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L'Algérie en quelques maux

De
286 pages
L'Algérie est malade, gravement malade. Même très gravement malade. Trente années d'une gestion ubuesque, sous la férule " éclairée " du Front de Libération Nationale, ont mis le pays complètement à plat. Aujourd'hui, l'Algérie est malade de sa religion dévoyée par ses fous d'Allah, de ses politiciens de salon, des horizons bouchés de ses jeunes désoeuvrés et désespérés, de son arabisation ratée, de son enseignement bâclé, de ses gestionnaires véreux, de ses cadres clochardisés, de son économie saccagée, de ses hôpitaux délabrés et meurtriers, de sa crise de logement cauchemardesque, de ses pénuries traumatisantes, de son chronique déficit en eau, de ses conditions de transport avilissantes, de... et de... ; la liste est interminable. L'auteur tente ici d'autopsier l'anomie qui frappe de plein fouet son pays, livré désormais à tous les aléas.
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l'Algérie en quelques maux
ou
L'autopsie d'une anomie

Collection « Histoire et perspectives méditerranéennes»
dirigée par Benjamin STORA et Jean-Paul CHAGNOLLAUD

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Derniers ouvrages parus: Antigone Mouchtouris, La culture populaire en Grèce pendant les années 40-45. Abderrahim Lamchichi, Islam et contestation au Maghreb. Yvelise Bernard, L'Orient au xvf siècle. Salem Chaker, Berbères aujourd'hui. Dahbia Abrous, L'honneur face au travail des femmes en Algérie. Daniel Jemma-Gouzon, Villages de l'Aurès - archives de pierres. Vincent Lagardère, Le vendredi de Zallâga. Fouad Benseddik, Syndicalisme et politique au Maroc. Abellah Ben Mlih, Structures politiques du Maroc colonial. Yvette Katan, Oujda, une villefrontière du Maroc. Musulmans, Juifs et Chrétiens en milieu colonial. Semih Vaner, Modernisation autoritaire en Turquie et en Iran. Alain Quella Villéger, La politique méditerranéenne de la France, un témoin Pierre Loti, 1870-1923. -

@ L'Harmattan,

1992 . ISBN: 2-7384-1269-6

RACHID TRIOl

L'Algérie en quelques maux
ou

L'autopsie d'une anomie
Essai

Editions L'Harmattan
5 -7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

A tous ces jeunes, morts le 5 octobre 1988 pour que, telle phénix, renaisse l'Algérie de ses cendres

I Préambule

Dans son discours d'investiture devant les députés de l'Assemblée Populaire Nationale, ultime vestige du système du parti unique, Sid Ahmed Ghozali, chef du premier gouvernement non FLN depuis l'indépendance, a déclaré, en juin 1991, en plein état de siège décrété suite aux émeutes initiées par le Front Islamique du Salut pour accaparer le pouvoir, que la situation socio-économique n'a jamais été aussi catastrophique dans toute l'histoire de l'Algérie indépendante. Un amer constat de faillite de trois décennies de gestion par le Front de Libération Nationale, qui fut confirmé quelques jours plus tard par deux humiliants aveux: l'incapacité d'honorer le paiement du service de la dette à fin juin et l'offre de vente du quart du gisement pétrolier de Hassi-Messaoud. La ba.nqueroute ne peut être plus totale. Cet ouvrage se veut une tentative, sans prétention, d'expliquer les raisons du chaos. Il ne se veut pas exhaustif, non plus. La liste des maux qui va suivre reprend cependant les tares qui semblent, aux yeux de l'auteur, les plus graves et les plus destructrices. Il n'en demeure pas moins qu'il s'agit d'un inventaire tout à fait propre à la sensibilité de l'auteur, chaque citoyen algérien pouvant en fait confectionner son répertoire-type de maux, et ceci en fonction de ses idées personnelles, de son niveau intellectuel et de son vécu quotidien. Ainsi, sans nul doute, un commerçant-piranha occulterait les questions d'inflation, des fortunes insolitès, de la tartufferie et des pénuries, tout 9

