L'Armée de Vichy. Le corps des officiers français

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22 juin 1940 : l'armistice de Rethondes sanctionne la défaite écrasante de la France face à l'Allemagne hitlérienne. Mais l'armée française subsiste sous une forme provisoire et limitée : l'Armée de l'armistice. Pièce maîtresse du régime de Vichy, elle se veut l'incarnation des valeurs autoritaires et patriotiques de la Révolution nationale et se voue à la création d'une « France nouvelle », à travers l'encadrement et la formation de la jeunesse. La majorité des officiers adhère aux objectifs de l'Etat français tandis qu'une minorité, tout en restant généralement fidèle à Pétain, prépare des moyens clandestins de mobilisation, puis rejoint la Résistance. L’historien américain Robert O. Paxton s'attache à restituer les motivations complexes des officiers français entre 1940 et 1944 et les conséquences, souvent dramatiques, de leurs actes. Complément essentiel de La France de Vichy (du même Paxton), cet essai est d'une lecture cruciale pour qui veut comprendre les années d'occupation et l'histoire de l'armée française.
Publié le : vendredi 2 janvier 2004
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EAN13 : 9791021016774
Nombre de pages : 588
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Titre original :Parades and Politics at Vichy. The French Officer Corps under Marshal Pétain, Princeton (NJ), Princeton University Press, 1966. © Princeton University Press, pour l’édition originale.
© Tallandier Éditions, 2004, pour l’édition française.
Tallandier Éditions – 18, rue Dauphine 75006 Paris
EAN : 979-1-02101-677-4
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À mes parents
INTRODUCTION
Ce livre puise ses origines dans une thèse de doctorat en histoire soutenue à l’université de Harvard en 1963, et publiée en 1966 aux États-Unis, dans une version 1 remaniée pour un public plus large . Ce premier ouvrage d’un jeune historien encore inconnu est passé presque inaperçu en France. Une seule publication française en fit le 2 compte rendu – en huit lignes . L’auteur a dû en offrir lui-même un exemplaire à la Bibliothèque nationale de France. On peut légitimement se demander pourquoi ce livre sort maintenant, après tant d’années, en traduction française. Une première raison en est le manque, encore aujourd’hui, d’ouvrages scientifiques en langue française sur les forces armées de Vichy. Seule l’armée de l’air de Vichy a fait l’objet d’une étude approfondie, portant sur ses dimensions politiques et sociales aussi bien que techniques et stratégiques, et fondée sur 3 une connaissance complète des archives . En ce qui concerne l’armée de terre, on dispose entre autres des analyses fines de Christian Bachelier, mais elles sont présentées 4 dans quelques articles relativement brefs . Des ouvrages parus peu après la Seconde Guerre mondiale, fondés principalement sur les souvenirs de participants, apportent une vision partielle du sujet, destinée avant tout à démontrer la contribution de l’Armée de 5 l’armistice à la Résistance et à la libération de la France . Si nous sommes bien informés de l’histoire des opérations de la marine française pendant le conflit grâce aux 6 travaux de Philippe Masson et d’autres, nous connaissons beaucoup moins bien ses aspects sociaux, culturels et politiques. Cette absence est d’autant plus regrettable que les forces armées furent des institutions centrales du régime de Vichy. Gouvernement issu des efforts des deux militaires français les plus illustres, le maréchal Pétain et le général Weygand , pour faire cesser la guerre contre l’Allemagne par un acte d’État, évitant ainsi une capitulation de l’armée française en rase campagne et le transfert du gouvernement en Afrique du Nord, Vichy donne aux militaires un rôle de tout premier plan. Le chef de l’État et l’un des deux vice-présidents du Conseil – l’amiral Darlan – sont des officiers de haut rang. D’autres officiers généraux deviennent ministres, préfets, ambassadeurs. Les forces armées se voient attribuer un nouveau rôle dans la formation de la jeunesse. La petite armée autorisée par la convention d’armistice – l’Armée de l’armistice – se voue à la création d’une France nouvelle, se vantant d’incarner les valeurs de discipline, d’ordre et d’autorité méconnues – aux dires de ses chefs – par la Troisième République.
