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L'adieu aux Thaïs (Récit)

De
192 pages
Dans les montagnes tourmentées du nord-ouest du Tonkin, vers la frontière de Chine, existe une Région Thaï, dont la plupart des habitants ne sont pas des Viêtnamiens. En 1947, il est décidé de fonder dans cette contrée une "Fédération Thaï" autonome qui devra, pour préserver son territoire, lutter contre les troupes Viêtminh de Hô-Chi-Minh. Au fil du récit, ce sont la vie et les épreuves de populations perdues parmi les montagnes et déchirées par la guerre. Ce sont aussi les espoirs, les luttes, les peines, les pensées, de ceux de toutes origines qui cherchent à restaurer la paix et à construire un Pays Thaï, en dépit des obstacles, des malentendus, des doutes. Sous une forme romancée, les faits historiques et humains sont fidèlement retracés. Avec l'arrivée des forces de Mao-Tse-Tung à la frontière proche, la situation va peu à peu se détériorer. Les troupes de Hô-Chi-Minh parviendront alors à envahir le Pays Thaï en 1952 et 1953. Ceci aboutira en mai 1954 au désastre de Diên-Biên-Phu. Bien plus tard, après les années de l'intervention américaine, l'armée du Nord-Viêtnam prendra la capitale du Sud, Saïgon, en avril 1975, à l'issue d'une trentaine d'années de guerre. Ainsi, les Thaïs se trouvent-ils à présent citoyens d'un Viêtnam réunifié sous l'autorité des successeurs du président Hô-Chi-Minh. Mais ils sont restés fidèles à leurs traditions et n'ont pas perdu leur sympathie pour la France.
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L'ADIEU AUX THAÏS

Mémoires asiatiques Collection dirigée par Alain Forest Déjà parus:
Philippe RICHER, Hanoï 1975, un diplomate et la réunification du Viêt-nam. - DONG SY HUA, De la Mélanésie au Viêt-nam, itinéraire d'un colonisé devenu francophile.

-

- Gilbert

DAVID,

Chroniques

secrètes

d'Indochine

(1928-

1946) . tome 1 - Le Gabaon . tome 2 -lA Cardinale - Robert GENI'Y, Ultimes secours pour Dien Bien Phu, 1953-1954.
- TRINH DINH KHAI, Décolonisation avocat témoigne, Me Trin Dinh Thao. au Viêt Nam. Un

- Guy LACAM, Un banquier au Yunnan dans les années trente. - KEN KHUN, De la dictature des Khmers rouges à l'occupation vietnamienne. Cambodge, 1975-1979. - Justin GODART, Rapport de mission en Indochine, 1er janvier - 1er mars 1937. Présenté par F. Bilange, C. Foumiau et A. Ruscio.

- Auguste PAVIE, Au royaume du million d'éléphants. Exploration du lAos et du Tonkin, 1887 -1895. - Joseph CHEVALUER, Lettresdu Tonkinet du lAos (1901 - 1903).
Alex MOORE, Un Américain au lAos aux débuts de l'aide américaine (1954 -1957).

