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L'Abako et l'indépendance du Congo belge

De
462 pages
L'ABAKO fut le premier parti politique du Congo, et son rôle fut dominant dans la lutte pour l'indépendance du pays jusqu'en 1959. Cette histoire de l'ABAKO est fondée sur l'analyse des documents publiés et inédits récoltés sur la presse de l'époque et sur les témoignages oraux et écrits des acteurs. Cet ouvrage retrace la montée en puissance de l'ABAKO de 1950 à 1959.
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Benoit Verhaegen
Avec la collaboration de Charles Tshimanga

L'ABAKO
et l'indépendance du Congo belge kongo Dix ans de nationalisme
(1950-1960)

n° 53-54-55
(série 2001-2002)
2003

Série

Le Congo de l'indépendance et des rébellions. Analyses, faits et documents, n° 1

Institut africain-CEDAF Afrika Instituut-ASDOC Tervuren

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

LES AUTEURS

Benoît Verhaegen a été professeur aux universités de la République démocratique du Congo (1958-1987). Ancien doyen de la Faculté des Sciences sociales de Kisangani, il a également été directeur du CEDAF. Il est l'auteur des ouvrages Rébellion au Congo et co-auteur de la série des Congo aux éditions du CRISP.

Charles Tshimanga est docteur en Histoire de l'Université de Paris 7-Denis Diderot. Il a enseigné au département d'Histoire de l'Université Paris 8-Saint Denis ainsi qu'à l'Université de Mame-la- Vallée. Il est l'auteur de Jeunesse, formation et société au Congo, Kinshasa 1890-1960 aux éditions L'Harmattan et poursuit des recherches sur les itinéraires des jeunes Africains en Afrique et sur la diaspora africaine en milieu urbain occidental.

CAHIERS

AFRICAINS

-

AFRIKA

STUDIES

Leuvensesteenweg 13, 3080 Tervuren Tél. : 32 2 769 5741 Fax: 322 769 57 46 E-mail: africa.institute@africamuseum.be Site: htto://cedaf-asdoc.africamuseum.be Conditions d'abonnement en fin d'ouvrage

Couverture:

Conception graphique: Sony Van Hoecke
Illustration: Céline Pialot

Revue membre de l'A.R.s.C.
http://\Wvw. arsc. be

-

Association des revues scientifiques et culturel1es

~ Institut africain-CEDAF ISBN: 2-7475-3279-8 ISSN : 1021-9994

- Afrika Instituut-ASDOC,

2003

INTRODUCTION PREMIERE PARTIE: DU BAS-CONGO 1. De l'ancien 2. Quelques 3. Diversité Royaume INTRODUCTION A LA CONNAISSANCE

9 13 de Congo à la colonisation belge 17 25 31 32 35 36 38 39 45 55 55 57 58 61 83 87 87 87 90 92 95 98 100 103 105 105 111 114 117 120 123 125 125

données démographiques des Bakongo
nationale

et ethnographiques

1. La conscience

2. Solidarité et unanimité 3. Morcellement politique et social 4. Réaction à la pénétration européenne 5. La diversité des Kongos 4. La population de Léopoldville

5. Les associations congolaises à Léopoldville

et dans le Bas-Congo 1. Le développement des associations après 1944 2. Les cercles d'évolués 3. Les associations professionnelles 4. Les associations et fédérations ethniques 5. Les associations d'anciens élèves 1. Importance de la question linguistique pour l' Abako 2. Le kikongo 3. Le lingala 4. Situation de fait à Léopoldville 5. Les controverses relatives à l'emploi du kikongo ou du lingala 6. La Commission de linguistique africaine et le rôle de Mgr Six 7. Poursuite de la controverse entre missionnaires 8. La politique du ministre Buisseret et la thèse profrançaise

6. La question linguistique à Léopoldville

7. L'organisation politique et administrative du Bas-Congo et de Léopoldville 1. La ville de Léopoldville 2. L'organisation territoriale 3. L'organisation administrative du Bas-Congo en 1956 4. Le fonctionnement des Conseils de secteur 5. Les Conseils de territoire et l'Administration territoriale DEUXIEME PARTIE: D'UN MANIFESTE A UN MANIFESTE POLITIQUE 8. L'Abako sous la présidence de Nzeza-Landu 1. Le premier Manifeste de l' Abako CULTUREL

6

Benoit Verhaegen

2. L' Abako et l'Administration coloniale 3. Premiers statuts de l'Abako (1952-1953) 4. Les fondateurs de l'Abako et le premier comité central 9. L'Abako sous la présidence de Kasa-Vubu 1. L'élection de Kasa-Vubu à la présidence de l'Abako 2. La nouvelle organisation 3. L'Abako stabilisée en 1955 10. Le second Manifeste de l'Abako 1. La politique coloniale en 1956 2. Les auteurs du Manifeste 3. Les circonstances du Manifeste 4. Les thèses du Manifeste 5. Conclusions et épilogue TROISIEME PARTIE: A LEOPOLDVILLE LA COMPETITION POLITIQUE

129 132 137 141 141 143 145 151 151 153 155 157 163 165 169 169 171 172 180 184 185 189 193 193 194 196 198 199 201 201 209 218 232 237 241 241 242 245

Il. « Gens du Bas» et « Gens du Haut» à Léopoldville 1. Terminologie 2. L'équilibre des forces 3. Les premières rivalités entre « Gens du Haut» et Bakongo 4. La polémique en 1957 5. L' Abako et le kimbanguisme 6. L'Abako et l'Église catholique 7. L' Abako et l'Administration 12. L'organisation et la politique de l'Abako en 1957 1. Le comité central de l'Abako à la fin de 1956 2. La création de la section Abako-Ndjili 3. La formation des sections spéciales et du secrétariat central 4. Organisation et activités 5. Les relations extérieures de l' Abako 13. Les consultations communales de 1957 1. Le statut des villes 2. Climat politique à Léopoldville en 1957 3. Les résultats de la consultation électorale à Léopoldville 4. La mise en place des institutions communales et urbaines QUATRIEME NA TIONALE PARTIE: LA COMPETITION POLITIQUE

14. La politique coloniale de la Belgique 1. La situation économique 2. Les réformes du ministre Buisseret 3. La rupture du système colonial belge

L'Abako

7

4. Le ministère Pétillon 5. Le « Groupe de travail» 6. Le ministère Van Hemelrijck 15. La naissance d'une conscience politique nationale au Congo 1. Les fédérations ethniques 2. Les mouvements politiques modérés 3. Les mouvements politiques nationalistes 16. L'Abako entre dans la compétition politique nationale 1. Le discours de Kasa-Vubu du 2 mars 1958 2. Le discours de Dendale (20 avril 1958) 3. Les réactions au discours de Dendale 4. Évolution des revendications de l'Abako en 1958 5. Les relations extérieures de l'Abako 17. L'organisation de l'Abako en 1958 1. Les organes centraux 2. Les sections locales

248 249 260 263 264 269 270 275 275 277 279 282 288 291 291 292

CINQUIEME PARTIE: L'ALLIANCE DES BAKONGO EN 1959
18. Les événements du 4 janvier 1959 1. Exposé des faits et bilan de la répression 2. Répression politique 3. Le combat nationaliste Abako : la tendance modérée 4. Le comité de la défense Abako à Brazzaville 5. Réaction et situation à Léopoldville 19. Les déclarations du 13 janvier 1959 1. Analyse des textes 2. Réactions des milieux politiques congolais de Léopoldville 20. Du fédéralisme à Ja République du Kongo central 1. Les options fédérales en réponse à la politique coloniale 2. La République du Kongo central 3. Réaction aux prises de position Abako 21. L'Abako dans l'opposition totale 1. Boycott des élections de secteurs 2. Boycott des colloques avec l'administration coloniale 3. Incidents dans le Bas-Congo 4. La politique coloniale 22. Les cartels nationalistes 1. Le cartel Abako/PSA 2. Le cartel élargi 3. Options politiques de l' Abako 4. La réponse coloniale

299
301 301 304 306 307 310 315 315 318 325 325 328 329 333 333 336 338 340 347 347 350 357 360

8

Benoît Verhaegen

5. La réponse des partis modérés 23. Les élections de décembre 1959 1. Commentaires préélectoraux 2. Déroulement et résultats des élections 24. Le Congrès de Kisantu 1. Organisation du Congrès 2. Discours de Kas a-Vubu 3. Discours de Nzeza-Landu 4. Résolutions du cartel 5. Commentaires de presse 6. Importance du Congrès de Kisantu 25. L'Abako en 1960. De la Table Ronde aux élections 1. L' Abako et la Table Ronde 2. Attitude de Kasa-Vubu 3. L'Abako au Congo pendant la Table Ronde 4. Le conflit Kasa- Vubu / Kanza 26. La crise d'autorité de l'administration dans le Bas-Congo 1. Les faits 2. Attitude des dirigeants de l'Abako 3. Attitude de l'Administration coloniale

365 369 369 373 377 377 379 379 380 382 384 387 387 392 396 399 403 403 410 414 417 417 418 420

27. Les élections de mai 1960 1. Le contexte politique 2. La campagne électorale 3. Les résultats des élections provinciales ÉPILOGUE SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE 1. Les archives 2. Ouvrages et périodiques 3. Articles de presse belge et congolaise ANNEXE: BIOGRAPHIES DE L'ABAKO INDEX DES PERSONNALITES

423 425 425 428 435
441 451

Introduction
En décembre 1962, il y a quarante ans, paraissait aux éditions du CRISP, un ouvrage intitulé Abako 1950-1960. Documents. Dans la préface nous précisions le but de la publication: «restituer aux dirigeants de l' Abako, aux auteurs eux-mêmes et à la population qui les a écoutés et suivis, leurs déclarations, leurs discours et leurs actes politiques. Au moment où ces textes furent écrits et publiés, leurs auteurs, plongés au cœur de l'action politique, ne pouvaient songer à préparer les archives de leur propre histoire. Ce recueil de documents désire combler cette lacune ». Mais nous en marquions les limites: « Cet ouvrage n'a pas la prétention de retracer 1'histoire d'une période ou d'un phénomène politique. En effet, I'Histoire est nécessairement recherche de signification et d'interprétation. Ici, il ne s'agit que de présenter, d'une manière systématique, avec indication de source, les principaux documents qui ont jalonné dix années d'un mouvement politique: l' Abako. » Dès la parution de l'ouvrage un exemplaire fut remis aux principaux dirigeants de l' Abako et aux témoins et acteurs de cette période de I'histoire du Bas-Congo. Plusieurs personnalités acceptèrent de répondre à un questionnaire ou à une interview, ou même de corriger et de compléter l'ouvrage paru en 1962. Parmi ces témoignages mentionnons ceux de dirigeants de l' Abako : Joseph Yumbu-Lemba, Joseph Mbungu, Raphaël Batshikama, Dominique Ndinga, Gaston Diomi, Simon Nzeza, G.H. Masianga-Fundu, Antoine Kingotolo, Benoît Kukela, Michel Colin, Raymond Bikebi, François Langa, Marcel Ntete. Philibert Luyeye, secrétaire particulier de Kasa-Vubu en 1960, rédigea pour nous un document de 37 pages sur l'histoire de l'Abako et sur la biographie du chef de l'État. Raphaël Batshikama annota minutieusement la première version du présent travail. Des fonctionnaires de l'administration coloniale, parfois proches des dirigeants de l' Abako ou responsables de services à Léopoldville, acceptèrent également d'être longuement interviewés, pour certains à plusieurs reprises:

- L'administrateur

territorial

Bissot, proche des chefs de l'Abako.

- R. Hoffmann, ancien administrateur territorial de Madimba en 1942 et témoin des débuts de l' Abako dans ce territoire. - Antoine Saintraint, administrateur territorial de Madimba en 1959-1960. - André Ryckmans, adjoint de Saintraint à Madimba. - Van Crombrugge, conseiller économique à l'ambassade de Belgique en 1971 et ancien administrateur de territoire dans le Bas-Congo. - André Lahaye, attaché aux services de la Sûreté à Léopoldville en 19591960.

