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Kelédor, histoire africaine

De
206 pages
Cet unique roman du baron Jacques-François Roger, premier gouverneur civil de la colonie du Sénégal, est un chaînon manquant à la connaissance des relations franco-africaines sous la Restauration. Il nous livre un témoignage précieux des conditions exactes sur le continent noir. Par ses observations, l'auteur pose les bases d'une nouvelle approche de l'Afrique, qui sera ensuite reprise et retravaillée par des générations successives de penseurs et d'écrivains.
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KELÉDOR

COLLECTION AUTREMENT MÊMES conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin, Chevalier dans l'ordre national du mérite, Prix de l'Académie française, Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.

Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public et qui traitent, sous forme de roman, nouvelles, pièce de théâtre, témoignage, essai, récit de voyage etc., rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de l'Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits. Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas exclus. Il s'agit donc de mettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce tenne : celui qui recouvre la période depuis l'installation des établissements d'outre-mer). Le choix des textes se fait d'abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l'ouvrage, mais tient compte aussi de l'importance à lui accorder dans la perspective contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique libérale, met en valeur l'intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres, c'est notre dedans extérieur, les autres, c'est la prolongation de notre intérieur.» Sony Labou Tansi

Titres parus et en préparation: voir en fin de volume

Baron Roger

,

KELEDOR, , ,
mSTOIRE SENEGALAISE

Présentation de Kusum Aggarwal

L'Harmattan 2007

Le médaillon de la couverture représente le seul portrait connu du baron Roger. Il est pris dans la Galerie des représentants du peuple (1848). Cliché BNF

@ L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.Iibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-02900-2
EAN : 9782296029002

INTRODUCTION par Kusum Aggarwal

DU MÊME AUTEUR :

Amadou Hampaté Bâ et l'africanisme: de la recherche anthropologique à l'exercice de la formation auctoriale, Paris, Montréal: L'Harmattan, 1999

INTRODUCTION
Combien y a-t-il de choses peu vray-semblables, tesmoignées par gens dignes de foy, desquelles si nous ne pouvons estre persuadés, au moins les faut-il laisser en suspens; car de les condamner impossibles, c'est se faire fort, par une téméraire présomption, de sçavoir jusques où va la possibilité. (Montaigne, Essais, live 1, ch. 26.)

Partie intégrante du triptyque africain du baron Roger, premier gouverneur civil de la colonie du Sénégal, Kelédor, histoire africaine (1828) est un chaînon manquant à notre connaissance de l'histoire de l'africanisme français!. Son grand intérêt réside dans le fait qu'il fournit un témoignage précieux sur l'évolution des relations franco-africaines durant la Restauration, période que les historiens de la France coloniale tendent ordinairement à négliger, sous prétexte qu'elle n'est qu'une parenthèse insignifiante entre la glorieuse épopée napoléonienne et les réalisations mémorables d'illustres coloniaux qui marquèrent l'avènement de l'impérialisme moderne. La Restauration accomplit cependant l'œuvre historique de relancer les vestiges du premier empire français que l'Angleterre lui avait restitué conformément au traité de Paris (1814). Et cela, dans un contexte international qui contraignait à repenser la politique coloniale au regard de la suppression de la traite des esclaves noirs que le Parlement britannique avait décrétée en 1807, et qu'il s'autorisait de surcroît à imposer à toutes les puissances européennes. Or, la
1 Pour les références de ces ouvrages, voir la Bibliographie sélective à la suite de la présente Introduction, pp. xxxv-xxxvi. VII

France, usée par les interminables guerres révolutionnaires et impériales, se repliait sur son passé d'ancien régime, préférant la circonspection à l'empressement. C'est donc sur une décision tardive, sur l'initiative du baron Portal, ministre de la marine (1818-1821), proche des négociants et des armateurs bordelais, que le gouvernement français dépêcha le nouveau gouverneur Julien-Désiré Schmaltz escorté de soldats, colons et explorateurs pour la reprise de la colonie du Sénégal. Mais la frégate échoua sur les bancs d'Arguin, au large de la Mauritanie, et le commandant, un ancien émigré dont la compétence faisait doute, abandonna les passagers à
leur triste sort et s'enfuit à bord d'une chaloupe.