D’ailleurs, l’Armée de l’armistice fut une des racines de l’armée française de la Libération. La très pétainiste Armée d’Afrique a été projetée dans la guerre contre l’Axe par le débarquement allié en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942. Après une période d’hésitation, pendant laquelle ses chefs espèrent par leur neutralité épargner à Vichy une occupation totale du territoire métropolitain par les Allemands, elle contribue de manière décisive à la victoire alliée de mai 1943 en Tunisie . Fusionnée, non sans difficultés, avec les unités moins nombreuses des Forces françaises libres et des Forces françaises de l’intérieur, elle participe brillamment aux campagnes d’Italie , de Normandie et de Provence, libère Paris et poursuit l’ennemi jusqu’en Allemagne et en Autriche. Le général de Lattre de Tassigny , un ancien de l’Armée de l’armistice, représente la France à la cérémonie de la capitulation générale allemande, à Berlin, le 8 mai 1945. L’armée de Vichy forme donc un des troncs principaux de l’armée française de l’après-guerre, à laquelle elle donna deux de ses quatre maréchaux de France – Juin et de Lattre. C’est cette histoire pleine de tâtonnements, où les militaires français de carrière cherchent leur devoir entre Vichy, Alger et Londres, que ce livre cherche à éclaircir. L’expérience vécue entre juin 1940 et novembre 1942 par ceux qui voyaient le chemin du devoir dans l’obéissance au maréchal Pétain – la majorité des officiers – est au cœur de ce livre. Nous savons qu’ils travaillaient avec enthousiasme à la construction d’une France nouvelle. Préparaient-ils aussi la revanche ? Sans le moindre doute, les officiers de Vichy voulaient tous la libération de la France et le relèvement de leur pays. Mais comment atteindre ce but ? Le maréchal Pétain lui-même et les stratèges de Vichy cherchaient une troisième voie entre les deux camps belligérants. Dans leur optique, une nouvelle guerre de libération menée sur le sol français, répétition de l’hécatombe de 1914-1918, aggravée encore par une guerre civile entre la gauche et la droite, eût signifié la fin de la France. Mieux valait reconstruire une France forte de ses propres valeurs d’autorité et de discipline, qui retrouverait sa place en Europe et dans le monde par un retour naturel de balancier. Mieux valait une paix de compromis qu’une longue guerre d’usure. Même ceux qui croyaient à une rentrée dans la guerre contre l’Axe la trouvaient inconcevable avant que les Alliés n’eussent acquis une telle prépondérance de force que la France se verrait épargner une autre campagne de longue durée sur son propre sol. Le neutralisme de Vichy se faisait entendre avec difficulté dans le vacarme des deux propagandes de guerre totale. Il est devenu plus inaudible encore après la victoire du camp allié et de ses partenaires français, la Résistance et la France libre. J’ai cherché, par une sorte d’archéologie des mentalités, à reconstituer fidèlement – sans y adhérer du tout – cet état d’esprit. Il faut ajouter d’emblée que ce raisonnement n’a pas été suivi par tous les officiers de l’Armée de l’armistice. J’ai essayé aussi de rendre justice à cette minorité agissante qui, tout en restant généralement fidèle au Maréchal, pensait accomplir sa volonté intime en cachant des armes, en préparant des moyens clandestins de mobilisation et, après la dissolution de l’Armée de l’armistice en novembre 1942, pour certains d’entre eux en adhérant à l’Organisation de résistance de l’armée (ORA). La fermeture des archives françaises à l’époque où j’ai écrit ce livre pourrait sembler en réduire la valeur actuelle. Il faut donc souligner qu’il repose sur des sources contemporaines faisant autorité. Les membres des commissions de contrôle allemandes (Kontrollinspektionen), se rappelant la reconstruction de l’armée allemande après 1918,
scrutaient l’Armée de l’armistice avec une loupe fine. Leurs archives, saisies à la fin de la 7 guerre, sont consultables sur microfilm à Londres et à Washington . Des diplomates et des attachés militaires américains, en service à Vichy jusqu’au retour de Laval en avril 1942, fréquentaient les officiers français. Leurs rapports à Washington donnent, eux aussi, une image contemporaine, sans retouche, des attitudes et des réalisations de l’Armée de l’armistice. D’ailleurs, le gouvernement français avait déjà publié un recueil des archives de la 8 Délégation française auprès de la Commission allemande d’armistice à Wiesbaden . Quant aux idées sociales, politiques, militaires et stratégiques qui présidèrent à la création de