10

Benoit Verhaegen

- Schouteeten,

administrateur territorial à Thysville en 1956-1958. - Jan Hollants, fonctionnaire attaché à l'administration de la «cité» de Léopoldville et chargé des relations avec les partis politiques en 19591960. Deux missionnaires et deux prêtres congolais ont accepté de répondre à nos interviews: Le père Van Wing qui fut, comme conseiller des intellectuels kongos de Kisantu, entre autres de Nzeza- Landu, à l'origine de la création de l' Abako et de ses objectifs linguistiques et culturels. Mgr Guffens, conseiller des visiteurs congolais en Belgique et critique écouté de la politique coloniale belge. Le père jésuite Matota, conseiller influent des dirigeants de l' Abako en 1959-1960. L'abbé Nsombi, assistant de Mgr Kimbondo, évêque du diocèse de Kisantu. Tous les textes de ces interviews et de ces annotations sont déposés à l'Institut africain - CEDAF et disponibles. Pour certains ce fut l'occasion de rédiger leurs souvenirs de l' Abako ou de nous fournir une documentation inédite: lettres, rapports, coupures de presse, etc. Cet ensemble de témoignages oraux ou écrits et de documents nous a incité à préparer un deuxième volume sur l'Abako pour répondre à l'attente de ceux qui avaient collaboré et, plus largement, de la population kongo si soucieuse de connaître son histoire. La crise des institutions congolaises qui débute en juillet 1960, la rébellion au Kwilu en 1963, celles de l'Est du Congo à partir de 1964 détournèrent notre attention du travail sur l'Abako. Cela valait-il encore la peine de publier une étude sur une période de l'histoire du Congo totalement révolue et dont la plupart des acteurs était rentrés dans l'ombre? Le souci que cette documentation ne soit pas perdue prévalut et nous incita à reprendre le travail de publication. Nous sommes cependant bien conscient qu'il ne s'agit que d'une étape dans la connaissance de 1'histoire de cette période et qu'il appartient aux historiens du pays de poursuivre le travail d'information, de connaissance et d'interprétation. Cette nouvelle histoire de l'ABAKO est fondée sur l'analyse des documents publiés et inédits récoltés depuis 1960, sur la presse de l'époque et sur les témoignages oraux et écrits des acteurs, dont certains, nous l'avons dit, ont commenté la première publication des documents de l'ABAKO. La méthode utilisée est celle de I'Histoire immédiate. Celle-ci a été décrite longuement dans les introductions aux deux premiers tomes de Rébellions au Congo, dans un Cahier d'actualité sociale, n02, juillet 1984 consacré aux

Introduction

11

« Sources et Méthodes de l'histoire immédiate », dans l'ouvrage Introduction à I 'histoire immédiate et dans la thèse de Laurent Monnier, Ethnie et intégration régionale au Congo. Nous renvoyons à ces publications. Toute la documentation orale et écrite et les publications qui ont été utilisées et citées dans cet ouvrage sont déposées à l'Institut africain à Tervuren, où elles peuvent être consultées.

Première

partie:
du Bas-Congo

Introduction

à la connaissance

Les sept chapitres qui composent la première partie traitent de manière sommaire de thèmes ou de problèmes qui ont un rapport plus ou moins étroit avec l'Abako. Il est sans doute présomptueux d'aborder en quelques pages l'histoire des Kongos depuis l'ancien Royaume jusqu'à la naissance de l' Abako, ainsi que l'étude des problèmes linguistiques à Léopoldville (qui deviendra Kinshasa), alors qu'une littérature abondante et spécialisée a déjà été consacrée à ces sujets. Notre but est d'informer le lecteur, sans souci d'originalité, sur des questions historiques ou sociologiques qui seront abordées dans l'étude de l'Abako, soit que l'idéologie du mouvement y fasse explicitement référence, comme pour l'ancien Royaume ou les revendications linguistiques, soit qu'il s'agisse de facteurs ou de conditions ayant influencé son développement, telles la répartition démographique de Léopoldville, la structure ethnogra-

phique du groupe kongo 1 ou les associations congolaises de la capitale.
Cette partie introductive est trop concise pour éviter toute partialité ou toute distorsion dans la présentation des faits. Les sources sont citées le plus souvent possible, afin de permettre au lecteur déjà informé de se rendre compte de nos limites et d'y suppléer éventuellement lui-même. Depuis 1960 ont paru de nombreux ouvrages ou articles consacrés à 1'histoire de l'ancien Royaume de Congo.

L'aire géographique du Congo ex-belge dans laquelle est localisée la population d'origine kongo (on écrit aussi nkongo) couvrait en 1960 deux districts: les Cataractes et le Bas-Congo (appelé antérieurement Moyen-Congo). La ville de Léopoldville (devenue Kinshasa) et son territoire suburbain se situent partiellement en dehors de l'aire kongo proprement dite, mais comprennent l'une et l'autre une population à majorité kongo. Nous utilisons le tenne Bas-Congo pour désigner l'ensemble des deux districts et le territoire de Léopoldville/Kinshasa, sauf mention expresse quand il s'agit du district lui-même.

1

1. De l'ancien Royaume de Congo à la colonisation belge
Notre propos n'est pas de retracer l'histoire de l'ancien Royaume de Congo depuis le XVe siècle, date à laquelle les navigateurs portugais y ont été accueillis, jusqu'à la mort du dernier roi en 1953. D'autres auteurs l'ont faitl. Nous nous contenterons de leur emprunter les données historiques élémentaires nécessaires à la compréhension du phénomène politique kongo et à la connaissance de ses représentations mythiques. L'ancien Royaume de Congo, sa capitale Mbanza-Kongo, la dynastie de ses rois, les événements politiques et économiques qui générèrent la crise et entraînèrent sa destruction sont connus de la population kongo. En tant que mythe historique, ils ont exercé une influence incontestable sur sa prise de conscience politique. Il est par ailleurs certain que les Kongos ont vécu, depuis le XIVe siècle, une histoire en grande partie collective, sinon nationale. Durant plusieurs siècles, la maj orité de la population kongo fut en effet confrontée aux mêmes événements et soumise aux mêmes contraintes et aux mêmes forces politiques. Cette identité de situation favorisa, malgré les faiblesses d'un pouvoir et d'institutions politiques centrales, l'éclosion d'une conscience de solidarité à laquelle les travaux et les enseignements des missionnaires contribuaient. Ce commun dénominateur historique a marqué durablement la culture kongo, malgré l'éclatement politique et social de la société. C'est en partie sur ces alluvions historiques et culturelles que s'est fondé le mouvement nationaliste incarné par l' Abako. Il importe donc de les décrire brièvement. En 1482, le navigateur portugais Diego Cao, envoyé par le roi Jean II de Portugal, «découvre» l'embouchure du fleuve Congo, qui sera appelé plus tard Zaïre (déformation du mot kikongo nzadi, fleuve)2. Le Royaume de Congo, que les Portugais trouvent à leur arrivée, aurait été fondé une centaine d'années auparavant par des clans qui sont à l'origine du concept kongo. Selon le père Van Wing, suivant en cela G. Cavazzi, ceux-ci

1 Mentionnons, outre les publications de Bontinck, quelques ouvrages classiques ou récents choisis pour leur notoriété: J. Van Wing, Études Bakongo. Sociologie, religion et magie, 2ème édition, Bruxelles, 1959; J. Cuvelier (Mgr), L'Ancien royaume de Congo, Bruxelles, 1946; K. Laman, The Kongo, Uppsala, 1953 et 1957, 2 vol., et Lund, 1962 (vol. 3) ; 1. Vansina, Les anciens royaumes de la savane, Léopoldville, Lovanium-IREP, 1965 ; 1. Cuvelier et L. Jadin, L'Ancien Congo d'après les archives romaines (1518-1640), Bruxelles, 1954; G. Balandier, La vie quotidienne au royaume de Kongo du XVIe au XVIIIe siècle, Paris, 1965 ; W.G.L. Randles, L'Ancien royaume du Congo, des

origines à la fin du XIXe siècle, Paris, 1968; W. Bal, Le Royaume du Congo aux XVe et
XVIe siècles, Documents 1963. 2 Le tenne « découvre» lui conférait. d'histoire, Léopoldville/Bruxelles, INEPILes Amis de Présence de l'époque Africaine, coloniale

est à prendre

dans le sens relatif que la littérature

18

Benoit Verhaegen

seraient venus par vagues successives du Kasaï par le Kwilu et le Kwango3. Pour J. Cuvelier, les Kongos seraient au contraire descendus du nord. Selon K. Laman, l'occupation du Bas-Congo se serait faite à partir de San Salvador, c'est-à-dire de l'Angola. Le Congo aurait été franchi à Kimbuzi, entre Matadi et Borna, à Manyanga et au Stanley-Pool, probablement au cours du XVIe siècle4. L'hypothèse retenue actuellement par tous les historiens et ethnologues est que les Kongos seraient effectivement venus du nord en un premier mouvement. Ils se seraient stabilisés aux environs de la capitale San Salvador vers 1480. Un second mouvement les aurait fait refluer en partie et repasser le fleuve Congo en direction du nord, probablement sous la pression de tribus localisées au Kwango. Cette version concilie dans une certaine mesure les thèses de Van Wing et de Cuvelier. Au début du XVIe siècle, le «Royaume» était divisé en six « provinces» ou «duchés» : Soyo, Mpemba, Mbamba, Mpangu, Mbata, Nsundi, gouvernés par des chefs nommés par le roi et qui lui étaient en principe étroitement soumIS. Van Wing, citant E. Ravenstein, suggère qu'il n'y aurait eu que trois rois entre le fondateur du royaume, Nimi a Lukeni, et Nzinga Kuwu, qui régnait sur le Congo en 1482 et fut baptisé en 1491 par les missionnaires portugais sous le nom de Dom Joào Ief5. Dom Affonso, son fils, règne de 1506 à 1543, année de sa mort. Le Royaume atteint alors son apogée. Soutenue activement par le roi, l'Église catholique s'implante dans tout le pays, tandis que le roi négocie avec le roi du Portugal Manuel Ief un véritable traité d'assistance technique et de coopération. Un fils de Dom Affonso, Dom Henrique, est envoyé à Rome et sacré évêque d'Utique en 1518. Dès cette époque, on procède à la rédaction d'un dictionnaire Latin-kikongo. La capitale du Royaume est Mbanza-Kongo, l'actuel San Salvador do Congo, qu'on dénommera au début du XVIe siècle Kongo dia Ngunga (Kongo des cloches, à cause des cloches de la cathédrale de San Salvador), ou encore Kongo dia Ntotila (Kongo du roi). Ces deux appellations Kongo dia Ngunga et Kongo dia Ntotila seront reprises par l' Abako comme titres de ses journaux. Le Royaume de Congo est ébranlé une première fois de 1568 à 1573 par l'invasion destructrice de groupes jagas venant de l'est. Ceux-ci brûlent la capitale San Salvador et ravagent les régions environnantes. Le Royaume n'est sauvé de la destruction totale que par l'intervention de 600 soldats envoyés par le roi du Portugal à la demande de Dom Alvaro 1er, le roi du Congo 6.
3

4 K. Laman, op. cit. 5 1. Van Wing, Études Bakongo, p. 32. 6 M. Planquaert, Les Jaga et les Bayaka du Kwango, Les anciens royaumes de la savane, pp. 50-53.