cg L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4693-0

Édouard CHAPUIS

L'ADIEU AUX THAÏS
ROMAN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Avant-propos
En 1947, alors que la guerre entre les partisans d'Hô-ChiMinh et les Français et Viêtnamiens opposés à son régime avait commencé, il fut décidé de créer une "Fédération Thaï" autonome au sein de l'Etat du Viêtnam associé à la France et placé sous l'autorité de l'ex-empereur Bao-Daï. Ce "Pays Thaï", du nom de son ethnie principale, se trouvait situé dans le nord-ouest du Haut-Tonkin, entre le Haut-Laos à l'ouest, la frontière de Chine au nord et le Fleuve Rouge à l'est. Ses habitants n'avaient jamais accepté sans réticences la domination des Annamites (ou Viêtnamiens). "L'Adieu aux Thaïs" n'est pas seulement un récit de guerre. Il retrace la vie, les moeurs et les souffrances de ces pop,ulations perdues dans les montagnes et les vallées du Haut-Tonkin et déchirées par les hostilités. Cet ouvrage évoque aussi les efforts et la lutte de ceux, civils et militaires, chargés de ramener la paix dans cette région et de mettre sur pied un Pays Thaï, se heurtant non seulement aux difficultés et aux pièges de cette tâche, mais parfois aussi à l'incompréhension de certains supérieurs. Le futur général Bigeard fit partie de ces hommes de terrain. Après des débuts encourageants, la situation se détériorera au cours des années en raison du renforcement des moyens militaires d'Hô-Chi-Minh, aidé par l'Union Soviétique et la Chine, devenue celle de Mao-Tse-Tung. A cause aussi de certaines erreurs de notre part. Cette histoire s'achèvera de façon tragique le 7 mai 1954 par la chute du camp retranché de Diên-Biên-Phu, l'un des hauts lieux du Pays Tllai. Dans cet ouvrage, si l'intrigue est libre et certains acteurs simplement inspirés de la réalité, les événements d'ordre historique et militaire sont strictement authentiques, ainsi que les personnages thaïs ou d'autres ethnies du Tonkin.
Remarque: Les noms asiatiques non francisés ont été, sauf en certains cas, laissés invariables, comme en leurs langues d'origine. '

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EN SONGEANT

À CEUX QUI TOMBÈRENT

HANOï - SEPTEMBRE

1947

Meyreuil, le directeur de Cabinet, me regarde par-dessus son bureau de bois sombre, peut-être un genre de palissandre. La quarantaine, cheveux noirs plaqués, visage en lame de couteau, l'air mi-amical, mi-sarcastique, vêtu d'une chemisette et d'un pantalon kaki, d'allure plutôt dégingandée. La pièce est vaste,

assez sobre, avec ses murs crépis de blanc. Accrochéederrière
Meyreuil, une laque chinoise où des pêcheurs, juchés sur une grande barque, lancent des filets dans une mer pailletée d'or. Vers le coin droit, une haute potiche bleue et blanche posée sur un guéridon. Quatre profonds fauteuils de cuir fauve patiné, dont j'occupe l'un. Meyreuil m'a écouté avec attention pendant le récit de mon mois de voyage. L'embarquement à Marseille sur le "Maréchal Joffre", encore converti en transport de troupes et surchargé de militaires, surtout des légionnaires, avec quand même quelques civils dont je fais partie. La traversée de la Méditerranée, le canal de Suez, ruban verdâtre parmi les sables, la Mer Rouge étouffante, puis le grand souffle de la mousson sur l'Océan Indien balayé par la tempête; Colombo, les eaux lisses du détroit de Malacca, Singapour, Saïgon, où je reçois l'ordre de continuer sur le "Joffre", avec une partie de ses légionnaires, jusqu'au Tonkin. Un transbordement en baie d'Along, le débarquement à Haïphong très marquée et dégradée par les combats de 1946. Ensuite le trajet de Haïphong à Hanoï dans un train vétuste et charbonneux qui, m'a-t-on dit, saute de temps en temps sur des mines. Il mettra toute la journée, à travers l'étendue grise ou verte des rizières, pour accomplir cette centaine de kilomètres. Arrivée à la nuit tombante en gare de Hanoï, sous les trombes d'eau d'un orage tropical. Pas un taxi, ni un pousse en vue. Atmosphère angoissante. Comme personne ne m'attend, c'est un camion de légionnaires providentiel qui me transporte avec mes bagages jusqu'à un petit hôtel, où je m'endors épuisé. 9

Meyreuil m'observe, l'air plutôt gêné: - Bien entendu, vous auriez dû être accueilli en gare, surtout pour une première arrivée, et dans de pareilles conditions. Mais voilà, nous n'avons pas été prévenus: quelqu'un n'a pas fait son boulot quelque part... comme ça se produit parfois. Je me garde d'en rajouter, conscient que dans ce pays bouleversé par la guerre, ma mésaventure n'est qu'un accident.

minable.Meyreuilfronce les sourcils:

