L'amiral de Kerguelen et les mythes de son temps

De
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La renommée de l'amiral Yves de Kerguelen (1734-1797) se révèle fort ambigüe : destinée tragique, qui touche à la fois le sommet de la réussite et le fond du déshonneur. Réalisé à partir d'archives publiques, de correspondances privées et de journaux de l'époque, cet ouvrage tente d'éclairer la biographie du découvreur des Iles Kerguelen.
Publié le : vendredi 1 mai 1998
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EAN13 : 9782296364875
Nombre de pages : 223
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L IRM I RRL

DE KERGUELEN

ET LES MYTHES DE SON TEMPS

AUTRES

OUVRAGES

DU MÊME AUTEUR

Toponymie des terres australes. - T.A.A.F., 1973

Les lIes australes françaises: Kerguelen, Crozet, Amsterdam, Saint-Paul.- Rennes, Ouest-France, 1995

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Gracie Delépine

L lAM I RAL
ET LES

DE

KERGUELEN
DE SON

MYTHES

TEMPS

Cartographie

par Syluie Rimbert

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Chemins de la mémoire dirigée par Alain Forest
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Jean VERLHAC, Laformation de l'unité socialiste (1893-1905). M.-Th. ALLEMAND-GAY et J. COUDERT, Un magistrat lorrain au XVIIIe siècle. Le Premier Président de Cœurderoy (1783-1800)
et son dia ire.

M. GALOPIN, Les expositions internationales au XXe siècle et le bureau international des expositions. COMTE ERNEST DE MUNNICH, Mémoires sur la Russie de Pierre le Grand à Elisabeth 1re (1720-1742). Traduit et annoté par F. Ley. Bernard ALIS, Les Thiard, guerriers et beaux esprits. Léon SCHIRMANN, L'affaire du "dimanche sanglant d'Altona" ,19321997. Autopsie d'un crime judiciaire organisé par les magistrats. Yveline RIOT'fOT, Joaquin MAUURIN, De l'anarcho-syndicalisme au communisme (1919-1936). Jean-Yves BOURSIER (dir), Résistants et résistance. Réda BENSMAÎA, Alger ou la maladie de la mémoire. Claude SCHKOLNYK. Du socialisme utopique au positivisme prolétaire. Victoire Tinayre 1831-1895. Dominique POULOT (dir), Patrimoine et modernité. Alain PAUQUET, La société et les relations sociales en Berry au milieu du XIXè siècle. Yvan COMBEAU, Paris et les élections municipales sous la Troisième République. La scène capitale dans la vie politique française. Franck LAFAGE, Le comte Joseph de Maistre (1753-1821). Itinéraire intellectuel d'un théologiende la politique. Louis PERE-DARRE. , Les années 40. Récit d'un Amour Impossible. F. FEDERINI, L'abolition de l'esclavage de 1848.

@ L'Hannattml, 1998 ISBN: 2-7384-6680-X

REMERCIEMENTS

Grâce à la remarquable thèse de Marie-Pierre Dion l, directeur de la Bibliothèque municipale de Valenciennes, nous avons découvert l'existence de la correspondance échangée entre le capitaine de vaisseau Kerguelen et le duc de Croy. Cette correspondance entre le navigateur et le mécène se poursuit depuis août 1772, lorsque Kerguelen revient triomphant de son premier voyage austral, jusqu'à septembre 1774, lors de son désastreux retour après le deuxième voyage austral. Rédigée à Paris, à Condé, à Brest, ou dans l'Océan Indien, complétée par de nombreuses autres pièces, elle se rapporte à l'époque la plus controversée des voyages

d'explorationde l'officier breton.

.

Nous ne saurons assez exprimer notre gratitude et notre reconnaissance à S.A.S. Monseigneur le Duc de CroyDülmen, qui nous a donné une marque de confiance rare en nous ouvrant libéralement les cartons d'archives de son ancêtre, conservés dans son domaine de Westphalie. En nous autorisant à reproduire ici les pièces les plus significatives, il nous permet d'apporter un éclairage inappréciable sur l'aventure du chevalier de Kerguelen et de ses compagnons. Nos remerciements s'adressent également au Dr Knocke, archiviste du prince de Croy-,pour la courtoisie de son accueil.

IDion, M.P., Emmanuel de Croy (1718-1784), Bruxelles,1987 5

Fig.l

-

Le Capitaine de Vaisseau Kerguelen, vers 1773 (Coll.part.)

