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BILAN CRITIQUE du chemin parcouru en archéologie depuis la fin des années 50 en Polynésie française, cet ouvrage examine les grands thèmes de la préhistoire polynésienne — époque et modalités du peuplement, systèmes économiques, stratification sociale, religion, etc. — De même, il se propose d’analyser les modèles élaborés pour rendre compte de l’évolution des sociétés, depuis leur implantation dans les îles jusqu’à leur rencontre avec l’Occident.

Tout en resituant la recherche archéologique dans le contexte particulier du “terrain” polynésien, l’auteur cerne les objectifs à atteindre pour écrire la préhistoire de ces îles. Il souligne la nécessité d’une approche pluridisciplinaire et plaide notamment en faveur d’une démarche ethnoarchéologique.

Enfin, il s’attache à dégager les perspectives et orientations de la recherche pour les années à venir.

 

ÉRIC CONTE

 

 

L’ARCHÉOLOGIE

EN POLYNÉSIE FRANÇAISE

 

 

- ESQUISSE DUN BILAN CRITIQUE -

 

 
 

Remerciements

 

Ce livre est la version remaniée du mémoire présenté le 12 février 1998 à l’université Paris-I (Panthéon-Sorbonne) en vue de l’obtention de l’Habilitation à Diriger des Recherches.

 

Je tiens à remercier Madame la Pr. Nicole Pigeot pour avoir accepté de diriger ce travail ainsi que les membres du jury qui m’ont fait bénéficier de leurs critiques : Messieurs les Prs. José Garanger et Paul de Deckker, ainsi que le Dr Claude Robineau. J’ai à présent une pensée particulière pour Monsieur le Pr. Henri Lavondès, disparu depuis, dont ce fut, dans sa brillante carrière universitaire, la dernière intervention publique.

 

Plusieurs collègues m'ont fait l'amitié de relire, en totalité ou en partie, mon manuscrit : Mesdames Brigitte Derlon et Maeva Navarro, Monsieur Mark Eddowes. Qu'ils soient chaleureusement remerciés pour leurs conseils et leurs critiques.

 

Je suis également redevable envers les étudiants de Paris-I pour leurs remarques, formulées durant le séminaire au cours duquel j'exposai certaines idées contenues dans le présent mémoire.

 

Cet ouvrage a bénéficié, pour son édition, d’une subvention de la Jeune Équipe 271 (Anthropologie, Identités et Oralité dans le Pacifique) dirigée par le Pr. Paul de Deckker.

 

Préambule

 

Entre le xvie et le XVIIe siècle, la plupart des sociétés océaniennes entrèrent en contact avec les Européens explorant le Pacifique. Rencontre plus tardive - seulement au cours de notre siècle - pour certains habitants des Hautes Terres de Nouvelle-Guinée, même si la patate douce et des objets métalliques introduits dans la région par les nouveaux arrivants leur étaient parvenus auparavant grâce à leurs réseaux d'échanges avec les zones côtières.

Dès leur rencontre avec les Océaniens, bien des questions - prémices à des préoccupations encore actuelles - se posèrent à la curiosité des Européens : entre autres, celle des origines de ces populations et celle de savoir si, au-delà de l'image offerte au moment du contact, elles avaient connu une évolution culturelle, c'est-à-dire, en définitive, une Histoire.

Or, pour leur part, les sociétés insulaires proposaient à leurs membres, au travers de récits mythiques et traditionnels, leurs réponses à des interrogations du même ordre parfois et somme toute communes à tout groupe humain (genèse, origine des formes d'organisations sociales, etc.). Pourtant, à mesure que l'histoire distendait davantage - quelquefois jusqu'à les rompre - leurs liens avec leurs racines traditionnelles, de plus en plus, les Océaniens, devenus ignorants ou sceptiques sur les dires anciens, se posèrent les mêmes questions que les Occidentaux et en des termes similaires. Aussi, le passé des sociétés du Pacifique insulaire est-il devenu aujourd'hui à la fois un thème d'étude pour les sciences humaines occidentales et un enjeu culturel pour les Océaniens eux-mêmes.