simplement parce qu'il n'est pas directement touché par l'inflation et les pénuries, d'une part, et parce qu'il ne reconnaîtrait pas user de la tartufferie pour blouser ses clients et avoir amassé sa fortune en pratiquant la hausse illicite des prix, d'autre part. Le nombre de maux exposés - quarantesix - permet d'avoir un large éventail des plaies dont souffrent le citoyen, la société et l'économie. Le lecteur ne doit pas s'attendre à des révélations fracassantes ou croustillantes; ce n'est pas là l'objectif du livre. On ne trouvera pas non plus de noms de personnes, car la [malité de cet essai est de dénoncer un système, et non des hommes, le comportement de ces derniers étant le produit de ce système. D'ailleurs, comment pourrait-on distinguer les coupables des non coupables de la faillite du pays? Le peuple, le premier, n'a-t-il pas failli par sa passivité? Les intellectuels n'ont-ils pas trahi par leur silence? Les anciens moudjahidine n'ont-ils pas pêché par vénalité en abandonnant la révolution aux mains de leurs anciens compagnons d'armes reconvertis en truands? Nous sommes tous coupables de l' anomie qui afflige le pays, et désigner quelqu'un du doigt serait une injustice relative. On ne trouvera pas de statistiques, non plus, et ceci pour deux raisons principales. La première réside dans le fait que la quasi-totalité des thèmes abordés ne font pas l'objet d'un suivi statistique officiel. En effet, comment pourrait-on apprécier en termes de chiffres l'abus de pouvoir, la clochardisation, le fatalisme, l'incivisme, le laxisme institutionnalisé, la réunionite, la tartufferie ou le verbalisme, pour ne citer que ceux-là? La seconde raison tient au manque de fiabilité des chiffres officiels pour des sujets qui pourraient être effectivement traités sur la base de chiffres, tels que la crise du logement, l'inflation, les maladies hydtiques, les coupures d'eau ou la malnutrition, par exemple. Chacun des agents à potentiel anomique répertorié ici nécessiterait à lui tout seul au moins un ouvrage. Par exemple, sur les causes et les conséquences de la dette extétieure, on pourrait écrire des dizaines de volumes sans épuiser la question. L'étude des incidences socioéconomiques engendrées par l'application de la médecine 10

gratuite, à elle seule, ne se traiterait pas complètement sans plusieurs centaines de pages. D'une manière générale, l'étude de chacun des thèmes abordés dans cet essai exigerait le concours d'éminents spécialistes en politique, en économie, en psychologie, en sociologie, en statistiques, en théologie, en prospective, etc. C'est dire combien l'auteur est conscient des limites scientifiques très étroites dans lesquelles il situe son travail; il serait très mal venu de l'affubler d'une quelconque prétention savante. Le fil et l'esprit de cet ouvrage ne sont sous-tendus par aucune théorie. L'histoire tragique de ce vingtième siècle a suffisamment démontré l'incompatibilité des dogmes théoriques avec la nature humaine. A cet égard on peut rappeler ce qu'a écrit Arthur Koestler dans «Le zéro et l'infini»: «Deux et deux ne font pas quatre quand les unités sont des êtres humains». C'est uniquement sur le bon sens que se fonde l'auteur pour développer les différents sujets. Le bon sens, contrairement aux théories dogmatiques, n'a pas de teinte politique; et c'est ce bon sens de I'homme équilibré, communément appelé sagesse populaire, qui guide la rédaction de cet ouvrage. Ce livre pourrait donc être celui de tout Algérien adulte sensé et objectif, non encore clochardisé ni «anomisé» par le système politicoéconomique qui régit la vie du pays depuis presque trente ans maintenant. La faillite de toutes les dictatures, «progressistes» ou autres, trouve justement sa genèse dans les trop grandes distances prises avec le bon sens. C'est là l'une des principales vérités qui transparaît tout le long du texte. En effet, peut-on sérieusement inciter le salarié à travailler sans le motiver matériellement? Peut-on gérer efficacement avec des incapables? Peut-on réellement gagner la confiance des autres en usant de subterluges et de mensonges? Peut-on s'ériger en dieu vivant sans verser dans le ridicule et le folklore? Peut-on recourir à la violence, sous toutes ses formes, sans s'exposer à l'effet boomerang? A toutes ces questions, le Front de Libération Nationale a répondu en ignorant le bon sens, grave erreur qui vaut à l'Algérie de se retrouver en pleine impasse. On notera que les textes traitant des différents maux s'imbriquent les uns dans les autres, de sorte qu'on aura 11

parfois l'impression que l'auteur se répète. Les imbrications observées sont impossibles à éviter, pour la simple raison que chaque mal est à la source et à l'aboutissement des autres. En effet, on ne peut parler sérieusement de malnutrition sans évoquer les pénuries et l'inflation; de même, on ne peut traiter la question des pénuries sans se référer à la malplanification et aux commerçants-piranhas, comme on ne peut aborder l'inflation tout en éludant les questions de malplanification, de pénuries et de chômage déguisé. On peut classer les maux en deux catégories: les latents et les manifestes. Les premiers sont difficilement perceptibles; il en est ainsi de la fuite des cerveaux, du malenseignement et de la «chéria», par exemple. Leurs effets sont souterrains et pernicieux, donc ignorés du grand public et donc plus nocifs. Les seconds crèvent les yeux de l'observateur le moins averti; citons entre autres: la clochardisation, les hôpitaux ou l'incivisme. Toutefois, qu'ils soient latents ou manifestes, tous les maux répertoriés dans cet essai présentent un point commun: leur incontestabilité. Pour les tares évidentes, il suffit d'ouvrir les yeux autour de soi dans la vie de tous les jours pour les reconnaître. Ainsi un petit shopping en ville donne déjà un avant-goût des pénuries et de l'inflation. En revanche, la mise en évidence des tares cachées nécessite de plonger à l'intérieur du système politico-socio-économique. Ainsi, pour pouvoir détecter le mal de l'organigrammite il est absolument indispensable d'avoir travaillé dans une entreprise ou administration nationale suffisamment longtemps pour avoir l'opportunité d'enregistrer les dégâts engendrés par les cycliques fièvres des organigrammes qui s'emparent des cadres du secteur public. Octobre 1988 fut un mois-charnière dans l'histoire de l'Algérie indépendante, puisqu'après lui plus rien ne fut comme avant, et ceci à un point tel qu'il s'est établi un net distinguo dans le langage de l'homme de la rue même, entre «l'avant» et «l'après», lorsqu'il s'agit d'évoquer l'histoire du pays depuis l'indépendance. Cette différenciation, très marquée, s'applique également à l'analyse des divers agents 12

