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L'amnésie psychologique

De
292 pages
Pierre Janet a initié l'étude de l'amnésie psychogène au début des années 1890. C'est à la Salpêtrière, sous la direction de Charcot, qu'il va être amené à s'intéresser à cette affection mentale. Il a décrit minutieusement le cas de Mme D. (Emma Dutemple), classée comme hystérique, et devenue amnésique suite à l'annonce de la fausse mort de son mari. Le livre rassemble les nombreuses contributions de Janet sur la question de l'amnésie et se centre plus particulièrement sur le cas de Mme D. mais aussi d'Irène.
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L'AMNÉSIE PSYCHOLOGIQUE
Le cas Emma Dutemple

ŒUVRES CHOISIES II

www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion .harmattan@wanadoo.fr @L'Hannattan,2006 ISBN: 2-296-00148-3 EAN : 9782296001480

Pierre JANET

L'AMNÉSIE PSYCHOLOGIQUE
Le cas Emma Dutemple

ŒUVRES CHOISIES II

Préface de Serge NICOLAS

L'Harmattan 5-7, rue de ]'Éco]e-Polytechnique ; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

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1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Collection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas
La psychologie est aujourd 'hui la science fondamentale de I'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXe siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui. Du même auteur Conférences à la Salpêtrière (1892), 2003. Leçons au Collège de France (1895-1934), 2004. La psychanalyse de Freud (1913), 2004. Contribution à l'étude des accidents mentaux (1893), 2004. Premiers écrits psychologiques (1885-1888),2005. L'amour et la haine (1924-1925), 2005. L'automatisme psychologique (1889), 2005. Obsessions et psychasthénie (tome 1, vol I) (1903), 2005. Obsessions et psychasthénie (tome 2, vol I) (1903), 2005

Pierre Pierre Pierre Pierre Pierre Pierre Pierre Pierre Pierre

JANET, JANET, JANET, JANET, JANET, JANET, JANET, JANET, JANET,

Dernières parutions Serge NICOLAS, Th. Ribot, fondateur de la psychologie, 2005. A. BINET, La psychologie du raisonnement (1886), 2005. P. LAROMIGUIÈRE, Leçons de philosophie (1815, 1818, 2 vol.), 2005. F. J. NOIZET, Mémoire sur le somnambulisme (1820-1854),2005. Hippolyte BERNHEIM, De la suggestion et de ses applications (1886), 2005. Abbé FARIA, De la cause du sommeil lucide (1819), 2005. Serge NICOLAS, Les facultés de l'âme, 2005. H. TAINE, De l'intelligence (1870, 2 volumes), 2005. F. A. MESMER, Mémoire sur la découverte du magnétisme (1879), 2005. F. A. MESMER, Précis historique relatif au magnétisme (1881), 2005. Th. RIBOT, L'hérédité psychologique (1873), 2005. Th. RIBOT, Les maladies de la mémoire, 2005. Morton PRINCE, La dissociation d'une personnalité (1906),2005. P. A. TISSIÉ, Les aliénés voyageurs (1886), 2005. W. WUNDT, Principes de psychologie physiologique (1880), 2005. S. NICOLAS & B. ANDRIEU (Eds.), La mesure de l'intelligence, 2005.

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR

Les amnésies sont classiquement divisées en deux catégories: les amnésiques psychogènesl et organiques. Contrairement aux amnésies organiques, les amnésies psychogènes se caractérisent par l'absence de lésions repérables en imagerie morphologique (Markowitsch, 2003)2. Au plan clinique, l'amnésie psychogène ou dissociative, selon les critères du DSM IV -TR3, est définie de la manière suivante : A - La perturbation principale est constituée par un ou plusieurs épisodes durant lesquels le sujet présente une incapacité à évoquer des souvenirs personnels importants, habituellement traumatiques ou stressants. Cette incapacité est trop importante pour s'expliquer par une simple «mauvaise mémoire ». B - La perturbation ne survient pas exclusivement au cours de l'évolution d'un trouble dissociatif de l'identité, d'une fugue dissociative, d'un état de stress post-traumatique, d'un état de stress aigu ou d'un trouble de somatisation, et n'est pas due aux effets physiologiques directs d'une substance (par ex. une substance donnant lieu à un abus, un médicament) ou d'une affection neurologique ou médicale générale (par ex. un trouble dû à un traumatisme crânien). C - Les symptômes sont à l'origine d'une souffrance cliniquement significative ou d'une altération du fonctionnement social, professionnel, ou dans d'autres domaines importants. Les situations les plus courantes qui conduisent à la survenue d'une amnésie psychogène sont les abus sexuels ou la mort violente d'un

1 On parle aussi souvent d'amnésie dissociative ou d'amnésie fonctionnelle. Nous préférons ici utiliser le terme d'amnésie psychogène ou psychologique pour bien l'opposer à celui d'amnésie organique. 2 Les travaux de Markowitsch suggèrent cependant l'existence de dysfonctionnements cérébraux. 3 Cf. Mini DSM -IV-TR - critères diagnostiques (2004). Paris: Masson.

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parent chez l'enfant, un accident, la guerre, l'enlèvement et l'acte criminel. Même si cela reste encore peu connu, les aliénistes français se sont intéressés très tôt à l'étude des troubles de la mémoire et plus spécialement des amnésies. Les premiers essais de classification des amnésies avaient commencé avec les écrits de Sauvages de la Croix (1763/1771) suivis entre autres par ceux publiés dans les grands dictionnaires français de la première moitié du XIXe siècle (cf. LouyerVillermay, 1819 ; Calmeil, 1833 ; Frank, 1838). L'article de l'aliéniste Jules Falret (1865) représentait une des dernières évolutions en France des connaissances sur les amnésies. Cet écrit inspira en partie l'œuvre de Ribot (1881/2005) sur les maladies de la mémoire qui constitue à juste titre une référence incontournable dans l'histoire de la mémoire et de ses troubles (Gasser, 1988 ; Nicolas, 2002, 2005 ; Roth, 1989). Jean-Martin Charcot lui-même avait soigneusement étudié l'ouvrage de Ribot sur la mémoire et le considérait comme une œuvre de toute première importance (cf., Charcot, 1890). À cette même époque Charcot et ses élèves de la Salpêtrière avaient commencé l'étude objective de l'hypnose (Ellenberger, 1970). Charcot utilisa avant tout l'hypnose pour diagnostiquer une maladie nerveuse fertile en manifestations de nature inconsciente: l'hystérie (cf., N icolas, 2004). Il considérait l'hypnose comme un état patho logique qui reproduisait artificiellement les symptômes de l'hystérie (Charcot, 1882). Or, parmi les symptômes pathologiques de cette maladie mentale, survenait un oubli des événements traumatisants entraînant dans certains cas une amnésie qui pouvait aller jusqu'à la perte de l'identité. L'existence de souvenirs "déconnectés" ou "dissociés" de la conscience a attiré l'attention de nombreux cliniciens et a aidé à alimenter la notion d'expérience dissociée de la conscience. Il est généralement admis que l'introduction du concept de dissociation est contemporain du développement des premiers travaux psychologiques entrepris à la fin du XIXe siècle sur les troubles mentaux et reste fermement attaché à l'étude de l'hystérie et de l'hypnose (Counts, 1990 ; Frankel, 1990). Pierre Janet (1859-1947), qui deviendra en 1890 un proche collaborateur de Charcot à la Salpêtrière, est à l'origine du concept de dissociation, bien que le terme qu'il utilisa à l'époque fut celui de désagrégation. Il a clairement posé le problème des rapports entre la personnalité consciente et la personnalité inconsciente en s'appuyant sur 6

de nombreuses observations cliniques. Dans son ouvrage sur l'automatisme psychologique, Janet (1889/2005) rapporte que les souvenirs disparus de ses patientes hystériques réapparaissent dans un grand nombre d'états somnambuliques provoqués par suggestion hypnotique. L'origine historique des recherches sérieuses sur l'amnésie psychogène remonte aux travaux de Pierre Janet à la Salpêtrière qui a étudié les troubles de mémoire transitoires sous l'appellation « amnésie hystérique », faisant suite à un traumatisme psychologique. Pierre Janet est bien l'homme qui a initié l'étude de l'amnésie psychogène sous la direction de Charcot. Une femme de 34 ans, MmeD. (Emma Dutemple), pour lui conserver le nom sous lequel elle avait été désignée à l'époque, mordue le 30 octobre 1891 par un chien suspect de rage, arrivait à Paris le 5 novembre pour y suivre le traitement antirabique à l'Institut Pasteur. Quatre jours après son arrivée, son mari, profitant de cette circonstance et sur le conseil de son médecin la conduisait à la Salpêtrière. Il venait demander l'avis de Charcot pour un singulier défaut de mémoire dont elle était affligée depuis trois mois. L'examen montra que MmeD. était sous le coup d'une amnésie étrange, survenue brusquement à la suite d'une violente émotion morale. Cet oubli portait sur tous les faits écoulés depuis le 14 juillet jusqu'au moment actuel. Or la secousse qui lui a donné naissance était postérieure au 14 juillet et ne datait que du 28 août. Charcot ne pourra étudier cette patiente qu'à partir du 13 novembre 1891. Le cas de MmeD., devenue brusquement amnésique le 31 août 1891 suite à une crise de grande hystérie, fut d'abord présenté publiquement par Charcot lors d'une leçon faite à la Salpêtrière le 22 décembre 1891 et publiée dans la Revue de Médecine de février 1892 d'après les notes de cours de son assistant Achilles Souques (Charcot, 1892). C'est lors de cette leçon que Charcot institue le terme d'alnnésie antérograde pour parler de l'oubli pathologique des événements survenus après le traumatisme de Mme D. Il empruntera à Etienne Eugène Azam (18221899) le terme d'amnésie rétrograde pour souligner l'oubli pathologique des événements survenus avant le traumatisme de Mme D. Deux de ses plus proches collaborateurs à l'époque, Achille Souques (1892) et Pierre Janet (1892ab, 1893ab), vont aussitôt être invités à étudier ce cas unique d'amnésie hystérique de type antérograde et rétrograde. Mais c'est Janet, alors directeur du laboratoire de psychologie expérimentale de la Salpêtrière fondé par Charcot en 1890, qui va étudier de très près le cas de cette patiente amnésique et rendre compte de l'évolution de la malade à 7

