L'Algérie à l'épreuve

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Le tableau de l'Algérie actuelle est sombre, douloureux et triste. Ce livre se veut une contribution au travail de déchiffrage et d'intelligibilité d'une Algérie qui se déchire et se détruit. Et qui, peut-être, au prix des larmes et des douleurs, s'interroge sur son économie, sa société, sa culture, son identité et son État. Une conviction pour l'auteur ? Assurément son espoir.
Publié le : lundi 1 février 1999
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EAN13 : 9782296381001
Nombre de pages : 320
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L'Algérie à l'épreuve
Économie politique des réformes
1980-1997

Collection Histoire et Perspectives Méditerranéennes dirigée par lean-Paul Chagnollaud

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Dernières parutions
Abderrahim LAMCHICHI, Maghreb face à l'islamisme, 1998. Le Paul SEBAG,Tunis, histoire d'une ville, 1998. Grégor MATHIAS, es SAS en Algérie, 1998. L Michel Cornaton, Les camps de regroupement de la guerre d'Algérie, 1998. Zoubir CHATTOU, Migrations marocaines en Europe ou le paradoxe des itinéraires, 1998. Boualem BOUROUIBA, syndicalistes algériens, 1998. Les André MICALEFF, etite histoire de l'Algérie, 1998. P Samy HADAD,Algérie, autopsie d'une crise, 1998. Romain DURAND,De Giraud à de Gaulle: Les Corps francs d'Afrique. 1999

1999 ISBN: 2-7384-7497-7

@ L'Harmattan,

Ahmed Dahmani

L'Algérie à l'épreuve
Economie politique des réformes
-'

1980-1997

Préface de Bernard Ch avance

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

A la mémoire de Mohamed Boudiafet de YoucefSebti

REMERCIEMENTS

Ce travail n'aurait pas pu être mené à son terme sans les encouragements, les soutiens et les conseils de nombreuses personnes. Je remercie tout particulièrement:

. M. Bernard Chavance qui a bien voulu diriger cette recherche, et dont les
encouragements permanents ont constitué un précieux apport ; . Mme. Sophie Bessis, MM. Alain De Toledo, Ahmed Henni et Ghazi Hidouci qui ont accepté de lire le manuscrit et fait part de leurs remarques critiques;

. Naima ma femme, Meriem et Amel mes deux enfants pour leur patience durant
l'élaboration de cette recherche; . Abderrahim Hennouf pour son indéfectible solidarité et son amitié. J'assume néanmoins seul l'ensemble des analyses et interprétations proposées dans cet ouvrage ainsi que les éventuelles erreurs de quelque nature que ce soit qui demeureraient dans le texte.

Cet ouvrage est une version remaniée et actualisée d'une thèse de doctorat en sciences économiques soutenue en 1997 à Paris 7.

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Poème de Ahmed Fouad Negro, Chanté par Cheikh Imam

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Si Mohand Ou M'Hand

"... Ils m'ont isolée pour mieux me vaincre, isolée en me mariant ... Puisqu'ils m'aiment, je les garde dans ma prison ... A la longue, c'est la prisonnière qui décide ..." Kateb Yacine, Nedjma

Traduction personnelle du poème de Ahmed Fouad Negm Quand le soleil se noie dans la mer des brumes Que se déploient les vagues de ténèbres Que la perception se meurt dans les yeux et les coeurs Que la voie se perd dans les dédales o toi qui cherche, toi le clairvoyant Tu n'as d'autre issue que la parole

Traduction du poème de Si Mohand Ou M'Hand J'ai juré que de Tizi-Ouzou, jusqu'à l'Akfadou Nul ne me fera subir sa loi Nous briserons mais sans plier plutôt être maudit quand les chefs sont des maquereaux L'exil est inscrit au front je préfère quitter le pays que d'être humilié parmi les pourceaux.

PREFACE

Bernard Chavance Professeur Université Paris 7

L'histoire économique de l'Algérie constitue un arrière-plan essentiel de la tragédie sociale et politique dans laquelle le pays se trouve plongé au cours des années 1990. Ce qui avait pu être à une époque présenté comme le "modèle algérien" de développement est apparu dès les années 1980 comme un échec ou une illusion, d'où l'amorce d'un processus de réajustement interne qui va se développer en diverses expériences de réformes limitées ou plus conséquentes du système économique. C'est l'histoire de ces réformes, de leurs causes, de leurs mise en oeuvre partielle, des conflits qu'elles ont engendrés et des résultats produits dans les différents secteurs comme dans l'ensemble de l'économie que retrace Ahmed Dahmani dans son ouvrage. L'approche privilégiée est celle de l'économie politique, justifiée par l'interaction essentielle entre les processus politiques et les changements dans les institutions et le mode de développement économiques que l'auteur observe dans l'histoire algérienne. Cette interaction a pris dans le système algérien une forme relativement perverse, dont Ahmed Dahmani montre les caractéristiques principales et les tendances évolutives au cours des deux dernières décennies. Son analyse s'appuie sur une étude approfondie d'un nombre important et d'une grande diversité de sources, qui fait de ce livre un travail de référence, sur un thème dont l'opacité relative ne peut manquer de frapper le chercheur extérieur. La problematique est celle d'un "système étatiste" original, où le rôle de la rente énergétique est essentiel dans l'explication de la structure du pouvoir, des tensions macro-économiques et de l'inertie relative des institutions et du système en général. L'ambivalence de l'Etat, initiateur des tentatives plus ou moins conséquentes de réformes mais aussi principal obstacle à des changements positifs dans le processus de régulation, est illustré par de nombreux exemples. L'étatisme est un concept utile, sans doute même indispensable, dans l'interprétation de l'expérience algériemle. Il peut parfois contenir une ambiguïté, lorsqu'il est employé selon le