Yves de

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PROLOGUE

La renommée de l'amiral Yves de Kerguelen se révèle étonnamment changeante et contradictoire. Renommée très ambiguë, il est vrai, car la postérité ne s'accorde ni sur sa gloire de marin grand découvreur, ni sur l'infamie de sa chute. Et l'on s'aperçoit que, depuis deux siècles, l'interprétation très subjective qui a été faite de sa vie tourmentée révèle souvent beaucoup plus les passions des biographes, qu'elle n'éclaire les actes et la pensée du personnage. De son vivant même, il jouit d'une gloire immense, bien que fugitive: " Il fut reçu en France comme un nouveau Christophe Colomb ", écrit Lapérouse. Puis il est rejeté de son corps de la marine, renié par ses propres compagnons qui n'osent plus prononcer son nom, ou même qui effacent de leur mémoire le souvenir de leur aventure commune. Destinée tragique, qui touche à la fois le sommet de la réussite et le fond de la réprobation. Or, il semble que tout ce qui touche Kerguelen suscite d'abord la contestation. Sa vie est tellement singulière qu'il ne peut sans doute en être autrement. Aussi, tout ce que l'on peut apprendre aujourd'hui de Kerguelen ne doit-il pas être recherché seulement dans les textes et témoignages contemporains, mais bien plus dans les archives manuscrites subsistantes accessibles au public. C'est un travail hasardeux, qui réserve beaucoup de surprises. L'homme, l'officier de marine d'un Ancien Régime traversé par tant de courants divers, héritier d'une longue tradition en même temps que témoin d'une révolution sans exemple, cet

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homme nous paraît mériter d'être maintenant mieux connu, mieux expliqué dans son temps, - et non pas dans le nôtre -. Il est difficile de vivre, en appartenant à un corps d'élite, la décomposition d'une fin de règne., celui de Louis XV, jusqu'à la destruction d'une société hiérarchisée quand la place de chacun devient en permanence contestée: beaucoup de compagnons de Kerguelen ont-ils vraiment mieux compris que lui? et, pour certains, à quel prix? Mais cette étrangeté, ces coups de théâtre, ces projets fous et ces échecs mortels, en est-il vraiment l'auteur, ou les a-t-il subis? Quelle part lui attribuer dans une faveur montant au zénith, suivie d'une chute infamante? N'est-il pas, aussi, et surtout., le produit d'une certaine culture de sa classe, à cette époque des lumières dont il partageait certainement les enthousiasmes, mais dont il ne comprenait sans doute que partiellement les pensées philosophiques et politiques? Nous allons donc tenter de suivre les fortunes de Kerguelen, depuis sa mort survenue il y a juste deux siècles. Nous allons tenter de retrouver et de comprendre les images antithétiques qu'on a données de lui.

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-1-

LES FORTUNES

DE KERGUELEN

" Lfon voit des hommes que le vent de la faveur pousse d'abord à pleines voiles; ils perdent en un moment la terre de vue, et font leur route, tout leur rit, tout leur succède; action, ouvrages, tout est comblé d'éloges et de récompenses; ils ne se montrent que pour être embrassés et félicités. Il y a un rocher immobile qui s'élève sur une côte ~les flots se brisent au pied; la puissance, les richesses, la violence, la flatterie, l'autorité, la faveur, tous les vents ne l'ébranlent pas: c'est le public, où ces gens s'échouent. Il La Bruyère, Caractères, Jugements 61 (VII)

Les témoignages de ses contemporains sont assez pauvres. Les officiers de marine compagnons du navigateur, eux qui l'ont bien connu, n'ont porté sur lui aucun jugement public, montrant une étonnante discrétion, égale à leur solidarité de corps parfaitement estimable. Ils semblent avoir préféré se taire. Mais certains aussi, par leurs omissions évidentes, signifient assez sûrement leur désapprobation. De son vivant, l'officier de marine de valeur a été clairement reconnu: l'Académie royale de Marine l'admet encore jeune parmi ses membres, et ordonne en 1771 la belle publication de sa Relation d'un voyage dans la mer du nord et sur les côtes d'Islande, qui fut éditée trois fois en français, deux fois en allemand, et une fois en anglais en quelque trente ans. Cette même Académie l'a pourtant rayé de ses tableaux dès 1775, à la