Charcot (voir les documents dans la suite). C'est l'observation par Janet de Mme D. qui a apporté à l'auteur les premières données concernant l'existence d'un inconscient psychologique agissant sur le comportement actuel des sujets. Il parlera publiquement du cas de MmeD. d'abord lors d'une conférence faite à la Salpêtrière le 17 mars 1892 qui sera publiée en juillet 1892 dans les Archives de Neurologie dirigées par Charcot (Janet, 1892a). Mais c'est à l'occasion du Congrès international de psychologie

expérimentalede Londres qu'il va présenter le 1er août 1892 le résumé de
ses conceptions théoriques sur l'amnésie antérograde et la dissociation des souvenirs (Janet, 1892b), un thème qu'il développera par la suite dans de nombreuses publications (cf. Janet, 1893ab ; 1904, 1928). Comme la disparition des souvenirs n'était pas totale, ces amnésies d'origine psycho-affectives posèrent le problème de l'interprétation des états dissociatifs. La dissociation a ainsi été considérée par Janet comme un mécanisme mental passif qui résulte d'une séparation temporaire ou plus permanente des structures ou des contenus mentaux qui étaient préalab lement connectés ou associativement liés. Pour Janet, cette capacité à dissocier est présente chez chaque individu et peut survenir spontanément suite à un événement traumatique (comme dans l'hystérie) ou être induite expérimentalement (comme dans l'hypnose). La dissociation a été considérée comme un processus mental ayant pour conséquence d'ériger des barrières excluant des données de notre conscience ou impliquant une disconnexion d'éléments normalement associés. Il est important d'établir une distinction entre la dissociation, qui est un processus, et ce qui a été dissocié, le contenu. Ce contenu peut être une sensation, une impulsion, un affect, un souvenir... Au cœur de l'idée de dissociation se trouve cette notion de disconnexion ou de manque d'intégration des contenus de notre mémoire. Le terme de dissociation dérive de la thèse associationniste : si les souvenirs sont apportés à la conscience par le biais de l'association, alors ceux qui ne sont pas disponibles par association sont qualifiés de dissociés (Hilgard, 1977, p. 5). Pour Janet, la dissociation était le caractère fondamental de toutes les maladies de l'esprit. L'étude des névroses traumatiques lui permit de souligner que la mémoire "joue un grand rôle dans notre vie psychique" (Janet, 1889/2005, p. 188). La position de Janet concernant le problème de la dissociation ou désagrégation de l'esprit se base sur la notion d'énergie psychique et sur la prédisposition génétique des individus. Les sujets naissent en effet avec une énergie mentale suffisante 8

pour maintenir les fonctions psychiques intégrées au "moi". Chez un individu psychologiquement sain, toutes les fonctions mentales, y compris les souvenirs des événements passés, sont intégrés dans une personnalité unifiée et dominée par le "moi", dont le trait central est la conscience de l'identité personnelle. Donc, dans un état de santé psychologique parfait, la puissance coordinatrice de la conscience serait assez grande pour que les phénomènes psychologiques, quelle que soit leur origine, soient réunis dans une même perception personnelle. Chez certaines personnes, comme chez MmeD., il peut exister un affaiblissement de cette synthèse psychique qui peut conduire à des états dissociatifs. Par exemple, la susceptibilité à l'hypnose était considérée par Janet comme un état pathologique ayant pour conséquence une dissociation des souvenirs de la conscience personnelle. De même, quand un état pathologique survient, les événements mentaux peuvent échapper au contrôle du moi du sujet et une désagrégation se produit. Dans le cas spécifique de l'amnésie hystérique, les souvenirs de l'événement traumatique sont déconnectés du moi et sont donc perdus par la conscience. Selon Janet, c'est l'affaiblissement de la puissance de synthèse psychique qui crée alors cet état de désagrégation ou de dissociation de l'esprit. Cependant, en dehors de la perception personnelle, il peut s'échapper un nombre plus ou moins considérable de phénomènes psychologiques. En effet, les souvenirs de ces événements (ou d'autres qui lui sont associés), maintenant dissociés et donc indisponibles pour un rappel conscient, peuvent s'exprimer dans le comportement de l'individu sans que celui-ci ne puisse les rattacher à sa vie personnelle. Janet (1889/2005, p. 258) fut le premier à introduire le terme "subconscient" pour se référer à un niveau de fonctionnement cognitif non conscient (il introduisit ce terme afin de se démarquer de la philosophie romantique qui avait employé le terme inconscient). Par là même, Janet est un précurseur du concept de mémoire implicite même s'il n'a jamais employé l'expression (cf. Schacter, 1987) et l'inventeur de la théorie de la dissociation, une notion qui fut même acceptée par le psychologue suisse Édouard Claparède dans ses premières investigations sur l'amnésie organique (cf. Nicolas, 1996). La suite de ce livre rassemble les nombreuses contributions de Janet sur la question de l'amnésie en se focalisant sur les cas de MmeD et d'Irène.

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Références

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Il

Nous remercions les petits-enfants de Pierre Janet, MmeNoëlle Janet et Mf Etienne Pichon, qui nous soutiennent toujours dans cette si belle tâche de réédition des œuvres de leur grand-père. Serge NICOLAS Professeur en histoire de la psychologie et en psychologie expérimentale

à l'Université de Paris V - René Descartes.
Directeur de la revue électronique « Psychologie et Histoire» Institut de psychologie Laboratoire de Psychologie expérimentale EPHE et CNRS UMR 8581 71, avenue Edouard Vaillant 92774 Boulogne-Billancourt Cedex, France.

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PREMIERS

ENTRETIENS

AVEC Mme D.

Achilles Souques, 18914

Le premier examen eut lieu le 13 novembre; il eut lieu en présence de son mari, qui, sur notre demande, garda pendant tout l'interrogatoire un silence absolu et n'intervint que pour servir de contrôle. À nos questions successives sur ses antécédents héréditaires et personnels, Mme D... fit une série de réponses que voici sous forme de récit continu. Nous omettons à dessein les demandes, pour ne pas faire double emploi; les réponses les feront suffisamment deviner.
Ma mère, dit-elle, est morte il y a six ans, le 21 janvier, à l'âge de soixante-deux ans, des suites d'une paralysie au cerveau. Elle est restée peu de temps malade; ça l'a prise le samedi soir et le lundi matin à huit heures elle était morte. Elle a été soignée par le Dr J... et par le Dr Moo.; elle n'avait jamais été malade; elle était nerveuse, d'humeur susceptible: ainsi une fois, à la suite d'une discussion de famille avec son frère, elle est tombée par terre comme une masse, tant elle était émue. Quand on la contrariait, elle se retirait pour pleurer, mais jamais elle n'a eu de crises de nerfs. Mon père vit encore; il est relieur à Orange, il a soixante-dix-sept ans. Il est séparé de ma mère depuis très longtemps. J'avais onze mois à l'époque de leur séparation et j'ai aujourd'hui trente-quatre ans. J'ai suivi ma mère avec ma sœur et un de mes frères; mon frère aîné est resté avec mon père. Mon père était mauvais, ivrogne et coureur. Je n'ai jamais su l'exacte vérité sur la cause de cette séparation, car ma mère évitait de nous en parler, et c'est bien naturel. J'ai eu deux frères et une sœur. Mon frère aîné vit avec mon père et je ne sais rien sur sa santé. Mon frère cadet avait vingt et un ans quand il est mort; il a pris un chaud et froid le jour de son tirage au sort; il est mort de la poitrine après huit mois de maladie. Ma sœur est plus âgée que moi; elle a trente-huit ans,
4

ln Souques, A. (1892). Essai sur l'amnésie Médecine, 368-395.

