L'abbé Grégoire, défenseur des juifs et des noirs

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296258945
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L'ABBÉ GRÉGOIRE,

Défenseur des Juifs et des Noirs
Révolution et tolérance

Collection CHEMINS DE LA MEMOIRE

Yves BEAUVOIS, Les relations franco-polonaises pendant la drôle de guerre. Monique BOURDIN-DERRUAU, Villages médiévaux en Bas-Languedoc. Genèse d'une sociabilité (Xe-XIVe s.). Tome 1 Du chtiteau au village (Xe-XIIIe s.) Tome 2 La démocratie au village (XIIIe-XIVe siècle) Yolande COHEN, Lesjeunes, le socialisme et la guerre. Histoire des mouve ments de jeunesse en France.
Pierre FA YOL, Le Chambon-sur-Lignon sous l'Occupation, 1940-1944. Les résistances locales, l'aide interalliée, l'action de Virginia Hall (OSS).

Toussaint GRIFFI, Laurent PRECIOZI, Première mission en Corse occupée avec le sous-marin Casabianca (1942-43).
Béatrice KASBZARIAN-BRICOUT, armées napoléoniennes. L'odyssée mamelouke à l'ombre des

Jacques MICHEL, La Guyane sous l'Ancien Régime.. Le désastre de Kourou et ses scandaleuses suites judiciaires. Elizabeth TUTTLE, Religion et idéologie dans la révolution anglaise 16471649. Sabine ZEITOUN, L'oeuvre de secours aux enfants juifs (O.S.E.) sous l'Occupation en France.

En couverture:

statue de l'Abbé Grégoire à Lunéville

Maurice EZRAN

L'Abbé Grégoire
Défenseur des Juifs et des Noirs
Révolution et tolérance

Editions l'Hannattan
7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur

II<

Une colonisation douce: les missions du Paraguay
Paris, l 'Harmattan, 1989

@ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1213-0

Pour Anne-Marie

et Claude

INTRODUCTION

Le 12 Décembre 1989, Henri Baptiste Grégoire, ancien évêque, connu plus communément sous le nom d' «abbé Grégoire» fait une entrée solennelle au Panthéon, alors que la France entière commémore le Bicentenaire de la Révolution. Figure importante mais oubliée de cette période troublée, il retrouve sa place parmi les grands. Au XIXe siècle, pendant les luttes sans merci entre les «gallicans» partisans de la liberté de l'Eglise de France à l'égard du Saint-Siège et les «ultramontains» favorables à la prééminence de la cour de Rome, il a été maintenu dans un oubli dédaigneux par les partisans encore nombreux de «l'alliance du trône et de l'autel». Pour illustrer ce manque de notoriété dont il a été victime pendant un siècle, il faut se référer au célèbre tableau du peintre David «Le Serment du Jeu de Paume», reproduit dans presque tous les livres d'enseignement de l 'histoire de France. Tout le monde connaît et admire ce tableau et pourtant avant les fêtes du Bicentenaire de la Révolution, personne ne se doutait que le personnage central de cette scène était justement l'abbé Grégoire! On y voit l'astronome Bailly, futur maire de Paris, juché sur une table et prononçant le Serment. Juste en dessous, l'abbé Grégoire, debout, enlace fraternellement le chartreux Dom Gerle, député du clergé de Riom(1) et le protestant Rabaut Saint-Etienne, à qui l'on doit l'édit de tolérance de 1787, accordant l'état civil aux réformés. Dans les premières décennies du XXe siècle, ces affrontements violents ayant disparu, son image a refait surface dans la mémoire collective. La Société des Amis de l'abbé Grégoire, animée par P.Grunebaum-Ballin a commémoré le centième anniversaire de sa mort en 1931, puis le bicentenaire de sa naissance en 1950. Un certain nombre d'ouvrages, en général fort élogieux, ont retracé les principaux épisodes de sa vie et de ses combats. Mais avec l'approche de l'année 1989, alors que se préparait la célébration du Bicentenaire, ce grand personnage a fait irruption dans 7