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suite du jugement du conseil de guerre qui l'a cassé de la mari ne. Officier de marine de valeur, il l'est aussi pour le duc de Cro)', commandant à Dunkerque où il le rencontre en tant que jeune enseigne de vaisseau en 1758. Le duc de Crûy, qui l'a bien connu, a mis toute sa confiance en lui pour le deuxième voyage austral, le jugeant" éclairé, docile, hardi et sage" 1, Mais arrive la déception finale; et, dès lors, Kerguelen semble disparaître de sa pensée, le journal du duc n'en fait plus la moindre mention. Lapérouse, son contemporain, qui ne l'a très probablement jamais rencontré, le compare à "un fou indigne de confiance... qui n'ajoutera rien à la gloire de la nation "2, Et ne voit-on pas un historien, Domairon, composer un Recueil historique et chronologique de faits mémorables pour servir à l'histoire générale de la marine et à celle des découvertes, publié à Paris en 1777, en ignorant complètement les découvertes de Kerguelen dans les mers australes, qui ont eu lieu de 1771 à 1774 ? Les Mémoires secrets dits de Bachaumont, - cet échotier qui parle de tout ce dont on parle à la ville, et qui ne s'intéresse aux voyages que dans la mesure où ils deviennent un événement parisien, - n'évoquent même pas la découverte faite par Kerguelen, mais ne manquent pas de signaler, avec une certaine complaisance, au 28 novembre 1774 : " Il paraît qu'on n'a pas été content de la nouvelle expédition de M. de Kerguelen pour les Terres Australes, qu'on l'accuse de mauvaise foi, de cupidité, qu'il a été mis au Conseil de guerre". Pendant la Révolution, où Kerguelen, après l'exécution de Louis XVI, est réintégré sur sa demande dans la marine, et promu contre-amiral, on ne lui confie plus aucun commandement sur mer, alors que d'autres amiraux, - Bruix, Bouvet, Villaret de Joyeuse, Richery, Morard de Galles, Thévenard etc. - sont mis à contribution dans des opérations
1B.I.,Croy, E. de, Mémoires de ma vie, 26 décembre 1772 2Emmanuel, M., La France et l'exploration polaire, Paris, 1959, p.356 10

hardies sinon heureuses. Il ne nous reste que deux textes relatifs à cette époque: l'un est la pétition envoyée en faveur du navigateur, le 1er avril 1792, à l'Assemblée Législative par le Directoire du département du Finistère, à Quimper, pour sa réintégration, recommandant chaudement" un marin consommé dans la pratique de son art,... citoyen plein de zèle pour la défense de la patrie et le maintien de la Constitution, et brûlant de consacrer à une aussi belle cause le fruit de plus de 30 années d'expériences et de travaux "1 ; l'autre est l'arrêté du commissaire de la Convention à la Marine Jean Bon SaintAndré, du 22 octobre 1793, le destituant de son grade: " Noble, de l'ancienne marine, imbu de préjugés incompatibles avec les principes de la République, et peu propre à la servir "2. Puis, en 1797, c'est la mort, et l'oubli. Pendant les quelque trente ans qui suivent sa mort, c'est d'abord à peu près le silence sur lui. Il est vrai qu'il ne peut subsister alors qu'une tradition orale pleine d'incertitude. Les derniers compagnons et protagonistes survivants sont trop engagés dans sa malheureuse aventure. Ce sont l'astronome Rochon, ennemi détesté avec lequel il s'est violemment disputé pendant le premier voyage austral, et qui meurt en 1817, puis les amiraux de Rosily et de Rochegude, qui ont participé à l'aventure australe: Rosily, qui laisse s'établir de son propre rôle une version avantageuse mais faussée, meurt en 1832 ; et Rochegude, qui semble volontairement effacer de sa mémoire tout souvenir, meurt en 1834. Aucun ne peut être un témoin impartial. De plus, les bouleversements de J'histoire ont troublé les souvenirs de l'Ancien Régime, et les évocations du malheureux navigateur sont bien loin de la vérité. Une première remarque le concernant paraît en 1812. Un officier de marine amateur d'archéologie celtique, Fréminville, en mission d'hydrographie pendant quinze mois en Islande en 1806, publie une note dans les Mémoires de l'Académie
1AN~Mar.,G.l48 p.26 2Arch.Port Brest ms. 56 Il