A bien

des

égards, le tragique naufrage de la Méduse immortalisé par le pinceau de Géricault demeura pour l'opinion publique française comme une mise en garde face aux inéluctables imprécations des entreprises maritimes, un rappel pathétique des rudes épreuves qui guettaient les ambitions impériales de la Francel. Or, conçu avec l'intention de démentir de telles spéculations, Kelédor est en fait une idylle coloniale composée en vue de plaider la cause coloniale. Le roman se destine davantage au grand public qu'à la poignée de spécialistes s'intéressant à la France d'outre-mer, et a comme première vocation de décrire les heurs et malheurs d'un jeune Africain ballotté aux quatre coins du continent américain à cause d'un régime colonial obsolète qui n'a nulle raison de persister. Cependant, la chronique du jeune Africain en voile une autre: le roman donne à voir le cheminement de la conscience occidentale alors qu'elle s'ouvre progressivement à l'univers social, culturel et linguistique des peuples africains qui s'éclaire en définitive au fil des commentaires et des informations qui

1

Paul Gaffarel, La Politique coloniale en France de 1789 à 1830, Paris, Félix Alean, 1908, p. 15.

viii

l'agrémentent}. L'ouvrage se déploie simultanément sur les deux registres de la fiction romanesque et du traité scientifique visant pour l'essentiel à contribuer à une prise de conscience en France d'une société et d'une culture lointaines sur laquelle on ne dispose guère d'informations. C'est pourquoi ce regard projeté sur l'Amque ne saurait se dissocier du sujet écrivant, ni des idéaux et des valeurs auxquels il porte l'adhésion et qui le galvanisent à prendre position en faveur du continent noir. Bâtisseur de la France coloniale Dans la pléthore d'écrits consacrés à la période coloniale, ce premier gouverneur civil de la colonie française du Sénégal occupe une place restreinte. Les hagiographes coloniaux, ordinairement pressés de s'étendre sur les hauts- faits des bâtisseurs de la France coloniale, ne s'intéressent guère à cet avant-coureur de la colonisation moderne2 qui est d'ailleurs une de ces figures controversées suscitant souvent des réactions opposées. Si Georges Hardy, historien réputé de la France coloniale, lui trouve un grand mérite3, d'autres au
I C'est certes un anachronisme de parler dès cette époque de l'ethnologie ou des catégories de savoir élaborées dans son cadre, mais on ne saurait demeurer indifférent à l'apport de ce premier roman africain qui, par les informations qu'il propose, et les hypothèses qu'il formule, apparaît malgré tout comme une étape cruciale dans la construction de l'africanisme comme objet de savoir. Pour comprendre les modalités de la construction de l'ethnologie, on lira avec profit Jean Bazin, « À chacun son Bambara », in Au cœur de l'ethnie. Ethnie, tribalisme et état en Afrique, éd. Jean-Loup Amselle et Elikia M'Bokolo, Paris, La Découverte, 1985, p. 87-127. 2 Hommes et destins: gouverneurs, administrateurs, magistrats, Tome VllI, Travaux et Mémoires, Académie des Sciences d'Outre-Mer, 1988. Noter que cet épitomé des biographies coloniales ne considère pas le baron Roger digne d'intérêt. 3 Georges Hardy, La Mise en valeur du Sénégal de 1817 à 1824, Paris, Larose, 1921, p. 117. lX