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clivage classique Etat/société civile, celui étant susceptible de conduire de façon peu convaincante à la personnification de l'Etat ou à sa transformation en sujet, ainsi qu'à une vision où manquent les conflits internes à la société. Le concept se révèle plus riche lorsqu'il intègre les conflits internes aux appareils étatiques ou aux groupes diversifiés dont le pouvoir économique dépend directement de l'Etat, - c'est la perspective qui domine dans cet ouvrage pénétrant, ainsi que les relations entre ces derniers et les différents groupes qui constituent la société en général. L'économie politique des réformes algériennes présente des analogies frappantes avec celles qui ont marqué les économies socialistes des années 1960 jusqu'à leur disparition à la fin des années 1980. La séquence des changements introduits, d'abord partiels et confinés à des domaines réduits, puis ouvrant sur des transformations plus substantielles mais toujours internes au système, évoque le passage de l'ajustement systémique à la réforme radicale observé historiquement dans certains pays de l'Est - encore que les gouvernements algériens n'aient fait qu'approcher ce second stade sans l'atteindre vraiment, tout au moins avant le passage au plan d'ajustement structurel de 1994, que l'auteur considère justement comme un tournant. L'accommodement idéologique progressif, le caractère de plus en plus flou de la référence au socialisme, le passage d'une problématique de la réforme du secteur d'Etat à celle de la privatisation, rappellent l'évolution observée dans les pays les plus avancés dans les réformes avant 1989 comme la Hongrie ou la Pologne, ou encore la Chine des années 1990. Cette comparaison soulève la question du caractère du système économique algérien: peut-il être classé dans la famille des systèmes socialistes, jusqu'aux années 1980 ? Il partageait avec cette famille le socle institutionnel constitué d'un régime de parti unique combiné à la domination de la propriété d'Etat; il en différait dans la mesure où ce socle n'était pas cimenté par une idéologie "marxiste-léniniste" mais par un socialisme à base nationaliste. En tout état de cause, l'expérience des réfornles et de leur échec successif en Algérie rapproche son économie de ce sousgroupe des pays socialistes où les réformes n'ont jamais été conséquentes ou bien ont toujours échoué à modifier significativement le système et à améliorer son fonctionnement et ses résultats. Les causes de ces échecs sont semblables à celles mises en lumière par le présent ouvrage: un verrouillage institutionnel et une rigidité systémique couplés à une configuration des groupes d'intérêts favorisant le statu quo. Toutefois le contre-exemple de la Chine montre que tous les systèmes socialistes n'étaient pas condanmés à l'irréformabilité - même si les réformes débouchent en fin de compte sur un changement du système. Dans ce dernier cas, l'étatisme n'a pas été l'obstacle à des changements ouvrant sur un développement amélioré, mais au contraire leur vecteur - d'où une nouvelle interrogation sur ce

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concept en général.

Il

Le parallèle évoqué ci-dessus pourrait sans doute être poussé plus loin à propos de l'Algérie lorsqu'on y observe le processus que les sociologues du postsocialisme en Europe de l'Est et en Chine ont appelé la reconversion des élites dans la transition, en particulier au cours du processus de privatisation. Mais la comparaison entre l'Algérie et les pays post-socialistes doit être maintenue dans des limites raisonnables, les particularités de la crise multiforme et tragique que connaît le pays dans les années 1990 étant uniques et relevant avant tout de l'expérience historique singulière de cette société. Il reste qu'au-delà de l'apport original et certainement durable d'Ahmed Dahmani à l'histoire économique et sociale de l'Algérie, sa réflexion sur le système étatiste et ses rapports avec l'économie internationale, font de ce livre une authentique contribution à la connaissance et aux débats sur les systèmes économiques, le processus de développement et les relations entre les économies nationales et le système mondial.