l'actualité. De nombreux ouvrages ont paru sur ses options politiques, sociales ou religieuses. Des colloques, des expositions temporaires ont permis d'avoir une meilleure connaissance de ses engagements. Pour couronner le tout, le transfert de ses cendres au Panthéon, a fait de lui une figure symbolique de la Révolution. Resurgi des ténèbres, l'abbé Grégoire mérite certainement d'être mieux connu par le plus grand nombre car: -le combat qu'il a mené a un caractère universel et est actuel -malgré l'éclectisme apparent de ses luttes, il existe un lien certain entre elles et il est important de le souligner -c'est une personnalité exceptionnelle et c'est à travers son étude que l'on comprendra pourquoi son engagement théologique l'a amené à ce type d'action. Le but de cet ouvrage est de sensibiliser le lecteur, qui n'est pas un historien, sur les différents aspects de ce personnage et sur son action politique et sociale. Le caractère à la fois universel et actuel de ce combat ne fait plus aucun doute, aujourd'hui où nous assistons à un regain d'intégrisme accompagné souvent de fanatisme qui va de pair avec les progrès de la religiosité dans la plupart des pays, surtout dans le monde occidental et au Proche-Orient. A l 'heure où les pays de l'Est entrouvrent leurs portes à la démocratie, cette lutte de l'abbé Grégoire contre tous les despotismes, politiques, laïques ou religieux est d'une actualité brûlante. Son action en vue d'unifier, d'universaliser les lettres, les sciences, la langue, les droits de l 'homme est toute proche de la nôtre. L'abbé Grégoire ayant mené une action dans de nombreux domaines, il est facile de lui reprocher un certain éclectisme. Quel rapport y a-t-il entre son combat contre la traite des Noirs et son étude aboutissant à la création du Conservatoire des Arts et Métiers? En réalité, toutes ces mesures, avaient un dénominateur commun, c'était son désir passionnel d'universalité. Il oeuvrait sans cesse pour unir les hommes et pour cela voulait abolir les barrières des préjugés raciaux, des oppressions politiques et économiques, des exclusions religieuses, des compartimentages sociaux, des patois régionaux, gênant la libre circulation des idées, des découvertes scientifiques et techniques, des créations artistiques. Ses luttes, engagées parfois lorsque l'occasion s'en présentait, ne se sont jamais départies de cette vision fondamentale de l'unité du genre humain. La personnalité hors du commun de l'abbé Grégoire, sa vive intelligence, sa curiosité insatiable, alliées à son immense compassion pour les misères humaines, sa foi profonde, son caractère obstiné jusqu'à l'entêtement, tout le

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poussait vers l'action politique en vue d'améliorer le sort de ses semblables. Les bouleversements sociaux de cette fin du XVIIIe siècle ont sans doute favorisé l'épanouissement de cette personnalité et ont donné un sens précis à son engagement. Mais celui-ci était déjà nettement orÜmté vers l'élimination des injustices et du despotisme bien avant la Révolution. Comment en effet expliquer autrement qu'à cette époque et dans ce contexte social, ce prêtre catholique ait été l'initiateur du combat pour l'émancipation des Juifs en France, malgré les préjugés et l'ostracisme qui étaient alors de règle. Son éducation dès sa plus tendre enfance, l'influence des milieux jansénistes lorrains, son esprit ouvert sur le siècle, l'ont guidé dans cette voie. Il fut un des premiers à vouloir introduire la morale en politique, à défendre ses principes éthiques contre vents et marées, au détriment de ses intérêts matériels, de sa position sociale, n'hésitant pas à mettre sa vie en danger pendant les mois sombres de la Terreur. Cet ouvrage comprendra quatre parties: -La première relatant la vie de l'abbé Grégoire est indispensable pour montrer comment chacun de ses combats s'inscrit à un moment bien déterminé de son existence. Celle-ci d'ailleurs, est en relation étroite avec les bouleversements historiques de l'époque: Révolution, Empire, Restauration. Sa participation à la Révolution, surtout les premières années, a été totale, il s'y est engagé avec fougue, enthousiasme, faisant sienne cette réflexion de Michelet: «La Révolution n'est autre chose que la réaction tardive de la Justice contre le gouvernement de la faveur. ..» (2). Le récit des événements et des étapes de la vie de l'abbé Grégoire, dans leur ordre chronologique, permet de mieux situer et comprendre cet homme aux prises avec les nombreuses convulsions de son siècle. -La seconde partie relatera l'engagement qui l'a rendu célèbre et qui a contribué à transmettre son nom à la postérité, mais qui lui a causé bien des déboires: sa lutte pour l'émancipation des Juifs. A partir de l'état des communautés juives de France, à la veille de la Révolution, nous pourrons étudier l'action de l'abbé Grégoire en leur faveur, ainsi que ses répercussions qui se font sentir jusqu'à nos jours. -La troisième partie concernera cet autre combat qu'il mena inlassablement toute sa vie: celui de la lutte contre la traite des Noirs, pour l'émancipation des esclaves, pour l'égalité des droits civiques des Métis et des Noirs libres, pour l'indépendance de la république noire de Haïti. -Dans la quatrième partie, prendront place tous ses autres combats pour les droits de l 'homme et contre l'intolérance et le despotisme: combat pour l'indépendance grecque, pour les Protestants, pour les Catholiques irlandais,

