Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'administrateur colonial cet inconnu

240 pages
Si étonnant que cela puisse paraître, depuis que le vent de la décolonisation a conduit à l'indépendance les anciens Territoires français d'Outre-Mer, aucune étude n'avait porté sur l'origine, la formation, la vie et le destin des fonctionnaires qui avaient la responsabilité d'administrer ces régions. Il a paru utile, à d'anciens administrateurs des colonies de consacrer à ce problème une enquête sociologique menée suivant des méthodes statistiques. Les auteurs ont fait porter leurs investigations sur la promotion entrée en 1939, à laquelle ils appartiennent.
Voir plus Voir moins

L'ADMINISTRATEUR COLONIAL CET INCONNU

ETUDE mSTORIQUE ET SOCIOLOGIQUE D'UNE PROMOTION DE L'ÉCOLE NATIONALE DE LA FRANCE D'OUTRE-MER

Réalisée à la demande et avec le concours de l'association des anciens élèves

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9

L'ECOLE

« Le statut de l'Ecole prévoyait que chaque élève devait rédiger un mémoire de fin d'études. En raison des circonstances, peu d'élèves de la Promotion 1939 ont été en mesure de respecter cette obligation. Il est donc possible de considérer que les rédacteurs de la présente étude ont - tardivement - rédigé leur mémoire de fin d'études. Ils le dédient à leurs camarades disparus et particulièrement à ceux qui sont morts au service de la France au cours de la guerre 19391945, en Indochine ou en service civil outremer. »

Sommaire Préface -6 Introduction - 9
Présentation de la promotion l'Ecole, les concours - 19 La promotion dans la guerre 39-45 - 30 La relève - 45 Les métiers de l'administrateur - 48 Le reclassement et la suite des carrières - 77 La vie familiale de l'administrateur Conclusion

- 12

- 98

- 111

ANNEXES

Liste des élèves du concours "étudiants" Décès de 1941 à 1997 - 119
Littérature et arts - 123 Répertoire alphabétique

- 116

Liste des élèves du concours "fonctionnaires" - 118

- 128

~ L'HARMATTAN,1998 ISBN: 2-7384-6887-X

PRÉFACE

Pour la plupart de nos contemporains, l'histoire coloniale de la France se limite à quelques clichés savamment entretenus par les milieux intellectuels anticolonialistes et enrichis par des films présentant les Français d'outre-mer comme des alcooliques paresseux et brutaux, exploiteurs de populations asservies. L'Association des Anciens Élèves de l'Ecole Nationale de la France d'Outre-mer (E.N.F.O.M.) a placé au premier rang de ses objectifs celui de contribuer, à l'intention des chercheurs et historiens des générations futures, à une meilleurs connaissance du "fait colonial" en se plaçant au dessus des passions. Un siècle d'histoire ne peut s'annuler d'un trait de plume ou avec des sarcasmes, et il est évident que cette période coloniale doit être prise en considération par tout historien sérieux, car elle a fortement influé sur l'histoire de la métropole comme sur celle des pays qu'elle a administrés. Dans cette perspective, il a paru ut;1~ à l'Association - à son modeste niveau - d'essayer de dessinet le "profil" de l'administrateur colonial, facteur essentiel de l'évohJtion des pays de l'ancien Empire Français, de la fin du XIXe siècle à l'accession à l'indépendance de ces pays, et bien au-delà par la voie de la Coopération. Un petit groupe d'anciens administrateurs de la Promotion 1939 a donc effectué cette étude, encouragé par le Conseil d'administration de l'Association. Ils ont rencontré de grandes difficultés exposées par ailleurs et n'en ont donc que plus de mérite à avoir réussi à mener à bien une étude sociologique très poussée et appuyée sur des éléments concrets et chiffrés. En fait, leur étude a une portée qui dépasse largement la seule Promotion 1939. Sous réserve de quelques variantes, elle intéresse aussi les anciens élèves des promotions qui ont immédiatement précédé ou suivi la promotion d'entrée 1939, tous atteints par les conséquences de la guerre et de l'immédiat après-guerre. Je tiens donc à remercier e" à féliciter les deux anciens administrateurs qui ont rédigé cette étude. Mais, au-delà, doivent également être remerciés tous ceux qui ont offert leur collaboration, en partici-

