L'Alsace en héritage

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L'Alsace a une histoire très particulière : elle a subi de 1870 à 1945 cinq changements de nationalité, dont l'un, de 1940 à 1945, se fit sous la dictature nazie. Dans ce récit de la vie d'une famille de sept enfants où se mêlent l'histoire et l'analyse de caractères, l'auteur livre un témoignage émouvant sur ses parents et sur les raisons de son attachement à l'Alsace.
Publié le : dimanche 6 septembre 2015
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EAN13 : 9782336388793
Nombre de pages : 202
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Manon L’Alsace L’Alsace Laben héritage
Histoire d’une famille en héritage
L’Alsace a une histoire très particulière: elle a subi de Histoire d’une famille
1870 à 1945 cinq changements de nationalité, dont l’un,
de 1940 à 1945, se t sous la dictature nazie. C’est la
période où se situe en partie l’aventure d’un couple hors
du commun. Marcel l’alsacien, Emmy la bourguignonne,
avec cinq de leurs enfants dont l’auteur, sont pris en 1940
dans le piège d’une Alsace annexée de fait par un régime
qui impose une germanisation complète et expulse tout
citoyen d’origine française. Emmy échappe à l’expulsion
mais restera cinq ans coupée du monde. Après la mort
de Marcel en 1957, dèle à sa mémoire, elle continue
son œuvre. Dans ce récit de la vie d’une famille de sept
enfants où se mêlent l’histoire et l’analyse de caractères,
l’auteur livre un témoignage émouvant sur ses parents et
sur les raisons de son attachement à l’Alsace.
Manon Lab, Alsacienne de naissance, agrégée d’anglais, a passé
la plus grande partie de sa vie en Alsace où elle est revenue après
avoir vécu plusieurs années en Grèce et en Franche-Comté. Elle vit
désormais une retraite alsacienne consacrée à l’écriture, au piano
et à la création céramique.
Illustration de couverture de l’auteur.
ISBN : 978-2-343-06650-9
19 €
Graveurs de MémoireG Série : Récits / FranceGraveurs de Mémoire
Cette collection, consacrée essentiellement aux récits
de vie et textes autobiographiques, s’ouvre également 9 782343 066509
aux études historiques.
Manon Lab
L’Alsace en héritage




L’Alsace en héritage

Histoire d’une famille

Graveurs de mémoire

Cette collection, consacrée à l’édition de récits de vie et de
textes autobiographiques, s’ouvre également aux études
historiques. Depuis 2012, elle est organisée par séries en
fonction essentiellement de critères géographiques mais
présente aussi des collections thématiques.


Déjà parus

Ayme (Maurice), À l’école du bonheur et de la réussite, La révolte
d’un « fossile » du primaire, 2015.
Rieuf (Armelle), N’oublie pas d’aller chercher Armelle, Du
NordPas-de-Calais à la région parisienne : le chemin d’une vie, 2015.
Delfau (Mireille), Résistante un jour, Résistante toujours. Paulette
Fouchard-Ayot ou la vie d’une femme de l’ombre, 2015.
Milan (Jean-Pierre), Vol à voile, chemin d’aventures, En planeur
avec un inconditionnel du ciel, 2015.
Firth (Alan), Le petit Anglais de Béthune, En séjour chez les autres,
2015.
Rébut (Jean-Louis), Atout-Chœur, Un demi-siècle de direction
chorale, Entretiens avec Jacqueline Heinen, 2015.
Dhejju (Léonard), Fleuris là où Dieu t’a semé, Histoire d’une vie,
2015.
Rudigoz (Charly), Lili à Alger, Une jeune prof dans une ville en
guerre (1961-192), 2015.
Guidon (Frédéric), Chronique d’un professeur de Lettres, 2015.
Covas (Madeleine), Paroles de prof…, 40 ans dans l’enseignement
privé, 2014.
Brilman (Jean), Nos familles au Viêtnam, (1897-1954), 2014. Manon Lab







L’Alsace en héritage

HHistoiree d’unee famillle


















































© L'HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06650-9
EAN : 9782343066509




Puisse la lumière de l’enfance atteindre
ces lignes comme elle enveloppa et pénétra
souvent jusqu’à l’âme au milieu de la peine
et de l’amertume celle qui les traça.

Emmy












À la mémoire de Marcel l’alsacien
et d’Emmy la bourguignonne.