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pour les Jansénistes, contre l'Inquisition, ce qui nous permettra alors de mieux saisir l'universalité de ses engagements. Cet ouvrage paraît à l'occasion de deux bicentenaires que nous célébrons en cette année 1991: -Bicentenaire de l'émancipation des Juifs de France par le décret du 27 Septembre 1791 de l'Assemblée Nationale Constituante. Le décret fut voté après plus de deux ans de luttes acharnées au sein de cette assemblée. Il donnait à tous les Juifs du pays la pleine citoyenneté et l'égalité des droits avec tous les autres Français. La participation de l'abbé Grégoire à ce grand combat a été décisive. -Bicentenaire de la révolte des esclaves à St Domingue qui éclata le 12 Août 1791 et fut le prélude à tous les événements qui amenèrent cette colonie àl'indépendance totale sous le nom de République de Haïti le 1er Janvier 1804. Dès le début de cette révolte, Toussaint Louverture se raHia aux insurgés et commença le combat qui fit de lui le grand héros de l'indépendance haïtienne. L'abbé Grégoire appuya sans cesse les efforts de cette population noire vers l'affranchissement puis l'indépendance. A travers la vie et l'oeuvre de l'abbé Grégoire, nous pourrons saisir le caractère éternel de la lutte pour les droits de l 'homme, pour la démocratie, pour l'acceptation de l'autre dans sa différence. Nous pourrons comprendre que les problèmes soulevés, il y a deux siècles, par cet infatigable combattant sont toujours d'actualité et exigent encore de notre part une vigilance de tous les instants, une participation sans restrictions à la lutte contre toutes les formes modernes du despotisme.
Je veux exprimer toute ma reconnaissance à Mme Nancy L. Green, chef de travaux à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales pour ses exellents conseils et la relecture du manuscrit, ainsi qu'à Mme M. Gaudin qui l'a saisi et mis en forme avec beaucoup de compétence et de dévouement.