7

pant aux recherches, en rassemblant la documentation nécessaire aussi bien qu'en apportant leur concours rnatériel. Ces remerciements vont aux anciens de la Promotion 1939, aux Présidents de section de l'association et à ceux qui, n'appalienant pas à cette Promotion, n'ont pas hésité à prendre leur part des efforts nécessaires. Il convient de citer à ce titre un ancien magistrat appartenant à une promotion plus récente dont les compétences dans le domaine informatique ont été d'un secours précieux pour la mise en mémoire des manuscrits et l'édition des épreuves. Ainsi, a pu être dépassé l'intérêt d'un simple annuaire commenté pour parvenir à une synthèse historique et sociologique faisant ressortir le rôle joué par les membres de la promotion dans les divers événements entre 1940 et 1985, tout en faisant valoir les diverses facettes de ces 211 individualités rassemblés par les hasards des con-

cours ainsi que la diversité de leurs destins.

.

Les auteurs ont souligné les difficultés rencontrées par les "Promo 39", les déceptions liées aux aléas d'une canière dont leur directeur, Robeli Delavignette, écrivait: «Si l'onjuge d'un métier par les sacrifices qu'i! implique et par l'incompréhension qui les entoure, alors le nôtre a une place à part sur le marché de l'emploi. » Mais ils ont également fait apparaître les satisfactions résultant de l'exercice d'activités permettant l'affinnation de leur personnalité et de leurs qualités humaines. Je souhaite que cet ouvrage intéresse les membres de la Promotion 1939 et les familles des disparus. Je souhaite également qu'elle serve d'exemple à d'autres promotions. Je souhaite enfm que ces travaux permettent à des observateurs objectifs de découvrir ce que fut le « fait colonial» tel qu'il fut vécu par les élèves de l'ENFOM.
Gilbert MANGIN

Conseiller honoraire à la Cour de Cassation Président de l'association des anciens Élèves de l'ENFOM. Secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer

8

INTRODUCTION

L'idée est née au cours d'une rencontre d'anciens administrateurs à l'occasion du repas organisé en novembre 1989 pour marquer le cinquantième anniversaire de leur admission à l'Ecole en 1939. Ces administrateurs ont proposé que leur promotion soit choisie comme "échantillon" pour l'étude à entreprendre. Pourquoi ce choix? 1. En premier lieu, à titre symbolique, parce qu'il s'agissait de la cinquantième promotion de l'Ecole; ensuite, parce qu'il s'agit de la promotion dont l'effectif a été le plus important depuis la création de l'Ecole en 1889, mis à part le cas particulier de la promotion 1945 du fait de l'admission d'anciens officiers FFL ou de candidats que les hostilités avaient empêché de se présenter aux concours précédents. En effet, au cours de la guerre 1914-1918, le corps des administrateurs coloniaux avait subi des pertes très lourdes, ses membres étant le plus souvent mobilisés comme officiers des Troupes Coloniales, et de ce fait, après le conflit, l'administration outre-mer avait longtemps souffert d'une pénurie de cadres. Pour éviter le retour d'une situation semblable, dès la déclaration de guerre, le ministre des Colonies décidait en octobre 1939 d'admettre définitivement à l'Ecole tous ceux qui avaient été déclarés admissibles au concours "étudiants" de mai 1939. Leur nombre était de 143, parmi lesquels 86 avaient déjà subi avec succès les épreuves orales. Parallèlement, étaient dispensés de stage les 68 adjoints ou commis des services civils qui, outre-mer, avaient subi avec succès les épreuves écrites d'admission à ce stage et dont la quasi-totalité venait d'être, soit mobilisée, soit maintenue sur place pour assurer la bonne marche des services. L'enquête devait donc porter sur un effectif total de 211 personnes. 2. Plus de 50 ans après la date de leur admission à l'Ecole, beaucoup de ces 211 personnes n'étaient plus de ce monde. Cependant l'Association en regroupait ou en connaissait assez pour constituer un échantillon suffisant pour asseoir une enquête valable, d'autant plus que certaines des familles des disparus étaient en mesure de répondre 9

au moins partiellement - au questionnaire qui serait établi. Par ailleurs, diverses sources d'information pouvaient aussi être exploitées: dossiers, annuaires, Who's Who, etc. ... 3. Une troisième raison, enfin, justifiait le choix de la promotion 1939. En 1959, lors du reclassement imposé par la décolonisation, une forte proportion de ses membres se trouvait à mi-carrière avec un âge moyen de 40 ans environ. Il a semblé que c'était au niveau de cette promotion qu'existaient les meilleures chances de trouver un éventail significatif de répartition entre les diverses options proposées pour ce reclassement.