anomiques qui inhibent le développement de l'Algérie depuis l'indépendance, de telle sorte qu'on assiste à partir du 5 octobre à l'aggravation de certains maux et à l'atténuation de certains autres. Le regain d'intégrisme, favorisé par l'ouverture politique, a généré l'intensification de maux comme le fatalisme, la tartufferie ou le verbalisme, pour ne citer que ceux-là. L'attitude exagérément démissionnaire des dirigeants du régime, jusqu'au départ forcé du président Chadli Benjedid en janvier 1992, définitivement discrédités aux yeux de la population, a entraîné une pagaille généralisée avec la recrudescence de maux comme l'incivisme, le laxisme institutionnalisé ou la débrouillardise à l'algérienne, parmi bien d'autres. La crise économique, dont les effets ravageurs avaient commencé à se faire sentir bien avant octobre 1988, a aussi servi de catalyseur au redoublement de certains maux, comme l'affairisme, la clochardisation, l'inflation, les pénuries ou la malnutrition. La mise en œuvre des réformes économiques, dont le démarrage avait précédé de peu les événements d'octobre 1988, a concouru de son côté à accentuer des maux comme le chômage déguisé, la restructuromanie ou l' organigrammite. Certains maux, par contre, ont vu leurs effets s'atténuer, comme par exemple l'abus de pouvoir, la censure ou la rumeur. Enfin, un dernier point: le classement des maux. On a opté pour l'ordré alphabétique, par souci de commodité et d'objectivité; autrement, sur quel critère acceptable s'appuyer pour classer ces maux? Qu'est-ce qui fait le plus mal, la crise du logement ou les pénuries? Les tracasseries du transport public ou bien celles de la bureaucratie? Les coupures d'eau ou les hôpitaux? La réunionite ou l' organigrammite? La «chéria» ou la «chita»? Le complexe d'avidité ou l'incivisme? Les décisions «coup de poing» ou le laxisme institutionnalisé»? L'auto-dépréciation ou la rumeur? Laissons ces dilemmes aux masochistes, et armons-nous de tout notre bon sens pour nous plonger dans cette pénible autopsie.

13

II.
L'autopsie

L'absentéisme
Les rues des grandes villes algériennes grouillent de monde pendant les heures de travail, c'est bien connu. TI suffit de sortir à Alger, un jour de semaine aux heures de labeur, pour s'en rendre compte. Une bonne partie des «promeneurs de semaine» est constituée cependant de travailleurs rémunérés par l'Etat. On a beaucoup glosé sur ce fléau en axant les explications sur le manque de conscience professionnelle et de patriotisme au sein de la masse laborieuse. Cette façon de voir pèche par sa simplicité et a l'inconvénient d'occulter les véritables raisons qui poussent employés et ouvriers à fuir leurs lieux de travail. En réalité, pourquoi le prolétaire algérien s'absente-t-il si souvent? On peut citer cinq raisons principales: l'ennui, le manque de motivation, l'absence de contrôle, les pénuries de produits alimentaires et la bureaucratie. L'ennui, d'abord. Les entreprises et administrations nationales sont réputées pour leur pléthore de personnel; en effet, pour un poste de travail on trouve fréquemment plusieurs personnes, dont une seule est vraiment nécessaire. TIs'ensuit donc qu'un appréciable nombre de travailleurs n'a rien à faire de toute la journée. TIest normal qu'ils s'ennuient et... qu'ils songent à aller se promener. TI n'est guère raisonnable de blâmer ce type d'absentéistes et de les 15

étiqueter comme inconscients professionnels; il faudrait plutôt incriminer les responsables gestionnaires qui tolèrent de scandaleux surplus d'effectifs.

