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L'anglicanisme : ses origines, ses conflits

De
257 pages
Luther et Calvin ont réussi là où les pré-réformateurs avaient échoué. En Angleterre, ce ne sont pas des théologiens dogmatiques mais des politiques pragmatiques, monarques, parlementaires qui ont conduit la réforme protestante. Les guerres de religion y ont opposé les anglicans aux puritains et en Ulster la haine antipapiste, allumée par les bûchers de Marie Tudor (bloody Mary), bouillonne encore de nos jours, anachroniquement, lors des commémorations d'une certaine bataille de la Boyne.
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L’ANGLICANISME : SES ORIGINES - SES CONFLITS Du schisme d’Henri VIII à la bataille de la Boyne

Du même auteur :

Dans la même collection : Disputes et conflits du christianisme dans l’Empire romain et l’Occident médiéval. L’Harmattan, 2005. Dans la collection « Acteurs de la Science » : Un pasteurien sous les tropiques. L’Harmattan, 2006

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr © L’Harmattan, 2006 ISBN : 2-296-01652-9 EAN : 9782296016521

Jean-Paul MOREAU

L’ANGLICANISME : SES ORIGINES - SES CONFLITS Du schisme d’Henri VIII à la bataille de la Boyne

L’Harmattan 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Könyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L’Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa – RDC L’Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE L’Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Religions et Spiritualité Collection dirigée par Richard Moreau
La collection Religions et Spiritualité rassemble divers types d’ouvrages : des études et des débats sur les grandes questions fondamentales qui se posent à l’homme, des biographies, des textes inédits ou des réimpressions de livres anciens ou méconnus. La collection est ouverte à toutes les grandes religions et au dialogue inter-religieux.

Dernières parutions PAMPHILE, Voies de sagesse chrétienne, 2006. Domingos Lourenço VIEIRA, Les pères contemporains de la morale chrétienne, 2006. Francis LAPIERRE, L’Evangile de Jérusalem, 2006. Pierre EGLOFF, Dieu, les sciences et l’univers, 2006. André THAYSE, Vers de nouvelles Alliances, 2006. Philippe LECLERCQ, Comme un veilleur attend l’aurore. Écritures, religions et modernité, 2006. Mario ZANON, J’ôterai ce cœur de pierre, 2006. Anne DORAN, Spiritualité traditionnelle et christianisme chez les Montagnais, 2005. Vincent Paul TOCCOLI, Le Bouddha revisité, 2005. Jean-Paul MOREAU, Disputes et conflits du christianisme, 2005. Bruno BÉRARD, Introduction à une métaphysique des mystères chrétiens, 2005. Camille BUSSON, Essai impertinent sur l’Histoire de la Bretagne méridionale, 2005. Erich PRZYWARA (Trad. de l'allemand par Philibert Secretan), ... Et tout sera renouvelé. Quatre sermons sur l’Occcident suivi de Luther en ses ultimes conséquenses, 2005. Jean-Dominique PAOLINI, D’Aphrodite à Jésus. Chroniques chypriotes, 2005. André THAYSE, A l’écoute de l’origine, 2004. Etienne GOUTAGNY, Cisterciens en Dombes, 2004 Mgr Lucien DALOZ, Chrétiens dans une Europe en construction, 2004.

À mes maîtres salésiens qui tentèrent de m’inculquer les principes de l’humanisme

AVANT-PROPOS

* Voir « Disputes et conflits du christianisme dans l’Empire romain et l’Occident médiéval », J.-P. Moreau, L’Harmattan, 2005

La réforme protestante du XVIème siècle, qui consomma le divorce spirituel entre l’Europe du Nord et celle du Sud, ne fut pas le fruit d’une génération spontanée. C’était, du point de vue catholique, à la fois un schisme, c'est-à-dire un rejet de l’autorité pontificale, et une « hérésie », c'est-à-dire une interprétation des saintes Écritures contraire aux dogmes de l’orthodoxie officielle de l’Église romaine. Pendant quinze siècles, le message doctrinal complexe du christianisme avait nourri une multitude de controverses théologiques et de conflits meurtriers*. Le don à l’évêque de Rome par Pépin le Bref, en 756, des dépouilles byzantines, transforma le pape en un souverain temporel à la tête, en Italie centrale, des États dits de l’Église. Dès lors la chimère d’une théocratie pontificale pouvait voir le jour. Avec les réformes grégoriennes s’installaient une centralisation monarchique et une reprise en main du clergé dont les interventions dans les affaires publiques se développaient. Ce cléricalisme fut soutenu par une hiérarchie épiscopale majoritairement issue de l’aristocratie. Cette dérive monarchique de l’autorité pontificale suscita, à partir du XIIème _______