rétro-antérograde

dans l'hystérie,

etc. Revue de

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habite St-M..., est mariée et mère de trois filles. Elle est toujours souffrante; depuis sa dernière couche elle souffre d'une maladie de la matrice qui l'a rendue très impressionnable: quand elle est contrariée, elle tombe facilement en syncope, mais ça se passe au bout de quelques minutes. Mes grands-parents du côté paternel me sont peu connus, j'en ai peu entendu parler. Du côté de ma mère, j'ai seulement connu ma grand-mère qui est morte à quatre-vingt-quatre ans, de vieillesse. Quant à mes oncles et tantes, je n'ai connu que ceux du côté maternel, un frère de ma mère qui est mort vers soixante ans et une tante qui vit encore. C'est la sœur de ma mère; elle a soixante et un ans, elle est née en 1830 ; elle est domestique et habite notre rue, en face de nous. Elle se porte bien. Quant à mes cousins et à mes cousines, je n'en connais que quelques-uns et ceux-là je les connais très bien, en particulier ma cousine germaine Mlle G..., sage-femme à C... Elle n'est pas malade... Je n'ai jamais entendu dire que dans la famille il y ait eu des maladies de nerfs, ni des aliénés... ; du côté de mon père ils sont tous violents et débauchés.... Je suis née à C... poursuit-elle, en 1857, un vendredi, le 14 juillet ou plutôt dans la nuit du 13 au 14. J'ai été nourrie par ma mère pendant un an, je crois; elle n'a pas pu me nourrir longtemps, car c'était au moment de sa séparation. J'ai marché de bonne heure, du moins j'ai entendu maman me le dire. À trois ou quatre ans j'ai été en classe, chez les sœurs de l'Immaculée-Conception, rue St-Martin, jusqu'à douze ans. J'ai fait ma première communion à onze ans. En classe j'étais une bonne élève, j'avais beaucoup de mémoire; pour apprendre mes leçons je n'avais besoin que de les voir une fois et je les savais. J'ai appris à lire, à écrire et à faire les quatre règles; je n'ai pas appris les fractions. À cette époque on n'apprenait pas ce qu'on apprend aujourd'hui, l'instruction étant moins répandue. Alors les quatre règles suffisaient. Après ma première communion que j'ai faite le 5 juin, je suis restée encore un an à l'école, puis j'ai appris la lingerie et la couture pendant deux ans chez les sœurs. À quatorze ans, j'ai quitté le couvent et suis rentrée chez maman; je suis restée avec elle jusqu'à mon mariage. J'allais en journée chez les gens de la ville et je gagnais vingt sous par jour et la nourriture. Je vivais avec ma mère ainsi que ma sœur et mon frère qui est mort. J'ai été réglée à onze ans et demi, au mois de décembre, et depuis j'ai toujours été parfaitement réglée. Je me suis mariée à vingt ans. C'était en 1877, le 12 septembre. Nous nous sommes mariés à quatre heures et demie du soir; il n'y a que les personnes riches qui se marient le matin à cause de la messe. Le soir de notre mariage, nous avons dîné au chalet, sur la place F... Nous étions une trentaine environ; le soir, nous avons dansé et la noce ne s'est terminée qu'à quatre heures du matin... J'ai eu trois enfants, deux garçons et une fille. Le premier était un garçon, il est né le 9 novembre 1878 ou plutôt, je me trompe, le 9 août. Nous l'avons appelé Maurice, quoi qu'il ne fût pas encore baptisé. Le prêtre a eu seulement le temps de

l'ondoyer, car il est mort le 1er septembre.Le second était une fille qui est née en

1879, le 17 novembre. Elle s'appelle Jeanne, elle a été baptisée le lendemain de Noël. Elle aura douze ans le 17 novembre. Quand elle était petite elle a eu une bronchite et la picote volante et c'est tout; elle se porte bien et va en classe chez les sœurs où j'ai été. Le troisième est un garçon, Henri, il est né le 16 août en 1883. Il va en classe chez M. P..., qui tient une école communale dans l'impasse du Prieuré. Je n'ai pas eu d'autres enfants; je n'ai pas fait de fausses couches. Mais 14

il m'est resté de mon dernier une pelvi-péritonite. À part cela je n'ai jamais été malade ni avant ni après mon mariage. Depuis ma péritonite, je souffre dans le bas-ventre: ça me prend quelquefois comme un coup de foudre. Je me fais une infusion de tilleul ou autre chose et cela me dure une ou deux heures. Monsieur, interrompt le mari, elle a pris de la morphine, elle a eu, au mois d'août, une attaque de colique néphrétique qui a duré six heures et le médecin lui a fait sept piqûres de morphine dans la même journée. (Sa femme l'écoute étonnée; elle ne se rappelle pas cette attaque de colique, mais elle se rappelle en avoir eu une vers le mois de juin et avoir été piquée sept fois à la morphine. Il y a ici entre ces deux dates une contradiction sur laquelle l'avenir devait nous éclairer en donnant raison à la femme.) À part ces crises douloureuses, continue Mme D..., je n'ai pas eu autre chose. Jamais je n'ai eu d'attaques de nerfs; je suis vive, émotionnable, peureuse surtout. Je l'ai toujours été. Un rien me fait peur, un animal, un chien, une araignée, etc. Un jour - tu étais à B..., dit-elle, en se retournant vers son mari, c'était la veille du jour de l'an, je passais dans la rue. M. C..., qui était à sa fenêtre me dit: Vous êtes bien fière, vous ne montez pas dire bonjour aux amis; je montai et M. C. qui s'était caché derrière sa porte pour me faire peur s'écria brusquement: Eh bien, on ne dit pas bonjour à son voisin? Je tombai par terre de peur, mais je ne perdis pas connaissance et M. Coo.jura qu'il ne recommencerait plus. D'habitude, quoique émotive, je ne ris et je ne pleure pas sans raison; je ne me contrariais pas sans motif. .. Dans ces dernières années il m'est arrivé une série de petits accidents. Ainsi, le 12 juillet 1888, je suis tombée sur mon vase de nuit qui s'est cassé, et me suis fait à la cuisse (partie supérieure et interne) une plaie de huit centimètres de long. Au mois de novembre de la même année, un jour que j'essuyais un bureau noir, je ne vis pas des plumes que les enfants avaient dû enfoncer dans la rainure en jouant et ces plumes me rentrèrent dans la main (éminence thénar de la main droite, où on voit aujourd'hui quelques cicatrices linéaires). Quatre morceaux étaient entrés et le médecin me fit trois opérations pour les extraire. Le dernier fragment ne fut retiré que six semaines après, le lendemain de Noël, je me rappelle très bien. La plaie s'est ensuite rapidement guérie. Quelque temps après, ce doit être vers le mois d'octobre 1890, je montais l'escalier la lampe allumée; en me baissant pour ramasser quelque chose par terre l'essence se renversa sur ma main et me brûla (la brûlure a dû être superficielle, car on n'y voit aucune cicatrice). Vers la même époque..., oui c'était bien en octobre, MmeV... a eu son gosse en septembre..., j'ai eu d'autres ennuis. Une sage-femme, MmeF..., avait l'habitude d'accoucher Mme V... Cette fois c'est mon médecin, M. J..., qui a fait l'accouchement. MmeF... a cru que c'était moi qui l'avais empêchée de faire cet accouchement; elle m'a écrit des lettres anonymes, me menaçant du vitriol pour se venger, à tel point que mon mari ne voulait pas que je sorte. Cette sage-femme n'avait plus la confiance des gens, on ne s'en servait plus dans la ville parce qu'elle était folle et déraisonnait. Mon mari effrayé de ces menaces s'est plaint à la police ; on l'a fait venir chez le commissaire et elle a nié les lettres anonymes. Elle est morte cette année et j'en fus bien contente, je veux dire par là qu'elle ne pouvait plus me tracasser par ses lettres. La preuve que c'était bien elle qui les écrivait, c'est que je n'en ai plus reçu depuis sa mort... Le 26 décembre 1890, une glace m'est tombée sur la tête et m'a enfoncé dans la peau une épingle à cheveux assez 15

profondément; j'en ai souffert plusieurs jours. En avril 189I, j'ai été mordue par un rat à la jambe ; étant au cabinet, je sens quelque chose qui me grimpe, c'était un gros rat qui m'a égratignée assez fort. Cette plaie m'a forcée à garder le lit pendant quelques jours. Au mois de juin, un jour que je venais de faire une commission, je vois arriver des jeunes gens avinés qui, pour rire, m'ont lancé un vieux poisson; une arête m'est rentrée dans la tête, mais j'en ai peu souffert.

Tous ces souvenirs sont exacts, attestés par son mari qui l'écoute et par la lettre du Dr J...
Le 6 juillet, un lundi, j'ai été à la noce de ma nièce, Louise M... ; elle s'est mariée avec M. S..., charcutier. La noce s'est faite chez ma nièce; il y a eu repas le soir mais pas de bal; ça n'a pas été très gai. Le lendemain, nous avons été nous promener dans les champs, sur la route, et le soir nous sommes rentrés, mon mari et moi, vers une heure du matin. Je me rappelle les plus petits détails de cette noce. Le 14 juillet 1891, je me le rappelle très bien. Il y a des choses dans la ville qu'on n'y voit pas habituellement. Il y a eu, à C..., un feu d'artifice le soir sur le champ de foire, je me rappelle qu'il faisait mauvais temps. Le tantôt, il y a eu revue des pompiers, vers les deux heures, sur la C..., le maire leur a fait un discours, les a félicités... Le matin, les enfants de l'école communale ont fait l'exercice sur la place B... Nous avons vu le feu d'artifice à neuf heures, nous sommes rentrés vers les dix heures et demie. Le lendemain, j'ai dû me lever, comme d'habitude, vers les six heures. Mais je ne me rappelle plus, je ne sais plus.. .

Ainsi jusqu'au 14 juillet au soir, la mémoire de cette femme est remarquablement fidèle. Elle précise, sans aucune hésitation, les faits, les dates mêmes et cela dans les moindres détails. Nous avons, à diverses reprises, pu nous assurer par le contrôle de l'exactitude de ce récit. Toutes les fois que, au sujet d'un fait ou d'une date, une discussion survenait, c'est toujours la mémoire du mari qui était en défaut. Nous avons rapporté ce récit avec détails, afin de mettre en relief non seulement la mémoire brillante de Mme D... mais encore l'intégrité de son jugement, de son raisonnement, de ses diverses opérations cérébrales; et aussi afin d'accuser le contraste entre ses souvenirs du passé et l'amnésie présente. Jusqu'au 14 juillet au soir tout est dans la mémoire; à partir du 15 juillet au matin, tous les souvenirs font défaut. La transition est brusque et l'opposition camp lète. À partir du 15 juillet, en effet, cette femme ne se rappelle plus rien. À toutes les questions qu'on lui pose, à cet égard, elle répond invariablement: Je ne sais pas, je ne me rappelle pas. Elle ne sait pas qu'elle est venue à Paris, qu'elle est en ce moment à la