D'autres travailleurs -

absentéistes invétérés -

ne

peuvent arguer du manque d'ouvrage pour justifier leurs escapades quotidiennes. Cette seconde catégorie inclut tous les prolétaires qui ne trouvent aucune stimulation matérielle dans leur travail et qui n'en attendent aucune amélioration de leurs conditions de vie. Pour ceux-là il n'y a que deux événements majeurs dans leur journée de salarié: le pointage à l'entrée et le pointage à la sortie. Juste de quoi justifier la présence, seule rémunératrice! Car, même si l'on n'espère plus améliorer la qualité de son existence par le fruit de son labeur, il faut bien continuer à subsister et à toucher sa paie à la fin du mois. Pour cette masse laborieuse désespérée, peu importe la tâche à effectuer. Lorsque se saisissent d'elle ces états d'âme, elle court les évacuer en plein air! Le travail peut bien attendre puisque de toutes les façons tous les horizons restent bouchés. Il est clair que ces deux premières catégories d'absentéistes s'entremêlent entre elles et qu'on peut ainsi définir une troisième catégorie, celle qui regroupe les salariés qui fuient leur travail à la fois par ennui et par manque de motivation matérielle, et qui sont de loin les plus nombreux à envahir la rue les jours de semaine. Une quatrième catégorie comprend ceux qu'on pourrait appeler les absentéistes-pénuristes. On observe qu'en Algérie les magasins d'étatsont mieux approvisionnés d'une part en semaine qu'en week-end, et d'autre part aux horaires de travail qu'après. De ce fait seuls les chômeurs-revendeurs et les trafiquants de tous poils peuvent profiter de la disponibilité des produits sous tension, qu'ils se font fort de céder ensuite à la masse laborieuse à des prix prohibitifs et extravagants. En conséquence, de plus en plus de prolétaires, outrés par cette situation, ont pris la fâcheuse habitude de se sauver de leurs bureaux et usines pour pouvoir s'approvisionner à des prix relativement décents; ce sont les absentéistes-pénuristes dont les effectifs évoluent proportionnellement à la tension qui s'exerce sur la distribution des marchandises en général, et des denrées 16

alimentaires plus particulièrement. Beaucoup parmi eux sont de braves travailleurs, mais ils n'ont guère le choix, il faut le dire. Très mal payés, il ne peut en effet se concevoir pour eux de plus impérative urgence que celle de profiter d'un arrivage de produits sujets à des pénuries. Ainsi, il n'y a pas de meilleur moyen pour vider un bureau ou un atelier que celui d'annoncer l'arrivage dans une grand~ surface voisine d'une marchandise rare dans le moment, marchandise qui, selon la conjoncture, peut être du café, du beurre, de 1'huile, ou bien un appareil électroménager quelconque. A leur décharge, il faut dire que les absentéistes-pénuristes ne quittent pas leurs lieux de travail d'une manière systématique, comme c'est le cas pour les éléments des trois premières catégories, mais seulement par nécessité. Il est injuste et aberrant de les taxer d'inconscients professionnels, parce qu'il suffit d'assurer la sécurité de l'approvisionnement pour voir cette espèce disparaître. On ne peut pas non plus incriminer tous ceux qui sont astreints à des absences répétées pour pouvoir régler de.s affaires de paperasse; en effet, pour constituer le moindre dossier administratif il est exigé une montagne de papiers. On comprend dès lors que les chefs de familles nombreuses aient souvent à déserter leur lieu de travail pour s'en aller courir après des tas de pièces administratives destinées aux divers dossiers de leur progéniture. Enfin, il existe une dernière catégorie d'absentéistes, celle de ceux, plus nombreux qu'on ne le croit, qui disposent de deux emplois, le premier au sein d'une entreprise ou administration publique et le second dans le secteur privé. Il fut même un temps où l'on pouvait bénéficier d'un double salaire dans le secteur public! C'était la belle époque de la grande pagaille des premières années d'après l'indépendance durant laquelle aucun contrôle n'était encore institué. De nos jours les amateurs du double emploi prennent plus de précautions et se partagent entre les secteurs public et privé: ils pointent chez l'Etat pour s'assurer un salaire et travaillent plus sérieusement dans le privé. Nombre de ces absentéistes possèdent leurs propres affaires, qui sont évidemment déclarées au nom de l'épouse, du frère ou d'un quelconque parent. Mais, dira-t-on, comment se peut-il que tant 17

d'arnaqueurs agissent avec autant de quiétude? La complaisance des responsables et l'absence de contrôle sont les principales raisons. On peut classer les absences au travail sous deux catégories: l'institutionnalisée et la sauvage. La première découle de la complaisance des gestionnaires et de celle des médecins qui délivrent, avec une déconcertante inconscience, les congés de maladie. La seconde trouve son origine dans le désordre chronique qui affecte la gestion des entreprises et administrations publiques, et dont profitent tous les opportunistes pour aller s'aérer aux frais de la princesse. Les effets générés par l'absentéisme se traduisent par une dégradation des services publics et par un consj4érable manque à gagner des entreprises nationales. L'absentéisme gangrène pratiquement tous les secteurs publics et à tous les niveaux de la hiérarchie. Il constitue l'une des manifestations les plus spectaculaires de la démobilisation de la masse laborieuse vis-à-vis du système politique du pays. A voir tant de monde vadrouiller dans les rues en pleines heures de travail, il est loisible de déduire l'état d'esprit du prolétaire algérien, état d'esprit caractérisé par une totale désaffection à l'égard de la vie socio-économique du pays. Le travailleur algérien du secteur public ne commencera à vraiment s'investir dans son ouvrage qu'à partir du jour où il recouvrera sa confiance dans le système politico-socioéconomique qui gère ses conditions de vie et celles des siens. Et pas avant. Une fragile confiance est en train de s'établir depuis que le régime, acculé par les événements d'octobre 1988, a commencé à initier des réformes politiques et économiques pour la mise en place d'une démocratie parlementaire et d'une économie de marché. Il reste à asseoir définitivement cette confiance en protégeant l'ouverture actuelle contre le retour au système du parti unique, qui se profile à l'horizon sous le visage d'un islamisme intégriste.