celtique! en citant la Relation d'un voyage dans la mer du nord et aux côtes d'Islande de Kerguelen parue en 1771 : " Notice sur les monuments islandais des environs de la baie de Patrixfiord. - Le contre-amiral Kerguelen que le roi avait envoyé en 1765 faire des observations astronomiques dans les mers boréales... parle de deux pyramides, et dit qu'elles ont probablement été placées dans ce lieu par les Danois pour... leur indiquer le mouillage. On pardonne cette explication à un homme qui n'avait aucune connaissance archéologique... Dans mes autres excursions dans l'intérieur du pays, j'ai rencontré beaucoup d'autres pyramides semblables... Un vieux prêtre danois... n'a fait que me confirmer dans la pensée que j'avais que ces pyramides étaient d'anciens monuments religieux". Cet officier, donc, partant en Islande en 1806, dit avoir repris la Relation du voyage de Kerguelen effectué quarante ans auparavant. L'étonnant est qu'il fait erreur sur les dates (les. voyages en question ont eu lieu en 1767 et 1768, et non 1765), sur l'objet de la mission (surveillance et protection des pêches françaises, et non observations astronomiques). Mais surtout, la citation donnée par Fréminville n'existe pas dans l'ouvrage de Kerguelen! Archéologue ou non, Kerguelen signale seulement la présence de ces deux pyramides de pierres sans rien en dire, et les marque sur la carte qu'il lève du fjord. Par contre, ne lit-on pas à ce sujet, dans le Voyage fait en 1771 et 1772 en diverses parties de l'Europe, par Verdun de La Crenne, Borda et Pingré : " Deux espèces de pyramides de cailloux élevées sans doute pour servir de reconnaissance". C'est donc avec une commisération perfide que Fréminville parle de Kerguelen (" on pardonne..."). Tout son texte est d'ailleurs sujet à caution: ces pyramides, ou cairns, sur le rivage et dans l'intérieur, sont bien des repères pour les voyageurs et n'ont rien de religieux. Qu'y a-t-il eu dans la pensée de Fréminville? a-t-il vu dans ce dénigrement un moyen facile et sans risque de se

1Mémoires de l'Académie celtique, 1812, t.6, pp.84-91 12

faire valoir au détriment d'un personnage dont le souvenir est alors déconsidéré? La Biographie nouvelle des contemporains, d'Arnault, JaI et Jouy, donne de Kerguelen, en 1823, une notice très inexacte: " Né en 1745, il fit avec ses deux fils plusieurs courses sur mer...". Kerguelen est né en 1734, et il n'a jamais navigué avec ses fils. Il est évident que l'auteur n'a aucune pièce pour vérifier quoi que ce soit: il ne peut que se reporter à une tradition orale dont on ignore l'origine. Dans la grande Biographie universelle de Michaud, un historien des voyages et ancien officier de marine, Eyriès, rédige en 1826 une notice très subjective: " La plus forte des inculpations dirigées contre lui était celle d'avoir abandonné une embarcation dans les parages déserts qu'il avait visités, avec les officiers et tout son équipage, et d'où ils ne furent tirés que par une sorte de miracle... Quelques personnes ont pensé qu'il était entré de l'animosité dans le jugement très sévère [du conseil de guerre]". Le biographe rapporte ainsi deux points de l'opinion établie quant à la condamnation du navigateur, points qui seront sans cesse repris bien qu'erronés: d'abord, que la faute essentielle retenue contre Kerguelen serait l'abandon de ses compagnons dans une mer inconnue, puis que le jugement du conseil de guerre serait dû à la jalousie causée par une faveur royale injustifiée. Ces deux biographies se trouvent très vite périmées, car l'intérêt porté aux archives de la nation par le régime de la Restauration, et le renouveau des hi bliothèques en France, suscitent des vocations de chercheurs, et deux d'entre eux, justement, se consacrent à la marine: Prosper Levot et Pierre Margry. C'est à Prosper Levot, bibliothécaire de la marine à Brest de 1831 à 1878, que l'on doit le rassemblement du fonds d'archives le plus important sur la marine d'Ancien Régime, sur la ville de Brest, et sur l'histoire bretonne en général. Quant à Pierre Margry, conservateur à Paris des archives de la Guerre, de la Marine et des Colonies de 1840 à 1870, il 13

procède au reclassement de fonds considérables qui ont été fort malmenés par les différents régimes. De plus, s'intéressant personnellement aux découvertes des navigateurs du XVIIIe siècle, il entreprend de faire recopier toutes les pièces relatives à ces sujets: des milliers de pièces d'archives copiées, dont les originaux sont principalement aux Archives Nationales et à la Marine, sont ainsi rassemblées en gros volumes, que Margry a déposés lui-même à la Bibliothèque Nationale. C'est ainsi que dès le milieu du XIXe siècle, qui est l'époque des grandes sommes historiques, commencent à exister les éléments sérieux qui permettent aux chercheurs de reconstituer l'histoire de la marine à la fin de l'Ancien Régime. Prosper Levot puise d'abord dans la Biographie maritime de Hennequin, " chef de bureau au ministère de la Marine", parue en 1837, où l'on trouve pourtant des informations ou tout à fait fausses: " Monge et Kerguelen se virent destitués sous prétexte de royalisme", ou sans preuve: " En 1796, il fut même question de lui confier le portefeuille de la Marine". De cette dernière information, P. Levot dit prudemment: " peut-être ft. C'est encore Levot qui rédige les notices de Kerguelen dans sa Biographie bretonne parue à Vannes en 1852-57, et dans ses Gloires maritimes de la France parues à Paris en 1866. Dans la longue notice qu'il donne à la Biographie bretonne, après avoir eu en main les archives du .conseil de guerre, il rétablit l'un des points d'accusation: " On a retenu comme principal motif de condamnation l'embarquement de la fille clandestine... Il se peut que l'avancement prématuré de Kerguelen eût excité l'envie de plusieurs officiers de son corps; mais ni ce sentiment ni aucune passion ne se révèlent dans les pièces manuscrites de la procédure, où les faits sont attestés par un grand nombre de témoins dont les dépositions semblent empreintes de modération et de vérité". Peu favorable à Kerguelen, au contraire de Hennequin, P. Levot évoque aussi" sa soumission et ses flagorneries" manifestées pendant la Révolution. Deux ans plus tard, l'auteur donne encore pour la Revue des provinces

