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L'affaire Leo Frank

De
221 pages
Une Affaire Dreyfus aux Etats-Unis ? Leo Frank, accusé sans preuve en 1913 du meurtre de Mary Phagan, jeune ouvrière de l'usine dont il était directeur, fut lynché à mort par la foule d'Atlanta. Les démons de la Guerre de Sécession resurgissaient alors : le Nord considérait Leo Frank comme un martyr du racisme, le Sud se vengeait de sa défaite. C'est suite à cette affaire que le KuKluxKlan ressuscita et que fut créé "l'Anti Defamation League".
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L'AFFAIRE LEO FRANK
DREYFUS EN AMÉRIQUE

L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

@

Paris

http://www.librairieharmattan.com di ffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06019-7 EAN : 9782296060197

VICTOR KUPERMINC

L'AFFAIRE LED FRANK
DREYFUS EN AMÉRIQUE

PRÉFACE D'ANDRÉ KASPI

L'Harmattan

PREFACE

Leo Frank fut la tragique victime de l'intolérance. Accusé, à tort, d'avoir assassiné Mary Phagan, une très jeune employée de sa fabrique de crayons, il fut condamné à mort, puis gracié par le gouverneur de la Géorgie, et finalement lynché par une foule en délire. Le drame ne date pas du Moyen Age. Il se situe entre 1913 et 1915, à la veille de la Grande Guerre. Il n'a pas pour théâtre la Russie tsariste, ou un royaume oublié au fin fond de notre

planète. Il se déroule en Géorgie, aux Etats-Unis - ces
Etats-Unis qui viendront, en avril 1917, défendre, aux côtés de la France et de l'Angleterre, « le droit et la liberté ». Certes, d'autres pays ont connu des affaires scandaleuses. Le capitaine Dreyfus fut dégradé, envoyé au bagne, mais une extraordinaire campagne d'opinion le sortit de sa geôle et, en fin de compte, obtint sa réhabilitation. Mendel Beilis fut traduit, en 1913, devant un tribunal russe, parce qu'on l'accusait de «meurtre rituel». Son innocence fut reconnue. Leo Frank, le juif américain, n'a pas bénéficié de la même clémence et, pour parler sans ambages, de la même justice. Sa condamnation et son exécution n'ont pas, en dehors des Etats-Unis, suscité l'indignation.

C'est cette affaire que raconte, avec talent, Victor Kuperminc. Il décrit en détail l'atmosphère qui prévaut dans cet état du Sud profond, suit pas à pas les épisodes du procès et de la procédure judiciaire, produit des documents qui ne manquent pas de convaincre le lecteur. Il fait œuvre d'historien et de chroniqueur. Chemin faisant, il nous apprend beaucoup sur les Etats-Unis des premières années du XXO siècle. A vrai dire, plus que sur les Etats-Unis, il nous fait comprendre l'état d'esprit des Sudistes, de ces hommes et de ces femmes qui, quarante ans plus tard, n'ont toujours pas accepté d'avoir perdu ce que les Américains appellent «la guerre civile» et que nous avons baptisé «la guerre de Sécession». Les blessures de I'histoire n'ont pas cicatrisé. Elles sont encore béantes. Les anciens combattants entretiennent la mémoire de ces années terribles, quand des Américains combattaient d'autres Américains. Le Sud a été vaincu par le Nord. Les Yankees - c'est le terme par lequel les sudistes désignent leurs vainqueurs - sont honnis. Leo Frank vient de New York. Il a épousé une jeune fille de Géorgie. Pour les Géorgiens, il n'est pas «de chez nous ». Il l'est moins encore parce qu'il est juif, et que l'antisémitisme fait partie des obsessions de l'époque. Au moment précisément, où des centaines de milliers de juifs arrivent à New York, à Philadelphie, à Boston. Ils viennent d'Europe centrale et orientale, semblent sortir de leurs shtetels, avec leurs barbes, leurs fichus, leurs pratiques religieuses qui rappellent les temps les plus anciens. En 1880, les Etats-Unis comptaient 250000 juifs; quarante ans plus tard, ils avoisinent les 4 millions et demi. America! America! Le pays où coulent le lait et le miel, l'autre Terre Promise... Peu d'entre eux ont choisi de s'installer dans les Etats du Sud, qui n'offrent pas les 8