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L'abus de pouvoir
L'Algérien moyen, dès qu'il se voit investi d'un iota de pouvoir, manifeste de maladifs penchants à abuser de ses prérogatives. TIy va gaiement de son règne de «roi absolu» sur son «fief personnel». Cette mentalité de roitelet sévit à tous les niveaux de l'échelle hiérarchique, si tant est qu'il existe une hiérarchie dans un pays miné par le piston, le recours systématique aux «parapluies», le népotisme, le clanisme et autres. Il en va ainsi du planton qui joue au matador à l'entrée des administrations, des entreprises et des services publics, du médecin qui anive à l'hôpital à onze heures pour repartir à midi en laissant plantés dans la salle d'attente des dizaines de malades, du maire de petit village qui tyrannise ses administrés, ou enfin du wali qui gère sa wilaya comme une propriété privée. Les effets induits par ces excès sont aisément énumérables. Sur le plan social, l'impact se traduit par un amer sentiment d'injustice qui se développe pernicieusement chez le citoyen, qui en anive à se sentir constamment insécurisé par la transgression permanente et généralisée des lois et règles de civisme. Sur le plan économique, les abus d'autorité servent à maquiller les malversations de toutes sortes; ainsi, nombre de gestionnaires, sous des dehors austères et autoritaires, cachent de machiavéliques magouilleurs. Le caractère de puissant agent anomique de l'abus de pouvoir est indéniable, ne serait-ce que par cette image de pays sans loi qu'il tend à imprimer dans l'esprit des citoyens. 19

L'abus de pouvoir trouve bien entendu son essence dans l'absence de liberté d'expression inhérente à la nature du parti unique. En effet, qui oserait dénoncer un wali qui s'engraisse sur le dos des entreprises publiques relevant de sa tutelle? Et à qui le dénoncer, quand on sait que le wali représente le gouvernement en place, c'est-à-dire le parti unique au pouvoir? En vérité, la banalisation de l'abus de pouvoir est une donnée objective spécifique à tous les régimes autocratiques. N'a-t-on pas vu et ne continue-t-on pas à voir de véritables révolutionnaires à l'origine se transformer en monarques absolus? Il y en a même qui pensent à installer leurs fils avant de passer l'arme à gauche! L'Algérie, jusqu'aux événements d'octobre 1988, n'a pas échappé à cette abjection qui lui fut imposée vingt-six années durant par le Front de Libération Nationale. L'ouverture politique imposée au régime par le soulèvement populaire du 5 octobre devra impérativement déboucher sur l'instauration d'un démocratie parlementaire. Faute de quoi l'infamie et l'avilissement continueront à meubler le quotidien du citoyen algérien. Et le sacrifice des centaines d'adolescents morts sur le champ de la démocratie un certain 5 octobre aura été vain.

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L'affairisme
Dans les pays hannonieusement évolués, les hommes d'affaires constituent une classe locomotrice dans l'âpre bataille du développement. Par leur goût du risque, leur dynamisme, leur sens des affaires et leur combativité, ils concourent de façon décisive à l'amélioration des conditions de vie. De ce fait, ils jouent un rôle éminemment positif. En Algérie les véritables hommes d'affaires constituent une minorité dans le circuit économique, investi par une légion d'affairistes de tous poils, à un point tel qu'affairiste est devenu synonyme d'homme d'affaires. Les affairistes algériens se distinguent par la malhonnêteté et l'absence de scrupules. Ils se signalent actuellement par une excessive prolifération. Tels des rats incités par de favorables mauvaises conditions d'hygiène, ils sont en train de se multiplier à une cadence effrayante. On observe en effet depuis ces dernières années un engouement massif pour l'affairisme, tout le monde parlant de se lancer dans des affaires. Les fortunes insolites (voir plus loin), érigées çà et là, incitent de plus en plus de jeunes à travailler pour leur «compte». Cela semble si facile, se disent les émules des nouveaux riches, en songeant avec envie aux petits maires de village, aux adjudants de l'armée, aux fonctionnaires des contributions diverses, aux marchands à la sauvette et autres, qui ont réussi avec une déconcertante aisance. On devine les moyens peu catholiques utilisés par tous ces parvenus dans l'impunité la plus totale, encourageant de la sorte une propension pour les transactions louches dans l'esprit des masses populaires, le dernier des citoyens étant 21