- En tout cas, je suis navré: ça ne devrait pas arriver. En attendant, vous allez loger chez moi. A la première occasion, je parle de vous au Commissaire de la République, pour votre affectation. Qu'est-ce qui vous intéresserait, un poste à Hanoï ou à l'extérieur? Sur le coup, je ne sais que répondre. Tout ce long voyage aux péripéties parfois pénibles, pour aboutir à cette petite question. Et je me rends compte, subitement, que malgré mes connaissances livresques, je,.n'ai aucune idée concrète de ce pays, surtout dans sa situation actuelle. Meyreuil voit mon embarras: - Je pense que l'on peut vous proposer, soit une affectation à Hanoï au Cabinet ou dans l'un de nos services, soit un poste au Pays Thaï. - Le Pays Thaï? - Bon, il faut que je vous fasse tout un topo. Meyreuil s'étire dans son fauteuil, allume une cigarette et commence: - Vous savez peut-être que le Haut-Commissaire, Emile Bollaert, va commencer, au nom du gouvernement français, des négociations avec l'ancien empereur d'Annam, Bao-Daï, en vue d'arriver à des accords sur le nouveau statut du Viêtnam ? Celui-ci deviendrait ainsi indépendant et adhérerait à l'Union Française comme Etat associé. Il aurait son propre gouvernement et Bao-Daï serait le chef de cet Etat. De leur côté, le Cambodge et le Laos deviendront également des Etats associés. "Dans ce schéma, le Viêtnam comporte une particularité. Deux de ses régions ne relèveront pas de l'autorité de son gouvernement, mais directement de celle.du chef de l'Etat, BaoDaï. Ils constitueront le "Domaine de la Couronne" et jouiront ainsi d'une autonomie à l'intérieur du Viêtnam, parce que leurs populations sont composées de minorités ethniques et que les Viêtnamiens, peu nombreux, y sont considérés comme des étrangers. Il s'agit, au sud, des Plateaux Moïs, dans les régions de Dalat et Ban-Me- Thuot. Au nord, c'est le Pays Thaï. Cette dernière contrée s'étend autour de la Rivière Noire, au nord de 10

Hoa-Binh. Elle est délimitée à l'est par le Fleuve Rouge, au nord par la frontière de Chine entre Lao-Kay et Phong-Tho, au sud et à l'ouest, vers le Laos, par les régions de SonIa, de LaiChau et Diên-Biên-Phu. Toute cette partie du Tonkin, appelée Haute-Région, est tourmentée et montagneuse. L'on s'y trouve souvent à plus de mille mètres d'altitude et le sommet le plus élevé, le Fan-Si-Pan, dépasse les trois mille et constitue le point culminant de toute l'Indochine. Ces massifs montagneux sont sillonnés de vallées profondes, où coulent rivières et torrents. Vous imaginez que les routes y sont rares et que l'on n'y circule pas aisément, mais le plus souvent à cheval ou même en pIrogue. "Quant à la population, c'est plutôt compliqué. L'ethnie dominante, ce sont les Thaï, qui occupent les vallées et les cuvettes entre les montagnes et qui y cultivent le riz par irrigation. Ils ne cherchent pas à vivre en altitude. Plus haut, ce sont les populations dites montagnardes, principalement Meo, Man, mais aussi Lolo, Xa et Kha. Eux cultivent partout le riz de montagne et le maïs, en brûlant la forêt. Ils font aussi pousser le pavot à opium et sont éleveurs de bovins et de porcs. Les Thaï proprement dits se divisent d'ailleurs en Thaï blancs et Thaï noirs, appellations qui proviennent surtout de particularités vestimentaires. Ils sont apparentés aux Laotiens et aux Thaïlandais et parlent diverses variantes de la langue Thaï, qui est de type chinois, comme la langue viêtnamienne, mais complètement différente. On considère comme assez proches des Thaï les Nhang de la région de Lao-Kay, ainsi que les Lu, puis les Nung à l'est du Fleuve Rouge, ainsi que les Tho, et aussi les Muong, plus au sud. Bien entendu, il y a aussi des Viêtnamiens et des Chinois". Meyreuil s'arrête de parler. Il écrase sa cigarette dans un cendrier de cristal massif, en allume une autre, réfléchit un instant. Son "topo" m'intéresse beaucoup et me donne un léger vertige, ce qui m'oblige à fortement me concentrer pour enregistrer ces notions nouvelles pour moi. Meyreuil se redresse, me regarde fixement: - Bien sûr, tout ça, ce n'est que pour vous donner une vue d'ensemble. Pour les détails, vous verrez sur place. Maintenant, je passe à la situation actuelle et à ses problèmes. "Les Viêt-Minh ont cherché à envahir toute cette région, mais à présent nos forces sont passées à l'offensive et les repoussent vers le Fleuve Rouge. Elles se composent, pour le Pays Thaï proprement dit, de deux bataillons, appuyés par des Il