avantages du Nord ou du Middle West. Atlanta, la capitale de la Géorgie, n'est alors qu'une petite ville endormie, douloureusement meurtrie par la bataille et l'incendie de 1864. Tout ce qui vient de l'extérieur est suspect. Tous ceux qui viennent du Nord sont assimilés aux carpetbaggers, ces profiteurs affairistes qui ont tiré parti des faiblesses du Sud. Et puis, plus encore que l'antisémitisme, il yale racisme qui n'en finit pas d'infecter les esprits et les moeurs. Les noirs ont cessé, depuis 1865, d'être des esclaves. A l'esclavage a succédé la ségrégation. Du berceau au cercueil, les races sont séparées. C'est une société cloisonnée, profondément injuste, dans laquelle une race prétendument supérieure domine une race inférieure. Les blancs ont peur, malgré tout, des noirs. Ils craignent, non pas la révolte, mais le métissage. Pour imposer leur ordre, un ordre social, moral et sexuel, pour contraindre les noirs «à rester à leur place», ils n'hésitent pas à recourir au lynchage, une justice populaire, expéditive, hors la loi. Des blancs passent outre aux verdicts des tribunaux. Ils tuent sans état d'âme, avec la satisfaction du devoir accompli, comme si la justice du peuple valait mieux que la justice des tribunaux, qu'elle s'embarrassait moins de complications, qu'elle était plus pure, plus directe, plus efficace. Une fois leur forfait accompli, ils se font photographier, souriants, ravis, triomphants, au pied du cadavre pendu. Si l'on ajoute à ces explications, qui ne sont surtout pas des justifications, que des démagogues jettent de l'huile sur le feu, que la presse écrite, la seule qui existait à l'époque, donne une place excessive aux faits divers, aux déclarations et aux ragots, que les hommes politiques 9

préfèrent suivre l'opinion plutôt que de la guider, on aura compris que les ingrédients sont réunis pour qu'une erreur judiciaire devienne une insupportable tragédie. Leo Frank n'a pas été réhabilité, malgré les témoignages postérieurs à son exécution qui l'ont innocenté. L'état de Géorgie a reconnu, en 1986 (plus de 70 ans après le lynchage), que le condamné aurait dû être mieux protégé contre les excès meurtriers de la foule. Pourtant, Atlanta est devenue aujourd'hui une ville prospère, dynamique, culturelle, un centre rayonnant dans le sud des Etats-Unis. La Géorgie a cessé de vivre à l'heure de la guerre de Sécession. L'affaire Frank n'agite plus les esprits et parait être tombée dans les oubliettes de l'histoire. Ce n'est pas un siècle, mais une éternité qui sépare le temps de Leo Frank et notre temps. Il n'est pas inutile, toutefois, de retracer et de lire le récit du drame. Il fait partie de l'histoire des juifs américains, de l'histoire des américains, et sans doute, de l'histoire de l'humanité. André Kaspi.

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A VANT-PROPOS

C'est une évidence, l'antisémitisme est né dans la vieille Europe, issu, en majeure partie, des Evangiles qui présentent les juifs comme le peuple déicide. La jeune nation américaine aurait dû être exonérée de la haine antijuive. Les Etats-Unis, terre d'asile, accueillent les rejetés, les bafoués, de toutes origines, de toutes croyances. Voilà l'image que les américains aiment à se donner d'eux-mêmes. La réalité semble bien être toute autre. l'en ai pris conscience en traduisant « Le grand livre de la sagesse juive» de Joseph Telushkin (Calmann-Lévy, 1999). Un chapitre de l'ouvrage est consacré à l'antisémitisme et l'expérience juive américaine. On découvre qu'Ulysses Grant tenta de chasser les juifs du Tennessee en 1862; que Henry Hilton interdit, en 1877, l'accès de ses hôtels aux juifs; que, plus tard, Henry Ford (Heinrich Ford, mon ami, déclara Hitler) laissa libre cours, dans ses journaux à ses fantasmes antisémites, en publiant, en feuilleton, «Les protocoles des sages de Sion ». Et c'est ainsi que j'ai découvert l'affaire Leo Frank. Plus près de nous, Philip Roth, dans son roman «Le complot contre l'Amérique» (Gallimard, 2004) évoque une Amérique où Charles Lindbergh, le grand aviateur