1. Van Wing, Études Bakongo, pp. 27-28.

Bruxelles,

1932, pp. 21, 51 et SSe; 1. Vansina,

De l'ancien Royaume du Congo à la colonisation belge

19

Les relations entre les Portugais et le Royaume se détériorèrent progressivement. En 1665, Dom Antonio 1er, dernier roi de la dynastie de Dom Affonso, est battu et tué par les Portugais à Ambuila, avec une centaine de chefs kongos. Il avait refusé aux Portugais le droit d'exploiter les mines de cuivre du Bas-Congo7. De cette époque date le déclin politique du Royaume et la mutation économique et sociale de la société kongo. L'apparition d'une noblesse enrichie par le commerce de marchandises et la traite des esclaves ruine les prérogatives de l'ancienne aristocratie et affaiblit d'autant le pouvoir royal. J. Vansina résume ainsi cette époque qu'il qualifie de «période de transmutation» : « C'est le moment où un système politique, et tous les liens qui l'attachent à la structure sociale, est soudainement déraciné et se transforme en un nouveau système doué d'un nouveau dynamisme et caractérisé par de nouveaux liens
. 8 SOCIaux. »

La royauté se maintiendra, nominalement du moins, jusqu'en 1953, date à laquelle meurt à San Salvador le dernier roi, Dom Antonio III. Plus de cinquante rois auront régné depuis la mort du fondateur, Nimi a Lukeni. Des rois dont l'autorité morale demeura considérable jusqu'en 1895, date à laquelle les Portugais leur enlevèrent tout pouvoir. En 1895 meurt le dernier roi de la vieille dynastie d'Agua Rosada. La pénétration portugaise et l'implantation du catholicisme dans le Royaume de Congo seront mises en échec par la décadence du Portugal, d'une part, et par l'extension de la traite, d'autre part, traite qui se développa à partir de 1511 et dépeupla particulièrement la zone côtière de l'Afrique centrale. On a estimé entre 6 000 000 et 8 000 000 le nombre d'esclaves embarqués dans les ports du Bas-Congo de 1511 à 17899, ce total comprenant évidemment une population majoritairement non kongo, acheminée de l'intérieur vers les ports d'embarquement. Si à partir de 1818-1824, la traite est interdite par la Grande-Bretagne qui assure la police des mers, en pratique, celle-ci ne devient effective qu'en 1868, date à laquelle eut lieu le départ du dernier bateau négrier. Le commerce des esclaves, interdit officiellement en 1878 dans les colonies portugaises, y est remplacé par un système d'engagement forcé. L'évangélisation du Bas-Congo, qui avait débuté par des succès remarquables sous le règne de Dom Affonso, connaîtra de graves revers par la suite. Les Jésuites doivent quitter le Bas-Congo en 1555 devant l'échec total

7

1. Cuvelier (Mgr), op.cit.,pp. 331-332. Selon les témoignagescités par Cuvelier, il n'y avait pas

d'or dans le Royaume de Congo. 8 J. Vansina, Les anciens royaumes de la savane, p. 119. 9 M. Soret, Les Kongo Nord-Occidentaux, Paris, 1959, p. 21, et D. Rinchon, La traite et l'esclavage des Congolais par les Européens, Bruxelles, 1929, pp.97-98. Rinchon cite le chiffte sans doute exagéré de 15 millions d'esclaves déportés du Congo au total.

20

Benoît Verhaegen

de leurs tentatives de réorganisation de l'ÉgliselO. Les Franciscains qui succèdent aux Jésuites n'ont pas plus de succès. Les Jésuites reviennent au XVIIe siècle, suivis par les Capucins, parmi lesquels le célèbre Jérôme de Montesarchioll. Toutefois le centre de gravité de l'activité missionnaire est situé plus au sud, à Loanda. Ce n'est que durant de brèves périodes que San Salvador est réoccupée et que les prêtres pénètrent dans l'actuel Bas-Congo. R. Slade note que les missionnaires, qui n'étaient que dix pour tout le pays, considéraient pourtant le Royaume de Congo comme un pays catholiquel2. Au XVIIIe siècle, les efforts de pénétration chrétienne sont de plus en plus sporadiques et inefficaces. Des tentatives françaises échouent en 1766, 1770 et 1775. E. Andersson après avoir rappelé en détail toutes les tentatives missionnaires, formule le jugement lapidaire suivant: «Les missions faillirent complètement dans leur tâche de christianiser le
Royaume de Congo 13. »

Le 6 juillet 1816, l'explorateur anglais Tuckey, à la tête d'une importante expédition scientifique, arrive dans l'estuaire du fleuve, que son bateau remonte jusqu'à Noki (près de Matadi). Il poursuit sa route par voie de terre jusqu'à Inga et constate que le pays est quasi désert et ruiné par la traite des esclaves. Son expédition décimée par la maladie doit rebrousser chemin avant d'avoir franchi les grandes cataractes. Il meurt sur la route du retour avec quinze autres membres de son expédition. En 1877, Stanley atteint Borna après avoir traversé le continent africain depuis Zanzibar en 999 jours. Il y trouve six factoreries gérées par seize Blancs (hollandais, anglais et portugais). Plusieurs établissements commerciaux s'étaient installés, depuis une vingtaine d'années, à Banane et en amont de Borna, à Noki et à Musuku. Le 26 février 1885, l'Acte de Berlin est signé par les quatorze puissances occidentales qui ont participé à la Conférence de Berlin, et le 1erjuillet de la même année, l'État Indépendant du Congo (ÉIC) est proclamé. De 1890 à 1897, l'histoire sociale du Bas-Congo est dominée par la construction du chemin de fer reliant Matadi au Stanley-Pool où se développera l'actuelle Kinshasa. Les milliers de travailleurs engagés ou recrutés de force pour le portage ou la construction sont décimés par la maladie. La mortalité atteint 8,8 % en 189214. Le 16 mars 1898, le premier train en provenance de Matadi arrIve au Stanley-Pool et la ligne est inaugurée officiellement le 6 juillet.
10

E. Andersson, Messianic Popular Movements in lower Congo, Uppsala, 1958, pp. 34-39. Lire O. De Bouveignes, «Jérôme de Montesarchio et la découverte du Stanley Pool », Zaïre, II, 6, juin 1948, pp. 995-1013. 12 R. Slade, King Leopold's Congo, Londres, 1962, p. 7. 13 E. Andersson, op.cit., pp. 331-332. 14 RJ. Cornet, La bataille du rail, Bruxelles, 1958, p. 336. Il

De l'ancien

Royaume

du Congo

à la colonisation

belge

21

À partir de 1898, le Bas-Congo est ravagé par la maladie du sommeil et l'année suivante par la petite vérole. La population des villages entre le Stanley-Pool et l'Inkisi est réduite en 1905, selon le P. Butaye, au tiers ou au quart de ce qu'elle était dix ans plus tôes. Dans la région de MadimbaKisantu, des villages entiers disparaissent. Le P. Van Wing écrit que la région de Kisantu perdit les 9/10 de ses habitantsl6. Dans un rapport cité par Mahieu en 1910, un fonctionnaire estimait que 80 % de la population avait péri par la maladie du sommeil en région de Kisantu, et Il villages sur 18 avaient perdu jusqu'au dernier habitane7. Ces chiffres corroborent ceux publiés par le P. De Vos d'après une enquête démographique menée par des missionnaires dans trois chefferies; de 1894 à 1907, la population y serait tombée de 2 190 à 310 habitantsl8. En 1908, Léopold II cède le Congo à la Belgique. L'État Indépendant du Congo aura duré 23 ans. Dans la nouvelle colonie, la Belgique amorce une série de réformes mais la guerre de 1914 va en interrompre l'application effective. 19 En 1910, le décret sur l'organisation des chefferies tente une refonte profonde des institutions, mais, selon Malengreau, il ne parvient ni à enrayer la désagrégation des structures politiques et administratives traditionnelles, ni à les remplacer par une organisation moderne efficace20. En ce qui concerne le Bas-Congo, Van Wing note en 1923 que la chefferie y était de toute manière une création artificielle, «un cadre nouveau superposé aux anciens cadres de la société indigène» 21. Selon cet auteur, avant la constitution de l'ÉIC, il n'y avait dans le Bas-Congo que des clans indépendants les uns des autres. Pour trouver l'équivalent d'une chefferie et la hiérarchie politique qu'elle suppose, il faudrait remonter selon lui au XVIIe siècle. Vansina aboutit à peu près aux mêmes conclusions concernant la situation politique du Bas-Congo à la fin du XIXe siècle, mais il est plus nuancé quant à la période 1700-1900; il estime que le morcellement des chefferies s'y poursuivit parallèlement à la persistance d'une royauté symbolique et au développement d'une nouvelle aristocratie fondée sur le commerce et la possession d' esclaves22.
15 R. Butaye (s.j.), «La maladie du sommeil », in Missions belges (Bruxelles), 1907, p. 202. 16 J. Van Wing, « La situation actuelle des populations congolaises l'Institut Royal Colonial Belge (IRCB), XVI, 1945, 3, p. 899.
17

de la Compagnie », Bulletin

de Jésus de

des séances

A. Mahieu, « Les villes du Congo: Léopoldville, son origine, ses développements », La Revue

congolaise (Bruxelles), II, janvier 1911, p. 290. 18 P. De Vos (s.j.), « La maladie du sommeil et la dépopulation du Congo », in Missions belges de la Compagnie de Jésus, Bruxelles, 1907, p. 379. 19 Voir Bulletin officiel du Congo belge, III, 8, 6 mai 1910, pp. 456-471. 20 G. Malengreau, Les droits fonciers chez les indigènes du Congo belge, Bruxelles, IRCB, Mémoires, tome XV, fasc. 2, 1947. 21 1. Van Wing, «Notes démographiques concernant la région de Kisantu », Congo, 1923, II, 553-562. ~f' J. Vansina, Les anciens royaumes de la savane, pp. 118-119 et 146-151.

22

Benoit Verhaegen

Le décret du 5 décembre 1933 sur les circonscriptions indigènes modifie profondément la structure administrative du pays. La reconnaissance de souschefferies, qui avait accentué le morcellement du pouvoir coutumier depuis 1910, est annulée. Les chefferies reconnues deviennent des circonscriptions administratives dotées de la personnalité civile et de certains pouvoirs financiers, tandis que là où les groupements indigènes étaient numériquement trop faibles pour se développer, sont créés des secteurs, par la réunion de plusieurs groupements placés sous l'autorité d'un chef de secteur, nommé par l'Administration et entouré d'un conseil composé de membres de droit et de membres nommés. Ce décret a constitué, comme l'a écrit P. Ryckmans, « la charte nouvelle des rapports entre l'autorité européenne et les sociétés indigènes23 ». Selon Malengreau, la réforme de 1933 a marqué «un sérieux pas en avant dans la voie de ce que l'on peut appeler une administration indirecte mitigée. Elle témoignait du souci du législateur d'améliorer l'organisation administrative traditionnelle24.» Des 552 chefferies qui existaient en 1933 dans la province de Léopoldville il en reste 20 en 1950. Il Y a par contre 150 secteurs. En 1954, il y a encore une chefferie dans chacun des deux districts. En 1958, il n'en subsiste plus qu'une seule, pour 54 secteurs25. On peut considérer qu'à cette époque toute la structure administrative du Bas-Congo est donc organisée sur une base non coutumière. À partir de 1921 et la naissance du kimbanguisme, des mouvements protestataires, appuyés sur un sentiment diffus mais vivace d'identité politique, se succèdent dans le Bas-Congo à intervalles rapprochés, jusqu'au moment où l' Abako se substitue définitivement, sur le plan politique, aux mouvements messianiques, en 1956-1958 ; ceux-ci se confinent dès lors dans des fonctions à caractère religieux ou social. La guerre de 1940-1945 et l'effort de guerre qui est exigé de la population ont des répercussions désastreuses sur les régions rurales. Van Wing, témoin de cette période, en a dressé un bilan particulièrement sombre: « Nous avons vu et ressenti la formidable tension à laquelle était soumise cette population, les recrutements massifs et les prestations accablantes, et leurs conséquences nocives, parfois catastrophiques au point de vue social et particulièrement au point de vue démographique. «À cette époque, les salaires et les prix de produits indigènes étaient maintenus si bas, que seule une puissante contrainte permit d'arriver à la fin de la guerresans trop de dommages26.»
23 P. Ryckmans, Étapes et jalons, Bruxelles, 1946, p.16. 24 D'après le manuscrit d'un cours professé à l'Université de Louvain en 1957 par Guy Malengreau. 25 Le décret du 10 mai 1957 sur les circonscriptions indigènes et celui du 26 mars 1957 sur le statut des villes eurent une influence plus immédiate sur l'Abako. Ils sont analysés dans la troisième partie. 26 J. Van Wing, «Le Congo déraille », Bulletin des séances de l'Institut Royal Colonial Belge (IRCB), XXII, 1951,3, p. 2.