l’« armée nouvelle » de Vichy, elles n’eurent rien de secret. Les publications du régime en parlent abondamment. Un certain nombre d’officiers supérieurs et généraux français étant passés devant la Haute Cour de justice après 1945, j’ai pu trouver des renseignements précieux dans les comptes rendus sténographiques des séances publiques de ces procès. Enfin, j’ai pu interviewer en personne une trentaine d’officiers généraux et 9 supérieurs de l’Armée de l’armistice entre l’automne 1960 et le printemps 1961 . J’ai appris énormément de ces conversations, mais le chercheur avisé doit apprécier avec soin des témoignages oraux livrés vingt ans après les faits, surtout quand les personnes interviewées ont dû se justifier devant l’opinion et parfois devant la justice. Ces entretiens portaient plus volontiers sur des actes de résistance (bien documentés, d’ailleurs), que sur la contribution de l’Armée de l’armistice à la Révolution nationale. Puisque la mémoire se déroule à l’envers, elles évoquaient plus librement les attitudes de 1944 que celles de 1941, ces dernières leur semblant à la fois plus distantes et moins 10 en accord avec les réalités de l’après-guerre . Même si une étude soutenue des archives du SHAT à Vincennes aurait pu, sans aucun doute, apporter un complément important de détails à cet ouvrage, la convergence de mes conclusions avec celles de Claude d’Abzac-Epezy et de Christian Bachelier, qui connaissent à fond ces archives, et leurs évaluations positives de ce 11 livre me persuadent qu’il n’est pas périmé. Le traducteur a donc repris le texte de l’édition originale presque sans changement. Quelques erreurs de noms propres et de dates ont été corrigées. L’important effort actuel de recherche sur Vichy a permis des rectifications ou des compléments d’information, notamment sur quatre points précis : 12 1) le nombre de prisonniers de guerre rapatriés entre 1940 et 1944 ; 13 2) le matériel militaire fourni à partir de la Tunisie aux forces de l’Axe en Libye ; 3) les télégrammes d’« accord intime » que le maréchal Pétain aurait envoyé, selon 14 ses défenseurs, à l’amiral Darlan en novembre 1942 ; 15 4) le nombre de victimes de l’épuration sauvage de 1944 . Dans chaque cas, et parfois ailleurs, une note de l’auteur indique l’ouvrage courant qui fait autorité en la matière. Ce livre a été écrit dans un contexte d’actualité fort différent de celui d’aujourd’hui. En avril 1961, alors que l’auteur traversait la France à la recherche d’anciens officiers de
l’Armée de l’armistice, les Parisiens attendaient avec angoisse l’arrivée possible de parachutistes envoyés par l’Algérie insurgée. La détérioration des relations entre civils et militaires français depuis la Troisième République, et la transformation de la « Grande Muette » en menace contre la République dominaient alors toute la réflexion sur l’histoire de l’armée française. Le régime de Vichy et sa politique de collaboration ne faisaient guère partie des sujets acceptables pour la recherche scientifique en France. Aujourd’hui, l’importance relative de ces deux questions s’est inversée. Les relations entre civils et militaires se sont apaisées, tandis que la collaboration de Vichy avec l’Allemagne nazie se trouve au centre d’un débat public intense. Le lecteur trouvera que j’ai abordé les deux sujets, mais il se pourrait qu’il soit surpris par l’attention accordée ici au problème de l’obéissance militaire. C’est dans ce livre que j’ai ébauché les thèmes principaux de mes deux ouvrages 16 17 ultérieurs sur Vichy,La France de VichyetVichy et les Juifs, avec Michael Marrus : la marge d’autonomie dont joua le régime de Vichy pour poursuivre ses propres projets intérieurs et internationaux ; ses initiatives pour obtenir de l’occupant des concessions en échange d’une collaboration plus poussée ; les racines françaises de la Révolution nationale ; la participation allègre de beaucoup de Français (y compris des officiers de carrière) à ce projet de rénovation nationale selon des modèles très éloignés des valeurs républicaines ; la volonté de sortir de la guerre et d’appliquer une politique de défense « tous azimuts » pour protéger l’Empire à la fois des Allemands et des Britanniques. Dans ce sens, ce livre constitue le premier pas versLa France de Vichy. Je ne peux pas nommer ici tous ceux qui m’ont aidé depuis 1960 à comprendre l’Armée de l’armistice. Plusieurs d’entre eux, pourtant, ont été indispensables à ce projet. Raoul Girardet l’a suggéré, m’ouvrant ainsi une carrière professionnelle et scientifique à la fois passionnante et passionnée. Il m’a