III

INTRODUCTION
La signature par l'Algérie en avril 1994 d'un premier accord pour le rééchelonnement de sa dette extérieure a pour corollaire l'application d'un programme d'ajustement structurel (PAS) négocié avec le FMI. C'est la fm du mythe de la souveraineté nationale, longtemps jalousée et entretenue par les autorités algériennes. L'acceptation d'une telle démarche est la résultante d'une dégradation générale de la situation économique et sociale. Le service de la dette absorbe plus des 3/4 des recettes extérieures (quasi exclusivement d'origine pétrolière). C'est aussi et surtout une démonstration de fait de l'échec de toutes les réformes entreprises depuis le début des années 1980. Entre 1980 et 1994, l'Algérie a connu différents mouvements de réformes économiques, sociales, institutionnelles et politiques. Jamais leç dîfférents secteurs d'activité économique et sociale, mais aussi les structures et les institutions de l'économie, de la société et de l'Etat n'ont connu autant d'expériences, de tentatives ou de velléités de réformes que durant cette période. Nous nous proposons d'étudier cette étape singulière de l'histoire économique, sociale et politique de ces deux dernières décennies. Il s'agit pour nous de faire ressortir les différents contextes économiques, sociaux et politiques d'élaboration et de mise en œuvre de réformes sans intervention externe décisive. Leur déroulement chronologique, le jeu des différents acteurs socio-écononùques et politiques, l'articulation des différents intérêts et les différentes manifestations de résistance, d'opposition ou de rejet, les dynamiques économiques, sociales et politiques que les poussées réformistes ont induit. De même, nous nous interrogerons sur les raisons profondes qui n'ont pas permis à ces réformes d'atteindre leurs objectifs officiellement proclamés: une plus grande efficacité des appareils de production public et privé et une meilleure prise en charge des besoins sociaux. Jusqu'à l'application depuis 1994 d'un PAS qui a certes permis de rétablir certains équilibres macro-économiques et financiers mais qui a aussi entraîné de graves conséquences au plan de la relance économique et des conditions d'existence de larges couches de la population. Pendant ce temps, les groupes armés islamistes et/ou mafieux font preuve d'une rare barbarie, commettent les crimes les plus abjects, accentuent le supplice infligé à l'Algérie par les pilleurs et les prébendiers de tout poil qui ont la haute main sur le patrimoine national. Cette étude se veut une contribution à ce travail de déchiffrage de cette réalité complexe induite par les différents processus réformistes menés en Algérie ces 1

quinze dernières années. Nous essayons, tout particulièrement, de comprendre pourquoi le pouvoir d'Etat qui en est l'initiateur principal constitue en même temps la principale source de neutralisation, de blocage ou d'opposition à ces réformes. Les raisons immédiates tiennent bien sûr à la structure des intérêts sociaux articulés au pouvoir d'Etat que les politiques de réformes mettent en cause. Elles expliquent alors l'incohérence des projets réformistes eux-mêmes reflet d'une absence totale de cohésion au niveau du pouvoir d'Etat sur ces questions. Les initiateurs principaux des différentes tentatives ou expériences réformistes, des responsables et des cadres des appareils d'Etat et des entreprises, n'ont pas trouvé les appuis nécessaires tant au niveau de la société, demeurée incrédule ou en marge, qu'au niveau des appareils de pouvoir où les recompositions politiques tardent à s'imposer. Ce sont quasiment les mêmes groupes, clans et personnalités qui dominent les appareils d'Etat depuis l'indépendance. Ces différentes composantes semblent plus préoccupés par la perpétuation, voire la survie d'un système économique et social leur assurant intérêts et privilèges que sa dynamisation ou sa transformation en un système efficace. D'ailleurs, les différentes réformes économiques, sociales et politiques n'ont été engagées qu'avec l'assurance que leur évolution sera maîtrisée et les éventuels débordements neutralisés. Elles éclairent aussi cette conviction tenace du pouvoir d'Etat, et notamment son axe principal (l'armée et les services de sécurité), qui a toujours considéré que la crise d'efficacité du système économique et social est une crise passagère essentiellement liée à la réduction des moyens de paiements extérieurs. D'où ces réformes libérales en demi-teinte, à mi-gué et une gestion économique à court terme dans l'attente d'une augmentation des recettes d'exportation des hydrocarbures. Le PAS appliqué depuis avril 1994 ne déroge d'ailleurs pas à cette règle. Les raisons essentielles du dévoiement, du retardement ou de l'échec de ces processus sont donc, selon nous, essentiellement d'ordre politique. Nous essayons de montrer comment l'obstacle principal aux réfonlles réside dans la nature du système économique et social lui même, déterminée par une organisation monopoliste du pouvoir politique. Un système particulièrement complexe et opaque qui ne permet l'appréhension de la structure d'organisation des pouvoirs, ni la localisation des centres de décisions réels au sein des appareils d'Etat. Des dimensions qui nous ont paru fondamentales dans l'analyse des réfornles, leur élaboration, leur mise en oeuvre et les difficultés, résistances ou oppositions qu'elles ont provoqué. Deux parties composent ce travail. La première qui comporte trois chapitres est une présentation de l'étape 1980-85 caractéristique des ajustements économiques et politiques qui suivent la période "developpementiste" des années 1970. Nous mettons en perspective la place respective de l'économique et du politique au sein de l'ensemble social algérien, de leurs relations et imbrication et comment l'économique a toujours été dépendant du politique. C'est l'objet du premier chapitre où nous