Tout archéologue est bien conscient que l'histoire commune que partagent les populations des îles du Grand Océan rend nécessaire la prise en compte des phénomènes socioculturels anciens à l'échelle du Pacifique tout entier. Pourtant, les hasards de la vie comme mes centres d'intérêts ont, jusqu’à présent, concentré mes activités de recherche dans la partie orientale du Pacifique. Chez ces populations, l'oralité était le seul moyen de transmission des connaissances dont les brusques changements socioculturels, consécutifs à la survenue des colonisateurs européens, contribuèrent à rompre les fils ténus. Dans des contextes moins perturbés que les îles de la Polynésie orientale, la prise en compte des traditions orales permettrait de remonter tout au plus à quelques siècles dans l'histoire de ces peuples. L'exemple le plus remarquable connu à ce jour de la contribution de ce type de source pour la connaissance du passé des Océaniens, celui de la sépulture de Roy Mata, mise au jour au Vanuatu par José Garanger (Garanger, 1972-a, 1976), relève d'un passé relativement récent (le XIIIe siècle tout au plus). Découverte dont le caractère d'exception signifie bien, par contraste, l'apport assez faible ou du moins parcellaire de traditions orales, souvent confuses et contradictoires, à la connaissance du passé, même récent, de la plupart des peuples océaniens et notamment polynésiens.

Ainsi, au-delà d'une oralité évanescente, ne demeure que cette "machine à remonter le temps" bien imparfaite que représente l'archéologie qui, tirant parti des moindres vestiges matériels des sociétés, s'efforce d'en reconstituer le fonctionnement dans sa complexité, même si, de par ses sources, notre discipline est plus propre à aborder le domaine du matériel que celui du spirituel. La profonde acculturation des peuples polynésiens, que l'on a peut-être un peu rapidement assimilée à une forme d'amnésie culturelle comme cela a été discuté par ailleurs (Conte, 1992), fait que l'archéologie est indispensable, non seulement pour éclairer les périodes anciennes - son terrain de prédilection - mais aussi celles plus récentes, contemporaines et postérieures au contact avec les Européens.

Pour autant, les données de l'archéologie ne sont pas les seules à être mobilisables pour reconstituer le passé, notamment de l'époque protohistorique. Les textes des premiers navigateurs européens qui abordèrent ces îles, des missionnaires, commerçants, écrivains qui, à leur suite, les visitèrent ou s'y installèrent, offrent une somme considérable d'informations sur les sociétés polynésiennes au moment de leur rencontre avec l'Occident. Certes, ces sources, précieuses, doivent être employées avec circonspection, soumises autant à la critique interne que comparées entre elles, pour être réellement utilisables d'un point de vue historique. Cette contribution de l'ethnohistoire à la connaissance des sociétés passées est pourtant indéniable. Sur de multiples points - organisation politique, croyances religieuses, rituels - elles offrent des informations qui, le plus souvent, sont dans leur complexité hors de portée des archéologues. Aux écrits européens, s'ajoutent "les livres des ancêtres" (puta tupuna) sur lesquels les Polynésiens eux-mêmes, dès leur alphabétisation et sous l'impulsion des missionnaires, consignèrent par écrit leur vision du monde ancien aboli, leurs traditions, leurs généalogies, les noms de leurs terres, de leurs marae, etc. (Babadzan, 1979).

Comme enivrés par la possibilité d'interprétation exceptionnelle que leur offrent de telles sources, les archéologues dans cette région du Pacifique les ont, d'une part, trop souvent utilisées sans la critique historique indispensable et, d'autre part, se sont efforcés de plaquer le discours ethnohistorique sur les données archéologiques sans les exploiter totalement. Dans maints travaux, le travail archéologique n'est qu'un faire-valoir à des développements basés pour l'essentiel sur les informations de l'ethnohistoire, sans recours à l'appareil critique évoqué ci-dessus. Ce qui, a priori, aurait pu être un atout pour l'archéologie devient alors une facilité sclérosante.

Il est un autre avantage de l'archéologie océanienne qui n'a encore été qu'imparfaitement exploité. C'est, pour certains domaines, notamment les techniques, la permanence d'éléments culturels anciens dans le présent de toutes les sociétés insulaires polynésiennes, a fortiori de celles qui ont été tenues quelque peu en marge des bouleversements considérables - cette accélération extraordinaire de l'Histoire - que connurent ces îles durant les deux siècles écoulés, et plus encore pour la Polynésie française pendant ces dernières décennies. Cette continuité culturelle fait qu'en ces lieux les disciplines, les méthodes d'approche de la réalité, se confondent et se combinent : l'archéologue doit se faire ethnologue. Sera évoquée plus loin (Chapitre 3) la pertinence en Polynésie des démarches ethnoarchéologiques qui, à contre-courant du fil de l'Histoire, se fondent sur l'étude de sociétés actuelles pour dégager des modèles interprétatifs des activités des hommes dont on retrouve la trace dans les fouilles.