contraire l'accusent à tort ou à raison de considérer la colonisation comme un roman devant servir à son élévation personnelle 1. Jacques-François Roger est né le 26 janvier 1787 à Longjumeau (Seine et Oise), où son père était procureur du bailliage. Après avoir effectué des études de droit, il exerce à titre d'avocat à la cour de cassation où, grâce à sa notoriété, il pénètre les réseaux de la grande notabilité dont il sollicitera l'appui à maintes reprises en vue de faire approuver ses projets coloniaux. Quelles que soient les raisons qui le conduisent à abandonner son métier, il est certain que Roger ne part pas en Afrique à la légère: faire œuvre coloniale est pour lui une vocation, et non pas un simple métier qu'il aurait choisi avec l'intention d'assouvir ses ambitions personnelles. C'est pourquoi il s'acharne à obtenir un poste dans les colonies en dépit de la réticence des autorités peu enclines à l'embaucher. On refuse de lui confier le poste de directeur des Domaines vacant à la Guadeloupe, ce qui ne fait que fortifier sa résolution: il briguera tour à tour un poste à la Martinique, à Bourbon et au Sénégal. Ces revers qui jalonnent son parcours, Hardy les attribue à ses opinions politiques « teintées du républicanisme »2. Roger parvient à se faire nommer gérant de l'Habitation royale en avril 1819 grâce au soutien de la mère Javouhey, fondatrice de la Congrégation de Saint-Joseph de Cluny, dont l'œuvre coloniale lui avait assuré des relations importantes dans les milieux coloniaux. Cette connivence découle sans doute de leur vision commune de l'entreprise coloniale car ils apprécient l'un en l'autre le bâtisseur. S'inspirant de l'expérience des républiques chrétiennes du Paraguay, la Congrégation tenait à évangéliser les Noirs en les armant d'une formation rudimentaire basée sur les trois préceptes chers à la
1 Arch. col., 1, 8d., Note officielle destinée au ministre. Pour l'auteur de ce rapport, la politique coloniale de Roger fut un véritable fiasco. 2 Hardy, p. 123. x

morale chrétienne: catéchisme, agriculture et un brin d'instruction. Cette instruction primaire était appelée à faire tache d'huile, puisque les Noirs étaient, à leur tour, exhortés à évangéliser leurs congénères. Quelles que soient les limites de cette pédagogie libératrice, elle a préparé le terrain pour l'émergence d'une clergie autochtone au rang de laquelle se situe l'abbé Boilat, l'auteur des Esquisses sénégalaises, la première œuvre de la littérature francophone de l'Afrique sub-sahariennel. Mais le parrainage dont Roger bénéficie est également le fait des dispositions politiques de la Restauration où légitimisme et catholicisme s'allient pour ressusciter une conception patriarcale de la société inspirée des valeurs chrétiennes2. Ainsi, la réconciliation de la France avec son passé colonial ravive un besoin de nouveaux commencements. Même si Roger est recruté au départ pour gérer l'Habitation royale, il gravit rapidement les échelons de l'administration coloniale: il assure l'intérim du procureur du roi à SaintLouis avant de se faire confier exceptionnellement, deux ans plus tard, le poste du gouverneur des colonies du Sénégal, généralement réservé aux militaires. Il reste à ce poste jusqu'à ce qu'il regagne la France en 1827 à la suite d'une maladie. La période durant laquelle Roger est à la tête de la colonie du Sénégal coïncide avec d'importantes mutations dans le système colonial: l'interdiction de la traite du «bois d'ébène » signalait la fin d'une époque où la présence des puissances occidentales dans le continent noir était encore limitée à quelques implantations côtières établies en vue d'entretenir le commerce transatlantique. S'ouvrait désormais l'ère des conquêtes directes où les pays européens s'avenI 2

Abbé David Boilat, Esquisses sénégalaises, Paris, Karthal~ 1984 (1ère édition: 1853). J.-B. Duroselle, Les Débuts du catholicisme social en France (18221870), 1951, Paris, P.U.F., p. 151. Xl

turaient vers les intérieurs de l'Afrique à la recherche souvent des matières premières pour alimenter une industrie naissante. De nouvelles idées étaient en l'air: la dénonciation des pratiques négrières s'accompagnait des appels au service d'une colonisation éclairée, reposant sur les principes révolutionnaires de justice et d'égalité. Bernardin de SaintPierre conviait à créer «des colonies sans esclavage»; Condorcet invoquait les bienfaits d'« une fédération d'un nouveau genre » où l'on vivrait dans la paix universelle 1. Cet utopisme se combinait cependant avec le réalisme d'une France impatiente de retrouver sa place au concert des puissances internationales, ce qui impliquait obligatoirement qu'elle puisse se doter des crédits nécessaires pour moderniser l'édifice colonial de façon à le rendre adéquat aux nouvelles exigences politiques. De surcroît, le grand principe de la fondation des colonies est étroitement imbriqué, à cette époque, avec des questions concernant l'avenir de la marine française, qui avait été totalement dévastée durant les interminables guerres napoléoniennes. À ce sujet, deux points de vues s'étaient imposés: pour les adversaires de la colonisation, la grandeur de la France devait passer nécessairement par l'amélioration de la production agricole et industrielle de l'Hexagone; pour ses tenants, le commerce extérieur constituant une source essentielle de l'enrichissement national, ils revendiquaient alors une hausse des crédits accordés à la marine nationale. Suivant ce scénario, les colonies étaient destinées avant tout à ravitailler le mercantilisme européen et à assurer la fourniture des denrées tropicales indispensables pour le maintien du commerce colonial.
Yves Benot, La Révolution française et la fin des colonies, Paris, La Découverte, 1987, p. 194-195. 2 Gaffarel, p. 12-14. Roger, lui aussi, interviendra dans le débat sur l'avenir de la marine nationale. Cf. à ce propos, ses «Observations critiques sur le budget du ministère de la marine pour 1834 », plaquette extraite du Journal de la marine et des voyages, Paris, Imprimerie de P. Dupont et G. Laguionie, 1834. TIest intéressant de XII ]