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Salpêtrière ni qu'elle vient de subir un long interrogatoire. Les impressions actuelles s'effacent rapidement et ne peuvent plus être évoquées, quelque intenses ou répétées qu'elles soient. Elle voit toujours pour la première fois les lieux, les visages qu'elle vient de regarder un instant auparavant; elle entend toujours pour la première fois les questions qu'on lui répète. Les images visuelles, auditives, motrices s'effacent instantanément et ne peuvent plus être ravivées. C'est une amnésie aussi générale que profonde; mais c'est une amnésie isolée, indépendante de tout autre trouble intellectuel: la malade en a parfaitement conscience et s'en plaint en termes amers. Le contraste est donc complet entre les souvenirs antérieurs et les souvenirs postérieurs au 15 juillet: conservation et évocation normales au-delà, disparition totale en deçà. Ce contraste ressortira mieux de la suite de cette histoire que voici d'après le récit du mari, récit que la malade écoute immobile, calme, s'étonnant parfois mais plutôt résignée, et apathique.
Du 15 juillet au 28 août, jour de l'accident, je n'ai rien remarqué de changé dans le caractère de ma femme. Elle était comme d'habitude bien portante ; je dois vous dire qu'elle a toujours été peureuse et que depuis que nous sommes mariés elle rêvait quelquefois la nuit tout haut. Il m'arrivait de l'interroger dans ses rêves et elle me répondait. Aucun trouble appréciable physique ou moral n'a précédé la crise. Le 28 août, elle s'est levée comme d'habitude à six heures; à midi, quand je suis venu déjeuner elle était gaie et de bonne humeur. Je suis parti à une heure laissant ma femme en parfaite santé et trois heures après on venait m'apprendre l'événement. Voici ce qui s'était passé. Vers une heure et demie, ma femme serait partie selon sa coutume travailler chez Mme V..., une voisine. À quatre heures elle revient chez nous pour faire ses affaires. Or, un quart d'heure après, des enfants qui jouaient dans la rue accouraient chez Mme V... en disant: «Venez, venez vite, Mme D... pleure. » La voisine accourt, trouve ma femme désolée mais ayant toute sa connaissance. Qu'est-il donc arrivé? lui demande-telle. - On vient de me dire que mon mari est mort. - Qui vous dit cela? - Un individu qui est entré et que je ne connais pas, il m'a dit de préparer un lit pour recevoir mon mari qu'on allait m'apporter. - Mais ne vous désolez pas, cela ne doit
pas être vrai; on vous l'aurait annoncé autrement.

- Si ce

n'était pas vrai pourquoi

cet homme me l'aurait-il dit, oh ! mes pauvres enfants! etc. Un rassemblement ne tarda pas à se fanner dans la maison et dans la rue. Tous les voisins accoururent. L'un d'eux prend une voiture, court à l'atelier pour voir si la nouvelle est vraie. C'était une pure invention. Je montai sur le siège pour qu'on pût me voir de loin et consoler ma femme. En effet un assistant m'aperçoit et s'écrie: le voilà. À ces mots, ma femme tombe dans une attaque de nerfs avec suffocation et étouffements; en pénétrant dans la maison je la vois assise sur une chaise, les yeux fixes, le corsage dégrafé, portant la main à sa poitrine et à son cou comme quand on étouffe. Elle ne me reconnut pas. Voyant 17

qu'elle ne revenait pas à elle on la déshabilla et on la monta au premier sur son lit. Les étouffements se calmèrent pour faire place à du délire. Ce délire a commencé environ un quart d'heure après mon arrivée et a duré toute la soirée et toute la nuit. Elle avait des hallucinations de la vue: « Quel malheur, disait-elle, les yeux fermés et agitant les mains, pauvres enfants! pleurez votre pauvre père 1... Ses pauvres mains, elles commencent déjà à se déchamer... cette pauvre Jeanne qui n'a pas de vêtements de deui1... Laissez-le moi encore, je veux encore le garder... » Dans la matinée, ma femme est passée, sans reprendre connaissance, du délire en un état léthargique qui a duré quatorze heures; elle était insensible, immobile et rien ne pouvait la réveiller. Le médecin l'a piquée sans obtenir le moindre mouvement. On a tout essayé mais en vain. Puis ses yeux se sont rouverts, elle m'a regardé fixement, m'a reconnu: « Ah ! te voilà, tu n'es pas mort, non, ah ! te voilà », et m'a embrassé à plusieurs reprises. Elle a aussi reconnu les personnes présentes et les a embrassées les unes après les autres et leur a parlé: « D'où viens-je ? » murmurait-elle. Mais cette lueur n'a duré qu'une dizaine de minutes et le délire hallucinatoire a reparu. Elle voyait cette fois l'individu qui lui avait annoncé la mort: elle le voyait du côté du mur, se dressait sur son lit et voulait sauter en bas comme pour fuir. « Oh ! cet homme, disait-elle, cet homme... ne m'en parlez pas...» Cette seconde scène a duré environ deux jours. On pouvait entrer dans son délire. On lui disait: Vous me reconnaissez; oui, répondait-elle, vous êtes un tel, une telle, puis elle poursuivait son idée délirante. Vous voyez bien qu'il n'y a personne, continuaiton. - Oui, c'est vrai, il n'y a personne; - et une minute après le délire reparaissait, « dès qu'elle voulait fermer les yeux ». Ce délire était toujours identique et roulait sur cet homme qu'elle voyait et qu'elle voulait fuir. Il était entrecoupé d'intervalles de raison qui devinrent de plus en plus longs. Au bout de deux jours le délire n'existait plus. Immédiatement après cette attaque délirante, elle se trouva dans l'état où elle est aujourd'hui. On s'aperçut aussitôt qu'elle avait perdu la mémoire de tout ce qui s'était passé: de tous les souvenirs accumulés depuis le 15 juillet, de l'événement du 28 août lui-même et de la crise qui l'avait suivi. On s'aperçut également et surtout de l'amnésie actuelle. Une personne venait la voir, ajoute son mari, elle la recevait et lui causait sensément comme autrefois; dès que cette personne avait franchi la porte ma femme l'avait oubliée; elle ne se rappelait pas lui avoir parlé ni l'avoir vue. Depuis lors cet état amnésique si spécial n'a subi aucune modification. Après être restée une huitaine de jours fatiguée, courbaturée sans sortir de chez elle, Mme D... a repris ses occupations habituelles ou du moins une partie de celles-ci. Elle savait qu'elle n'avait pas de mémoire. Pendant trois semaines, les soins du ménage ont été confiés à une femme louée à cet effet. Puis c'est ellemême qui s'en est occupée. Elle avait renoncé aux travaux de lingerie et à la couture qu'elle faisait pour les gens de la ville. Pour les affaires de sa maison elle les traitait, dit son mari, comme par le passé; elle cousait, faisait du crochet, préparait les repas, envoyait les enfants à l'école, etc., faisait ses courses, ses commissions; mais elle avait recours à des moyens mnémotechniques. Dès l'origine, alors qu'elle avait encore sa femme de ménage, elle avait eu l'idée de prendre un carnet et d'écrire sur ce carnet tout ce qu'elle faisait. Elle a ainsi usé cinq camets. Elle avait placé ce carnet dans la 18

poche droite de sa robe (elle n'avait qu'une poche) parce que, disait-elle, comme j'ai l'occasion de mettre souvent la main dans cette poche, je trouverai ce carnet, l'ouvrirai et verrai ce que j'y ai écrit. D'autre part, elle portait une montre sur elle et il y avait une pendule dans l'appartement de sorte qu'elle voyait ainsi l'heure. Enfin, ses enfants et surtout ses voisines suppléaient le plus souvent à son absence de mémoire et venaient lui rappeler qu'il était telle heure, qu'il fallait faire ceci ou cela, etc. Elle se basait aussi, paraît-il, sur le temps, le mouvement de la rue, etc., etc. Quand elle allait faire une commission, acheter quelque chose chez un fournisseur, elle partait avec son carnet sur lequel elle avait écrit l'objet en question, regardait son camet et demandait; puis elle payait et écrivait aussitôt: J'ai payé tant pour telle chose, ou bien je n'ai pas payé, je dois telle somme. Si par hasard elle avait oublié le camet elle répétait tout le long du chemin ce qu'elle voulait acheter, etc. Quand son mari rentrait, elle tirait son carnet et lisait, puis lui disait: M. un tel est venu, il m'a dit ceci. J'ai été à tel endroit, j'ai acheté telle chose et je l'ai payée tant, etc. Chez elle, elle regarde, cherche (et la vue de tel ou tel objet, les souvenirs du passé lui rappellent qu'elle a à faire telle chose). Si on lui demande chez un fournisseur: M'avez-vous payé cette chose? elle ne le sait point mais consulte son camet avant de répondre. Dans tous les cas, le mari affirme que rien ne manque jamais à la maison, que tout est prêt à l'heure, qu'elle n'oublie pas de préparer le déjeuner et le dîner et que la cuisine est bonne comme autrefois sans qu'il y ait un changement notable. Il paraît que quand elle fait cuire un aliment, elle ne le quitte pas des yeux, reste auprès du feu, met du sel, et écrit sur son carnet qu'elle a mis du sel, du poivre... Elle consulte ensuite ce camet et arrive ainsi à tout préparer à temps et dans des conditions ordinaires. Elle est sortie dans la ville à diverses reprises pour chercher un nouveau logement - leur bail expire au 25 décembre. - Elle avait écrit sur son camet: J'ai vu un appartement à louer à tel endroit, un autre à tel autre... Bref elle semble suffire aux soins divers de son ménage. Il est vraisemblable que ses voisines et ses amies l'y aident en rafraîchissant souvent ses souvenirs.

Aujourd'hui, quand elle entend son mari raconter ces événements elle s'étonne et dit simplement: « Comme je n'ai pas de mémoire, je devais faire comme cela, mais je ne me le rappelle nullement. » Bref notre malade - si on peut appeler malade une personne qui semb le jouir d'une santé parfaite et chez laquelle, quand on ne fait pas certaines questions, tout semble normal - a oublié l'événement du 28 août et les six semaines antérieures. En outre elle oublie depuis lors tous les faits au fur et à mesure qu'ils se succèdent. Et cet oubli porte aussi bien sur les faits saillants, sur les événements mémorables que sur les faits vulgaires de l'existence. Dans la période rétrograde (pour mieux mettre cette amnésie en évidence), nous ne citerons que les événements saillants qui la jalonnent et qui avaient, paraît-il, vivement impressionné cette femme.