 

Les îles océaniennes sont aussi un lieu où sciences humaines et sciences naturelles s'éclairent mutuellement. Bien sûr, tout archéologue fait appel, pour l'analyse de son matériel, à des spécialistes de la faune, de la flore, etc. Mais dans les îles du Pacifique, que l'on considère comme autant de laboratoires de l'évolution biologique (Fosberg, 1961 ; Kirch, 1984), les travaux des archéologues dans leur dimension écologique, notamment à propos de l'impact de l'homme sur les écosystèmes insulaires - qui peut concerner autant la transformation des paysages que l'extinction d'espèces d'oiseaux (Kirch et al., 1992) -, instaurent entre naturalistes et archéologues un dialogue permanent et où l'apport est réciproque.

 

Certes, l'archéologie en Océanie est moins gratifiante que dans d'autres contrées du monde : les cultures matérielles y sont modestes, malgré certains monuments imposants et maints objets raffinés. La part importante tenue par le végétal, d'ordinaire peu pérenne, hypothèque en outre fortement les découvertes. Pourtant, ces îles sont autant de lieux observables de l'aventure humaine confrontée à des conditions écologiques variables. Peuvent être mises à contribution des sources multiples et mobilisées des démarches intellectuelles nouvelles et audacieuses. Aussi, l'archéologie océanienne peut-elle être riche d'enseignements si elle sait tirer parti de ces avantages, ne s'enferme pas dans une étroite technicité ou ne démissionne pas devant la facilité de tout expliquer par le seul regard des navigateurs et des missionnaires. Qu'elle puisse aider à la connaissance du passé des peuples océaniens, cela est à présent incontestable. Mais elle peut aussi contribuer à une réflexion plus générale sur l'adaptation humaine au milieu et sur l'évolution sociale de petites communautés qu'il est possible d'observer à l'échelle réduite de chaque île, voire de chaque vallée. De telles analyses, renouvelables des centaines de fois dans le Pacifique, autorisent des approches comparatives et diachroniques, sur une longue durée - si chère aux historiens -que notre discipline peut tenter de restituer dans ces régions.

L'expérience archéologique en Océanie peut aussi enrichir la réflexion de la science préhistorique qui, après avoir à juste titre rejeté le comparatisme ethnographique tel qu'il se pratiquait au début du siècle, est à la recherche de modèles interprétatifs des vestiges archéologiques élaborés à partir d'observations sur des populations actuelles. Or, l'Océanie s'avère être un terrain particulièrement propice à ce type de démarche ethnoarchéologique, susceptible de fournir de tels modèles, comme l'illustrent de récents travaux (Coudart, 1992 ; Pétrequin et Pétrequin, 1993).

 
*
 

Le présent ouvrage s'organise en trois parties.

 

La première est consacrée à replacer les recherches actuelles dans leur contexte culturel et politique (Chapitre 1), à préciser leur définition théorique par rapport aux problématiques anthropologiques et historiques (Chapitre 2) et à insister sur la démarche ethnoarchéologique qui trouve dans la région un terrain d'application particulièrement propice (Chapitre 3).

 

La deuxième partie, plus factuelle, aborde quatre thèmes majeurs de la préhistoire en Polynésie : le peuplement (Chapitre 1), les bases économiques des sociétés (Chapitre 2), leurs organisations sociales (Chapitre 3), la religion (Chapitre 4). A propos de chacun de ces thèmes, qui correspondent grossièrement aux principaux aspects de la vie des sociétés, tout en étant sujets à des temporalités différentes dans leur dimension diachronique, on s'efforcera de dresser un rapide bilan des recherches entreprises, en proposant également des perspectives pour des recherches ultérieures.

 

La troisième partie offrira une présentation synthétique et dynamique de ces phénomènes et d'autres qui leur sont associés (démographie, etc.). Cela se fera en abordant deux questions fondamentales de la préhistoire de cette région du Pacifique : d'une part, le modèle officiel d'évolution des chefferies polynésiennes dont on critiquera à la fois les éléments constitutifs et l'agencement qui en est fait (Chapitre 1) et, d'autre part, l'examen de la question de la différenciation socioculturelle au sein du "triangle polynésien" pour laquelle sera proposée une interprétation alternative au modèle généralement admis (Chapitre 2).