obsédé par l'influence juive, prend le pouvoir en 1940. Roth fait dire à un de ses personnages: « ... Tu as jamais entendu parler de Leo Frank? Tu as jamais entendu parler du juif qui s'est fait lyncher en Géorgie à cause de cette petite ouvrière d'usine? ... C'est la célèbre affaire Mary Phagan, retrouvée, morte étranglée par une corde dans le sous-sol de la fabrique de crayons, le jour où elle était passée prendre l'enveloppe de sa paie dans le bureau de Frank. L'affaire n'avait rien laissé ignorer des calomnies ordinaires qui le liaient inextricablement à ceux qui avaient crucifié le Christ. Une fois Frank reconnu coupable (sur des preuves largement sujettes à caution), un de ses codétenus était devenu un héros local en lui tranchant la gorge, ce dont il avait réchappé de justesse. Un mois plus tard, une horde de respectables citoyens, bien décidés à le lyncher, avaient achevé la besogne: ils l'avaient kidnappé dans sa cellule et avaient pendu ce « sodomite» à un arbre de Marietta, en Géorgie, patrie de sa victime, histoire d'ôter toute envie aux libertins juifs de s'approcher du Sud et de leurs femmes. »
Et Philip Roth conclut: «On s'accorde à dire que l'antisémitisme avait eu sa part dans cette inculpation douteuse. »

Atlanta 1913. Depuis le début du siècle, la grande majorité de la classe ouvrière est constituée par les petits paysans, les ouvriers agricoles, les journaliers, venus chercher fortune en ville. La Reconstruction, période qui avait succédé à la Guerre de Sécession, avait, certes, aboli l'esclavage; mais le fossé s'était encore creusé entre les riches propriétaires du Sud et l'immense population des noirs affranchis et des « petits blancs ».

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Les conditions de travail dans les usines, particulièrement dans les filatures de coton, la principale industrie de Géorgie, sont terribles. Les heures sont longues et les salaires très bas. La journée de travail est de douze heures, sur six jours par semaine. Les enfants sont exploités, comme leurs parents, pour des salaires minuscules. Des usines emploient des enfants de moins de dix ans, ce qui est interdit par la loi; les sanctions envers l'employeur ne sont pas appliquées. Les conditions de vie sont désastreuses, l'hygiène inexistante; les enfants souffrent de malnutrition, d'anémie et de pellagre, cette maladie due à la déficience alimentaire - aujourd'hui heureusement disparue - des populations qui se nourrissent essentiellement de maïs. La surpopulation a fait exploser la criminalité urbaine. Il y eut plus d'arrestations de mineurs à Atlanta que dans toute autre métropole américaine. Les jugements sont expéditifs, la défense inexistante, surtout lorsqu'on est noir. Les prisons sont pleines. En 1910, une commission d'enquête conclut que les conditions pénitentiaires sont « trop horribles pour être décrites. » Le décor est planté. Le meurtre d'une toute jeune fille, dans cette atmosphère explosive, sera exploité par certains pour leur propre intérêt. Bien plus qu'un banal fait divers, le crime réveillera les fantômes de la Guerre de Sécession, Sud contre Nord, blancs contre noirs, et aussi chrétiens contre juifs. Ceci est l'histoire des tragiques destins liés d'un jeune homme, riche, juif et Yankee, promis au plus bel avenir, et d'une toute jeune fille, pauvre, WASP* et Sudiste.

* White Anglo Saxon Protestant 13

LE MEURTRE DE MARY PHAGAN

Ce matin-là, la petite Mary Phagan, après avoir avalé un solide petit déjeuner - du chou et des biscuits de

froment - entreprit de s'habiller. Elle enfila des bas et des
jarretières. Puis, une robe violette et des chaussures grises. Deux noeuds dans ses cheveux auburn, et un chapeau de paille bleu décoré de fleurs séchées rouges complétaient le tableau. Mary voulait se montrer élégante, ce samedi 26 avril 1913, à l'occasion de ce jour exceptionnel, le Confederate Memorial Day, la fête nationale sudiste. Vers Il heures 45, tenant son petit sac de maille argentée et son parapluie (le ciel était menaçant), elle monta dans le trolley à l'arrêt de English Avenue qui se dirigeait vers le centre de la ville, d'où le défilé devait partir. C'est que Mary était une des plus jolies filles d'Atlanta. Les yeux comme des bleuets, les joues bien roses, la poitrine bien ronde (on dira, plus tard, qu'elle était étonnamment bien développée pour ses treize ans), elle faisait déjà tourner les têtes des garçons. La semaine qui s'achevait n'avait pas été bonne pour la petite Mary. A cause du manque de feuille de cuivre, elle n'avait travaillé que deux courtes journées, alors que, habituellement, son temps hebdomadaire était de 55 heures. L'enveloppe qui l'attendait à l'usine ne contenait