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Le 17 août, elle a été à Royan avec M. et MmeV... Ils ont pris le matin le train de sept heures et ne sont revenus que le lendemain à midi. À son retour, elle a raconté à son mari qu'elle avait vu le parc, le théâtre, que des dames jouaient de l'argent, qu'une d'elles avait perdu cinq cents francs en dix minutes. Elle en avait même rêvé la nuit à haute voix et avait même répondu dans le rêve aux quelques questions que lui avait posées MmeV... Or aujourd'hui en entendant son mari nous faire ce récit, elle s'écrie: « Mais je n'ai jamais été à Royan, ou si j'y ai été je ne me le rappelle pas. » Le 20 août, sa fille 1... est partie en vacances près de S... La distribution des prix avait eu lieu quelques jours auparavant et sa fille avait eu plusieurs prix. De tout cela Mme D... ne sait rien et dit: « Si ce n'est pas malheureux de n'avoir pas de mémoire! il n'y a qu'à moi que ces choses arrivent». À ce moment nous

sortons un instant, une minute après nous rentrons et trouvons

Mme

D... en

conversation avec son mari: elle lui demande: « Où c'est-y que nous sommes? Y a-t-il longtemps que nous sommes là ? » L'oubli est aussi prononcé pour la période antérograde. Voici en effet quelques événements marquants postérieurs à la crise délirante et dont quelquesuns auraient dû vivement frapper son cerveau et y laisser des souvenirs faciles à faire revivre. Vers la fin de septembre, elle a fait un voyage près de S... avec son mari. Elle y est restée quinze jours avec ses enfants. En octobre, elle a été également conduite par son mari chez une de ses sœurs à St.-M. Or ces deux voyages sont pour elle lettre morte. Le mari ou quelque amie l'accompagnait dans son voyage, car on craignait qu'elle ne se perde et ne laisse passer la gare où elle devait descendre. Mais dans C... elle sortait seule, car là elle ne pouvait se perdre, connaissant la ville depuis fort longtemps. Nous avons déjà dit qu'elle sait aujourd'hui tout ce qu'elle connaissait avant le 14 juillet dans le temps ou dans l'espace. Par conséquent, elle connaissait les lieux et les physionomies qu'elle avait vus avant cette époque. Au contraire tout visage vu depuis cette date lui était inconnu, même quand elle l'avait vu cent fois; tout endroit où elle n'avait pas été avant le 14 juillet restait ignoré. « Si je me perdais, dit-elle, je saurais bien demander mon chemin et me faire conduire chez moi. » Mais, pour éviter des mésaventures, on l'accompagnait quand elle quittait la ville. Il y a quinze jours, un événement est survenu mémorable entre tous. Elle était sortie et se trouvait dans la rue lorsque, paraît-il, un chien la mordit à la main. Elle rentra chez elle avec la main droite couverte de sang ayant écrit sur son carnet ce qui suit: « J'ai été mordue par un chien. Une dame m'a dit qu'il pouvait bien être enragé et que je devais aller me faire brûler la plaie. » Il paraît que le dimanche précédent on avait tué un chien enragé qui en avait mordu d'autres. Le chien en question ne fut pas retrouvé et on ne sut pas s'il était réellement enragé. Le Dr J... cautérisa profondément la plaie et envoya MmeD... à l'Institut Pasteur. Le 5 novembre, M. et MmeD... arrivaient à Paris et descendaient chez de vieux amis M. et Mme L..., rue de l'Odéon. C'était la première fois que notre malade venait à Paris. Elle fut conduite le 7 novembre à l'Institut Pasteur ainsi que les jours suivants pour y suivre le traitement antirabique. Le mardi 10 novembre, elle venait à la consultation de la Salpêtrière pour la première fois. Depuis son arrivée à Paris, elle est sortie tous les jours avec son mari. Elle a visité certains grands magasins: le Louvre, le Bon-Marché, le Printemps, la 20

Belle-J ardinière ; elle a visité aussi divers monuments, le Panthéon, l'Arc de Triomphe, les Tuileries, les Invalides, le Luxembourg, le musée du Louvre, la tour Eiffel. Ces visites l'ont, dit le mari, intéressée sur le moment: « C'est-il pas malheureux, disait-elle, de voir des choses si belles et de ne pouvoir me les rappeler! » Elle a acheté dans les magasins du linge, des étoffes. « Il faut que j'achète quelque chose pour Jeanne, disait-elle. C'est moins cher qu'à C... » Mais à peine avait-elle acheté un objet qu'elle oubliait cet achat. Au musée du Luxembourg, un tableau l'a beaucoup frappée; il représentait une cérémonie funèbre. « Comme c'est bien fait, disait MmeD..., on dirait que c'est naturel» ; elle en aurait parlé pendant deux ou trois minutes. Tous les matins, en se réveillant rue de l'Odéon, elle regarde de tous côtés, étonnée de se trouver dans une chambre qu'elle n'a jamais vue. « Où sommes-nous ici? » demande-t-elle à son mari. À Paris, répond-il. - Elle n'en croit rien, va regarder à la fenêtre et lisant sur l'écriteau rue de l'Odéon: « Nous sommes à Paris, s'écrie-t-elle, pourquoi sommes-nous donc ici?» Quand elle sort dans la rue avec son mari, elle ne sait jamais où elle est et le demande sans cesse. Parfo is le nom d'un monument que lui jette son mari au passage lui fait dire: « Nous sommes donc à Paris? » ElIe connaît en effet de nom les principaux monuments de Paris, car son mari est venu à l'Exposition Universelle de 1889, ses amis M. et MmeV... ont habité longtemps Paris. Enfin ils ont également pour amis M. et MmeL..., chez qui ils sont descendus. Parfois son mari dans la rue essaie de la tromper en répondant à ses questions: « Nous sommes à Reims ». Elle l'accepte très bien, car elle n'a jamais vu Reims et demande toujours son éternel pourquoi? Mais si son mari lui cite le nom de villes qu'elle connaît, telles que C..., Bordeaux... « Non, dit-elle, nous ne sommes pas à C..., car je connais très bien toutes les rues et je me reconnaîtrais bien. » Enfin si elle voit un monument connu d'elle de nom elle répète: « Nous sommes donc à Paris? Pourquoi? » Le soir ses amis M. et Mme L... lui demandent: « Qu'avez-vous vu aujourd'hui? » Elle n'en sait absolument rien. Ce soir, en venant à la Salpêtrière, ils ont rencontré une femme qui est traitée à l'Institut Pasteur et qu'elle voit tous les jours là-bas. Cette femme est venue à elle, lui demandant si les piqûres la faisaient souffrir, si elle en avait encore pour longtemps à se faire traiter. « Madame, je ne vous connais pas... Je ne vous ai jamais vue; l'Institut Pasteur, c'est à Paris... » La dame, paraît-il, est restée stupéfaite. Mme D... écoute surprise ce récit de son mari; elle ne sait rien de tout cela. « Il faut que cela soit puisque mon mari le dit, s'écrie-t-elle, mais je ne me rappelle rien. »

Nous avons relaté très fidèlement cet interrogatoire, en respectant scrupuleusement les faits et les dates. La comparaison de ce récit d'une part avec celui qui nous fut fait plus tard en état d'hypnose, d'autre part, avec certains renseignements ultérieurs, mettra bien en relief l'état de mémoire de MmeD.

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ÉTAT ACTUEL (13 novembre 1891). - Mme D... est une femme de petite taille, aux cheveux noirs et frisés, au teint brun et mat; son visage est régulier, son œil vif et inteIIigent. En entrant, eIIe passe devant nous en disant: « Pardon, monsieur », s'assied sur la chaise qu'on lui présente et reste tout d'abord immobile. Puis elle jette un rapide regard circulaire sur les tableaux qui ornent les murs du cabinet de M. Charcot, baisse les yeux et reprend son immobilité, la tête légèrement baissée. Elle écoute, répond avec calme, sans manifester d'émotion appréciable, en un mot avec une passivité assez marquée, ne réagissant pas tout à fait comme une personne normale au récit de certains faits. Elle ne présente aucun signe physique de dégénérescence. La sensibilité générale de la peau et des muqueuses explorée méthodiquement est intacte dans tous ses modes: le contact, la douleur, le froid, le chaud sont partout perçus normalement. Il n'y a pas d'anesthésie pharyngée. Il n'existe aucune zone douloureuse superficielle ou profonde sur toute la surface du corps. La malade se plaint uniquement, en fait de douleurs subjectives, d'endolorissement dans deux régions symétriques de la face latérale du tronc; elle en ignore la raison. (Ce sont les piqûres hypodermiques faites en ces régions à l'Institut Pasteur.) Nous lui demandons de nous montrer ces points douloureux; elle le fait et s'aperçoit que sa chemise est déchirée sur les côtés. « Oh vrai, dit-elle, comment se fait-il que ma chemise soit déchirée... décousue? Je n'avais pas fait attention à cela... Tiens, je n'ai pas mon corset, comment cela se fait-il? » Et son mari nous explique que le port du corset a été interdit à l'Institut Pasteur et que la chemise a été décousue sur les parties latérales pour faciliter les injections hypodenniques. C'est l'usage dans le traitement de la rage. La sensibilité sensorielle est intacte: l'odorat est nonnal, la malade reconnaît sans hésiter l'odeur de l'éther, du citron, etc. L'ouïe est intacte; les yeux fermés elle entend à grande distance le tic-tac d'une montre et ajoute: « C'est une montre, je l'entends». Elle reconnaît les bruits, les sons différents: « C'est sur une bouteille, sur une table que l'on frappe ». Le goût n'est pas touché, elle trouve le sulfate de quinine «très amer» et fait la grimace. L'œil est normal; pas de rétrécissement du champ visuel, pas de dyschromatopsie, elle reconnaît aisément les nuances d'une même couleur. Le tact est exquis; elle n'hésite pas à reconnaître, les yeux fermés, la nature et la valeur de diverses pièces de monnaie qu'on met dans ses mains. Comme sa sensibilité, sa motilité ne présente aucune espèce de trouble. Les réflexes sont normaux. Les divers viscères sont intacts. Lorsque nous l'auscultons elle s'étonne et demande pourquoi: « Je vois que vous m'auscultez, M. J... m'a déjà fait la même chose. Vous devez être médecin. - Vous savez donc ce que c'est que d'ausculter? - Oui, j'ai vu faire M. J... » (et elle fait la mimique de la percussion). La santé générale de Mme D... ne laisse rien à désirer. Quant à ses facultés intellectuelles - la mémoire exceptée eIIes n'offrent aucune altération appréciable, sous aucun rapport. Aucune espèce d'idée fixe, d'idée délirante ne peut être soupçonnée, malgré une investigation minutieuse. Son langage est calme, mesuré, sensé; son jugement et son raisonnement de tous points normaux. Du reste, le récit qu'elle nous a fait et les réflexions dont elle l'a émaillé nous dispenseront d'insister sur ce sujet. Pas plus que ses facultés intellectuelles et morales, ses sentin'lents affectifs ne sont altérés. À cet égard, son mari n'a rien