Difficultés de l'enquête
Comme il a été dit plus haut, le questionnaire sur lequel serait fondée l'enquête aurait dû être adressé aux 211 personnes admises à l'Ecole en 1939. Les deux listes (étudiants et fonctionnaires) en étaient connues et elles figurent en annexes 1 et 2, telles que les avait publiées le Journal Officiel en 1939. Mais beaucoup avaient disparu, et certains depuis longtemps, lorsque le travail fut décidé. Pour nombre d'entre eux, malgré la coopération des sections de l'Association, malgré les renseignements fournis par las anciens élèves survivants, leur trace ou celle de leur famille ne put être retrouvée par le groupe de travail institué et qui réunissait à la fois des anciens élèves issus du concours "étudiants" et d'autres issus du stage "fonctionnaires". Après le premier envoi du questionnaire, 77 réponses seulement avaient pu être rassemblées, dont 10 émanant de veuves ou de descendants. C'était trop peu pour asseoir une étude valable de type statistique. Pour atteindre un nombre plus significatif, le groupe de travail décida de prendre en compte, là où les réponses faisaient défaut et pour certaines rubriques, les indications relevant d'autres sources, dès lors qu'elles s'avéraient sûres et que leur utilisation ne posait pas de problème d'éthique: annuaires administratifs, Who's Who, dépouillement d'archives, notices nécrologiques, coupures de presse, etc. ... Le

10

groupe fit également appel aux veuves et aux enfants lorsqu'il était possible de les localiser. Dans 131 cas, le questionnaire put ainsi être, tout au moins partiellement, renseigné, portant à 208 (sur 211) le nombre des membres de la promotion sur lesquels l'enquête s'établirait. Toutefois, le fichier ainsi reconstitué demeure de valeur très inégale. Le nombre de réponses reçues ou de renseignements dépouillés est très variable suivant les domaines étudiés. De ce fait, c'est en tête de chaque rubrique que sera indiqué le pourcentage qui s'y applique. Une remarque s'impose en ce qui concerne le questionnaire établi: il s'agit en fait de deux questionnaires distincts. En effet, il est apparu dès le début que si les personnes sondées ne verraient aucun inconvénient à répondre aux questions posées lorsqu'elles étaient d'ordre administratif ou professionnel, certaines pourraient être gênées par des question d'ordre plus personnel, familial ou intime. Or il était évident que ces dernières étaient de nature à permettre la présentation par l'enquête d'un tableau plus complet et plus vivant de la personnalité des administrateurs et de leur vie extra-professionnelle. Dans ces conditions, deux questionnaires distincts furent établis dont l'un, anonyme, serait dépouillé séparément en conservant le secret de l'identité du rédacteur. En fait, malgré cette précision, le second questionnaire a reçu moins de réponses que le premier.

11

PRÉSENTATION DE LA PROMOTION

1939

Quelles sont, telles qu'elles résultent du dépouillement de l'enquête, les caractéristiques générales de cet échantillon de population de 211 personnes? Chacun des aspects particuliers qui faisaient l'objet du questionnaire sera examiné plus loin, mais il paraît utile de commencer par quelques indications générales de nature à présenter l'ensemble de la promotion. Il convient de préciser ici tout d'abord qu'il n'y a pas eu de concours pour la section "Magistrature" en 1939, mais qu'en revanche, cinq candidats avaient été admis à suivre les cours de la section "Attique du Nord" : Etienne Friang, Pierre Georget, Eugène Joly, Julien Loizance et Jean-Claude du Moulin. Il n'est pas tenu compte de ces derniers dans la présente étude qui porte sur l'analyse historique et sociologique de la vie d'un échantillon d'élèves ayant eu vocation à faire carrière dans le cadre des administrateurs des colonies. Ce n'était pas le cas des élèves de la section Afrique du Nord dont la carrière ultérieure n'était pas suivie, en principe, par l'administration de la France d'Outre-mer. Selon les éléments recueillis sur ces cinq élèves, deux au moins ont rejoint le cadre des adjoints des services civils, l'un d'eux accédant finalement au grade d'administrateur-adjoint en 1945 après avoir suivi le stage réservé aux officiers anciens combattants de la seconde guerre mondiale. Il ne pourrait donc être pris en compte que dans une étude portant sur la promotion d'entrée 1945. Quel âge ont-ils en 1939 ? (209 cas étudiés sur 211, soit la quasi totalité) Les dates de naissance s'étalent sur un peu moins d'un quart de siècle. Le doyen du concours "fonctionnaires" est né en 1899 ; il a donc 40 ans en 1939. Les cinq plus jeunes du concours "étudiants" sont nés en 1921 et ont donc 18 ans, (ce qui était la limite inférieure imposée par les textes). On constate tout d'abord qu'il n''y a pas de solution de continuité dans cette pyramide des âges puisque l'on compte 6 élèves du 12