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présentons les principales caractéristiques du système économique et social algérien, le système étatiste. Le second chapitre est une synthèse globale de la situation économique, sociale et politique dans laquelle apparaissent ces réformes dites correctrices des dysfonctionnements et déséquilibres de l'appareil de production économique. Le troisième chapitre présente les nouvelles orientations économiques et comment ce processus réformiste a été vidé de son contenu initial et instrumentalisé par une fraction du pouvoir d'Etat à des fins politiques. La deuxième partie comporte quatre chapitres qui tentent de cerner ce processus complexe et particulièrement heurté des réformes de la fin des années 1980 jusqu'à l'application d'un PAS à partir de 1994. La crise des moyens de paiement extérieurs avec la chute des prix du pétrole sont les causes immédiates des principales réformes de ce milieu des années 1980. L'expérience réformiste du gouvernement Hamrouche, de loin la plus cohérente et la plus engagée dans la transition à l'économie de marché et de la démocratie pluraliste, est traitée dans un chapitre séparé. Le chapitre suivant fait le point sur les difficultés, les obstacles, les résistances et les oppositions aux réformes économiques engagées par ce gouvernement. Le processus est alors remis en cause puis abandonné au profit d'une démarche tendant à -réactiver l'étatisme économique et la gestion centralisée pour aboutir enfin au PAS. Le dernier chapitre présente les principaux enjeux et défis qui se posent à l'Algérie en cette fin de siècle. En premier, la croissance démographique constitue, pour au moins encore une génération, une lourde charge pour les finances publiques. Pendant encore longtemps en effet, les demandes sociales en logement, en emploi, en scolarisation, etc., demeureront à un niveau élevé qui dépasse les capacités de l'Etat. Dans ce cadre, l'organisation de la famille, le statut des femmes sont un véritable défi à la société algérienne d'aujourd'hui. Une société en mutation profonde mais qui reste dominée par un patriarcat légitimé par une vision rigoriste et rétrograde de l'Islam. Le deuxième enjeu concerne le poids de la rente pétrolière qu'aucune dynamique de réformes n'a traité et que le programme d'ajustement structurel vient renforcer avec le consentement actif du pouvoir d'Etat. La rente continue donc de structurer et de financer les espaces et les activités économiques et sociales et aucune restructuration économique n'est envisagée pour faire face à un monde en profonde mutation. Enfin, le problème nodal qui nous parait conditionner tous les autres dans la transition à l'économie de marché et une démocratie libérale est le rôle de l'Etat. Peut-on soutenir, comme le fait l'idéologie libérale, que l'économie de marché est un mouvement naturel et spontané que l'intervention de l'Etat ne peut que contrarier ou compromettre? Ne faut-il poser la question de l'Etat qu'en termes de limitation de ses rôles et prérogatives au niveau économique et social comme l'impose le PAS, version FMI? La transition à l'économie de marché est-elle exclusive de l'Etat? L'Etat, dont il faut bien sûr définir les contours, les principes d'organisation et de fonctionnement des institutions et mécanismes ne

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constitue-t-il pas un élément majeur et dynamique dans ce processus? L'expérience historique des pays capitalistes occidentaux comme celle des nouveaux pays industrialisés d'Asie tend plutôt à appuyer la thèse d'un interventionnisme étatique mesuré, nuancé, spécifique à chaque situation socio-historique, mais réel. Concernant le cas algérien proprement dit, deux séries de questions sont ici discutées. D'une part, l'Etat moderne qui pourrait accompagner la transition à l'économie de marché a-t-il jamais existé en Algérie? D'autre part, n'est-ce pas ce qui fait office d'Etat et qui se réduit à un conglomérat d'intérêts contradictoires, qui constitue le principal obstacle au changement et à la mutation du système économique et social, à l'évolution vers une économie de marché et une démocratie pluraliste?

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DE L'AJUSTEMENT
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SYSTEMIQUE SYSTEME

A LA CRISE DU

Au début des années 1980, l'Algérie entame une nouvelle étape de son histoire économique, sociale et politique. La première s'étale entre 1962 et 1965. L'Algérie accède à l'indépendance le 03/07/62 après une colonisation française longue de 132 ans et une guerre de libération nationale particulièrement éprouvante et meurtrière. La dégradation de la situation économique et sociale s'accentue par l'absence de toute orientation ou perspective claire et résolue du nouvel Etat indépendant présidé par A. Ben Bella au style personnel et improvisé. La deuxième étape s'amorce par un coup d'état militaire le 19/06/65. Elle est marquée par la personnalité du Colonel H. Boumedienne, à l'autoritarisme affiché et à l'ambition de pouvoir démesurée. Il va s'affirmer comme le principal artisan du projet de développement industrialiste des années 1970. Il décède le 28/12/78 à l'âge de 47 ans après 13 années de pouvoir. Une page va être tournée. Cette disparition soudaine de Boumedienne en est le signe déclencheur. Le nouveau pouvoir qui se met en place est dirigé par un autre militaire le Colonel Chadli Bendjedid (plus-communément appelé Chadli). Le nouveau gouvernement se distingue dès les débuts d'exercice par une volonté d'apporter des correctifs à l'expérience précédente. Officiellement il n'est pas question de bouleversements, ni de changements en profondeur. La référence doctrinale de base demeure la "charte nationale" de 1976 qui synthétise toute la démarche du pouvoir de Boumedienne. Le refus d'assumer les ruptures même les plus insignifiantes, les divergences de point de vue ou d'orientation est caractéristique des responsables politiques algériens. Issus, pour la quasi totalité d'entre eux, du mouvement de libération nationale, ils ont été formés dans le culte de l'unité et le rejet de toute affirmation d'une différence quelconque qui, selon eux, serait signe de la désunion et du désordre. La devise est alors "le changement dans la continuité". Dans les faits, on assiste à une véritable remise en cause de la stratégie économique et sociale précédente. Des critiques systématiques de l'expérience de développement antérieure, notamment de l'industrialisation, apparaissent dans la presse officielle. On y souligne le choix de projets colossaux, véritables gouffres financiers, l'abandon de l'agriculture, la dépendance multiforme de l'économie algérienne vis-à-vis du marché mondial, etc. Certains articles de presse relèvent même que les conditions sociales des Algériens ne se sont pas améliorées et par certains aspects se sont même détériorées. La multiplication des conflits sociaux, le mécontentement généralisé de la population depuis le milieu des années 1970 en sont d'ailleurs des signes révélateurs. A défaut d'un projet économique et social clair et cohérent, de nouvelles orientations économiques et sociales voient le jour. L'agriculture devient formellement la nouvelle priorité du développement. L'amélioration des conditions de vie des Algériens apparaît conUlle une 7