-

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remarqué depuis le début de son amnésie: elle s'occupe de ses enfants comme par le passé, avec le même soin; quand elle ne les voit pas de quelque temps, elle veut savoir où ils sont, ce qu'ils font. Depuis qu'elle est à Paris, à diverses reprises elle a demandé à les voir et les embrasser. Son caractère seul s'est un peu modifié. Elle est devenue un peu triste, apathique, eu égard surtout à sa gaieté et à sa vivacité d'autrefois. Elle allait bien, comme auparavant, travailler l'après-midi avec ses voisines, mais elle restait plus souvent chez elle que par le passé: « Je ne tiens pas à sortir, dit-elle, car lorsqu'on m'interroge sur telle ou telle affaire je ne peux pas répondre ». Elle est enfin un peu plus impatiente qu'autrefois. En somme, à part ces légères modifications du caractère, il n'y a rien de spécial à signaler. Ce qui ren'lplit exclusivement la scène morbide c'est l'amnésie, qu'il nous faut maintenant aborder. En raison de l'heure avancée, l'examen d'aujourd'hui ayant duré plus de trois heures, nous n'avons pu en faire une étude complète. Le dialogue suivant en donnera cependant une idée générale. « Madame, me reconnaissez-vous? - Du tout. - M'avez-vous déjà vu ? - Jamais. - Êtes-vous déjà venue ici? - Non, monsieur. - Connaissez-vous cette pièce? - Je ne la connais pas. - Connaissez-vous la Salpêtrière? - À Paris? - Oui; en avez-vous entendu parler quelquefois? - Oui. - Par qui? - Par M. J. - Commentcela? - J'ai vu, chez le Of J... un tableau dans son salon; c'était une Leçon de M Charcot à la Salpêtrière, il y avait beaucoup de médecins. - Nous lui montrons alors une copie du tableau de Brouillet qui est accrochée au mur. C'est une épreuve avant la lettre, sans légende. « Le tableau de M. J... est-il pareil à celui-là? - Oui, je crois que

c'est le même. - À quelle époque avez-vousvu ce tableau?

temps. Chaque fois que j'allais chez M. J. je regardais les tableaux de son salon, en attendant mon tour. C'était bien avant ma maladie. J'allais souvent chercher M. J. pour Mme V..., qui avait une pleurésie qui a duré longtemps. - C'est là que vous avez vu ce tableau? - Oui, parfaitement, je n'allais pas une seule fois chez M. 1... sans le regarder. - Le tableau de M. J... ressemblait-il à celui-ci? - Il avait la même forme; il y avait beaucoup de monde qui avait l'air attentif à ce que disait M. Charcot. Mais il y avait quelque chose d'écrit et sur celui-ci il n'y a rien. - Qu'y avait-il d'écrit? - Je crois: Un cours de M. Charcot à la Salpêtrière. - Y avait-il d'autres tableaux chez M. 1... ? - Oui, il y en avait un de chez M. Pasteur; il y en avait encore deux autres, l'un, un cours d'Anatomie, l'autre je ne me rappelle plus très bien. - Y a-t-il longtemps que vous avez vu M. J... ? - Je ne l'ai pas vu depuis le mois de juin, dit-elle, et s'adressant à son mari: Dis, l'ai-je vu depuis? - Je ne sais pas, répond le mari. Tu vois, ajoute-t-elle, tu ne te rappelles pas plus que moi. - Et ce tableau où se trouve-t-il chez M. J... ? - En entrant à droite. - Êtes-vous à C..., ici? - Oui, je crois, mais je ne connais pas la salle, je me demande chez qui. - Êtes-vous à Paris? - Je ne crois pas, je ne sais où je suis. Quel jour sommes-nous? - Oh ! monsieur, je ne sais, ni mois ni jour; je ne sais pas comment je vis. - Dans quel mois sommes-nous? - Je ne sais pas du tout, répond-elle; et elle se lève pour aller regarder l'heure à la pendule. - Six heures moins un quart, murmure-t-elle, nous devons être en hiver, car il ne fait plus jour; les jours sont courts en hiver. Puis s'adressant à son mari: Notre bail est-il fini? et sur sa réponse négative, elle conclut: Nous pourrions bien être en décembre. (Elle sait que leur bail finit le 25 décembre et elle sait cela depuis un an.) - D'où venezvous? où êtes-vous à Paris? qu'avez-vous fait ce matin? qu'avez-vous mangé à

-

Oh ! il y a long-

-

23

déjeuner, etc. ? - Je ne sais. - Depuis combien de temps êtes-vous ici? Que vous ai-je demandé? - Je ne sais pas. C'est toujours et invariablement la même réponse. Ce court interrogatoire tenniné, Mme D... part avec son mari qui promet de la ramener le lendemain. 14 novembre 1891. - À peine Mme D... est-elle assise que nous continuons l'examen interrompu la veille. - Me reconnaissez-vous? - Non,
monsieur. - Vous ne m'avez jamais vu ? - Non, jamais. - Et ce cabinet où vous êtes

l'avez-vous déjà vu ? - Non; et toi, dit-elle, en s'adressant à son mari, l'as-tu déjà vu ? - Êtes-vous à C... ? - Oui, je crois, mais je ne reconnais pas la salle. - Êtesvous chez le Dr J... ? - Pour sûr que ce n'est pas la salle de M. J..., il n'y a pas tous ces tableaux. - Chez qui croyez-vous donc être? - Chez un médecin, - Pourquoi
chez un médecin?

- Parce

que je vois des fioles sur la table et des tableaux

de

médecine. - Quel jour sommes-nous? - Je serais bien en peine de vous le dire. Quel mois? - Je ne m'en fais aucune idée. Notre bail est-il fini? dit-elle à son mari, qui répond non. - Alors nous devons être en décembre, en novembre peutêtre. - Sommes-nous au mois de juillet? - Non, car il fait trop sombre pour l'heure qu'il est (elle a jeté un regard sur la pendule)... et puis en été on ne fait pas de feu,
car il fait assez chaud. - Pourtant je vous assure que nous sommes en juillet.

-

Vous m'étonnez, monsieur; si nous étions en juillet, mon mari n'aurait pas son pardessus. - Je vous affinne, madame, que nous sommes le 15 juillet; c'était hier le 14. - Vous n'avez pas plus de mémoire que moi, dit-elle en riant. C'est impossible; il ferait plus clair, il n'y aurait pas de feu... Je ne crois pas ça par exemple (et en guise de conclusion) : Oh ! on pourrait bien me faire croire ce qu'on voudrait, puisque je ne sais pas. Quand avez-vous eu vos règles pour la dernière fois? - Je les ai eues le 7 juillet, le lendemain de la noce de ma nièce. - Les avez-vous eues depuis? - Je ne sais pas. Je les ai eues le 7 juillet et je les ai en ce moment-ci. Nous devons être au mois d'août... Mais pourquoi ce feu, ce pardessus? nous ne sommes pas sûrement en été. Nous sommes en hiver. - Alors vous avez déjà eu plusieurs fois
vos règles puisque nous sommes en hiver?

- Il faut

croire. - Quand les avez-vous

eues? - J'ai dû les avoir... ; quel mois sommes-nous, octobre, novembre ?... Nous sommes en hiver, il fait trop sombre... Alors elle se lève, soulève le rideau de la croisée et regarde dans la cour... : Pour sûr nous sommes en hiver, les arbres n'ont
pas de feuilles...

en janvier? Non, monsieur, notre bail n'est pas fini. - Sur notre demande le mari dit que le bail est fini et elle s'écrie: Dans ce cas nous sommes fin décembre ou en janvier. Le premier de l'an est-il passé? C'est que, voyez-vous, je ne sais ni les mois ni les jours. Et elle met la main à sa poche et en retire un carnet sur lequel elle lit tout haut. M. Pasteur... M. Charcot à neuf heures et demie. - Qu'est-ce que je vous demandais? lui dis-je. Elle réfléchit... : je ne sais pas. - Nous prenons son
carnet et y voyons, entre autres choses

-

Et elle redemande

à son mari si leur bail est fini.