De l'ancien Royaume du Congo à la colonisation belge

23

Le malaise accumulé durant l'effort de guerre est dans le Bas-Congo à l'origine des graves troubles sociaux qui bouleversent la région du 15 septembre à la fin décembre 1945. Les émeutes du 26-27 novembre à Matadi font plusieurs morts parmi la population civile27. Le ressentiment des populations kongos contre la rigueur de la domination coloniale s'exprime également dans la doctrine professée à cette époque par Simon Mpadi. Celuici, qui se disait disciple de Kimbangu avant de devenir à son tour chef spirituel d'une église autonome, écrit en 1946 : « La libération est proche, le Congo est en mouvement, Kimbangu va revenir, le roi des Noirs est le sauveur, les Blancs nous exploitent. Ils seront jugés et devront partir. Les étrangers puissants (les Américains) nous aideront28.» Mpadi préconise par ailleurs l'unité entre «les trois Congo[ s], belge, français et portugais», visant par là, comme l' Abako plus tard, la réunification du peuple kongo réparti entre trois colonies.

27

B. Jewsiewicki, K. Lema, J.-L. Vellut, « Documents pour servir à l'histoire sociale du Zaïre:
(Bas-Zaïre) Mpadi, en 1945 », Études d'histoire africaine, V, 1973, africain pp. 155-188. n080présentés par B. Verhaegen », Courrier du CRISP,

grèves dans le Bas-Congo 28 « Documents de Simon 81, 15 octobre 1968, p. 3.

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2. Quelques données démographiques et ethnographiques
Selon les enquêtes démographiques effectuées par sondage au cours de l'année 1955 par le service des Affaires Indigènes et de la Main-d'œuvre (AIMO) du gouvernement général, la population d'origine kongo se répartissait comme suit dans la province de Léopoldville : Tableau 1 : Répartition District des Cataractes District du Bas-Congo Ville de Léopoldville (*) Territoire suburbain (*) Total: ,
(*)

géographique

des Kongos Pourcentage du total 43,18 40,17 Il,20 4,30 100,00 ,

A I exclusIon des Kangas ongInaIres d Afnque Equatonale FrançaIse, d Angola et de Cabinda.

Chiffres absolus 439 459 408 841 112 137 43 937 1 004 374 , . .

À la même époque, c'est-à-dire au 31 décembre 1955, la population du Congo s'élevait à 12,8 millions d'habitants, dont 3 millions dans la province de Léopoldvillel. Les Kongos originaires du Congo ne représentaient donc qu'un tiers de la population de la province et un treizième de celle du Congo. Les Kongos avaient cependant l'avantage de former sur le plan géographique une entité compacte et d'être répartis de manière équilibrée à l'intérieur des frontières au-delà desquelles on trouvait la même ethnie en Angola et au Congo-Brazzaville. Cette proximité fut un atout pour l'Abako lorsque le mouvement fut interdit en 1959. Du point de vue ethnographique cependant, les différences internes étaient réelles et l'ethnie kongo était, à cette époque, loin de former une entité consciente de son unité. L'hétérogénéité des dialectes constituait un tel problème que le premier but de l'Association des Bakongo, fondée en 1950 par Edmond Nzeza-Landu, fut précisément d'unifier la langue kikongo. Le tableau 2 donne la répartition de la population du Bas-Congo en 1955 selon les groupes et sous-groupes ethniques. Quatre sous-groupes ethniques dominent numériquement: les Yombés, les Nyangas, les Ntandus et les Ndibus, qui représentent à eux seuls 57,5 % de l'ensemble des Kongos.

1 Rapport sur l'administration de la Colonie du Congo belge pendant Représentants, Bruxelles, 1957.

l'année

1956, Chambre

des

26

Benoit Verhaegen

Parmi les groupes ethniques d'origine étrangère au Congo, il faut noter l'importance des Angolais, qui étaient en grande majorité également d'origine kongo (Zombos apparentés aux Mbatas et Ba-Salvador). Les Yakas constituent une minorité ethnique relativement importante et nettement distincte des Kongos. Leur nombre devait encore s'accroître entre 1955 et 1959. Les autres minorités non kongos étaient localisées dans la capitale et dans l'est du district des Cataractes. Tableau 2 : Répartition de la population kongo par groupes et sousgroupes ethniques
District des Cataractes 2 ChiflIes absolus Bayombé Banyanga Bantandu Bandibu Angola Besingombé % District du BasCongo ChiflIes absolus % 279 365 67,84 6,56 27018 0,45 1 868 1,11 4559 5,23 21 544 Léopoldville Suburbain Total

100 164 81311 93 103 32449 34 987

22,79 18,50 21,19 7,38 7,96

ChiflIes absolus 3225 16 922 34413 18 469 59438

% 1,1 5,9 12,0 6,5 20,8

ChiflIes absolus 4 197 12 466 3468 4 171

% 9,3 27,4 7,7 9,2

ChiflIes absolus 282 590 148301 130 058 119 599 117 602

% 23,9 12,5 Il,0 10,1 9,9

20 614 15 875 2588 9246 6694 6690 4227 -

Bambata Bamboma Basundi 3 Balemfu Bayaka Bampangu Batéké Basolongo
3 Bansundi

24 176 -

Kabinda
4 Bakongo

9657 12 533 6 154 7287 -

5,50 2,20 2,85 1,40 1,66 -

Bambeko Bankanu Bampese Kakongo 4 Bahumbu Bahangala Babwenzi Bamfunuka

1,34 5880 0,91 3987 1,10 4815 0,45 1 994 0,74 3261 0,62 2725 0,50 2202 Bawoyo (Ngoi) 2 176 1 055 Bazadi (Laadi) 2,91 8285 Autres ethnies 12 774 Total général 439459 100 411 804 Source: Enquêtes démographiques AIMO, fasc. 1-2-3-4.

15 829 5,5 2 117 4,7 52 933 4,5 8375 2,9 32 551 2,8 23 782 2,0 3 168 1,1 15 875 1,3 5701 2,0 15 358 1,3 0,63 10587 3,7 13 175 1,1 303 0,1 12 836 1,1 1,5 2236 4,9 4203 12 593 1,1 2,24 0,8 168 9414 0,7 1 173 0,4 8460 1,63 482 0,2 7 176 0,6 1,62 0,6 6690 0,5 183 6063 1 133 0,4 5 120 0,4 0,4 56 4871 1,03 0,4 4227 0,3 1 308 0,5 3302 0,3 3261 0,2 2725 0,2 383 0,1 2585 0,53 2 176 0,2 0,26 56 1 111 0,1 2,01 100 306 35,1 16 708 36,8 138 073 Il,7 100 285 881 100 45 363 100 1 182507 100 Léopoldville, Gouvernement général, 2e direction, 5,01 3,85

2 Y compris la portion du territoire de Matadi qui fut rattachée au district des Cataractes. 3 Ne pas confondre les Sundis du territoire de Lukula avec les Nsundis du territoire de Thysville avec ceux du territoire de Luozi. 4 Les Bakongo de Borna et les Kakongo sont membres d'un même sous-groupe ethnique.

ni

Quelques

données démographiques

et ethnographiques

27

On estime qu'il existait en 1955 en dehors des frontières du Congo (exbelge) environ 340 000 Kongos dans l'ancienne AÉF (République du CongoBrazzaville), auxquels il faut ajouter 400 000 à 500 000 Kongos établis à l'époque dans l'enclave de Cabinda et en Angola5. On peut en déduire qu'un regroupement de l'ethnie kongo au sein d'un seul État, conformément au projet de reconstitution de l'ancien Royaume de Congo, aurait donné une forte majorité aux groupes kongos du Congo (ex-belge). La carte 1 des populations de la province de Léopoldville donne la localisation approximative des sous-groupes ethniques. On peut y distinguer trois zones principales dans l'ensemble régional couvert par l'ethnie kongo : - une zone ouest, au-delà du fleuve, où les Yombés occupent une place prépondérante; - une zone centrale avec les Manyanga au nord et les Ndibus au sud; - une zone est, englobant les territoires de Madimba et de Kasangulu, qui se caractérise par la prépondérance des Ntandus tant dans la capitale que dans leur zone d'origine (Madimba) et par la présence de « mélanges» ethniques. Du point de vue de l'évolution démographique, les populations kongos se caractérisaient depuis 1945 par une croissance très rapide et généralisée. Après la baisse démographique qui fut provoquée par les corvées de portage sur la route des caravanes et, depuis 1885, pour la construction du chemin de fer, et s'est poursuivie jusqu'en 1910 du fait de la maladie du sommeil, un redressement très net se manifesta à partir de 1915. Le P . Van Wing, à qui l'on doit les meilleures études démographiques des Kongos avant 1945, put constater que dans la région de Kisantu, la population s'était multipliée par six de 1915 à 19456. Le tableau 3 donne l'évolution de la population kongo de 1950 à 1958 par district.

5

M. Soret, op.cit., p. 5.
1. Van Wing, La Situation actuelle des populations congolaises, op.cit., p. 599.

6

28

Benoit Verhaegen

Tableau 3 : Évolution de la population kongo de 1950 à 19587
District du BasCongo Ind. 1950 (1) (2) (1) District des Cataractes Indice 396 842 409 470 439 459 448 727 500 688 100 103 III 113 126 738 573 785 165 851 963 856 270 897 774 Totaux des deux districts Indice 100 106 115 16 122 45 363 65 844 84 613 Zone annexe de Léopoldville

= 100
341 731 375 695 411 804 407 543 397 086

Indice 100 110 121 119 116

1950 1952 1955-1956 1956 1958

Source: Recensements administratifs. Rapports sur l'Administration du Congo Belge (1950 à 1958). Pour 1958, la diminution de la population du District du Bas-Congo s'explique par la création du territoire de Songololo qui fut rattaché au District des Cataractes (Enquêtes démographiques AIMO, 2e direction générale, fasc. 2-3-4). Les chiffres indiquent la population de fait, c'est-à-dire les résidents présents et les visiteurs. La zone annexe ou territoire suburbain de Léopoldville comprenait alors Ndjili et Matété.

Le taux d'accroissement naturel était alors de 2,9 dans le district des Cataractes, 3,4 dans le district du Bas-Congo et 4,2 à Léopoldville et dans son territoire suburbain8. La période nécessaire pour le doublement de la population dans l'hypothèse d'un accroissement naturel était en 1955 de 22 ans pour l'ensemble des deux districts et de 17 ans pour Léopoldville et le territoire suburbain. Par contre, en cas d'accroissement net, la période était de 28 ans pour les deux districts et de 10 ans seulement pour Léopoldville et le territoire suburbain. Cette expansion démographique fut à juste titre qualifiée d' explosive9. Pour obtenir une image complète du dynamisme de la population kongo, il faut ajouter à ces indications celles relatives à la structure d'âge et au degré d'urbanisation. En effet, en 1955, 42 % des habitants du Bas-Congo avaient moins de 15 ans, tandis que la population vivant dans les centres urbains s'élevait à 34,8 % de l'ensemble, alors que pour les autres régions du Congo ce taux n'était que de 7 %10. Borna était passée de 13 691 habitants en 1950 à
7 Nous empruntons ce tableau à L. Monnier, Province du Kongo-Central, (Collection d'Études politiques n02), IRES, Léopoldville,juillet 1964, p. 203. 8 Étude économique du Bas-Congo, Extrait du Bulletin mensuel des statistiques générales du Congo et du Ruanda-Urundi, n02, 1960, p. 5. 9 Ibid., p. 9.
10 Ibid., p. 9.

Quelques

données

démographiques

et ethnographiques

29

30 292 en 1958 (indice 221) ; Matadi de 36 942 à 57 392 (indice 155) et Thysville de 8 556 à 14 579 (indice 170). La grande majorité des Kangas vivant dans un centre urbain était cependant concentrée à Léopoldville (Kinshasa) où elle représentait un peu moins de la moitié de la population.