concours "étudiants" nés en 1915, comme les 2 plus jeunes du concours "fonctionnaires". Si l'on examine les âges moyens pour les deux concours en 1939, on voit que la médiane pour le "concours fonctionnaires" se situe entre 1906 et 1907, soit un âge moyen de 32 ans. Cette médiane se situe au milieu de l'année 1919 pour le "concours étudiants", ce qui conduit à un âge moyen de 20 ans. Cet écart de douze ans dans l'âge moyen se réduit en réalité à neuf ans puisque les admis au "concours fonctionnaires" ont été nommis au "concours étudiants" ne l'ont été qu'au 1er août 1943. C'est ainsi qu'à âge égal les deux "concours fonctionnaires" nés en 1915 ont gagné trois ans d'ancienneté d'échelon sur les six "concours étudiants" nés la même année. Quelles sont leurs origines géographiques? Dans la mesure du possible, ce sont les attaches familiales à une province qui ont été retenues de préférence au lieu de naissance. Un premier classement a été effectué selon les régions de programme, mais cela conduisait à un éparpillement excessif. Ces régions ont donc été regroupées en 10 zones suivant les équivalences suivantes:

més administrateurs-adjoint au 1er novembre 1940 tandis que les ad-

- Nord:

Nord-Pas-de-Calais et Picardie

- Ouest: Normandie, Bretagne et Pays de Loire

- Aquitaine

et Poitou-Charentes

- Est: Champagne-Ardennes, Alsace, Lorraine et Franche-Comté - Centre: Centre, Bourgogne, Limousin et Auvergne

- et

les cinq autres régions conservées telles quelles: He-de-France, Rhône-Alpes, Midi-Pyrénées, Languedoc-Roussillon, Provence-Côte d'Azur (plus la Corse).

179 fiches exploitées sur 211, soit un peu moins de 85 %, donnent les résultats suivants:

13

Centre A uitaine Est Ouest Ile-de-France Midi-P énées Lan uedoc-Roussillon Provence-Côte d'Azur Rhône-Al es Nord

12 17 9 10 9 6 7 10 (dont Corse 5) 7 3

14 6 9 6 7 6 5 1 2 3

26 23 18 16 16 12 12 11 9 6

auxquels s'ajoutent:

DOM-TOM Afri ue du Nord Indochine Mada ascar autres anciens territoires a s étran ers

5 7 2 2-

On peut constater que dans l'ensemble, toutes les régions métropolitaines sont représentées dans la promotion 1939 et qu'au surplus, un peu plus de 16 % (30 sur 179) sont originaires de territoires ultra- marins.

14

Quelles sont leurs origines familiales?

(143 fiches exploitées)

activité libérale I cadre supérieur _ administratif

21 2

2

23

- secteur rivé industriels commerçants artisans

militaires 3
ensel ants cadre moyen - administratif - secteur rivé

9 8 8 11 5 15 7

3 1 0 5 2 3 0

12 9 8 16 7 18 7

Quels sont leurs diplômes d'enseignement supérieur? 169 fiches exploitées sur 211 (79,6 %) dont 114 sur 143 (79 %) pour le concours "étudiants" et 55 sur 68 (80 %) pour le concours "fonctionnaires"

E.N.A. H.E.C. doctorat en droit doctorat en lettres licence en droit 4

4 0 3 1 81

0 2 2 0 24

4 2 5 1 105

1_
2
_

Dont 6 exercent une professiQn médicale. Dont 1 magistrat métropolitain et 3 administrateurs des colonies.