- Si nous

étions

- « Payé

à M. V..., le 13 octobre la somme

de 6 fr. 90. J'ai emprunté à M. V..., 1 franc pour aller à Ch..., plus le voyage. Payé à M. C... 3 fr. 10 pour le voyage de Ch... le 14 octobre 1891. Payé à M. V... 5 francs le 17 octobre... Le 5, de C... à Paris (on change de train) ; partis de B... pour Paris, à neuf heures moins dix. Ch... S... (bouillotte)... Le 6, rue Racine, rue des Ecoles, Entrepôt, Jardin-des-Plantes...

24

Deux minutes après lui avoir pris son carnet, je le lui montre fermé en lui disant: Qu'est-ce que c'est que ça ? - C'est un livre, répond-elle. - Le connaissez-vous? - Non. - Est-ce votre carnet? - Elle cherche dans sa poche... : je dois avoir un carnet; si je vois ce qu'il y a dedans, je le reconnaîtrai. Elle l'ouvre et dit: C'est à moi, je reconnais mon griffonnage. - Qu'avez-vous à la main droite ? (c'est la main mordue, elle est pansée). - Je ne sais pas. - Pourquoi est-elle enveloppée? - Je dois avoir du mal. - Y avez-vous une plaie? - Je dois avoir quelque chose, car je sens que cela me fait mal. - L'avez-vousvu ce mal? - Je dois le voir quand je change ma main. - La changez-vous? - Il faut bien qu'on change le linge quand il est sale; je dois le changer. - L'avez-vous fait aujourd'hui? - Oui, j'ai dû le faire, parce que le linge est propre. - Est-ce vous qui l'avez changé? - Je ne crois pas, car c'est du linge que je ne connais pas... C'est-il pas M. J... ? dit-elle à voix basse à son mari. (C'est un pansement avec de la tarlatane fait ce matin à l'Institut Pasteur.) - Comment savez-vous, si vous ne l'avez pas vue, qu'il y a une plaie? Il faut bien qu'il y ait une plaie pour que cela me fasse mal; s'il n'y avait pas de plaie ma main ne serait pas enveloppée. - Qui, quand et où vous a-t-on fait cette plaie? - C'est ce que je ne sais pas. Après ce dialogue, nous demandons à son mari de sortir de la pièce sans que sa femme s'en aperçoive. À peine la porte s'est-elle refermée que la malade s'écrie: « Où est mon mari...? il était là, où est-i1...?je veux m'en aller.» Elle court chercher son parapluie. - Est-il à vous ce parapluie? - Oui, mon mari me l'a donné au jour de l'an. - Je le reconnais bien, le pommeau, le fourreau - Et celui-ci, lui disons-nous, en lui montrant le parapluie de son mari? (Il ne l'a que depuis trois semaines, nous a-t-il raconté après la scène.) - Je ne sais pas à qui il est; il n'est pas à moi... Le départ de son mari est oublié; elle n'en parle plus, mais répète: Je veux m'en aller. - Où ? - Chez moi. - Connaissez-vous le chemin? - Je connais toutes les rues de C... - Mais vous n'êtes pas à C..., voyez, reconnaissez-vous cette cour? - Non, je ne la connais pas. - Connaissez-vous cette pièce? - C'est une pharmacie (il s'agit du laboratoire qui communique avec le cabinet de M. Charcot). - Comment se fait-il que vous soyez ici seule? - Je ne sais pas, mon mari a dû me conduire. - Non, c'est M. X... qui vous a conduite ici. - C'est possible. - Et votre mari où est-il? - Il travaille... Je veux m'en aller. - Êtes-vous ici à C...? - Sans doute, je ne connais pas cette salle, c'est vrai, mais je puis bien être à C... sans la connaître. Je me retrouverai bien dehors... Je veux m'en aller... Je me demande comment et pourquoi je suis ici. Je veux m'en aller... Et le dialogue continue sur ce ton. Ce voyant, nous allons chercher le mari. En rentrant, nous la trouvons en pleurs, accoudée sur une chaise. En voyant son mari, elle cesse vite de pleurer, ne fait aucune allusion à ce qui vient de se passer, et lui demande à voix basse tandis que nous consignons par écrit ces résultats: « Chez qui sommes-nous ici? » Nous la faisons alors écrire; elle se fait un peu prier, mais écrit son nom et son adresse (elle est gênée par la plaie de la main droite). Son écriture depuis son arrivée n'est du reste pas changée. Ensuite nous lui faisons faire les quatre règles de l'arithmétique; elle calcule très vite et sans erreur, ainsi qu'en témoignent quelques opérations qu'elle a faites sous nos yeux.

-

25

16, 18, 20 novembre. - Nous lui posons sans cesse les mêmes questions et elle nous fait toujours des réponses du même genre. Nous répétons la même question plusieurs fois dans un même examen et le résultat est toujours identique. Nous avons beau insister pour graver un fait, un nom, un visage dans sa mémoire, c'est en vain. Dès que nous changeons de question, elle oublie irrémédiablement la première et cela en quelques secondes, en une minute tout au plus, malgré notre insistance à lui dire: Retenez bien ceci, faites des efforts... « Je fais tout ce que je peux, dit-elle, mais je n'ai pas de mémoire: je cherche à retenir, je cherche et je ne trouve pas. J'en ai mal à la tête de faire des efforts et de chercher. » Nous lui faisons lire un fait divers de trois lignes et lui en demandons le sens. Elle nous le donne parfaitement, mais au fur et à mesure qu'elle lit. À la fin elle ne se rappelle plus le commencement. Lorsqu'à la maison elle fait une lettre, raconte le mari, elle est obligée de relire la première phrase pour écrire la seconde. À la fin, elle relit sa lettre et corrige ses fautes. Du reste elle n'écrit et ne lit presque jamais depuis le 28 août.
23 novembre. - Le traitement antirabique est terminé. La malade, sur la promesse formelle qu'on va la guérir et lui rendre sa mémoire, se décide à rentrer à la Salpêtrière, salle Cruveilhier, 17. Son mari, avant de la quitter, lui a écrit sur son carnet l'endroit où elle se trouve et la raison pour laquelle elle doit y rester. Il fait un deuxième écriteau que l'on épinglera au rideau de son lit, de sorte que le matin, à son réveil, elle ne se désole pas, et sache où elle est... Après le départ de son mari elle a pleuré mais l'a vite oublié. Dans l'après-midi, elle a encore pleuré à deux reprises. Elle a vu dans la salle un accès d'épilepsie qui l'a effrayée, elle s'est mise à pleurer en disant: Je veux m'en aller. Après une petite promenade dans la cour ses larmes se sont séchées, on l'a ramenée dans la salle et tout était oublié. Elle est restée assez silencieuse tout en répondant aux questions des autres malades. Elle a demandé qu'on lui donnât à faire du crochet et a examiné divers modèles pour faire son choix. Elle a raconté à ses voisines de lit qu'elle avait deux enfants et quelques faits antérieurs au 15 juillet. Maintenant, elle n'avait plus de mémoire, elle était bien malheureuse, oubliant tout et cela lui faisait faire beaucoup de mauvais sang. « J'ai mal à la tête de chercher à me souvenir. » Comme on lui demandait de chanter: « Oh non, dit-elle, je ne suis pas gaie, je n'ai pas le cœur à chanter, ma situation m'ennuie. » Le soir, vers six heures nous lui demandons: « Depuis quand êtes-vous ici? - Je ne sais pas. - Qu'avez-vous mangé à déjeuner? - Je ne sais pas. - Avezvous déjeuné? - Je ne sais pas. Je dois avoir déjeuné car l'estomac ne me demande pas. - Où êtes-vous ici? - Je ne sais pas, je vois à ces lits que je suis dans un hôpital... ; puis voyant écrit Salpêtrière sur un tablier d'infirmière... : Je suis à la Salpêtrière. - Oui, vous y êtes et c'est pour vous guérir. - Oui, mais je ne guéris pas vite; je voudrais m'en aller chez nous. - Pourquoi donc? - Pour voir mes enfants. - Êtes-vous étonnée d'être ici? - Oui. - Vous n'avez pourtant pas l'air d'être très étonnée? - Oh ! j'aimerais mieux être chez nous... Et elle se met à pleurer... Depuis combien de temps êtes-vous ici? - Je ne sais pas. - Y êtes-vous depuis un mois? - C'est possible, je ne le sais pas.

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24 novembre. - La nuit dernière, elle a rêvé à haute voix par deux fois, nous racontent ses deux voisines, qui sont deux vieilles femmes spécialement chargées de nous donner quelques renseignements et de s'occuper d'elle. Dans son rêve elle disa it :« Monsieur Charcot, oh! monsieur Charcot... Monsieur Pasteur... » Puis elle a murmuré quelques mots inintelligibles, comme si elle avait un cauchemar, racontent ses voisines. Le matin en se réveillant elle s'est écriée: « Où suis-je ici? » puis elle s'est mise à pleurer. La lecture de l'écriteau fait par son mari a séché ses larmes. Elle a spontanément procédé à sa toilette et aidé à faire son lit, disant: « Tout ce que j'avais l'habitude de faire, je n'oublie pas de le faire. » On a pansé sa main et elle a dit: « J'ai dû me brûler, voyez-vous, c'est cautérisé. » À onze heures, son mari est venu la voir avant de partir pour C... Elle a longtemps sangloté, voulant à toutes forces partir avec lui. Tout l'après-midi elle a fait du crochet. Elle a demandé « les cabinets », on l'y a conduite et elle s'est perdue en sortant. On lui prescrit du fer, des douches et de l'électricité. Disons en passant que sa résistance électrique prise par M. Vigouroux est normale, 3 600 ohms. En entendant prescrire les douches, elle déclare qu'elle n'en veut pas, qu'elle n'en veut à aucun prix, que le médecin les lui a défendues autrefois... Après mon départ elle dit qu'elle n'ira pas à la douche et en voyant le « bon» : « Si je pouvais, je le déchirerais. » 25 novembre.
-