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siècle, des mouvements idéalistes contestataires qui réclamaient un retour aux sources évangéliques. Ces mouvements réformateurs médiévaux (vaudois de Pierre Valdès, fraticelles de François d’Assise, lollards de John Wycliffe, hussites de Jan Hus) prônaient une vie spirituelle personnelle et intériorisée ainsi qu’un rejet du magistère autoritaire et du ritualisme de l’Église romaine. Pour ces contestataires, l’Église trahissait l’esprit de pauvreté évangélique avec la souveraineté temporelle du pape et les biens fonciers attribués en propre à des évêques et à des abbés, métamorphosés en seigneurs de fiefs séculiers. Aucun de ces mouvements ne parvint à convaincre le pape et la curie romaine d’entreprendre, de l’intérieur, les réformes préconisées. Aucun d’entre eux ne bénéficia d’appuis politiques séculiers suffisants pour s’imposer dans un territoire déterminé, y compris le mouvement hussite qui, au XVème siècle en Bohême, fut soutenu par un mouvement nationaliste tchèque. À l’inverse, les mouvements réformateurs du XVIème siècle (luthéranisme, calvinisme, anglicanisme) purent s’imposer en Allemagne du Nord, aux Pays-Bas, en Angleterre et dans une majorité de cantons suisses, en s’appuyant sur le nationalisme et les particularismes des élites et des peuples concernés. Toutefois le seul nationalisme ne saurait expliquer le succès de l’implantation de la réforme protestante dans ces pays. Cette réussite fut en grande partie liée à la préparation des esprits par la très large diffusion, dans toute l’Europe occidentale, des idéaux de l’humanisme chrétien, véritable passeport pour la Réforme. Cet humanisme chrétien plongeait ses racines au cœur de la pensée grecque antique et se nourrissait du néo-platonisme qui put s’épanouir après l’échec de l’aristotélisme médiéval qui s’était engagé dans l’impasse du formalisme stérile de la scolastique.

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1 Les origines de l’humanisme chrétien
L’Occident médiéval a pris connaissance de la philosophie grecque par l’intermédiaire de la littérature latine (Cicéron, Sénèque, Augustin d’Hippone, Boèce) puis à partir des traductions et des commentaires arabes des originaux grecs. En 1453, la chute de Constantinople provoqua l’exil vers l’Occident, majoritairement vers l’Italie, de nombreux lettrés byzantins qui permirent à leurs confrères de l’Ouest d’accéder aux textes grecs originaux.

Les philosophes présocratiques
Le mot philosophie, forgé par les grecs, n’a pas d’équivalent dans d’autres civilisations. À Milet en Asie Mineure, au début du VIème siècle av. J.-C., des « physiciens » (Thalès et son école) ont commencé à spéculer sur la nature des choses. Ils ont tenté de découvrir, au-delà des apparences, le principe unique qui serait susceptible d’expliquer, par des mécanismes accessibles à nos sens, la diversité des phénomènes observables sans qu’il soit nécessaire de faire appel aux dieux. Ils avaient conjecturé que l’un ou l’autre

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des quatre éléments (l’eau, la terre, l’air ou le feu) pouvait être considéré comme la réalité ultime. La seconde génération des présocratiques peut se répartir arbitrairement en visionnaires, métaphysiques et atomistes. Les visionnaires, tels Héraclite ou Empédocle, inventèrent des cosmologies fondées sur l’affrontement équilibrant de forces contraires. La métaphysique, assez énigmatique, de l’école d’Elée (Parménide, Zénon) concevait un Univers Être-Un, non accessible aux sens, et un monde sensible qui ne serait qu’apparence illusoire. Les atomistes (Leucippe, Démocrite) expliquaient la constitution de l’Univers à partir d’éléments les plus simples, les atomes, qui se déplaçaient au hasard. Pour Anaxagore, l’infinité de ces particules aurait été ordonnée par une intelligence architecte du monde (Noûs). L’école pythagoricienne fut une sorte de secte qui professait l’immortalité et la transmigration des âmes (métempsycose). Pour cette école, le principe ultime de l’harmonie de l’Univers était le concept des Nombres. Les spéculations intellectuelles et les expérimentations présocratiques donnèrent naissance à la dialectique, l’arithmétique, la géométrie, la gamme diatonique et… la numérologie.

L’Académie de Platon
Aux Vème et IVème siècles av. J.-C., l’école philosophique d’Athènes privilégia les relations humaines au détriment des phénomènes naturels observables. La primauté excessive accordée aux pouvoirs de la parole généra une efflorescence de sophistes, précepteurs pour lesquels l’important n’était pas la connaissance mais l’art de feindre l’omniscience susceptible de faire admettre pour vrai ce qui est faux. Bien qu’ils aient été les précurseurs de la logique, Socrate et Platon désavouèrent ces procédés. Socrate (470-399 av. J.-C.) rompit avec la tradition des physiciens, l’objet de ses réflexions n’étant plus la nature mais l’homme. Il dialoguait et débattait dans les lieux publics. L’art

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de Socrate, dont la mère était sage-femme, était la maïeutique ou l’art de faire accoucher les vérités par le jeu des questionsréponses, chaque réponse suscitant une nouvelle question. L’interlocuteur était censé parvenir à l’intuition de l’essence de l’Universel. Sa philosophie n’était pas seulement spéculative mais aussi critique. Accusé d’avoir offensé les dieux et de corrompre la jeunesse, il fut condamné à se suicider en buvant une coupe de ciguë. Socrate n’a rien écrit. Ses pensées nous sont connues par les dialogues rédigés par son disciple Platon. Platon (428-348 av. J.-C.) réalisa la synthèse des acquisitions des philosophes précédents tant naturalistes qu’humanistes. Ses dialogues mettent en scène Socrate qui avance ses idées et en débat avec un ou plusieurs interlocuteurs, en vue de s’approcher de la vérité. L’âme, entité immatérielle, s’élève ainsi vers la sphère des Idées, intelligible, immuable et éternelle, par la connaissance de l’essence des choses, c'est-à-dire de leur nature véritable. L’allégorie de la caverne illustre le refus de Platon d’identifier la connaissance à la perception des sens. La circularité ou la quadrature existent en tant que formes, non dans le monde physique, mais dans celui des Idées. À la dialectique ascendante, qui élève l’âme jusqu’aux Idées, doit succéder une dialectique descendante par laquelle le philosophe doit s’efforcer de façonner la cité terrestre à l’image de l’ordre qui règne dans le monde des Idées. Platon fonda une école, l’Académie, du nom du jardin du héros Acadamos où elle était établie. Cette Académie subsista jusqu’en 529 ap. J.-C., année où l’empereur Justinien la fit fermer pour s’opposer aux enseignements païens.