En sa qualité de gouverneur, Roger ébauche une politique coloniale visant à reproduire, dans les colonies du Sénégal, le modèle colonial des îles sucrières, tout en garantissant aux Noirs l'usufruit du travail. Cette conjoncture coïncide avec l'arrivée massive sur la côte ouest-africaine d'anciens esclaves déportés depuis les îles sucrières des CaraiDes à l'issue des révoltes et des insurrections, mais qui pouvaient désormais être mobilisés pour effectuer des travaux agricoles. Par là, le système colonial subit un remaniement: coloniser consiste à présent à exploiter les territoires outre-maritimes avec la collaboration des indigènes libres appelés à œuvrer de façon à approvisionner la métropole en denrées exotiques. Bref, la colonisation moderne ravive un appétit pour la conquête de nouveaux tenitoires qui conduit à multiplier les expéditions et les explorations dans le but de rassembler des informations utiles pour une meilleure exploitation des pays colonisés: Beaufort descend le Niger; Gaspard de Mollien part à la recherche de l'or du Bambouk ; René Caillié accède à la cité interdite de Tombouctou. La Société de Géographie créée en 1822, particulièrement active en Égypte, et dont Roger fut lui aussi un membre fondateur, contribue largement à ordonner et à recenser de tels travaux. Cependant, la colonisation ne renvoie guère à des nécessités identiques chez l'ensemble des acteurs sociaux et il reviendra à Roger de concevoir une politique coloniale apte à concilier des intérêts souvent opposés. Au vrai, certaines contradictions traversent sa position personnelle sur la question coloniale: en métropole, il se fait un promoteur acharné du commerce maritime et du mercantilisme; à la colonie, par contre, il se retrouve dans l'obligation d'adopter une politique agraire consacrée à exploiter les tenitoires colonisés afin d'accroître leur productivité. En ce sens les Hollandais
noter qu'il prend position en faveur de la modernisation de la marine française et estime qu'il est nécessaire de favoriser la création d'un corps de professionnels et de réduire les postes administratifs.
Xlii

avaient fait une œuvre pionnière dans les Indes néerlandaises où ils avaient tiré d'énormes bénéfices des plantations de cultures tropicales. Or, conformément à leur exemple, Roger étend les anciennes factoreries pour créer des établissements agricoles sur les rives du Sénégal. Dans le cadre de sa politique de colonisation agricole, Roger incite les colons et les indigènes à cultiver le coton, l'indigo, le café, les fruits et légumes exotiques et européens, les olives, les dattes, et entreprend des expérimentations et des essais avec des plantes d'importation, de provenance tropicale: des cocotiers, des bananiers, des sapotilliers, des orangers, des goyaviers, des manguiers. Homme de science, il n'hésite pas à solliciter le concours des spécialistes, et tout particulièrement des naturalistes, explorateurs, géographes, botanistes et agronomes. Par ailleurs, il confie la direction du jardin des plantes à Jean-Michel Claude Richard, un botaniste de premier plan recommandé par le Musée d'histoire naturelle où il avait suivi des cours. Significativement, pour Roger, gouverner consiste principalement à jardiner: il s'entoure à cette fin d'un personnel technique à qui il confie la tâche d'étudier les aptitudes agricoles de la colonie et d'établir des rapports et des mémoires, dépêchés ensuite aux instances scientifiques métropolitaines. II entame en parallèle une œuvre de vulgarisation agricole à l'intention des planteurs et des cultivateurs: il organise des expositions, établit une bibliothèque et crée la Société d'agriculture du Sénégal. La politique agricole de Roger ne manque pas d'envergure: il s'emploie à fond à réunir les ressources scientifiques en vue de relancer la colonisation du Sénégal. Pour s'assurer la collaboration des planteurs européens et des cultivateurs indigènes, Roger leur octroie une prime qui leur est versée en fonction de la quantité des denrées cultivées ou en fonction de leur valeur à l'exportation. Néanmoins, on a présenté un bilan plutôt négatif de cette première ébauche de la colonisation moderne: pratiquement xiv