persuadé de réussir pour peu qu'il ose. L'affairisme tous azimuts est ainsi devenu une panacée contre les difficultés matérielles, de plus en plus insoutenables. Le virus de l'affairisme a progressivement contaminé toutes les couches de la société algérienne, l'épidémie étant alimentée par l'effarante baisse du niveau de vie des travailleurs salariés, par les proportions dramatiques revêtues par le chômage et, surtout, par la trop grande facilité d'enrichissement des néoriches de l'Algérie indépendante. Pour la masse laborieuse, les dérisoires salaires assurent à peine le minimum. Pour les familles nombreuses, ils empêchent tout juste de mourir de faim. Ainsi, l'Algérien moyen survit plus qu'il ne vit; acculé, il se trouve contraint de se jeter dans l'aventure des affaires louches, les propres n'étant pas à sa portée. Et pour cause, il ne dispose pas, en général, d'économies! Le chômage joue également un rôle prépondérant dans la recrudescence de l'affairisme. Les piètres performances de l'économie nationale, essentiellement publique, rendent impossible l'insertion de l'abondante main-d'œuvre qui se bouscule aux portes des usines et des bureaux. Il faut cependant mentionner ici que nombre de chômeurs, découragés par les bas niveaux des salaires, n'esquissent même pas l'effort d'aller demander un emploi; ils préfèrent de loin tenter les «raccourcis» empruntés par les «anciens» pour régler leurs problèmes matériels. Des tas d'insignifiantes personnes sont parvenues à s'enrichir si vite, il suffit de suivre leurs pas! La peu reluisante situation matérielle de ceux qui vivent uniquement de leur salaire n'est effectivement pas une incitation à embrasser des canières de salariés. Les ostentatoires fortunes insolites sont bien plus tentantes! Comment devient-on affairiste? Il s'agit en premier lieu de se choisir un créneau. Il n'est pas nécessaire que ce créneau soit productif, au contraire. Moins il est productif et plus il rapporte! Le bas de l'échelle des affairistes est tenu par les «trabendistes», les revendeurs du marché noir (Trabendo). Leur créneau: la pénurie! La pénurie s'entend ici en termes de qualité et de quantité. Ceux qui misent sur la pénurie de la qualité font dans la revente, à des prix décuplés, des 22

produits frauduleusement importés. Ces «trabendistes èsqualité» se présentent sous les visages de revendeurs clandestins ou de marchands installés légalement. Les premiers écoulent leurs produits à la sauvette ou bien par le biais du porte-à-porte, les seconds sous le comptoir. Les «trabendistes ès-quantité», eux, sont spécialisés dans la revente à prix doubles ou triples des marchandises sous tension: pièces détachées, denrées alimentaires, appareils électroménagers, etc... TIs se présentent comme des marchands honnêtes obligés de multiplier les prix pour vous rendre service en vous dépannant! Les trabendistes, les deux types confondus, pour réussir, doivent bien sûr agir en affairistes avisés. Les spécialistes de l'importation frauduleuse se doivent ainsi de développer des rapports privilégiés avec les douaniers, les agents de police et les contrôleurs des prix. Les autres doivent «soigner» leurs relations avec les responsables des magasins d'état qui les approvisionnent. A un échelon supérieur on rencontre toute une faune d'entrepreneurs privés, dont l'affairisme se concrétise dans des transactions douteuses avec les préposés au contrôle des travaux de l'administration. Tout peut se négocier: la mauvaise qualité du béton coulé, l'insuffisance des annatures d'acier, les finitions bâclées ou même l'approbation de travaux fictifs! Certains entrepreneurs, aux aptitudes à l'affairisme plus aiguisées, se permettent même le luxe de mener un fastueux train de vie sans n'avoir jamais rien entrepris; ils se contentent d'encaisser des avances et de se faire oublier ensuite! Au même niveau on rencontre des tas de farfelus qui se disent industriels. TIs sévissent dans l'alimentaire, le plastique, les matériaux de construction, le petit électroménager, etc... Leurs produits, bien que d'une médiocre qualité, inondent le marché national par la grâce des divers «feux verts» accordés par ceux-là mêmes qui sont censés faire respecter les normes. Là aussi, l'affairisme se manifeste par le graissage de pattes des «gardiens de la qualité». TI apparaît donc que tout affairiste, pour pouvoir opérer impunément, doive impérativement disposer d'un «homologue» dans les inextricables rouages de l'administration. Chaque «homologue» n'agissant pas seul, la 23

bureaucratie (voir plus loin) régnante imposant de multiples signatures pour le moindre papier, on n'a guère de mal à imaginer l'importance des effectifs du «Sous-Corps des Fonctionnaires Affairistes». Chaque fonctionnaire-affairiste dispose ainsi de son propre «filon», qu'il exploite seul ou en «association» avec un certain nombre de complices. Les «filons» revêtent diverses variantes: mainmise sur la délivrance d'un document «monnayable» (permis de conduire, passeport, registre de commerce, etc) ; présidence d'une commission de choix des marchés publics; monopole de la signature des situations de travaux réalisés par des entreprises privées, algériennes ou étrangères; responsabilités au niveau des services de vente des entreprises nationales et des grandes surfaces de l'Etat (Galeries Algériennes, Souk El Fellah, entreprises productrices de marchandises sujettes à de fréquentes pénuries, etc.) Il ne serait pas convenable d'omettre les gros affairistes qui sévissent à des échelons supérieurs et pour lesquels les «confrères» cités jusque-là font figure de minables amateurs. Ces super-affairistes sont rodés dans les entourloupettes de haute voltige monnayées contre des devises fortes. Ils supervisent, du haut de leurs postes, les négociations avec les fournisseurs étrangers, au travers de commissions truffées sur mesure de «SLE» (voir plus loin) et de béni-ouioui, chargés d'imposer les bons choix. Contrairement donc à ce qui se passe sous les cieux des véritables démocraties, on observe que le plus gros des affaires se traite en souterrain et que le concept d' «affaire» est adopté plutôt sous l'angle de la malversation la plus caractérisée que sous celui de l'honnête transaction assurant à son bénéficiaire une marge décente. On constate ainsi que d'énormes sommes sont brassées sans aucune contrepartie de production. Les deux manifestations les plus spectaculaires de l'affairisme se traduisent par une surinflation et par l'apparition au grand jour des fortunes insolites. L'argent mal acquis est en effet blanchi dans l'achat de somptueuses constructions, de voitures de luxe, de magasins, de restaurants, d'hôtels et d'usines, et concourt ainsi à entretenir une galopante inflation dont ne pâtit que le travailleur salarié. L'affairisme s'érige donc comme une 24