partisans recrutés sur place, généralement des Thaï et parfois des Meo dans la montagne, particulièrement bons guerriers. Le but de ces opérations est de libérer complètement le Pays Thai des Viêt-Minh en les repoussant à l'est du Fleuve Rouge, où se trouve leur principal réduit, vers Tuyen-Quang et Thaï-Nguyen. "Maintenant, je passe au point essentiel: il s'agit de créer un véritable Pays Thaï, organisé au point de vue politique de manière à être effectivement autonome par rapport à l'autorité viêtnamienne. Les bases de cette action sont déjà jetées. Il y a trois provinces, celle de Lai-Chau, de SonIa et de Phong-Tho, qui correspondent à ce que la tradition locale considère comme un ensemble de circonscriptions thaï situées entre la Chine et le Viêtnam, appelées, les "sip-song châu thaï", et dont les chefs reconnaissaient la souveraineté de l'empereur d'Annam. En fait, cette région était surtout dominée par des bandes, des seigneurs de la guerre, dont le plus célèbre fut Deo-Van-Tri, au moment de l'arrivée des Français au Tonkin en 1883-85. "Chaque province est dirigée par un chef de Province thaï, qui exerce son autorité sur ses chefs de circonscription et ses chefs de canton. L'ensemble du pays est placé sous l'autorité du Conseil Thaï, formé de chefs et de notables et présidé par le chef de Province de Lai-Chau, Deo-Van-Long, descendant de Deo-Van-Tri, qui a fait autrefois des études françaises et dont le caractère est particulièrement énergique. Quelques conseillers français aident ces au~orités thaï à mettre en place leur administration et à résoudre les problèmes qui se posent à elles. Si vous êtes affecté là-bas, vous serez l'un de ces conseillers politiques ou provinciaux. Je souligne que les Thaï et autres minorités ethniques de cette région n'aiment pas les Viêtnamiens, qu'ils considèrent comme des intrus, ni par conséquent les Viêt-Minh d'Hô-Chi-Minh, et qu'ils sont en très bonnes relations avec les Français. Notre coopération avec ces populations et leurs chefs se fait donc dans des conditions satisfaisantes. Il faut que j'ajoute qu'à l'est et au sud-est de SonIa, région dite du Phu-Yen, la situation militaire et politique demeure confuse et que l'organisation territoriale n'y est pas définitivement réglée". - Pouvez-vous, Monsieur le directeur, me donner une idée plus précise de mes fonctions, si je vais par là-bas? - Bien sûr. D'abord, vous serez une sorte de tampon entre les militaires et la population civile, chargé de régler les malentendus et les incidents et, si possible, de les éviter; d'autre part, vous déchargerez les militaires de certains soucis plus à la 12