M. EZRAN

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PREMIERE PARTIE

LA VIE DE L'ABBE GREGOIRE

CHAPITRE

I

L'abbé Grégoire, curé d'Embermenil

1 - L'enfance

et l'adolescence

Henri Baptiste Grégoire est né le 4 Décembre 1750, à V ého en Lorraine, pas loin de Lunéville. Son père Bastien Grégoire était un pauvre tailleur d 'habits, sa mère Marguerite Thiébaut une femme simple et pieuse. Il dira par la suite: «Je remercie le ciel de m avoir donné des parents qui n' ayant d'autre
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richesse que la piété et la vertu, se sont appliqués à me transmettre cet
héritage» (1). Toute sa vie, il tirera une fierté de ses origines modestes, de l'humble travail artisanal de ses parents. Ce fils unique fut un modèle de piété filiale et garda dans son coeur l'amour de son père et de sa mère bien longtemps après leur mort. Son lieu de naissance faisait partie de la province des Trois-Evêchés (Metz, Toul et Verdun) qui fut annexée à la France en 1766 avec tout le duché de Lorraine. Henri Grégoire avait alors 16 ans. Il est piquant de penser que jusqu'à cet âge, il n'était donc pas français. Le jeune Henri alla à l'école du village, il était d'intelligence vive et précoce. A l'âge de huit ans il fut confié à l'abbé Cherrier, curé d'Embermenil. A cette époque la Lorraine était très influencée par le jansénisme, son austère intransigeance religieuse, sa doctripe de la grâce divine. Cette discipline, proscrite en France par Louis XIV, avait poursuivi son essor dans le nord de l'Europe, surtout à Liège et Utrecht. Elle avait donc imprégné fortement la province voisine, la Lorraine. L'abbé Cherrier, en bon disciple, fit lire à son élève la Grammaire de Port-Royal, et l' «Histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament et des Juifs» de Dom Calmet (2), figure célèbre de l'abbaye de Senones. Le jeune Grégoire lut donc Racine, s'imprégna de sa culture, et fut impressionné par le sort réservé aux Jansénistes, par les

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persécutions qu'ils subirent, du fait du despotisme de Louis XIV, et par le maintien inflexible de leur foi malgré leurs malheurs et leur dispersion. Vers 1762, à l'âge de douze ans, le jeune Henri Grégoire se sentit une vocation religieuse. Pour pouvoir la confirmer, il fut confié à l'abbé Sanguiné, docteur en théologie à Nancy. Celui-ci le fit entrer en 1763, au Collège des Jésuites de cette ville. C'est dans ce milieu et pendant cinq ans que se façonneront les orientations définitives de sa vie dans les domaines politiques, sociaux, religieux. Les Jésuites l'initièrent aux idées démocratiques et même révolutionnaires. Il lut «De iusta HenricH abdicato» de Boucher, et surtout l'ouvrage de Hubert Languet justifiant théologiquement parlant l'assassinat d'un tyran «Vindiciae contra tyrannos» (3). Le jeune Henri avait une soif ardente de lecture. Avide de connaissances, il se rendait souvent à la bibliothèque de Nancy. Dans ses Mémoires, il mentionne son penchant pour les ouvrages en faveur de la liberté. Il y raconte cette anecdote le concernant. A la bibliothèque de Nancy, il s'adressa un jour au bibliothécaire et lui demanda «des livres pour s'amuser», celui-ci lui répondit: «Ici, mon jeune ami, on ne donne des livres que pour s'instruire». Cette rebuffade restera longtemps gravée dans sa mémoire et contribua à former son caractère au respect absolu de l'écrit. Ecrire, toujours écrire fut son arme principale durant sa longue vie semée d'innombrables combats, embûches, défaites et succès.

2 - L'apprentissage

de la démocratie

Tout imprégné de jansénisme, Henri Grégoire ne pouvait accepter toutes les méthodes, la philosophie, l'état d'esprit régnant chez les Jésuites. Mais son ouverture d'esprit, sa tolérance envers les autres étaient telles, qu'il garda toute sa vie une forte reconnaissance pour ces hommes qui avaient forgé son esprit. Ill' écrit dans ses Mémoires: «Je conserverai jusqu'au tombeau, un respectueux attachement envers mes professeurs, quoique je n'aime pas l'esprit de la défunte société (la Compagnie de Jésus) dont la renaissance présagerait peut-être à l'Europe de nouveaux malheurs» (4).

C I est bien le Janséniste qui parle en lui dans cette phrase, mais un
jansénisme tempéré par le respect et l'estime qu'il sait porter, même à ceux qui ne partagent pas ses opinions. Plus tard, dans ses Mémoires, il raconte qu'après la suppression de l'Ordre et au moment où l'on parlait de son rétablissement possible, il eut l'idée de mettre en concours la question: « ce qu'on doit espérer ou craindre du rétablissement de la Compagnie de Jésus ». Ce concours n'eut jamais lieu.