terrible plaie de la société algérienne, car non seulement il induit une paupérisation continue de la masse laborieuse, mais, surtout, il tend à ancrer dans les mentalités la tentation de l'argent facile. Le citoyen, de plus en plus appauvri, n'aspire qu'à imiter ceux qui ont «réussi», peu importent les moyens à utiliser. Ainsi, les jeunes se sentent de plus en plus attirés par la combine; les études étant laissées aux «naïfs» qui n'ont pas encore compris que d'étudier en Algérie ne mène qu'à un statut de misérable salarié. Les jeunes Algériens préfèrent de nos jours se lancer dans la revente des produits sujets à la pénurie que de s'investir dans d'aléatoires études. On comprend mieux leur choix lorsqu'on sait qu'un marchand de cacahuètes (les cacahuètes sont introuvables, sinon très rarement, dans les magasins d'état) gagne plus que n'importe quel diplômé universitaire salarié! Il est dès lors légitime de s'interroger sur le sérieux de l'acharnement des autorités à affIrmer la priorité qu'elles accordent au développement de la technologie de pointe. Pas moins! DiffIcile à avaler de la part d'un système qui privilégie l'affairisme au détriment de l'université. A ce sujet, on aurait du mal à inciter un universitaire à développer une sensibilité de technologue de pointe dans un pays ou un inspecteur des douanes a des revenus dix fois supérieurs à ceux d'un docteur d'état! L'affairisme parasite donc le corps social algérien dans son intégralité. Quelles images plus signifIcatives de l'anomie qui consume aussi lentement que sûrement la société algérienne que celles de l'opulence d'un épicier qui fait dans le marché noir, de la précarité des conditions d'existence d'un ingénieur sorti d'une grande Ecole ou d'un médecin se débattant dans un problème de logement? Le caractère ubuesque de telles situations est accentué par les claironnantes voix offIcielles clamant sans pudeur l'avènement prochain de la maîtrise technologique! En tout état de cause, l'éradication de l'affairisme ne sera pas chose aisée et constituera une tâche de longue haleine, car le mal est profond et prend ses racines dans les fragiles fondements de l'économie algérienne, complètement saccagée par trois décennies de gabegie sous la férule du FLN. Pour extirper ce chancre, il faudra couper les racines 25

qui le nourrissent, c'est-à-dire: le parti unique - qui couvrait les malversations, la pénurie, la dévalorisation des études -, la bureaucratie et le chômage. Depuis que les événements d'octobre 1988 ont balayé le FLN et conduit à l'instauration du pluripartisme, la presse, débâillonnée, se fait fort de dénoncer les magouilles, acculant les requins à plus de prudence. La bureaucratie est également la cible des journaux, toutes tendances confondues. Ces évolutions sont réconfortantes, mais elles ne suffisent pas, car les problèmes économiques demeurent, et c'est sur leur terrain que se jouera l'avenir du pays. En effet, la transition vers l'économie de marché sera douloureuse et recèle de lourdes menaces pour la jeune démocratie algérienne. L'exacerbation du chômage, qui sera indubitablement induite par l'accélération des réformes économiques, pourra être exploitée par les islamistes intégristes, ardents défenseurs du trabendo et de l'économie de bazar. Des futurs rapports de forces politiques qui régiront le premier parlement pluraliste dépendra l'avenir des affairistes en Algérie: radieux avec une majorité islamo-intégriste, plus difficile avec une majorité démocrate.