 

Ce livre se veut donc être une tentative de synthèse critique des recherches effectuées en Polynésie orientale depuis une quarantaine d'années. Ce bilan, qui ne saurait bien entendu prétendre à l'exhaustivité, souhaite contribuer à une réflexion épistémologique sur les recherches dans la zone et, par là même, aider à les orienter à l'avenir.

 

Dans ce travail, il sera souvent fait référence, de manière critique, aux idées formulées par P. Kirch dans ses nombreux écrits. Pour prévenir tout malentendu, je souhaiterais exprimer, au-delà des critiques, mon admiration envers les efforts produits par P. Kirch pour penser l'histoire de manière synthétique, pour tenter d'en comprendre la dynamique. C’est justement parce que son travail de terrain et son œuvre scientifique constituent l’une des références majeures dans la préhistoire du Pacifique que ses conceptions servent de base de discussion.

 
 

PREMIÈRE PARTIE

 

Contexte de la recherche

et méthodes d'approche des sociétés

sans écriture océaniennes

 

Chapitre 1

 

Brèves remarques

sur la recherche archéologique

en Polynésie française

 

Aucun homme, pourtant, ne saurait vivre normalement en étant coupé des racines de son passé, il n'en est pas autrement des Sociétés.

(J. GARANGER, 1979)

 

1 - Une archéologie récente, des connaissances trèsfragmentaires

 

Pour évaluer à leur plus juste valeur les acquis de l'archéologie en Polynésie, conservons en mémoire que les recherches dans la zone sont récentes et parcellaires.

Comme l'ont souligné divers auteurs (Golson, 1959 ; Garanger, 1986-a ; Green, 1993 ; Kirch et Weisler, 1994), le retard pris dans les recherches en Océanie par rapport à d'autres régions du monde est essentiellement dû aux mentalités des chercheurs occidentaux. En effet, longtemps les Océaniens - comme d'ailleurs les autres peuples sans écriture - furent considérés comme dépourvus d'Histoire. Longue à s'imposer fut l'idée que ces populations eussent pu connaître un changement socioculturel depuis leur installation dans ces îles que l'on s'accordait à estimer fort récente1. Aussi, était-il jugé inutile de creuser dans la terre pour rechercher des vestiges ou pour comprendre une organisation sociale que l'on supposait identiques aux descriptions des premiers visiteurs européens de ces îles. Afin d’étudier ce passé sans profondeur, on se contentait, dans la première partie du XXe siècle, d'enquêtes ethnographiques et de l'étude de monuments lithiques visibles en surface2. Notons que, même concernant cet aspect monumental, les travaux dans le Pacifique débutèrent tardivement par rapport à l'étude des vestiges des "grandes civilisations", miroirs flatteurs pour les sociétés européennes contemporaines, aux vestiges spectaculaires et somme toute valorisants pour les archéologues. Il fallut attendre les années cinquante et la mise au point de la datation absolue par le carbone radioactif pour que la profondeur historique des sociétés insulaires du Pacifique soit affirmée et jaugée. De fait, le développement des recherches archéologiques à proprement parler - avec le recours à la fouille - est intimement lié à la découverte de cette méthode de datation et à son emploi dans le Pacifique (Garanger, 1984). Ainsi, les premières fouilles en Polynésie française, celles de R. Suggs à Nuku Hiva aux Marquises (Suggs, 1961), datent-elles du milieu des années cinquante.

Toujours à propos du frein aux recherches imprimé par les mentalités, signalons un élément qui, dans certaines régions, est aujourd'hui déterminant : l'enjeu politique des recherches archéologiques pour des sociétés dans lesquelles les liens entre passé et présent ne sont pas rompus, notamment sur les questions foncières. En outre, les habitants de certaines îles manifestent de plus en plus de prévention à l'encontre des recherches archéologiques, assimilées à du pillage, et plus encore envers tous les travaux portant sur les sépultures, considérés comme autant de profanations.

Ajoutons que l'archéologie est longtemps demeurée (et reste en maints endroits du Pacifique) une "archéologie de mission" faite par des chercheurs étrangers ou métropolitains durant des séjours plus ou moins longs, ce qui, bien évidemment, ralentissait les progrès de la connaissance et rendait plus difficile l'ancrage de leurs recherches dans la société polynésienne par un indispensable travail pédagogique ne pouvant s'exercer que sur le long terme.