préoccupation du pouvoir: la consommation est encouragée et un programme de construction de logements, plus important que les précédents, est mis en chantier. La devise du premier plan quinquennal (1980-84), qui marque le début de la nouvelle étape, est: "Pour une vie meilleure". Des réorganisations au niveau des institutions et des structures économiques et sociales sont mises en oeuvre. Les entreprises étatiques, tous secteurs confondus, sont restructurées. Vers le milieu de cette nouvelle décennie, l'échec des réformes au niveau économique et social est patent. L'agriculture n'a pas développé ses performances. Les entreprises étatiques restructurées connaissent encore le déficit. Il y a bien quelque amélioration de la consommation des ménages, mais elle est principalement due à une relative aisance financière que connaît l'État à la fin des années 1970. Les prix du pétrole ont connu, en effet, une nette hausse qui se traduit par un accroissement des ressources externes et donc un recours plus soutenu à l'importation de produits de consommation. Au niveau politique, les événements ont évolué différemment. L'ancienne équipe qui a imposé son modèle économique et social a été écartée. Une autre a pris le relais mais l'ouverture politique n'est toujours pas à l'ordre du jour. Cette partie s'articule autour de trois chapitres. Le premier présente les éléments caractéristiques du système économique et social dominant en Algérie depuis l'indépendance, le système étatiste. Le deuxième est consacré aux conditions économiques, sociales et politiques dans lesquelles apparaissent les premières réformes. Le troisième chapitre tente de tirer un bilan de ces réformes et présenter quelques éléments d'interprétation.

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CHAPITRE PREMIER
ÉLÉMENTS SUR L'ÉTAT ET LE SYSTÈME ÉTATISTE EN ALGÉRIE

L'Etat moderne peut être défini comme une nouvelle forme d'organisation et d'exercice du pouvoir politique dans certaines sociétés de l'Europe à partir du XVlèmesiècle. Il apparaît comme distinct de toute forme de pouvoir ou de puissance économique, culturelle, religieuse ou autre en s'identifiant à la notion de service public. Il est contemporain de la Nation, et est intimement lié au développement du capitalisme et à l'ascension d'une nouvelle classe, la bourgeoisie. Il met en mouvement différents appareils légaux (administration, fiscalité, justice, douane, police, armée, etc.) qui emploient un personnel s'identifiant à lui. Son champ d'action est limité dans le cadre d'un territoire mais t"Ouchetous les secteurs de la vie économique et sociale des individus et des groupes. Ce nouveau phénomène politique est le produit d'un long processus de maturation au sein de sociétés de plus en plus complexifiées et qui connaissent un développement économique important. Cette nouvelle forme politique semble se généraliser à toute la planète, et notamment dans le Tiers-Monde après le mouvement de décolonisation. Mais dans ce cas, l'analyse de ce nouvel Etat pose problème au plan théorique. L'héritage, en effet, de la pensée classique nous paraît inopérant. En particulier, l'Etat dans les pays sous-développés (c'est le cas en Algérie) a connu sa propre histoire, sa propre dynamique. Il émerge à partir de structures économiques, sociales, culturelles, politiques, voire même religieuses propres, différentes: rupture avec la colonisation, articulation dépendante avec l'économie capitaliste mondiale, rôles multiples et "envahissants", etc. C'est en tenant compte de l'ensemble de ces éléments qu'il faut l'appréhender à notre sens. L'Etat en Algérie est le produit des contradictions sociales, politiques et culturelles de l'Algérie colonisée. Dès l'indépendance il s'affirme sur une société affaiblie et déstructurée par la domination et l'exploitation coloniales et par la guerre de libération nationale. L'imposition et la domination qu'il exerce sur la société sont justifiées par l'entreprise de modernisation et de développement dont il fait sa mission fondamentale. Le bilan, nous en donnerons quelques éléments plus loin, n'est pas à la mesure des objectifs, des attentes ni même des moyens mis en oeuvre et des énergies dépensées. Plutôt qu'un développement par l'Etat on assiste alors au développement de l'Etat lui-même, de ses structures et ses prérogatives. Mais c'est un Etat qui se différencie de l'Etat moderne même s'il lui emprunte certaines de ses 9