3 _ 4 _

18 officiers (dont 3 généraux) et 3 sous-officiers Dont respectivement 16 et 3 avec 2 ou 3 D.E.S. 15

baccalauréat en droit écoles su érieures de commerce Sciences Po E.N.L.ü.V. écoles diverses

24 0 1 19 13

2 5 5 10 8

26 5 6 29 21

Certains de ces diplômes - surtout en ce qui concerne le concours "étudiants" - ont été obtenus ou complétés postérieurement à l'admission à l'Ecole. Le nombre total de 204 diplômes recensés est supérieur au nombre de fiches exploitées, certains possédant plusieurs diplômes. En revanche, 17 élèves (3 du concours "étudiants" et 14 du concours "fonctionnaires") ne possèdent aucun diplôme d'enseignement supérieur: il s'agit pour le premier concours d'élèves mobilisés dès 1939 et qui n'ont pu poursuivre leurs études universitaires jusqu'à l'obtention de diplômes, et, pour le second concours, d'adjoints des services civils issus du corps des commis pour lequel aucun diplôme d'enseignement supérieur n'était exigé. Quelles ont été leurs motivations? C'est la dernière question qui se pose, et pourtant c'est peut-être la principale. Comment ces jeunes gens d'origines sociales et géographiques si diverses ont-ils été amenés à choisir l'Ecole "Coloniale" et la carrière d'administrateur ? Ce point n'a volontairement pas été abordé dans le questionnaire. Les motivations se situent en effet à la limite du conscient et de l'inconscient, du rationnel et de l'irrationnel. Bien des intéressés seraient bien en peine, un demi-siècle plus tard, de retrouver les pensées qui les agitaient entre 1936 et 1939. Le miroir de la mémoire est déformant. Il peut notamment modifier la hiérarchie des valeurs telle

qu'elle existait à l'époque.

.

Il semble cependant possible d'essayer d'éclairer ce problème en considérant divers aspects, certains tirés de l'enquête elle-même, d'autres provenant de l'environnement historique.

16

Il ressort tout d'abord de la répartition géographique que 26 administrateurs sont nés dans des colonies, des protectorats ou des départements d'outre-mer français, où ils ont passé au moins une partie de leur jeunesse. En outre, l'un est né au Mexique, l'autre au Chili. D'autre part, 29 sont nés dans des régions tournées vers l'Empue: Corse Bordeaux. Bretagne maritime autres grands ports 7 7 4 Il

Au surplus, parmi les Il derniers, nés dans un grand port, les pères avaient eux-mêmes, dans 3 cas, des activités outre-mer, notamment un officier de marine et un armateur. Enfin, dans 5 autres cas s'ajoutant aux 57 déjà exposés, on constate que les pères - ou d'autres membres de la famille lorsque des renseignements sont fournis à ce sujet - exerçaient ou avaient exercé des activités outre-mer. Voici donc une première motivation directe pour 62 membres de la population étudiée, soit environ 30 % pour 201 fiches exploitées. Il existe un deuxième aspect, en quelque sorte culturel, l'existence d'une assez abondante littérature "exotique" française ou étrangère glorifiant la vie des "découvreurs d'empire", révélant l'existence d'autres civilisations, d'autres modes de vie et de pensée, d'autres horizons. Il est évidemment impossible d'analyser et de quantifier l'impact de cette littérature, dont l'influence a pu être renforcée par des films consacrés aux mêmes sujets, et surtout par l'Exposition Coloniale internationale de 1931. Enfin, dernier aspect non négligeable: la crise économique, politique et sociale de 1929 à la guerre. Les jeunes étudiants de cette époque étaient confrontés au manque de débouchés dans la plupart des carrières. Cette raison a pu être déterminante pour certains. Au lieu de végéter dans un pays livré à la crise économique, à l'instabilité politique et à la morosité sociale, pourquoi ne pas partir vers les libres horizons pour y assumer des responsabilités, se dévouer à des tâches humanitaires, y faire valoir des talents inexploitables en métropole, y affirmer sa personnalité? .

17

Il n'est pas sans intérêt de rechercher à quelle époque et à quel âge les candidats du concours "fonctionnaires" ont rejoint le cadre des services civils (63 fiches exploitées sur 68, soit 92,6 %) : 1920 1925-1929 1930-1934 1936-1937 1 10 30 22 20 ans 23-30 ans 18-31 ans 22-30 ans

Pour la période critique 1930-1937, 52 candidats sur 63, soit 82,5 %. Il est probable que l'ensemble des ces facteurs a contribué à la naissance de ces vocations coloniales, dans des proportions évidemment très différentes pour chaque cas individuel. L'appel des pays inconnus n'excluait pas le goût de la responsabilité personnelle, le désir de se dévouer, celui de la réussite dans la gestion économique et politique.