De plus, le caractère très pointilliste des recherches dans la zone, et par conséquent de nos connaissances, tient aussi, outre la faible ancienneté des travaux, aux difficultés que pose le milieu tropical insulaire : sédimentation très forte, luxuriance de la végétation qui rendent difficiles les prospections, éparpillement des îles posant de nombreux problèmes matériels, notamment d'accessibilité, de coût, et gênant les efforts de synthèse.

 

2 - D'une archéologie de mission à une archéologieterritoriale

 

On l'a dit, durant la première moitié de ce siècle, les travaux archéologiques ne portaient que sur les monuments lithiques observables en surface, essentiellement les sites cérémoniels. Ces inventaires, qui associaient des relevés en plan sommaires, la prise de photographies, des descriptifs et le recueil des bribes d'information traditionnelle s'y rapportant, furent effectués, dans des conditions souvent difficiles, par des chercheurs anglo-saxons (Emory, 1933,1934 ; Linton, 1925), attachés pour la plupart au Bishop Museum de Hawaii. Dans le même temps, des ethnologues (Handy, 1923, 1930 ; Buck, 1938 ; Aitken, 1930, etc.) élaboraient, en combinant leurs observations des survivances des modes de vie anciens avec les descriptions des premiers observateurs européens, des synthèses ethnographiques qui constituent, avec les textes des "découvreurs" eux-mêmes, la base de nos connaissances sur les sociétés traditionnelles polynésiennes. Ces travaux, autant archéologiques qu'ethnographiques, même s'ils conduisirent parfois leurs auteurs à des théories erronées sur divers problèmes de la préhistoire polynésienne (par exemple, l'idée de vagues migratoires multiples avancée par Handy pour les îles de la Société, la classification des marae élaborée par Emory) - reflets, il faut le dire, des conceptions de l'époque - n'en sont pas moins précieux puisqu'ils attestent de pratiques comme de sites qui, pour beaucoup, ne sont plus observables de nos jours. Le dynamisme des recherches menées par ces pionniers a, en outre, fortement implanté le Bishop Museum de Hawaii en Polynésie française, lui donnant, jusqu'au début des années soixante, le quasi-monopole des recherches dans la zone.

Du début des années soixante et jusqu'à la fin des années soixante-dix, les recherches de P. Vérin (O.R.S.T.O.M.) aux îles de la Société et surtout à Rurutu (Australes), puis celles de J. Garanger (mission C.N.R.S.-O.R.S.T.O.M.) à Tahiti et à Rangiroa, et de ses étudiants ou collaborateurs, B. Gérard aux îles de la Société, M. Orliac et J.-M. Chazine dans la vallée de la Papeno'o à Tahiti, tendaient à faire valoir les problématiques et les méthodes de l'archéologie française. Le Bishop Museum n'en demeurait pas moins présent, K. Emory étant secondé par l’énergique Y. Sinoto qui devait lui succéder dans ses fonctions au Department of Anthropology comme sur le terrain, tant aux îles de la Société qu'aux Marquises et aux Tuamotu.

L'idée se fit jour, à la fin des années soixante-dix, fortement impulsée par le Pr. Garanger, de la nécessité de créer à Tahiti une institution territoriale chargée de l'archéologie. C'était faire en sorte que les Polynésiens s'approprient une discipline indispensable à la redécouverte de leur passé ; mais on répondait aussi à un souci d'efficacité en fondant une structure permanente de gestion du patrimoine et de recherche implantée à proximité de ses terrains d'investigations. D'abord rattaché au Musée de Tahiti et des Iles, le Département Archéologie, créé en 1979, acquit bientôt son autonomie au sein du Centre Polynésien des Sciences Humaines. Il développa ses propres thèmes de recherche et ses actions culturelles (restaurations, expositions, films), seul ou en association avec les équipes métropolitaines de l'O.R.S.T.O.M. et du C. N.R.S., comme avec le Bishop Museum de Hawaii. Fut favorisée aussi l'intervention, toujours au sein de programmes en collaboration, d'autres institutions étrangères (Universités de Hawaii, d'Auckland, de Berkeley, etc.). Un accroissement sensible des travaux en Polynésie française, et corrélativement des connaissances, même si de grandes zones d'ombre demeurent, est à mettre à l'actif de ces nouveaux liens tissés entre cette institution territoriale et les équipes, métropolitaines ou étrangères, qui se consacrent au passé de la Polynésie orientale.