Le Lycée d’Aristote
Aristote (384-322 av. J.-C.), fils d’un médecin de Philippe de Macédoine, fut un élève de Platon. Passionné par la botanique et la zoologie, il devint professeur de rhétorique à l’Académie. Après la mort de Platon, il fut, pendant trois ans, le précepteur d’Alexandre le Grand. En 340, il fonda sa propre école, le Lycée, située sur le stade d’Apollon Lycien, c'est-à-

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dire chasseur de loups. Le Lycée est aussi connu sous le nom de Peripatos, du nom du péristyle où déambulaient les maîtres et les élèves surnommés péripatéticiens. Aristote s’est détaché de l’influence de Platon et a bâti son propre système de pensée. La Logique n’est pas une science mais un instrument (organon) qui permet d’accéder à des connaissances positives. Le raisonnement débute en s’appuyant sur des prémisses vraies puis se déroule en établissant des relations fondamentales conduisant à une conclusion. Le syllogisme, fondé sur le principe de causalité, permet, en partant de principes généraux et universels, d’accéder à des savoirs particuliers. Pour Aristote, la dialectique permet seulement de vérifier la cohérence logique des opinions. Il recommande l’analytique qui procède par déduction à partir de principes établis par l’expérience et l’observation. Les travaux d’Aristote dans le domaine des sciences physiques forgèrent sa conviction que l’observation est la source essentielle de la connaissance, alors que l’abus de la dialectique conduit à des illusions mensongères. Comme Platon, Aristote recherche ce qui est universel. Pour lui, l’Idée n’existe pas par elle-même. L’idée de maison par exemple est la somme des caractéristiques essentielles de la maison. L’universel est donc dans le particulier et l’essence n’est pas une réalité au-delà de l’apparence. Après la physique, Aristote traita de la métaphysique (meta : après). Le principe initial ou cause première, comme l’intellect pur, est homogène et immuable mais ce Premier Moteur n’est pas un être divin créateur du monde. Aristote limite sa théologie à ce que la science peut établir. Il considère que l’âme n’a pas d’existence séparée du corps et il n’adhère pas à la conception platonicienne de l’âme immatérielle.

L’aristotélisme et la scolastique médiévale
Après une éclipse de quelques siècles, la diffusion de la pensée d’Aristote dans l’Occident latin débuta au VIe siècle avec la traduction partielle de la Logique par le philosophe latin

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Boèce. Jean Scot Erigène (littéralement : Scot né en Irlande) élabora au IXe siècle le premier système philosophique et théologique médiéval. Il accorda un rôle essentiel à la raison qu’il jugeait indépendante de toute autorité. Dans son sillage, la dialectique de Pierre Abélard, né à Pallet près de Nantes en 1079, révéla l’influence grandissante du rationalisme en théologie. Aux XIe et XIIe siècles, Avicenne et Averroès traduisirent les textes d’Aristote en arabe. Ces textes et leurs interprétations de la Métaphysique, ultérieurement traduits en latin et en hébreux, allaient influencer la pensée chrétienne médiévale qui sera désignée sous le nom de scolastique. À partir du milieu du XIIIème siècle, l’œuvre d’Aristote fut étudiée dans les universités. L’acceptation de l’Église catholique de confronter la Révélation chrétienne à la philosophie païenne a de quoi surprendre car, à première vue, c’est un défi au bon sens. La philosophie et la théologie scolastique prétendirent recourir à la raison humaine pour mieux comprendre les mystères de la Révélation. Les scolastiques étaient convaincus d’une harmonie fondamentale entre la raison et la Révélation car Dieu est la source, à la fois, de la Révélation et de la raison humaine. Or Dieu ne saurait se contredire. Toute contradiction apparente ne peut relever que d’une défaillance du raisonnement. In fine cependant, c’est bien la croyance et la théologie qui doivent l’emporter sur la raison et la philosophie. Vers 1260, Siger de Brabant, jeune maître de la faculté des Arts de Paris, enseigna et soutint la thèse d’Averroès selon laquelle la foi et la raison ne sont pas conciliables. L’indépendance de la raison ne saurait s’accorder avec l’obéissance de la foi. Thomas d’Aquin s’éleva avec vigueur contre l’école des philosophes averroïstes. Né à Aquino au pied du mont Cassin en 1224, le jeune Thomas étudia Aristote au collège universitaire des dominicains à Paris, sous la férule du philosophe scolastique allemand Albert le Grand. Après son doctorat en théologie, il enseigna à l’université de Paris. Il contesta la théologie augustinienne et accorda une double dimension à la foi qui incarne la parole de Dieu, tant dans le domaine de l’esprit que dans les causalités de la nature. Selon Thomas d’Aquin, la foi se construit en une connaissance, une