que un dollar et vingt cents. Avant de se rendre sur Peachstreet où devait se former le défilé, elle décida de passer au 37 South Forsyth street. Le bâtiment de la National Pencil Company était haut de quatre étages et occupait un bloc entier, juste à la limite de la zone industrielle de la ville. Newt Lee, le gardien de nuit trouva le corps aux environs de trois heures du matin, le dimanche 27 avril 1913. TIallait aux toilettes des noirs, dans les sous-sols de l'usine. A la lueur de sa lanterne, il crut distinguer quelque chose qui ressemblait à une forme humaine. TIcrut d'abord qu'on lui faisait une farce. Mais, quand il approcha, il réalisa qu'il ne s'agissait pas d'un piège. La vue du cadavre le fit frissonner. TItéléphona à la police, qui arriva dans les dix minutes. De la sciure et des copeaux couvraient le corps de la jeune fille, du sang séché maculait son crâne. Les deux yeux avait été frappés, et les joues tailladées. Sa culotte entortillée et une corde de jute lui enserraient le cou. Le corps était tellement couvert de détritus que les hommes durent descendre les bas pour voir qu'il s'agissait d'une blanche. Le sac de la jeune fille avait disparu, il n'y avait aucun moyen d'identification. La belle-sœur d'un policier était employée dans l'usine; on lui demanda de reconnaître la victime. «Oh, mon Dieu! » s'exclama la femme, « c'est Mary Phagan! » Lorsque la police questionna Newt Lee, son excitation agressive provoqua les soupçons. Lee assura qu'il était arrivé à l'usine à 16 heures, deux heures plus tôt que d'habitude, ce samedi 26 avril. Parce que c'était le Confederate Memorial Day, un congé pour la plupart des employés, Leo Max Frank, le Directeur de l'usine, lui avait demandé de venir à 16 heures, afin qu'il puisse se libérer plus tôt. Quand Lee arriva à l'usine, Frank n'avait pas fini son propre travail, et il dit au gardien de nuit de 16

retourner chez lui et de revenir à 18 heures. Lee dit qu'il revint à l'heure, et fit ses rondes habituelles, mais ce n'est qu'à 3 heures du matin, quand il alla aux toilettes du rezde-chaussée qu'il découvrit le corps. Puisque la jeune fille avait été trouvée dans l'usine, le directeur de l'usine de crayons fut convoqué. Celui-ci arriva, visiblement secoué. Deux policiers étaient venus le chercher chez lui, l'avaient conduit à la morgue puis à l'usine. Lorsque Frank vit le cadavre, il se mit à trembler d'horreur. Il ne reconnut pas la jeune fille. Ce n'est qu'à l'usine, après qu'on lui eût donné son nom, qu'il consulta le livre de caisse, et se souvint qu'elle était venue dans son bureau, peu après midi le jour précédent, pour chercher sa paye. Au moment où Frank révéla cette information, ni la police, ni lui-même, ne réalisa que personne ne l'avait vue sortir de son bureau. Entre le moment où la police arriva sur les lieux et la venue de Frank quatre heures plus tard, des indices furent recherchés. Sur le sol, près du cadavre, on trouva deux notes, griffonnées sur des morceaux de papier jaunis: «Mam, ce nègre est descendu ici, j'étais venu faire de l'eau et il m'a poussée dans ce trou, un grand nègre

maigre,j'écris pendant qu'il joue avec moi... *»
Ces bouts de papier feront, plus tard, l'objet de furieuses controverses. Mais, dans un premier temps, la police n'y attacha aucune importance et les ignora purement et simplement. La police découvrit ensuite un passage entre une échelle qui permettait d'accéder au rez-de-chaussée et l'endroit où on avait trouvé le corps. Il apparut que la
*

Le texte original est écrit en très mauvais anglais, la traduction en est
approximative.