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de l'ouest1 une longue Biographie du contre-amiral Kerguelen... Trémarec, où, à nouveau, il exprime une nette réprobation: " Il s'arrêta dans la baie d'Antongil [au retour du deuxième voyage austral en 1774], le point le plus malsain de Madagascar, et y satisfit son humeur fantasque en aidant Beniowsky à ravager et incendier plusieurs villages. Cet exploit de forban accompli, " etc. Prosper Levot, franc-maçon et même vénérable d'une loge brestoise pendant de longues années2, ne peut naturellement approuver ces actions du frère maçon que fut Kerguelen au siècle précédent. Et il révèle même, mais sans citer sa source, qu'en 1795, Kerguelen a francisé son nom en Houxville, traduction littérale du breton en français! La Nouvelle biographie générale de Hoefer, parue à Paris en 1858, reprend malheureusement la première notice de la Biographie nouvelle des contemporains, et l'orne encore: " Kerguelen, né en 1745, mort en 1797... Il fut condamné à la détention, et rendu à la liberté quelques mois plus tard... Le gouvernement reconnut qu'il y avait eu plus d'animosité que de justice dans la condamnation de Kerguelen... Il fit avec ses deux fils plusieurs courses contre les Anglais, et l'on peut dire qu'il mourut sur l'Océan". La source de ces étranges détails, qui sont faux, nous reste inconnue, n'est-elle pas encore orale? Le Grand Larousse universel du XIXe siècle, paru en 1866, reprend la notice du Hoefer, en apportant quelques corrections comme la date de naissance (1734 au lieu du fautif 1745) mais accumule les fantaisies sur les voyages et le procès. Puis, deux dictionnaires, le Dictionnaire général de biographie de Dezobry et Bachelet en 1869, et le Dictionnaire biographique des hommes les plus remarquables en 1875, donnent deux notices très courtes, mais, fait notable, sans aucune erreur.

1Revue des provinces 2Henwood, Ph.,Prosper

de l'ouest, VI, décembr~ 1858, pp.257-269
Levot (1801-1878),in:Me1anges Clùarpana, 1991

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Pourtant, en 1877 encore, la France biographique illustrée: les marins, de Goepp et Maunoury d'Ectot, donne une longue notice à nouveau pleine d'inexactitudes. Un siècle après sa mort, il semble qu'on puisse alors faire tout simplement du roman sur Kerguelen, tant la fantaisie se donne libre cours. En 1892 paraît en effet une curieuse petite nouvelle, d'un écrivain fort prolixe aujourd'hui oublié, Léon de Tinseau. Ce sous-préfet royaliste, révoqué par la majorité républicaine de la Chambre en 1880, se met à faire de grands voyages autour du monde, et se reconvertit dans la littérature. Parmi les dizaines de romans qu'il a publiés, aux titres pittoresques comme L'Attelage de la marquise ou bien Les Étourderies de la chanoinesse, il y a Maître Gratien, roman nouveau, œuvre de pure invention où l'on trouve pourtant des détails troublants: l'action se passe en 1776, le héros est un marin, s'appelle Yves de Kerguelen, part pour un voyage dans les îles australes, cache une jeune fille fautive dans un couvent de Bretagne, etc. Le récit n'a rien d'une biographie, mais l'auteur laisse tout de même percer qu'il connaît bien l'histoire romanesque du chevalier de Kerguelen! L'année suivante, le gouvernement français commence à se rappeler l'existence des lIes Kerguelen et les fait entrer dans sa souveraineté par une prise de possession militaire, le 2 janvier 1893. Or, c'est aussi le moment où l'on réédite en traduction anglaise à Londres, plus de cent ans après l'édition originale en français (édition posthume, et sans doute apocryphe), les Voyages de Beniowsky. Cet aventurier hongrois, qui se proclama roi de Madagascar sous le règne de Louis XVI, évoque sa rencontre avec Kerguelen, en mars 1772, à l'lIe de France (lie Maurice), quand celui-ci revient triomphant de sa découverte de la France australe: " L'arrivée du lieutenant Kerguelen fut pour moi d'un grand soulagement. Le voyage de ce navigateur, qui revenait des terres australes, fournit matière aux entretiens de tous les politiques et à tous les oiseux de lfîle, qui auparavant n'étaient occupés que de moi. Je fis connaissance avec cet officier; ce qu'il me raconta me parut assez 16