portée d'un civil; vous jouerez aussi un rôle de Conseiller auprès des autorités thai de votre ressort, en les initiant aux tâches dont elles n'auraient pas l'expérience; vous assumerez en outre directement, du moins au début, certaines responsabilités administratives, notamment en matière de finances, d'impôt, de ravitaillement; enfin, vous devrez veiller à la bonne application des mesures générales de réorganisation politique et administrative de ces régions. - En somme, si je comprends bien, selon les circonstances, tantôt je ferai de l'administration, tantôt je participerai plus ou moins à la guerre... Le visage cordial de Meyreuil se fige et se refroidit: - Faire la guerre! où avez-vous pris ça, Lebeau? Il m'examine avec méfiance. J'ai envie de lui parler des rues ravagées de Hanoï et Haïphong, de cette population qui semble crispée par la crainte ou la haine. Et je me tais... Meyreuil semble deviner: - Oui, je sais. Ici, la guerre on l'a eue à la fin de 1946, au moment du coup de force du Viêt-Minh. Bien sûr, on en voit encore les traces. Mais à présent, on ne parle plus de guerre ici, il s'agit d'opérations de police. Rappelez-vous bien: des opérations de police. Je suis décontenancé par la vive réaction du directeur de Cabinet et sens qu'il serait inopportun d'entamer une discussion. Je me contente de hocher la tête d'un air inexpressif. D'ailleurs Meyreuil se lève, sonne son attaché de Cabinet, un jeune sous-lieutenant plutôt rondouillard, aux joues rondes et un peu boutonneuses, en très correcte tenue blanche: Graf, voulez-vous prendre la traction-avant et aider notre nouvel hôte à déménager de son hôtel? Il logera provisoirement dans ma case. A travers les rues de Hanoï, l'attaché de Cabinet conduit à vive allure, évitant d'une main experte les nids de poule qui jalonnent le parcours. Hanoï semble une ville demi-morte. Façades grêlées de balles, murs éventrés, rues crevassées sur lesquelles les voitures soulèvent une poussière suffocante. Par endroits, des quartiers entiers sont en ruines. La population viêtnamienne, clairsemée et apeurée, semble chercher à se rendre invisible. La présence française paraît surtout militaire: des véhicules de l'Armée foncent à travers les rues, rebondissant parmi les trous que quelques équipes de coolies cherchent à combler sans conviction, tout cela dans une poussière aveuglante.

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Ce spectacle me rappelle tout à fait Haïphong, avec ses maisons délabrées, ses rues défoncées, son atmosphère de ruine, de désordre, de désolation, sa population fermée et fuyante. J'y avais eu la pénible sensation d'être isolé et sans contacts humains. A l'hôtel qui m'avait été indiqué, les chambres dévastées n'avaient plus ni portes, ni lavabos: l'armée chinoise, chargée de recevoir la capitulation des Japonais, était passée par là. Graf me ramène avec mes cantines à la villa de Meyreuil, qui est sans luxe, mais assez vaste et en bon état, véritable privilège dans une ville ravagée. Un vieux serviteur vêtu de blanc m'accueille avec un sourire, m'aide à ranger mes cantines dans une chambre inoccupée, me sert d'autorité un cognac-soda dans la salon, se retire avec un dernier sourire. Je ne sais que faire, vais choisir un livre dans la bibliothèque et m'installe dans un fauteuil. J'essaye d'oublier un moment ce qui m'entoure. Vers midi et demi, bruits de moteur. Meyreuil arrive avec plusieurs personnes, des collaborateurs et trois jeunes Eurasiennes. Tous se connaissent bien et la conversation, très animée, porte beaucoup plus sur des histoires personnelles, qui me sont étrangères, que sur la situation du pays. Un parti pris d'insouciance affecté semble être tacitement adopté et je me garde de commettre de fausses notes. Deux journées s'écoulent ainsi. Sachant que je ne tarderai pas à être fixé sur mon sort, je m'abandonne un instant à cette existence au jour le jour et profite de ce répit pour prendre un peu mieux contact avec Hanoï. Je m'habitue assez vite au spectacle des maisons mutilées, des rues noyées de poussière. Ce qui demeure plus obsédant, c'est l'atmosphère humaine: cette foule sombre, fuyante et silencieuse, cette sensation d'être tombé dans un monde étranger, dont les habitants sont aussi éloignés de vous que s'ils provenaient d'une autre planète. Cette impression de profonde indifférence, qui se mêle au ciel terne, à la moiteur de l'air, à une odeur de boue, provoque un malaise pénétrant. Dès huit heures du soir, c'est pratiquement le couvre-feu dans les rues désertes. Seuls circulent des patrouilles et des véhicules militaires et administratifs, à grande allure et pleins phares. De temps en temps des coups de feu isolés claquent dans les quartiers périphériques. Ou bien, plus loin encore, ce sont des rafales d'armes automatiques ou les détonations du canon. A travers la ville, quelques cercles violemment éclairés, où les haut-parleurs déversent tangos et rumbas, où coulent champagne et cognac-soda: on y baigne dans cette gaieté 14