18

L'ECOLE - LES CONCOURS
Pour ceux qui, plus tard, auront la curiosité de prendre connaissance de cette enquête, il faut sans doute retracer rapidement les grandes étapes de l'histoire de l'Ecole Coloniale. 1885. A l'initiative du général Begin, gouverneur de la Cochinchine, Auguste Pavie installe rue Jacob à Paris 13 jeunes Cambodgiens, créant ainsi l'''Ecole Cambodgielme" pour l'initiation à la civilisation française. 1887. L'expérience ayant donné satisfaction est étendue à des indigènes d'autres territoires, et l'Ecole Cambodgienne devient l"'Ecole Coloniale" . Surtout, un décret du 23 novembre 1887 prévoit, à côté de la section indigène, une section française chargée de "l'enseignement des sciences coloniales et d'assurer le recrutement des différents services coloniaux". On lit dans le rapport de présentation de ce décret: « On a remarqué que l'envoi dans les colonies d'administrateurs insuffisamment préparés à la tâche qu'on allait leur proposer présentait les plus graves inconvénients. Sans doute les choix portaient, presque toujours, sur des hommes honorables, pleins d'activité, désireux de réussir. Mais quand on les faisait débuter dans les emplois inférieurs, le recrutement devenait difficile et ils n'arrivaient à rendre des services que lorsqu'ils étaient déjà fatigués par le climat. Quant au contraire on les appelait immédiatement à des emplois supérieurs, leur insuffisance se traduisait par des insuccès parfois déplorables pour I 'œuvre de colonisation. D'autre part ." n'est-il pas indispensable que nos administrateurs puissent du moins suivre les traductions de leurs interprètes, s'assurer qu'ils ne se sont pas trompés. Il convient donc que nos administrateurs arrivent dans les colonies connaissant suffisamment la langue ... pour qu'ils n'aient pas à distraire, au profit de cette étude, le temps qu'ils doivent consacrer à leur service. Mais il ne suffit pas que cette connaissance soit purement théorique, il faut qu'ils aient déjà parlé. Pour répondre à ce desideratum, ... n'est-il pas rationnel d'utiliser l'Ecole Coloniale déjà insti19

tuée à Paris? Ce n'est point parmi nos jeunes Indochinois ou Sénégalais qu'on trouvera des professeurs d'annamite, de cambodgien ou de yolof, mais il est très possible de les employer comme répétiteurs en les faisant causer chaque jour avec nos étudiants ». Admis sur dossier, les candidats de la section française sont soumis à une scolarité de 3 ans (2 pour les licenciés en droit). Chaque année, un arrêté ministériel fixe le nombre des places offelies à l'issue de la scolarité pour les carrières - d'administrateurs coloniaux - de magistrats coloniaux - de commissaires coloniaux - de fonctionnaires de l'administration pénitentiaire outre mer - d'agents de certains cadres des colonies d'Indochine et de l'administration centrale du ministère des colonies Et l'Ecole s'installe plus tard 2, avenue de l'Observatoire dans des locaux construits pour elle et qu'elle occupera jusqu'à sa suppression, locaux donc dans lesquels effectueront leur scolarité les élèves de la promotion 1939. Mais depuis 1887 l'Ecole a subi d'autres transformations. Fin 1914, à la demande du maréchal Lyautey, a été créée une section "Afrique du Nord" assurant la préparation aux carrières de contrôleur civil du Maroc et de Tunisie (relevant du ministère des affaires étrangères) et d'administrateur des communes mixtes d'Algérie (relevant du ministère de l'intérieur). D'autre part, il a été prévu que chaque année auraient accès à l'Ecole (qui en 1934 devient "l'Ecole Nationale de la France d'OutreMer") un certain nombre d'adjoints des services civils (ou commis d'une certaine ancienneté) qui, après avoir réussi à un concours d'entrée et subi une scolarité d'un an (au lieu de deux pour les étudiants) accéderaient au même grade d'administrateur adjoint que les élèves recrutés directement par concours après une ou plusieurs années de préparation dans les classes préparatoires ouvertes depuis 1927 dans certains lycées de Paris ou de province. Enfin, également en 1934, les cadres des administrateurs des colonies et des rédacteurs d'administration centrale ont été regroupés dans le corps unique des administrateurs de la France d'outre-mer. 20