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La Compagnie de Jésus fut donc supprimée en 1762 en France par le duc de Choiseul. Après son interdiction en Lorraine en 1768, Grégoire entra le 3 Novembre de cette même année à l 'Université de Nancy pour y terminer ses études. Il y poursuivit sa formation en théologie et en philosophie. Il y resta jusqu'en 1772 puis sa vocation se trouvant confirmée, entra au séminaire de Metz. C'est à ce séminaire qu'il rencontra une personnalité qui le marqua fortement, le lazariste Adrien Lamourette. Celui-ci très favorable aux idées nouvelles en cours à l'époque l'influença beaucoup (5). En 1773, Grégoire fut nommé professeur au Collège de Pont-à-Mousson. Cherchant encore sa voie, il publia un ouvrage intitulé «Eloge de la poésie». Bien que cette oeuvre fût couronnée par l'Académie de Nancy, Grégoire ne poursuivit pas dans cette voie, il détruisit même ses premiers vers. A cette époque, il commença à fréquenter les intellectuels de Lorraine. Il se lia d'amitié avec l'ancien secrétaire du Roi Stanislas: Mr de Solignac, ainsi qu'avec Mr Gautier chanoine régulier. Ce sont eux qui corrigèrent ses premiers écrits, le poussèrent à publier son premier ouvrage. Ces efforts n'eurent pas de suite. Grégoire note dans ses Mémoires «Il y a eu peu de poètes en Lorraine», affirmation sans doute pessimiste, mais qui dénote sa détermination de tourner la page, d'abandonner cette orientation ne correspondant pas à ses aptitudes, de se préparer à d'autres combats plus exaltants sans doute, mais aussi plus dangereux. Le 6 Janvier 1776, Grégoire fut ordonné prêtre. Il fut nommé vicaire à Marimont-Ia-Basse où il passa six années sans histoires, il y fit son apprentissage de prêtre dans un petit village. L'abbé Cherrier, le curé d'Embermenil, le premier de ses éducateurs, l'avait désigné pour lui succéder. Après sa mort, le 15 Avri11782, c'est donc Grégoire qui prit sa place. Il put alors donner libre cours à son imagination, à son allant, à sa haine des exclusions et à son amour de la liberté.

3 - Le curé et ses ouailles
Installé à Embermenil, le nouveau curé ne se cantonna pas dans ses fonctions officielles. Il s'occupa, avec son énergie légendaire, de ses paroissiens. Dès 1783, il installa dans son village une bibliothèque publique. On y trouvait des livres religieux, des traités d'agriculture, d 'hygiène, des recueils d'arts mécaniques. C'était le point de départ de sa vie de militant en milieu rural. Grégoire était né dans un environnement paysan, il y vécut jusqu'à l'âge assez avancé de 39 ans, avant de monter à Paris comme député. Il a été toute sa vie imprégné par sa culture originelle. C'est à Embermenil, au contact quo15