3. Diversité des Bakongo

1

Tracer en quelques pages une description complète des Kongos et de leurs sous-groupes serait une entreprise téméraire. Aussi ne s'agit-il ici que de présenter, parmi les caractéristiques politiques, sociales et culturelles de l'ethnie et de ses sous-groupes, celles qui peuvent avoir influencé directement le développement du mouvement nationaliste au Bas-Congo et I'histoire de l'Abako. Cette présentation n'a rien d'original; elle est fondée sur les travaux d'ethnologues et de sociologues, et sur les témoignages de personnes ayant participé ou assisté à l'essor de l'Abako entre 1950 et 1960. Une telle démarche est cependant critiquable de deux points de vue : tout d'abord, il s'agit d'un domaine où le choix des sources d'information est d'une importance toute particulière. On peut se demander si la société coloniale, particulièrement ses membres les plus actifs et les plus conscients: les missionnaires et les administrateurs, sont bien placés pour nous informer sur les comportements, la culture et les structures politiques fondamentales de la société colonisée. Or, lorsqu'il s'agit de la période d'avant 1960, c'est à la société coloniale que nous sommes contraints de demander la plus grande part de notre information à ce sujet2. En second lieu, on peut mettre en question la valeur et l'utilité d'une telle typologie anthropologique qui risque de figer des attitudes, des réactions, des traits psychologiques, indépendamment des conditions objectives qui les ont suscités et de leur capacité de changer et de s'adapter à des conditions nouvelles. L'érosion de l'histoire détruit les images que l'on se fait des peuples et des groupes ethniques, surtout en périodes de crise et de mutation rapide où les acteurs historiques sont confrontés à un milieu en évolution. Il y a des périodes où les peuples que l'on jugeait lâches deviennent courageux, tandis que ceux dont le courage était légendaire se laissent surprendre par les événements sans riposter; on voit les non-violents et les pacifiques déclencher la guerre, les sociétés anarchiques faire preuve de discipline dans l'action et d'un haut degré d'organisation, les groupes estimés moins doués
1 Voir à ce sujet L. Monnier, «Province du Kongo Central », in Les Provinces du Congo, (Collection d'Études Politiques, IRES), Université Lovanium, n° 2, juillet 1964, pp. 215-219, et surtout la thèse de doctorat de L. Monnier publiée sous le titre Ethnie et intégration régionale au Congo. Le Kongo CentraI1962-1965, Edicef, Paris, s.d.. Nous avons utilisé la notion de conscience «nationale» de préférence à «tribale» ou «ethnique» parce qu'il s'agit d'une société qui a connu dans le passé une structure étatique complexe, qui en a conservé le souvenir et qui a tenté de la restaurer au-delà même des frontières coloniales. 2 La diversité et les contradictions internes de la société coloniale permettent heureusement de contrôler et de limiter le caractère partial et unilatéral de l'information. Les missionnaires Mertens et V an Wing, l'administrateur A. R yclonans, le commissaire de district J. Cordy, étaient tous, compte tenu de leurs fonctions et de l'époque, des contestataires de la société coloniale. Leurs écrits en
témoignent.

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pour l'étude et le progrès prendre en peu d'années une avance technologique considérable, etc. L 'histoire récente des nations, comme celle des peuples et des ethnies, enseigne qu'il n'y a pas de déterminisme biologique ou psychologique qui ne soit susceptible d'évoluer sous l'action de stimulants extérieurs ou de contradictions internes. La fluidité et la relativité des « types anthropologiques» sont particulièrement fortes dans le domaine politique où une adaptation rapide est souvent la condition de survie des groupes. Toute culture, et en particulier toute culture politique, est elle-même un produit de l'histoire, et donc soumise au dynamisme de celle-ci. Si nous tentons ici d'esquisser certains traits de la culture politique des Kongos et de leurs principaux sous-groupes ethniques, nous le ferons en tenant compte de la subjectivité et de la relativité du concept de culture politique et en limitant la validité de nos conclusions à une période, celle du mouvement Abako entre 1950 et 1960. 1. La conscience nationale

La conscience d'une certaine affinité nationale fut perceptible chez les Kongos depuis le début de la colonisation belge, malgré l'absence complète à ce moment d'institutions politiques centrales. A. Ryckmans n'hésitait pas à attribuer aux Kongos, dans une note de 1959 retraçant les deux bases de leur psychologie, une conscience nationale qu'il définissait ainsi: « le sentiment d'être un peuple dont la masse est infiniment plus avancée que tout le reste du Congo et qui a peur d'être contraint à une union avec les autres peuples du Congo3». Le père J. Mertens, vingt ans plus tôt, constatait déjà une «conscience d'unité tribale» fort prononcée chez les Kongos, qu'il opposait au morcellement politique de la société, sans cependant en fournir l'explication 4. Soret notait également l'existence d'une solidarité effective parmi tous les Kongos et l'attribuait à une survivance particulièrement forte des traditions communautaires5. Hoffmann, qui fut administrateur du territoire de I'lnkisi en 1948 et y contribua à la réorganisation de l'administration territoriale, fut également frappé par le sentiment de solidarité tribale manifesté par les Kongos. La cohésion était considérée chez eux comme une nécessité vitale, mais elle se réalisait de manière négative: il n'y avait pas d'entreprises communes, si ce n'est dirigées contre quelqu'un ou quelque chose6.
3 Archives de l'Institut afiicain/Cedaf, Fonds Abako, André Ryckmans, ancien administrateur territorial dans le Bas-Congo, Notes sur les Bakongo, s.d., document n° 87, p. 1. 4 J. Mertens, Les Chefs couronnés chez les Bakongo orientaux, Institut Royal Colonial Belge, Mémoires, tome XI, fasc.!, Bruxelles, 1942, p. 16. 5 Soret, op.cit., p. 89. 6 Hoffmann, entretiens avec l'auteur, Bruxelles, 1966.

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Cette caractéristique n'est cependant pas propre aux Kongos ; il faut donc chercher ailleurs l'explication et distinguer facteurs obj ectifs et facteurs subjectifs d'influence. Parmi les facteurs objectifs qui favorisèrent l'existence d'une conscience nationale, il faut citer tout d'abord l'homogénéité relativement poussée du système cultureC et l'existence d'un patrimoine linguistique commun, le kikongo, dont les variations dialectales, bien qu'importantes à l'ouest, n'étaient pas suffisantes pour empêcher les échanges culturels et sociaux. Sur le plan économique également, il existait, avant la création de l'État Indépendant du Congo, un réseau de communications et d'échanges d'une certaine ampleur, reliant entre autres le Stanley-Pool (et l'hinterland du bassin du Congo) aux comptoirs européens de Banane et de Borna. Les hommes et les idées circulaient en même temps que les produits à travers tout le BasCongo. A. Ryckmans distinguait une quadruple homogénéité à la base du sentiment national kongo: homogénéité raciale, sociale, politique et économique: «Homogénéité raciale: aucune autre ethnie n'a pu s'installer ou s'imposer dans le Bloc kongo; homogénéité sociale: ici, pas de noblesse, ni de roture, pas de suzerains, ni de vassaux, pas de grandes familles entourées de clientèle; la plénitude du droit est liée à l'appartenance à un clan possesseur du sol; mais l'esclavage domestique, encore répandu, ne restreint qu'à peine les droits personnels; homogénéité politique: aucune structure ne fonctionne au-dessus de la cellule clanique villageoise dirigée par le chef et les anciens; homogénéité économique: partout les deux bases de l'activité sont le travail de la terre et le commerce de ce qu'elle produit8.» L'influence des conditions objectives favorables à l'éclosion ou au développement d'une conscience nationale fut renforcée par l'action de mythes politiques « nationaux» particulièrement vivaces. Ceux-ci se fondaient d'une part sur des réminiscences historiques réelles mais idéalisées (la puissance de l'ancien Royaume de Congo; la continuité de sa dynastie, son roi Dom Affonso correspondant d'égal à égal avec le roi du Portugal et avec le Pape, et ses successeurs accordant des franchises aux commerçants hollandais; sa capitale San Salvador aux monuments en pierre dont les vestiges subsistaient encore; l'existence «des neuf clans traditionnels auxquels tout Mukongo se rattache ») mais aussi, d'autre part, sur un passé

7

La plupart des anthropologues ont toujours relevé la grande unité culturelle traités comme une entité de ce point de vue. Voir notamment J. Van Wing, coutume Bakongo », Bulletin des séances de l'Académie Royale des Sciences 8 Archives de l'Institut africain/Cedaf, Fonds Abako, André Ryckmans, territorial dans le Bas-Congo, Notes sur les Bakongo, s.d., document n° 88, p.

des Kongos, qu'ils ont «Une évolution de la d'Outre-Mer (Arsom). ancien administrateur 4.

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légendaire, tels les exploits de l'ancêtre commun «Ta Kongo» «dont la flèche ne ratait jamais son objectif»9. Il ne faut évidemment pas minimiser l'influence exercée au XXe siècle par certains missionnaires catholiques et protestants qui, par leurs recherches historiques et sociologiques et par leurs écrits, contribuèrent à raviver et alimenter la pensée mythique de la société kongo10. Mais il est certain que les mythes politiques des Kongos et la mémoire de leur grandeur passée étaient demeurés vivants tout au long de la décadence de l'ancien Royaume; les missionnaires trouvèrent un terrain déjà préparé. Le mythe politique avait conservé au Bas-Congo, comme partout en Afrique, une valeur de modèle, de système idéal, auquel, selon Balandier, « les générations successives se réfèrent pour maintenir l'ordre des choses, un certain état des rapports sociaux, un certain agencement des thèmes culturels ».
Toujours selon Balandier, « la référence au mythe, poursuivie de génération en génération, permettait de conserver les choses en état; le mythe imposait sa rude contrainte pour tenir la société et la culture hors des vicissitudes de l'histoire!! ».

Mais c'est à juste titre que Balandier, se référant à la situation coloniale et même précoloniale de l'Afrique, complète cette conception du mythe en tant que système de connaissance du passé à fonction conservatrice, par une notion politique et dynamique du mythe qui tend à devenir alors idéologie politique et moteur pour l'action et le changement. Ainsi chez les Kongos, le mythe de l'ancien Royaume a servi de support direct à une idéologie anticoloniale et fédéraliste ou séparatiste. Les Kongos tiraient de leur passé une grande fierté et un sentiment de supériorité à l'égard des autres ethnies: ils s'estimaient un peuple plus avancé, aux mœurs plus raffinées, ayant donc droit de la part du colonisateur à un traitement spécial et à des institutions adaptées 12.

9

Les neuf clans étaient: Makaba, Nanga Ne Kongo, Mpudiya Nzinga, Mankunku, Manianga Ne Kongo, Mbanza Ne Kongo, Ndumbu Ya Nzinga, Ngimbi, Na Borna Ne Kongo. Bien que fragmentés en sous-groupes et en lignages de plus en plus segmentés et de plus en plus nombreux, ces clans constituaient principalement au Mayombe des « têtes de liste », une espèce de hiérarchie ethnique, encore connue de la plupart des baY ombe et formant un embryon de structure sociale unitaire. Il ne semble pas que l' Abako se soit appuyée sur cet élément traditionnel dans son organisation politique. 10 Citons parmi ces missionnaires les noms de Van Wing, Cuvelier, Mertens, Laman. Il G. Balandier, «Les Mythes politiques de colonisation et de décolonisation en Afrique », Cahiers internationaux de sociologie, vol. XXXIII, 1962, p. 86. 12 Un chroniqueur du XVIe siècle notait déjà que les populations du Royaume de Congo se distinguaient des peuples voisins par leurs caractères intellectuels et moraux, et avaient «une haute opinion d'eux-mêmes» (1. Cuvelier, L'Ancien Royaume de Congo, Bruxelles, 1946, p. 57). Pour une appréciation contemporaine, voir A. Stenmans, note reproduite dans Congo 1959, Bruxelles, Crisp, 1960, p. 112.