19 novembre 2013.
J’ai promis à Odile d’aller la revoir à Luttenbach.
Vendredi je crois, dans deux jours.
Précieuse, Odile. Elle se rappelle tout. Ça m’a fait du
bien de l’entendre. Elle roule les r comme maman ou
presque… Je ne m’en souvenais pas.
J’ai appelé Dominique. Qu’avec son tracteur il
m’apporte le fumier pour le potager, pour les rosiers…
Quand il le pourrait. Il ne faut pas que le pré soit
détrempé, dit-il. A lui de voir…
On annonce de la neige. Pour cette nuit ?
Oui… Emmy la Bourguignonne, ma mère. Au fond
c’est pour elle que j’ai voulu écrire ce récit autour de
Marcel l’Alsacien, mon père.
Pour elle plus que pour lui ?
Chronique, à l’intention de ceux qui se sont peu à peu
agglutinés puis fondus dans la famille, et qui ne savent
rien de son histoire. Rien d’Emmy, rien de Marcel.
Rien de ce qui s’est passé pendant la guerre en Alsace. ui s’est passé juste après.
Rien de ce qui a bouleversé la famille plus de soixante
ans après la mort de Marcel…
Parler de l’Alsace ? J’aimais bien.
Je me rappelle une de mes grandes tirades. Nous
vivions à l’étranger. Notre hôte était Kabyle. Il avait été
naturalisé français après une série de vexations,
aboutissement d’une affaire longue et désagréable. Il venait de nous
en donner quelques exemples.
Je pris tout naturellement sa suite, parlant des
tribulations des Alsaciens au cours des deux siècles passés. Il se
montra surpris.
11 Voyez ma grand-mère Joséphine Schmitt. Elle est née
française en Alsace en 1868, lui dis-je. Française, la
province l’était depuis 1648. Son dialecte, fort différent du
français comme le breton ou le basque, ne soulevait aucun
commentaire.
En 1870, la France déclare la guerre à la Prusse. Sévère
et rapide défaite de nos troupes à Sedan. Le pays est
envahi jusqu’au Mans. Strasbourg assiégée, se rend. Le
Second Empire s’effondre, tandis que naît en janvier 1871, à
Versailles, le IIème Reich.
Le prix à payer par la France est lourd : elle perd
l’Alsace et la Lorraine.
Les deux provinces sont annexées par l’Empire
allemand en mai 1871. Celui-ci se hâte de marquer la nouvelle
frontière entre l’Allemagne et la France par de grandes
bornes de grès rose sur la ligne de crête des Vosges.
Au 1er octobre 1872 enfin, 12800 personnes ont pris le
parti de quitter l’Alsace prussienne pour gagner le
territoire français, dont une branche de la famille Dreyfus de
Mulhouse qui s’installe à Paris, tandis que l’ensemble de
la famille Bloch gagne Lyon. Deux grandes familles juives
alsaciennes, qui, du fait même de ce choix dicté par leur
fidélité de cœur à la France, vont se trouver mêlées de très
près à l’histoire du XXème siècle en Europe.
L’Alsace est prussienne désormais et fait partie de
l’Empire allemand. Cela n’empêche nullement les
Alsaciens de passer la frontière dès qu’ils en ont envie. Ni
d’envoyer les jeunes filles de ‘bonne famille’ en France, y
apprendre le français. Il en est ainsi de ma grand-mère
Joséphine, et de sa jeune sœur Emma, de douze ans sa
cadette.
De l’avantage d’être fille, à la fin du XIXème siècle.
Car les jeunes gens, c’est différent. Pas question de
batifoler. Pour exercer un métier et gagner leur vie dans leur
nouvel environnement, il leur faut connaître la langue de
12 Goethe à fond. Les écoles et les universités allemandes
s’en chargent. Strasbourg enfin, est la capitale du nouveau
Reichsland, cela, pendant 44 ans.
En 1914, nouvelle guerre entre l’Allemagne et la
France. Les troupes allemandes s’enfoncent dans le pays.
Dans le nord, la Picardie, la Meuse, et presque jusqu’à
Paris, la population se heurte aux sonorités du parler
germanique. Quant à Marcel, 20 ans en 1916, sur le front
russe, il porte l’uniforme et le casque à pointes prussiens.
En 1918, Français et Alliés ont gagné la Grande
Guerre. L’Alsace redevient française. Ma grand-mère a 50
ans. Elle parle et écrit le français. Pas son fils, qui a