Les concours 1939
A. Le concours du stage Une certaine ancienneté de service étant exigée des adjoints des services civils pour être admis à ce concours, ceux qui y ont participé en 1939 ont pour la plupart disparu, et ceux qui survivent sont généralement très âgés. Dans ces conditions, l'enquête n'a pas permis de réunir sur ce point particulier une documentation complète et des statistiques précises. On peut cependant faire les remarques suivantes: 1 - A l'issue d'épreuves écrites subies outre-mer, 68 adjoints des services civils (ou commis) ont été admis à subir à Paris les épreuves orales sur 219 autorisés à concourir à l'écrit. Leur répartition était la suivante: 34 14 12 5 3 venant venant venant venant venant d'AOF d'AEF de Madagascar du Cameroun du Togo

Dans cette énumération il n'est pas question de l'Indochine. En effet cette Fédération disposait d'un régime particulier de recrutement et de formation sur le plan local.
2

- Ces

candidats (cf. supra) étaient nés entre 1899 et 1915 et la

moyenne d'âge était de 32 ans. En outre, dans leur grande majorité ils étaient déjà titulaires d'un diplôme d'enseignement supérieur qui avait justifié leur recrutement sur titres dans le corps des adjoints des services civils. 3. Du fait de la déclaration de guerre, les épreuves orales qui devaient se dérouler à Paris n'ont pu être organisées, les candidats ayant été soit mobilisés soit maintenus d'office à leur poste outre-mer. De ce fait, un décret a dispensé du stage à l'ENFOM tous les admissibles, et ils ont tous été nommés administrateurs-adjoints à compter du
er 1 novembre

1940.

21

Le directeur

de l'Ecole

- Robert

Delavignette

B. Le concours

"étudiants"

Au cours du printemps 1939, le Journal officiel publiait la liste des 431 candidats admis à subir les épreuves écrites prévues les 31 mai, 1er, 2 et 3 juin 1939 dans dix centres d'examen selon la répartition suivante: Paris Bordeaux Marseille Toulouse Grenoble Centres annexes Ctunufs 293 47 37 24 20 10 68,1 10,6 8,7 5,6 4,7 2,3

22

Les centres principaux correspondent aux établissements d'enseignement disposant de classes préparatoires:

- Paris: lycées Louis-le-Grand - Bordeaux: lycée Montaigne

et Henri N, collège Chaptal

- Marseille: lycée Thiers - Toulouse: lycée Pierre-de-Fermat - Grenoble: lycée Champollion Les centres annexes correspondent à des cas particuliers, le plus souvent celui d'étudiants n'ayant pas suivi de préparation dans une classe préparatoire ou l'ayant interrompue pour l'effectuer à domicile et ayant demandé à subir les épreuves près de leur résidence. Pour le concours 1939, ces centres occasionnels étaient au nombre de cinq: Le Havre, Montpellier, Nancy, Nantes et Rabat. Ils variaient évidemment d'une année sur l'autre tant en nombre qu'en localisation. A Paris, les épreuves écrites ont eu lieu au Musée des Colonies à la Porte Dorée, musée à proximité duquel il était alors envisagé de construire de nouveaux locaux pour abriter l'Ecole Nationale de la France d'Outre-mer. Les épreuves du concours d'entrée se répartissaient comme suit: écrit: français morale et sociologie histoire de la colonisation française géographie générale, humaine et économique oral (toutes épreuves coefficient 2): français géologie langue vivante histoire géographie anatomie végétale anatomie animale coefficient coefficient coefficient coefficient 3 2 2 2

Pour mémoire, les sujets d'écrit suivants ont été proposés en 1939 :