tidien de ses paroissiens, écrasés par les ordres privilégiés, qu'il a pris conscience des grandes difficultés de la vie des paysans avec son cortège de misères et d'injustices. Cette connaissance concrète de la société rurale de son temps n'a pu que le pousser à persévérer dans la voie où son éducation l'avait engagé, c'est-à-dire la lutte contre l'injustice, contre le despotisme des structures sociales qui l'environnaient. Dans ce domaine, son action sera triple (6) : -Action sociale pour élever le niveau professionnel des agriculteurs -Action technique pour la mise au point des méthodes de culture -Action économique beaucoup plus vague. Il fut un des premiers à avoir compris la nécessité d'une formation professionnelle agricole pour faire sortir le paysan de ses habitudes ancestrales, lui faisant répéter inlassablement les mêmes opérations sans aucun esprit d'innovation. Son action visa en particulier les jeunes, surtout ceux qui savaient lire; sa bibliothèque communale, pour cette raison, comprenait un certain nombre de livres sur l'agriculture. Dans ce milieu à majorité analphabète, le curé était undes rares lettrés, c'était donc à lui qu'échut la tâche de vulgarisation des techniques agricoles auprès des paysans. C'est pour cette raison que lorsque Grégoire commença à détenir une partie du pouvoir politique, il proposa de faire une dotation foncière aux curés. Dans son mémoire présenté à la séance du Il Avril1790 à l'Assemblée Constituante (7), il exposa son plan. Cette dotation territoriale devait permettre en premier lieu aux curés de vivre, après suppression de la dîme, et de poursuivre leurs oeuvres charitables. De plus, ajoutait-il, le pasteur, seul lettré du village, peut faire des expériences agricoles, des essais et les transmettre aux autres cultivateurs qui n'osent pas innover. Cela ne peut le distraire de ses tâches spirituelles qui ne l'absorbent pas complètement, il pourra utiliser une partie de son temps à améliorer le sort de ses paroissiens. Dans la même optique, il proposera plus tard l'établissement de «maisons d'économie rurale», sortes de fermes pilotes dont le décret fut voté mais non appliqué. Toutes ces initiatives n'auraient pas été possibles si Grégoire n'avait pas baigné pendant six ans dans ce milieu tout «crotté» d'un petit village de la Lorraine profonde. Durant sa vie politique, il n'oubliera jamais ses origines paysannes. Il a toujours étonné ses interlocuteurs par ses connaissances des techniques agricoles, l'aisance avec laquelle il traitait les problèmes du monde rural. Nous comprenons alors pourquoi, lors de la fondation du Conservatoire des Arts et Métiers, dont il fut l'initiateur, il réserva à l'agriculture une place de choix. Il exprima très souvent dans des mémoires et pamphlets ses idées concernant la suppression des jachères, les prairies artificielles, l'introduction en France de végétaux et d'animaux de pays étrangers, l'amélioration des races bovines et ovines par des reproducteurs anglais. 16

C'est lui qui proposa la création dans tous les départements de jardins botaniques, sur le modèle du Muséum d'Histoire Naturelle de Paris pour recevoir des espèces végétales nouvelles, les expérimenter puis les diffuser. Mais c'est au niveau économique que ses idées restèrent les plus vagues. Son passé universitaire ne lui était d aucun secours dans ce domaine et l'époque des grandes théories économiques r-'avait pas commencé. Grégoire préconisa tout simplement le développement de la production pour pouvoir nourrir tout le monde, il donna même une vue mondiale du problème de la faim, apparaissant sur ce sujet comme précurseur des économistes modernes. L'agriculture ne pouvait être le seul sujet de préoccupation de ce curé lorrain, homme universel. Il se donna alors une méthode de travail très efficace qui consistait à ne pas se lancer dans une action publique quelconque sans s' informer longuement, en examinant le problème sous tous ses aspects les plus contradictoires et en lisant tous les écrits le concernant. Grégoire enquêta beaucoup autour de lui, fréquenta les autres curés lorrains dont beaucoup étaient jansénistes, il lut et voyagea aussi. C'est durant cette période, en 1783, que son père mourut et que sa mère vint s'installer chez lui. Cet homme à la curiosité insatiable se déplaça beaucoup. Il se rendit en 1784 dans les Vosges, il alla en Alsace en 1786. Il partit pour la Suisse en 1787 où il entra en relation avec des lettrés tels que Lavater, Gessner. C'est à l'occasion d'un de ces déplacements qu'il rencontra Oberlin, le célèbre pasteur protestant de Ban-de-Ia-Roche. Il élargit ainsi son horizon qui commença à prendre une dimension internationale. Il se familiarisa avec d'autres confessions que la sienne, il y trouva des gens vertueux, éclairés et de haut niveau culturel. Henri Grégoire prépara ainsi son entrée sur les scènes nationale et internationale.
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4- Premiers ouvrages, premiers combats
Après ses essais peu encourageants dans la poésie, Henri Grégoire cessa toute activité dans ce domaine qui ne lui convenait pas. Très tôt, il s'intéressa au problème des Juifs. A première vue, il semble paradoxal qu'un curé de village lorrain, profondément enraciné dans sa foi catholique, se soit intéressé à cette population. Une analyse plus approfondie de son environnement, de sa formation et de son caractère nous prouve qu'au contraire tout le poussait dans cette voie. Durant ses séjours à Nancy et à Metz, Grégoire entra en contact avec les milieux juifs de ces villes. La communauté juive de Metz était la plus nombreuse, bien structurée, ayant à sa tête quelques notables de haut niveau culturel, bien introduits dans l'administration locale. La ville comptait environ 420 familles juives soit environ 3.000 personnes, vivant toutes dans le même 17