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« science » au sens médiéval du terme, une théologie qui est l’intelligence de la foi. La parole de Dieu s’est énoncée en termes et en concepts humains, il est donc dans la logique de cette humanisation que l’intelligence humaine travaille à la constitution de ce savoir. La logique du rationalisme thomiste commande la reconnaissance et la désacralisation des lois de la Nature, en réaction au recours ingénu au merveilleux ou à la Providence. Cette vision naturaliste gagnera les esprits du monde cultivé et modifiera l’opinion selon laquelle l’homme, destiné au royaume des purs esprits, est étranger à la Nature. Pour les thomistes, l’homme se situe à la jonction des deux univers. La méthode scolastique comportait trois phases : primo, la lecture et l’interprétation des textes de base (saintes Écritures, Pères de l’Église, grands philosophes de l’Antiquité), secundo, le questionnement sur le contenu des textes selon les procédés de la dialectique et tertio, la dispute qui découle des divergences d’interprétation. Le but de cet enseignement était de tenter d’intégrer, dans la Révélation, le savoir des philosophes de l’Antiquité acquis par les méthodes du raisonnement aristotélicien. Les scolastiques accordaient le plus grand respect aux philosophes grecs et aux Pères de l’Église. Ils ne cherchaient pas à innover et toute la science qu’ils développaient se résumait le plus souvent en une accumulation sans intérêt de citations. Les successeurs de Thomas d’Aquin, en particulier le théologien écossais John Duns Scot, cherchèrent à réduire le domaine des vérités susceptibles d’être démontrées par la raison. Les opinions personnelles des commentateurs étant dépourvues de toute originalité, la scolastique sombra dans un formalisme stérile que les humanistes néo-platoniciens allaient rejeter.

L’Académie platonicienne de Florence
En Italie, au début du XVème siècle, naquit un mouvement d’idées, l’humanisme, qui, en renouant avec certaines valeurs des philosophes de l’Antiquité, plaçait les valeurs humaines et

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la dignité de la personne au dessus des autres valeurs. Pétrarque et Boccace en furent les précurseurs. Marsile Ficino (Ficin), médecin et théologien né en Toscane en 1433, dénonça le matérialisme et le panthéisme larvé des philosophes aristotéliciens adeptes des thèses d’Averroès. Il s’affirmait convaincu que les platoniciens de l’Antiquité étaient peu éloignés du christianisme. Cosme de Médicis, mécène et homme d’État florentin, mit à la disposition de Ficin sa villa de Careggi, à proximité de Florence. Ficin y fonda l’Académie platonicienne et mena à bien la première traduction en latin des œuvres complètes de Platon. Il tenta de concilier les idées platoniciennes et le christianisme. Son ouvrage principal, la Théologie platonicienne, est une étude de l’âme immortelle et de sa destinée. L’homme, créé à l’image de Dieu, occupe une place intermédiaire dans la hiérarchie du Cosmos. L’âme individuelle est appelée à une ascension céleste. C’est cette destinée, associée à sa liberté, qui valorise la place de l’homme sur cette terre. Dans son commentaire du Banquet de Platon, Ficin développa sa théorie de l’amour humain, reflet humanisé de la beauté et de la bonté de Dieu. Ordonné prêtre en 1473 et nommé chanoine de la cathédrale de Florence en 1487, Marsile Ficin préféra se retirer prudemment à la campagne, en 1494, lors de l’entrée à Florence du roi de France Charles VIII. Ce dernier fut accueilli comme l’envoyé de Dieu par le dominicain Girolamo Savonarole, prédicateur visionnaire animé d’un puritanisme mystique qui avait chassé les Médicis et instauré à Florence une république théocratique. Il fut pendu et son corps jeté au bûcher en 1498. Marsile Ficin décéda l’année suivante. Giovanni Pic de la Mirandole, né en 1463 près de Modène, fut le plus célèbre disciple de Ficin. Doté d’un riche patrimoine, d’une belle prestance et de dispositions intellectuelles prodigieuses, il débuta son parcours universitaire à Bologne à l’âge de 14 ans. Pendant sept ans, il fréquenta les universités les plus renommées d’Italie et de France. En 1484, il séjourna à l’Académie platonicienne de Florence. Deux ans plus tard, âgé de 23 ans, il proposa au pape Innocent IV de réunir, à ses frais, un concile de théologiens pour disputer de ses 900 thèses de