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2. Solidarité

et unanimité

Avant 1959, ce n'est que sporadiquement que le sentiment de solidarité et la cohésion latente des Kongos influencèrent des comportements collectifs de toute la population. L'extension extrêmement rapide des messianismes kimbanguiste en 1921 et mpadiste en 1939 en sont les exemples les plus connus. En 1959, le développement de l' Abako dans tout le Bas-Congo allait offrir aux Kongos une occasion nouvelle de prendre conscience de leur cohésion. En effet, dès qu'il fut connu dans l'intérieur, c'est pratiquement sans contrainte, sans organisation ni importants moyens de propagande que ce parti emporta l'adhésion générale. L'aspiration du peuple à l'unanimité, à la cohésion, à l'assentiment de tous, écarta chaque fois les dangers de sécession nés de conflits idéologiques ou d'ambitions personnelles ou régionales. La cohésion du groupe s'imposa comme une valeur en soi sans qu'il fût nécessaire de réaliser l'unité idéologique des dirigeants. Les objectifs de l'action politique importèrent moins que le fait qu'elle mobilisait toute la nation. A. Ryckmans observait en novembre 1959, avant les premières élections: « L'Abako rallie l'unanimité des Bakongo, d'une façon le plus souvent instinctive et irraisonnée. Un lien quasi-mystique unit la masse à ses leaders, qui, aujourd'hui, en sont incontestablement l'émanation13.» Ce n'est pas un hasard si la première manifestation durable de la solidarité kongo est née en milieu urbain, où elle fut active pendant plusieurs années avant de se répandre dans tout le Bas-Congo. En effet, comme Soret l'a justement noté: «cette solidarité varie en raison inverse de la concentration du groupe» 14 . La solidarité kongo ne devint active que lorsque les individus, isolés en milieu étranger urbain, eurent conscience de vivre dans un climat de compétition, voire sous une menace étrangère, comme ce fut le cas à Léopoldville. On assista alors au phénomène classique de dépassement de la solidarité tribale traditionnelle et restreinte. Le terme ethnicité, ou supertribalisme, désigne cet élargissement des comportements de solidarité du clan vers l'ensemble du groupe ethnique, et à la limite vers les originaires d'une même région. Sans doute convient-il de faire ici la distinction entre conscience de solidarité diffuse, d'une part, et sens d'une finalité commune et volonté d'organisation collective, d'autre part. C'est dans le premier sens qu'il faut comprendre la solidarité reconnue traditionnellement aux Kongos ; mais c'est

13 Archives de l'Institut africain/Cedaf, Fonds Abako, territorial dans le Bas-Congo, Notes sur les Bakongo.

André

R yckmans,

ancien

administrateur

14M. Soret, op.cit., p.89.

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à une solidarité organisée et à une action commune que tenta d'aboutir l'Abako en tant que mouvement politique. 3. Morcellement politique et social

L'identité culturelle et historique des Kongos et leur besoin de cohésion auraient pu être, dès le XIXe siècle, à l'origine d'un processus d'unification et de restructuration politique et sociale. Il n'en fut rien. Au contraire, les ethnologues et les sociologues s'accordent à souligner la décomposition continue et profonde de la société traditionnelle, la désagrégation des groupements et la dégradation des pouvoirs autres que ceux liés au système de parenté15. Selon le point de vue de Soret, ce furent les missions et l'administration qui sapèrent « les fondements de cette société théocratique jusqu'aux moelles en désacralisant le chef qu'ils ne veulent plus ni prêtre, ni juge16 ». Pour Van Wing et Balandier, c'est le processus général de la colonisation qui a précipité les Kongos «d'un collectivisme presque grégaire dans un individualisme extrême» 17. Les villages et les clans sont désagrégés en une poussière d'individus. «Il n'y a plus d'autorité; il n'y a plus de chef, plus de juge », écrivait déjà Van Wing en 1920, après la grande crise du Bas-Congo18. Rivalités et luttes ouvertes entre villages, consignées dans les traditions claniques, occupent la scène politique jusqu'en 189519. La segmentation croissante de la société et le repli de l'organisation sociale et politique centrale du Royaume de Congo sur des structures féodales d'abord, puis claniques et familiales (repli qu'amorça la décadence du royaume au XVIe siècle, mais qui s'est accéléré avec la domination portugaise, la traite des esclaves et la colonisation belge) sont à l'origine d'une contradiction fondamentale de la société kongo : on constate d'une part la nostalgie d'une structure unitaire, appuyée sur l'homogénéité de plusieurs facteurs sociaux et culturels et sur d'importantes représentations mythiques, et d'autre part, une organisation sociale éclatée, dispersée en une poussière de clans, sans relations politiques véritables, sans hiérarchie fonctionnelle20. À la suite de Van Wing, tous les auteurs s'accordent à constater chez les Kangas un processus de démembrement du clan en tant que système politique intégré, ne laissant que le village comme entité politique homogène. Mertens prend soin de noter:
15

16 M. Soret, op. cil., p. 114. 17 G. Balandier, Sociologie actuelle de l'Afrique noire, 2e édition, p. 390. 18 J . Van Wing, Études Bakongo, p. 131. 19 Entretien de 1. Van Wing avec l'auteur, Bruxelles, 1970. 20 L'existence d'un parti «unique », l'Abako, n'infmnera en rien ce jugement. Au contraire, il semble que la structure de l'Abako ne fut que le reflet de l'émiettement politique et social: unité et solidarité au niveau des consciences, mais pluralisme et dispersion dans l'organisation et l'action politiques.

G. Balandier, Sociologie actuelle de l'Afrique noire, Paris, 1964, p. 385.

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« Les villages des Bakongo se composent encore aujourd'hui de gens qui se réclament d'un seul même clan... mais si le village constitue encore de nos jours un tout homogène, le clan ne groupe absolument pas ses villages en une unité territoriale21. »

Au contraire, dans beaucoup de villages du Bas-Congo vivent ensemble plusieurs clans, bien que parfois les maisons en soient regroupées dans le même coin du village. Selon Laman l'éclatement horizontal de la société kongo s'est doublé d'un effritement vertical de la structure sociale. Il n'y a plus de classe sociale, ni de noblesse, à proprement parler22. Il existe encore des personnes ayant le statut d'esclaves; mais ceux-ci sont peu nombreux, bien traités et ne jouent plus aucun rôle économique spécifique. Van Wing relève pourtant quatre types de chefs dans la société traditionnelle kongo : ceux de la lignée ou chefs couronnés, véritable noblesse féodale apparentée souvent aux dynasties royales, dont le pouvoir s'étendait jadis à toute la tribu; les chefs de clan, choisis en fonction de leur capacité à exercer l'administration et la justice; les chefs de village qui assurent les mêmes fonctions dans des unités territoriales plus petites; enfin les chefs investis par les Blancs, parmi lesquels les chefs médaillés23. Les chefs de clan et de village sont élus démocratiquement parmi les membres les plus compétents du clan du village, ou même du village voisin à défaut de personnes dignes sur place. Ceci illustre la tolérance qui marque les relations sociales entre Kongos24. Cependant Van Wing ajoute que déjà au début de l'État Indépendant du Congo, le colonisateur ne trouva devant lui «ni une tribu, ni un clan cohérent, ni des villages fédérés par un intérêt commun. Il n'a affaire qu'à des chefs isolés, quelques-uns assez insolents peutêtre, mais aucun vraiment brave, car il n'est personne qui puisse compter sur l'aide de ses voisins25» . Mertens peut conclure en 1950 que les chefs coutumiers kongos, c'est-àdire les chefs couronnés, ne sont que des chefs de clan ou de lignée, mais ne détiennent plus aucun pouvoir politique au sens européen du terme.
21

Mertens, op.cit., p. 14. Philippart, Le Bas-Congo, Louvain, 1947, signale un processus de remembrement politique forcé dans le Bas-Congo à partir de la nécessité pour les villages dépeuplés entre 1890 et 1910 par le travail obligatoire et par la maladie du sommeil de se regrouper à plusieurs sous une autorité commune (les Mfumu a Nsi) pour résoudre les problèmes de mariage et de relations commerciales. Par contre, Van Wing conteste la réalité d'un tel processus; voir notre entretien précité. 22 K Laman, The Kongo, II, Studia Ethnographica Upsalliensa, 1957, pp. 130 et ss. ; et Archives de l'Institut africain/Cedaf, Fonds Abako, André Ryckmans, ancien administrateur territorial dans le Bas-Congo, Notes sur les Bakongo, s.d., document n° 88, p. 4. 23 1. Van Wing, Études Bakongo, p. 105. 24 K. Laman, op.cit, p. 131. 25 1. Van Wing, Études Bakongo, p. 128.

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Effectivement, l'Abako semble avoir pu ignorer complètement les chefs coutumiers sans que cela pose aucun problème. L'effritement et le nivellement de la société traditionnelle kongo se sont poursuivis parallèlement au développement d'une nouvelle stratification sociale. Celle-ci s'est traduite d'une part par une prolétarisation des travailleurs et des paysans mobilisés dans les entreprises coloniales, et d'autre part par la création d'une classe d'« évolués », formée des cadres subalternes et des auxiliaires de l'administration coloniale et des entreprises. Entre ces deux classes en formation s'est développé un embryon de classe moyenne composée d'artisans et de commerçants26. 4. Réaction à la pénétration européenne

À l'égard de la présence européenne et des apports culturels occidentaux, les Kongos se montrèrent plus disposés que la plupart des autres ethnies du Congo à en assimiler certains traits importants. Balandier écrit que « cette ethnie s'attacha très tôt à multiplier les contacts avec la société coloniale et elle révéla une réelle capacité commerciale et agricole27 ». Il lui applique le concept de société «ouverte» et « mobile »28. Nous avons déjà signalé ailleurs l'étonnant essor culturel du Royaume de Congo au début des contacts avec les Portugais. Cette propension initiale à l'assimilation n'empêcha pas les Kongos de considérer les colonisateurs belges avec une méfiance croissante à mesure que s'implantait le système colonial et que s'étendaient les ravages causés par la maladie du sommeil et par les mesures coercitives de la période 1890-1905. Fin 1893 éclata une révolte sur la route des caravanes: quelques agents européens furent tués. Les répressions n'étouffèrent qu'en octobre 1894 des troubles sporadiques. La première protestation d'envergure nationale fut déclenchée en 1921 par la prédication de Simon Kimbangu. Pour Van Wing témoin depuis 1921 du phénomène messianique dans le Bas-Congo, le sentiment de la population kongo à l'égard des envahisseurs européens ne faisait aucun doute: «Leur grief principal est, disent-ils, que le Blanc a dépeuplé leurs villages. D'abord par le portage et la construction du chemin de fer MatadiLéopoldville. Et n'est-ce pas Boula-Matari encore qu'ils rendent responsable de la maladie du sommeil, qui enleva en dix ans les quatre cinquièmes des
B amp an gu ? 29 »

Autre grief à l'encontre de l'administration coloniale: l'installation arbitraire de «chefs médaillés»; ceux-ci, très souvent d'anciens esclaves,
26

P. Demunter a analysé la formation des classes sociales dans le Bas-Congo avant l'indépendance dans Masses rurales et luttes politiques au Zaïre, Paris, 1975. 27 G. Balandier, Sociologie actuelle de l'Afrique noire, pp. 293, 304 et suivantes. 28 G. Balandier, « Messianisme des Ba-Kongo », in Encyclopédie Coloniale et Maritime mensuelle, fasc.12, août 1951, p. 216. 29 1. Van Wing, Études Bakongo, p. 82.