toutes les expériences agricoles avaient échoué. On a dû abandonner la culture du coton et de l'indigo et les autres plantes ont subi un sort identiquel. Plusieurs raisons ont été avancées afin de justifier les revers de la politique de colonisation agricole élaborée par Roger: l'hostilité des Maures Trarzas et Braknas vivant à la proximité des plantations, la stérilité du sol, la sécheresse, les inondations, les maladies, etc. Cependant, l'optimisme de Roger n'a jamais défailli comme le laissent voir ses rapports de service où il insiste sans fléchir sur les bienfaits de la colonisation et les réalisations tout à fait remarquables de son administration2. Loin d'être là une simple question de sa réputation personnelle, on est tenté de voir dans cette attitude une volonté chez lui de poursuivre sa lutte en faveur des Noirs. Cependant, Roger ne se borne pas à réveiller l'activité agricole au Sénégal; il s'applique avec le même dévouement à promouvoir le commerce sénégalais, invitant les commerçants de Saint-Louis à traiter directement avec les firmes métropolitaines de façon à disposer d'une plus grande liberté de commerce. Pour leur assurer une plus grande autonomie financière, il crée une «Caisse d'escompte et de prêts» et favorise par ailleurs l'émergence d'un commerce local en achetant sur place au Sénégal les fournitures requises pour l'administration au lieu de les commander comme d'habitude en métropole. Toutefois, il ne cède pas aux demandes des négociants lorsqu'ils revendiquent la création d'une Chambre de commerce; cela peut-être dans l'intention de maintenir un contrôle direct sur le commerce sénégalais pour ne pas avoir
I Gafferel, p. 34, va jusqu'à parler de pratiques frauduleuses et spéculatives en vue de tromper les inspecteurs. Noter toutefois qu'à RichardToll, ville sur le fleuve Sénégal à laquelle le botaniste Claude Richard (beau-frère de Charlotte Dard, naufragée de la Méduse et auteur de la Chaumière africaine rééditée dans la collection Autrement Mêmes) a donné son nom (toll veut dire «jardin» en ouolof), d'importantes plantations subsistent jusqu'à nos jours. 2 Cf. Hardy, p. 232. xv