maintenant 22 ans et se destine à l’enseignement. L’école
normale d’instituteurs de sa nouvelle patrie prend sa
formation en mains et l’envoie, avec ses camarades, à
Rouen ou Limoges, se forger une nouvelle identité. Ils ont
tout à apprendre, dont la langue française. Ils apprennent
vite. Ils sont formés à cela et s’en sortent bien dans
l’ensemble.
Mais, voyez-vous, cher ami, là, c’est nouveau, ils ont
un dossier à leur nom. On se méfie. On les surveille. On
note que certains seraient un brin plus hardis qu’il ne sied.
Indociles. Trop fiers. Pas assez reconnaissants.
« On n’est jamais sûr de rien, avec ces gens-là ! » Ces
mauvaises têtes d’Alsaciens !
Bientôt quinze ans que les Alsaciens sont redevenus
français au moment où percent Hitler et les folies du
IIIème Reich. Hitler et sa gangrène gagnent si bien les
esprits qu’explose une troisième guerre entre les deux
pays.
En 1940, les combats font rage en France. Plus grand
monde pour défendre l’Alsace.
Au milieu du vacarme, une voix profère soudain que
l’Alsace est teutonne. C’est Hitler qui impose sa loi. Il le
13 leur assène, aux Alsaciens. Il veut le leur faire entrer dans
la gorge à toute force, leur destin germanique !
Voilà comment ma grand-mère est invitée à se
reproclamer Allemande en 1940. Elle a soixante-douze ans.
La France est envahie par les troupes ennemies. Paris est
durablement occupé. Le contact avec la population se fait
dramatique.
Peut-on oublier les accents de cette tragédie ?
Alors, et ces Alsaciens ? Que deviennent-ils ? Rien
n’est simple. La guerre est là. Chacun se tait, se surveille,
surveille les autres, se recroqueville, en attendant
l’effondrement de la trombe infernale. Cinq années
difficiles passent.
En 1945 tout bascule dans l’autre sens. L’Alsace est
officiellement redevenue française. Ma grand-mère a 77
ans. Elle peut rendre son dernier soupir paisiblement après
cinq changements de nationalité qui lui ont fait retrouver,
à la fin, son statut initial de française.
Mais l’Histoire est passée par là. L’Alsacien n’est plus
l’innocent provincial de 1868. Redevenu français dès
1919, on le harcèle. On veut savoir ce qu’il est, au fond,
l’Alsacien. Alors français ou allemand ? En 1928, en mai,
il y a procès à Colmar contre les autonomistes alsaciens.
Ils sont d’abord condamnés, puis amnistiés deux mois plus
tard. Le plus radical, Charles Roos, se marginalise peu à
peu, et dès 1933, prend fait et cause pour la vision «
national-socialiste » du monde. Il perd l’appui des
Alsaciens, est condamné à mort pour espionnage au profit
de l’ennemi le 26 octobre 1939 à Nancy, et exécuté en
février 1940.
Alors, français ou allemands, les Alsaciens pendant la
Seconde Guerre mondiale ? Leurs fidélités sont
personnelles. Ils interprètent jugent et condamnent
hâtivement. Sans indulgence, quand ils imaginent le pire,
c’est pour devancer doutes et médisances. Dans leurs
14 livres, on le ressent à la façon qu’ils ont d’aller un peu trop
loin dans l’expression de leur fidélité, livres où ils sont
trop abrupts avec ceux qui n’ont pas suivi la même route
qu’eux.
Deux récits écrits par des Alsaciens et parus juste après
la guerre, l’un, du Sénateur Brogly, l’autre de
MarieJoseph Bopp, m’ont permis de me replonger dans
l’atmosphère pesante et mutique de ce qu’il faut appeler
l’annexion. Je n’y ai pas cherché autre chose.
J’aimais présenter ainsi l’histoire de notre province.
Je me souviens de ma grand-mère Joséphine Schmitt.
Fragile. Immobile. Nous allions la voir à Munster. Elle
nous recevait installée dans un fauteuil. Autour du cou un
ruban de velours noir. Très soignée. Robe de satin noir.
Yeux noirs, vifs, qui nous fixaient, passant des uns aux
autres.
Debout, derrière elle, tout en noir elle aussi, Maria,
l’aînée des sœurs de Marcel mon père.
De Maria, je savais peu de choses : elle était veuve.