La nuit dernière,elle a encore rêvé à haute voix. Il est

nécessaire d'ajouter ici que depuis son entrée elle a été examinée tous les matins par M. Charcot. Dans son rêve parlé elle a dit: « Monsieur Charcot... il y avait beaucoup de médecins avec de grands tabliers... Non, je ne veux pas prendre de douches... Monsieur S... (en épelant les lettres)... Ce sont des médecins... » Dans la journée, la surveillante, en rangeant ses effets, lui a montré son chapeau et son manchon qu'elle portait à sa rentrée. « Ce manchon est à moi, ditelle, je le connais, je l'ai depuis quatre ans, mon mari me l'a donné pour le jour de l'an. - Et ce chapeau? - Elle l'examine, puis: il doit être à moi, car je reconnais l'épingle qui est dedans... j'ai un chapeau qui a la même forme, mais ces rubans, cette garniture, ce n'est pas à moi. » (C'est un chapeau qu'elle a regarni depuis sa maladie.) Elle a fait de la dentelle qu'elle dépose sur un papier et sur ce papier elle
a écrit: Cette dentelle est à moi. Si par hasard

- ce

qui est arrivé

- elle

pose par

mégarde sa dentelle à côté du papier, elle ne la touche pas, croyant qu'elle n'est pas à elle. En faisant sa dentelle - elle y est très habile, de l'avis de ses voisines elle compte le nombre de points et marque le chiffre sur son carnet ouvert devant elle ou sur un bout de papier. Elle le consulte pour faire le feston suivant; sans cela elle est obligée de recompter à chaque minute, car elle oublie au fur et à mesure. Elle est moins timide que le premier jour. Aujourd'hui elle a vu administrer une mourante et a été très émue, répétant: « Qu'a cette malade? estce qu'elle va mourir? » 2 7 novembre. - Rien de nouveau. Elle a encore rêvé tout haut: « M. S... n'est donc pas là et elle va mourir... Je ne veux pas mourir ici... je veux m'en aller... des douches... je ne veux pas de douches... » Elle est déjà habituée, ne pleure plus, cause, rit, écrit toujours sur son carnet ses petites dépenses et le consulte sans cesse. On est obligé de la conduire 27

aux cabinets et de l'en ramener. Elle ne sait jamais où est son lit: pour le trouver elle passe tous les lits l'un après l'autre en lisant les pancartes et ne reconnaît le sien qu'en voyant son nom. Il arrive parfois qu'on l'appelle Mme 17 (c'est le numéro de son lit), elle ne répond pas; mais dès qu'on la désigne par son nom elle répond aussitôt. Elle a commencé une lettre qu'elle n'a pas achevée: « Ma bonne F..., écrit-elle, à une de ses sœurs, je te dirai que je souffre beaucoup de mes côtés; je pense que c'est de la fatigue. » La lettre n'a été ni achevée ni envoyée. 30 novembre. - L'état amnésique est toujours le même. Dans la salle on est obligé de la conduire à son lit, aux cabinets, etc. Elle voit toujours ses voisines pour la première fois, et elle travaille avec elles toute la journée. Lorsqu'on insiste en lui répétant: Mais si, vous les connaissez, vous vivez avec elles du matin au soir. - Peut-être, mais je ne me rappelle pas, répond-elle. - Où êtes-vous ici? - Dans un hôpital, parce que je vois ces lits rangés comme à C... Vous n'êtes donc pas à C... ? - Non, je connais l'hôpital de Coo.,il n'yen a qu'un et
aucune salle ne ressemble à celle-ci. - Êtes-vous à l'hôpital de Poitiers?

- C'est

possible, mais je ne le sais pas. - En lui faisant lire quelques lignes d'un journal, elle le fait très bien, dit qu'il s'agit d'un enfant écrasé par une voiture, mais si elle détache les yeux du journal ou si on lui cache la ligne avec la main, elle ne sait plus de quoi il s'agit: « Si je ne vois pas, dit-elle, je ne pourrais pas la dire. » Alors elle s'impatiente et s'attriste de son amnésie. Mais cette impatience, ce regret sont éphémères, comme du reste toutes ses impressions. Et cet oubli, pour ainsi dire instantané, la laissant exclusivement avec la sensation actuelle, lui donne une apparence d'indifférence. Mais en réalité sa situation l'inquiète et la chagrine; elle a peur de ne pas guérir et en fait souvent part à ses compagnes. - La nuit dernière elle a encore eu un rêve parlé, entendu et répété par ses voisines: « ce sale chien, il m'a mordu; déchiré toute ma robe; je ne lui avais rien fait. » Nous lui prenons son carnet et lui disons un instant après: « Avez-vous un carnet? - Je dois en avoir un, dit-elle, en cherchant dans sa poche. - En êtesvous sûre? - Non, mais je dois en avoir un, car si je n'écrivais pas quelque part ce
que j'ai à faire, comment ferais-je mes affaires, n'ayant pas de mémoire? - Est-ce un carnet que vous avez ou une feuille de papier? - Je ne sais pas, mais je crois

1er décembre.

que c'est un carnet; si c'était une feuille de papier elle se chiffonnerait et je ne pourrais pas lire. - C'est une feuille de papier que vous avez? - C'est possible, mais je ne le crois pas, car cela ne serait pas commode. - Avez-vous jamais écrit quelque chose? - Je ne sais pas; je dois le faire, mais je ne sais pas. » En réalité elle n'en sait rien. Du reste elle ne connaît de mémoire ni la forme, ni la grandeur, ni la couleur de ce carnet. Et quand on le lui montre elle dit: c'est un livre, un calepin, mais elle ne sait pas à qui il est. « S'il est à moi, je le reconnaîtrai en l'ouvrant, à mon écriture, car je dois y écrire dedans, étant donné que je n'ai pas de mémoire. » C'est par un raisonnement déductif qu'elle a cette idée vague de camet qu'elle exprime par le geste de chercher dans sa poche. Elle n'a pas de mémoire, c'est la seule chose qu'elle sache réellement car elle a conscience de son état et de la différence de cet état avec sa vie passée. Pour suppléer à cette amnésie elle « doit» écrire sur quelque chose de commode, un carnet probablement. Or quand on lui pose la question, la conscience de son 28

amnésie la conduit logiquement à se dire: Je n'ai pas de mémoire; j'y dois suppléer en écrivant et je dois écrire sur un calepin. Et ce calepin, je dois le mettre dans ma poche, etc... Et elle cherche dans sa poche. Si par hasard il n'y est pas, elle ne s'en étonne pas davantage et passe outre. Cette idée du carnet enregistreur est donc une idée logique qui ne correspond pas à un souvenir conscient. La preuve en est dans ce fait qu'elle ne sait ni la forme ni la couleur de ce camet, qu'elle ne le reconnaît pas comme sien et qu'elle n'y toucherait pas si on ne le lui donnait. Alors, en suivant son raisonnement, si ce carnet est à elle, elle doit y avoir écrit et la reconnaissance de sa propre écriture lui prouvera qu'elle en est propriétaire. Aussi demande-t-elle à l'ouvrir. Tel est, semble-t-il, le mécanisme de cette « idée inconsciente» de carnet que semble indiquer le geste rapide de fouiller dans la poche. En vérité, ce geste est le résultat d'un raisonnement tout naturel. C'est du reste l'interprétation que lui donne la malade et qui ressort de ses propres paroles. C'est le même raisonnement qu'elle invoque pour des faits analogues. Elle tient un crayon dans la main; nous le lui prenons et lui demandons: « Ce crayon est-il à vous? - Il doit être à moi, je pense, puisque je l'ai à la main. » Si on lui dit qu'il n'est pas à elle, elle s'étonne mais le dépose et le tend à sa voisine. D'autre part en lui disant: « Ce châle que vous avez sur les épaules est-il à vous? - Je l'ai sur moi, il doit être à moi. - Cette robe est-elle à vous? - Oui, par exemple, je la connais bien, j'en suis sûre. C'est moi qui l'ai achetée chez M. L... à C..., l'étoffe m'a coûté 3 francs le mètre; c'est moi qui l'ai faite. II y a longtemps que je l'ai. - Et ce châle, y a-t-il longtemps que vous l'avez? - Je ne sais pas. » Ces exemples et beaucoup d'autres du même genre que nous pourrions citer montrent toujours la même logique, le même raisonnement inductif ou déductif et le mécanisme de l'opération mentale qui entaille sa conviction lorsqu'il s'agit de choses postérieures au 14 juillet. Au contraire, pour les événements antérieurs, le contraste est frappant, elle affirme catégoriquement et rien ne peut la faire changer d'idée. 2 décembre. - Elle a reçu une lettre d'une cousine; elle l'a lue en pleurant à chaque ligne (la lettre est très affectueuse, très sentimentale). Une minute après elle ignore l'existence de cette lettre. « Si j'ai reçu une lettre, je dois l'avoir mise dans ma poche », où elle la cherche et la retrouve. 3 décembre. - Rien de changé. Première tentative d'hypnotisme - Après quelques minutes de suggestion verbale, lui répétant sans cesse que c'est pour lui rendre la mémoire (car elle résiste et ne veut pas se laisser endormir), elle s'endort. Elle est un peu raide, ses paupières vibrent; elle sent la piqûre profonde et retire sa main. C'est du petit hypnotisme sans caractères somatiques. La première question que nous lui
adressons est la suivante: « Madame, avez-vous été mordue par un chien?

- Oui,

à la main droite. - En quel endroit? - À C... sur la route de S... - Comment était ce chien? C'était un petit chien jaune. » Et elle répond à toutes nos questions sans hésitation, nous donnant des détails circonstanciés, inconnus de nous et qu'une lettre du mari et une du médecin devaient venir contrô 1eret confirmer. Elle nous raconte la scène du chien, la scène du 28 août telle que nous la connaissions déjà par le mari. Elle sait qu'elle a été à

-

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