à laisser le champ libre à la pénétration des grandes compagnies commerciales comme il en sera le cas plus tard en Afrique équatoriale française. Idéologiquement, il se situe dans la lignée des physiocrates dont il emprunte l'idée que les colonies sont faites pour disparaître: «Il y aura nécessairement dans chaque colonie, pendant les premiers temps, deux peuples dont la nourriture, les habitudes et les mœurs seront différentes. Au bout de quelques générations, à la vérité, les Noirs se confondront absolument avec les Blancs, et il n'y aura plus de différence que pour la couleur» 1. Et, selon ce raisonnement, le devoir de la France est de confectionner une politique éclairée susceptible de remodeler les sociétés indigènes suivant l'idéal des Lumières: «il est de la justice et même de la politique du gouvernement, de soutenir le faible contre le fort, sans nuire cependant à celui-ci »2. Théologie chrétienne et piété révolutionnaire s'associent désormais pour programmer la régénération de l'espace colonial en y répandant le règne de la justice et de la raison. Certes, Roger tenait à cette vision d'une humanité restaurée à elle-même. Contraint de revenir en France pour cause de maladie, Roger ne renonce pas à son idéal de solidarité avec les peuples africains. Au contraire, il ne cesse de défendre la cause africaine auprès des autorités françaises et réclame la création d'un siège de député pour veiller aux intérêts du Sénégal et pour le représenter dans le conseil des délégués coloniaux et le gouvernement royal. Toutefois, devant les tergiversations des autorités, Roger, investi du grade d'officier de la légion d'honneur, se consacre à la vie politique française: il est élu conseiller général du Loiret. Après la révolution de 1830, il intègre pleinement la vie parlementaire, comme député de 1831 à 1848, et comme représentant de 1848 à 1849. Franc-maçon et membre fondateur de la Société
1 Turgot, Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, (1766), www.wikipedia. 2 Idem, p. 227.
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française pour l'abolition de l'esclavage, il est avec Broglie, Isambert et Schœlcher à l'avant-garde du combat pour l'abolition de la traite et de l'esclavage et participe activement dans les commissions chargées de l'examen du sort des esclaves dans les colonies françaises. Il faut savoir à ce propos que si, au départ, Roger est partisan d'une émancipation graduelle, il embrasse totalement, dès les années 1840, les doctrines de Schœlcher qui revendiquent une émancipation immédiate des esclaves noirs 1. Au total, les idées de Roger ne sont point exemptes de contradictions: comme Tocqueville, il condamne l'esclavage des Noirs au nom de l'unité naturelle des hommes, mais cela ne l'empêche point de plaider pour l'expansion coloniale qui repose, elle, sur une prétendue supériorité de la race blanche. Cette posture reflète, selon l'historien américain Seymour Drescher, une aporie du libéralisme humanitaire européen qui condamne une hégémonie reposant sur l'initiative individuelle du maître ou du colon pour promouvoir en contrepartie une hégémonie épaulée et légitimée directement par l'État métropolitain2. Selon lui, une continuité sournoise relie abolitionnisme et colonialisme qui exprime avant tout une tension interne aux sociétés européennes et qui oppose une élite métropolitaine, prospère et influente, soucieuse d'étendre son influence sur les tenitoires d'outre-mer à une élite coloniale de planteurs et de colons souhaitant défendre leur mode de vie. Quoi qu'il en soit, il est question désormais d'implanter la civilisation parmi les Noirs au lieu de les déporter vers la civilisation.

1 Lawrence C. Jennings, French Anti-Slavery. The Movement for the Abolition of Slavery in France 1802-1848, Cambridge (G.-B.), Cambridge University Press, 2000, p. 59-60. 2 Seymour Drescher, Dilemmas of Democracy. Tocqueville and Modernisation, Pittsburgh (PA), University of Pittsburgh Press, 1968, p. 180.

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Il est intéressant de noter que les coloniaux et les planteurs du Sénégal se souviendront encore de l'œuvre de Roger même vingt ans après son retour en France, au point que le Conseil général du Sénégal soutiendra à l'unanimité son élection au siège de député du Sénégal en 1846. Ce choix est sans doute un hommage à son œuvre coloniale qui avait finalement donné une orientation au destin des colonies du Sénégal. Il serait cependant exagéré de déduire à partir de là que Roger a été tout simplement un homme des milieux coloniaux car il se faisait en même temps ridiculiser pour sa faiblesse, comme pour son incapacité à exemplifier l'autorité coloniale aux yeux des indigènes: «Dans ses rapports avec les indigènes, sa faiblesse était telle, qu'ils avaient fini par croire à notre impuissance, et pour ainsi dire à leur supériorité »1. Progressiste, il jouit d'une réputation favorable parmi les parlementaires: «C'est une tête jeune sous des cheveux blancs, M. Roger est un membre zélé, actif: à la parole ferme et indépendante. Il siège à l'extrême droite, sans doute pour conserver de plus libres allures vis-à-vis des partis, mais il vote ordinairement notamment à gauche »2. De l'esclavage et du colonialisme Parallèlement à ses efforts destinés à contribuer à coloniser les territoires africains, Roger construit une œuvre littéraire inspirée de ses pérégrinations sur le continent noir. Certes, la littérature romantique réserve une place importante au personnage de l'esclave noir dont l'évolution s'accomplit au fil des événements: le naufrage de la Méduse, l'émancipation
lArch. col., Sénégal, 1, 8 d., Lettre non signée et non datée. 2 A. Robert et G. Cougny, Dictionnaire des parlementaires français, etc. Tome 5, 1889-91, p. 222-223. Fait significatif: en avril 1848, il est élu à l'Assemblée constituante par des électeurs monarchistes du Loiret. il est le 1er sur 8 candidats avec 68.344 voix (73.249 votants, 88.000 inscrits).