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philosophie et de théologie. Outrés et mortifiés par cette juvénile outrecuidance, les prélats de la curie romaine l’obligèrent à désavouer publiquement treize de ses thèses jugées hérétiques. A Paris, Pic de la Mirandole fut brièvement incarcéré dans un donjon du château de Vincennes tandis que la Sorbonne lui fermait ses portes. Invité par Laurent le Magnifique, il se réfugia à Florence. Influencé par les ardentes prédications de Savonarole, le brillant intellectuel mondain se convertit en un chrétien sincère et pieux. Il décéda, à l’âge de 31 ans, en 1494, emporté par une fièvre maligne selon les uns, par le poison de son secrétaire jaloux et disciple de Machiavel selon les autres. Pic de la Mirandole insista sur les convergences entre le platonisme antique et le christianisme. Cependant, en dépit de son admiration pour les auteurs anciens, philosophes grecs ou Pères de l’Église, il ne leur accorda jamais, à la différence des scolastiques, le bénéfice de l’infaillibilité. Dans son Discours sur la dignité de l’homme (préface et seule partie publiée de ses 900 thèses) ainsi que dans l’ensemble de son œuvre (métaphysique, philosophique, théologique, éthique et psychologique) apparaissent les thèmes dominants de sa philosophie. Au sein de l’Univers, l’homme est un microcosme qui emprunte des éléments aux trois mondes, divin, céleste et terrestre. Il occupe une place privilégiée car il appelé à s’élever au-dessus des créatures célestes. Par la grâce divine, l’homme est libre et il est l’artisan de sa destinée. Dans cette optique, Pic de la Mirandole fustigea les astrologues car pour lui l’homme n’est pas soumis à un déterminisme aveugle, fut-il en relation avec la position des astres. L’œuvre de Pic de la Mirandole est la charte de l’humanisme chrétien. Elle ouvre la voie au cartésianisme. Érasme saura un gré infini à Pic de la Mirandole pour avoir définitivement relégué la scolastique aux oubliettes.

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2 L’humanisme chrétien : une brèche pour la Réforme

L’humanisme de la Renaissance fut un vaste mouvement culturel qui toucha aussi bien le domaine des arts que ceux de la philosophie et de la théologie. En réaction contre la scolastique, les humanistes chrétiens rejetèrent, dans l’étude des textes, l’argument d’autorité. Cette liberté, dont ils se réclamaient, ainsi que le recours à la science dans le domaine de la théologie les rendirent suspects d’hérésies aux yeux des conservateurs dogmatiques. Ils furent accusés d’avoir favorisé la Réforme. Le mouvement s’étendit à toute l’Europe occidentale. Au sein de l’élite cultivée, les humanistes furent légion et leurs idées, décantées par les pédagogues et les prédicateurs, se répandirent largement dans diverses couches de la population. Didier Érasme, modèle accompli de ces humanistes chrétiens, fut le grand propagateur de ces idées.

Érasme l’Européen
Didier Érasme (Erasmus Roterodamus) naquit à Rotterdam vers 1467. La Hollande était alors l’une des provinces des PaysBas, État rattaché à la maison de Bourgogne. En 1477, le

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mariage de Marie de Bourgogne, fille de Charles le Téméraire, avec Maximilien 1er d’Autriche fit passer la région sous la domination des Habsbourg. Citoyen du monde, Érasme sera partout chez lui en Europe occidentale où la langue latine est pratiquée dans tous les milieux cultivés. Moine augustinien ordonné prêtre en 1491, il fut autorisé, l’année suivante, à quitter le couvent. Peu après, il était dispensé des contraintes de la vie sacerdotale. Secrétaire de l’évêque de Cambrai, il bénéficia d’une bourse pour suivre des études de théologie à Paris. Rebuté par le formalisme stérile de la scolastique aristotélicienne, il renonça à acquérir le grade de docteur en théologie et adopta la profession laïque de précepteur de jeunes étudiants fortunés. En 1499, âgé d’une trentaine d’années, il accompagna l’un de ses élèves, William Blount, futur lord Mountjoy, en Angleterre où les thèses révolutionnaires du théologien d’Oxford, John Wycliffe (1330-1384), n’étaient pas tout à fait oubliées. Dans les collèges d’Oxford et de Cambridge, la vie intellectuelle s’épanouissait et l’humanisme, qui avait gagné Londres, imprégnait la pensée des universitaires et des personnes cultivées. Au Saint Mary’s College d’Oxford, Érasme suivit les cours du théologien John Colet qui avait découvert l’humanisme néo-platonicien à Florence auprès de Marsile Ficin et de Giovanni Pic de la Mirandole. John Colet ignorait le grec et s’appuyait sur la Vulgate, traduction latine de la Bible due au Père de l’Église saint Jérôme. Au cours des huit mois de son séjour anglais, Érasme rencontra, chez lord Mountjoy, le prince héritier Henri. Il se fit apprécier de l’archevêque de Canterbury, Guillaume Warham, fit la connaissance, à Cambridge, du théologien réformateur Thomas Cranmer et noua de solides relations amicales avec le juriste Thomas More et le futur évêque John Fisher, alors chapelain de la mère du roi Henri VII. Entre 1500 et 1505, Érasme séjourna dans diverses villes des Pays-Bas. Précepteur, il voyagea pour se documenter, publier des ouvrages et nouer des relations avec les autorités politiques, ecclésiastiques et culturelles. En 1500, sa première publication, les Adages, recueil annoté de citations des auteurs latins