 

Je viens de signaler "de grandes zones d'ombre" dans les connaissances. Ce sont en effet, et malgré les efforts opiniâtres des uns et des autres, des espaces entiers de la Polynésie française pour lesquels on ne possède au mieux que des inventaires de surface et souvent aucune donnée : de nombreux atolls des Tuamotu, plusieurs îles des Australes et des Gambier. A Tahiti, aux îles de la Société et aux Marquises, où les travaux ont été plus nombreux, ils demeurent insuffisants, ne documentant pour la plupart que les périodes du contact avec les Européens ou immédiatement antérieures, ce qui laisse en suspens les questions sur l'ancienneté de l'occupation humaine de ces îles et archipels, sur les mécanismes de leur peuplement, et ne permet ni de reconstituer l'état des sociétés aux périodes les plus reculées ni de rendre compte de leurs évolutions pour parvenir à l'image qu'elles offrirent aux premiers observateurs européens.

D'importantes marges d'erreur étant introduites par notre méconnaissance, le risque est grand de généraliser à partir de données incomplètes. D'où la nécessité impérieuse de lancer et de mener à terme de grands programmes de recherche avec des objectifs clairs et des moyens appropriés.

 

3 - Une archéologie comme enjeu culturel et politique local

 

En Polynésie, le passé, quoique pour la plus grande part tombé dans l'oubli, est revendiqué par les hommes d'aujourd'hui, perçu comme composante de leur présent. Dressant le constat de cette amnésie culturelle partielle - et à mon sens amplifiant le phénomène -, les archéologues se sont assignés la tâche de rendre au peuple polynésien sa mémoire perdue. J'ai par ailleurs (Conte, 1992) tenté de faire la part des choses, d'évaluer le décalage entre le projet et sa réalisation, pour finir par constater que les informations que fournit l'archéologie ne possèdent ni la même teneur ni les mêmes rythmes que les récits traditionnels, vecteurs de la mémoire collective ancienne. A défaut de rendre une mémoire en partie évanouie à jamais, l'archéologie pourrait enseigner aux Polynésiens une histoire, leur Histoire, mais selon les problématiques et les cadres de la science historique occidentale. N'est-ce pas une étape nouvelle - et sans doute inéluctable - dans une acculturation dont, à travers "l'amnésie", on dénonçait les effets ?

 

L'archéologue en Polynésie - et cela peut paraître étrange à nos collègues travaillant par exemple sur le paléolithique européen - intervient dans un débat culturel qui n'est pas pour ses auditeurs simple souci d'érudition, mais enjeu vital d'une quête identitaire.

A un premier niveau, parce qu'il applique et représente une certaine logique scientifique et rationnelle, l'archéologue doit souvent s’inscrire en faux contre les croyances, le plus souvent entachées de syncrétisme, qu'une partie de la population, pas seulement rurale et peu éduquée, entretient à propos des sites sur lesquels il travaille, notamment cultuels et funéraires. Il doit conjurer la terreur qu'inspirent les forces surnaturelles que ses interventions pourraient réveiller… Pour entreprendre des travaux ou pouvoir les poursuivre, il faut souvent palabrer, gagner pied à pied la confiance et le respect. Toujours expliquer, ne jamais mépriser ni mentir, et essayer de convaincre sans forcer les consciences. Disons que, ses travaux ne se faisant pas dans l'indifférence, ce que l'archéologue océaniste perd en quiétude, il le gagne en enrichissement personnel.

En Polynésie, l'archéologue est également interpellé - parfois pris à partie - par les tenants de ce que l'on a coutume de nommer le "renouveau culturel", mouvement de redécouverte - de réinvention ? - par des intellectuels "demis" de la part polynésienne de leur identité. Ce pourrait être un échange, un cheminement de concert ; ce n'est, hélas, souvent qu'un dialogue de sourds, des voies divergentes entre archéologues souhaitant avec une méthode rigoureuse reconstituer les modes de vie anciens et individus peut-être seulement à la recherche - quête respectable, est-il besoin de le préciser - d'une part rêvée d'eux-mêmes (cf. Conte, 1997).

 

A l'inverse, comme partout, notamment dans les pays en croissance économique, les archéologues, assimilés à des passéistes impénitents, sont apparus comme des obstacles au "développement" par leur volonté de préserver autant que possible les vestiges du passé, les constructions lithiques pré-européennes par exemple. Et là aussi, il fallut expliquer, dialoguer, pour finalement, à l'occasion de l'Inventaire Archéologique de Polynésie française, parvenir à faire quelque peu évoluer les mentalités vers une meilleure prise de conscience de l'importance des vestiges archéologiques et de la nécessité de les préserver.