factice, ce parti pris d'insouciance qui semblent actuellement de règle à Hanoï chez les personnes de bon ton. Pendant la journée, dans la chaleur lourde j'éprouve parfois comme une langueur insidieuse. Par-delà les façades saccagées, transparaît le souvenir d'une ville un peu vieillotte. Dans quelques intérieurs épargnés, subsiste le charme des mondanités désuètes du siècle passé. En y contemplant certaines boiseries lourdes et précieuses, patiemment travaillées, au parfum discret, on devient réceptif à la vie végétale, puissante et souple, de cette terre asiatique. Sur les bords herbeux du Petit Lac, le soleil déclinant confère à l'eau miroitante, au pagodon solitaire, aux arbres touffus, des transparences de porcelaine. Alors le malaise qui m'étreint s'évanouit quelques instants. Et bientôt il renaît, avec cette pensée: mais que suis-je venu faire ici? A intervalles réguliers, je retrouve pour les repas Meyreuil et ses convives. Quand il est hors de son service, il remplace souvent, à cause de la chal~ur, son pantalon par un short kaki, mal repassé et trop court pour ses jambes d'échassier, ce qui lui donne un peu l'air de porter le "trousse-couilles" de certaines peuplades africaines. Il anime toujours de son entrain et de ses sarcasmes la petite cour que nous formons autour de sa personne, presque inconsciemment. Parmi cette assemblée, les trois ou quatre jeunes Eurasiennes ont une position mal définie: secrétaires, relations plus ou moins intimes? Je ne saurais le dire et n'ose questionner personne. Les conversations, enjouées et faites à demi-mot, n'apprennent rien au profane. Ces filles paraissent discrètes et calmes, avec parfois une aisance familière. Je ne suis pas encore habitué à ces visages purs, dont l'ossature se dessine en lignes très nettes, où deux mondes étrangers l'un à l'autre se mêlent intimement, où tantôt l'un, tantôt l'autre semble émerger d'une eau profonde. Ce matin-là, Meyreuil me fait appeler dans son bureau et m'annonce que le Gouverneur est d'accord pour m'affecter en Pays Thaï. - Qu'est-ce que vous en dites? Je sens que Hanoï m'oppresse, que j'aurais besoin d'une vie plus aérée, plus active, et je réponds que cela me convient. Ma curiosité aussi est éveillée par la création de ce Pays Thaï. Le lendemain, je reçois mon ordre de route: mon départ est fixé au jour suivant, par avion militaire sur SonIa. Cela dissipe cette espèce de demi-malaise où l'attente m'enlisait peu à peu. En cette fin d'après-midi, seul dans ma chambre, je commence à entasser mes affaires dans la valise et les cantines. On frappe à 15