évidemment

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jeune fille avait été traînée par là. Sur le sol de la cage de l'ascenseur, on trouva un chapeau féminin et une ombrelle, un rouleau de ficelle et «quelque chose qui

ressemblait à de la matière fécale. » Dès que l'ascenseur
(qui était bloqué au deuxième étage jusqu'à l'arrivée de Frank) descendit au sous-sol, tout fut écrasé, et une odeur pestilentielle se répandit. Malheureusement, personne ne se posa de question à propos de la présence d'excréments à cet endroit. Le gardien de nuit fut emmené au poste de police pour être questionné plus avant, étant soupçonné de cacher des preuves. Afin de protéger les intérêts de l'usine, Frank engagea l'Agence de Détectives Pinkerton pour une enquête indépendante. Le jour suivant, les détectives privés et les policiers passèrent l'usine au peigne fin. Mais Frank n'était pas satisfait des investigations. Il se plaignit à un journaliste que la police n'avait pas procédé à une enquête approfondie; les empreintes digitales et autres preuves matérielles ne furent pas relevées, avant qu'un grand nombre de personnes ne soit autorisé à venir sur les lieux. En vérité, Il y avait des raisons de douter de la manière dont était menée l'enquête. Un journaliste trouva des empreintes sanglantes sur la veste de la victime, et attira l'attention de la police, en affirmant que «ces empreintes étaient d'importants indices qui devraient aider à établir la vérité. » Aucun examen ne fut réalisé, aucun rapport ne fut jamais publié. Après deux jours d'étude des indices disponibles, la police arrêta Leo Frank, le mardi 29 avril. Frank était la dernière personne à avoir vu Mary Phagan vivante. Il apparaissait extrêmement nerveux. Il avait demandé à Newt Lee de venir plus tôt ce jour-là, et l'avait ensuite renvoyé chez lui, pour qu'il revienne à l'heure habituelle. Lorsque Lee revint à 18 heures, Frank quitta l'usine. Il avait téléphoné, une heure plus tard pour s'assurer que tout allait bien. Il n'avait jamais agi de la sorte auparavant. Il 18

expliqua, plus tard, que, au moment où il partait de l'usine, un ancien comptable s'était présenté pour récupérer de vieilles chaussures qu'il avait laissées au moment de son licenciement, deux semaines plus tôt. Frank avait d'abord hésité, et finalement l'avait autorisé à entrer. C'est pourquoi il avait téléphoné à Lee, afin de s'assurer qu'il n'y avait eu aucun incident avec le comptable. Le jour qui suivit la découverte du corps, des taches de sang et des cheveux «identifiés de manière certaine appartenant à la jeune fille» avaient été découverts dans l'atelier qui faisait face au bureau de Frank. Cette découverte et l'attitude suspecte de Leo Frank avaient conduit à son arrestation. La presse semblait surprise de la tournure des évènements, persuadée que la police avait plus d'informations qu'elle n'en avait communiqué. Mais, lorsque le chef de la police Newport Landford fut interrogé sur la mise en détention de Frank, il déclara simplement: «La municipalité est très concernée par ce meurtre, et j'ai estimé que c'était la décision la plus avisée à prendre. » Leo Max Frank était né à Paris (Texas), le 17 avril 1884. Ses parents, Rudolph et Rae (un diminutif de Rachel), s'étaient installés à Brooklyn, New York, quelques mois après la naissance de leur fils. Frank eut une éducation typique de la classe moyenne juive: école publique de Brooklyn, le Pratt Institute et la Cornell University; il obtint le diplôme d'ingénieur en mécanique en 1906. Après un premier emploi dans le Massachusetts, il revint à Brooklyn, et travailla, un temps, avec son oncle Moses Frank, à la création de la National Pencil Factory à Atlanta. En 1910, Frank épousa Lucille Selig, la fille d'une famille aisée d'Atlanta. Les jeunes mariés s'installèrent chez les Selig. A Atlanta, Frank devint vite un notable 19