extraordinaire; je ne pouvais croire qu'il eût découvert des contrées aussi agréables que celles qu'il assurait exister aux terres australes "1. Cette opinion péjorative, Beniowsky l'exprime bien après la condamnation de Kerguelen de 1775, et alors qu'il a lui-même reçu l'assistance du navigateur! Mais l'on doit remarquer que ce livre est réédité à Londres au moment où commence la conquête militaire de Madagascar par les Français, et l'année même où les lIes Kerguelen sont officiellement proclamées françaises. Une sorte de discrédit, en somme, savamment distillé par notre rival anglais... Est-ce à cette nouvelle opinion que répond, en 1895, la Grande encyclopédie de Berthelot? Elle comporte une notice avec falsifications et interprétations assez surprenantes pour qu'on la cite: " On mit en doute les résultats qu'il apportait... On l'accusa d'avoir abandonné en mer un canot avec son équipage... Il fut condamné à être emprisonné... Louis XVI le chargea de publier le récit de ses deux explorations... On continua à discuter la réalité de cette découverte si bien que le gouvernement crut devoir faire détruire la publication qui la racontai t ". La condamnation subie se trouve très minimisée, avec l'omission de la radiation de la marine. De plus, apparaît une sorte de réhabilitation de Kerguelen, puisque la publication de sa Relation, qui fut censurée et pilonnée, devient ainsi l'exécution de la volonté royale; mais n'est-ce pas au prix de dénier à l'explorateur son seul mérite incontestable, celui d'avoir fait une découverte? En 1929, époque de l'ultime tentative d'exploitation économique des lies Kerguelen, l'Atlas colonial français de Pollacchi, publié par l'Illustration, présente rapidement l'histoire de Kerguelen: " Jugé par un conseil de guerre, Kerguelen fut condamné à la dégradation et enfermé au château de Saumur, mais ce jugement, par trop sévère, fut cassé plus tard et Kerguelen fut libéré et réhabilité "2. Il ne fut en réalité réhabilité par aucun jugement royal, et c'est la Convention qui le réintégra,
1Beniowsky, M., Voyages, Londres, 1790, t.II, p.207 2Pollacchi, Atlas colonial français, 1929, p.176 17

à sa demande, sans jugement. Comme si le découvreur de ces îles australes françaises ne devait pas présenter trop mauvaise figure... En 1929 encore, Jean d'Esme, propagandiste de la grandeur coloniale, écrivant une biographie de Beniowsky trés admirative intitulée Empereur de Madagascar, parle de Kerguelen et de Louison, sa passagère clandestine, dans des termes fort peu... historiques: " M. de Kerguelen, doué d'une âme tout aussi aventureuse que celle de Beniowsky, s'en allait vers l'inconnu des océans du sud avec une joie profonde. En lui,... une nature violente, Un tempérament de corsaire... Louison, dont l'insolente autorité... laissa un vivace souvenir tant par sa beauté que par la rudesse toute virile de ses allures... "1. Beau couple de conquérants! Mais en vérité, l'on ne sait à peu près rien de la petite Louison, malheureuse fille clandestine embarquée dans cette étrange aventure... Et en 1937, Paul Férard, auteur de Beniowsky, gentilhomme et roi de fortune, raconte comment" secondé par Kerguelen, l'illustre explorateur austral, Beniowsky réprima une révolte". On est loin du forban de Levot ! Voilà Kerguelen ainsi devenu le collaborateur efficace de nos premiers" bâtisseurs d'empire". Cependant, au XXe siècle, tous les grands dictionnaires publient maintenant des notices exactes: le Grand Larousse Universel du XXème siècle, le Dictionnaire des personnages historiques français de Seghers en 1962, le Dictionnaire de biographie française de Roman d'Amat en 1994. Quant à l'Encyclopedia universalis, la notice est bonne, bien qu'elle parle malheureusement d'une condamnation de vingt ans de forteresse au lieu de six, erreur qui continue à être recopiée en toute confiance. Bien sûr, persistent encore maintenant des recopies fautives héritées du siècle précédent. Le Dictionnaire biographique des généraux et amiraux français de la Révolution et de l'Empire, de G. Six, paru à Paris en 1934, donne une notice de Kerguelen
1Esme, J.d',EmpereurdeMadagascar, 1929, pp.265-266 18