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anciens, bénéficia d’un immense succès qui établit sa renommée de lettré dans toute l’Europe. En publiant, en 1503, un Manuel du chevalier chrétien, il acquit la réputation d’un théologien hardi. Érasme prêchait pour une religion intériorisée et humanisée. Le chrétien doit s’appuyer non seulement sur la prière mais aussi, et cela est nouveau, sur la connaissance des saintes Écritures et sur leurs exégèses. En prônant la réforme intérieure de l’Église, Érasme était en phase avec l’esprit des humanistes de son temps. La clarté de son expression, l’acuité de son jugement, l’absence de tout mysticisme abscons, lui valurent une célébrité considérable dans tous les milieux cultivés européens et une surabondante correspondance internationale. Un nouveau séjour en Angleterre, en 1505, permit à Érasme de renforcer ses liens d’amitié avec les humanistes et tout particulièrement avec Thomas More. L’année suivante, il gagna l’Italie et en septembre 1506, l’université de Turin lui décernait le grade de docteur en théologie. À Bologne, il assista, consterné, à l’entrée du pape guerrier Jules II à la tête de ses troupes. En effet, après avoir mis fin, en 1504, aux entreprises du fils du pape Alexandre VI, César Borgia, prince aventureux qui servit de modèle au Prince de Nicolo Machiavel, antithèse parfaite de l’humaniste érasmien, Jules II s’était lancé dans la reconquête et l’élargissement des États pontificaux. La renommée d’Érasme lui valut un accueil des plus chaleureux à Pavie, Venise, Padoue et Ferrare. En février 1509, il séjourna à Rome où il fréquenta les princes de l’Église et les humanistes romains. La bibliothèque vaticane, la plus riche d’Europe en manuscrits grecs et hébreux, lui ouvrit ses portes mais la vie de luxe et souvent immorale de ses hôtes ne lui convenait guère. Une lettre de lord Mountjoy annonça à Érasme l’avènement d’Henri VIII sur le trône d’Angleterre, ce qui laissait espérer l’aube d’une ère favorable à l’humanisme. Accueilli et hébergé par son ami Thomas More, Érasme profita d’un repos forcé, dû à un lumbago, pour rédiger son immortel chef-d'œuvre, l’Éloge de la folie, dont le titre grec (moria : folie) est un clin d’œil au patronyme de son hôte. Perchée sur un tréteau de foire, Moria apostrophe les badauds et sur un ton ironique, parfois

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sarcastique, dénonce les ridicules et les turpitudes humaines. Fin connaisseur de l’âme humaine, Érasme est dépourvu d’illusions et fait le constat pessimiste que la passion l’emporte bien souvent sur la raison : Aucun homme ne pourrait en souffrir un autre s’ils ne se trompaient ou ne se flattaient les uns les autres. Cette satire moqueuse brocarde, sans complaisance mais sans agressivité provocatrice, aussi bien les autorités civiles qu’ecclésiastiques. Érasme incitait l’Église à se purger de son paganisme matérialiste et à vivre selon les préceptes de l’humilité évangélique. Il ne prêchait pas la rébellion mais ses idées n’en ouvraient pas moins la voie aux réformes protestantes. Heureusement pour Érasme, le manteau de l’humour lui permit de faire passer ses idées sans s’attirer les foudres de l’Inquisition, même si parfois affleure dans le texte la colère maîtrisée de l’auteur. A l’invitation de lord Mountjoy, Érasme séjourna de nouveau en Angleterre, de 1511 à 1514. Il enseigna le grec à l’université de Cambridge et entreprit la traduction du Nouveau Testament du grec en latin, en corrigeant les approximations et les obscurités de la Vulgate, seule traduction alors admise par l’Église. Il dut même corriger des falsifications introduites ultérieurement dans le dessein de réfuter des thèses jugées hérétiques. Cette traduction d’Érasme et ses annotations et commentaires étaient aux confins de la témérité imprudente car pour beaucoup de théologiens la rédaction faite par saint Jérôme avait été inspirée par l’Esprit saint. De plus, Érasme se prononçait pour une lecture de la Bible par tous les chrétiens et même sa traduction en langue vulgaire pour la rendre accessible au plus grand nombre, recommandation que Luther ne manquera pas de mettre en œuvre. Enfin, pour Érasme, les saintes Écritures devaient bénéficier de la méthode d’exégèse préconisée par Origène (Père de l’Église grecque, v.185-v.253) qui distingue le sens littéral du sens moral qui, lui, recherche l’allégorie derrière la lettre, et du sens spirituel qui se rapporte à la sagesse cachée dans le mystère. Pour Érasme, l’interprétation du texte doit tenir compte du contexte historique, géographique et sociologique. Fin 1514, Érasme, qui n’a pas toujours trouvé en Angleterre les appuis escomptés, préféra revenir sur le continent. Après un

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passage aux Pays-Bas, il élut domicile à Bâle où l’imprimeur Froben édita son Nouveau Testament en 1516. L’ouvrage fut plutôt bien accueilli par les théologiens. John Colet, qui avait quitté sa chaire d’Oxford pour Londres, écrivit à Érasme pour lui faire part de son approbation et lui signaler que certains théologiens anglais avaient préféré détruire l’ouvrage. Ces manifestations colériques de conservateurs à l’esprit étroit furent désavouées par l’immense succès que recueillit cette traduction annotée. Avec la multiplication des éditions, Érasme atteignit le faîte de la célébrité. Cette même année fut éditée son Instruction d’un prince chrétien écrite à l’attention du prince Charles d’Autriche, futur empereur Charles Quint dont Érasme était devenu le conseiller. Érasme était considéré comme l’interprète des aspirations de tous les humanistes de son temps qui rêvaient d’une civilisation européenne unie par la langue, le latin, par la religion, le christianisme, et par la culture, inspirée de l’Antiquité. Leurs espoirs reposaient sur l’idée que l’éducation est capable de contrebalancer les penchants de l’homme pour la violence. Les péripéties dramatiques de l’histoire à venir expédieront ces thèses idéalistes au royaume d’Utopie. Érasme le pacifique devra monter au créneau et croiser le fer (de sa plume) avec Martin Luther. Nous y reviendrons plus loin.