structures, de ses modes d'organisation et de fonctionnemene. Au niveau institutionnel, le principe de séparation des pouvoirs (législatif, judiciaire et exécutif) a toujours été retenu, mais dans la pratique le pouvoir réel, déterminant s'est toujours exercé en dehors des structures et institutions officielles, apparentes, affichées. Il se loge plutôt dans des cercles restreints, des cénacles, des groupes informels mouvants dont les membres se recrutent au sein des services de sécurité, la haute hiérarchie militaire et de certaines administrations ou organismes de l'Etat. Au niveau économique, il monopolise la majeure partie des moyens de production et d'échange. Le champ politique, et jusqu'à la tentative d'ouverture opérée après octobre 1988, demeure sous son contrôle. Il continue depuis de délimiter le champ d'évolution et d'expression des pratiques politiques. Les rapports qui s'établissent entre l'Etat et la société sont d'une autre texture, d'une autre nature. L'Etat ne constitue pas une sorte de synthèse idéalisée d'une société civile existante. Bien au contraire, il s'impose comme "l'agent d'une synthèse, de la synthèse, dans la plupart des cas d'une société civile profondément hétérogène, aussi bien en ellemême que par rapport à l'Etat"2. Ainsi, en Algérie, c'est l'Etat qui joue un rôle fondamental dans le façonnement de la société. Celle-ci se structure à partir de ses articulations avec lui, suit les développements de celui-ci. Bien sûr, l'Etat n'opère pas dans un chanlp vierge, en rapport à une société qui serait totalement passive3. En fait, l'Etat agit dans un cadre social avec les aspirations, les ambitions et les intérêts des individus et des groupes, avec leurs propres pratiques socio-politiques et culturelles, leurs représentations du politique et du pouvoir. L'Etat en Algérie n'est donc ni une abstraction, ni une entité juridique mais le site permanent de la lutte entre différentes forces, individus et clans aux intérêts contradictoires qui utilisent leurs positions et les différents appareils, dans le cadre de stratégies conformes à leurs intérêts respectifs. C'est que l'Etat est le lieu de l'accumulation et des privilèges, le point de rencontre de tous les rentiers et prédateurs. La question de son contrôle devient essentielle amenant les groupes dominants à entrer en conflit et à s'affronter parfois violemment, voire même de façon sanglante. C'est cet État qui s'impose progressivement à la société jusqu'à vouloir devenir son tuteur patenté. Les différents appareils qui le composent sont transformés en appareils privés des intérêts dominants sans constituer pour autant un retour à certaines formes politiques historiques. Il se caractérise par l'émergence
1 J.F. Bayart utilise une métaphore végétale, un rhizome, pour caractériser l'Etat en Afrique, L'Etat en Afrique, la politique du ventre, Fayard, 1991. 2 G. O'DOlUlell, "Formation historique comparée de l'appareil étatique dans le Tiers-Monde et changement socio-économique", Revue intemationale des sciences sociales, UNESCO, juin 1980. 3 "La construction de l'Etat contemporain doit être pensée à la fois COl11l11e recherche hégémonique de la part des groupes sociaux prétendant à la domination et conune produit partiel de l'action des autres groupes sociaux considérés conUlle dominés" , J.F. Bayart, "La revanche des sociétés africaines", Politique africaine, n° 11, septembre 1983, p. 109.

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de nouveaux groupes qui tentent de maîtriser les différents appareils, gérer à leur profit le patrimoine public comme un patrimoine privé et imposer à la société le rapport politique. L'Etat ne doit pas être appréhendé à partir de l'économique, où il est dominant, puisqu'il est dominant partout. Ou plus encore, il ne doit pas être perçu à travers ses "présences" dans tel ou tel secteur de la vie sociale, mais en tant qu'il se veut constitutif de ces secteurs et des rapports y afférent. Le problème donc n'est pas seulement que l'Etat est partout, mais qu'il veut s'occuper de tout, tout contrôler, tout construire, tout faire. Ce nouveau type d'État, au delà de son appréhension, de son analyse en tant qu'il est, doit être analysé dans ses rapports avec la société dans son ensemble (économie, politique, culture, structure sociale). A partir de l'Etat et grâce à ses appareils et structures se nouent de nouveaux rapports économiques et sociaux. Progressivement se met en place un nouveau système économique et social, le système étatiste où tout rapport social doit nécessairement et obligatoirement prendre la couleur politique, s'imprégner de la froideur de l'Etat. Dans le cas algérien, le système étatiste se caractérise par les éléments suivants: un régime politique fondamentalement autoritaire; une organisation globale de la société (économie, politique, culture, etc.), des rapports sociaux par et autour de l'Etat; la mise en place de nouvelles inégalités sociales fondées essentiellement sur le rapport politique, le rapport à l'Etat.
I) L'ÉTATISATION DE L'ÉCONOMIE

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La place que tient cette forme politique, que nous appelons Etat, dans l'économie est sans égale. Tous les grands moyens de production et d'échange sont étatisés dès les premières années de l'indépendance. Toutes les activités économiques sont régies, administrées par l'Etat. Même les sphères économiques
privées, le capitalisme local demeurent dans une large mesure dépendants de l'Etat.