parmi la communauté juive. La section locale du B'nai Brith l'élut à la Présidence en 1912. Le 26 avril, le jour du meurtre de la petite Mary, Leo Frank écrit à son oncle Sigmund Montag, principal actionnaire de la National Pencil Company, véritable patron de l'usine, qui venait de rendre visite à son neveu: « Atlanta, le 26 avril 1913 Cher oncle, J'espère que la présente vous trouvera, vous et ma chère tante, en bonne santé, après votre retour à New York. J'attends votre lettre me disant comment vous avez trouvé les choses ici. Lucille et moi allons bien. Il y a trop peu de temps depuis que vous êtes parti pour vous signaler quelque chose de notable ici. La saison de l'Opéra est toujours l'évènement marquant à Atlanta, mais cela se termine aujourd'hui. J'ai entendu une rumeur qui dit qu'il n'y aura plus d'opéras ici avant longtemps. Aujourd'hui, c'était yonto/ ici, et les quelques vétérans, il y en a de moins en moins chaque année, ont bravé le temps frisquet pour honorer leurs camarades disparus. Vous trouverez ci-joint mon dernier rapport hebdomadaire. Les expéditions marchent bien, mais les résultats ne sont pas aussi bons qu'on pourrait l'espérer. Il n'y a rien de nouveau à l'usine à vous rapporter. Je joins également la liste de prix que vous m'avez demandée. Ma prochaine lettre vous joindra à bord du bateau pour l'Allemagne. Après cela, je vous écrirai à l'adresse que m'avez donnée, à Francfort. Avec tout mon amour à vous deux, et Lucille se joint à moi, je suis, votre affectionné neveu, LEO M. FRANK»

* Prononciation

yiddish de yom tov ,jour de fête en hébreu 20

Leo n'avait jamais attiré l'attention de quiconque, jusqu'à ce jour du 29 avril 1913, où la Police l'arrêta. Le journal Constitution le décrivit ainsi: « Un homme petit, mince, à l'aspect fragile, il porte des lunettes aux verres à fort grossissement, il est très nerveux, il fume sans arrêt, il a rempli ses poches de cigares avant de se rendre à la police. Son aspect est impeccable, il s'exprime aisément, il est poli et avenant. »
La nouvelle de son arrestation stupéfia son entourage. Sa femme se précipita au poste de police, mais on lui refusa l'autorisation de voir son mari. A un reporter du Georgian elle s' écrîa en sanglotant: «Mon mari est tout à fait innocent 1... » Ses amis exprimèrent leur indignation et déclarèrent qu'il était absolument impossible qu'il ait quelque chose à voir avec le crime. Le Augusta Chronicle écri vit :

«Le peuple juif est avec Leo Frank, ayant toute confiance dans son innocence, et est prêt à agir pour faire éclater la vérité. » Au moment où il avait été conduit au siège de la police le 28 avril, pour un simple interrogatoire, Frank s'était fait assister de deux avocats, Herbert Haas, qui défendait les intérêts de la Compagnie, et de Luther Rosser, qui deviendra le chef de sa défense lors du procès. Bien qu'il n'ait pas été formellement arrêté avant le lendemain, la rumeur se répandit dans Atlanta que « s'il avait engagé des conseils ce jour-là, c'est qu'il n'avait pas la conscience tranquille. »

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Toute attaque contre une femme blanche était considérée comme une attaque contre le Sud lui~même. Le Memphis Commercial Appeal résumait le sentiment général dans son éditorial: «Aujourd'hui, après des siècles de progrès, nous pouvons affirmer qu'il y a d'autres choses plus précieuses que la vie, c'est la vertu féminine. Lorsqu'elle est bafouée, le vengeur a le droit de verser le sang, et s'il ne le fait pas, il n'est pas digne de la civilisation de son temps. Il y a une loi supérieure à toutes les autres: «Tu protègeras la vertu

des femmes contre toutes les agressions. »
Mais l'idéal de la féminité, si important pour le Sud, avait subi le terrible choc de l'industrialisation. La pauvreté avait envoyé les fermiers vers les villes, et poussé leurs femmes vers les usines. Les Sudistes considéraient le travail en usine comme dégradant. Comme l'expliquait le propriétaire d'une usine de coton: «Ils disaient que les filles qui travaillaient dans les usines cotonnières étaient des filles perdues. Envoyer nos filles dans une usine de coton, c'est en faire des prostituées... » Avec le meurtre de Mary Phagan, la peur s'était installée. Le meurtre d'une enfant était le symbole du diable. La mère de Mary Phagan déclara à un reporter: « Il y a tellement d'hommes sans scrupules dans le monde, c'est tellement dangereux pour les jeunes filles de travailler au dehors...» Et le Journal of Labor d'Atlanta exprima le sentiment de la classe ouvrière: « Mary Phagan est une martyre de la course à l'argent dominant notre civilisation complexe, qui considère les enfants comme une source de profit bon marché. .. » 22