lancé très généreusement dans une suite d’entretiens avec des officiers supérieurs et généraux de l’Armée de l’armistice, à commencer par le général Weygand . Pourtant, il n’est pas certain qu’il approuve entièrement le résultat final. Henri Noguères m’a permis de travailler dans ses archives particulières, qui comprenaient les comptes rendus sténographiques des séances publiques devant la Haute Cour de justice et le journal du général Bridoux . Stanley Hoffmann, mon maître à Harvard, n’a jamais cessé de m’offrir conseils et aide. Henry Ashby Turner Jr a ouvert mes yeux en 1961 sur l’importance de la documentation allemande. Les personnes suivantes, dont certaines sont aujourd’hui décédées, m’ont très aimablement donné accès à une partie de leurs papiers personnels : le général Paul Bourget, le colonel Clogenson , M. André Desfeuilles, le capitaine Daniel Devilliers, me l’inspecteur général Pierre Jacquey, M la Maréchale de Lattre de Tassigny , le capitaine de vaisseau Henri Laure, M. Pierre Martin , le général Émile Mollard , M. Dominique Morin, le général Joseph de La Porte du Theil, le général Edmond Ruby, le colonel Raymond Sereau et le général Guy Schlesser. Ils n’ont pas nécessairement partagé toutes les opinions exprimées ici. Je suis particulièrement reconnaissant au traducteur de cet ouvrage, M. Pierre de Longuemar. Au-delà de sa maîtrise parfaite de la langue anglaise, son enthousiasme pour le livre (sans être nécessairement d’accord sur certains détails), et son attention rigoureuse à la fidélité et à la fluidité de la traduction, il s’est beaucoup dépensé pour trouver un certain nombre de textes originaux français cités en anglais dans l’édition
américaine. Par-dessus tout, c’est lui qui a eu le premier l’idée de rendre ce livre accessible aux lecteurs français. Enfin, je remercie Claude d’Abzac-Epezy pour son encouragement dans le même sens, et pour le temps considérable qu’elle a soustrait de son propre travail afin de contribuer à la vérification de ce livre.
Robert O. Paxton
Buffières (Saône-et-Loire) août 2003
1. Robert O. P AXTON,Parades and Politics at Vichy, Princeton (NJ), Princeton University Press, 1966. o 2.Revue française de science politique1, février 1967, p. 178-179., t. XVII, n 3. Claude d’ABZAC-EPEZY,L’Armée de l’air de Vichy, Vincennes, Service historique de l’armée de l’air, 1997. Version abrégée :L’Armée de l’air des années noires : Vichy, 1940-1944, Paris, Économica, 1998. 4. Christian BACHELIER, « La nouvelle armée française », inLa France des années noires, sous la dir. de Jean-Pierre A ZÉMA et François BÉDARIDA, Paris, Éd. du Seuil, 1993, t. II, pp. 219-240 ;id., « L’Armée », inLe Régime de Vichy et les Français, sous la dir. de Jean-Pierre AZÉMA et François BÉDARIDA, Paris, Fayard, 1992, pp. 389-409. Pour un point plus complet sur les travaux récents, voir la postface historiographique en fin de volume. 5. Étienne ANTHÉRIEUX,Le Drame de l’armée d’armistice, Paris, Les Quatre Vents, 1946 ; Raymond SEREAU,L’Armée de l’armistice, Paris, Nouvelles Éditions latines, 1961 ; Marcel LERECOUVREUX,Résurrection de l’armée française, de Weygand à Giraud, Paris, Nouvelles Éditions latines, 1955. Une bibliographie très complète figure dans C. d’ABZAC-EPEZY,L’Armée de l’air de Vichy,op. cit., p. 332, n. 10. 6. Philippe MASSON,La Marine française et la guerre, 1939-1945, Paris, Tallandier, 1991, entre autres. 7. Quoique des historiens français, sous la direction du professeur Maurice Baumont, aient participé à ce projet interallié de microfilmage, aucun centre d’archives ou bibliothèque française ne semble aujourd’hui posséder des exemplaires de leur travail.
8. Délégation française auprès de la Commission allemande d’armistice ,Recueil de documents publié par le gouvernement français, Paris, La Documentation française, 1947-1959, 5 vol.
9. On pourra se reporter en fin de volume à la liste des interviews accordées à l’auteur. 10. Je me suis exprimé sur les problèmes posés par ces témoignages dans un entretien o avec Claude d’Abzac-Epezy dans laRevue historique des armées, 2000, n 2. 11. « L’étude de Paxton sur l’armée de terre reste inégalée » (C. d’A BZAC-EPEZY, L’Armée de l’air de Vichy,op. cit., p. 19). Cette thèse « reste inégalée et inédite en français » (C. BACHELIER, « L’Armée », inLe Régime de Vichy et les Français,op. cit., p. 349). 12. Chapitre IV, p. 124. 13. Chapitre VII, p. 274.
14. Chapitre XI, p. 389.
15. Chapitre XIII, p. 439. e 16éd., 1997.. Paris, Éd. du Seuil, 1973 ; 2 17. Paris, Calmann-Lévy, 1981.
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