23

Composition française: Dans une pièce des Contemplations Victor Hugo montre le poète en proie à sa pensée qui le contraint implacablement à "gravir le dur sentier de l'inspiration". Ce vers ne permet-il pas de rendre compte des caractères essentiels du lyrisme hugolien dans les Contemplations? Morale et sociologie: Un philosophe contemporain a dit: « Ce qu'il y a de plus grave dans notre civilisation présente, ce qui menace de la ruiner, c'est comme une désaffection envahissante à l'égard des engagements pris. Dans les rapports privés et dans la vie des Etats, comme en matière internationale, des hommes signent des contrats, prennent des engagements, font des promesses et il ne faut pas six mois pour que paroles et écrits paraissent réduits à rien. Nos actes tendent à s'enfermer dans l'instant, comme si un instant nouveau ne pouvait s'installer sans nier le précédent avec tout son contenu ». Vous dégagerez les idées qu'impliquent ces réflexions et vous en ferez ressOliir la portée. Nota: c'est la première fois que cette épreuve apparaissait au concours. Histoire de la colonisation française: La situation des colonies françaises au milieu du xvrne siècle (1754) Nota: situation entre la paix d'Aix-Ia-Chapelle (1748) à l'occasion de laquelle Anglais et Français se sont mutuellement restitué les colonies conquises, et le traité de Paris (1763) par lequel la France perdit la plupali de ses colonies. Géographie: Les régions de forte densité de population. Conditions de formation. Groupes divers de population dense. Il convient de signaler que les notes obtenues par les candidats à l'issue des épreuves écrites et orales étaient majorées de points supplémentaires pour les titulaires de certains diplômes tels la licence ès lettres ou le baccalauréat en droit, à condition que les intéressés figurent sur la liste des admis définitifs. Ces points supplémentaires jouaient pour le classement final, permettant de gagner des places. Il en a été ainsi en 1939 pour le major de la promotion.

24

A l'issue des épreuves écrites, 143 candidats sur les 431 admis à se présenter au concours ont été déclarés admissibles et convoqués à l'Ecole pour les épreuves orales qui s'y déroulèrent normalement. Après ces épreuves orales, 86 candidats étaient déclarés admis et auraient dû normalement constituer l'effectif de la promotion "étudiants" et rejoindre à cet effet l'Ecole le 1er novembre 1939. Les événements allaient en décider autrement; la mobilisation puis la guerre ayant appelé sous les drapeaux une grande partie de ceux qui avaient participé au concours et dont beaucoup seraient, de ce fait, empêchés d'entamer une nouvelle année de préparation, il fut décidé - comme d'ailleurs pour d'autres grandes écoles - que seraient admis définitivement tous les candidats qui avaient été déclarés admissibles. Une liste complémentaire de 57 noms fut donc publiée au Journal officiel, portant à 143 l'effectiftotal de la promotion 1939. Ce commentaire explique la présentation du tableau qui suit, sur lequel sont distinguées la liste initiale et la liste complémentaire.

Paris Bordeaux Marseille Toulouse Grenoble autres Total

293 47 37 24 20 10 421

60 14 5 3 2 2 86

41 6 5 0 5 0 57

101 20 10 3 7 2 143

Afin de pouvoir comparer les taux de réussite des diverses classes préparatoires, il aurait été utile de connaître les effectifs des classes préparatoires des trois établissements parisiens et le nombre d'admis pour chacun d'eux. Malheureusement ces renseignements ne figurent que sur les fiches remplies par les intéressés eux-mêmes. Une partie a pu être comblée par les déclarations de camarades de préparatoires. Mais les renseignements figurant ci-après sont insuffisants pour permettre des comparaisons utilisables pour les 101 admis du centre de Paris. 25

Louis-Ie-Grand Collège Cha tal Lycée Henri IV non déterminés Cumuls

293

27 9 3 21 60

22 6 2 Il 41

49 15 5 32 101

De l'analyse de ces tableaux et de l'examen des notices recueillies ressortent plusieurs constatations: - ont été admis sur la liste initiale environ 20 % des candidats ayant concouru; cette même proportion se retrouve parmi les candidats du centre de Paris, de loin le plus important. Cette propOliion peut être rapprochée de celle que l'on observe pour le concours d'entrée de la plupali des grandes écoles, et elle démontre la difficulté du concours et, partant, le niveau élevé des candidats; de 20 % environ n'est pas propre au concours de 1939. En effet la même analyse a été faite - à titre comparatif - pour le concours précédent, celui de 1938, demière année normale avant la promotion 1939 (voir tableau ci-après). Aucune comparaison n'est possible avec les promotions 1940 à 1945 du fait des circonstances. Paris Bordeaux Marseille Grenoble Toulouse divers Total géIl~tal 291 34 32 18 18 4 497 65 6 7 7 1 1 87 22,3 17,7 21,8 38,9 5,5 25,0 17,~O

- cette propOliion

Si le rapport global est, d'une année à l'autre, assez voisin, on constate des différences entre les résultats des diverses préparations. En 1939 il semble, mais il n'a pas été possible d'établir une statistique précise, que le lycée Henri IV et le collège Chaptal aient eu, en proportion, des résultats supérieurs à ceux du lyéée Louis-le-Grand.

26