quartier. Durant ses voyages en Alsace, en Suisse, dans les Vosges, Grégoire connut de plus près les milieux juifs ruraux de la plaine d'Alsace, vivant souvent au seuil de la misère et maintenus dans un état d'avilissement par l'ostracisme et les préjugés religieux ancestraux de toute la population. Grégoire, de par sa formation, était imprégné de jansénisme. Les disciples de Port -Royal et des milieux hébraïsants de l'abbaye de Senones étaient alors beaucoup mieux disposés à l'égard des Juifs que la plupart de leurs compatriotes. La tragédie «Esther» de Jean Racine était déjà un véritable réquisitoire contre l'injustice et la persécution qu'un absolutisme royal pouvait faire peser sur les enfants d'Israël. Un parallélisme s'imposait aux Jansénistes entre la persécution et la dispersion qu'ils avaient subies provoquées par le despotisme de Louis XIV et le sort des Juifs écrasés, réduits à l'esclavage et déportés par Nabuchodonosor. Pour eux les ruines du Temple de Jérusalem avaient une parenté étrange avec les ruines de Port-Royal. Grégoire, par son caractère, sa révolte contre les injustices, sa soif de liberté ne pouvait donc que s'intéresser au problème de tous les persécutés, et d'abord de ceux qu'il avait sous ses yeux, c'est-à-dire des communautés juives de Lorraine et d'Alsace. Cet engagement n'était nullement en contradiction avec ses croyances religieuses et avec son activité ecclésiastique. Comme il l'écrira plus tard: «Assurément,je crois le Juif, le Protestant, le Théophilanthrope dans la route de l'erreur; mais comme membre de la société civile, ils ont autant de droits que moi à bâtir un temple, à le fréquenter publiquement» (8). Durant son séjour à Metz, il se lia d'amitié avec Isaac Berr-Bing, un des notables juifs de la ville. Celui-ci l'intéressa à la condition de ses coreligionnaires, le familiarisa avec leur religion, leurs rites et leur culture. Il finit même, à son contact, par acquérir une très bonne connaissance rabbinique. Déjà en 1779, avant d'être nommé curé d'Embermenil il avait proposé un mémoire à l'Académie de Strasbourg intitulé «Mémoire sur les moyens de recréer le peuple juif et partant de l'amener à la vertu et au bonheur». Ce document, l'un de ses premiers écrits sur la question juive n'a jamais été retrouvé, c'est une perte inestimable car il devait refléter les vues initiales de Grégoire sur ce problème qui tint une place si importante durant toute sa vie. D'autres événements jalonnèrent l'engagement de Grégoire en faveur des Juifs. En 1785, une synagogue fut inaugurée à Lunéville. Il prononça à l'église de cette ville un sermon où il exprima ses sentiments de fraternité à l'égard des Juifs, il y prêcha la tolérance, l'amour du prochain même si celuici ne partage pas la même foi. Il y eut des réactions à ce sermon, de la part de ceux qui devinrent par la suite ses adversaires, c'est -à-dire Monseigneur de la Fare évêque de Nancy, le duc de Broglie et Rewbell, ces deux derniers Alsaciens. Grégoire aux yeux du haut clergé lorrain était vu comme un 18

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