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de Haiti, le tremblement de terre de la Martinique donnent lieu à de nombreux romans de circonstance. L'intérêt porté au Noir s'exprime également dans quelques romans de premier plan, notamment Ourika de Madame de Duras (1823), Bug-Jargal de Victor Hugo (1826), Tamango de Prosper Mérimée (1829), Atar-Gull d'Eugène Sue (1831). Mais à ce stade, c'est le Noir dans son avatar d'esclave condamné à subir les maux de l'Occident qui fascine le public européen; et non pas l'Africain enraciné dans un espace géographique ou culturelle En revanche, Roger révolutionne l'image du Noir restitué désormais à son existence originaire sustentée de son riche passé historique et culturel puisque ce qui l'intéresse au vrai est le Noir comme acteur social portant l'inscription d'une collectivité ordonnée à laquelle il peut revendiquer d'appartenir. Avec Kelédor, histoire africaine, la perception occidentale du Noir se modifie sensiblement car il y reconquiert progressivement son statut d'Africain culturellement et linguistiquement identifiable. À la différence de la littérature négrophile et des ouvrages de Hugo, Sue et Mérimée, Roger installe son roman au sein d'une réalité proprement africaine qu'il connaît personnellement ayant séjourné longuement au Sénégal en sa qualité d'administrateur colonial. Le rapprochement avec le continent noir lui servira plus tard de garant pour légitimer sa position de médiateur s'efforçant de faire connaître une Afrique incomprise, restée une terra incognita pour le savoir occidental. C'est pourquoi sans doute il privilégie dans son roman l'usage d'une perspective interne qui seule saurait, à son sens, donner à voir les vicissitudes d'une subjectivité africaine. Car, au fait, le roman se veut le récit de vie d'un Africain authentique qui l'aurait lui-même confié à l'auteur relégué, on le constate, au rôle subalterne de traducteur et éditeur. La
1 Léon-François Hoffmann, Le Nègre romantique: personnage littéraire et obsession collective, Paris, Payot, 1973, p. 152-153.

XIX

stratégie narrative que Roger emploie dans le cadre de son
roman est conçue pour articuler une sensibilité proprement africaine. C'est là que réside son importance. Certes il s'agit là d'un artifice qui n'a rien de nouveau: les philosophes des Lumières l'avaient souvent exploité pour mieux dénoncer les vices de leur propre société. Il est possible que Roger ait souhaité ainsi mieux approprier l'Afrique dans le but de mieux la dominer. Il faut reconnaître en même temps qu'en accordant toute sa place à une perspective interne, il attise le désir de l'Occident de comprendre et de connaître l'Afrique telle qu'elle se conçoit elle-même en vertu du principe que les peuples humains ont chacun une façon d'être qui les distingue les uns des autres. Globalement parlant, Kelédor, histoire africaine se présente comme une allégorie décrivant la condition des Africains au tournant du ISe siècle. Le récit retrace des événements qui s'étendent sur une trentaine d'années et qui aboutissent à l'avènement de la colonisation française. L'histoire s'ouvre au moment où Kelédor est encore un jeune adolescent et vit dans un des villages du Fouta-Toro, une république théocratique islamique que dirige un chef religieux nommé Abdoul-Kader dont la sagesse et la probité sont reconnues dans le pays entier. La vie au village est brusquement interrompue avec l'annonce que l'Almami AbdoulKader avait déclaré la guerre à son voisin le Damel de Cayor qui avait osé insulter ses émissaires chargés de la mission de
lui faire accepter la foi islamique.

A l'âge

de quatorze ans,

Kelédor rejoint donc le contingent d'hommes, femmes et enfants qui répondent à l'appel à la guerre sainte. Dans l'affrontement fratricide qui suit entre l'islam et l'animisme, le grand vainqueur est au vrai le négrier européen qui arpente les côtes africaines à la recherche de cargaison pour alimenter le commerce d'esclaves. La guerre sanglante qui ravage le continent noir culmine ainsi avec la vente des prisonniers, en échange de quelques petites bricoles, à d'« avides marchands xx