la porte. Je pense que c'est le boy de Meyreuil et crie d'entrer. La porte s'ouvre et laisse paraître l'une des jeunes Eurasiennes. Ce n'est ni la plus jeune, je crois, ni la plus jolie. Entre vingt et vingt-cinq ans, de taille moyenne, assez mince, l'allure calme. Son visage un peu maigre et assez bistré, avec ses cheveux tirés en bandeaux en arrière, fait plutôt viêtnamien. Mais l'expression directe et ouverte contraste avec les traits un peu sévères. Elle s'appelle Simone Lang et travaille comme secrétaire-auxiliaire dans les services de Meyreuil. Sur le pas de la porte, elle hésite: - Excusez-moi, je vous dérange peut-être? - Pas du tout, je commence à faire mes bagages... - Vous partez demain pour le Pays Thaï? - Oui, je dois prendre l'avion vers midi et demi à l'aérodrome de Gia-Lam... - Voulez-vous que je vous aide à ranger vos affaires? - Vous êtes trop gentille~.. - Non, ce n'est pas grand-chose... Elle entre, s'agenouille près des bagages. Elle porte une jupe grise et un corsage blanc à manches longues. Elle commence à plier et à disposer minutieusement le linge épars. Elle a un peu l'allure d'une pensionnaire et les gestes appliqués d'une ménagère. - Vous comptez rester longtemps au Pays Thaï? - Je n'en ai aucune idée. Au moins une année, je pense; ça dépendra sans doute des événements... Elle interrompt un instant sa tâche, me regarde d'un air sérieux: - Pourquoi ne restez-vous pas à Hanoï ? ça ne vous plaît pas ici? Vous savez, le pays là-bas, c'est sauvage et dangereux... Je n'ose trop lui dire que c'est peut-être cela qui m'attire. Et puis, tout s'est fait si vite, un peu hors de ma volonté... - Si vous l'aviez demandé à Monsieur Meyreuil, il vous aurait sûrement fait affecter ici. Je me sens curieusement comme obligé de me justifier: - Oui, peut-être. Mais en arrivant ici, je n'avais pas de préférences particulières; j'ai trouvé mieux de me laisser porter au hasard... Elle achève de disposer avec soin dans ma valise la trousse de toilette, des chaussettes, quelques livres. En la regardant faire, je poursuis: 16

- Non, je ne pense pas faire tout mon séjour en HauteRégion. Lorsque j'aurai vécu en brousse, j'apprécierai mieux HanoÏ. Et d'ici là, j'aurai sans doute l'occasion de venir ici en mission de temps en temps. Elle ne répond pas et termine son travail, le visage attentif. Je me sens embarrassé, avec cette sensation de vague culpabilité. Pourquoi cette fille s'occupe-t-elle de moi? De quelle nature peut être son intérêt à mon égard? De la sympathie, mais pourquoi? Peut-être est-ce ici l'usage, vis-à-vis d'un étranger plus ou moins dépaysé, de lui apporter une aide quelconque, au nom de l'hospitalité? Et si elle attendait de moimême un peu plus de sympathie? une attitude plus sentimentale? Qui sait si elle n'aimerait pas que je l'embrasse? Mais si elle veut simplement exprimer l'hospitalité de son pays à l'égard d'un nouveau-venu, n'aurai-je pas, alors, l'air inconvenant? Dans le doute, je manifeste simplement de la gentillesse mêlée de gratitude. Et je me sens gêné et un peu ridicule. Moi-même, Georges Lebeau, de taille moyenne, plutôt longiligne, visage peu anguleux, cheveux bruns et yeux marron, l'air assez avenant, quoique sérieux, je crois pouvoir inspirer de la sympathie aux femmes, mais non leur faire forte impression. Simone a fini et s'est redressée, me regardant en face: - Avez-vous d'autres choses à arranger? Non, c'est tout. Vous avez été extrêmement gentille et je ne saIS... Elle ne me laisse pas finir: Non, ce n'est rien. Ce soir, je ne dîne pas ici. Mais demain je demanderai à Monsieur Meyreuil la permission de vous accompagner à l'aérodrome avec mes amies... si vous voulez... Je l'assure que j'en suis très touché et la remercie chaleureusement. Elle me donne une poignée de main prolongée et sort sans hâte, le visage impénétrable. La porte se referme sans bruit. Je suis seul au milieu de mes bagages soigneusement remplis. Le soir tombe et une sorte de tristesse me pénètre sourdement.