Elle avait perdu son petit garçon de la diphtérie. Je ne me
rappelais pas si son mari était mort à la guerre. Pour moi,
c’était probable. Il ne lui restait rien. Ce qui me
bouleversait. Je trouvais résumé en elle tout le drame de l’Alsace.
J’avais neuf ans.
Longtemps, ces approximations lointaines me suffirent.
Je parlais avec assurance de la guerre, de l’Alsace, de mes
parents…Longtemps.
Puis il y eut le choc. Les insinuations, perfides…
Mon père avait largement eu le temps de mourir entre
temps. Ma mère avait elle aussi disparu trente ans plus
tard. Nous étions engagés dans ce siècle de toutes les
audaces, ce vingt et unième siècle de toutes les
repentances…
15 Soixante-cinq ans plus tard, sommes nous prêts à
entendre la vérité, toute la vérité sur l’Alsace et les
Alsaciens pendant la Seconde Guerre mondiale ?
C’est invraisemblable quand j’y pense. L’affaire avait
bien commencé pourtant. Aucune raison de nous méfier.
C’était un film sur l’Alsace, tourné pour FR 3. Presque un
film familial, puisqu’il se servait de photos prises par
Emmy qu’elle avait accumulées depuis son mariage avec
Marcel en 1936 jusqu’à sa propre disparition en 1987. Ces
photos, elle les avait disposées dans des albums composés
avec soin, précieuses mises en scène de sa vie, qu’elle
offrait au monde.
De ces photos, soudain, un agrandissement, comme un
détournement de sens. Un viol. Qui s’en prenait à mon
père.
Après cela, un roman avait enfoncé le clou pour
parachever la sale besogne.
Il ne me restait qu’une solution : me jeter fébrilement
sur tout ce qui pourrait m’éclairer sur l’annexion de
l’Alsace par les Allemands, de 1940 à 1945. Il fallait que
je sache comment les gens avaient fait pour vivre, manger,
se déplacer. Pour ne pas se décourager. Tenir bon.
Miraculeusement, autour de l’année 2000, de nombreux
livres sur le sujet furent publiés dont certains écrits par des
Alsaciens eux-mêmes. C’était ce qu’il me fallait.
De mon côté, je ne partais pas les mains vides. J’avais
le récit de sa vie tel qu’Emmy l’avait composé, et dont elle
était la figure principale.
Elle avait également conservé la correspondance
échangée avec Marcel en septembre 38, puis en fin d’année
1940, début 41.
Je disposais enfin de son cahier ‘Enfances’, sorte de
journal intime, rédigé de 1940 à 1945.
Mon enquête, menée parallèlement à la chronique
familiale, me fit découvrir des noms, des événements qui
16 projetèrent une autre lumière sur ce que j’avais vécu
enfant et que je croyais simple.
Munich, en 1938, l’invasion de la Pologne au 1er
septembre 1939, l’Alsace occupée dès le mois de juin
1940, le témoignage des photos et des lettres de maman à
Marcel….
Les écailles me tombèrent des yeux. Tout était à revoir,
et surtout à préciser. Mon ignorance se révélait aussi
effarante que l’aveuglement des Français en 1939,
lorsqu’ils se refusaient à voir ce que l’invasion de la
Pologne leur livrait pourtant sans détours : la force de
combat des armées de Hitler, la puissance de leurs tanks,
de leurs avions.
La découverte de la vérité fut longue, passionnée,
difficile. Il fallait comprendre comment on avait pu piéger
mon père comme cela avait été fait dans le film. Un tel
acharnement !
Ce qui ne m’étonnait pas, venant d’elle…
Aujourd’hui, c’est donc à moi, fille de Marcel,
alsacienne comme lui, qu’il revient de retracer son
histoire. C’est à moi, fille d’Emmy, d’évoquer le climat
familial qui fut le nôtre pendant la guerre. Cela fut
d’autant plus facile que j’avais le témoignage de ma mère,
de ses émotions et réflexions au fil des événements qu’elle
vivait.
J’ai juste tâché d’être aussi loyale qu’elle.
Marcel Schmitt était né à Munchouse, un village du sud
de l’Alsace, un jour de juin 1896.
L’Alsace était alors prussienne depuis 25 ans.


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Rencontre en Alsace

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