par les parfums et les couleurs. Elle éprouve un sentiment de splendeur dionysiaque, fréquent, dit-on, chez les tuberculeux, qui la sauve du désespoir. Elle retrouve sa confiance dans l'avenir et emmagasine des réserves d'énergie pour un nouveau début. Edmond Adam lui écrit. Il attend son retour avec impatience. Il s'est mis en relation avec Jean-Louis Lambert qui, désormais, l'accepte dans sa famille. Lorsque enfin Juliette revient, en compagnie d'Alice, ils l'attendent à la gare. Un 32

point commun les réunit: ils l'adorent tous. Edmond a agi en homme de cœur, il ne quittera plus Juliette. Elle devient la femme de sa vie. Elle lui doit tout. Ils sont heureux ensemble et veulent le rester. Discrètement, Edmond l'installe rue de Rivoli, sous les combles du 238, avec un salon qui s'ouvre sur les jardins du palais. Elle aime, le soir venu, contempler le soleil qui descend du côté de la Concorde, derrière les bosquets des ChampsÉlysées. Quant aux amis, ses familiers et ceux d'Edmond, ils rencontrent presque toujours Edmond qui vient régulièrement, mais sans trop d'ostentation, car ni lui ni Juliette ne veulent braver l'opinion: il faut composer avec le conformisme bourgeois pour ne pas provoquer le mari et se garder des jalousies. Néanmoins, c'est le drame. Marie d'Agoult, après une période de froideur marquée, ose enfin la scène de rupture que prévoyaient déjà les habitués du salon. Les reproches volent, cinglants: Juliette n'est qu'une intrigante, elle s'est conduite en petite bourgeoise, fourvoyée dans un cénacle dont elle a trahi l'esprit et l'idéal. Adieu. L'accusée n'hésite pas un instant. Elle n'a que faire chez une protectrice qui vieillit mal et qui, à son avis, perd la tête. Elle le répète à qui veut l'entendre. Ainsi, sans regrets apparents, Juliette quitte le monde artistique et littéraire pour rallier celui de la politique où elle se sent plus à l'aise. Le monde des bourgeois républicains convient bien à Juliette. Le monde artistique l'avait éblouie, mais elle n'aurait pu y faire sa vie. Elle n'a d'ailleurs pas un tempérament qui lui aurait permis, comme à George Sand ou Marie d'Agoult, d'entretenir une liaison avec un artiste exceptionnel... Qu'aurait-elle d'ailleurs, à offrir à un artiste, sinon une vulnérabilité partagée? Quant à l'aventure, pour ses aînées, elle signifiait la latitude de vivre comme un homme, en choisissant leurs liaisons, mais à quel prix! La jeune femme ne voudrait pas se voir mêlée aux équivoques d'une vie galante

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