Les humanistes anglais préréformateurs
Au tournant des XVème - XVIème siècles, une génération de lettrés humanistes fleurit en Angleterre. Tous avaient séjourné en Italie, comme John Free, Thomas Chaundler ou John Farley. Ils disposaient d’ouvrages introduits par les lettrés grecs émigrés de Byzance, en particulier Démétrius Cantacuzène, Georges Hermonymos ou Emmanuel de Constantinople. William Grocyn (1446-1519) fut l’initiateur de l’étude du grec qu’il enseigna à Oxford à partir de 1490. Thomas More fut l’un de ses élèves. Il est intéressant de noter qu’au début du XVIème siècle un livre sur sept vendu à Oxford était un ouvrage d’Érasme et que chaque livre était lu par plusieurs étudiants.

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John Colet (1466-1519) séjourna trois ans en Italie où il fréquenta Ficin et Pic de la Mirandole. À Paris, il fit la connaissance d’Érasme et de ses amis lettrés. Ordonné prêtre, il fut nommé professeur de théologie à Oxford. Convaincu de la possibilité de régénérer le christianisme à la lumière de la philosophie néo-platonicienne, il fera d’Oxford le premier foyer de l’humanisme chrétien en Angleterre. John Colet consacra sa vie à l’étude des Écritures, à partir du texte latin de la Vulgate car il ne maîtrisait pas suffisamment le grec. Il encouragea l’étude exégétique de ces écrits dont il renouvela l’interprétation en les resituant dans leurs contextes. Pour lui, ces textes sont adaptés aux auditeurs de l’époque et utilisent un style imagé. La création décrite dans la Genèse est une fiction poétique. En 1505, il fut nommé doyen de la cathédrale Saint-Paul de Londres. Il y fonda une école, en 1509, qui fut la première école publique d’Angleterre. L’esprit de libre critique s’y développa. Reprenant les reproches contre les abus de l’Église, déjà dénoncés en son temps par John Wycliffe, il se fit l’avocat d’une réforme interne de l’Église, sans remettre en cause l’autorité pontificale. Il appuyait sa foi sur les seules Écritures, sans se référer à la tradition. En 1511, lors de l’ouverture du synode contre les lollards disciples de Wycliffe, John Colet, au lieu d’attaquer ces « hérétiques », s’en prit aux dérèglements des ecclésiastiques, leur reprochant leur ambition, leur cupidité, leurs amusements mondains et leurs occupations séculières. Le clergé anglais prêtait le flanc à ces critiques. Depuis Henri VII, les évêques n’étaient plus que des fonctionnaires royaux, pensionnés sur les revenus de l’Église. Ils servaient à la cour, dans des ambassades, participaient à des missions diplomatiques mais ne résidaient guère dans leurs évêchés. John Colet fut l’objet de sévères accusations le situant aux frontières de l’hérésie. En proposant au clergé une transformation fondamentale de leur manière de vivre et de leur façon de croire, il fut l’un des préréformateurs majeurs d’Angleterre et l’un des maîtres à penser d’Érasme. John Colet confia la direction de l’école Saint-Paul à William Lily qui avait acquis une vaste culture à Oxford et en Italie. Au retour d’un pèlerinage à Jérusalem, il avait séjourné à

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Rhodes pour approfondir sa connaissance du grec ancien. Avec Érasme, il composa une grammaire latine à l’usage des élèves de Saint-Paul où il enseignait aussi le grec. Thomas Linacre (1460-1524) fit partie du cercle des humanistes anglais que fréquenta Thomas More. Doué de solides connaissances linguistiques, il enseigna le grec à Oxford à partir de 1492. Médecin, il s’intéressa aux écrits d’Hippocrate et de Galien et fonda l’école royale de médecine. Il fut, par ailleurs, le précepteur du futur Henri VIII et de sa sœur, la princesse Marie. John Fisher (1469-1535) fut formé à l’université de Cambridge. Ordonné prêtre en 1491, il se distingua en tant qu’érudit, prédicateur et administrateur. Chapelain de la mère du roi Henri VII, il la persuada de créer des chaires de théologie à Oxford et à Cambridge et de fonder le Christ’s College à Cambridge. En 1504, il fut nommé chancelier à vie de l’université de Cambridge. Il encouragea l’humanisme et les études hébraïques. C’est lui qui persuada Érasme de venir à Cambridge où ce dernier enseigna le grec et la philosophie de 1511 à 1514. Les réformateurs, William Tyndale, Hugh Latimer et Thomas Cranmer, y firent leurs études à cette période. Nommé évêque de Rochester, John Fisher s’opposera jusqu’à la mort aux volontés d’Henri VIII.