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* * *

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Midi et demi. Sur une piste de l'aérodrome de Gia-Lam où la lumière crue se réfléchit, aveuglante et insupportable, le trimoteur Junker s'ébranle dans une vibration assourdissante des échappements et des tôles et roule pesamment sur le béton, augmentant peu à peu sa vitesse. Tandis que la piste défile, les cahots s'accentuent, puis s'amortissent, la course semble s'éterniser ; enfin le sol s'éloignexet les premiers buissons défilent sous les ailes. Là-bas, dans la construction basse éblouissante de soleil, Simone Lang et ses deux amies regardent s'envoler l'avion. Elles m'ont accompagné au terrain dans la traction-avant noire prêtée par Meyreuil. Nous nous sommes dit au revoir sans grandes phrases, comme pour un départ en vacances. Je n'ai pas voulu laisser paraître de regrets. Au moment de marcher vers l'avion, j'ai même ajouté "à bientôt", je ne sais trop pourquoi. Je suis parti vers quelque chose d'inconnu et d'informe, laissant derrière moi une réalité déjà presque familière. Sous les ailes défile maintenant le quadrillage des rizières, une plaine immense baignée d'une eau immobile où se réfléchissent de vastes pans de ciel chargés de nuages pâles. De place en place, des villages annamites serrant étroitement leurs paillotes parmi lesquelles se détachent quelques bâtiments clairs aux tuiles roses: écoles, édifices administratifs, maisons de notables et de commerçants riches. Tout autour, des massifs épais de bambous vigoureux dessinent une ceinture sombre qui protège et délimite le village. On distingue au passage le lacis des rues de terre battue, quelques petites places, même des habitants, fourmis brunes et indifférentes à la machine volante. A travers les rizières court, rectiligne, le ruban étroit et ocré d'une route surélevée dont nous suivons la direction: la route de Hoa-Binh. Le paysage s'enfuit d'un large mouvement jusqu'à l'horizon où le ciel et l'eau se confondent en de grands mirages livides. Vers le nord-ouest se précisent, formes solides 18

de la terre sur les bords du monde amphibie aux extensions horizontales, des monticules d'un bleu noir aux lignes étrangement nettes, parmi lesquelles dominent des structures coniques plus ou moins régulières. Dispersées comme des sentinelles de la Haute-Région aux frontières du delta, ces hauteurs encore modestes et isolées, dominant de quelques centaines de mètres la plaine, annoncent les massifs montagneux tout proches, et quelques-unes, placées en avant-garde et cernées par la boue des rizières, font songer à une autre baie d'Along. Contournant les plus élevés de ces blocs précurseurs, l'avion franchit la Rivière Noire qui s'étale largement dans les dernières surfaces du delta. Au loin, Hoa-Binh se presse dans une large boucle. Puis la montagne s'avance en petites ondulations, en pitons plus élevés, en chaînes massives. Nous survolons désormais, suivant les vallées, un moutonnement incessant de hauteurs boisées, de gorges rocbeuses, de bassins étroits où coulent des filets d'eau. C'est le royaume de la végétation tropicale qui déploie son revêtement vert sombre partout où un peu de terre lui permet de s'accrocher. Monotone et impénétrable, ce velours de verdure suit les accidents du terrain dont il dissimule les secrets. Souvent des milliers d'étoiles d'un vert cru forment une constellation terrestre: ainsi apparaissent, vus d'en haut, les peuplements de bananiers sauvages dont les feuilles géantes, rayonnant autour d'un axe invisible, se détachent avec précision. Par moments au contraire, de larges croupes déboisées arrondissent leurs formes fauves. Ailleurs, perdues au milieu des vagues de verdure, quelques paillotes se dressent sur leurs pilotis, attestant la présence d'hommes qui savent trouver leur vie dans cette brousse sauvage.Bien plus rarement, au fond d'un bassin humide où quelque cours d'eau échappe brièvement à l'étreinte de la montagne, de petits carrés de rizière étalent leur miroitement. Certains même s'accrochent en terrasses sur les pentes voisines. Et, au fond de ce creux fertile de la montagne, on découvre subitement tout un village aux cases blondes qui repose dans une paix végétale. Perdant sa hauteur, le Junker entreprend une ronde serrée au cours de laquelle terre et ciel tournent en vertigineux balancement. Au signal du pilote, par la porte ouverte, le "dispatcher" pousse précipitamment de gros ballots de matériel et chacun rivalise d'équilibre pour les lui faire parvenir sans perte de temps. Rouges, vertes, bleues, jaunes et blanches, écloses dans le sillage de l'avion et déjà basses, des fleurs aériennes glissent 19