très documentée, bien qu'on y lise: " Kerguelen fut obligé de relâcher à Madagascar par suite d'une épidémie et de l'insubordination de ses officiers et de ses équipages, le 29 mars 1773 ". La véritable date de cette escale est février 1774, au retour du deuxième voyage austral. Mais surtout, pourquoi vouloir justifier une décision en fait désapprouvée par tout l'état-major? Ces informations fausses sont surprenantes, dans un tel ouvrage. E. Taillemite, en 1962, dans son Dictionnaire de la Marine, expédie Kerguelen de façon désinvolte: " D'une vie privée agitée, il embarquait des femmes à son bord... Il inonda les bureaux de la Marine de mémoires... Il mourut à Lorient n. Or, on ne lui a jamais connu qu'une seule aventure de femme embarquée; il n'est pas le seul à avoir adressé au ministère des mémoires nombreux; quant à son décès à Lorient, l'erreur est amusante: c'est à l'hôtel de l'Orient, dans la rue de Rohan à Paris, qu'il est mort, et son décès est déclaré à la section des Tuileriesl. Dans l'esprit d'E. Taillemite, Kerguelen n'est donc qu'un personnage très secondaire, tout au plus pittoresque. Et l'on est surpris de trouver encore, et surtout dans des textes d'universitaires, des erreurs incompréhensibles, bien qu'explicables sans doute par le même a priori inconscient de leurs auteurs. Michel Devèze, en 1970, dans L'Europe et le monde à la fin du XVIIIe siècle, parle ainsi de Kerguelen: " Kerguelen garde un nom discuté, malgré des découvertes incontestables... Beaucoup de légèreté... Embarqua des passagers civils et même des femmes... Condamné à vingt ans de forteresse... Louis XVI le chargea de publier le récit de ses explorations "2. On reconnaît la source, c'est la Grande Encyclopédie de Berthelot, avec des variantes. Kerguelen devient un personnage seulement " léger", et l'auteur ne voit pas les contradictions de son texte. Il est vrai que ce même auteur donne des informations très approximatives: " II existait à Port-Louis (de l'lie de France)
1Bull.Soc.archéo.Finistère,t.34, 1907 2Devèze, M., L'Europe et le monde à lafin du XVIIIe s., 1970,p.237

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une véritable petite académie de sciences naturelles; on y trouve Commerson, Rochon, des marins épris de sciences comme Marion-Dufresne, Kerguelen, La Pérouse,... Bernardin de SaintPierre... "1 Une telle académie est plutôt imaginaire: Bernardin de Saint-Pierre a quitté l'lie de France plusieurs mois avant le passage de Kerguelen, Kerguelen et Lapérouse ne s'y sont jamais trouvés en même temps, Marion-Dufresne faisait du commerce et même de la traite des nègres mais guère de sciences, et il semble que le botaniste Commerson n'ait fréquenté que l'astronome Rochon, qui, lui, se disputait avec tout le monde! Le professeur Jean Meyer rappelle l'affaire Kerguelen: "Kerguelen emmenant sa maîtresse (et la mère de cette dernière!) aux antipodes, suscitant l'un des plus grands scandales de la marine d'Ancien Régime "2. Non, la mère de la maîtresse est inexistante, et les lies Kerguelen ne sont pas aux antipodes. Il semble que ce soit avec de plus en plus d'insouciance, de légèreté même, que le souvenir de l'explorateur se trouve réduit à cette pauvre aventure. Et encore, voici une autre évocation du navigateur par le professeur Jean Meyer: " Kerguelen, un Breton têtu, compétent, mais qui se méfie des nouveaux instruments astronomiques,... franchit le cercle polaire "3. Il s'agit bien ici du cercle polaire antarctique, mais c'est Cook qui l'a franchi, le 17 janvier 1773, et Kerguelen n'est jamais allé au-delà du SOème parallèle sud. L' Histoire de la marine française, de Jean Meyer et Martine Acerra, parue en 1994, évoque bien l'Académie de Marine créée en 1752, mais ne mentionne pas le bel ouvrage de Kerguelen, la Relation d'un voyage dans la mer du nord., publié précisément sur l'ordre de l'Académie en février 1771, et réédité quatre fois, nous l'avons vU.,du vivant de Kerguelen, et encore en 1808.