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tentèrent d'imposer leur dynastie et contribuèrent à disloquer l'autorité coutumière. L'attitude des Kongos à l'égard de la pénétration européenne fut donc relativement complexe; I'hospitalité, la tolérance et l'ouverture qui stimulaient l'assimilation des valeurs européennes alternèrent avec la xénophobie, la contestation et le repli sur soi; cependant, malgré certaines vicissitudes, le processus d'adaptation au système colonial fut plus rapide, et sans doute plus profond, chez les Kongos - qui y étaient préparés depuis des siècles - que parmi les populations voisines. Mais l'essor culturel, économique et démographique des Kongos qui en résulta fut, à son tour, un facteur décisif dans le déclenchement et la propagation du mouvement de protestation politique, cristallisé depuis 1956 autour de l'Abako. 5. La diversité des Kongos Balandier, après avoir insisté sur la tendance à l'unité et les affinités entre les différentes tribus kongos de l'Afrique Équatoriale Française, démontre cependant l'importance des antagonismes internes et des dispari tés30. Celles-ci furent renforcées pendant la domination coloniale, notamment par l'ouverture à des influences missionnaires différentes et par l'utilisation politique de cette diversité. La diversité constatée par Balandier en Afrique Équatoriale Française existait également parmi les tribus kongos du Congo (Léopoldville). Jointe ou cumulée aux oppositions d'ordre religieux, elle s'exprima pendant tout le développement de l' Abako par une compétition autour de la répartition du pouvoir politique surtout au niveau du Comité central3! . Les Kongos sont actuellement subdivisés en plusieurs sous-groupes ethniques dont les quatre principaux sont: les Nyangas, les N dibus, les Ntandus et les Yombés32. La capitale régionale des Nyangas est Luozi. Ni la route LéopoldvilleMatadi, ni le rail ne traversent leur région. Le fleuve Congo coupe le pays nyanga en deux. Seul le bac de Luozi permet une communication entre les deux parties. Ces caractéristiques jointes à la coupure artificielle constituée

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Cette opposition entre sous-groupes ethniques se manifesta surtout dans les centres urbains: à Léopoldville entre Ntandus et Nyangas, à Thysville entre Ndibus et Nyangas et à Inkisi entre Ntandus et Ndibus. 32 Nous avons utilisé le tenne « ethnie» pour désigner l'ensemble des populations kongos, culturellement ou historiquement unies, mais dépourvues d'institutions politiques ou administratives communes. Les sous-groupes ethniques se définissent par l'unité de dialecte, la proximité régionale et une certaine conscience d'identité d'intérêts qui se manifeste surtout dans les foyers de rencontres et de compétition politiques et économiques que sont les centres urbains. Au sujet des noms des sous-groupes qui ne sont que des sobriquets, voir F. Ngoma, L'Initiation Bakongo et sa signification, Paris, 1963.

31

G. Balandier,Sociologieactuellede l'Afriquenoire,p. 335.

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par la frontière avec le Congo-Brazzaville ont eu pour conséquence l'isolement relatif de la région33. Les Nyangas furent d'abord évangélisés par des missions luthériennes suédoises (SMF), dont le siège principal était situé à Brazzaville. Les missions catholiques établies chez les Nyangas relevaient du vicariat de Matadi, desservi par les Rédemptoristes. L'Armée du Salut, dirigée de Brazzaville, y connut également un net succès. La dualité de l'influence missionnaire et la présence des salutistes fournirent un milieu favorable à la propagation des mouvements messianiques. Ceux-ci, de caractère plutôt fétichiste et purificatoire, différaient des mouvements messianiques mieux organisés des régions ndibu et ntandu. L'économie de la région a bénéficié d'une certaine expansion après 1950, due à la culture de la fibre urena, dont la production et la transformation étaient aux mains de quelques colons importants. Pour le reste, le pays était pauvre, constitué surtout de savanes aux sols peu fertiles. Sur le plan politique, les Nyangas avaient, au sein de l'administration coloniale, la réputation d'être plus nationalistes et plus radicaux que les autres groupes, tout en se montrant également plus disposés à collaborer avec les Européens dès qu'ils pouvaient le faire sur un pied d'égalité. Les Ndibus sont localisés au centre du Bas-Congo et s'étendent jusqu'à l'Angola. Ils sont séparés des Ntandus par la rivière Inkise4. La région des Ndibus, dépendant du vicariat de Matadi, a connu une évangélisation catholique tardive. La partie la plus âgée de la population avait subi l'influence des missions protestantes anglaises baptistes (BMS) de Ngombe-Lutete et de Kibentele. Le kimbanguisme, né chez les Ndibus, a pénétré toute la région, mais les cadres étaient souvent d'origine besingombé, sous-groupe ethnique situé au nord de la région ndibu. Plusieurs minorités ethniques étrangères vivaient en région ndibu : les travailleurs tshokwés à Moerbeke et à Lukala et plusieurs milliers de Zombos émigrés de la région frontière de l'Angola, ainsi que des groupes yakas. L'économie était à prédominance agricole (bananes, manioc, huile de palme). Il Y avait cependant quelques centres industriels relativement importants le long du rail (cimenterie de Lukala, sucrerie de Moerbeke, huileries Van Lancker). Les Ndibus étaient considérés par les intellectuels kongos comme les meilleurs gardiens de la tradition et des coutumes kongos35. Voisins des
33 H. Nicolai, Luozi, géographie régionale d'un pays du Bas-Congo, Bruxelles, ARSOM, 1961. 34 Au sujet des relations entre Ntandus et Ndibus, on peut consulter le mémoire de C.M.J. MabekaMakundia, Conflit politique entre dirigeants Ntandu et Ndibu, Université Lovanium, 1969. 35 1. Pirenne, dans une étude intitulée «Les éléments fondamentaux de l'ancienne structure telTitoriale et politique du Bas-Congo », Bulletin des séances de l'Académie Royale des Sciences Coloniales, V, 1959, 3, note que les Bakongo originaires de l'ancienne province de Sundi se considèrent aujourd'hui «comme les héritiers du Royaume de Congo» et qu'ils «se persuadent, sous l'effet de leur propre renaissance, que c'est de chez eux que doit repartir le mouvement national qui permettra de recréer un jour le grand empire congolais du XVIe siècle» (pp. 572-573).

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des Bakongo

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Salvadors de l'Angola, ils insistèrent sur les aspects culturels de l' Abako (sauvegarde du kikongo) mythe du Royaume de San Salvador, etc.). Peu enclins à la violence, mais plutôt portés aux revendications culturelles, ils passèrent parfois, aux yeux des autres Kongos, pour être trop modérés dans la lutte politique. Malgré l'importance de leur effectif, les Ndibus eurent peu de personnalités politiques de premier plan, engagées dans l'Abako. La capitale de leur région est Thysville, qu'ils partagent d'ailleurs avec d'importantes minorités nyangas émigrées. Les Ntandus sont localisés sur la rive droite de 1'lnkisi principalement en territoire de Madimba. Ils regroupent dans leur zone d'influence les Mbatas et les Nkanus. L'implantation de la religion catholique y était ancienne et y fut particulièrement forte. Les missions catholiques étaient tenues par les Jésuites (ancien vicariat de Kisantu). Le clergé africain, très nombreux, comptait depuis 1956 un évêque, Mgr Kimbondo. L'enseignement moyen et supérieur catholique était relativement développé (École des Assistants médicaux, École des Sciences commerciales et administratives de Kisantu, Grand Séminaire de Mayidi, Petit Séminaire de Lemfu). Au nord de la région, à Nsona Bata, c'est l'American Baptist Foreign Missionary Society (ABFMS) qui était influente; dans le secteur de la Ngufu, c'étaient les Salutistes et les Kimbanguistes. C'est particulièrement la région des Ntandus ainsi que celle des Lemfus, des Humbus et des Mbinzas, plus au nord vers Léopoldville, qui furent bouleversées à partir de 1890 par les corvées de portage nécessitées par la construction du rail et décimées ensuite par la maladie du sommeil. Celle-ci ne régressa définitivement qu'à partir de 1915. Les conséquences de cette période désastreuse pour la région ont été relatées par le P. Van Wing dans ses Études Bakongo: «Les corvées du portage et les prestations de vivres et de caoutchouc désorganisent la vie des villages, occasionnent des rébellions locales. Mais une petite expédition de police ramène aussitôt l'ordre; les chefs responsables sont punis ou remplacés. À partir de 1900, la maladie du sommeil décime la population; ses coups multipliés provoquèrent d'abord chez les indigènes une recrudescence de fétichisme; on fabriquait des fétiches nouveaux pour combattre le mal nouveau. Le féticheur faisait baisser le crédit des chefs déjà si diminué. Constamment, les chefs faisaient transporter les villages à des endroits qu'ils croyaient plus à l'abri du mal. Rien n'y fie6. » En 1905, l'administration prit des mesures radicales afin d'enrayer la maladie. Elle fit regrouper les villages par trois ou quatre au sommet des collines. Van Wing considère que ce fut une grave erreur: « Grouper des clans différents dans un même village, on ne pouvait imaginer rien de plus déplorable. Les troubles et les désordres qui s'ensuivirent
36

J. Van Wing, Études Bakongo,

p. 128.

42

Benoit Verhaegen portèrent le découragement au comble. Les cultures furent abandonnées et la maladie frappa plus fort dans ces groupements compacts et affamés37. »

Selon certains témoignages, plus de 70 % de la population aurait disparu dans la région de Kisantu-Madimba provoquant l'effondrement des structures coutumières et de l'organisation politique, même locale. C'est une population en voie d'anéantissement que les missionnaires jésuites auraient connue à l'époque dans la région. Le P. Van Wing attribue aux Jésuites les succès de la lutte contre la maladie du sommeil38. Selon lui, les habitants de la région en furent reconnaissants et se seraient convertis en masse au cours des dix années qui suivirent. Il est probable cependant que les conversions furent commandées en grande partie par le désir des habitants de bénéficier des services médicaux et scolaires qui étaient fournis par les missions en priorité aux catholiques. Le développement d'un enseignement supérieur catholique à Kisantu à partir de 1925 renforça l'influence des missions dans toute la région et jusqu'au Kwango et fut à l'origine de la constitution d'un groupe d'intellectuels laïcs catholiques. L'économie de la région des Ntandus est essentiellement agricole et commerciale. Le rail jadis, la route par la suite, drainaient une importante production vivrière quotidiennement vers Léopoldville. Une forte émigration enlevait cependant à la région les individus les plus entreprenants, les plus formés et les plus capables qui s'établissaient à Léopoldville, où ils constituèrent peu à peu une des minorités ethniques les plus importantes et les mieux organisées. La proximité de la capitale et les facilités de communication permirent cependant à cette minorité de demeurer en étroit contact avec son milieu d'origine et d'y exercer une influence considérable. Les Ntandus une fois entrés dans le circuit économique européen grâce au chemin de fer de Matadi à Léopoldville, à la route et aux débouchés offerts par Léopoldville, acquirent la réputation d'être parmi les Kongos les plus ouverts aux influences étrangères. Certains y virent l'influence des missionnaires jésuites. Sur le plan politique cependant, les Ntandus furent considérés par l'administration coloniale comme des nationalistes xénophobes. La secte mpadiste (ou Mission des Noirs) qui ne cachait pas sa xénophobie connut de 1939 à 1945 un succès considérable dans la partie nord du secteur de la Ngufu, dans la région entre la Lukunga et la Nsélé, et aux environs de Kasangulu. Les Lemfus sont localisés au nord des Ntandus dans le triangle formé par l'Inkisi, le fleuve Congo et le rail. Ils furent évangélisés par la mission protestante ABFMS (American Baptist Foreign Missionary Society) et demeurèrent relativement à l'écart de la pénétration catholique. Fort
37

38

1. Van Wing, Études Bakongo, p. 128.

1. Van Wing, « Le Kimbanguisme, vu par un témoin », Zaïre, vol. XII, n° 6, 1958, p. 565. Selon d'autres témoignages, le chiffre de 70 % serait fortement exagéré; ils parlent de 20 à 30 %.