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Arabisation (de la politique d')
La politique d'arabisation a péché par précipitation depuis l'indépendance, c'est le moins que l'on puisse dire. Cette précipitation se traduit aujourd'hui par une dramatique baisse du niveau des connaissances chez les écoliers, les lycéens et les universitaires. Une précipitation calculée toutefois, mais si mal calculée qu'elle a abouti à un résultat inverse de celui qui était recherché. Il fallait s'attendre dès le départ à une chute brutale du niveau des connaissances scientifiques, dans la mesure où l'arabe ne sert à véhiculer les connaissances que dans des pays qui accusent un considérable retard sur le plan technologique. En effet, audelà d'un certain niveau, on ne trouve pas du tout de documentation technique, pour la simple raison qu'une technologie proprement arabe n'existe pas. En revanche, dans d'autres domaines beaucoup moins scientifiques, tels que littérature et poésie arabes et théologie islamique, c'est plutôt l'inflation de livres. Il ne faut donc pas être sorcier pour déduire que l'étudiant qui ne maîtrise que l'arabe ne peut aller sérieusement bien loin, sauf en littérature et poésie arabes et en théologie islamique. Il n'est donc guère étonnant qu'à l'issue d'une scolarité entièrement arabisée, les bacheliers présentent un profil à teintes littéraire, poétique et islamique. Les idées archaïques véhiculées par l'arabe, qui sont en totale opposition avec la pensée moderniste universelle, sont donc inculquées aux enfants dès leur jeune âge; et l'on devine le type d'adultes qu'ils feront. Il s'est ainsi ancré dans la jeune pensée algérienne une forme d'archaïsme sous 27

la bannière d'une arabisation bâclée et totalitaire. La régression de la pensée est aujourd'hui perceptible aussi bien sur le plan social, économique que politique, la majorité des citoyens, surtout parmi les jeunes, se référant à la période vécue par le prophète pour conduire leurs propres existences. Il n'est donc pas surprenant dans ces conditions que certaines pratiques peu civilisées connaissent une importante recrudescence. Citons: les mariages forcés pour les filles, l'interruption de la scolarité des adolescentes, le port obligatoire du hijab pour la gent féminine, la répression de la mixité, l'interdiction du sport féminin, etc... L'arabisation, telle qu'elle a été poursuivie jusqu'à maintenant, porte un grave préjudice au développement social, culturel, scientifique et donc économique du pays. Les pays maghrébins voisins, Maroc et Tunisie, ont donné un sérieux coup de frein, à la suite des dégâts occasionnés par une arabisation trop poussée. L'Algérie devrait s'en inspirer pour sauver le potentiel culturel du pays. Il est patent que, sous un régime démocratique, le processus d'arabisation aurait connu un tout autre cours, un cours qui aurait pris en considération la sensibilité berbère du peuple algérien et la médiocrité du potentiel scientifique arabophone. Mais la politique de fond du gouvernement, jusqu'à l'avènement du pluripartisme, ayant été de se confondre dans le moule d'une dictature-monarchiestandard, on devine aisément les intentions inavouées qui étaient cultivées par la nomenklatura du FLN. L'arabe a ainsi servi de véhicule d'un islamisme abrutissant et anesthésiant à un parti soucieux avant tout d'assurer sa pérennité au pouvoir. Le FLN n'a-t-il pas abusé de l'utilisation de la mosquée et de l'école, pendant trois décennies, pour conditionner les enfants et les adultes et les maintenir dans un obscurantisme aliénant? Du bouillon de culture nourri aux idées du passé et à la nostalgie de la grande épopée arabe, que le FLN a entretenu pendant trente années dans les lieux de culte et les écoles, avec un machiavélisme consommé, il est sorti une génération qui, à défaut de s'identifier à un monde moderne pour lequel elle n'a pas été préparée, s'accroche désespérément à des idées passéistes avec lesquelles elle est plus familiarisée. Cette utopiphilie teintée 28

d'un désespoir suicidaire est aujourd'hui habilement et perfidement exploitée par le mouvement intégriste qui ambitionne de prendre le pouvoir pour faire de l'Algérie le premier califat du monde moderne! Premier califat qui ne serait que le prélude à l'islamisation du Maghreb, puis du monde arabe, puis du reste du monde. Rien que ça! Si aujourd'hui ceux qui voient l'Algérie de l'extérieur peuvent rire de ces élucubrations, ceux qui la vivent de l'intérieur ne peuvent pas en faire autant, car le danger du totalitarisme intégriste musulman est réel. Le droit de regard que s'adjugent les militants islamistes dans la vie privée des citoyens est un symptôme des plus inquiétants. La violence dont ont fait preuve ces mêmes militants lors des incidents de juin 1991 est de très mauvais augure pour l'avenir du pays. Pour éradiquer le fanatisme arabo-islamisant, qui pourrait mener le pays à la guerre civile, il faudrait procéder par étapes. Dans une première phase il est absolument impératif d'annihiler le terrorisme intégriste. Dans une seconde phase, mais à court terme, il y aurait lieu de développer une politique culturelle proprement algérienne qui prendrait en compte à la fois l'identité arabo-berbère du pays et la nécessité de ne pas rater le train du développement. Cette politique sera nécessairement axée sur l'enseignement d'un arabe moderne, éloigné de la culture de cabaret prônée par les feuilletons égyptiens, sur l'officialisation du berbère comme langue officielle, ce qui permettrait de contrebalancer l'influence néfaste de la culture moyen-orientale, et enfin sur la généralisation de l'enseignement de la langue française en tant que véhicule des connaissances scientifiques. TI faut seulement espérer que l'ouverture politique, arrachée au prix de centaines de vies humaines, puisse déboucher sur un régime parlementaire afin que le problème de la langue arabe soit débattu en toute liberté et loin de toute passion religieuse.

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