11 L'économie otage du politique
Le secteur économique étatique constitue le secteur dominant de l'économie algérienne. Sa constitution se fait à partir de quatre canaux principaux: l'héritage d'un important secteur public colonial, la main mise de l'Etat sur l'autogestion agricole et industrielle, la nationalisation des actifs étrangers, enfm l'élargissement de cette base économique par les investissements publics durant la décennie 1970. De plus, l'Etat détient le monopole sur le système monétaire et financier et sur le commerce extérieur. Jusqu'à la fin des années 1980 le pouvoir politique n'a cessé de se servir de l'économie, des entreprises et structures étatiques pour tenter d'atténuer les contradictions sociales et politiques qui agitent la société et qui menacent la stabilité du système. Pendant près de deux décennies, une sorte de "contrat social" tacite régit 11

les rapports entre l'Etat et la société. Celle ci est .demeurée pragmatique, attachée à la satisfaction de certaines de ses aspirations fondamentales. L'Etat, de son côté, a toujours veillé à ce que ce "contrat" ne soit pas rompu, que l'écart entre les aspirations des populations et les frustrations générées par les inégalités et les injustices sociales et politiques n'aboutissent pas à un mécontentement social et/ou à une remise en cause du pouvoir politique. A cet effet, les entreprises étatiques et les administrations sont sommées d'employer des sureffectifs pour limiter la pression du chômage. La plupart des entreprises étatiques sont maintenues en activité alors que leur situation financière est catastrophique. Les prix des produits de consommation courante sont subventionnés par le budget de l'Etat pour soutenir le pouvoir d'achat des couches défavorisées et éviter leur mécontentement. Nous revenons plus longuement sur l'organisation du secteur étatique dans le chapitre suivant.

2/ Un capital privé à l'ombre "bienfaitrice" de l'Etat.
Le développement depuis l'indépendance d'un imposant secteur économique étatique, exclusif dans certaines branches, n'a pas empêché l'existence et le développementconstant d'un secteur privé local. La particularité de ce secteur est qu'il s'est lui-même constitué, développé et consolidé dans le cadre du système économique dominant, à l'ombre de l'Etat, grâce à lui.
A) Lafaiblesse de la bourgeoisie entrepreneuriale

La conquête et l'occupation coloniales françaises ont complètement bouleversé la société algérienne. L'expédition militaire, la politique d'intégration économique et politique à la métropole se sont soldées par la destruction quasi totale des structures économiques, politiques et sociales préexistantes, déjà sérieusement affaiblies par une domination turque de près de quatre siècles. Durant toute cette période (1830-1962), la bourgeoisie algérienne (urbaine et rurale) demeure faible, limitée par le capital et la bourgeoisie (agraire et industrielle) coloniaux. Elle ne peut alors prétendre diriger le mouvement de revendication nationale ou même l'influer. Le pouvoir colonial en Algérie tente bien d'animer et de dynamiser une bourgeoisie d'origine indigène et lui faire jouer un rôle plus actif L'ampleur de la guerre de libération nationale (1954-1962), l'impasse des négociations entre le F.L.N. et l'Etat français, l'avenir de la production pétrolière poussent le pouvoir colonial à redéfinir sa politique "algérienne". L'objectif principal du Plan quadriennal 1959-1963 (plus connu COl1Ulle lan de Constantine) initiée par le Général De Gaulle est l'arrêt de la guerre et P une redéfinition des liens de dépendance entre la France et l'Algérie. Le moyen essentiel de cette nouvelle politique coloniale est la promotion d'une troisième force: une élite locale fonnée de cadres et de bourgeois locaux, avec laquelle le pouvoir colonial compte négocier ces nouveaux liens de dépendance.