1 op.cil. p.277 2M~yer, J., La Noblesse bretonne au XVIIIe siècle, 1972, p.21 3Meyer, J., L'Europe et la conquête du monde, 1996, p.102 20

Dans J'Histoire des mers australes du professeur J.R. Vanney, parue en 1986, la mort de Kerguelen est repoussée à 1806... Enfin, Pascal Brioist écrit~ en 1997, dans Espaces maritimes au XVIIIe siècle: " Bougainville n'est pas le seul Français à explorer le Pacifique: Crozet, Marion-Dufresne, Kerguelen sont ses dignes continuateurs "1. Or, ces trois marins ne sont jamais allés dans le Pacifique, mais bien dans l'Océan Indien, en quête du mythique continent austral. Encore une fois, Kerguelen, personnage mineur, ne mérite pas une vérification. Et jusqu'au célèbre Dictionnaire encyclopédique d'histoire de Michel Mourre, paru en 1986, qui donne une notice de Kerguelen pleine d'erreurs ! Ces remarques, loin d'être faites dans un esprit de pédantisme mesquin, veulent seulement montrer de quelle façon surprenante Kerguelen reste un personnage méconnu, inconnu, sur qui l'on projette aisément sa propre mentalité. Des légendes qui lui sont favorables, ou de méchants ragots sans doute intéressés, se redisent et se recopient, leur répétition leur donnant un vague aspect d'authenticité. Situation d'autant plus étonnante que l'on dispose aujourd'hui de plusieurs travaux historiques de grande qualité, excellents, aisés à consulter. La première biographie très bien faite, construite sur des documents sûrs, après les travaux de Prosper Levot, est celle que publie Auguste Dupouy en 1929. Cet universitaire a eu accès aussi bien aux archives publiques qu'aux archives privées de la famille de Kerguelen. Son ton est modéré, il témoigne même d'un humour rendant son livre agréable à lire. Le titre: La Grande légende de la mer, le Breton Yves de Kerguelen, annonce cependant qu'il attache une grande importance à ce qu'il appelle la " superstition inavouée" de " ceux de sa race" : voilà lâché un mot dangereux, qui lui attire une contestation fort vive, intitulée Controverse bretonne, dont la Revue de l'Ouest, de
1Brioist, P., Espaces maritimes au XVIIIe s., 1997, p.147 21

Rennes, donne les échos en 1932. On trouve là l'un des premiers débats sur ce qui va, dramatiquement, s'amplifier quelques années plus tard, la notion du particularisme breton: un avatar de la fortune de Kerguelen, auquel celui-ci ne s'attendait sûrement pas. En 1959, Marthe Emmanuel publie La France et l'exploration polaire. Plus de cinquante pages y sont consacrées aux deux voyages de Kerguelen dans les mers australes: elles sont parfaitement étayées, essayant d'expliquer même l'inexplicable, c'est-à-dire la brusque rupture psychologique qu'a semblé manifester Kerguelen au cours de ces deux voyages, et qui a scindé sa vie en deux périodes antithétiques, la période brillante pleine d'avenir d'avant l'exploration australe, et la période de révolte, presque délirante et irraisonnée, à la suite de la condamnation du conseil de guerre et jusqu'à la Révolution et la mort. Jean-Etienne Martin-AIlanic a, comme Marthe Emmanuel, exploité tous les considérables dossiers Margry pour présenter sa thèse: Bougainville navigateur et les découvertes de son temps. Publiée en deux forts volumes en 1964, cette thèse fournit à l'historien des références précieuses de textes et d'archives innombrables. Enfin, l'amiral de Brossard a publié, en 1970, une biographie: Kerguelen, le découvreur et ses îles, pour laquelle il a eu, comme A. Dupouy, accès aux archives familiales privées. L'ouvrage est, peut-on dire, romancé, puisque l'amiral de Brossard n'hésite pas à mettre dans la bouche des personnages des phrases et des réflexions qu'il pense vraisemblables, mais purement imaginées. Son attitude est délibérément favorable, il prend la défense totale de son héros. Il semble qu'une solidarité indéfectible le lie à cet officier du " grand corps ", qui l'incite à rejeter toute critique. Il s'appuie sur des pièces d'archives, mais en fait le tri, ignorant celles qui ne lui conviennent pas. En somme, et il ne s'en défend pas, il a écrit une hagiographie. Attitude généreuse, certes, mais qui ne saurait satisfaire.

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