Diversité

des Bakongo

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conscients de leur unité, en raison de leur isolement géographique relatif, les intellectuels lemfus passent pour avoir tenté d'influencer, entre 1950 et 1956, le mouvement nationaliste kongo dans un sens hostile à l'administration belge et aux missions catholiques. Les Yombés sont - parmi les Kongos - de loin le sous-groupe ethnique numériquement le plus important. Ils représentent 24 % de la population de l'aire kongo, composée des deux districts du Bas-Congo et des Cataractes, de Léopoldville et du territoire suburbain. Ils sont deux fois plus nombreux que les Nyangas, qui suivent les Yombés par ordre d'importance démographique (12,5 %). Cependant, leurs effectifs sont fort réduits à Léopoldville à cause de leur éloignement et de la richesse relative de leur économie agricole qui a pu absorber les accroissements de la population. Ils constituent une entité tribale assez différente des autres, à tel point que certains auteurs ont prétendu, à tort, leur attribuer une origine non kongo. Leur dialecte, le kiyombé, diffère fortement du kikongo. Soret ne met pas en doute leur descendance de « Kongo Dia Ntotila ». Il les range parmi les Kongos nord-occidentaux, mais pour marquer l'originalité des Yombés il ajoute : «la montagne qui est leur domaine les oriente plus vers la côte que vers l'intérieur, et les contacts directs et incessants qu'ils ont avec les tribus côtières ont tellement influé sur leurs coutumes, leur économie, que nous ne pouvons pas les classer dans le sous-groupe occidental avec les ViIi et les Woyo39». Plusieurs caractéristiques contribuent à différencier les Yombés des autres Kongos : 1) leur excentricité géographique: situés au-delà du fleuve Congo, ils étaient relativement préservés de l'influence des autres groupes et des Européens; 2) la grande crise du Bas-Congo, entre 1890 et 1915, ne les a que faiblement atteints, laissant leur potentiel démographique intact, ce qui explique leur avance actuelle; 3) leur richesse agricole leur permettait de fixer leurs élites dans la région, sans recourir à d'importantes émigrations; 4) les caractéristiques qui précèdent leur permirent de conserver certaines structures coutumières relativement intactes. Les ethnologues s'accordent à considérer que c'est dans le Mayombe que les structures claniques avaient gardé la signification pratique la plus prononcée. Pour Biebuyck, les clans au Mayombe « forment la charpente de la société, marquent à un certain degré l'unité et les tendances cohésives de la société, constituentun cadre de référence, assurent la continuité du mythe unifiant, signifient le canevas de l'histoire de la société40».
39 M. Soret, op.cit., p. 4. 40 D. Biebuyck, Étude socio-foncière ronéotypé.

du Mayombe,

exposé fait à Borna le 6 juilet

1959, document

44

Benoit Verhaegen

Les missions catholiques étaient puissamment installées au Mayombe. Elles dépendaient du vicariat de Borna et étaient tenues par les Pères de Scheut dont la maison provinciale se trouvait à Kangu. La capitale du Mayombe est Tshela. La diversité des sous-groupes ethniques kongos que nous venons de décrire était cependant moins perceptible à Léopoldville où la vie urbaine avait provoqué un processus d'acculturation interne et d'unification des cultures. Jean Comhaire avait observé en 1960 ce phénomène à Léopoldville et établi une relation entre le succès d'organisations ethniques comme l'Abako et « l'atténuation des différences et antagonismes entre ce qu'on peut appeler sous-tribus41 ». D'autres auteurs, notamment Gluckman, Mercier, Epstein et Wallerstein ont décrit des phénomènes analogues dans d'autres villes africaines et ont utilisé à ce propos le terme d'ethnicité ou de supertribalisation42.

41

J. Comhaire, « Léopoldville et Lagos Étude comparée des conditions urbaines économique pour l'Afrique, vol. 1, n° 2, juin 1961, pp. 59-60. 42 Voir à ce sujet B. Verhaegen, Rébellions au Congo, tome II, pp. 51-52.

-

en 1960 », Bulletin

4. La population

de Léopoldville

Léopoldville a été le berceau de la plupart des partis politiques du Congo, notamment de l'Abako, et est demeurée jusqu'en janvier 1959 le seul foyer politique important. Ce sont des Kongos résidant à Léopoldville qui ont fondé et dirigé l'Abako de 1950 à 1960. Jusqu'en juillet 1959, toutes les impulsions politiques de ce mouvement sont parties de Léopoldville. C'est là aussi que les Kongos furent opposés aux autres ethnies du pays dans une compétition culturelle et sociale d'abord, politique ensuite à partir des manifestes de 1956 et des élections communales de 1957. C'est à Léopoldville également que les Kongos furent confrontés le plus nettement aux influences européennes et à la politique coloniale. C'est là que les élites kongos, sortant d'établissements d'enseignement supérieur, se heurtèrent dans leurs ambitions socioprofessionnelles aux clercs et aux élites originaires d'autres régions du Congo et aux Européens des cadres subalternes de l'Administration. L'étude du cadre socio-ethnique de Léopoldville revêt donc une importance toute particulière pour la compréhension du processus politique qui s'y est déroulé. Van Wing observe en 1944 qu'à Léopoldville «vit une majorité de gens, appelés Bangala, originaires de la cuvette et du Haut-Congo, et une minorité de Bakongo », mais que celle-ci était beaucoup plus prolifique et qu'il y avait des mois où 85 % des naissances enregistrées l'étaient à l'actif des Kongosl. Il est intéressant de noter que Van Wing, impressionné par la prédominance sociologique des «Gens du Haut» à l'époque, surestime leur importance numérique comme d'autres le feront plus tard en faveur des Kongos. Léopoldville comptait au 31 décembre 1946 110 280 habitants africains. Selon des recherches effectuées par Capelle, la répartition par origine aurait été celle qui est décrite dans le tableau n° 4. À ce moment, les Kongos ne représentaient guère plus de 30 % de la population de la capitale contre 32,9 % de non-Kongos et 26,4 % d'étrangers. Seuls Il % des habitants de Léopoldville y étaient nés et parmi eux, une minorité originaire du Bas-Congo. Les Angolais qui formaient 22,9 % du total étaient sans doute en majorité d'origine kongo. S. Comhaire-Sylvain quant à elle, estime que les Kongos représentaient dès 1944 environ 60 % de la population de Léopoldville.

J. Van Wing, «La situation actuelle des populations Royal Colonial Belge, XVI, 3, 1945, p. 587.

l

congolaises

», Bulletin des séances de l'Institut

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Benoit Verhaegen

Tableau Origine

4: Répartition de la population de Léopoldville géographique (31 décembre 1946)2 d'après le lieu de naissance Nombre 9887 27 847 5 142 3006 10 903 1974 250 48 6327 8 3 131 20 441 110 280
Sociaux Indigènes,

par origine 0/0du total Il,0 31,0 5,7 5,3 12,1 2,2 0,3
-

Province de Léopoldville : Léopoldville District du Bas-Congo District du Lac Léopold-II District du Kwango Province de Coquilhatville Province de Stanleyville Province de Costermansville Province d' Elisabethville Province de Lusambo Ruanda-Urundi Afrique Equatoriale Française Angola portugais Total
Africaines et Centre d'Étude des Problèmes

7,3 3,5 22,9 100
Léopoldville

Source: E. Capelle, La cité indigène de Léopoldville, édIt. Centre d'Etudes Sociales

-

Élisabethville, 1947, p.29. Capelle signale que «ces chiffres n'ont qu'une valeur relative, mais donnent cependant une idée juste de la situation sous ce rapport ».

Il est vrai qu'elle écrit cela dans un ouvrage publié en 19683 et qu'elle ne justifie pas sa méthode de calcul. Sans doute fut-elle influencée par la natalité élevée des familles kongos de la capitale. En 1955, dix ans après les observations de Capelle et Van Wing, selon les enquêtes démographiques entreprises par les Affaires Indigènes et de la Maind'Œuvre (AIMO), la population de droit de Léopoldville s'élevait à 285 881 habitants4. La répartition de cette population d'après le lieu de naissance révélait un degré d'extranéité encore exceptionnellement élevé dû à l'accélération de l' immigration.

2

Le district du Bas-Congo englobait alors tout le Bas-Congo. Le district du Kwango comprenait celui du Kwilu. La province de Lusambo cOlTespondait plus ou moins à celle du Kasaï. 3 S. Cornhaire-Sylvain, Femmes de Kinshasa Hier et aujourd'hui, Paris-La Haye, 1968, p. 12. 4 Rappelons qu'en 1911, la ville ne comptait que 112 agents européens, 1350 travailleurs africains et quelques milliers de résidents sans profession salariée. En 1923, la population s'élevait à 17 825 habitants, en 1940 à 46884.

-

La population de Léopoldville

47

Tableau 5 : Répartition de la population naissance en 1955 Provinces et districts District du Bas-Congo District des Cataractes (1) District du Kwango District du Kwilu District du Lac Léopold-II District urbain (2) Province de Léopoldville (total) Province de l'Equateur Province Orientale Province du Kivu Province du Katanga Province du Kasaï Etrangers et divers (3) Total

de Léopoldville

selon le lieu de En % de la population totale de Léopoldville 2,7 26,1 5,6 5,2 2,9 26,5 69,0 7,9 1,8 0,3 0,3 3,9 16,8 100

En chiffres absolus 7698 74 615 15 995 14 746 8 152 75 891 197 097 22 577 5099 992 840 Il 305 47 971 285 881

Source: Enquêtes démographiques: cité indigène de Léopoldville, AIMO, Léopoldville, fasc. n° 1, septembre 1957, tableau 4. (1) Sur les 74615 habitants nés dans le district des Cataractes, il yen a 31 744 dans le territoire de Madimba et 30 139 dans le territoire de Thysville. (2) Le district urbain comprend Léopoldville et le territoire suburbain. (3) Parmi les étrangers, la grande majorité (38 468) provenait d'Angola et de Cabinda; 7 961 de l'AÉF (principalement le Congo-Brazzaville).

Vingt-six pour cent seulement de la population de Léopoldville sont nés dans la ville et le territoire suburbain. Le district des Cataractes fournit à lui seul le même pourcentage. Les territoires de Madimba et Thysville comptent chacun plus de ressortissants à Léopoldville que les provinces de l'Équateur, Orientale, Kivu et Katanga réunies. Parmi les 73,5 % de la population qui ne sont pas nés à Léopoldville, on compte 17 900 habitants arrivés depuis moins d'un an ; 69 400 depuis un temps variant de un à cinq ans; 74 700 Y habitent depuis plus de cinq ans.

48

BenoÎt Verhaegen

Tableau 6 : Répartition ethnique de la population congolaise de Léopoldville en 1955(1)
Groupes ethniques (Sous-2roupes) Kongos : Bantandu Bandibu Manianga Besi Ngombé Bambata Balemfu Bayombé Bamboma Divers Kongos Kongos (total) Baluba Bayaka Babudja Bambala Bamongo Bayanzi Basuku Bangombé Batéké Autres ethnies Total Chiffres absolus 34 413 18 469 16 922 15 829 8375 5 701 3225 3 168 6035 112 137 Il 587 10587 8352 6278 6216 5 753 5 587 4570 4203 38 818 214 088 En 0A. 16,4 8,7 7,8 7,3 3,9 2,7 1,5 1,5 2,8 52,4 5,4 4,9 3,9 2,9 2,9 2,7 2,6 2,1 1,9 21,2 100

Chiffres absolus Districts et provinces En 0/0 54,3 Cataractes et Bas-Congo(2) 116 340 Kwango et Kwilu 15,6 33 181 Equateur 13,9 29 753 8,2 Kasaï 17 454 4,8 Lac Léopold II 10 301 2,6 Province Orientale 5608 0,6 Kivu et Katanga 1 280 Léopoldville (total) 214 088 100 Source: Enquêtes démographiques, op. cil., fasc. I, septembre 1957, tableau n06. L'orthographe des noms propres est celle des Enquêtes. (1) Le tableau 6 ne présente que la population congolaise de Léopoldville, à l'exclusion des Angolais, Cabindais, ressortissants de l'AÉF, de l'AOF, etc. dont le nombre est de 71 793, soit 25 % du total de la ville. Il est évident qu'une grande partie de ces étrangers est également d'ethnie kongo mais nous avons jugé plus intéressant de les extraire du tableau, étant donné leur rôle politique très limité. (2) Le district des Cataractes comprend, outre les Kongos, des Tékés, ce qui explique la différence entre le total de l'ethnie et celui des deux districts.