Thomas More, l’humaniste utopien
Fils d’un magistrat londonien, Thomas More naquit à Londres en 1478, à vingt mètres de la maison natale de Thomas Becket. Leurs destins seront cruellement convergents. En 1492, âgé de 14 ans, le jeune Thomas entrait au Canterbury College d’Oxford où il fut accueilli par un groupe d’enseignants avantgardistes et éminents humanistes, tels William Grocyn, Thomas Linacre et William Latimer que Frederic Seebohm cite dans son ouvrage de 1887, The Oxford Reformers. William Latimer (sans lien avec Hugh Latimer cité plus haut) aida Érasme dans sa traduction du Nouveau Testament. Sous la conduite de tels maîtres, Thomas More entreprit l’étude de textes littéraires et

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philosophiques grecs et latins. Il s’initia au néo-platonisme d’Augustin d’Hippone, à l’aristotélisme de Thomas d’Aquin et à son concept de la loi naturelle de la personne humaine. Les idées néo-platoniciennes de Pic de la Mirandole, défenseur de la liberté de la pensée, exercèrent sur lui une profonde influence. En 1494, à la demande de son père, Thomas More entamait une formation dans les écoles de droit de Londres. Deux années plus tard, il se retira volontairement, à l’âge de 18 ans, pour réfléchir et méditer sur sa vocation, dans l’un des ermitages individuels de la Chartreuse de Londres. Après quatre ans de réflexion, menée de pair avec la poursuite de l’étude du grec et du droit, il fut convaincu qu’il n’était pas fait pour la vie monastique non plus que pour le célibat. Il acheva ses études de droit et entama une carrière d’avocat. Il fréquenta les cercles humanistes londoniens où il côtoya John Colet, William Lily et Thomas Linacre. Sa rencontre avec Didier Érasme évolua en une amitié féconde et durable. Parlementaire à la Chambre des communes, il devint, en 1510, l’un des shérifs adjoints de Londres et à ce titre il fut chargé d’une fonction de juge. Il trouva le temps de traduire en anglais une biographie de Pic de la Mirandole et de rédiger une histoire de Richard III dont s’inspirera William Shakespeare. Sa flatteuse réputation de magistrat intègre et de lettré cultivé lui valut, en 1515, d’être désigné, avec son ami l’évêque Cuthbert Tunstall, comme membre d’une mission chargée par le roi de négocier les relations commerciales de l’Angleterre avec les Pays-Bas. Le succès de l’entreprise incita Henri VIII à lui proposer d’entrer en son Conseil privé. Thomas More réserva sa réponse et publia, en 1516, son immortel chef d’œuvre l’Utopie (du grec ou topos : nulle part). Le recours à l’allégorie dans un récit imaginaire permettait à l’auteur d’exposer des idées hardies dans un ouvrage qui, en fait, est un véritable traité de critique politique et sociale, basé sur le concept thomiste d’une loi naturelle qui remet en cause la validité des lois dont peuvent se doter les sociétés humaines. Un navigateur, rentrant d’un long voyage dans le Nouveau Monde, décrit une île de « nulle part » où les us et coutumes reposent sur cette loi naturelle. Dans une première partie, More critique

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les lois (anglaises) autorisant les propriétaires à enclore leurs terres au détriment des pâturages communaux ainsi que la politique d’expansion guerrière des monarques. Dans la seconde partie sont décrites les lois en vigueur en Utopie, basées sur la loi naturelle et non sur une religion révélée. Les Utopiens pratiquent les quatre vertus cardinales païennes (prudence, force, justice et tempérance) mais non les vertus théologales (foi, espérance et charité). Le roi des Utopiens n’est pas au-dessus des lois et les lois établies par les hommes ne peuvent transgresser la liberté de la pensée et de la conscience. Thomas More plaide en faveur d’une tolérance religieuse telle que préconisée par Pic de la Mirandole. Henri VIII se targuait de velléités philosophiques mais apparemment il ne prit pas le temps de lire l’ouvrage ou bien il n’en saisit pas la véritable signification car il fit entrer Thomas More au sein de son Conseil privé en 1517. L’année suivante, il le nommait Maître des Requêtes, c'est-à-dire président de la juridiction gracieuse régalienne. Aux côtés du Lord Chancelier, le cardinal Thomas Wolsey, More participa à des missions diplomatiques auprès de François 1er et de Charles Quint, en 1517 et 1520. En 1521, il était nommé chevalier et de ce fait anobli. Henri VIII n’aimait guère écrire et pourtant il publia, en juillet 1521, un traité théologique, l’Apologie des sept sacrements, où, en réaction aux thèses de Luther, il défendait, avec vigueur et compétence, les traditions catholiques. En retour, le pape Léon X décerna à son allié le titre de « Défenseur de la Foi » (titre encore porté de nos jours par les souverains anglais). La rigueur de l’argumentation incite à penser que ce texte n’est pas étranger à la plume de son conseiller et ami, Thomas More. Henri VIII se piquait en effet d’humanisme et recherchait sa compagnie. Thomas More était son aîné de treize ans et Henri VIII était fasciné par l’étendue et la profondeur de sa culture. Il lui imposa une amitié possessive et parfois encombrante. Il s’invitait à son gré chez son ami pour discuter philosophie, théologie, géométrie ou astronomie. En 1523, sur proposition (intéressée) du Chancelier Wolsey, Thomas More fut nommé Speaker (président) de la

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