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Concrètement, cette nouvelle politique va plutôt permettre le développement de couches peu nombreuses formées de commerçants, d'affairistes et de spéculateurs, parmi la population algérienne. D. Liabes4 relève qu'entre 1957 et 1960, le nombre des entreprises individuelles appartenant à des Algériens a pratiquement doublé, passant de 7.947 en 1957 à 15.000 en 1960. Ces entreprises individuelles sont essentiellement localisées dans le commerce, l'artisanat et les services. Dans l'industrie, le capital algérien demeure faiblement représentë. Deux éléments essentiels permettent à cette bourgeoisie commerçante de se développer et de prospérer: la présence d'un considérable contingent de l'armée française (près de 800.000 soldats sont engagés à la fin des années 1950 en Algérie) qui s'approvisionne sur le marché local, une politique coloniale d'expansion économique (hydrocarbures et plan de Constantine). De fait, cette bourgeoisie locale, essentiellement commerçante, apparaît comme un véritable sous-produit colonial, qui n'a vu le jour et n'a pu se développer que grâce au pouvoir colonial, à la politique qu'il initie à la fin des almées 1950 et à la présence massive de l'armée coloniale. La dépendance vis à vis de l'État (dans ce cas l'État colonial), la spéculation économique et finaIlcière constituent les deux caractéristiques marquantes de la bourgeoisie algérienne bien des années après l'indépendaIlce. Ce capital commercial profite à l'indépendance d'une situation et d'un contexte économique favorables: gonflenlent des dépenses publiques, distribution croissante de salaires dans le secteur étatique, recours intense aux importations pour pallier les insuffisances de la production nationale. Entre 1962 et 1970, le collU11erceextérieur est directement contrôlé par le capital privé qui réalise des profits largement supérieurs à ceux du secteur étatique. En 1965, avec 68,2 % du PIB total, le secteur privé réalise un excédent net de 88,3 % du total, et 68,8 % de la part du commerce avec un excédent net de 73,3 %6. Le coup d'état du 19 juin 1965 signe, en quelque sorte, l'acte de naissance d'une bourgeoisie industrielle locale. Non pas que la nouvelle équipe au pouvoir soit de nature privatiste, tout le contraire, car cette date marque aussi et surtout le développement d'un étatisme plus marqué en Algérie. Mais parce que l'Etat entreprend dès 1966 (plans spéciaux régionaux) et 1967 (une stratégie de développement industriel), un important programme d'investissement dont va justement profiter le capital privé local pour se développer et se renforcer. Ce n'est pas le moindre des paradoxes qui caractérise cette période: le renforcement et la consolidation de l'étatisme mais aussi l'essor d'un capitalisme industriel local à l'ombre de l'Etat. La nouvelle équipe que dirige le colonel Boumedienne, tout en se proclanlant socialiste comme la précédente, va restituer
4 D. Liabes, Naissance et développement d'un secteur privé industriel en Algérie, Thèse en sociologie, Aix-Marseille, 1982, p. 139. 5 Selon le même auteur: "les entreprises industrielles, propriétés d'Algériens, sont trop peu nombreuses, de dimension trop modeste et teclmologiquement dispersées, pour avoir un quelconque poids dans la production industrielle, soumise par ailleurs à une âpre concurrence des produits français, Id, p. 48. 6 Ibid.

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certaines propriétés nationalisées à leurs anciens propriétaires locaux et distribuer des subventions à des officiers de l'ALN/ ANP (mis à la retraite dans le cadre du rajeunissement de l'année), et aux cadres militants du FLN qui s'engagent à abandonner toute compétition pour le pouvoir. Ces catégories privilégiées vont alors mettre à profit leurs nombreux liens avec les responsables des appareils et des rouages de l'Etat. Une situation stratégique pour avoir "accès à des privilèges importants, portant en amont, sur la constitution du capital initial par attribution de biens immobiliers à des prix symboliques, et d'équipements à crédit à très faible taux; en aval, sur l'octroi de concessions exclusives de travaux et de fabrication, protégées de la concurrence interne et externe,,7. Au niveau sectoriel, le capital privé concentre la quasi exclusivité de ses activités dans les industries de transformation. Redoutant l'instabilité politique et craignant l'expropriation, il met en place des procès productifs à forte rotation de capital afin de recouvrer rapidement les fonds engagés. Sa nature spéculative le poussent à investir dans les activités de dernière transformation liées au marché des biens de consommation ainsi que dans le commerce. B) L'empreinte de l'Etat

Le discours officiel de l'Etat vis à vis du privé a peu évolué dans le fond depuis l'indépendance et jusqu'au début des années 1980. Il est marqué par cette attitude paradoxale faite d'agrément/exclusion, d'encouragement/marginalisation, de légitimation/négation. Un discours politique prônant le socialisme, la justice sociale et les nationalisations et des pratiques concrètes du pouvoir d'Etat où l'on retrouve les alliances, les passe-droits, le favoritisme envers les membres du secteur privé. L'incertitude sociopolitique et l'interdit idéologique qui caractérisent la période 62-65 traduisent en fait une entreprise de restructuration sociale entamée après l'indépendance. En particulier, la constitution de nouveaux intérêts dominants au sein des appareils d'État et qui voient dans la bourgeoisie locale un sérieux concurrent pour le contrôle des structures, rouages et ressources économiques hérités de la colonisation. Le pouvoir issu du coup d'Etat tolère l'existence de la propriété privée non exploiteuse8 et l'invite à participer à la bataille économique et sociale: lutte contre le chômage, réduction des disparités régionales, limitation des importations, etc. Ce discours politique s'accompagne aussi de textes et de pratiques réglementaires différenciés. Le premier code des investissements (loi 63-277 du 27/07/63) s'adresse essentiellement aux entreprises privées étrangères auxquelles il accorde certains avantages et garanties. Les entreprises locales sont par contre ignorées. Le second code des investissement (ordonnance 66-284 du 15/09/66) est reçu comme un véritable acte de libération pour le capital commercial qui peut désormais se convertir en capital industriel - et de garantie contre l'expropriation. Il accorde de nombreux avantages

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7 G. Hidouci, Algérie, la libération inachevée, La Découverte, 1995, p. 45. 8 FLN, Charte nationale, Alger, 1976.

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